samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LACAN autres textes : interventions

LACAN autres textes : interventions

1935 LACAN CODET anorexie mentale  

Intervention sur l’exposé de Codet   O. 1935-06-18

« À propos de trois cas cliniques d’anorexie mentale » Séance de la Société Psychanalytique de Paris du 18 juin 1935, publiée dans la Revue Française de Psychanalyse, t. 1, n° 1, page 127.

 

Dr LEUBA – […]

 

Le Dr Lacan demande jusqu’où l’on doit pousser une analyse d’enfant. On ne peut pas considérer comme tout à fait morte une branche morte au fil de l’eau. Elle porte des rameaux auxquels peuvent s’accrocher des matériaux capables de faire à un moment donné tout un barrage. Un symptôme détaché par une brève thérapeutique ne peut-il faire de même ?

Il désire souligner deux points. Tout d’abord, c’est que chez les anorexiques il existe toujours des phantasmes phalliques. Il cite des rêves à l’appui de cette constatation.

Et un second point : en puisant dans ses souvenirs de consultations populaires, il retrouve une trentaine de cas d’anorexie mentale. Tous ces cas se rapportaient à des garçons, et qui étaient tous Juifs.

 

M. CHENTRIER – […]

———————————————-

1935 LACAN EY compte-rendu Hallucinations et délires 

1935-00-00 :  Ce compte-rendu d’un ouvrage de Henry Ey :, Paris, F. Alcan, 178 pages, fut publié dans Évolution Psychiatrique 1935, fascicule n° 1, pp. 87-91.

(87)Un assez vaste public n’est pas sans soupçonner qu’en France le peu d’ampleur des cercles où se poursuit la recherche psychiatrique vivante, ne peut être seulement rapporté aux nécessités propédeutiques et à l’ésotérisme technique, légitimés par les exigences d’un ordre nouveau de la connaissance. Il s’agit là au contraire d’un trait trop singulier par rapport à l’activité manifestée dans d’autres pays pour qu’on n’en cherche pas la cause dans des contingences culturelles et sociales d’ailleurs assez claires, faute de quoi il faudrait le promouvoir à la dignité d’un phénomène positif : à savoir et en termes propres une pénurie d’inspiration. Le public se convaincra qu’il n’est rien de tel, en prenant contact par ce petit livre, fait à son usage, avec un esprit dont la production, fragmentée dans des articles et des collaborations, ne laissait jusqu’ici connaître qu’aux seuls initiés son importance et son originalité.

Henri Ey n’a pas voulu donner ici un résumé de ses recherches sur l’hallucination. L’immensité et l’hétérogénéité de ce problème lui ont imposé un programme méthodique d’investigation et d’exposition dont le développement dans ses travaux antérieurs s’est poursuivi avec une rare cohérence. L’ensemble est loin d’en être achevé. Ce nouveau travail n’en est qu’un moment, mais tant pour la méthode de recherche que pour les fondements théoriques adoptés par l’auteur dans le champ déjà parcouru, il a une valeur exemplaire. C’est que les phénomènes hallucinatoires ici étudiés réalisent par leurs propriétés un véritable cas de démonstration pour la pensée de l’auteur. Ce sont en effet les hallucinations psycho-motrices, isolées par Seglas en 1888.

Avant le travail que nous analysons, il est remarquable de constater avec Henri Ey et conformément à l’observation liminaire que nous a inspirée cette analyse, que « l’histoire des idées sur les hallucinations psychomotrices, commence et s’arrête à Seglas ». Ce n’est pas dire qu’elle a stagné dans une stéréotypie professorale : l’évolution profondément subversive des théories de Seglas nous montre au contraire la merveille d’un esprit qui non seulement a su « voir le fait nouveau » (ce qui n’aurait pu être sans une (88)première élaboration théorique), mais qui, dans le commerce de prédilection qu’il entretient avec l’objet de sa découverte, remanie par étapes et presque malgré soi le cadre mental où il l’a d’abord aperçu. Nous touchons là un bel exemple de cette transmutation réciproque de l’objet et de la pensée que l’histoire des sciences nous montre être identique au progrès même de la connaissance.

H. Ey nous montre d’abord ces étapes de la pensée de Seglas. Elle aboutit dans un article avec Barat en 1913 et dans une conférence en 1914 à une forme achevée, où H. Ey reconnaît tout l’essentiel de sa propre position et dont son travail ne veut être que le développement. Cette filiation reçoit ici la sanction du Maître lui-même qui, depuis lors enfermé dans la retraite, en est sorti pour préfacer généreusement ce livre.

La substance de celui-ci témoigne de la valeur de cette connaissance historique des notions, où Ey aime à s’attacher. Cette connaissance féconde en toute science, l’est plus encore en psychiatrie. Il serait vain qu’on veuille lui opposer la réalité clinique qu’elle sert à connaître, ou, pire encore, les entreprises primaires et brouillonnes qui passent en psychiatrie pour des recherches expérimentales, peut-être parce qu’y florissent en grand nombre ceux qui dans n’importe quelle discipline expérimentale authentique seraient relégués au rang de goujats de laboratoire.

L’hallucination psycho-motrice permet de poser avec un relief spécial et aussi de résoudre avec une certitude particulière le problème que H. Ey a mis au centre de ses travaux sur l’hallucination : l’hallucination est-elle 1° le parasite qui désorganise la vie mentale, – l’automatisme de basse échelle qui, selon une conception élémentaire comme celle de Clérambault ou très subtile comme celle de Mourgue, simule la perception ; 2° – est-elle, en bref, l’objet situé dans le cerveau qui s’impose au sujet pour un objet extérieur ? Ou bien, l’hallucination 3° est-elle organisation de la croyance, – partie intégrante de relations bouleversées entre l’être vivant et le monde extérieur dont il n’achève jamais tellement l’objectivation qu’elle ne reste soutenue par sa portée vitale ; 4° – est-elle enfin l’affirmation de réalité par où le sujet perturbé défend sa nouvelle objectivité ?

L’hallucination psychomotrice, en effet, parait d’abord – et est historiquement apparue – comme renfermant en son mode même un « facteur puissant de dédoublement de la personnalité ». D’autre part, le caractère souvent observable, puisque moteur, de son phénomène semblait être le garant de l’objectivité de l’automatisme supposé causal.

Mais les contradictions d’une telle conception apparaissent très vite et (89)non moins en fonction de la forme propre de l’hallucination psycho-motrice.

a) Contradiction phénoménologique tout d’abord qui se manifeste dans les premières classifications en faisant poser comme le plus hallucinatoire le phénomène le plus réel (monologue – impulsions verbales). b) Contradiction clinique ensuite, dont les tenants de la « pure observation » feraient bien de méditer combien elle répond à point nommé à une conception incohérente de l’essence du phénomène : les malades d’une part affirment leur « dédoublement », avec d’autant plus de conviction que le phénomène apparaît à l’observateur moins automatique et plus chargé de signification affective, comme on le voit au début de la plupart des phénomènes d’influence. D’autre part, quand lors d’états terminaux ils apparaissent comme la proie des automatismes verbaux (monologues incoercibles, glossomanie), le phénomène hallucinatoire s’évanouit ou est remplacé par une attitude de jeu.

Dès lors le trait essentiel de l’hallucination psychomotrice, qu’il s’agisse g) d’hallucination vraie ou de d)pseudo-hallucination, ne doit pas être cherché dans l’automatisme, admis comme réel sur les dires du malade, de la prétendue image kinesthésique verbale, mais dans la perturbation du sentiment fondamental d’intégration à la personnalité – sentiment d’automatisme et sentiment d’influence – par où un réel mouvement, phonatoire ou synergique de la phonation, est coloré du ton d’un phénomène vécu comme étranger ou bien comme forcé. Quant au « puissant facteur de dédoublement de la personnalité », il se trouve non pas dans une kinesthésie perturbée, mais dans la structure même de la fonction du langage, dans sa phénoménologie toujours empreinte d’une dualité, qu’il s’agisse du commandement, de la délibération ou du récit.

Tel est le mouvement critique qui unifie les divers chapitres où dans la première partie de l’ouvrage, H. Ey répartit les connaissances très riches qui fondent son argumentation : Introduction qui reproduit à sa place dialectique la critique générale sur la notion d’automatisme en psychopathologie que les lecteurs de l’Évolution Psychiatrique ont pu lire au N° 3 de l’année 1932. – Exposé du progrès théorique de la pensée de Seglas qui a la valeur d’une expérience clinique privilégiée. – Rappel de la révolution scientifique actuellement acquise quant à la psychologie de l’image, et de ses retentissements dans la théorie du mouvement et dans celle du langage. – Sémiologie des hallucinations psycho-motrices. – Réduction analytique de celles-ci en phénomènes forcés et en phénomènes étrangers. – Réduction génétique aux sentiments d’influence et d’automatisme et aux conditions de ceux-ci.

(90)B)Cette première partie ne prend pourtant toute sa portée qu’après connaissance de la seconde. Dans celle-ci, en effet, H. Ey réintègre l’hallucination psychomotrice dans les structures mentales et les comportements délirants dont il a montré qu’elle ne peut être séparée. II désigne dans l’évolution même des délires les stades électifs de son apparition et précise concrètement le degré de relâchement et la part d’intégrité de la personnalité qui sont exigibles pour que le phénomène se produise. Enfin, il tente de donner une classification naturelle des types cliniques où il se rencontre, en même temps qu’il en énumère un certain nombre de types étiologiques.

C’est à notre avis la partie la plus précieuse du livre et nous ne pouvons qu’y renvoyer le lecteur pour qu’il profite de la très riche expérience du malade qui s’y démontre.

Si, en effet, tout converge enfin dans ce livre vers la réalité du malade, c’est que tout en part. « C’est en contact des malades aliénés que nous avons pu acquérir, écrit l’auteur, quelques idées sur les hallucinations. Si c’est là une méthode préjudiciable à la compréhension de tels phénomènes, il est clair que, viciées dans leur germe, toutes nos études ne signifient strictement rien. »

H. Ey sait quelles questions posent au psychologue et au physiologiste, la nature et les conditions de l’esthésie hallucinatoire, la valeur et le mécanisme de ses caractères d’extériorité. C’est pour cela qu’il sait aussi qu’elles ne peuvent résoudre le problème de la réalité hallucinatoire chez nos malades.

II est paradoxal – et à vrai dire assez comique – de voir ceux-là même qui se réclament de la pure clinique tenir pour données au départ du problème de l’hallucination, précisément les qualités psychologiques les plus mal assurées dans leur contenu et les fonder sur les affirmations des malades, acceptées à l’état brut. Ces prétendus cliniciens deviennent ainsi des abstracteurs de délire et sont amenés à méconnaître une foule de traits significatifs du comportement du malade et de l’évolution de la maladie. La seule bâtardise de l’entité nosologique de la psychose hallucinatoire chronique (encore utilisée actuellement dans des milieux attardés) suffirait à le démontrer. Par le démembrement cliniquement très satisfaisant que H. Ey donne de cette entité, il démontre qu’il n’y a pas de saine clinique sans une saine critique de la hiérarchie des phénomènes. Pour des raisons identiques aux conditions mêmes de la connaissance, ceux qui prétendent méconnaître une telle critique, ne parviennent pas à s’en passer ; ils recourent, quoi qu’ils en aient, à une certaine critique, mais vicieuse.

(91)Pathologie de la croyance, telle est donc l’essence des délires hallucinatoires chroniques. L’ambiguïté que présentent tant l’esthésie que l’extériorité dans l’hallucination psycho-motrice, en ont fait pour M. Ey un cas particulièrement favorable à la démonstration que le caractère essentiel de l’hallucination est la croyance à sa réalité.

La somme d’erreurs que cet ouvrage tend à dissiper justifie son orientation polémique. Notre approbation nous en a peut-être fait accentuer le ton dans notre analyse. C’est là une interprétation délibérée de notre part et qui nous ôte tout droit à chercher querelle à l’auteur en souhaitant qu’il se fût plus étendu sur deux points positifs de son exposé. A) Le premier concerne le mécanisme créateur de l’hallucination psycho-motrice : c’est la double liaison phénoménologique qui parait s’y démontrer d’une part entre la croyance à son extériorité et le déficit de la pensée qui se manifeste dans son cadre, d’autre part entre la croyance à sa validité et l’émotion sthénique qui l’accompagne. L’auteur eût peut-être mieux établi ces liaisons s’il avait touché au problème des automatismes graphiques, à propos desquels nous avons eu nous-mêmes l’occasion d’en être frappé. B) Le second point concerne la notion que nous chérissons de la structure mentale qui fait l’unité de chaque forme de délire chronique et caractérise tant ses manifestations élémentaires que l’ensemble de son comportement. Son usage systématique dans la description des différents types de délires ici rapportés eût peut-être conduit dans la plupart d’entre eux à dissoudre plus complètement l’hallucination psycho-motrice dans la mentalité délirante.

Jacques-M. LACAN

1935 LACAN SCHIFF Les paranoïas et la psychanalyse 

Intervention sur l’exposé du Dr P. Schiff « Les paranoïas au point de vue psychanalytique », paru dans les comptes rendus de la 9ème Conférence des Psychanalystes de Langue française de la Revue Française de Psychanalyse 1935, tome VIII, n° 1, page 170. Un autre résumé est paru dans l’Évolution psychiatrique, 34/35, p. 85-86.

1935-02-02 :  DR O. L. Forel – […]

 

Le Dr Lacan veut dire tout d’abord son admiration pour le tour de force réalisé par Schiff en vue de faire se rejoindre les points de vue si opposés de la psychiatrie classique et de la psychanalyse. Dans la tension de contact social dont parle Schiff, il lui a semblé percevoir une transformation de ce que lui-même a appelé la tension sociale, mais il n’a, pour son compte, jamais envisagé une limitation du contact social chez le paranoïaque. Il [Lacan] estime, comme le rapporteur, que dans son ensemble la paranoïa nécessitera encore de nombreuses études.

Par des analyses cliniques de plus en plus approfondies, par des monographies minutieuses, on pourra mettre en évidence, non seulement la continuité de ces cas et leurs points communs, mais aussi les éléments de différenciation qui ne lui semblent pas être ceux de l’école psychiatrique classique. Pour lui, l’essentiel de la question est dans une étude toujours plus poussée de la personnalité et de ses formations structurales au cours des diverses psychoses.

 

Le Dr Laforgue – […]

 

1935 LACAN SCHIFF Psychanalyse d’un crime incompréhensible

Intervention sur l’exposé de P. Schiff «Psychanalyse d’un crime incompréhensible » à la Société Psychanalytique de Paris in Revue Française de Psychanalyse, 1935, tome VIII, n° 4 page 690-691.

1935-02-18 :

Discussion : […]

 

(690)DR LACAN – Il lui semble aussi que l’importance donnée à la kératite est au plus haut point symbolique de la femme virile. Il croit aussi à la valeur déclenchante de l’incident apparemment absurde. Tel était bien le cas dans le crime des deux sœurs Papin, qui avaient massacré leur patronne à propos d’une petite panne d’électricité. Cette coïncidence d’un évènement objectif avec la tension pulsionnelle a une grande valeur.

Peut-on, dès lors, vraiment dire que la crise est incompréhensible ? Il l’est pour une idée conventionnelle que l’on s’en fait. Il y a des cas où la réalisation du « kakon » est incompréhensible, d’autres où elle se comprend. Le cas d’Aimée est calqué sur celui de Schiff. Il s’agit donc bien d’une névrose paranoïaque non d’une psychose où l’agression prend la signification d’un effort pour rompre le cercle magique, l’oppression du monde extérieur.

 

DR LAFORGUE – Le cas exposé par Schiff montre qu’il vaut la peine de réfléchir au problème de la responsabilité é. Des masses formidables d’affect sont susceptibles de se déplacer sous l’effet de causes minimes. Ce déplacement ne favorise-t-il pas l’explosion de l’affect en rendant son contrôle impossible ? L’histoire du style semble l’indiquer. La tante, le faisant peut-être exprès sans le vouloir, le laisse tomber. Il se brise. Cela suffit pour permettre la mobilisation de tout l’affect non liquidé, sans que rien puisse être contrôlé. Le crime a lieu.

La question se pose alors de savoir si la responsabilité est exactement la même que si l’incident n’avait pas eu lieu. Il pense, quant à lui, qu’elle n’est certainement pas la même. La responsabilité mérite d’être examinée sous cet angle spécial.

 

DR CODET – Je souscris volontiers à cette idée. Le conflit était mur et devait éclater. La préparation du crime, l’habitude de chérir des idées de vengeance, l’espoir que l’on y trouvera des excuses psychiatriques vont à l’encontre de l’intimidabilité. Les romantiques ont cultivé cela littérairement.

 

DR PICHON – Je voudrais indiquer une position que j’ai prise et écrite, relative à la responsabilité La question de la responsabilité est une question liée au libre-arbitre, une question philosophique. Mais la question médicale est autre. Nous ne pouvons pas, nous médecins, considérer des criminels autrement que comme des malades. La question de la défense sociale intéresse la société du point de vue de savoir si ces malades peuvent guérir, ou s’il vaut la peine d’entretenir des malades de cette espèce.

Dans ces cas-là, pourquoi atténuer la responsabilité ? Quand ils ont réussi leur crime, qu’ils se sont déchargés, il est plus humain de leur appliquer la prison que l’asile.

 

M DALBIEZ – Il désire faire deux remarques. Schiff a dit de De Greef qu’il était très éloigné de l’analyse. En réalité, il n’est pas opposé à la psychanalyse. Ce sont des échecs qui l’ont découragé. S’il suivait sa pensée jusqu’au bout, De Greef dirait de la malade de Schiff qu’elle présente des symptômes précoces de maladie mentale.

(691)Une des sœurs Papin a été enfermée à l’asile de Rennes. Le directeur de l’asile, le Dr Guillaume, disait que l’on peut tout aussi bien, dans ce cas, conclure à une psychose réactionnelle qu’à un crime schizophrénique. Car les sœurs ont arraché les yeux, tailladé le sexe.

 

Mme Marie Bonaparte voudrait ajouter deux mots au sujet de la responsabilité : au point de vue de la défense sociale, une seule chose compte, et c’est de se mettre à l’abri des criminels. S’ils sont curables, il faut les soigner, sinon il faut les mettre dans un asile-prison.

 

DR LACAN – Le point de vue de la défense ne peut conduire qu’à des conclusions dangereuses. Les médecins se moquent de ce point de vue : il y a des juges exprès pour cela. Mais nous pouvons donner une définition de la personnalité, et la société a le droit de nous demander compte de l’homogénéité de cette personnalité. Sans doctrine, nous arrivons à l’expertise médicale telle qu’elle se pratique de nos jours : absolument arbitraire. Il est révoltant de voir des plumes médicales se compromettre dans des expertises judiciaires.

 

[…]

 

1935 LACAN LAGACHE Passions et psychoses passionnelles 

Intervention sur l’exposé de D. Lagache 1935-12-10  « Passions et psychoses passionnelles » au Groupe de l’Évolution Psychiatrique publié dans Évolution Psychiatrique, 1936, fasc. 1, pages 25-27.

 1935-12-10

Exposé de D. LAGACHE […]

 

(25)Discussion :

[…]

M. LACAN se félicite d’avoir pu se trouver en écoutant le conférencier parler des études de Clérambault, d’accord avec un Maître qu’il a toujours admiré et peut-être le mieux suivi au moment où il croyait le plus s’en écarter. En effet, dans sa thèse sur la psychose paranoïaque, il a lutté également contre la conception « constitutionaliste » de la paranoïa. Mais pour autant que l’on doit étudier de telles psychoses passionnelles autrement que par abstractions, il lui semble que la conférence si documentée de Lagache n’aborde le sujet que d’une façon trop formelle et « définitionnelle ». C’est le propre pourtant d’un état de passion de n’être pas une pure passivité ou une pure virtualité. La passion n’a de sens et d’existence que pour autant qu’elle représente une action qui lie l’objet au sujet, de telle sorte que la passion ne peut pas être étudiée en dehors de son expérience concrète, de l’objet qui la qualifie. L’objet n’a d’existence et de valeur que pour autant qu’il a une signification inséparable de la vie affective inconsciente du sujet. Or, c’est le propre de la passion pathologique d’être un symbole qui dépend de l’organisation pathologique de la personnalité c’est-à-dire de la phase de régression ou de fixation de cette personnalité. Il s’étonne dès lors que la perspective psychanalytique n’ait pas été davantage exploitée par le conférencier à propos de la passion pathologique qui est attachement à un objet de forme archaïque du développement, à une « image » ensevelie. Contrairement à ce qui a été dit, la valeur de « normativité » de la passion n’est pas solidaire de valeur normale mais de l’organisation correcte du développement de la personnalité.

 

[…]

 

1937 LACAN LAGACHE « Deuil et mélancolie »

à la Société Psychanalytique de Paris paru dans la Revue française de psychanalyse, 1938, tome X n° 3, pages 564-565. Nous n’avons pas trouvé cet exposé. 1937-05-25

(564)Discussion :

[…]

M. LACAN désirerait savoir quand a disparu le mari.

 

M. LAGACHE – Il a été tué à la guerre.

 

M. LACAN – Cette femme n’est jamais parvenue au stade génital. Cela semble en corrélation avec le fait que l’homme n’est jamais apparu dans sa vie que sous une forme mutilée. Ce cas est admirablement fait pour illustrer le fait que certains êtres qui n’ont jamais résolu l’Œdipe restent à deux dimensions : la fixation maternelle et le narcissisme. Si la malade a amorcé quelque chose d’achevé, ce fut par la voie narcissique et par le canal de son fils. Sous la forme de Voronof, c’est la mère qui vient critiquer (565)Lagache, et en cela je ne me range pas à l’interprétation de Lagache. Pourquoi cette malade s’est-elle suicidée ? Je ne sais ; il semble que le phénomène de l’anorexie à l’arrière-plan soit lié au traumatisme du sevrage.

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1936 LACAN KOPP troubles de la parole  

Intervention sur l’exposé de Mme H. Kopp 1936 « Les troubles de la parole dans leurs rapports avec les troubles de la motricité » publié dans l’Évolution Psychiatrique, 1936, fascicule n° 2, pages 108 à 112.

Exposé de Mme H. KOPP […]

 

(103)Discussion :

[…]

(108)M. OMBREDANE – […] Tout à l’heure on parlait de l’âge de début du bégaiement et on le plaçait vers trois ans. D’après mon observation je le placerai plutôt vers cinq ans. Il faut noter que c’est précisément l’âge de l’acquisition de l’écriture, c’est-à-dire de grand dressage de la main droite. Je crois qu’à cet âge la notion de complexes affectifs est peu soutenable.

 

M. LACAN – L’âge de 3 à 5 ans est au contraire l’âge essentiel de l’organisation affective de l’enfant.

[…]

 

M. LACAN – On a opposé tout à l’heure affectif à moteur. II est certain que le bégaiement représente un trouble de déterminisme psychomoteur très complexe. Je ferai remarquer à M. Ombredane que si, comme il le disait tout à l’heure, le dressage moteur peut corriger le bégaiement par la culture de l’organisation motrice du côté droit ou du côté gauche, il semble bien qu’il s’agisse de fonctions de grande plasticité. Or une telle plasticité est d’une particulière importance au moment où l’organisation des fonctions instinctivo-motrices prépare la maturité (110)ultérieure dans le jeu des fixations libidinales dont l’âge d’élection est vers 4 ou 5 ans. Si le sigmatisme peut être considéré comme un arrêt de développement des fonctions motrices, le bégaiement me paraît lié à l’organisation des valeurs sémantiques du langage. C’est ainsi que le parler « bébé » que l’on observe parfois très tard chez l’enfant et l’adolescent révèle ce trouble sémantique.

 

M. OMBREDANE – II ne s’agit pas là d’un trouble sémantique.

 

M. LACAN – Il me semble au contraire qu’un tel parler s’investit essentiellement d’un système de significations et constitue un langage dont le caractère propre réside dans la persistance et la culture des valeurs significatives enfantines. Un autre aspect des composantes instinctives dans ces catégories des troubles de la parole et du langage a été signalé tout à l’heure par M. Lagache et je l’ai moi-même rencontré, c’est l’anorexie infantile que l’on rencontre parfois chez les bègues. Pour revenir au parler « bébé » il me semble qu’il y a deux types.

1° Dans un premier cas il s’agit d’enfants uniques ou très « couvés » (quand il y a deux enfants c’est toujours le plus jeune qui conserve le parler « bébé ».

2° Dans un deuxième cas, surtout quand il y a anorexie associée, il ne s’agit pas simplement d’un retard de développement, il y a une véritable opposition à adopter le langage adulte. Il existe dans ces cas une très forte fixation à la mère.

 

[…]

1936 LACAN MALE La formation du caractère chez l’enfant 

Intervention sur l’exposé de P. Mâle 1936 « La formation du caractère chez l’enfant – la part de la structure et celle des événements » publié dans l’Évolution Psychiatrique, 1936, fascicule n° 1, pages 57-58.

Exposé de P. MÂLE […]

 

(57)Discussion :

[…]

M. LACAN. – J’ai trouvé dans cette conférence les éléments de critique à l’égard de la psychanalyse. Sans doute portent-ils à plein contre la conception freudienne classique. Mais il faut considérer qu’une révision des valeurs s’impose en psychanalyse car la doctrine orthodoxe, si (58)elle restait la seule en jeu, ne tarderait pas à apparaître comme une simple doublure des théories génétistes de l’activité instinctive. Chez Freud, le génie n’a pas étouffé le biologiste, c’est ce qui explique sa passion de rattacher tout à une infrastructure qui reste souvent mythologique. La vraie originalité de la psychologie humaine, c’est le progrès dans l’ordre représentatif, c’est-à-dire l’acte par lequel l’homme prend possession du monde sous une forme représentative qui est essentiellement capacité répétitive. C’est cela qui doit être fondamental dans la psychanalyse, et c’est cela qui a pu faire dire à certains psychanalystes que les instincts n’existent pas. Le complexe est une rénovation originale, c’est une perspective du monde. À la notion d’histoire des événements, il faut substituer autre chose. La grande découverte de l’analyse, c’est moins la sexualité infantile (simple trouvaille d’expérience) que l’influence formatrice de la famille, famille donc la nature est irréductible à un fait biologique car c’est une réalité culturelle. Ainsi envisagée dans son mouvement légitime, la psychanalyse n’est pas atteinte par les arguments qui ont été développés par Mâle. Certaines insuffisances des automatismes psychomoteurs [cf.PREMATURATION A LA NAISSANCE] sont formatrices à l’égard de ce tout vivant qui est le développement de la personnalité qui intègre dans son unité automatisme et symbolisme. Il y a quelquefois entre ces composantes des écarts étonnants. C’est ainsi, pour reprendre un exemple cité par Mâle, que la coordination motrice de la vision peut être précédée de la fixation élective du visage humain. Cela est bien remarquable de la précession des valeurs symboliques sur l’automatisme oculo-labyrinthique.

 

[…]

 

1936 LACAN MINKOWSKI La psychopathologie  

Intervention sur l’exposé de E. Minkowski 1936.07.00  « La psychopathologie son orientation, ses tendances » conférence au Groupe de l’Évolution Psychiatrique en juillet 1936 publié dans Évolution Psychiatrique, 1937, fascicule n° 3, page 66.

Exposé de E. Minkowski […]

 

(65)Discussion :

[…]

(66)M. LACAN – À entendre l’intéressante conférence qui vient d’être faite il semblerait que, pour M. Minkowski, l’essentiel pour un psychiatre soit non pas d’être informé mais d’être intelligent, si être intelligent consiste à comprendre directement et non par interposition de catégories plus ou moins isolées et isolables : perceptions, réactions, sensations, etc. Or c’est de la prise de possession de la réalité clinique au travers de ces prismes déformants qu’est issue la séméiologie dite classique. Il est bien certain que celle-ci ne peut nous satisfaire dans la mesure même où nous avons dépassé le troisième trimestre de notre classe de philosophie. On peut dire que la psychiatrie conçue de la sorte est sans existence tant qu’elle reste inféodée aux catégories que persécute M. Minkowski.

– Là s’arrête cependant mon accord avec le conférencier. Je veux spécialement m’insurger contre sa façon de concevoir la psychanalyse. Malgré les apparences, malgré aussi quelques esclaves de la lettre freudienne, les « notions » de « complexe anal, phallique », etc., ne sont pas des formules. Une analyse n’est pas une jonglerie de « notions », c’est une succession d’attitudes vivantes. Sans doute nous référons-nous à quelques images typiques, mais nous en attendons, nous en épions l’écho, la résonance concrète et individuelle. Bien différente de cette attitude d’observation, de conquête du réel, me paraît au contraire la phénoménologie de M. Minkowski qui, pour demander du réel et du vivant, n’en reste pas moins très abstraite. Les « données dernières » qu’il prétend saisir sont des fins dernières dont l’expérience et la clinique n’ont que faire. C’est ainsi que le « contact vital » reste à mes yeux quelque chose d’assez inutilisable, car enfin, qui est en « contact vital » avec le monde ? Hegel brassant des abstractions, ou quelque collectionneur manipulant des riens sont-ils ou ne sont-ils pas en « contact vital » avec le monde ? Ce « contact vital » ne peut avoir de sens que s’il est approfondi par la pénétration psychanalytique qui s’oppose aux démarches phénoménologiques comme le réel psychologique s’oppose au réel philosophique. M. Minkowski paraît avoir choisi comme objet de ses recherches ce dernier [le réel philosophique] et pratiquer l’attitude phénoménologique comme une sorte de contemplation. Il ne s’étonnera pas que je ne puisse le suivre.

 

[…]

1936 LACAN ROUART Du rôle de l’onirisme dans les psychoses

Intervention sur l’exposé de J. Rouart 1936  « Du rôle de l’onirisme dans les psychoses de type paranoïaque et maniaque-dépressif » publié dans l’Évolution Psychiatrique, 1936, fascicule n° 4, pages 87-89.

 

Exposé de J. ROUART […]

 

 

(85)Discussion :

 

[…]

 

(87)M. LACAN – Il ne serait pas exact de dire que M. Rouart nous a présenté le problème sous l’aspect d’une dilution générale des psychoses dans l’onirisme. Il y a dans ce qui nous a été exposé quelque chose qu’il faut préciser. Quand il nous a été parlé de dissolutions d’intensité croissante, il me venait à l’esprit que de tels états pouvaient s’appeler des états seconds. Le fait rapporté par Borel m’a confirmé dans cette impression. II semble que certains états psychiques se passent à la limite du moi et que, peut-être par les relations en profondeur qu’ils ne cessent de soutenir avec lui, ils laissent cependant des traces profondes. C’est cela qui situe exactement le problème. À ce point de vue la fuite des idées, si bien étudiée au point de vue phénoménologique par Binswanger, se situerait tout naturellement dans cette série des dégradations de l’activité psychique. Mais il est bien certain qu’entre toute la gamme de ces états seconds il y a des différences de structure. Où est alors là place de l’onirisme ? (88)Pour revenir à ce que disait M. Picard tout à l’heure, j’ai cru que cet onirisme était un état d’élaboration synthétique active du moi analogue au délire. Je me demande cependant s’il n’y a pas de grandes différences. La réalité pulsionnelle est méconnue dans le rêve et elle est reconnue dans le délire où précisément elle se présente sous la forme caractéristique de la pensée délirante : persécution, action extérieure, etc. Je crois que l’onirisme est une expérience beaucoup plus subie qu’agie. J’emploie ce mot d’expérience qui paraît, semble-il, désagréable à M. Pichon, dans le sens d’expérience vécue.

 

M. PICHON – Si vous désirez que je dise mon opinion, je dois déclarer en effet que le terme d’expérience me paraît incorrect car il doit être réservé au sens que l’usage a consacré et qui me paraît impliquer une observation active, objective.

 

M. LACAN – C’est, je le répète, dans le sens d’expérience vécue, terme qui correspond au mot « Erlebnis » que je l’emploie comme les autres d’ailleurs, faute de mieux, faute d’équivalent exact dans le vocabulaire français.

 

M. PICHON – Il vaut mieux créer alors un mot nouveau.

 

M. HENRI EY – On nous reproche assez les néologismes. « Erlebnis » a été traduit par « expérience vécue » par les premiers traducteurs de Jaspers. Sans me paraître excellent, il me paraît bien indiquer le caractère de données immédiates et concrètes de la conscience qu’« Erlebnis » signifie en allemand.

 

M. LAGACHE – Pour ma part je le trouve juste, car le sens du mot expérience selon l’usage même et l’étymologie ne peut être restreint dans le sens indiqué par M. Pichon. Le terme « d’expérience vécue » correspond bien à ce qu’il veut dire : les contenus de conscience que le sujet éprouve et vit.

 

M. LACAN – Quoiqu’il en soit si l’onirisme est une expérience vécue plus passive que le rêve, dans l’un et l’autre cas il s’agit de vécu pur. À ce titre, le récit du rêve fait après coup me paraît être un petit délire bien systématisé qui s’éloigne peut-être autant du rêve lui-même que le (89)délire de l’onirisme. Il s’agit dans les deux cas de deux « registres » différents, celui du pur vécu et celui du jeu. Le moi « joue » dans le délire et le récit du rêve ce qu’il a purement vécu dans le rêve sous une forme très active et dans l’onirisme sous une forme plus « agie ». Voilà comment peut-être il faut considérer les rapports du délire avec le rêve, le récit du rêve et l’onirisme, toutes « expériences » et « jeux » qui sont très importants dans la structure des psychoses.

 

[…]

1937 LACAN ODIER Le bilanisme et l’horreur du discontinu 

Intervention sur l’exposé de Ch. Odier 1937.03.09  « Le bilanisme et l’horreur du discontinu » au groupe de l’Évolution Psychiatrique, paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1937, fascicule II, pages 76-79.

Exposé de Ch. ODIER […]

 

Discussion :

[…]

(76)M. CODET – Ce que M. Odier a minutieusement analysé ce soir sous le nom de « bilanisme », c’est peut-être le besoin de sécurité et de symétrie qui apaise l’angoisse. L’anxiété qui submerge l’individu peut se canaliser et s’exprimer sous la forme élective de l’économie d’une sorte de « budget de soi-même » où se distribue et se compte la santé considérée comme un capital. – Ce que M. Odier nous a dit du « doublage » m’a fait penser que le regret du sevrage à l’image maternelle ne sont peut-être pas les seules formes de cette duplication. L’image paternelle peut intervenir aussi. – Enfin je voudrais dire quelques mots sur ce qui nous a été dit de l’horreur du lavement, de l’examen de la gorge chez l’enfant. Il est certain que là aussi cette phobie peut toucher à quelque « complexe », mais il est fréquent de retrouver chez ces enfants, dans leurs souvenirs, l’expérience précédente désagréable ou douloureuse d’une de ces pratiques médicales que la mère ou le médecin parfois aura rendue pénible.

 

M. LACAN – Je dois m’inscrire en faux contre les interprétations que M. Codet vient de nous proposer, tant en ce qui concerne le « bilanisme » que le « doublage », explications qui me paraissent constituer l’exemple des plus noires tendances réactionnaires psychanalystes, si je puis m’exprimer ainsi. – M. Codet veut en effet réduire le désir de la comptabilité symétrique, à une angoisse vitale, à un désir de sécurité. Contre cette conception téléologique du trouble, je proteste. Ce qu’il y a d’essentiel, c’est la géométrie corporelle qui est le schéma structural d’organisation du moi. C’est ce qu’a très bien exposé M. Odier à la fin de sa conférence. Je me réjouis de voir son accord avec ma propre conception qui fonde la constitution du Moi sur le schéma de tout corporel et envisage le progrès du Moi comme le déploiement, l’assomption de cette image. Par là sont « amenées » les notions structurales essentielles dans la compréhension des troubles génétiques de la personnalité, par là nous atteignons une réalité plus sûre que celle à nous offerte par la fiction des contingences historiques. De telles contingences, les traumas, les événements avec les conceptions énergétiques de déplacement de la libido, de substitution de la libido, etc. aboutissent à la (77)création de mythes psychanalytiques. C’est ainsi que l’image de la mère, pour si archaïque qu’elle soit, doit laisser le pas à la dynamique du schéma corporel qui est pré-œdipien. Je veux maintenant revenir sur ce qui a été dit tout à l’heure par M. Pichon, à savoir que tout dans la nature est continu et qu’il n’y a pas de choses qui ne supposent entre elles de transition. Mais y a-t-il une transition possible entre le plan et la verticale ? M. Pichon peut-il nous dire s’il y a continuité entre des phénomènes électro-magnétiques et la linguistique ? Ce n’est que par les abstractions de notre esprit, au contraire, que nous les lions dans un « continuum », alors qu’il s’agit de choses d’ordres différents. C’est en me référant à cette réalité discontinue que je dis qu’il y a entre les névroses et les psychoses une différence de plan, une différence d’ordre. Les psychoses me paraissent comporter une structure formelle, et les névroses une structure psychoïde. C’est en ce sens que j’admets la discontinuité que j’affirme comme un fait.

 

1937 LACAN PICARD Mécanismes névrotiques dans les psychoses  

Intervention sur théâtralisme J. Picard:       l’exposé de « Mécanismes névrotiques dans les psychoses : œdipe, homosexualité, hystérique et perversité », paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1937, fascicule IV, pages 87 à 89.

Intervention sur l’exposé de J. Picard 1937.02.00

Exposé de J. PICARD […]

 

(87)Discussion :

[…]

(88)M. LACAN – Ce qu’il importe de découvrir, c’est le centre de gravité des troubles affectifs qui figure dans les projections et les névroses. Pour opérer exactement cette détermination, encore faut-il que nous envisagions le développement de l’individu tel qu’il s’opère effectivement dans une succession de crises. Ce que nous appelons constellation ou complexe, c’est essentiellement une direction, un secteur qui fonde l’unité de ce développement. Sans doute est-il occasion de réussite ou d’échec de l’analyse, mais il est bien plus et surtout un progrès structural, une sorte de conquête de la réalité. Dans son progrès naturel il aboutit à une sublimation, laquelle insère l’individu dans une certaine perspective de réalité, par quoi se forme sa propre valeur de maturité, de densité. Nous pouvons décrire les étapes principales de ce développement. Un certain degré d’insuffisance dans cette conquête, dans le passage d’un niveau de réalité à une forme supérieure, caractérise l’accident auquel s’accroche le complexe. Or l’occasion, le choc et ses conséquences, la forme aussi et le degré du développement permettent (89)de considérer que l’avortement du progrès ne peut pas, ne doit pas s’effectuer sous la forme constante et univoque de ce que nous appelons le complexe d’Œdipe. Il naît de cette catastrophe de la vie affective une régression, mais de sens qui peut être fort différent selon les cas. Certes l’Œdipe a été notre Sinaï. Mais rien ne nous interdit de voir dans la vie œdipienne un aspect seulement du possible. Il y a peut-être derrière lui encore autre chose de plus archaïque. Peut-être le « complexe de la mère ». Si les noms mythologiques nous font défaut ici pour le caractériser, c’est peut-être parce que cette mythologie est celle d’une civilisation patriarcale. Peut-être est-ce l’image terrible de l’Ogresse, de quelque Baal ou Moloch maternel que l’on rencontrerait au fond des légendes matriarcales… Dans les observations que M. Picard vient de nous présenter, la mère paraît jouer un rôle fondamental (dans les sept premières qui sont placées sous le signe de la mère). – Le théâtralisme de ces malades me paraît être marqué du narcissisme équivalent au stade du miroir. C’est par là qu’ils restent accrochés au stade primitif du corps propre, que la glace présente comme un objet, objet encore soudé au corps maternel. C’est par là qu’il faut voir peut-être la profonde unité du jeu, du narcissisme et de la fixation maternelle. – Mais il y a encore un autre aspect du théâtralisme, c’est la valeur d’irréalité introduite dans le comportement de ces malades qui jouent comme des fantômes, avec des images, avec des instruments de leur Moi. – Un mot encore à propos du caractère parasite de certains de ces malades qui se trouvent placés dans le milieu familial comme dans la « coquille » maternelle.

 

[…]

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1938 LACAN EY  « Les problèmes physiopathologiques de l’activité hallucinatoire »

parue dans l’Évolution psychiatrique, 1938, fascicule II, pp. 3-77. 1938-01-11

 1938-01-11 

Conférence de H. EY […]

 

(74)Discussion :

[…]

(75)M. LACAN – Le rapprochement entre l’illusion et l’hallucination me paraît d’une grande importance. Le vice essentiel des théories mécanicistes porte sur la conception même de la perception, ou de la sensation conçue comme pure. En réalité la « matière sensible » est une création même de l’esprit. Je rappelle à ce propos les expériences relatives à la théorie de la « forme ». Ces expériences, en étudiant comment est déterminée la vision de certaines formes, permettent de saisir sur le vif l’activité créatrice d’un certain « pouvoir identificateur ». Il faut donc rompre l’habitude de « penser sensation ». La sensation est constamment pervertie et il faut un long apprentissage pour qu’elle parvienne à être correcte. Ce « pouvoir identificateur » (76)a une valeur physiologique. Il est possible de le trouver chez l’animal même et suppose aussi pour s’exercer l’intégrité des tractus nerveux. À propos de l’hallucination je rappelle l’importance que prend, dans l’attitude même de l’homme, tout ce qui a rapport à l’image de son corps propre, à sa propre synthèse. Il y a là la notion d’une image centrale, à prédominance visuelle, surtout proprioceptive. Les rapports chez le délirant avec cette image génétique de soi se trouvent électivement troublés.

 

[…]

1938 LACAN LOEWENSTEIN L’origine du Masochisme  

Intervention sur le rapport de R. Loewenstein 1938-02-21 « L’origine du Masochisme et la théorie des pulsions », 10ème conférence des psychanalystes de langue française, parue dans Revue Française de Psychanalyse, 1938, tome X, n° 4, pages 750 à 752.

 

Rapport de R. LOEWENSTEIN […]

 

Discusssion :

[…]

(750)M. LACAN – Je remercie d’abord Loewenstein pour son rapport, qui a le mérite de poser clairement les problèmes et tout spécialement le problème de la théorie des pulsions de mort, qu’il résout à sa façon, mais qu’il résout.

La complication extrême de cette discussion sur le masochisme vient d’une sorte de diplopie qui nous saisit tous chaque fois qu’intervient cet arrière-fond de l’instinct de mort. Je crois qu’il est difficile d’éliminer de la doctrine analytique l’intuition freudienne de l’instinct de mort. Intuition, parce que, pour la mise au point doctrinal, il y a fort à faire, notre discussion le prouve ; mais assurément il me paraît extraordinaire, de la part de certains, de dire que, sur le sujet des instincts de mort, Freud a fait une construction spéculative et a été loin des faits. Il est plus spéculatif de vouloir que tout ce que nous trouvons dans notre domaine ait un sens biologique, que, en suivant cette expérience concrète de l’homme – et nul autre plus que Freud ne l’a eue en son siècle – de faire sortir une notion bâtarde, stupéfiante. Peu m’importe que ceci constitue une énigme biologique ; il est certain que dans le domaine biologique l’homme se distingue, en ce qu’il est un être qui se suicide, qui a un surmoi. On en voit l’ébauche dans le règne animal et bien entendu il n’est pas question de séparer l’homme de l’échelle animale ; mais tout de même on peut remarquer que ce (751)qui ressemble le plus à un surmoi humain n’apparaît, chez les animaux que dans le voisinage de l’homme, quand ils sont domestiqués. Pour les autres sociétés animales, depuis un certain temps est apparue une critique mettant en doute les ressemblances, un peu projetées, qu’on avait établies, entre la soi-disant analogie des sociétés de fourmis et des sociétés humaines ; de sorte que, sur leur surmoi nous ne pouvons dire grand-chose. L’homme est aussi un animal qui se sacrifie et il nous est impossible à nous, analystes, de le méconnaître, surtout que sur ce dernier point des équivoques sont apparues. Cette sorte de convergence que nous avons soulignée, entre l’achèvement du principe de réalité, d’objectalité et le sacrifice, c’est quelque chose qui n’est peut-être pas si simple que la théorie semble l’indiquer. Ce n’est pas une maturation de l’être, c’est beaucoup plus mystérieux. Il y a une convergence entre deux choses tout à fait distinctes : entre l’achèvement de la réalité et quelque chose qui paraît être l’extrême pointe de ce rapport entre l’homme et la mort, qui d’ailleurs peut être précisé phénoménologiquement parlant. Le sens de la vie de l’homme étant, dans son vécu, intriqué avec le sens de la mort, ce qui spécifie l’homme par rapport à l’instinct de mort c’est que l’homme est l’animal qui sait qu’il mourra, qu’il est un animal mortel.

Freud précisément, qui partait d’une formation, d’un esprit de biologiste et au contact même de l’expérience des malades, prononçait ces mots qui devaient lui retourner la plume : « l’instinct de mort est une chose dont nous devons tenir compte, qui me paraît faire une espèce d’irruption heureuse dans ce biologisme qui encombre trop ».

Nous touchons à tout instant à une sorte de distinction entre les ordres et les domaines, à ces structures qui sont essentielles. Je n’ai pas saisi, tout à l’heure, ce que voulait dire Loewenstein en terminant son rapport, lorsqu’il insistait pour que fussent distingués les mécanismes et les tendances. S’il voulait parler de la tendance que nous aurions à faire que tous les mécanismes ne soient que des tendances, pourquoi plutôt donner tout aux tendances ou tout aux mécanismes ? Si c’est simplement à cela qu’il a voulu se limiter, c’est tout à fait d’accord ; chacun sait combien, dans la doctrine analytique, les tendances ont toujours été une notion qui a prévalu sur les mécanismes, et dans beaucoup de cas il nous en reste de l’embarras. Mais s’il s’agit, phénoménologiquement, de faire le lien chronologique entre les mécanismes et les tendances, là je ne le suis plus. Mécanisme est un mot qui me semble laisser un doute, puisque, sous ce terme, il semblait citer d’autres choses que des mécanismes, des principes, et j’ai beaucoup goûté l’ironie de sa démonstration, suivant laquelle ces principes s’emboîtent et se déboîtent avec la plus grande facilité.

Donc, s’il s’agit d’apporter un peu de clarté dans cette discussion, je crois qu’elle peut être dans ce sens : investigation (752)psychogénétique, par conséquent évolutive et historique des structures et des formes, dans leurs rapports avec les tendances.

 

[…]

1939 LACAN BARUK Des facteurs moraux en Psychiatrie

Intervention sur l’exposé de H. Baruk, 1939 « Des facteurs moraux en Psychiatrie. La personnalité morale chez les aliénés » parue dans l’Évolution Psychiatrique, 1939, fascicule II, pp. 32-33. 1939-00-00

Exposé de H. BARUK […]

 

Discussion :

[…]

(32)M. LACAN – Il me semble que M. Baruk ait été frappé d’une sorte de révélation par la découverte d’une dimension nouvelle, celle du psychisme, reconnue par lui dans les faits psychiatriques. Il a souligné l’importance du sentiment moral et de la dignité de la personne de l’Aliéné. Certes le contact moral a la plus décisive importance dans la compréhension du psychopathe. Mais pour nous donner des exemples des sentiments moraux, il est allé chercher des exemples de valeurs psychiques sous-jacents ou paradoxalement exprimés. Il a ainsi commis une confusion dont toute la portée vient de sa propre conception. Pour lui, en effet, qui oppose l’automatisme inférieur à la valeur morale supérieure, il ne peut que s’émerveiller de la présence d’éléments moraux dans les degrés les plus bas de l’automatisme. Par là est rendue cependant plus sensible sa confusion entre moral et psychique. Pour nous, résolument psychogénétistes, il est vrai que la structure morale est coextensive de toute activité psychique. Loin d’être une sorte de couronnement qui se placerait au sommet d’une hiérarchie architectonique des actions humaines, la moralité est à la source même de la vie instinctive, située très loin de la « raison pratique ». Mais (33)à cet égard M. Baruk a commis une confusion, je le répète, entre « valeurs de compréhension » et « valeur morale ». Ce qu’il nous a montré c’est, dans les formes dégradées de l’aliénation, des relations psychiques compréhensibles, pénétrables, échangeables entre le malade et autrui. Une pareille confusion se retrouve dans les vieilles conceptions d’Heinroth qui faisait dériver le trouble du péché. De l’échec d’une telle doctrine est née une erreur inverse, celle qui a consisté à nier toute valeur humaine à la folie. Les tendances nouvelles de la psychiatrie ont renouvelé avec Jaspers ce problème, en montrant qu’il existait dans l’esprit des Aliénés des « relations de compréhension psychiques », celles-là même qui ont paru admirables à M. Baruk. Lorsqu’il a essayé d’illustrer, par des exemples, ces relations, le conférencier s’est montré mal à l’aise quant à l’application du principe même de toute psychiatrie analytique, à savoir la différence qui sépare les contenus manifestes, des contenus latents. Un délire n’est pas interprétable par son contenu manifeste et l’analyse de son contenu latent exige que soit retrouvée la véritable dimension en profondeur de la réalité dont seule l’expression en surface est « donnée ». À ce sujet, entraîné peut-être par la faveur nouvelle dont de telles interprétations jouissent dans son esprit, M. Baruk nous a proposé, notamment à propos de « baudruche », une interprétation probablement trop sommaire. – Enfin, pour ce qui est de la conduite psychothérapique préconisée par le conférencier, psychothérapie à base de « philanthropie » et de « moyens moraux », il me permettra de lui dire qu’elle procède davantage de la bonne volonté que d’une véritable connaissance des ressorts de la vie affective. Pour jouer avec efficacité de ces mécanismes, c’est constamment au principe et à l’attitude d’autorité qu’il faut recourir, attitude à laquelle le Psychiatre ne peut renoncer sans cesser d’être un technicien.

  […]

 

 

1946 LACAN BOREL Le symptôme mental.

Intervention sur l’exposé de A. Borel « Le symptôme mental. Valeur et signification » en janvier 1946, Groupe de l’Évolution Psychiatrique, paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule I pages 117 à 122.

1946-01-00 :      Intervention sur l’exposé de A. Borel : « Le symptôme mental. Valeur et signification » (4 p.)

 

(117)Dr BONHOMME (Président) félicite le conférencier et ouvre la discussion.

 

Dr LACAN. – Je félicite M. Borel de son intéressante conférence. Mais sur certains points je poserai quelques questions et même je me trouverai en opposition avec lui. Cela est dû aux difficultés que soulève le sujet. Je ne ferai pas de remarques pour le moment à propos des conceptions de M. Ey qui ont été rappelées au cours de cette conférence. Parmi les objections que je ferai à M. Borel, je commencerai par le caractère « totalitaire » du symptôme psychiatrique opposé au caractère limité, partiel du syndrome neurologique. Est-ce là quelque chose qui soit spécifique du symptôme psychiatrique ? Il me suffira de me référer aux travaux actuels sur l’aphasie pour répondre négativement. Devons-nous intégrer l’aphasie dans la neurologie ou la psychiatrie ? On remarquera l’importance de l’accent mis sur la Neurologie dans les phénomènes de compensation jusque dans les troubles sensitifs. D’où résulte une grande difficulté à considérer la Neurologie uniquement comme un phénomène de « Trou », de manque. La variabilité ? Il ne me semble pas que ce soit un caractère valable. On n’a pas parlé de la sclérose en plaques qui en fournirait un exemple. On pourrait insister sur la fixité, le figeage qui caractérise le psychiatrique par rapport au psychologique. À un moment Borel a parlé de « phénomène mental de l’ordre uniquement psychologique ». Ces deux termes ne sont absolument pas synonymes. Souvent le phénomène mental n’a rien à voir avec la subjectivité et il peut être décrit en termes behavioristes. Le phénomène du détour chez le chien est un phénomène absolument mental.

C’est donc sur le point majeur de sa conférence que je m’opposerai le plus à Borel, à savoir sur la question de l’ineffable qui peut faire l’objet d’une conférence clinique, mais qui sur le plan des dissociations que nous cherchons à faire, est insuffisant. C’est toute la question du langage qui est posée. Cette question n’est pas spéciale au domaine de la psychiatrie. Le langage est fait pour que les hommes communiquent (118)entre eux. Le fait que le langage puisse être accolé à des objet sur lesquels les hommes ont pu se mettre d’accord, c’est-à-dire sur ce qui est objectif, est insuffisant à définir son rôle, car le langage est à même de dépasser ce phénomène. Le caractère d’ ineffable comme définissant le phénomène psychiatrique nous étonne de la part de M. Borel, psychanalyste. Il y a dans la vie d’un homme normal une quantité d’événements qui ont ce caractère : le phénomène du « coup de foudre » par exemple. Inversement, ce n’est pas parce que nous n’avons pas éprouvé certains phénomènes, les douleurs thalamiques par exemple, que nous ne pouvons pas en parler. Le phénomène de conflit, de lutte, sur lequel Borel a voulu conclure expose à un glissement dangereux. Ce n’est pas la même chose de dire que les maladies organiques sont des phénomènes de lutte et de dire que cette lutte soit un essai d’intégration des phénomènes morbides psychiatriques. Est-ce à dire que la psychologie normale et la psychologie pathologique soient délimitées par cette notion ? La vie normale a toujours été faite de conflits. Le terme de « vieil homme » a toujours exprimé ce conflit immanent.

 

Dr MINKOWSKI. – Je félicite M. Borel avec qui je suis d’accord sur la différence entre la Neurologie et la Psychiatrie en ce qui concerne le symptôme À ce point de vue j’apporterai un complément d’ordre historique. On peut se demander si nous avons en psychiatrie une seule publication qui puisse être considérée comme un équivalent de la découverte du signe de Babinski. En Neurologie on peut faire la découverte d’un symptôme. En psychiatrie, notre symptomatologie a peu varié. La découverte neurologique ne se réduit pas évidemment à celle d’un symptôme, mais l’évolution de la psychiatrie est différente du développement historique de la neurologie. Les choses y ont ampleur beaucoup plus grande. Par exemple l’œuvre de Freud est une grande découverte concernant la vie affective, la vie inconsciente, mais pas celle d’un symptôme Un autre point est assez important : en neurologie et en médecine la technique d’examen nécessite des instruments (par exemple, le marteau à réflexe…). En psychiatrie on a recours au contact immédiat avec le malade car les « tests » n’ont pas le même caractère que les instruments dont je viens de parler. En général, la notion de symptôme est beaucoup plus floue en psychiatrie qu’en neurologie. Du fait que le symptôme touche de beaucoup plus près la personnalité humaine, nous formons un adjectif qui caractérise (119)le sujet qui le présente : nous disons un persécuté, un halluciné, un anxieux. En neurologie ou en médecine générale on pourra dire un hémiplégique, un cardiaque mais on n’ira pas aussi loin. Il ne faut pas oublier que la psychiatrie procède de la notion d’aliénation mentale vieille comme le monde. Bien que dans l’ensemble je sois d’accord avec M. Borel, je serai plus réservé sur la manière dont il envisage l’opposition entre la psychologie et la psychiatrie et sur sa théorie générale du trouble mental. Cette notion d’introspection et cette unité du moi et de la psychologie est une théorie ancienne sujette à caution et qui doit non pas faire tout simplement place au behaviorisme, mais tenir compte de ce que le fait psychique se situe toujours entre le Moi et le Toi, qu’il a toujours un certain intérêt pour autrui et que dans les faits essentiels de la vie psychique je me sens toujours comme le reflet de quelque chose de plus général que moi. En ce qui concerne la conception générale, nous devons faire des réserves sur cette symptomatologie psychiatrique. Il y a entre les symptômes des différences de valeur. On ne peut situer sur le même plan les hallucinations, l’indifférence affective, la cénestopathie. Si encore on veut mettre l’accent sur la cénestopathie on s’aperçoit que les malades parlent, en effet, d’une sensation peu coutumière, mais qu’il y a toujours un trouble mental particulier et qui est constitué par la richesse d’expression dont dispose le malade et qui dépasse de beaucoup le terme que nous employons. En dehors de l’ineffable, il y a, dans l’expression même, un trouble qui intervient.

 

Dr LACAN. – Je prends la parole sur un point souligné par M. Minkowski et qui me paraît important relativement à cette question de l’ineffable, dont se dégage une notion divergente suivant qu’elle est maniée par M. Borel ou par M. Minkowski. Une chose me semble frappante : c’est la latitude, les moyens que le langage laisse pour s’exprimer au délirant même le plus éloigné de nous et c’est aussi comment le malade arrive à trouver dans le langage ce qui nous donne le sentiment de la direction dans laquelle il s’oriente. Je pense à un cas d’automatisme mental que j’ai approfondi récemment. Il est frappant de voir comment les malades peuvent arriver à livrer des expériences internes, qu’on peut comprendre. Ce n’est pas plus étonnant que ce que nous pouvons éprouver à la lecture des mystiques, par exemple. Il me semble que je dis là quelque chose d’assez banal. Dans l’ordre de ce qui est de ces réalités intérieures le langage semble fait pour les (120)exprimer. Peut-être le langage fait-il partie de ces « objets internes ». L’analogie des métaphores « haut, bas, subtil », est sans doute due à ce qu’on a employé les mots s’appliquant à une même réalité. Je m’inscris contre la thèse de Blondel concernant la « conscience morbide impénétrable ». Il me semble que sa génération a donné une importance excessive à la notion de « cénesthésie », qui n’a que la valeur d’une explication purement verbale et qu’il y a plus d’intérêt à s’attacher à la notion de « structure » et peut-être de « connaissance morbide ». Je parlerai volontiers de « connaissance paranoïaque ».

 

Dr CEILLIER. – Je me sens près de la thèse de Borel que j’approuve. Sur sa distinction entre le symptôme neurologique et le symptôme psychiatrique je suis tout à fait d’accord. Par contre je ne le suivrai pas en ce qui concerne son critère du pathologique. L’ineffable existe pour chacun de nous. Il y a un fossé profond en ce que je ressens et ce que j’exprime. Cet ineffable existe en nous. Il est fréquent chez les aliénés en particulier dans les psychoses déréalistes. Je ne crois pas que ces sentiments d’ineffable et de lutte soient des critères du pathologique. Cette lutte est en nous. J’ai l’impression qu’il y a, au contraire, beaucoup plus de malades qui ne luttent pas. L’idée que le symptôme psychiatrique est totalitaire me paraît une chose évidente.

 

Dr CÉNAC. – Cette question du langage est très importante. Je dirai à M. Borel qu’il nous a montré les premiers moments de la maladie mentale : les symptômes aigus. Je suis de l’avis de M. Lacan en ce qui concerne cette richesse verbale permettant d’exprimer nos expériences internes mais les malades se servent de métaphores.

 

Dr LACAN. – Les métaphores font partie du langage.

 

Dr CÉNAC. – Je m’intéresse particulièrement aux processus de guérison et je me demande quel est leur retentissement sur le langage. Ce qui frappe c’est son caractère « asséritif » ou « assertif », le malade procédant en effet par « assertions ». Au stade de chronicité, les sensations disparaissent ; le délire persiste sous cette forme assertive, c’est-à-dire purement verbale. Prenons par exemple le cas du syndrome de Cotard. Arrivé à un certain moment il se cristallise dans un délire purement verbal. Il y a une dissociation entre le comportement des malades et leur langage. C’est une attitude, disait Seglas.

 

Dr LACAN. – Mais la formulation verbale ne suffit pas à construire un délire de Cotard. Le délire exprime une structure mentale particulière irréductible à une simple formule ou attitude verbale.

 

(121)Dr SENGES. – Je me suis souvent demandé naturellement quel était le plan de clivage entre la Neurologie et la Psychiatrie. Là où le trouble s’inscrit dans le système nerveux est la Neurologie, là où existe un trouble du comportement est la Psychiatrie. On pénètre dans le domaine psychiatrique avec le langage. Le « psychologique » se caractérise par l’intervention du « je » social, c’est-à-dire en fin de compte par le langage. Le malade mental est malade dans sa sociabilité qui traduit son trouble par le langage. Il traduit des troubles plus profonds que le langage comme on vient de le souligner et c’est au psychiatre de pénétrer par delà le langage le trouble.

 

Dr AJURIAGUERRA. – On m’excusera d’intervenir non point tant pour commenter la conférence de M. Borel que pour revenir à celle de M. Ey. Je m’oppose au néo-jacksonisme qui entend séparer la Neurologie de la Psychiatrie et je m’y oppose au nom du jacksonisme. La conception de Jackson ne comporte pas du tout nécessairement une telle conception des rapports de la Neurologie et de la Psychiatrie. Il n’y a dans la théorie jacksonienne place que pour une série de fonctions et de troubles et tous sont globaux. Il n’y a rien d’élémentaire dans l’organisme. Le réflexe est lui-même une synthèse. Et que dirons-nous du langage et de l’aphasie que Jackson a précisément tant étudié du point de vue de sa structure dynamique. La marche n’est pas un phénomène isolé non plus. Le tremblement a été longtemps considéré comme une névrose à cause de sa sensibilité aux variations psychologiques. Enfin, on a toujours l’impression quand on entend M. Ey qu’il passe à un moment donné sur un autre plan, le psychique mais où commence-t-il ?

 

Dr HENRI. EY. – Je serai très bref m’étant suffisamment expliqué sur tous les points à discussion soit à Bonneval soit dans ma conférence du mois dernier. Voyez à quelles discussions et à quelle obscurité on aboutit dès que l’on veut saisir l’essence d’une différence que tout le monde sent dès que l’on renonce à accepter la différence structurale que j’ai établie et proposée entre le trouble neurologique relativement partiel et instrumental et le trouble symptomatique global et apical. Ni le critère du langage, ni celui de la localisation anatomique ni celui du social ne parviennent à rendre compte de cette distinction. Faut-il alors dire avec J. de Ajuriaguerra qu’il n’y a pas à faire de distinction ? Au nom d’un principe à coup sûr métaphysique, le monisme, devons-nous rejeter ce qui apparaît dans les faits ? Au nom de Jackson (122)devons-nous renoncer à pénétrer dans la conception théorique du Jacksonisme et à l’exploiter ? Peut-être serais-je prêt à tous ces renoncements si je voyais clairement ce que j’y gagnerais en largeur d’hypothèse et de compréhension mais ce que m’offre J. de Ajuriaguerra me paraît à cet égard conduire directement à la confusion.

Quant à l’apparition du psychisme comme un « deus ex machina » je renvoie mon contradicteur à la lecture réfléchie de ma conférence du mois dernier.

 

Dr LACAN. – Je suis de l’avis de M. J. de Ajuriaguerra. Cependant le reproche qu’il fait à M. Ey à propos de la synthèse à tous les niveaux ne me paraît pas justifié. On a évidemment grand mal à assigner des limites à ce « progrès ». Si j’avais à prendre parti dans cette question du symptôme psychiatrique et neurologique je dirais qu’il y a trois 3 critères du symptômes psychiatrique : 1°) son dramatisme, son insertion dans le drame humain : une entorse au poignet chez un pianiste la veille d’un concert est psychiatrique ; 2°) sa signification, une grossesse nerveuse est psychiatrique ; 3°) sa valorisation ; une revendication injustifiée est psychiatrique.

 

Dr HENRI EY. – Ce n’est pas avec de tels critères que l’on résoudra la question. Quant à l’accord entre M. Lacan et M. J. de Ajuriaguerra j’attendrai pour m’en féliciter d’en être assuré, sachant tout ce qui les sépare.

 

Dr MALE. – Il est bien difficile de ne pas voir que le phénomène neurologique apparaît comme une réaction de la totalité.

 

Dr MINKOWSKI. – La notion, si élémentaire, d’atome est évidemment insoutenable en psychologie et en biologie.

 

Dr HENRI EY. – Voilà pourquoi pour moi le phénomène neurologique n’est pas un atome, mécanique et inerte, mais un fragment désintégré de l’activité fonctionnelle impliquée et intégrée dans nos opérations supérieures. À ce titre la Neurologie se prête davantage que la Psychiatrie à être « mécanisée ».

 

Dr J. de AJURIAGUERRA. – Ce n’est pas mon avis…

 

1947 LACAN Gaston Ferdière comptines et formulettes

Intervention sur l’exposé du Dr Gaston Ferdière « Intérêt psychologique et psychopathologique des comptines et formulettes de l’enfance » en mai 1946, Groupe de l’Évolution Psychiatrique, paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule III, pp. 61-63.

Évolution Psychiatrique – AEJCPP

aejcpp.free.fr/lacan/1946-05-00.htm

 

(61)Discussion :

 

DR NACHT – M. Ferdière a rappelé que pour Jung, la richesse de la vie inconsciente, se traduit dans ses fantasmes. Mais en réalité, Freud l’avait déjà montré dans tous ses travaux. – Il est particulièrement frappant d’observer combien ces formulettes sont riches en expressions sadiques et agressives. On y saisit à quel point, l’enfant placé sous le signe de la mentalité primitive, vit tout le processus de la pensée propitiatoire, et la mentalité de l’obsédé qui use si fréquemment de formules rituelles, nous apparaît comme une régression vers la pensée infantile. Le « mot-valise » est également caractéristique de cette pensée ; on le voit contenir tous ses sens à la fois (usages, objets, personnages).

[…]

DR LACAN – Quant au débat qui vient de s’instituer, il m’apparaît (62)qu’il y a une originalité propre de la création infantile des fantasmes et même s’il n’y a pas de clan, on peut retrouver une formation folklorique. Pour ce qui est de l’exemple du grand-père et de la cheminée, il y a un rappel très saisissant des rites funéraires, qui ne peut se situer simplement sur le plan de l’agressivité. – Je me demande jusqu’à quel point se peuvent lier l’humour et les comptines. Celles-ci paraissent ressortir à un mode de production, dans lequel l’humour se trouve fort peu engagé. Si Lewis Caroll a fait l’usage que l’on connaît du « mot-valise », cela ne veut en rien signifier que l’emploi de ce procédé soit typiquement humoristique. L’humour est une forme d’esprit très élevée, qui se manifeste typiquement chez l’adulte ; l’humour de Kierkegaard ou de Jarry n’apparaît pas chez l’enfant. Rien moins qu’humoristique a pu m’apparaître chez un débile ce qui n’a été humour que chez moi. Venu me consulter pour des difficultés sexuelles aisément améliorées par quelques efforts psychothérapiques, il me racontait qu’ayant rencontré dans un train une femme, et lui ayant donné rendez-vous, celle-ci ne vint pas : c’était déclara-t-il « une femme de non-recevoir ».

 

[…]

 

DR FERDIÈRE – […] M. Lacan a été frappé par la comptine évoquant les rites funéraires (je l’étudie tout spécialement dans mon travail sur la mort dans les comptines). Je lui signale dans les formulettes le rôle joué par le loup, ancienne divinité chthonienne. Quant à son opinion sur l’humour, je m’étonne de la trouver si éloignée de l’orthodoxie freudienne.

 

1948 LACAN CUEL démences préséniles

Intervention sur l’exposé de J. R. Cuel : « Place nosographique de certaines démences préséniles (types Pick et Alzheimer) ». Groupe de l’Évolution Psychiatrique paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1948, fascicule II, p. 72.

1948-06-25 :

Exposé de J. R. CUEL […]

 

Discussion :

[…] (72)[…]

 

M. LACAN – Je m’associe aux compliments faits à Cuel. Je ne lui ferai qu’un reproche qui n’en est pas vraiment un à propos de la phrase de Morel qu’il a citée. En effet après nous avoir brillamment démontré que l’ensemble du groupe des démences séniles n’était pas tellement bien dégagé, il en est revenu par fidélité au terme de sénile à faire le pont entre la sénescence et la notion de démence sénile.

Par tout ce qui se rapporte à la psychologie de la sénilité, on s’aperçoit une fois de plus qu’on a recours, faute de concepts valables en psychologie, à des notions sommaires et désuètes. La notion de déficience intellectuelle fait partie de ces notions sommaires. L’intérêt de l’intervention de Mr Minkowski réside dans ce qu’il a dit sur l’existence d’éléments positifs dans le vieillissement. Mais il n’y a pas à envisager de dévalorisation ou de valorisation de la vieillesse. Elle est ce qu’elle est. D’ailleurs je ne crois pas exacte la description de la vieillesse comme le fait de parvenir à un âge auquel on soit en dehors des passions de l’amour, etc. Ce fait ne paraît pas excessivement sûr. Ceux qui vivent avec des vieillards s’aperçoivent que les drames sentimentaux sont nombreux et fréquents parmi eux.

Un autre point soulevé par Ajuriaguerra tout à l’heure me parait important, c’est le fait que le vieillard a sa vie derrière lui. Il vieillit avec une évolution psychique qui à été réalisée mais poussée plus ou moins loin. Le degré de réalisation qui a été acquis pèse certainement sur sa vieillesse.

Enfin je ferai allusion au livre d’Oswald, intitulé Les Grands Hommes c’est un livre très fécond et très riche. L’auteur est un chimiste allemand devenu penseur à la fin de sa vie et qui fit des recherches de grande ampleur sur l’Homme, ce qui montre que la spécialisation n’est pas un obstacle à des vues très larges. Il se place à un curieux point de vue énergétiste, qu’il applique à la carrière des créateurs. Il insiste sur la notion de rendement créateur dans l’ordre intellectuel, sur la valeur propre de celui qui apporte quelque chose de nouveau et sur son « poids » sur le plan de je ne sais quelle énergie, de telle sorte qu’il y aurait après sa production considérée comme une « ponte » un appauvrissement. Une de ses thèses est qu’au delà de trente à trente cinq 35 ans un individu n’a plus d’idées neuves et fécondes. Ceux qui plus tard exposent des idées nouvelles ne font qu’exploiter celles qu’ils avaient eues auparavant. Il en résulte qu’il faudrait un rajeunissement des cadres universitaires surtout en ce qui concerne la recherche. La notion un peu confuse de fatigue à laquelle cet auteur a recours ne peut être prise en considération sur le plan de la neurologie mais reste valable sur le plan de la production.

Un autre point a été envisagé ce soir, celui de la représentativité du vieillard et de sa fonction dans un groupe social, ce qui ne nécessite nullement que, même lorsqu’on fait une idole, il ait conservé son intégrité intellectuelle.

 

[…]

 

1948 LACAN  Pasche 01 biographies de tuberculeux pulmonaires 

1948-02-17 :       « Cent cinquante biographies de tuberculeux pulmonaires » paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1951, fascicule IV, page 554-556.

 

(554)M. LACAN. – En ouvrant la discussion, je tiens à souligner l’intérêt des recherches de M. Pasche. J’apprécie, dans la partie théorique de l’entretien, l’attention portée aux mécanismes relationnels simples, relevés chez les malades (et qui les opposent de ce chef aux névrosés où l’analyse permet d’observer des mécanismes de défense plus compliqués). L’analyse des névroses fait apercevoir l’entité « Moi », mais l’analyse des tuberculeux pulmonaires de M. Pasche fait apparaître des conflits, des frustrations puisant « actuellement » dans le milieu extérieur, et cela correspond bien à mon opinion.

Didactiquement parlant, il résulte de ces faits, pour le psychiatre, l’impression d’un flou, d’un éparpillement, d’une non-constitution du Moi. D’où, en conséquence, la nécessité d’une étude massive, de grosses statistiques.

La référence comparative à la méthodologie psychanalytique chez ces malades qui ne sont pas psychanalysés, est pour nous inévitable dans la poursuite de cette étude. Elle est singulièrement difficile pourtant, eu égard à ce qui a été dit plus haut. Que l’on se rappelle simplement que dans l’analyse des névroses, les pulsions du Ça ne peuvent être perçues et étudiées qu’à travers le Moi.

 

M. MINKOWSKI. […]

 

(556)M. LACAN.– Je trouve que M. Pasche a bien fait, dans son enquête sur le déterminisme de la localisation respiratoire, d’avoir attribué de l’importance à la fonction expressive de l’organe respiratoire, telle qu’illustrée par exemple dans le cri ; s’adressant à M. Minkowski, il dit ne pas voir ce que la phénoménologie peut apporter sur cet exemple précis de plus que le conférencier.

 

1948 LACAN   PASCHE 02 délinquance névrotique

1948-02-17 :    « La délinquance névrotique ». Parue dans la Revue Française de Psychanalyse, avril-juin 1949, tome XIII, n° 2, p. 315.

 

Réunion du 17 février : Dr F. PASCHE : « La délinquance névrotique ».

 

Cette exposition de quelques cas cliniques où l’auteur a reconnu des caractères communs, fait penser au Prof. Lagache que la distinction entre le délinquant « normal » et le délinquant névrotique n’est pas facile à faire, que la présence ou l’absence de préméditation n’est pas un critère valable, que si Alexander et Staub ont insisté sur l’autopunition, l’accord n’est pas fait sur sa généralité. Pour le Dr Lebovici, la notion de délinquance appelle les notions de justice et du passage à l’acte.

 

Le Dr Lacan est également d’avis de centrer l’intérêt sur le passage à l’acte comme aussi le Dr Male qui voudrait qu’il y eût davantage d’études psychanalytiques des conflits chez les délinquants afin d’être mieux éclairés sur cette question difficile de la différenciation du délit « normal » et du délit névrotique qui, pour le Dr Laforgue, constituent les extrêmes de toute une gamme d’états intermédiaires. M. PASCHE – Je remercie tous ceux qui ont bien voulu prendre la parole et dois dire d’emblée que je suis en somme d’accord avec eux. La conception même que je fais de la tuberculose pulmonaire rend nécessaire l’examen d’un bien plus grand nombre de cas et une étude comparative qui reste à faire. En particulier je suis d’autant plus sensible aux remarques de M. Lacan que je me suis fait les mêmes critiques qui, d’ailleurs, m’ont fait hésiter à vous présenter si prématurément ce travail. […]

1948 LACAN   SHENTOUB socio-analyse 

« Remarques méthodologiques sur la socio-analyse », Société Psychanalytique de Paris, réunion du 14 décembre 1948, paru dans la Revue Française de Psychanalyse, avril – juin 1949, tome XIII, n° 2, p. 319.

 1948-12-14 :      Intervention sur l’exposé de S.A. Shentoub : « Remarques méthodologiques sur la socio-analyse » (1 p.)

Exposé de M. SHENTOUB […]

 

Discussion :

 

Ouvrant la discussion le Dr Charles Odier de Lausanne, que nous avions le plaisir de revoir parmi nous ce soir-là, pense qu’il y a toujours une antinomie entre l’individuel et le social et que toute la sociologie d’Engels et de Marx est basée sur la négation de l’individu. Il regrette que le conférencier n’ait pas semblé avoir vu, à propos de l’antisémitisme, que celui-ci permettait de diriger l’agressivité sur les Juifs afin qu’elle soit détournée de sa propre famille.

 

Le Dr Lacan est d’accord sur tous les points de vue de l’exposé. Ce que la psychanalyse peut apporter à la sociologie, dit-il, c’est un appareil convenable pour attaquer le sujet (« je ne dis jamais l’individu ») sur le plan de l’expérience subjective.

 

Le Dr Hesnard nous a transmis le texte suivant de son intervention « La seule remarque que je puis me permettre de faire concernant cet excellent exposé dont j’approuve sans réserve les idées directrices, consistera à regretter que M. Schentoub n’ait pas disposé d’un temps suffisant pour traiter plus à fond les problèmes nombreux et considérables qui viennent d’être évoqués – dont le premier (les racines culturelles de l’antisémitisme) demanderait à lui seul de longs développements.

Il serait souhaitable que leur étude soit entreprise dans une collaboration plus effective entre sociologues et psychanalystes. Les vastes groupes sociaux du monde présent donnent naissance à de puissantes personnalités collectives, plus complexes que les personnalités de groupe restreint appelées par Freud « les grands individus » ; et il semble que, davantage encore que les masses identifiées à un chef – dont l’irrationnel a été étudié par la psychanalyse sous l’angle du schisme Moi et Surmoi – ils présentent un comportement régressif spécial de signification primordialement éthique : Culpabilité renforcée par ce fait qu’une portion de l’univers se sent techniquement capable de détruire l’autre, et accusation d’un bloc par l’autre selon une projection de cette culpabilité ; processus inconscient justifié par d’énormes mystifications idéologiques, bien plus subtilement rationalisantes que les anciennes motivations religieuses ou raciales. […]

1949 LACAN FRETET La relation hallucinatoire 

Intervention sur l’exposé de J. Fretet (en collaboration avec R. Lyet) : « La relation hallucinatoire ». Paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1949, fascicule II, pp. 151-152.

[…]« Délire hallucinatoire chez une sourde-muette »

 

Mr LACAN – Je félicite M. Fretet de la forme et du contenu de sa conférence. Je partirai de la remarque faite par M. Ey en reconnaissant dans M. Fretet un élève de Clérambault. Il me semble que M. Ey a méconnu que tout en rendant hommage à l’analyse phénoménologique, M. Fretet tendait à en renverser le sens au moins en insistant sur le caractère de neutralité.

Je remarque également que M. Ey s’est laissé aller à un glissement un peu dangereux en passant de la notion de bienveillance et d’euphorie à celle de l’humour, chose qui me paraît totalement exclue du délire. L’humour est justement la dimension dans laquelle le sujet n’adhère pas à une croyance. Par l’humour l’homme est capable de s’élever au dessus de sa condition.

Nous ne faisons peut-être que redécouvrir certaines grandes thèses ou vérités fondamentales que M. Fretet pourra trouver dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, qui fait de la folie une des phases de l’évolution de l’Esprit. Le rêve est pour lui un premier état, la folie un deuxième état où sujet et objet s’opposent l’un à l’autre et où le sujet ne reconnaît pas dans l’ordre le désordre qui existe en lui-même.

La conférence de M. Fretet apporte des détails très fouillés concernant les délires et qui sont souvent méconnus et absents des études pourtant si remarquables de Janet. Il est étonnant que son étude des sentiments de persécution et des délires à partir des conduites sociales n’aient pas conduits Janet à les remarquer. Il y a là des choses qui vont dans le sens de mes travaux sur « la connaissance paranoïaque ». Il s’agit d’une étude de la structure de la connaissance humaine en tant que Sociale, l’objet ne se constituant que dans une relation interpsychologique. Toute la psychologie de la perception ne peut être envisagée que dans une dialectique sociale.

Je regrette que M. Fretet réduise la position psychanalytique à la conception qu’il appelle « conception rêveuse ». Psychanalyste moi-même j’ai pu faire rentrer – et tous au sein de la Société de Psychanalyse ont fait rentrer – dans la doctrine psychanalytique tout ce que j’ai compris dans la notion de stade du miroir.

Pour conclure je mettrais l’accent sur la distinction, que M. Fretet veut maintenir, du vécu et de l’expression. Je crois qu’il a raison de le faire, mais, de même qu’il n’y a pas de sensation pure, nous ne pouvons pas isoler le vécu pur. Il n’y a pas de vécu qui ne soit pénétré de sens. M. Ey nous propose une conception évolutive à un fléchissement de la conscience et des phénomènes élémentaires. Moi-même j’ai fait allusion à ceux-ci. Si on les considère comme du « vécu pur », ils sont inconsistants et insaisissables. À de nombreux signes on voit qu’ils sont déjà pénétrés de ce qui fera plus tard la structure de l’ensemble. À une certaine époque j’ai noté qu’ils reproduisaient cette structure répétitive en « galerie des glaces » en « palais des mirages » et qu’ils n’étaient absolument pas localisables dans le temps. La malade que j’avais observée disait se souvenir très bien de ce premier phénomène qui se serait produit lors de la lecture d’un journal. Elle s’était livrée à une recherche assidue et avait compulsé toute la collection du journal en question sans arriver à rien retrouver de correspondant à l’entrefilet dont elle évoquait la lecture. Dans beaucoup de ces délires il y a une projection rétrospective sur certains moments que j’ai appelé moments féconds, mais qui sont insaisissables. Le pur vécu serait à rapprocher de l’ancienne conception de l’ineffable proposée par Blondel, mais en fait ces phénomènes se déploient en langage et sont d’ordre social.

[…]

 

1949 LACAN  DOLTO  poupée-fleur

« À propos de la poupée-fleur » à la Société psychanalytique de Paris, paru dans la Revue Française de Psychanalyse, octobre-décembre 1949, tome XIII, n° 4, p. 566.

1949-10-18 :      Intervention sur l’exposé de F. Dolto-Marette : « À propos de la poupée-fleur » (1 p.)

Communication de Mme Françoise Dolto-Marette « À propos de la poupée-fleur », exposé qui amplifie et prolonge son travail publié dans la Revue Française de Psychanalyse, n° 1, 1949, sous le titre deCure psychanalytique à l’aide de la poupée-fleur. […]

 

Discussion : […]

 

Le Dr LACAN a le sentiment de plus en plus vif que la poupée-fleur de Mme Dolto s’intègre dans ses recherches personnelles sur l’imago du corps propre et le stade du miroir et du corps morcelé. Il trouve important que la poupée-fleur n’ait pas de bouche et après avoir fait remarquer qu’elle est un symbole sexuel et qu’elle masque le visage humain, il termine en disant qu’il espère apporter un jour un commentaire théorique à l’apport de Mme Dolto.

1949 LACAN   Maurice  BOUVET envie de pénis

: « Incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l’envie de pénis dans des cas de névrose obsessionnelle féminine », Société Psychanalytique de Paris, paru dans la Revue Française de Psychanalyse, octobre-décembre 1949, tome XIII, n° 4, pp. 571-572.

1949-12-20 :      Intervention sur l’exposé de M. Bouvet : « Incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l’envie de pénis dans des cas de névrose obsessionnelle féminine » (1 p.)

Après que le Dr Nacht eut approuvé l’ensemble de cet exposé, le Dr Lacan dit qu’il aimerait faire quelques critiques. Pourquoi l’auteur n’a-t-il pas parlé du stade de la mère phallique, ce qui aurait permis de donner une description beaucoup plus simple de ce cas magnifique. Là où Bouvet voit un virage au moment de la prise de conscience de l’envie du pénis, lui, il voit l’émergence de l’image de la mère phallique.

 

[…]

1949 LACAN Marie BONAPARTE Psyché

: « Psyché dans la nature ou les limites de la psychogenèse » à la Société Psychanalytique de Paris. Paru dans la Revue Française de Psychanalyse, octobre – décembre 1949, tome XIII, n° 4, p. 571

1949-11-16 :      Intervention sur l’exposé de M. Bonaparte : « Psyché dans la nature ou les limites de la psychogénèse » (1 p.)

Exposé de M. BONAPARTE […]

 

Discussion :

[…]

Le Dr Lacan a apporté un complément à ces vues en rappelant que le vivant est entouré d’un « Umwelt » qui agit sur lui et dont les influences passent par ce qu’on est convenu d’appeler le psychisme.

 

[…]

1949 LACAN R. HELD médecine psychosomatique 

: « Le problème de la thérapeutique en médecine psychosomatique » à la Société Psychanalytique de Paris le 20 juin 1949. Paru dans la Revue Française de Psychanalyse, juillet-septembre 1949, tome XIII, n °3, p. 446.

1949-06-20 :      Intervention sur l’exposé de R. Held : « Le problème de la thérapeutique en médecine psychosomatique » (1 p.)

Exposé R. HELD […]

 

Discussion :

[…]

 

Le Dr Lacan regrette d’être réduit au rôle de magicien lorsqu’il est consulté dans le service du Dr Blondin pour des cas d’hyperthyroïdie pré-opératoire, par exemple ; le même rôle lui est dévolu dans le service du Dr Mocquot. À son avis, il n’y aura jamais qu’une galerie de cas, tant que nous n’aurons pas une théorie solide du narcissisme, à laquelle il travaille. – À propos d’un point particulier soulevé par le Dr Held, il est tout à fait d’accord que les mères portent un caractère mortifère et tout spécialement dans les relations mère à fille, mais il s’écarte de l’opinion du conférencier qui veut expliquer ce caractère par l’émancipation de la femme : le phénomène est beaucoup trop récent pour être à l’origine d’un problème fort ancien.

1949 LACAN LEUBA  « Mère phallique et mère castratrice ».

Parue dans la Revue Française de Psychanalyse, avril-juin 1949, tome XIII, n° 2, p. 317.

 

Réunion du 20 avril. Dr J. Leuba : « Mère phallique et mère castratrice[1] ».

 

Dans la discussion, le Dr Nacht dit qu’il ne voit pas que l’auteur ait établi une différence bien nette entre la crainte du père et celle de la mère. M. Lechat s’est forgé une conception du complexe d’Œdipe sur le mode oral : par un déplacement de haut en bas, le sujet peut craindre d’être mordu par en bas. Il a vu la castration par la mère bien plus souvent que par le père à tel point qu’il en est presque arrivé à nier la crainte de la castration par le père. M. Dugautiez est aussi de cet avis et

 

le Dr Lacan enchaîne dans le même sens. « C’est l’imago maternelle qui est beaucoup plus castratrice que l’imago paternelle. J’ai vu à la fin de chacune de mes analyses le fantasme du démembrement, le mythe d’Osiris. C’est lorsque le père est carent d’une manière ou d’une autre (mort, absent, aveugle même), que se produisent les névroses les plus graves ».

 

Après des remarques des Drs Margus, Dolto-Marette et Held qui rapportent des observations, le Dr Parcheminey demande que soit précisée la terminologie à propos de la femme « phallique » et de la femme « castratrice » ce que fait Mme Marie Bonaparte en spécifiant que la mère phallique est une mère à instrument, la mère castratrice l’est par son vagin ; le complexe de castration est d’ailleurs double, ajoute-t-elle, sur deux plans : l’un moral, l’autre, en dessous, biologique. Ce dernier est particulièrement puissant chez la femme à cause de sa peur d’être perforée.

1949 LACAN ROUART Délire hallucinatoire

Interventions sur l’exposé de J. Rouart : « Délire hallucinatoire chez une sourde-muette » paru dans l’Évolution psychiatrique, 1949, fascicule II, p. 236, p. 238.

Exposé de J. ROUART […]

 

Discussion :

 

Mr LACAN – Nous ne pouvons que remercier le conférencier de nous avoir présenté une observation d’un si haut intérêt et de la profondeur de son étude. M. Rouart a justement mis l’accent sur l’intime intrication de la vision et de l’audition dans les affects, le récit et les fantasmes de la malade. Nous sommes certainement plusieurs à regretter ce soir l’absence de MM. Minkowski, Hécaen et Ajuriaguerra en nous souvenant de la lecture de « Vers une cosmologie » ou du rapport et des discussions de 1943 à Bonneval. Ils auraient certainement eu beaucoup à dire. L’observation de M. Rouart doit nous rappeler que tout trouble d’une fonction isolée ne peut conduire à une étude féconde que si elle est posée dans sa signification existentielle. Elle nous place, cette observation d’une sourde, dans un monde d’objets pourvus d’une signification auditive. L’auteur aurait pu se référer au stade pré-réflexif de Merleau-Ponty ou à ce stade pré-perceptif de l’existence [STADE DU MIRROIR] auquel je me suis particulièrement intéressé. Au fond l’observation qui nous a été exposée apporte au problème de la genèse du « fait perceptif » une sorte de démonstration de ce paradoxe qui me venait à l’esprit, que c’est l’ouïe qui empêche d’entendre.

Du point de vue psychanalytique M. Rouart n’a pu que tenter une approximation dans la mesure du possible, qui est dans ces cas, faible. Je me suis moi-même heurté à cette difficulté dans l’observation d’Aimée et Freud lui-même s’est heurté aux mêmes limites dans celle du président Schreber.

 

[…]

 

Mr LACAN – Un dernier mot. Je me permet de m’étonner que les Oto-Rhino-Laryngologistes ne pensent jamais à nous apporter des documents cliniques sur les hallucinations des sourds.

1951 LACAN AMADO Éthique et psychologie ADOS

Intervention sur l’exposé de G. Amado « Éthique et psychologie d’adolescents inadaptés » paru dans l’Évolution Psychiatrique,1951, fascicule 1, pages 28-29.

LACAN. – Je m’associe à tous ceux qui sont intervenus pour vous féliciter. Une chose me paraît ressortir particulièrement de votre conférence et présenter un intérêt particulier : c’est ce que vous avez exposé sous le nom « d’état d’asthénie », la passivité homosexuelle y joignant une note qui mériterait d’être étudiée de plus près et approfondie. Il y a là non seulement refus, mais passivité consciente et appliquée s’étendant à toute l’attitude à l’endroit de l’existence et comportant dans les pratiques homosexuelles non une attirance particulière mais ce qui répond le mieux à une passivité profonde et systématique.

Je m’associe à la remarque de Lebovici, sur ce que le groupe paraît être décrit comme plus inconsistant qu’il ne l’est. La structure en est difficile à saisir parce qu’il y a des éléments secrets. Lebovici a parlé de rites. Du moment qu’il y a des rites, on ne peut pas dire que le groupe soit inconsistant.

Je ne crois pas qu’il soit correct d’envisager l’adhésion de nouveaux éléments sous l’angle des prédispositions individuelles. Cependant, à un autre point de vue, il n’y a pas seulement l’état de crise de la société, auquel il a été fait allusion. Il y a longtemps que la société est en crise et on peut envisager le Snobisme comme une crise perpétuelle ; l’Europe est en crise perpétuelle. Ce phénomène répond à des composantes très définies du moment. Il faudrait sans doute faire intervenir des éléments du symbolisme social. Ce n’est pas seulement par besoin d’étiquette que ces jeunes gens se réclament de l’Existentialisme. Ils peuvent n’avoir rien lu de Sartre ou d’un autre. Cependant je ne crois pas qu’il soit illégitime qu’ilS s’en réclament. Si l’Existentialisme a eu un succès tout à fait surprenant, c’est qu’il correspond à l’actualité de problèmes sociaux, moraux, voire même spirituels. Les éléments de ce groupe sont recrutés dans une certaine classe bourgeoise qui est le support de ces phénomènes de crise. C’est un fait local qui a lieu en un point délimité de la grande ville. On ne peut pas séparer ce groupe d’un (29)certain nombre de significations. Nous sommes trop près pour pouvoir bien en juger. On fait plus facilement une étude de la culture de populations lointaines, comme celle des îles Fidji, par exemple. Peut-on en définir les arêtes originales ? Des études de ce point de vue auraient le plus grand intérêt. Je pense qu’une part importante de manifestations reconnues comme maladies mentales, comme délires, ne sont pas justiciable d’une simple notion d’éléments morbides en relations avec des actions individuelles. Je crois que ce qu’on entend comme maladie mentale (où la notion de maladie évoque un biologisme qui fait illusion) rentre dans le symbolisme général d’une société, dans le discours constitutif d’une société. Même dans les sociétés les mieux portantes, très civilisées, il y a plusieurs systèmes de symbolismes qui interfèrent, rivalisent et sont inconciliables. On pourrait peut-être un jour étudier la « maladie mentale » en l’envisageant moins comme phénomène individuel que comme une déchirure entre ces divers symbolismes, en particulier lorsque nous parlons de délinquance ou d’individus « à la limite de la maladie mentale ».

 

1951 LACAN FOUQUET ALCOOL

Intervention sur l’exposé de P. Fouquet « Réflexions cliniques et thérapeutiques sur l’alcoolisme » paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1951 fascicule II, pages 260-261

ERREUR 1951-00-00 :      Intervention sur l’exposé de F. Pasche : « Cent cinquante biographies de tuberculeux pulmonaires » (1 p.)

M. CENAC. – Les médecins de l’Infirmerie Spéciale ont une attitude particulière à l’égard des alcooliques dont la mauvaise foi est bien connue. Ces malades ont en effet une attitude de reniement que l’on retrouve également chez les sujets amenés pour attentat à la pudeur. Il serait intéressant d’étudier ce problème même en dehors de toute sanction (dans les Services Ouverts par exemple).

 

M. HENRI EY. – Les analyses de M. Fouquet ont été conduites avec beaucoup de brio et il a adressé un schéma intéressant de la structure complexuelle du buveur rivé à son « biberon ». Ce qu’il a paru moins bien expliquer, comme le soulignait M. Bonnafé, c’est le fait que les femmes « boivent » moins car si la frustration orale joue un rôle déterminant on se demande pourquoi les femmes ne réagissent pas comme les hommes. Ce serait alors qu’il faudrait faire intervenir des « facteurs de milieu ». Et M. Bonnafé a précisément reproché au conférencier d’avoir scotomisé ceux-ci aux dépens d’une sorte de mythe, celui de la névrose, de la régression névrotique. Nous considérons que la névrose – et celle de la disposition, de l’appétence toxicophilique en est une – n’est ni réductible au jeu de pulsions et de frustrations, ni aux difficultés de milieu. Ce n’est pas sans malice que j’assiste à ces conflits d’opinions également fausses dans la mesure même où pour expliquer l’arriération affective ou la fixation d’habitudes qui représentent comme on l’a dit un « suicide différé » on n’a pas recours à la notion d’une certaine condition organique de cet état névrotique. Condition organique qui s’impose nécessairement et que l’on appelle selon les époques et les écoles : dégénérescence, déséquilibre, constitution névropathique, prédisposition, immaturité, ou « arriération » affective.

 

M. LACAN – Je trouve que les divers orateurs sont bien injustes avec Fouquet, en l’accusant de ne pas avoir traité des problèmes qui étaient hors de son propos. C’est quand M. Fouquet aborde les problèmes psychopathologiques que l’on doit faire quelques réserves sur les termes de dépendance et de frustration qu’il emploie. Ces termes sont ambigus parce qu’ils ont un sens précis dans l’expérience analytique et un sens très vague dans le langage courant. Il est difficile d’approfondir cette question sans faire une étude phénoménologique de l’ivresse, dont le stade et les aspects peuvent avoir des significations différentes, certainement distinctes des effets de la nutrition lactée. Il est vrai que l’alcool n’est pas seulement un toxique mais aussi un aliment. Il en résulte que le cadre de l’alcoolisme, par la diversité des significations qu’il comporte, pose des problèmes très embarrassants. Il faut également envisager l’alcoolisme dans les différentes ères* culturelles. Le vin et l’alcool ont par exemple joué un rôle considérable dans la civilisation chinoise. Les orgies ont pu être un élément significatif du style d’une civilisation. Le rôle du milieu est indéniable et on peut soutenir que l’alcool est une dimension sociologique essentielle. Mettre un individu devant l’alcool a été parfois un facteur de sélection sociale. Il est donc difficile d’enlever à l’alcool son rôle dans les échanges sociaux.

 

Mr FOUQUET – Je tenterai de répondre à mes interlocuteurs […]

 

 

 


* Il faut lire « aire » sans doute !

1951 LACAN LEBOVICI traumatisme sexuel chez la femme 

: « À propos du traumatisme sexuel chez la femme », paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1951, fascicule III, pp. 382

1951-06-19 :      Intervention sur l’exposé de S. Lebovici : « À propos du traumatisme sexuel chez la femme » (1 p.)

M. LACAN – Sans doute faut-il préciser que la psychanalyse est, et a toujours été, loin d’être « sensassioniste » – Comment pourrait-elle l’être puisqu’elle a essentiellement pour méthode de ne connaître du « Ça » qu’en fonction du « Moi » ? Cela ne saurait cependant nous faire accepter que Lebovici ait voulu minimiser le rôle le l’Événement. Corollairement il me paraît que la conception psychanalytique de l’Ego peut, dans une certaine mesure, s’accorder avec la conception reflexologique. Une des valeurs d’acquisition – ne serait-elle que didactique et elle n’est pas seulement cela – de la psychanalyse est et ne saurait être que de dégager des événements significatifs, ce terme devant être pris non dans son sens formel étroit, mais dans un sens éminemment dynamique et dialectique.

1951 LACAN LAGACHE TRANSFERT

Intervention du 1er novembre 1951 lors de la 14ème conférence des psychanalystes de langue française, sur l’exposé de D. Lagache « Le problème du transfert » et sur l’exposé de M. Schlumberger « Introduction à l’étude du transfert en clinique psychanalytique ». Parue dans la Revue Française de Psychanalyse, janvier-juin 1952, tome XVI, n° 1-2, pages 154-163.

1951-11-01 :      Intervention sur les exposés de D. Lagache : « Le problème du transfert » et de M. Schlumberger : « Introduction à l’étude du transfert en clinique psychanalytique » (8 p.)

(154)Intervention de M. Jacques LACAN

 

Notre collègue Bénassy, par sa remarque que l’effet Zeigarnik semblerait dépendre du transfert plus qu’il ne le détermine, a introduit ce qu’on pourrait appeler les faits de résistance dans l’expérience psychotechnique. Leur portée est de mettre en valeur la primauté du rapport de sujet à sujet dans toutes les réactions de l’individu en tant qu’elles sont humaines, et la dominance de ce rapport dans toute épreuve des dispositions individuelles, que cette épreuve soit définie par les conditions d’une tâche ou d’une situation.

Ce qui constitue en effet l’homme en tant qu’homme, c’est une exigence d’être reconnu par l’homme. Cette exigence, préjudicielle à toute expérience où l’on puisse affronter le sujet, pourra être réduite aussi loin que l’on voudra dans sa variance : il n’en restera pas moins que, constituante de l’expérience, elle ne saurait être constituée par elle.

Pour l’expérience psychanalytique on doit comprendre qu’elle se déroule tout entière dans ce rapport de sujet à sujet, en signifiant par là qu’elle garde une dimension irréductible à toute psychologie considérée comme une objectivation de certaines propriétés de l’individu.

Dans une psychanalyse en effet, le sujet, à proprement parler, se constitue par un discours où la seule présence du psychanalyste apporte, avant toute intervention la dimension du dialogue. (155)Quelque irresponsabilité, voire quelque incohérence que les conventions de la règle viennent à poser au principe de ce discours, il est clair que ce ne sont là qu’artifices d’hydraulicien (voir observation de Dora, p. 152) aux fins d’assurer le franchissement de certains barrages, et que le cours doit s’en poursuivre selon les lois d’une gravitation qui lui est propre et qui s’appelle la vérité. C’est là en effet le nom de ce mouvement idéal que le discours introduit dans la réalité. En bref, la psychanalyse est une expérience dialectique et cette notion doit prévaloir quand on pose la question de la nature du transfert.

Poursuivant mon propos dans ce sens je n’aurai pas d’autre dessein que de montrer par un exemple à quelle sorte de propositions on pourrait parvenir. Mais je me permettrai d’abord quelques remarques qui me paraissent être urgentes pour la direction présente de nos efforts d’élaboration théorique, et pour autant qu’ils intéressent les responsabilités que nous confère le moment de l’histoire que nous vivons, non moins que la tradition dont nous avons la garde.

Qu’envisager avec nous la psychanalyse comme dialectique doive se présenter comme une orientation distincte de notre réflexion, ne pouvons nous voir là quelque méconnaissance d’une donnée immédiate, voire du fait de sens commun qu’on n’y use que de paroles – et reconnaître, dans l’attention privilégiée accordée à la fonction des traits muets du comportement dans la manœuvre psychologique, une préférence de l’analyste pour un point de vue où le sujet n’est plus qu’objet ? Si méconnaissance il y a en effet, nous devons l’interroger selon les méthodes que nous appliquerions en tout semblable cas.

On sait que je vais à penser qu’au moment où la psychologie et avec elle toutes les sciences de l’homme ont subi, fût-ce sans leur gré, voire à leur insu, un profond remaniement de leurs points de vue par les notions issues de la psychanalyse, un mouvement inverse paraît se produire chez les psychanalystes que j’exprimerais en ces termes.

Si Freud a pris la responsabilité – contre Hésiode pour qui les maladies envoyées par Zeus s’avancent sur les hommes en silence – de nous montrer qu’il y a des maladies qui parlent et de nous faire entendre la vérité de ce qu’elles disent –, il semble que cette vérité, à mesure que sa relation à un moment de l’histoire et à une crise des institutions nous apparaît plus clairement, inspire une crainte grandissante aux praticiens qui perpétuent la technique.

Nous les voyons donc, sous toutes sortes de formes qui vont du piétisme aux idéaux de l’efficience la plus vulgaire en passant par la gamme des propédeutiques naturalistes, se réfugier sous l’aile d’un (156)psychologisme qui, chosifiant l’être humain, irait à des méfaits auprès desquels ceux du scientisme physicien ne seraient plus que bagatelles.

Car en raison même de la puissance des ressorts manifestés par l’analyse, ce n’est rien de moins qu’un nouveau type d’aliénation de l’homme qui passera dans la réalité, tant par l’effort d’une croyance collective que par l’action de sélection de techniques qui auraient toute la portée formative propre aux rites : bref un homo psychologicus dont je dénonce le danger.

Je pose à son propos la question de savoir si nous nous laisserons fasciner par sa fabrication ou si, en repensant l’œuvre de Freud, nous ne pouvons retrouver le sens authentique de son initiative et le moyen de maintenir sa valeur de salut.

Je précise ici, si tant est qu’il en soit besoin, que ces questions ne visent en rien un travail comme celui de notre ami Lagache : prudence dans la méthode, scrupule dans le procès, ouverture dans les conclusions, tout ici nous est exemple de la distance maintenue entre notre praxis et la psychologie. Ce que je vais avancer maintenant à son encontre n’est pas contradiction mais dialogue. À vrai dire je ne prétends être ici que le supporter d’un discours dont tel passage de son beau livre sur l’unité de la psychologie me témoigne qu’il pourrait le tenir à ma place, s’il ne tenait déjà celle qu’il a aujourd’hui choisie.

(Le cas de Dora, la première des cinq grandes psychanalyses publiées par Freud, que je prends pour fondement de ma démonstration est alors évoqué sous une forme inutile pour le lecteur qui peut s’y reporter pour vérifier le caractère textuel du commentaire que j’en donne. Je résume donc ici les ressorts de mon argumentation, me reportant aux pages de l’édition française de Denoël, traduction de Marie Bonaparte et de R. Loewenstein).

Il est frappant que personne n’ait jusqu’à présent souligné que le cas de Dora est exposé par Freud sous la forme d’une série de renversements dialectiques. Il ne s’agit pas là d’un artifice d’ordonnance pour un matériel dont Freud formule ici de façon décisive que l’apparition est abandonnée au gré du patient. Il s’agit d’une scansion des structures où se transmute pour le sujet la vérité, et qui ne touchent pas seulement sa compréhension des choses mais sa position même en tant que sujet dont sont fonction ses « objets ». C’est dire que le concept de l’exposé est identique au progrès du sujet, c’est-à-dire à la réalité de la cure.

Or c’est la première fois que Freud donne le concept de l’obstacle sur lequel est venu se briser l’analyse, sous le terme de transfert. Ceci, à soi seul, donne à tout le moins sa valeur de retour aux sources à l’examen (157)que nous entreprenons des relations dialectiques qui ont constitué le moment de l’échec. Par où nous allons tenter de définir en termes de pure dialectique le transfert qu’on dit négatif dans le sujet, comme l’opération de l’analyste qui l’interprète.

Il nous faudra pourtant passer par toutes les phases qui ont amené ce moment, aussi bien que le profiler sur les anticipations problématiques qui, dans les données du cas, nous indiquent où il eût pu trouver son issue achevée. Nous trouvons ainsi :

Un premier développement, exemplaire en ceci que nous sommes portés d’emblée sur le plan de l’affirmation de la vérité. En effet, après une mise à l’épreuve de Freud : va-t-il se montrer aussi hypocrite que le personnage paternel ? Dora s’engage dans son réquisitoire, ouvrant un dossier de souvenirs dont la rigueur contraste avec l’imprécision biographique propre à la névrose. Mme K… et son père sont amants depuis tant et tant d’années et le dissimulent sous des fictions parfois ridicules. Mais le comble est qu’elle est ainsi offerte sans défense aux assiduités de M. K… sur lesquelles son père ferme les yeux, la faisant ainsi l’objet d’un odieux échange.

Freud est trop averti de la constance du mensonge social pour en avoir été dupe, même de la bouche d’un homme qu’il considère lui devoir une confiance totale. Il n’a donc eu aucune peine à écarter de l’esprit de sa patiente toute imputation de complaisance à l’endroit de ce mensonge. Mais au bout de ce développement, il se trouve mis en face de la question, d’un type d’ailleurs classique dans les débuts du traitement : « Ces faits sont là, ils tiennent à la réalité et non à moi-même. Que voulez-vous y changer ? ». À quoi Freud répond par :

Un premier renversement dialectique qui n’a rien à envier à l’analyse hégélienne de la revendication de la « belle âme », celle qui s’insurge contre le monde au nom de la loi du cœur : « Regarde, lui dit-il, quelle est ta propre part au désordre dont tu te plains » (voir p. 32). Et il apparaît alors :

Un second développement de la vérité : à savoir que c’est non seulement sur le silence, mais par la complicité de Dora elle-même, bien plus sous sa protection vigilante, que la fiction a pu durer qui a permis à la relation des deux amants de se poursuivre.

Ici l’on voit non seulement la participation de Dora à la cour dont elle est l’objet de la part de M. K…, mais ses relations aux autres partenaires du quadrille reçoivent un jour nouveau de s’inclure dans une subtile circulation de cadeaux précieux, rachat de la carence des prestations (158)sexuelles, laquelle, partant de son père à l’adresse de Mme K…, revient à la patiente par les disponibilités qu’elle libère chez M. K…, sans préjudice des munificences qui lui viennent directement de la source première, sous la forme des dons parallèles où le bourgeois trouve classiquement l’espèce d’amende honorable la plus propre à allier la réparation due à la femme légitime avec le souci du patrimoine (remarquons que la présence de ce dernier personnage se réduit ici à cet accrochage latéral à la chaîne des échanges).

En même temps la relation œdipienne se révèle constituée chez Dora par une identification au père, qu’a favorisée l’impuissance sexuelle de celui-ci, éprouvée au reste par Dora comme identique à la prévalence de sa position de fortune : ceci trahi par l’allusion inconsciente que lui permet la sémantique du mot fortune en allemand : Vermögen. Cette identification transparaît en effet dans tous les symptômes de conversion présentés par Dora, et sa découverte amorce la levée d’un grand nombre d’entre eux.

La question devient donc : que signifie sur cette base la jalousie soudainement manifestée par Dora à l’endroit de la relation amoureuse de son père ? Celle-ci, pour se présenter sous une forme tellement prévalente, requiert une explication qui dépasse ses motifs, (voir p. 50). Ici se place :

Le deuxième renversement dialectique, que Freud opère par cette remarque que ce n’est point ici l’objet prétendu de la jalousie qui en donne le vrai motif, mais qu’il masque un intérêt pour la personne du sujet-rival, intérêt dont la nature beaucoup moins assimilable au discours commun ne peut s’y exprimer que sous cette forme inversée. D’où surgit :

Un troisième développement de la vérité :

L’attachement fasciné de Dora pour Mme K… (« la blancheur ravissante de son corps »), les confidences qu’elle reçoit jusqu’à un point qui restera insondé sur l’état de ses relations avec son mari, le fait patent de leurs échanges de bons procédés, comme ambassadrices mutuelles de leurs désirs auprès du père de Dora.

Freud a aperçu la question à laquelle menait ce nouveau développement.

Si c’est donc de cette femme que vous éprouvez si amèrement la dépossession, comment ne lui en voulez-vous pas de ce surcroît de trahison, que ce soit d’elle que soient parties ces imputations d’intrigue et de perversité où tous se rangent maintenant pour vous accuser de mensonge ? Quel est le motif de cette loyauté qui vous fait lui garder le secret dernier de vos relations ? (à savoir l’initiation sexuelle, décelable (159)déjà dans les accusations mêmes de Mme K…). Avec ce secret nous serons menés en effet :

Au troisième renversement dialectique, celui qui nous livrerait la valeur réelle de l’objet qu’est Mme K… pour Dora. C’est-à-dire non pas un individu, mais un mystère, le mystère de sa propre féminité, nous voulons dire de sa féminité corporelle – comme cela apparaît sans voiles dans le second des deux rêves dont l’étude fait la seconde partie de l’exposé du cas Dora, rêves auxquels nous prions qu’on se reporte pour voir combien leur interprétation se simplifie avec notre commentaire.

 

Déjà à notre portée nous apparaît la borne [META] autour de laquelle notre char doit tourner pour renverser une dernière fois sa carrière. C’est cette image la plus lointaine qu’atteigne Dora de sa petite enfance (dans une observation de Freud, même comme ici interrompue, toutes les clefs ne lui sont-elles pas toujours tombées dans les mains ?) : c’est Dora, probablement encore infans, en train de suçoter son pouce gauche, cependant que de la main droite elle tiraille l’oreille de son frère, plus âgé qu’elle d’un an et demi (voir p. 47 et p. 20).

Il semble qu’on ait là la matrice imaginaire où sont venues se couler toutes les situations que Dora a développées dans sa vie – véritable illustration pour la théorie, encore à venir chez Freud, des automatismes de répétition. Nous pouvons y prendre la mesure de ce que signifient maintenant pour elle la femme et l’homme.

 

La femme c’est l’objet impossible à détacher d’un primitif désir oral et où il faut pourtant qu’elle apprenne à reconnaître sa propre nature génitale. (On s’étonne ici que Freud ne voie pas que la détermination de l’aphonie [NE PARLE PAS LA BOUCHE LEINE] lors des absences de M. K… (voir p. 36) exprime le violent appel de la pulsion érotique orale dans le « seule à seule » avec Mme K…, sans qu’il soit besoin d’invoquer la perception de la fellatio subie par le père (voir p. 44), alors que chacun sait que le cunnilingus est l’artifice le plus communément adopté par les « messieurs fortunés » que leurs forces commencent d’abandonner). Pour accéder à cette reconnaissance de sa féminité il lui faudrait réaliser cette assomption de son propre corps, faute de quoi elle reste ouverte au morcellement fonctionnel [MYTHE D’OSIRIS] (pour nous référer à l’apport théorique du stade du miroir), qui constitue les symptômes de conversion.

Or pour réaliser la condition de cet accès, elle n’a eu que le seul truchement que l’imago originelle nous montre lui offrir une ouverture vers l’objet, à savoir le par 54 tenaire masculin auquel son écart d’âge lui permet de s’identifier en cette aliénation primordiale où le sujet se reconnaît comme je…

(160)Aussi Dora s’est-elle identifiée à M. K… comme elle est en train de s’identifier à Freud lui-même (le fait que ce fut au réveil du rêve « de transfert » qu’elle ait perçu l’odeur de fumée [LES FEUX DE L’AMOUR] qui appartient aux deux hommes n’indique pas, comme l’a dit Freud, p. 67, qu’il se fût agi là de quelque identification plus refoulée, mais bien plutôt que cette hallucination correspondît au stade crépusculaire du retour au moi). Et tous ses rapports avec les deux hommes manifestent cette agressivité où nous voyons la dimension propre de l’aliénation narcissique.

Il reste donc vrai, comme le pense Freud, que le retour à la revendication passionnelle envers le père, représente une régression par rapport aux relations ébauchées avec M. K…

Mais cet hommage dont Freud entrevoit la puissance salutaire pour Dora, ne pourrait être reçu par elle comme manifestation du désir, que si elle s’acceptait elle-même comme objet du désir, c’est-à-dire après qu’elle ait épuisé le sens de ce qu’elle cherche en Mme K…

Aussi bien pour toute femme et pour des raisons qui sont au fondement même des échanges sociaux les plus élémentaires (ceux-là mêmes que Dora formule dans les griefs de sa révolte), le problème de sa condition est au fond de s’accepter comme objet du désir de l’homme, et c’est là pour Dora le mystère qui motive son idolâtrie pour Mme K…, tout comme dans sa longue méditation devant la Madone et dans son recours à l’adorateur lointain, il la pousse vers la solution que le christianisme a donnée à cette impasse subjective, en faisant de la femme l’objet d’un désir divin ou un objet transcendant du désir, ce qui s’équivaut.

Si Freud en un troisième renversement dialectique eût donc orienté Dora vers la reconnaissance de ce qu’était pour elle Mme K…, en obtenant l’aveu des derniers secrets de sa relation avec elle, de quel prestige n’eût-il pas bénéficié lui-même (nous amorçons ici seulement la question du sens du transfert positif), ouvrant ainsi la voie à la reconnaissance de l’objet viril. Ceci n’est pas mon opinion, mais celle de Freud (voir note, p. 107).

Mais que sa défaillance ait été fatale au traitement, il l’attribue à l’action du transfert (voir pp. 103-107), à l’erreur qui lui en a fait ajourner l’interprétation (voir p. 106) alors que, comme il a pu le constater après coup, il n’avait plus que deux heures devant lui pour éviter ses effets (voir p. 106).

Mais chaque fois qu’il revient à invoquer cette explication qui prendra le développement que l’on sait dans la doctrine, une note au bas de la page vient la doubler d’un recours à son insuffisante appréciation du lien homosexuel qui unissait Dora à Mme K… (161)Qu’est-ce à dire sinon que la seconde raison ne lui apparaît la première en droit qu’en 1923, alors que la première en ordre a porté ses fruits dans sa pensée à partir de 1905, date de la publication du cas Dora.

Pour nous quel parti prendre ? L’en croire assurément sur les deux raisons et tâcher de saisir ce qui peut se déduire de leur synthèse.

On trouve alors ceci. Freud avoue que pendant longtemps il n’a pu rencontrer cette tendance homosexuelle (qu’il nous dit pourtant être si constante chez les hystériques qu’on ne saurait chez eux en trop majorer le rôle subjectif) sans tomber dans un désarroi (note, p. 107) qui le rendait incapable d’en agir sur ce point de façon satisfaisante.

Ceci ressort, dirons-nous, à un préjugé, celui-là même qui fausse au départ la conception du complexe d’Œdipe en lui faisant considérer comme naturelle et non comme normative la prévalence du personnage paternel : c’est le même qui s’exprime simplement dans le refrain bien connu : « Comme le fil est pour l’aiguille, la fille est pour le garçon ».

Freud a pour M. K… une sympathie qui remonte loin, puisque c’est lui qui lui a amené le père de Dora (voir p. 18) et qui s’exprime dans de nombreuses appréciations (voir note, p. 27). Après l’échec du traitement il persiste à rêver d’une « victoire de l’amour » (voir p. 99).

À l’endroit de Dora sa participation personnelle dans l’intérêt qu’elle lui inspire, est avouée en maints endroits de l’observation. À vrai dire elle la fait vibrer d’un frémissement qui, franchissant les digressions théoriques, hausse ce texte, entre les monographies psychopathologiques qui constituent un genre de notre littérature, au ton d’une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal.

C’est pour s’être mis un peu trop à la place de M. K… que Freud cette fois n’a pas réussi à émouvoir l’Achéron.[Flectere si nequeo Superos Acheronta movebo Interprétation des rêves, p.1]

Freud en raison de son contre-transfert revient un peu trop constamment sur l’amour que M. K… inspirerait à Dora et il est singulier de voir comment il interprète toujours dans le sens de l’aveu les réponses pourtant très variées que lui oppose Dora. La séance où il croit l’avoir réduite à « ne plus le contredire » (p. 93) et à la fin de laquelle il croit pouvoir lui exprimer sa satisfaction, est conclue par Dora d’un ton bien différent. « Ce n’est pas grand-chose qui est sorti », dit-elle, et c’est au début de la suivante qu’elle prendra congé de lui.

Que s’est-il donc passé dans la scène de la déclaration au bord du lac, qui a été la catastrophe par où Dora est entrée dans la maladie, en entraînant tout le monde à la reconnaître pour malade – ce qui répond ironiquement à son refus de poursuivre sa fonction de soutien pour leur (162)commune infirmité (tous les « bénéfices » de la névrose ne sont pas au seul profit du névrosé) ?

Il suffit comme dans toute interprétation valable de s’en tenir au texte pour le comprendre. M. K… n’a eu le temps que de placer quelques mots, il est vrai qu’ils furent décisifs : « Ma femme n’est rien pour moi ». Et déjà son exploit avait sa récompense : une gifle majeure, celle-là même dont Dora ressentira bien après le traitement le contre-coup brûlant en une névralgie transitoire, vient signifier au maladroit : « Si elle n’est rien pour vous, qu’êtes-vous donc pour moi ? »

Et dès lors que serait-il pour elle, ce fantoche, qui pourtant vient de rompre l’ensorcellement où elle vit depuis des années ?

Le fantasme latent de grossesse qui suivra cette scène, n’objecte pas à notre interprétation : il est notoire qu’il se produit chez les hystériques en fonction même de leur identification virile.

C’est par la même trappe où il s’enfonce en un glissement plus insidieux que Freud va disparaître. Dora s’éloigne avec le sourire de la Joconde et même quand elle reparaîtra Freud n’aura pas la naïveté de croire à une intention de retour.

À ce moment elle a fait reconnaître par tous la vérité dont elle sait pourtant qu’elle n’est pas, toute véridique qu’elle soit, la vérité dernière et elle aura réussi à précipiter par le seul mana de sa présence l’infortuné M. K… sous les roues d’une voiture. La sédation de ces symptômes, obtenue dans la deuxième phase de sa cure, s’est maintenue pourtant. Ainsi l’arrêt du procès dialectique se solde-t-il par un apparent recul, mais les positions reprises ne peuvent être soutenues que par une affirmation du moi, qui peut être tenue pour un progrès.

Qu’est-ce donc enfin que ce transfert dont Freud dit quelque part que son travail se poursuit invisible derrière le progrès du traitement et dont au reste les effets « échappent à la démonstration » (p. 67) ? Ne peut-on ici le considérer comme une entité toute relative au contre-transfert défini comme la somme des préjugés, des passions, des embarras, voire de l’insuffisante information de l’analyste à tel moment du procès dialectique. Freud lui-même ne nous dit-il pas (voir p. 105) que Dora eût pu transférer sur lui le personnage paternel, s’il eût été assez sot pour croire à la version des choses à lui présentée par le père ?

Autrement dit le transfert n’est rien de réel dans le sujet, sinon l’apparition, dans un moment de stagnation de la dialectique analytique, des modes permanents selon lesquels il constitue ses objets.

Qu’est-ce alors qu’interpréter le transfert ? Rien d’autre que de (163)remplir par un leurre le vide de ce point mort. Mais ce leurre est utile, car même trompeur il relance le procès.

La dénégation dont Dora eût accueilli la remarque venant de Freud qu’elle lui imputait les mêmes intentions qu’avait manifestées M. K…, n’eût rien changé à la portée de ses effets. L’opposition même qu’elle eût engendré aurait probablement engagé Dora, malgré Freud, dans la direction favorable : celle qui l’eût conduite à l’objet de son intérêt réel.

Et le fait qu’il se fût mis en jeu en personne comme substitut de M. K…, eût préservé Freud de trop insister sur la valeur des propositions de mariage de celui-ci.

Ainsi le transfert ne ressortit à aucune propriété mystérieuse de l’ « affectivité », et même quand il se trahit sous un aspect d’émoi, celui-ci ne prend son sens qu’en fonction du moment dialectique où il se produit.

Mais ce moment est peu significatif puisqu’il traduit communément une erreur de l’analyste, fût-ce celle de trop vouloir le bien du patient, dont Freud lui-même bien des fois a dénoncé le danger.

Ainsi la neutralité analytique prend son sens authentique de la position du pur dialecticien qui, sachant que tout ce qui est réel est rationnel (et inversement), sait que tout ce qui existe, et jusqu’au mal contre lequel il lutte, est et restera toujours équivalent au niveau de sa particularité, et qu’il n’y a de progrès pour le sujet que par l’intégration où il parvient de sa position dans l’universel : techniquement par la projection de son passé dans un discours en devenir.

Le cas de Dora paraît privilégié pour notre démonstration en ce que, s’agissant d’une hystérique, l’écran du moi y est assez transparent pour que nulle part, comme l’a dit Freud, ne soit plus bas le seuil entre l’inconscient et le conscient, ou pour mieux dire, entre le discours analytique et le mot du symptôme.

Nous croyons pourtant que le transfert a toujours le même sens d’indiquer les moments d’errance et aussi d’orientation de l’analyste, la même valeur pour nous rappeler à l’ordre de notre rôle : un non agir positif en vue de l’orthodramatisation de la subjectivité du patient.

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1951 LACAN PASCHE biographies de tuberculeux

Intervention sur l’exposé de F. Pasche « Cent cinquante biographies de tuberculeux pulmonaires » paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1951, fascicule IV, page 554-556.

(554)M. LACAN. – En ouvrant la discussion, je tiens à souligner l’intérêt des recherches de M. Pasche. J’apprécie, dans la partie théorique de l’entretien, l’attention portée aux mécanismes relationnels simples, relevés chez les malades (et qui les opposent de ce chef aux névrosés où l’analyse permet d’observer des mécanismes de défense plus compliqués). L’analyse des névroses fait apercevoir l’entité « Moi », mais l’analyse des tuberculeux pulmonaires de M. Pasche fait apparaître des conflits, des frustrations puisant « actuellement » dans le milieu extérieur, et cela correspond bien à mon opinion.

Didactiquement parlant, il résulte de ces faits, pour le psychiatre, l’impression d’un flou, d’un éparpillement, d’une non-constitution du Moi. D’oùen conséquence, la nécessité d’une étude massive, de grosses statistiques.

La référence comparative à la méthodologie psychanalytique chez ces malades qui ne sont pas psychanalysés, est pour nous inévitable dans la poursuite de cette étude. Elle est singulièrement difficile pourtant, eu égard à ce qui a été dit plus haut. Que l’on se rappelle simplement que dans l’analyse des névroses, les pulsions du Ça ne peuvent être perçues et étudiées qu’à travers le Moi.

 

M. MINKOWSKI. […]

 

(556)M. LACAN.– Je trouve que M. Pasche a bien fait, dans son enquête sur le déterminisme de la localisation respiratoire, d’avoir attribué de l’importance à la fonction expressive de l’organe respiratoire, telle qu’illustrée par exemple dans le cri ; s’adressant à M. Minkowski, il dit ne pas voir ce que la phénoménologie peut apporter sur cet exemple précis de plus que le conférencier.

 

M. PASCHE – Je remercie tous ceux qui ont bien voulu prendre la parole et dois dire d’emblée que je suis en somme d’accord avec eux. La conception même que je fais de la tuberculose pulmonaire rend nécessaire l’examen d’un bien plus grand nombre de cas et une étude comparative qui reste à faire. En particulier je suis d’autant plus sensible aux remarques de M. Lacan que je me suis fait les mêmes critiques qui, d’ailleurs, m’ont fait hésiter à vous présenter si prématurément ce travail. […]

1952 LACAN Dreyfus-Moreau névrose concentrationnaire 

Intervention sur l’exposé de J. Dreyfus-Moreau : « Étude structurale de deux cas de névrose concentrationnaire » Paru dans l’Évolution psychiatrique, 1952, fascicule II, p. 217, 218.

1952-00-00

(217)M. LACAN. – Il me parait désirable que pour l’étude des individus vivant une vie concentrationnaire, une terminologie psychanalytique soit employée. Je n’ai pas, en écoutant l’intéressante conférence de Mme Dreyfus-Moreau, pleinement souscrit à son assimilation totale des réactions de son deuxième malade à l’égard de ses geôliers à des phénomènes de transfert paternel. Je tiens pour très probable que ces deux malades étaient des névrosés et dans ces cas de névrose je ne puis que souligner l’inefficacité de la narcose pour toute reconstitution structurale. L’échec de ces procédés thérapeutiques me parait aussi évident dans les névroses dites « traumatiques » que dans les autres. Je sais bien qu’on se targue, en recourant à leur emploi, d’éviter au patient l’angoisse, mais l’angoisse est le prix dont se paie nécessairement toute réidentification en tant qu’elle est une condition inéluctable de toute modification du « Moi ».

 

M. LEBOVICI. – Je m’accorde avec M. Lacan pour demander si vraiment l’étiquette de « Névrose traumatique » doit être appliquée au « concentrationnaire » et pour discuter les limites de la valeur du langage psychanalytique à propos de l’envisagement psychologique des situations aux actions humaines en général. Dans le cas particulier des malades de Mme Dreyfus-Moreau, il me semble que nous pouvons à leur sujet comprendre la nécessité d’étudier les structures « préparantes ». C’est dans cette perspective que l’abréaction émotionnelle de la cure, narco-psychothérapique peut être éventuellement utilisée comme facteur d’amélioration durable. On ne saurait oublier (et spécialement à l’occasion de la malade qui a fui son traitement) la notion des bénéfices secondaires de la névrose. On ne saurait non plus négliger les aléas déterminés par la technique qui consiste à analyser un seul complexe, technique partielle impliquée souvent, dans les techniques des psychothérapies brèves.

 

M. MARTY. – je voudrais demander à Mme Dreyfus-Moreau quelle est la qualité spéciale de l’événement qui l’a fait qualifier de « traumatique ».

 

Mme DREYFUS-MOREAU. – Ici, l’événement concentrationnaire.

 

M. LACAN. – J’insiste sur l’intérêt soulevé par la question de M. Marty.

 

Mme DREYFUS MOREAU. – Peut-être faut-il souligner l’intensité de l’agression.

 

M. LACAN. – Peut-on considérer que c’est l’extériorisation de l’agresseur qui joue ici le rôle important ?

 

(218)Mlle BOUTONIER. – Il faut distinguer le trauma qui provoque un brusque changement actuel et le trauma qui provoque un passage dans un monde éthique différent et où le sujet ayant vécu avec des monstres devient un monstre. Ainsi la première malade, émue au souvenir de ses camarades décimées indiquait implicitement qu’en se « débrouillant » elle envoyait les autres mourir à sa place.

 

M. LACAN. – Telle était la loi de cette jungle.

 

Mlle BOUTONIER. – Ceux qui sont névrosés « sympathisent », au sens étymologique de « résonance douloureuse », avec cette loi. M. Lacan a nié l’assimilation d’une image paternelle au personnage du camp de concentration. Niera-t-il également celle d’une image maternelle ? Et je me rappelle à ce sujet que M. Lacan a attiré l’attention ailleurs, sur les fantasmes sado-masochistes du tout jeune enfant.

 

M. LACAN. – Oui, peut-être l’image maternelle joue-t-elle un rôle. Cependant ne restons pas cantonnés à propos de ces cas dans une méthode de psychologie strictement individuelle.

1948 LACAN HECAEN La notion de schéma corporel

Intervention sur l’exposé de H. Hécaen « La notion de schéma corporel et ses applications en psychiatrie », paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1948, fascicule II pages 119-122.

Conférence de M. HÉCAEN […]

 

(119)Discussion :

 

M. Bonhomme (Président) félicite le conférencier et ouvre la Discussion :

 

[…]

 

M. LACAN – Dans sa conférence fort bien équilibrée et documentée, le Dr Hécaen a exposé de façon particulièrement claire l’essentiel de ce que j’ai dit sur le rôle économique du stade du miroir dans la formation de l’Image de soi. La critique que je voudrais faire est rendue difficile par la structure de la conférence. Celle-ci étant, en effet une revue générale des diverses perspectives dans lesquelles nous apparaît la notion de schéma corporel, on ne saurait reprocher à son auteur de n’avoir pas vu que ces perspectives étaient hétérogènes. Si j’ai bien compris sa position philosophique moniste, j’ai été frappé de sa rencontre avec celle du catholicisme traditionnel. On est toujours moniste par rapport à quelqu’un et dualiste par rapport à quelque autre. On ne peut envisager dans une perspective moniste une entité qui soit aussi complexe et qui représente des ordres de réalité très différents, car on risque de glisser rapidement (120)des analogies à l’identité et de confondre des phénomènes objectifs avec des phénomènes psychiques, qui sont des phénomènes différents, des phénomènes préobjectifs (Merleau-Ponty), comme le sont les attitudes de refus, d’acceptation, de reconnaissance. Je crois qu’il est d’autant plus important de distinguer ces plans que nous sommes là en présence d’une sorte de phénomène carrefour. Quand je parle de l’Imago, phénomène nucléaire dans la formation de la personnalité, je ne crois pas qu’on puisse l’assimiler à celle qui apparaît dans un phénomène dissociatif tel que l’autoscopie ou le membre fantôme.

Le phénomène d’identification du corps propre est la matrice sur laquelle se forment les identifications ultérieures. Il convient d’insister sur le caractère dialectique de ces identifications successives, ces étapes correspondant, à chaque fois, à la solution d’une crise. Des phénomènes liés à telle ou telle lésion neurologique font réapparaître cette image de façon plus appauvrie et plus objective. Mais elle n’a plus alors le rôle qu’elle assume en tant que noyau du Moi au cours des identifications successives.

Il me paraît important de distinguer différents plans en ce qui concerne la dialectique du sujet et de l’objet :

–         le plan du moi. C’est un système jouant un rôle très important dans l’équilibre tensionnel interne du sujet. Il convient de compléter la théorie analytique en permettant de concevoir les choses d’une façon plus rationnelle et plus proche à l’expérience.

–         le plan neurologique est caractérisé par la projection de l’image du corps propre dans certains systèmes spéciaux. Il faut noter l’importance du système vestibulaire, le malaise vestibulaire ayant lieu dans les six premiers mois de la vie. Dans ce malaise l’image du corps propre amène un élément unificateur chargé d’une tension énergétique tout à fait spéciale.

 

[…]

 

(121)M. LACAN – Tout en ayant paru préludé aux critiques faites par M. Ey, je ne le suis pas entièrement dans son argumentation. C’est pourquoi je voudrais apporter quelques précisions en ce qui concerne mon point de vue. Je crois qu’on ne peut pas destiner à M. Lhermitte les critiques qui ont été faites. Ce qu’on peut dire, c’est qu’on ne voit pas chez M. Lhermitte se dégager la notion de ce qu’est la fonction du langage, pas plus que M. Blondel d’ailleurs. Comme si le langage était fait pour désigner des sensations ! Mais laissons de côté le problème du langage et de l’ineffable. Le schéma corporel n’est pas une de ces notions classificatrices telles que les troubles de la mémoire, les hallucinations et autres entités qu’il importe de réintégrer dans des structures appropriées. Le schéma corporel objective pour nous une « forme » dans un domaine dans lequel tout est à construire, c’est celui d’une théorie de l’Image, de l’imaginaire. Il faut considérer le schéma corporel comme une image typique fondamentale dans le développement psychique humain et même chez l’animal. Elle a même un retentissement tout à fait clair, d’ordre morphologique comme j’y ai insisté sur les sauterelles, dont le développement est différent selon qu’elles appartiennent à l’espèce solitaire ou grégaire. Le terme de schéma corporel est assez inadéquat, je ne (122)crois pas qu’on puisse dire que le schéma corporel nous ramène à la cénesthésie. Je crois que c’est exactement le contraire. C’est la description d’une forme, d’une « Gestalt » identificatoire. La notion d’Imago n’est pas un retour à la sensation abyssale qu’est celle de cénesthésie, mais au contraire elle implique la notion de développement, celle de forme et de structure.

 

[…]

1955 LACAN AUBRY Ambivalence et mécanismes autopunitifs

Intervention sur l’exposé de Mme Aubry « Ambivalence et mécanismes autopunitifs chez une enfant séparée », à la Séance de la Société française de psychanalyse du 22 mars 1955.

1955-03-22

 

M. LACAN – Mes devoirs vont être plus simples à accomplir qu’ils ne l’étaient depuis quelque temps, puisque aujourd’hui c’est une séance scientifique de la Société de psychanalyse que j’ouvre, et de toute façon je n’ai pas besoin naturellement de vous présenter Madame Aubry, qui va aujourd’hui vous communiquer un cas, auquel elle a donné pour titre, au moins provisoire : « Ambivalence et mécanismes autopunitifs chez une enfant séparée ».

 

Intervention de Mme Aubry et projection d’un film avec son commentaire […]

 

Discussion :

 

M. LACAN – Tu peux ajouter quelques mots.

 

MME AUBRY – Non, je n’ai vraiment plus grand-chose à dire.

 

MME FRANÇOISE DOLTO – Comment émet-elle les sons ? Est-ce que c’est situé dans le masque ? ou dans la gorge ?

 

M. LACAN – On va sérier les questions, si tu veux. On pourrait d’abord remercier Mme Aubry d’avoir montré un pareil film. C’est quand même un très bon instrument de travail, la caméra, et spécialement pour – il faut bien le dire – ces bornes encore, c’est le moins qu’on puisse dire, à demi explorées du comportement. C’est extrêmement saisissant de voir une chose comme celle-là tout au long des mois. Je pense que les vérités premières méritent toujours d’être rappelées, et on voit là à quel point c’est primitif ou régressif, comme vous voudrez que ce soit, un comportement humain, à quel point il diffère d’un comportement animal. C’est quelque chose d’extraordinairement structuré et tout à fait spécialement par cette mystérieuse agressivité que nous voyons ponctuer toute l’analyse du comportement. Mais certainement, encore que ce soit toujours avec un emploi adéquat, pour l’usage que tu as fait du terme agressivité, il n’en reste pas moins que nous avons l’impression que cela désigne des choses à des niveaux différents au départ ; dans le début, il s’agit vraiment de quelque chose de fondamental qui se rapporte à toute la structuration de l’objet pour un petit humain même très perturbé comme celui-ci, et qu’ensuite cela concerne des éléments que j’aimerais mieux appeler agression, voire, dans certains cas, décharge motrice, et qui ont une valeur alors beaucoup plus symptomatique à proprement parler. La preuve, c’est qu’on peut les (44)interpréter et que, sans même que nous soyons entrés dans le détail de la technique psychothérapique qui a été employée, c’est le plan de l’interprétation sur lequel ça fusait tout de suite tout autour. Françoise disait : comportement homosexuel typique… peu importe qu’on ait tort ou raison… mais il s’agissait d’interpréter alors là les manifestations agressives comme symptômes, ce qui est évidemment autre chose que ce rapport fondamental que nous appelons aussi facteur d’agressivité. En fait, ce que nous essayons toujours de poursuivre à partir de ce que perd d’une façon tout à fait définie l’adulte est encore plus utile quand il s’agit de l’enfant. Pour ne pas rester dans le vague, là comme toujours, nous voyons que la psychanalyse d’enfant, c’est ce qu’il y a de plus difficile et, tout à fait parallèlement, l’observation et l’interprétation d’un comportement d’enfant, c’est encore plus difficile qu’un comportement d’adulte.

Je crois que sur ces remarques tout à fait générales qui, évidemment, ne pourraient servir que d’introduction à une étude tout à fait serrée et systématique des différents secteurs et segments d’un film comme celui-ci qui, je pense, n’est que l’un d’entre tous les documents que vous accumulez dans les services, et je crois que c’est uniquement sur la base de documents comme ceux-là qu’on peut faire une étude sérieuse à laquelle puissent participer même ceux-là qui ne participent pas à la vie de tous les jours d’un service comme celui de Mme Aubry, il reste que tout naturellement la première question qui vient à l’esprit, c’est celle sur laquelle je disais que tu nous laisses sur notre faim, c’est tout de suite celle qui était engagée par Françoise : commencer en somme à interroger Mme Ortigues, si j’ai bien compris, c’est-à-dire à lui demander qu’est-ce qu’elle a fait pour tout cela ? Quel était son rôle dans cette affaire ? Nous ne pouvons pas, en tant qu’analystes, à l’occasion ne pas nous intéresser à différentes étapes de ce traitement et à la façon dont Mme Ortigues a abordé le sujet.

 

MME AUBRY – Je ne suis pas tout à fait d’accord, parce que Mme Ortigues va faire un travail très détaillé sur le traitement de cette enfant, qui est quelque chose à part, qui méritera une séance à elle toute seule certainement, et sur l’évolution et la technique et ce qui s’est passé. Dans mon esprit, je pensais que ce soir nous pouvions peut-être justement discuter plus précisément les symptômes cliniques tels qu’ils apparaissent en dehors de la thérapie.

 

M. LACAN – Nous allons voir à l’épreuve si c’est en effet possible de limiter ainsi le sujet.

 

MME AUBRY – Je crois que si on pouvait limiter ce serait mieux, parce que si nous voulons étudier le cas en détail, il me semble que cela va nous entraîner un petit peu loin. Il me semble que ce qui pourrait servir de base à la discussion. Ambivalence et mécanismes autopunitifs chez une enfant séparée (45) c’est le fait que dans ce comportement régressif du début, ce n’est peut-être pas complètement apparent dans le film, mais c’est en tout cas apparent chez d’autres enfants – il y a une absence de relation complète. Et alors là on est toujours gêné avec le terme relation d’objet, parce que ces enfants ne se relatent qu’à des choses, et « relation d’objet », dans le langage analytique, a une tout autre signification.

 

M. LACAN – Qui n’exclut pas la relation aux choses.

 

MME AUBRY – Mais enfin, pendant longtemps cette enfant est totalement et entièrement ambivalente envers tout, aussi bien envers les personnes qu’envers les choses, qu’envers la nourriture, qu’envers n’importe quelle activité, c’est-à-dire qu’il faut redéfinir ou repréciser la signification du terme, c’est-à-dire qu’il y a un conflit entre le désir qu’elle a d’avoir, de faire, de toucher, d’entrer en relation, et la peur qu’elle en a et l’impossibilité qu’elle en a ; et avec comme conséquence, chaque fois qu’elle a une satisfaction quelconque, la nécessité de retourner quelque chose sur elle-même ; on saisit là tout de même un mécanisme qui est très particulier, puisque c’est à partir du moment où elle est arrivée à extérioriser cette agression ou cette prise de contact qu’elle n’a plus eu besoin de se battre et de s’arracher les cheveux. Cela me paraît le point crucial.

 

M. LACAN – Il y a beaucoup plus d’éléments en présence que cela. Au départ, par exemple, la façon dont elle est par rapport à la nourriture, c’est-à-dire à la fois très fixée, très centrée sur cet objet, et en même temps se tenant dans une position où elle se détourne de l’objet ; elle est fixée dans une position détournée. L’objet est parfaitement existant, et nous appellerons cela ambivalence si nous n’avons pas de meilleur mot ; à la vérité, l’usage est peut-être un peu trop extensif pour ce terme ; c’est beaucoup plus tard, dans son évolution vers l’amélioration, son évolution proprement psychothérapique, c’est en ce sens qu’il est tout à fait difficile de la négliger, qu’il apparaît des rapports réciproques à proprement parler avec l’autre, qui apparaît beaucoup plus tardivement. Je crois qu’il ne serait tout de même pas dépourvu d’intérêt de savoir, au milieu de tout cela, à quel moment pouvait se situer une certaine communication parlée, par exemple, car dès le début tu as dit : « Mme Ortigues est là en train de lui interpréter son balancement ou son refus de nourriture » ; « interpréter », dans quel sens faut-il l’entendre ? Est-ce que Mme Ortigues lui parle et comment… ?

 

M. BERGE – Je me demande si, à la lumière de ces considérations, il est tout à fait possible de parler d’autopunition, surtout au début. Il y a un tel degré d’autisme, il n’y a pas besoin de parler d’autopunition pour la voir tourner son agressivité contre elle-même, c’est comme de l’auto-érotisme, je ne vois pas(46)comment et pourquoi on peut faire introduire une idée qui suppose la culpabilité et toutes sortes de choses qui ne m’apparaissent pas d’une façon très claire. Même plus loin, je ne suis pas absolument sûr, quand elle se tape elle-même pour avoir reçu un coup, et si au fond on ne peut pas imaginer…

 

M. LACAN – Au premier aspect, c’est vraiment l’automatisme de répétition à l’état pur tel que nous le montre Freud. Quand Freud nous parle d’automatisme de répétition, ça doit être élémentairement quelque chose comme ça.

 

M. BERGE – J’ai compris cela comme ça : automatisme de répétition.

 

M. LACAN – À quel point c’est structurant déjà dès le départ…

 

MME F. DOLTO – On a parlé d’automatisme de répétition quand elle a reçu un coup, mais au début je ne crois pas qu’on puisse parler de cela, quand elle se tape sur la tête au moment où elle a une idée, il me semble que ce soit précisément par la sensation d’une tension dans sa tête : elle sent qu’elle a une tension dans sa tête et elle appuie dessus. Un bébé, quand il a quelque chose qui l’intéresse, tape dessus ; or, elle tape sur ce qui l’intéresse ; c’est une expression d’adulte de dire cela.

 

MME AUBRY – Autodestruction… parce que quand elle s’arrache les cheveux…

 

MME F. DOLTO : Auto-intérêt d’un type extrêmement régressif. Je crois que c’est d’autant plus curieux que quand elle a renversé le biberon elle revient vers l’adulte, avec une expression… si vous avez remarqué… dans laquelle la tête rentre dans le corps. Je ne sais pas si vous avez remarqué, les yeux qui se lèvent vers elle dans une expression extraordinairement humaine de soumission… c’est toi la tête, et moi je suis le reste… elle rentre sa propre tête… c’est pour cela que je crois, quand elle tape sur sa tête au départ, c’est qu’elle n’est qu’un, elle n’a pas de relation autre, elle se rend compte qu’il y a une tension dans cette partie de son corps et après, la tension se trouve être dans l’autre dont elle attend une référence à elle-même. J’ai retenu cette scène dans laquelle elle revient avec des yeux extraordinairement humains… On dirait qu’elle dit : « Pourquoi ? – Grâce à toi je peux prendre contact… jusque-là j’ignorais que tu étais extérieure à moi, à partir de maintenant j’attends de toi la présence !… »

 

M. BERGE – Il semble plutôt que ce soit une possibilité de prendre contact progressivement avec l’extérieur.

 

MME F. DOLTO – Finalement on a tendance à projeter du coupable parce que cela ressemble à des réactions de culpabilité.

 

MME AUBRY – Disons « destruction », elle se détruit.

 

MME F. DOLTO – Mais quand un enfant un peu plus grand s’intéresse à un papier qu’il détruit, ce n’est pas pour le détruire puisque c’est jubilatoire ; nous disons, nous, que cela détruit parce que cela morcelle, mais ce morcellement (47)est une acceptation ; elle accepte sa tête comme elle accepte un papier qu’on déchire.

 

MME AUBRY – Oui, mais elle titube après avoir pris sa nourriture.

 

MME MARCUS-BLAJAN – Pour la dernière question, j’ai vu certains nourrissons qui, quand ils avaient pris leurs repas, faisaient absolument comme des êtres ivres ; ils ont une façon de ballotter leur tête, même quand ils la tiennent droite, qui m’a frappée. Je ne sais pas si cela a rapport avec ça.

Ce que je voulais dire, c’est à propos des enfants qui s’arrachent les cheveux et d’autres qui se tapent la tête. J’en ai vu un certain nombre, et je pense que je ne suis pas la seule, des enfants qui n’ont pas du tout été traumatisés de cette façon qui ont toujours vécu dans leur famille, bien sûr avec un élément névrotique. Si je les ai vus, ce n’était pas seulement pour ça, c’est parce que la mère était anxieuse. Je pense donc que ce mécanisme-là se voit en dehors des graves traumatismes et je dois dire que je n’ai pas très très bien compris. J’ai vu que c’était en rapport avec l’auto-érotisme, il n’y a aucun doute, ce sont des enfants qui font ça quand ils sont seuls, l’arrachement des cheveux, le suçage du pouce, et les coups rythmiques sur la tête. J’ai même des voisins qui ont porté plainte parce que l’enfant du dessus se balançait tous les soirs en tapant rythmiquement sa tête ; il se tapait violemment la tête, mais je n’ai pas pu savoir s’il avait mal à la tête ; dans certains cas, Mme Dolto dit que ce sont des enfants qui ont mal à la tête. Dans un autre cas, les enfants étaient heureuses, deux petites filles qui n’avaient jamais été séparées de leur famille, qui s’arrachaient les cheveux avec un air féroce, et qui pourtant ne semblaient pas se détester, réellement.

Quant à l’histoire de l’intention, évidemment, à cet âge-là, je crois qu’il est vraiment difficile de présumer des intentions ; je pense toujours à une histoire d’une mère qui n’a pas pu donner du lait à son enfant parce qu’elle avait un abcès au sein, et le bébé, quand elle se baissait sur lui, devant une table où elle le langeait, lui donnait des coups de pied ; à un moment donné, il a donné un coup de pied dans le sein, évidemment c’est à part, et pourtant elle a dit : « Oui, il est vraiment très méchant, il me tape sur le sein avec ses pieds. » Il est évident que ces coups de pied ne sont pas du tout agressifs.

 

M. LACAN – Le sens de la question, si j’ai bien compris, est celui de l’indication de gravité à tel ou tel de ces symptômes, et d’après Mme Marcus-Blajan d’une extension beaucoup plus grande, qu’il faudrait donner à certains, au moins, de ces symptômes.

 

MME AUBRY – Je vais répondre tout de suite que quand il y a un balancement et arrachage de cheveux, cela n’est pas obligatoirement une carence de soins maternels, mais c’est sûrement quelque chose d’assez sérieux.

 

(48)MME F. DOLTO – Pour moi, c’est l’opinion d’une tension, ils ne trouvent pas d’exutoire. Et comme la mère, dans ses rapports avec l’enfant, est l’exutoire, le mode d’accomplissement tout trouvé des exutoires de l’enfant, là, les relations de mère à enfant étant perturbées !…

 

M. LACAN – Là, si je ne me trompe, Mme Aubry a parlé de signes de gravité.

 

MME AUBRY – À propos des cheveux arrachés et des coups sur la tête, pas à propos des balancements, puisqu’on les voit au quatrième jour de la séparation.

 

M. LACAN : Et même des balancements qui se prolongent bien au-delà, chez des enfants qui ne sont pas des psychotiques, quand ce balancement se poursuit d’une façon rythmique au-delà de deux à trois ans.

 

M. PIDOUX – À propos des démarches de tout à l’heure et des balancements, je voudrais poser une question. Est-ce qu’on a fait un examen neurologique de l’enfant ?

 

MME AUBRY – Oui, il y a eu un examen neurologique.

 

M. PIDOUX – Et un examen électro-encéphalographique ?

 

MME AUBRY – Je n’ai eu qu’un dossier médical réduit et je n’ai pas pu avoir tous les documents. J’ai la liste des poids, mais je n’ai pas vu signaler d’électro-encéphalogramme ; maintenant, je peux vous répondre par expérience que chez ces enfants-là il y a en effet de petites modifications de l’électro-encéphalogramme qui sont simplement des modifications indiquant un électro d’enfant plus jeune, c’est-à-dire que le rythme de base est un petit peu plus long ; cette enfant a cinq ans, mais il ne faut pas oublier qu’à son entrée elle avait le poids et la taille de trois ans, et habituellement l’électro est également immature chez les enfants qui ont subi des carences. Je ne multiplie pas ces examens parce que cela fait extrêmement peur aux enfants ; j’en ai fait un certain nombre parce que je voulais tout de même avoir des renseignements mais je dois dire que finalement, maintenant je ne les fais plus beaucoup.

 

M. PIDOUX – Pour la démarche, j’ai eu l’impression, jusqu’à un certain stade du film, qu’elle marchait en suivant vraiment certaines situations.

 

MME AUBRY – Oui, oui… cette démarche est apparue à une certaine date, elle a duré un mois ou six semaines, avec des circonstances bien précises.

 

MME ORTIGUES – Elle a commencé exactement la première fois après avoir absorbé de la nourriture ; aussitôt qu’elle eut avalé la première bouchée, elle s’est mise à tituber. Sa marche n’est pas tout à fait normale pour une enfant de son âge, mais aussitôt qu’elle mangeait et buvait elle se mettait à être désarticulée complètement.

 

MME AUBRY – C’était par courtes périodes et dans certaines circonstances.

 

M. PIDOUX – Autre question : est-ce que vous avez constaté des différences quelconques entre les balancements, latéraux ou postérieurs ?

 

(49)MME AUBRY – Pas spécialement. Il semble que le balancement, par exemple, à quatre pattes, donne plus l’impression de donner une satisfaction érotique à l’enfant que le balancement latéral. C’est tout ce que l’on peut dire d’après les images que j’ai, puisqu’il y a beaucoup de balancements qui sont filmés. Ce sont les mouvements de bouche et les mimiques qui accompagnent le balancement qui indiquent l’intensité, le degré d’autisme, mais pas le caractère du balancement.

 

M. BERGE – Quand on voit le balancement latéro-postérieur, sur le film on a une impression beaucoup plus normale que le balancement latéral du début. Cela paraît beaucoup plus compréhensible, plus près de nous.

 

M. PIDOUX – À propos des deux stades, dont le balancement et les coups, on sent d’après ce que disait Françoise Dolto que c’est contemporain, les coups étant plus régressifs que le balancement. Chez mes possédés africains, le balancement se trouve systématiquement dans une catégorie de possédés qui sont ceux que je rencontre dans les brutes traditionnelles du lieu, tandis que chez les possédés qui ont recours aux crises de possession assez artificiellement produites parce que justement cela leur arrive quand ils sont isolés à des milliers de kilomètres de chez eux, la crise de possession commence par des coups qu’ils se donnent sur la figure ou bien par des chutes répétées sur la tête. On ne rencontre jamais le balancement chez les autres.

 

MME AUBRY – Je suis en train d’essayer de me remémorer des balancements et je crois que Berge a raison ; la plupart de ces balancements graves étaient des balancements latéraux. Il y en avait tout de même quelques-uns qui étaient d’avant en arrière, mais la plupart étaient latéraux, et, en tous les cas, ceux auxquels je pense, les plus graves, étaient latéraux. N’est-ce pas, Rosine Lefort, vous avez aussi cette impression ?

 

MME ROSINE LEFORT – Les balancements latéraux sont plus rares.

 

M. BERGE – Là surtout, on a l’impression d’une évolution. On a l’impression qu’elle est amenée à un balancement latéro-supérieur…

 

MME ROSINE LEFORT – Dans le film, quand elle se balance d’avant en arrière, c’est qu’elle essaie de s’empêcher de se masturber.

 

MME AUBRY – C’est un stade plus avancé. Monique, dans l’autre film – forme également très grave –, se balançait d’avant en arrière avec un papier sous le menton. Mais je crois que la différence est dans l’expression de la figure qui l’accompagne.

 

MME F. DOLTO – Pour revenir à la démarche titubante, je pensais que cela pouvait être provoqué par la sensation dans l’estomac. J’ai eu l’observation d’un adulte, séparé de sa mère quand il avait trois ans, et qui, quand il est arrivé à la campagne, a passé plusieurs années à ne pas pouvoir marcher après qu’il (50)avait mangé ; il ne buvait pas de vin et il était pourtant obligé de s’étendre sur un banc, ; si on le mettait debout, il avait les jambes en coton. Il s’en souvenait très bien parce qu’il avait été beaucoup grondé pour cela. Quelquefois il lui arrivait, pour ne pas être grondé, d’aller s’affaler le ventre en l’air pour attendre un petit peu avant de partir à l’école ; il était comme saoul.

Et puis, j’ai une observation curieuse d’une personne que je connais, adulte, qui ne peut pas supporter dans l’estomac la sensation de l’eau Perrier sans être beaucoup plus saoule qu’avec du vin. C’est curieux ; ce sont tout de même des sensations stomacales qui peuvent provoquer un malaise de perte d’équilibre.

Je vous donne ces deux observations : rapports de certaines sensations d’estomac, qui, chez le premier, s’accompagnent de sensations différentes de la statique des jambes.

 

MME AUBRY – Pour la parole, Mme Ortigues, est-ce que vous pouvez dire ce qu’elle disait au début comme phonèmes : Ma…ma.

 

MME ORTIGUES – Elle chantonne très souvent Ma…ma sur des airs comme Frère Jacques, tout ce que la jardinière chante. Elle connaît quantité de chansons, et alors au milieu des « Ma…ma » de temps en temps se glisse « pa…pa » tout à fait isolé.

 

MME AUBRY – Guttural, ou nasal ?

 

MME ORTIGUES – Il y a de tout. Parfois, dans les moments de grande anxiété, on a l’impression que son rire, aussi bien que sa parole, viennent de l’estomac, pas du tout de la gorge ; c’est une espèce de rire, de parole vomissement, on a l’impression qu’elle va vraiment cracher ses entrailles ; cela fait penser à des rugissements. J’ai essayé de l’imiter, mais j’en suis tout à fait incapable. Plus elle est contente et détendue, plus le timbre de la voix remonte ; quand elle est souriante et dans un moment détendu, c’est une voix très, très haut placée et très légère. Cela se promène tout le temps partout.

 

M. LACAN – Qu’est-ce qu’elle comprend de vos interventions parlées ?

 

MME ORTIGUES : Elle comprend tout, ou presque tout.

 

M. LACAN – C’est votre opinion.

 

M. BERGE – Dès le début ?

 

MME ORTIGUES – Au début, j’ai très peu parlé ; à peu près pas pendant deux à trois mois ; et quand j’ai parlé, j’ai eu l’impression qu’elle comprenait tout de suite. D’ailleurs dans la vie courante, elle comprend très bien ce qu’on lui dit.

 

MME AUBRY – Il y a toujours un problème chez ces enfants excessivement autistes, on peut se demander ce qui se passe quand on interprète. Est-ce que c’est parce qu’on parle tout haut et que soi-même en parlant on réalise, on fait quelque chose qui donne une intonation de voix que les enfants comprennent, (51)ou une mimique, que le fait de parler nous aide à transmettre à l’enfant quelque chose ? Ou bien est-ce qu’ils comprennent vraiment le sens des paroles ? Il y a certainement des moments où on se dit qu’ils ne peuvent pas comprendre les paroles compliquées qu’on leur dit, et cependant ils ont l’air de comprendre puisque telle ou telle activité étant interprétée se modifie aussitôt selon l’interprétation. Donc, il y a quelque chose qui se passe.

 

M. BERGE – C’est tout le problème général de l’apprentissage de la parole.

 

MME AUBRY – Mais quand nous ne le savons pas…

 

M. LAGACHE – Je voulais faire remarquer qu’il est bien difficile, en effet, d’interpréter le sens de tous ces comportements et que tout dépend un peu des préférences qu’on a pour tel ou tel système d’interprétation. Mme Aubry a parlé en quelques mots de ce qui implique un certain dédoublement de la personnalité de l’enfant ; Mme Dolto, elle, a parlé en termes temporels, mais nous savons qu’elle aime beaucoup la notion du […]. Comment s’en tirer ? Probablement est-il très difficile d’interpréter un comportement isolément ; il faudrait étudier de nombreux comportements chez un enfant, chez plusieurs enfants. Je ne sais pas… vous connaissez sans doute les travaux anciens de Wallon sur l’enfant turbulent. Il y a un système d’interprétation qui est bien différent puisqu’il est essentiellement neurologique et génétique. Par exemple, le comportement de l’enfant qui se donne des coups à lui-même, qu’il décrit chez les enfants présentés comme idiots, mais dans un certain contexte social, notamment, comme manifestation d’intolérance à la présence d’autrui. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Il est probable que nous avons encore beaucoup à travailler pour parvenir à une solution.

Vous avez aussi parlé d’autopunition. Mais est-ce que c’est descriptif ou interprétatif ?

 

Mme AUBRY – Descriptif. J’ai dit : « autodestruction ». C’est descriptif.

 

M. LACAN – Moi, ce qui m’a frappé, c’est qu’elle n’est pas si destructrice que cela ; elle n’a pas démoli grand-chose ; on peut voir pire chez des sujets tout à fait normaux. Alors, je crois que là aussi il faut réserver son jugement.

 

MME AUBRY – Je ne peux apporter aucune preuve de cette interprétation.

Mme FAVEZ-BOUTONIER :… d’auto-agression…

 

M. LACAN – C’est toute la question.

 

MME AUBRY – Je ne peux apporter aucune preuve, mais j’ai tout de même vu et revu ces enfants, et j’ai une espèce d’impression d’ensemble. Je ne peux pas m’empêcher tout de même d’être frappée par plusieurs choses. D’abord, il y en a qui perdent le goût de vivre ; c’est le maximum, si vous voulez, de la destruction. Nous en avons vu souvent qui vraiment donnent l’impression de ne pas avoir envie de vivre ; ils ont cessé de lutter ; à ce moment-là, ce sont des (52)enfants qui s’affalent complètement dans leur lit et qui se laissent mourir, de faim, de tout.

 

M. LACAN – Le cas de Spitz…

 

MME AUBRY – Mais en moins spectaculaire. Dans ce qu’a montré Spitz, on voit tout de même un enfant activement prostré, tandis que je pense au petit Ronsard, c’était un enfant qui, lorsqu’on l’asseyait dans le lit, était écroulé au fond du lit trente secondes après ; c’était un enfant qui se laissait mourir. Évidemment, on leur fait de la cortisone, on est arrivé, par des moyens médicaux, à les remonter tout de même, mais il y a là le triomphe de l’instinct de mort sur l’instinct de vie qui est tout de même quelque chose de très destructif. C’est l’impression que cela donne. Je ne peux pas vous dire autrement.

 

M. BERGE – C’est beaucoup plus autodestructif…

 

MME AUBRY – C’est le maximum, mais nous avons tous les intermédiaires. Tous les enfants qui, à chaque traumatisme, réagissent sur le plan somatique. L’enfant qui, chaque fois que la thérapeute s’absente, fait une otite et cela, six fois de suite. Ce n’est tout de même pas par hasard. Et puis, il y a les enfants qui se font du mal, qui tombent, qui se cassent.

 

M. BERGE – L’accidentisme de Spitz.

 

MME AUBRY – Il y en a très peu qui se cassent ; ils réagissent ou sur le plan somatique ou dans cette espèce de laisser-aller morne où ils s’enfoncent.

 

M. LACAN – Cela ne me semble pas facile de se casser.

 

MME AUBRY – J’avais défendu qu’on les attache, mais ils tombent tout le temps du lit. Je suis étonnée qu’ils ne se fassent pas plus de fractures. Ils réagissent sur le plan somatique, et avec un automatisme de répétition, là aussi, ce qui est tout de même très curieux, parce que c’est sur l’otite que ça revient, ou sur l’intestin, selon l’enfant, ou sur la bronchite. Tout cela donne une impression d’autodestruction plus que d’autofrustration. C’est pour cela que ce terme m’est venu à l’esprit, comme je vous l’ai dit à titre très provisoire, mais il ne me satisfait pas.

 

M. LAGACHE – On peut au moins essayer de poser le problème, parce que tout de même si on adopte le système d’interprétation comme celui de Mme Dolto qui dit : cela semble une tension au niveau de la tête et il se frappe à l’endroit où il sent une tension, on a tout de même des références, au moins de biologie générale, pour interpréter cela. Je pense pour le moment au réflexe d’autonomie qui correspond bien à une description de ce genre. Si vous prenez un lézard par la queue ou si vous cassez le segment distal de la patte d’un crabe, vous voyez tomber le segment proximal. C’est de cela qu’il s’agit, et c’est extrêmement important au point de vue biologique, puisque toutes les histoires de démangeaison, de chatouillements, peut-être même d’excitation et de satisfactions sexuelles ont été rattachées à ces réactions.

(53)Ou bien alors, si vous parlez d’autopunition, il faut admettre un univers et que l’univers de cet enfant est un univers à lui. Cela n’est pas exclu ; je ne suis pas du tout rebelle à admettre la précocité du monde de l’enfant et d’un certain manichéisme précoce.

 

MME AUBRY – Ce serait plutôt sous la forme d’automatisme de répétition ; il a un traumatisme en étant séparé de sa mère et il ne peut plus que retrouver des sensations pénibles.

 

MME MARCUS-BLAJAN – C’est qu’il aurait été battu s’il se bat lui-même.

 

MME F. DOLTO : Il ne peut pas être battu que sur la tête.

 

M. LAGACHE – Je crois que c’est trop simple ou pas assez.

 

M. LACAN – Je crois que des notions aussi massives que celle de régression sont toujours dangereuses à admettre comme fournissant en quelque sorte la règle pour apprécier un niveau, parce que même s’il y a régression, ces régressions peuvent être discordantes, et là ce qui paraît frappant chez cette jeune enfant, c’est qu’il semble, par exemple, d’après ce que disait tout à l’heure Mme Ortigues, qu’elle était capable d’entendre quelque chose, de comprendre quelque chose, de comprendre une phrase articulée bien avant que nous ayons enfin la preuve qu’elle réalisait l’autre être comme son semblable ; c’est tardivement que nous voyons apparaître ces jeux de rétorsion où à la fois elle boit, elle fait boire, elle revient à elle. Pour employer un langage qui est celui d’un certain nom que tu emploies, il semble que, sur le plan imaginaire, elle n’ait fait sa conquête que beaucoup plus tardivement que sur le plan d’une certaine appréhension symbolique, partielle peut-être, mais sûrement possible, parce que très tôt Mme Ortigues a pu lui communiquer des choses, alors qu’il n’est pas sûr qu’à ce moment-là il n’y ait rien en elle qui ait correspondu à ce jeu qui apparaît tardivement dans la thérapeutique. Voilà, par exemple, un élément qui est tout à fait frappant, et il semble là qu’on puisse moins parler de régression que de discordance dans l’établissement des fonctions ; une fonction déjà établie précocement et en quelque sorte boiteuse parce que non soutenue par le rapport imaginaire à l’autre ; l’autre est constitué en quelque sorte plus tardivement que le rapport lui-même parlé, par exemple. C’est une simple question que je pose, mais qui me paraît suggérée par ce que nous avons vu.

 

M. LAGACHE – Simple question, d’autant plus qu’au point de vue génétique la date de l’établissement du langage est beaucoup plus variable que celle de la stabilisation de l’ego.

 

M. LACAN – Ce qui, évidemment, permet de concevoir ces discordances. C’est un type qu’il faut rapprocher des autres…

 

M. LAGACHE – Une première chose qui m’a frappé, c’est que dans une discussion comme celle-ci, on devrait être obligé de faire la distinction entre tout d’abord (54)l’expression de quelque chose, que l’on appelle cela conflit ou tension, ou rapport à une situation vécue, etc., et, d’autre part, les modes et les moyens de tension eux-mêmes.

M. Lacan tout à l’heure en a parlé. Je crois que c’est très important, en effet, il n’y a qu’à relire Bourneville pour retrouver toutes ces descriptions-là. Il n’y a qu’à se souvenir des stéréotypies de jeu de […] qui sont tellement proches de ceux de certains schizophrènes pour voir qu’il y a déjà un mode d’exprimer quelque chose qui peut appartenir à des niveaux différents et qui s’exprime de la même façon, d’autre part il y aurait une distinction à faire, par exemple, entre un idiot dont on ne peut pas dire qu’il régresse quand il se donne des coups – un enfant normal ne se donne pas de coups –, et, d’autre part, un enfant comme celui-ci qui n’est pas un idiot, qui se donne aussi des coups. Alors, comment peut-on appréhender au fond les différences structurales qu’il peut y avoir dans ces trois cas, par exemple ?

 

MME AUBRY – Vous parlez des idiots d’asile. Ils sont en carence également.

 

M. LANG – Je peux vous citer un cas que j’ai vu il n’y a pas très longtemps hospitalisé dans mon service et qui se présentait exactement comme cette petite fille, qui avait une grosse atrophie corticale, avec des anomalies encéphalographiques très importantes et qui présentait, je dois dire, cette même expression, et c’est à cela que je voulais en venir en second lieu, à cette même expression que l’on voit au début du film, qui ne me semble pas être l’anxiété ; c’est la question que je voulais poser dans la deuxième partie du film, à peu près vers le deuxième mois cette petite fille me paraît avoir une expression que l’on peut qualifier d’anxieuse, alors qu’il m’a semblé qu’il ne s’agissait pas d’anxiété au début du film, je me trompe peut-être, d’une expression un peu de celle de la bête aux abois. Je voudrais savoir si effectivement il ne s’est pas passé quelque chose là qui pourrait justement correspondre à ce champ d’investigation qui peut vous être imparti pour distinguer ces états prépsychotiques des états de déficience intellectuelle ou d’autres états encore.

La troisième remarque que je voulais faire concerne la structuration temporo-spatiale. On a parlé tout à l’heure de cette titubation, on a demandé si cette enfant avait marché toujours comme cela, etc. Est-ce que c’est une enfant qui sur le plan du corps est structurée normalement ou est-ce qu’il n’existe pas chez elle des déficiences, des troubles de structuration temporo-spatiale, comme sembleraient l’indiquer certaines des vues que nous avons observées tout à l’heure, et en particulier quelque chose qui est très fréquent chez des enfants, il me semble, du moins chez des enfants de ce genre-là, qui est le regard horizontal quand elle se couche, le regard par en dessous, tout ce qui a (55)été décrit par plusieurs auteurs, en ce qui concerne encore une fois les déficiences intellectuelles qu’ont ces enfants autistiques ou schizoïdes…, etc.

 

MME AUBRY – Vous soulevez là le problème journalier du diagnostic entre l’idiotie et l’arriération psychogène. Bien sûr, ce sont des cas où ce n’est pas facile, c’est même pour cela que je fais des films pour que l’on puisse voir comment sont les vrais idiots et comment sont les faux idiots. Le prochain film que nous préparons sera pour cela, c’est-à-dire que je vous montrerai des organiques et des psychogènes et vous verrez que ce n’est pas tout à fait pareil, mais c’est très difficile et on se trompe facilement, tous tant que nous sommes, bien sûr… Seulement, aucun des arguments que vous m’avez donnés n’est absolument valable, parce qu’on a l’habitude de faire le diagnostic d’idiotie chez les idiots d’asile, alors les idiots d’asile ce sont les idiots dont les familles ont été dégoûtées, après tout c’est légitime, et qui n’ont pas eu de liens libidinaux satisfaisants, qui ont toujours été en état de carence. Le problème qui se pose pour nous n’est pas tellement : ces enfants-là sont-ils carencés, que peut-on faire ? C’est : cet enfant-là a une carence maternelle et un certain nombre de signes qui sont psychogènes, mais quel était son état initial et quel était son niveau initial ? Alors ça, c’est difficile. Maintenant, ce que je peux vous dire, c’est que dans le niveau d’arriération, il est très exceptionnel que l’électro-encéphalogramme ou l’examen neurologique, ou les antécédents ne nous donnent pas quelque chose au point de vue d’un diagnostic organique. Nous avons beaucoup travaillé la question avec Barieux, et il est certain que même des atrophies corticales localisées peuvent parfaitement donner purement un déficit moteur et ne donner aucun déficit intellectuel, cela existe parfaitement, ou un déficit intellectuel minime. Alors, je ne peux vous administrer la preuve du diagnostic qu’en vous amenant l’enfant guéri et normal, mais cela ne sera pas pour tout de suite, parce que c’est long. C’est la seule preuve que nous ayons, nous, et c’est la seule qui me satisfasse entièrement, quand l’enfant est devenu normal je suis sûre qu’il n’y avait rien d’organique, mais ce n’est qu’à ce moment-là que j’en suis sûre.

 

M. LANG – Je ne posais pas la question du diagnostic différentiel en lui-même, ce que je voulais faire remarquer c’est que c’était dans les éléments de ce diagnostic différentiel que l’on pouvait trouver une…

 

MME… – Je vous garantis que cet enfant n’a pas de syndromes cérébelleux, même quand elle titube. Je vois beaucoup de clients d’asile, et cela je ne le vois pas, ce n’est pas vrai, ou rarement, ou quand les enfants sont plus ou moins abandonnés.

 

M. LAGACHE – Les enfants de votre clientèle… parce qu’après tout les différenciations que l’on fait maintenant, on les fait depuis combien de temps ? dix (56)ans, quinze ans, vingt ans… il y a vingt ans dans les ouvrages, même d’excellents ouvrages, est-ce que tel enfant présentant un syndrome d’arriération était différencié des idiots ? Alors dans les descriptions de Bourneville…

 

MME MARCUS-BLAJAN – Une chose pour laquelle j’aimerais avoir l’avis de Mme Aubry et de Mme Dolto, c’est le fait que cette enfant a besoin que la thérapeute lui mette les mains sur le ventre. Je pense que c’est intéressant, parce que cela montre tout un pôle où elle a besoin en quelque sorte d’être soutenue.

 

M. LAGACHE – Elle a besoin qu’on ne les mette pas ailleurs. Il y a quelque chose qui est frappant aussi dans les mouvements de balancement qui s’accompagnent de mimique, mais cette mimique est extrêmement modulée, il y a toutes les variations de la mimique depuis la droite jusqu’à la gauche.

 

M. BERGE – Surtout quand apparaît la nourriture.

 

M. LAGACHE – Et l’on voit combien il est difficile de qualifier une telle mimique et de l’interpréter.

 

MME AUBRY – Je dois dire que cette enfant n’est pas comme les autres. C’est exceptionnel que des enfants qui se balancent à ce point-là aient une mimique aussi expressive. C’est rare.

 

MME FAVEZ-BOUTONNIER – Le titre de l’exposé était : « Ambivalence et mécanismes autopunitifs chez un enfant séparé », et je vois que presque tout le monde a été attiré par le terme « mécanisme autopunitif ».

 

M. LACAN – Parce qu’on a horreur du terme « ambivalence » et qu’on ne sait pas comment l’employer.

 

MME FAVEZ-BOUTONIER – Je crois que ce n’est pas une raison, parce qu’on en a horreur, pour nier l’existence de certaines choses qui sont difficiles à expliquer, et le film m’a paru particulièrement intéressant justement sur ce point par ce qu’il apporte. Je crois que si l’on veut appeler cela autrement, ce sont des comportements qui ne sont pas structurés. Même l’agressivité, il y a quelque chose qui est avant une certaine structuration, qui nous permet de donner des noms, et là il y a un comportement dont la structuration peut justifier, je crois, le terme d’ambivalence dans la mesure où ce terme a tout de même un usage et un sens ; que ce soit quelque chose à approfondir, à étudier, c’est certain, mais entre tous les aspects, l’aspect comportement ambivalent me paraît très remarquable. Au début, ces mouvements de tête d’un côté puis de l’autre, avec finalement une polarisation qui se dessine peu à peu. Je crois que sous ce rapport-là le film est très intéressant.

Le tort que nous avons peut-être, c’est de vouloir absolument trouver une signification d’emblée, par des structurations qui sont beaucoup plus tardives, alors que là il y a quelque chose qui est encore très informe et après tout je crois qu’il faut l’accepter.

 

(57)M. LACAN – Je ne rejette pas le terme ambivalence, à condition qu’on choisisse un des sens. Appelons ambivalent ce comportement qui consiste à repérer la nourriture tout en ayant la tête tournée ailleurs ; c’est extrêmement structuré. Il en résulte quelque chose qui arrive presque à bloquer le sujet et à le bloquer en fonction de ce pôle.

 

MME FAVEZ-BOUTONNIER – Tu dis maintenant que c’est structuré, mais tu disais tout à l’heure que ça ne l’était pas.

 

M. LACAN – Pas structuré, c’est l’usage que nous en faisons…

 

MME FAVEZ-BOUTONIER – Peut-être. Mais il faut quand même dire quelque chose, alors je crois qu’étant donné que ces termes ont un sens, les employer pour illustrer ces faits, je ne sais pas…

 

M. BERGE – Il y a des fois où l’on peut parler d’ambivalence et d’autres fois où l’on peut parler d’indifférenciation pour certaines choses. Au fond, je me rattache à l’explication de Françoise. Même le geste agressif était dans un sens un geste de recherche de plaisir. Il me semble qu’il y a là une indication qui subsiste.

 

MME F. DOLTO – Il y a quelque chose qui m’a frappée quand elle versait le biberon dans le récipient et qu’elle allait le tendre, elle ne regardait pas ce qu’elle faisait, et ceci m’a beaucoup frappée, parce que c’est comme si elle accomplissait un acte qui est défendu, de donner à la personne ; elle tente de s’identifier avec la chose. Cette enfant qui n’a personne à qui s’identifier a pris un certain air, elle se renversait, et le jour où elle regardait bien la chaise il me semble me souvenir que c’est le jour où elle a eu une sécurité suffisante pour se pelotonner sur les genoux de Mme Ortigues.

 

MME AUBRY – Elle ne titubait plus à ce moment-là.

 

MME F. DOLTO – Il semble qu’elle ait eu besoin de revivre avec une grande marge assez sécurisante pour pouvoir se repelotonner et alors elle peut de nouveau s’identifier à tout. Elle regarde la chose, mais la personne hérite de sa tête.

 

M. LACAN – Nous remercions une fois de plus Mme Aubry de ce qu’elle nous a apporté ce soir et de ce qu’elle a bien voulu nous préciser dans la discussion. Nous souhaitons qu’elle nous en apporte d’autres avec ce caractère clinique et différenciatif de diagnostic. Tout à l’heure, elle nous faisait quelque promesse et je retiens la proposition en somme que vous avez faite, de la technique même de cette psychothérapie, à savoir que le travail de Mme Ortigues nous soit apporté dans un second temps.

 

(La séance est levée à 23 heures 45.)

 

 

1955 LACAN FAVEZ-BOUTONNIER Psychanalyse et philosophie 

Intervention sur l’exposé de J. Favez-Boutonier « Psychanalyse et philosophie » résumée par le Dr Lacan lui-même, à la Société Française de Philosophie le 25 janvier 1955 parue dans le Bulletin de la Société Française de Philosophie, n° 1, 1955, pp 37-41

1955-01-25

 

Discussion : […]

 

M. GABRIEL MARCEL – […]

 

DR Jacques LACAN – Intervention résumée[1]

 

(37)Le Dr Jacques Lacan se garderait d’ajouter son commentaire à un exposé aussi bien rempli, s’il ne s’y croyait invité par l’évocation, faite par Mme Favez-Boutonier, d’une équipe qui(38)s’emploie actuellement à une révision du fondement de la psychanalyse.

Ce travail lui semble mériter d’être précisé devant la Société de Philosophie. Son actualité laisse assez loin derrière elle les objections de l’époque et du type Blondel, pour qu’on puisse regretter que Mme Favez-Boutonier se soit attardée à les rappeler.

La psychanalyse se situe dans un registre de l’expérience où ne peut être éludée la question de l’ignorance, conçue comme fonction dialectiquement opposée au savoir. La psychanalyse, si elle est respectueuse du champ qui définit son essence, se développe dans l’ignorance et toutes les connaissances qu’elle a permis d’accumuler n’ont d’autre valeur que d’un dépôt, incompréhensible en ses stratifications, sinon par l’action qui la constitue en une suite de révélations singulières.

C’est à partir de ce principe que doivent se juger les questions qui se posent de savoir si l’analyse est une science et quelle est sa situation comme discipline et comme technique.

Il y a une façon de poser le savoir objectif découvert par l’analyse dont on vient de voir assez bien le porte-à-faux, aux inquiétudes manifestées par tel orateur quant à la révélation possible au sujet en analyse d’une homosexualité jusque-là inconsciente.

Les réponses de Mme Favez-Boutonier, certainement insuffisantes si elles prétendent parer à l’objection dans toute son ampleur, trahissent le malentendu qui nous conduit à suivre l’objecteur dans le point de vue que nous lui avons laissé prendre faute de rigueur, et qui serait que nous découvrons au sujet sa réalité, alors qu’il s’agit qu’il découvre sa vérité. À cet égard, la valeur d’épreuve dans l’ordination du sujet qu’a son affrontement à sa tendance homosexuelle, n’est pas moindre que pour toute autre tendance, car cette épreuve se déroule dans la reconnaissance de sa signification.

À montrer trop de flottement dans l’affirmation du plan proprement dialectique qui est le nôtre et pour replacer néanmoins la technique dans sa dépendance, on vient à dire que la technique est toujours « contre l’homme », ce dont le Dr Lacan fait amicalement mais fermement reproche à Mme Favez-Boutonier.

Reprenant alors la ligne indiquée dans son exorde, il pose comme pierre de touche de l’analyse authentique qu’il ne saurait y être question qu’on y enseigne le planning d’un traitement.

Il s’en écarte à nouveau pour répondre à la question soulevée de savoir si Freud est un philosophe, – indiquant la pudeur, sinon la diplomatie, qui guidait Freud dans une répudiation des(39)connaissances philosophiques que contredit le témoignage que nous avons de son immense culture.

Il est un philosophe sans aucun doute, – si Sadi Carnot ou Newton le sont, si Copernic l’est, – à savoir en tant qu’ils ont apportés des émergents dans l’ordre de la vérité.

Révolution copernicienne, telle est bien, comme on l’a dit, en effet, la portée de la découverte freudienne. Elle tient en ceci : le sujet qui parle n’est pas le sujet conscient.

C’est bien, en effet, de la parole qu’il s’agit dans le « contenu » de l’inconscient. Et c’est pourquoi il n’est pas plus question d’en faire une sorte de somme substantielle qu’il ne peut l’être pour l’ensemble des significations possibles à partir des données du langage.

Il n’y a pas de cartographie de l’inconscient. Ce que nous y déchiffrons, c’est un discours concret, avec la nouveauté singulière que comporte en chaque cas toute relation à la vérité.

Et le Dr Jacques Lacan de s’engager avec quelque excuse quant au caractère sauvage d’un tel rappel devant la Société à laquelle il s’adresse, dans la distinction de la parole en tant que constituante et du discours en tant que constitué.

Il en montre le contraste aussi bien que les paradoxes à propos de la parole médiatrice par excellence qu’on désigne justement comme la parole donnée : « Tu es ma femme », « tu es mon maître », par où le sujet forme son message en le recevant de l’autre sous un mode inversé, et qui, d’avoir été émise, le fait autre qu’il n’était avant cette parole.

Cette parole même, Freud en découvre la présence et l’action très au delà de tout ce que le sujet veut ou croit dire, au delà même de ce qu’il peut exprimer par ses gestes où elle semble s’incarner plus encore. Son témoignage est le même que celui qui nous dit dans l’Évangile que « si ceux là ne criaient pas, les pierres elles-mêmes le feraient ». Et c’est bien tout ce qui jusque là avait paru l’inerte de la vie psychologique, ses déchets, ses rebuts, sa marge subjective en tout cas, rêves et psychopathologie du quotidien que Freud nous montre être structuré comme le langage lui même, avec les rapports du signifié et du signifiant et toutes les exigences qu’ils comportent : organisation couplée du matériel, renvoi de toute signification à une autre signification.

Et le Dr Lacan d’insister et de dire combien il est nécessaire de procéder par la méthode du commentaire de texte qui n’est point de trop en une œuvre aussi profonde et aussi pleine que celle de Freud, afin d’éviter les interprétations unilatérales et bornées, (40)les vulgarisations littérales qui la dégradent en la déformant.

Il le démontre en comparant à la méthode d’un Champollion, l’immortelle Traumdeutung de Freud, trop oubliée d’être peu lue en raison d’habitudes d’information abrégée.

Le Dr Lacan repousse le terme de psychologie des profondeurs comme inessentiel à l’analyse, au reste sans importance eu égard à ce dont il s’agit qui n’est pas de savoir si ce qui est découvert est plus profond, mais est plus vrai que ce qui le masquait.

Il fait ici la distinction du signe ou de l’indice naturel et du symptôme analytique, en tant que celui ci est proprement une vérité, scellée sans doute, mais déjà mise en forme.

La méthode analytique et la science freudienne mettent donc en cause la primauté du moi comme telle dans l’organisation du sujet. Car l’ancien « connais-toi toi-même » apparaît sur l’antécédent de l’illusion moderne selon laquelle ce serait au moi qu’il appartiendrait de s’accomplir en surmontant sa propre méconnaissance, comme pourvue maintenant d’un sens plus pur.

Avec la rigueur de la science et dépouillant une aberration scolastique, Freud nous indique que le sujet humain, n’a pas le moi pour centre, qu’il s’est décentré par rapport à lui. Ceci implique qu’il n’y a pas de plus mauvais mot que celui de prise de conscience pour désigner la réalisation qui, dès lors, lui est proposée.

Que celui de reconnaissance lui doive être substitué, comment ceci n’est-il pas évident pour tous ceux qui pratiquent une technique, dont le premier principe est qu’elle ne peut être exercée par le sujet isolé, mais toujours avec quelqu’un ?

Que si c’est là justement l’objection que certains font à la psychanalyse, c’est qu’ils ignorent que toute la technique en est définie par ce seul but de permettre à la parole du sujet de s’achever, sans qu’y interfère le discours secret de l’analyste, et que c’est donc bien la parole en tant que tiers terme entre le sujet qui est en cause, puisqu’elle ne saurait se réaliser pour le sujet en analyse que par les voies d’une incessante rectification.

En aucun cas, on ne saurait voir ici un simple transfert de qualité entre conscient et inconscient, mais la théorie comme la pratique soulignent le caractère essentiellement dynamique du processus.

Les questions qui surgissent à partir de ces vérités premières, sont bien autrement problématiques, voire déroutantes, que celles qu’on peut évoquer, comme il fut ici fait, au nom de la morale.

C’est la notion même de l’humanisme traditionnel qui est ici ébranlée – et c’est bien de son autonomie individuelle que le sujet apparaît ici dépouillé, et non pas seulement de façon abstraite.

(41)Que Mme Favez-Boutonier ait invoqué la cybernétique touche particulièrement le Dr Lacan qui se propose d’aborder les relations des deux domaines.

Certes, une certaine confusion des concepts a fait mauvaise réputation aux spéculations issues de cette discipline nouvelle venue. Il se propose d’en montrer la véritable portée dans l’avènement contemporain de la plus large critique dans les rapports de l’homme au discours universel.

Plus d’une avenue se laisse entrevoir quant à ce discours, comme déterminant des cycles fermés parfois exclusifs, non seulement dans la science, mais dans la politique la plus brûlante pour nous, et renouvelant avec les problèmes du dialogue les définitions même de la subjectivité.

C’est pourquoi ce ne serait pas seulement perdre tout le prix de l’instrument apporté par la psychanalyse à la connaissance que de la ravaler au simple niveau d’une pratique thérapeutique, ce serait laisser se dégrader cette pratique elle-même pour nourrir les superstitions psychologiques qui dessinent une menace à l’échelle de la société.

La véritable situation de la science psychanalytique comme la formation de ses tenants, sont solidaires d’un mouvement critique où la science doit être reclassée. On verra alors que ses cadres les plus neufs, qu’il est temps de reconnaître sous le terme de sciences conjecturales, avaient leur place préparée depuis l’origine de la science moderne.

 

MME FAVEZ-BOUTONIER – […]

 


[1] Par le Dr Lacan lui-même.

1955 LACAN Jean  HYPPOLITE Phénoménologie de Hegel et psychanalyse 

« Phénoménologie de Hegel et psychanalyse » à la Société Française de Psychanalyse le 11 janvier 1955, résumé publié dans La psychanalyse, 1957, n° 3 « Psychanalyse et sciences de l’homme », page 32, note n° 1.

[…]1955-01-11 :      Intervention sur l’exposé de J. Hyppolite : « Phénoménologie de Hegel et psychanalyse » (1 p.)

Au cours de la discussion qui fait suite à cet exposé, le Dr Lacan demande à M. Hyppolite ce que signifie ce « nous », non seulement en tant qu’il est rencontre de deux consciences, mais en tant qu’il rend possible la rencontre, et que par elle s’effectue une sorte de révélation qui est au delà de l’homme. Le Dr Lacan évoque à ce propos Heidegger et signale l’importance philosophique des découvertes de Freud à partir de l’instinct de mort.

 

M. Hyppolite reconnaît la problématique ouverte par ce dépassement du seul dialogue, et interroge à son tour le Dr Lacan sur ce que la psychanalyse peut apporter, dans sa pratique même, sur le troisième terme qui apparaît dans l’interaction des deux consciences.

Dans la suite de la discussion, la question est sans cesse reposée de la dualité des consciences et de la signification que pourrait avoir le dépassement, tant sur le plan positif, où le champ de la conscience se révèle comme une sorte de multiplicité impersonnelle, que sur le plan ontologique, où une parole originaire, un « logos » primordial, se dévoilerait. C’est la problématique de ce dévoilement, aussi bien dans la psychanalyse de Freud que dans la Phénoménologie de Hegel, qui est au centre du débat. Bien entendu, la question du philosophe ou de l’analyste, comme se situant au-dessus du débat, s’est nécessairement posée.

 

1956 LACAN Claude LEVI-STRAUSS la mythologie et le rituel 

:« Sur les rapports entre la mythologie et le rituel » à la Société Française de Philosophie le 26 mai 1956. Paru dans le Bulletin de la Société française de philosophie, 1956, tome XLVIII, pages 113 à 119.

Société Française de Philosophie : séance du 26 mai 1956

[…]

(113)M. LÉVI-STRAUSS – […] Pourquoi est-ce par le moyen d’une pipe qu’il parvient à ensorceler le jeune homme et à le féconder ? Vous me direz : c’est une pipe parce qu’il fume la pipe, et ce pourrait être autre chose. Je vous répondrai « non ». Dans notre mythe, c’est par une pipe que le vieillard féconde un jeune homme, mais dans le rite d’une tribu voisine, c’est par un fragment de navet sauvage que la femme féconde, si je puis dire, son mari. Je suis bien obligé de me demander : qu’est-ce que la pipe et qu’est-ce que le navet sauvage dans la pensée de l’indigène ? La pipe est un tube creux qui sert à faire passer la fumée, et toute la pensée religieuse de l’Amérique du Nord la présente comme le médiateur entre terre et ciel. Le navet sauvage, comme par hasard, c’est ce qui sert à empêcher le passage entre le monde céleste et le monde terrestre ; c’est le bouchon qui obture la voûte des cieux et qui prévient la femme mariée au Soleil, de contempler la terre en-dessous ; et quand nous nous plaçons à un point de vue strictement économique, la collecte du navet sauvage apparaît comme l’activité médiatrice entre le genre de vie estival (agriculture) et le genre de vie hivernal (chasse).

Je suis donc bien obligé d’aller au delà de cette interprétation sage et raisonnable que vous donnez. Le mythe transporte avec lui un symbolisme dont les indigènes n’ont pas pleinement conscience, puisqu’il n’est pas intelligible dans les termes de leur propre rituel qui ne contient rien de semblable, mais qui devient clair en termes du rituel de la société d’à côté. Celle-ci joue exactement, dans ses actes, ce que les autres conçoivent en pensée, mais à l’envers.

 

M. TUBIANA. – Il ne me paraît pas impossible d’arriver à authentifier l’interprétation des indigènes. On doit pouvoir fournir des explications aux traits que vous relevez. Par exemple, la fréquence des visites du vieillard chez le jeune homme : c’est un peu l’acharnement de l’Ordre des médecins contre les guérisseurs. J’avoue ne pas voir la raison possible de la présence de la femme. Je dois dire que j’ignore tout de la société en cause. Seule une connaissance approfondie du contexte social dans lequel il s’insère permettrait de discuter l’interprétation de ce mythe, que j’ignorais jusqu’à ce soir.

 

DR LACAN – Je ressens trop l’obligeance que m’a montrée M. Jean Wahl à se déranger pour me demander si je voulais parler, pour que je me récuse de le faire.

(114)Je veux pourtant qu’on sache que quand je viens entendre Claude Lévi-Strauss, c’est toujours pour m’instruire. Si donc je me mêle de poser quelque question, elle ne manquera pas d’être marquée de la partialité des intérêts qui sont les miens.

Si j’ose le faire, c’est que depuis longtemps ces intérêts se sont nourris et élargis de bien des choses que j’ai apprises de Claude Lévi-Strauss. De sorte que je venais aujourd’hui dans une certaine attente : celle de ce que j’appellerais le pas suivant, après ce qu’il nous a déjà apporté sur les mythes, et que je vais m’interroger sur ce qu’il me laisse à désirer dans ce qu’il nous apporte aujourd’hui.

Si je voulais caractériser le sens dans lequel j’ai été soutenu et porté par le discours de Claude Lévi-Strauss, je dirais que c’est dans l’accent qu’il a mis, – j’espère qu’il ne déclinera pas l’ampleur de cette formule à laquelle je ne prétends pas réduire sa recherche sociologique ou ethnographique, – sur ce que j’appellerai la fonction du signifiant, au sens qu’a ce terme en linguistique, en tant que cesignifiant, je ne dirai pas seulement se distingue par ses lois, mais prévaut sur le signifié à quoi il les impose.

Claude Lévi-Strauss nous montre partout où la structure symbolique domine les relations sensibles. Disons pour exprimer les choses approximativement pour nous faire entendre vite et de tout le monde, qu’il nous a montré que les structures de la parenté s’ordonnent selon une série que les possibilités de la combinatoire expliquent en dernier ressort ; au point que presque toutes ces possibilités se trouvent être réalisées quelque part dans l’ensemble concret des structures que nous recueillons dans le monde. C’est-à-dire que, d’une part, on peut rendre compte de celles que nous ne trouvons pas par quelque impasse où mènerait leur usage, et que d’autre part, pour faire un rapprochement, je dirai qui ne veut rien avoir de désobligeant, Claude Lévi-Strauss admettrait, comme le faisait Fourier dans son système trop hardi seulement d’anticiper sur la nature, que s’il y a des classes possibles qui restent vides, s’attendre à trouver quelque jour ce qui la remplit.

En fin de compte ce qui fait qu’une structure est possible, ce sont des raisons internes au signifiant, ce qui fait qu’une certaine forme d’échange est concevable ou ne l’est pas, ce sont des raisons proprement arithmétiques ; je crois qu’il ne reculera pas devant ce terme.

Le second pas que grâce à lui j’avais déjà franchi avant d’arriver ici aujourd’hui, c’est celui que nous devons à ses développements (115)sur le mythème, que je prends comme une extension à la notion du mythe de cet accent mis sur le signifiant. L’analyse des mythèmes telle qu’il nous propose de la dégager, de la pousser, consisterait en somme à chercher ces éléments signifiants, ces unités signifiantes au niveau du mythe où elles s’appellent mythèmes, comme au niveau du matériel élémentaire nous avons les phonèmes, pour y retrouver une sorte de linguistique généralisée.

J’ai été très frappé, dans cette première analyse du mythème, du caractère excessivement avancé des formules qu’il a pu y donner : proposant d’abord la méthode de sériation qui nous permet d’identifier les unités homologues à travers des mythes parallèles quand ils ne nous sont parvenus que comme dans ce qui nous reste de la mythologie grecque ; mais déjà en mesure de dégager dans la diachronie interne aux lignées héroïques certaines combinaisons telles que celles qu’il nous a montrées aujourd’hui, telles qu’un groupement de termes qui se produit à la première génération se reproduit mais en une combinaison transformée à la seconde, disons que ce qui se passe à la génération d’Œdipe, peut être homologué à la génération d’Étéocle et de Polynice selon un mode de transformation prévisible en sa rigueur ; donc que le manque d’arbitraire, si l’on peut dire, du mythe apparaît en ceci qu’aux deux niveaux nous trouvons une cohérence égale, se correspondant d’un niveau à l’autre point par point.

Voilà donc où j’en étais aujourd’hui. La chose est par moi hautement appréciée en son relief, puisque, comme Claude Lévi-Strauss ne l’ignore pas, j’ai essayé presque tout de suite, et avec j’ose le dire, un plein succès, d’en appliquer la grille aux symptômes de la névrose obsessionnelle ; et spécialement, à l’admirable analyse que Freud a donné du cas de l’« homme aux rats », ceci dans une conférence que j’ai intitulée précisément le « mythe individuel du névrosé ». J’ai été jusqu’à pouvoir strictement formaliser le cas selon une formule donnée par Claude Lévi-Strauss, par quoi un ad’abord associé à un b, pendant qu’un c est associé à un d, se trouve à la seconde génération, changer avec lui son partenaire, mais non sans qu’il subsiste un résidu irréductible sous la forme de la négativation d’un des quatre termes, qui s’impose comme corrélative à la transformation du groupe : où se lit ce que je dirai le signe d’une espèce d’impossibilité de la totale résolution du problème du mythe. De sorte que le mythe serait là pour nous montrer la mise en équation sous une forme signifiante d’une problématique qui doit par (116)elle-même laisser nécessairement quelque chose d’ouvert, qui répond à l’insoluble en signifiant l’insolubilité, et sa saillie retrouvée dans ses équivalences, qui fournit (ce serait là la fonction du mythe) le signifiant de l’impossible.

Garderai-je aujourd’hui, comme alors je l’avais, le sentiment que je m’avançais peut-être un peu ?

Je nous vois introduits, en effet, à un système de transformation de signifiant qui est tout à fait du même ordre, et je ne peux pas ne pas souligner la distance qu’il y a entre ce qu’exige la méthode de Claude Lévi-Strauss, et ce mode d’analyse où abondent nos praticiens et qui n’a rien à envier avec ce dont nous parle M. Métraux, dans les complexes de ces personnages qu’il a rencontrés en Amérique du Sud, j’aimerais d’ailleurs savoir précisément où, mais par pure curiosité, car tous mes patients en ont autant à votre service : c’est-à-dire que c’est très vrai qu’on craigne d’être enceint, même si l’on n’est pas homosexuel ; il y a beaucoup de raisons de le craindre ; nous ne touchons là rien d’autre que l’état mouvant des relations de cet être singulier qui est jeté dans l’existence sous le nom d’homme ; toutes les craintes possibles en font partie. Je dirai que les signifiants sont faits en quelque sorte pour les sérier, pour les organiser, pour y faire un choix. C’est là le fonds sur lequel s’inscrit l’expérience analytique, voire l’expérience ethnographique, à savoir que vous avez rencontré là-bas ce qu’on peut rencontrer chez nous ; que pour rencontrer cela il n’y a donc pas besoin de chercher si loin. La crainte d’être enceint pour un garçon est tout autre chose que l’utilisation de la fonction de la grossesse, dans un système signifiant ; elle est là pour tenir un certain rôle, une certaine liaison, où elle est transformable, immédiatement, en autre chose ; c’est quelque chose d’une autre nature, c’est quelque chose où le pathos humain, avec toute sa confusion, et toutes ses craintes, trouve son sens, loin qu’il l’y apporte.

Ce qui nous importe ici, c’est le système de signifiant en tant qu’il organise, en tant qu’il est l’armature de tout cela, y déterminant des versants, des points cardinaux, des réversions, des conversions et le jeu de la dette.

Bien entendu, cet ordre d’étude à lui tout seul comporte un tel changement de perspective qu’il permet de reclasser les problèmes d’une façon toute différente. Par exemple, de se demander quel va être exactement le système de transformation du signifiant dans les différentes manifestations du symbolisme que l’analyse a révélées dans le psychisme : cela ne se présente probablement pas partout de la même façon que dans la névrose (117)obsessionnelle ; est-ce d’une façon plus complète ou décomplétée dans d’autres registres ? On peut d’ores et déjà le retrouver dans le rêve : et si cette clé leur avait été donnée, les auteurs qui se sont intéressés à la fonction de ce qu’ils ont appelé les rêves en deux temps ou les rêves redoublés, auraient été plus pertinents dans leurs remarques, moins lourds dans leur recours aux instances psychiques dans leur forme entifiée pour expliquer la nécessité de la reduplication d’un même thème et ce qui s’y épuise.

Ceci ne fait qu’accroître encore l’intensité du problème, car si ça fonctionne au niveau du rêve, à quoi est-ce que cela nous conduit concernant l’activité mentale ? Cela renouvelle complètement la portée des questions ; cela nous montre que depuis Freud nous n’avons guère avancé, mais reculé plutôt.

Aujourd’hui nous nous trouvons, grâce à l’exposé de Claude Lévi-Strauss, devant quelque chose qui me surprend, et c’est là en somme le sens de ma remarque, en ce que cela me semble un peu en retrait par rapport à ce que me semblait donner comme principe de structuration l’article du Journal of American Folklore[1] sur la structure du mythe. Je veux dire, par exemple, que je n’y retrouve pas les formules de transformation déjà très élaborées dont je parlais tout à l’heure. Il y a là une sorte de combinaison ternaire dont je vois bien le groupement deux par deux dans un sens tournant. Je dirai que c’est l’intrusion massive d’un élément venu du réel dans la fonction formatrice de ce mythe qui me paraît à la fois l’élément nouveau et l’élément qui, je ne dirai pas me déroute, mais me fait vous interroger.

En d’autres termes, pour que nous arrivions à concevoir ou à chercher la motivation de ces structures mythiques dans une sorte de relation en miroir du groupe à la structure sociale d’un groupe voisin, il semble que vous admettiez que le groupe rêve en quelque sorte ce qui a été laissé de côté dans sa structuration sociale par le fait des données de l’échange économique, agriculture ou nomadisme, qui la déterminent.

Il y a là une sorte de fonction de complémentarité symbolique. Je ne pense pas au reste que le rêve ait été invoqué par vous au sens propre de l’onirisme, mais plutôt comme une sorte de bovarysme social qui s’exprimerait dans le mythe. C’est à une sorte de mirage, de reflet ou d’image de ce qui se passe chez les autres que vous rapporteriez ce qui constitue le mythe dans sa profonde anomalie à l’intérieur d’un groupe. Est-ce que c’est (118)là pour vous tout à fait la dernière explication ? Je dirai quelle généralisation pourrait-on donner à cela, ou bien est-ce que vous arriveriez à concevoir tout cet ensemble de petites civilisations en quelque sorte minuscules, poudroyantes, des Indiens des plaines comme ne formant en quelque sorte qu’un vaste groupe où tout ferait partie, en fin de compte, d’un même monde cohérent, où chacun se livrerait à une espèce de spécialisation qu’il essaie de compenser d’un autre côté comme il peut. Bref c’est la relation, l’idée précise que vous avez de la relation de cette élaboration du signifiant telle que vous nous la donnez, avec la structure réelle, concrète et très limitée des sociétés primitives, qui me fait vous questionner : sur la tendance, la direction dans laquelle vous orientez cette coordination de ce que j’appellerai, moi dans mon langage, le symbolique et l’imaginaire. J’attendais un plus long circuit dans l’ordre du pur symbolique avant que vous nous rameniez à ces motivations imaginaires. Vous voyez à peu près le sens de ma question.

 

M. LÉVI-STRAUSS – Je vous suis très reconnaissant d’avoir posé un problème essentiel. Je m’excuse de vous avoir déçu en abrégeant le circuit. J’avais promis au Président que je parlerais une demi-heure ; je crains bien avoir dépassé de cinq à dix minutes le temps imparti. Si j’avais essayé de traiter le problème de façon purement formelle, comme vous le souhaitiez, le temps m’aurait manqué pour écrire les symboles au tableau, en définir le sens, etc.

Cela dit, je suis bien d’accord avec vous que le problème d’aujourd’hui est un peu différent de celui que j’ai traité dans d’autres travaux. Dans l’article auquel vous faites allusion, je me suis posé le problème des relations entre les variantes d’un même mythe et j’ai essayé de montrer que chaque variante peut être assimilée à un groupe de permutations d’éléments autrement disposés dans les variantes voisines, si bien que le mythe progresse, se développe, engendre de nouvelles variantes jusqu’à épuisement de la totalité des combinaisons.

Le problème d’aujourd’hui est différent. C’est celui des rapports entre la mythologie et le rituel, problème généralement escamoté sous le prétexte que le mythe est de l’ordre de la représentation, le rite de l’ordre de l’action. Or, l’homme est un être pensant et agissant. Rien de plus naturel, nous dit-on, qu’il essaie de s’exprimer de ces deux manières. Mais cela ne serait vrai que si les actions, les gestes du rite étaient des actions et (119)des gestes véritables, c’est-à-dire s’ils aboutissaient à un résultat.

Vous avez parlé tout à l’heure du signifiant et de l’impossible ; si le rituel ne produit pas de résultat, il faut bien en conclure qu’il consiste en pseudo-gestes exécutés, non pas en raison d’un résultat concret, mais plutôt parce qu’ils sont un support de signification. Dans cette perspective, bien qu’il s’agisse de deux systèmes de signes différents, de deux codes différents, aussi bien sur le plan du mythe que sur celui du rite, on se trouve en face d’un code ; j’ai une fois caractérisé le mythe comme un méta-langage et le rite comme un para-langage, mais dans les deux cas, langage. Alors pourquoi y a-t-il deux langages ? C’est le problème que j’ai essayé de poser. J’espère qu’il est possible d’en faire progresser la solution en montrant que cette assimilation du mythe et du rite est tellement justifiée que le type de combinaisons qu’une société réalise sous forme de mythe, celle d’à côté le réalise sous forme de rite. Les raisons pour lesquelles ces choix différents se produisent, deviennent en quelque sorte des raisons résiduelles qui ne touchent pas à l’essentiel de l’interprétation symbolique, et mettent en cause l’histoire respective de ces populations. Je ne pense pas me mettre ainsi en retrait de mes hypothèses précédentes. Je vois là, au contraire, un moyen de les étendre et de les développer puisqu’il s’agit d’englober dans le royaume du symbolisme le domaine du rituel, que j’avais laissé jusqu’à présent en dehors.

 

DR LACAN – Cela accentue encore la relativation totale de ces systèmes symboliques.

 

[…]

 


[1]. Cf. « The structural study of myth », by Claude Lévi-Strauss, in Journal of American Folklore, oct-dec. 55, vol. 68, n° 270, pp. 428-444.

1956 LACAN HESNARD Réflexions sur le Wo Es war

Intervention sur l’exposé de Monsieur Hesnard : « Réflexions sur le Wo Es war, soll Ich werdern de S. Freud) à la Société Française de Psychanalyse le 6 novembre 1956. Paru dans La psychanalyse, 1957 n° 3 page 323-324.

1956-11-06 :

[…] (323)PR LAGACHE. – Il faut néanmoins différencier les deux termes. Avant 1920 Freud parle de Moi Idéal. Plus tard de Sur-Moi et de Moi Idéal. Il y a une différence génétique entre les deux en tant que le Surmoi est l’héritier du conflit œdipien tandis que le Moi Idéal est l’héritier du Narcissisme. Le Pr Lagache ne comprend pas pourquoi le Dr Hesnard reste aussi « réactionnaire » dans ses conceptions.

Le Pr Lagache pense qu’il y a une différence importante entre les deux. Le concept du Moi, ne désigne pas une réalité saisissable par l’expérience consciente ; ce n’est pas non plus un objet visé par l’expérience consciente. Le Moi de Freud n’était ni l’un, ni l’autre. Le Moi est un concept théorique, ni conscient, ni inconscient, mais extraconscient.

 

HESNARD. – Le Moi est vraiment instanciel…

 

PR LAGACHE. – Les instances se définissent dynamiquement. Le Moi est un agent régulateur de l’expression et de la répression si on peut en parler ainsi, mais ce n’est pas ainsi qu’en parle Freud.

L’Idéal du Moi est un objet de pensée tout à fait différent.

 

HESNARD. – Le Moi idéal idéalise l’objet, et généralement l’idéalise mal…

 

LAGACHE. – Il faut identifier ces concepts. Mon sentiment est que cette terminologie et ce système instanciel sont compliqués. Il ne croit pas que toute la théorie est dans la théorie des trois instances. Il existe différentes définitions du Ça : l’inconscient, les demandes corporelles de l’instinct, etc. La définition du Ça et du Moi reste souvent imprécise. Un des cas que je rapporterai dans lequel on aurait dit que l’attachement de l’enfant à sa mère dépend du Moi identificateur, à son père, du Ça. En fait le Ça peut correspondre à certaines identifications, certaines pulsions du sujet sont des identifications.

 

DR DOLTO. – Considère qu’il y a une différence entre Surmoi et Moi idéal. Le Surmoi peut être comparé à un poids qui pèse sur le Moi. Dans l’Idéal du Moi il y a autre chose. Le Moi est soumis à des pulsions (Es). On pourrait le représenter par un vecteur de Es et dirigé vers l’Idéal. Il y a attraction vers le haut, c’est-à-dire vers le Père et la Mère.

Mme Dolto introduit la notion de malaise. Le malaise est créé par l’obstacle. Dès la naissance le bébé aime à se vider (de son méconium) et réalise ainsi une première identification. Il présente d’ailleurs une mimique, qui est celle du malaise, et implique le début de l’identification.

 

AUDOUARD. – Du point de vue philosophique il existe plusieurs phénoménologies. Dans le cercle de la phénoménologie scientifique on rappelle des catégories anciennes. Dans une autre phénoménologie on parle des trois instances vécues par chaque sujet. Il faut bien distinguer ces deux ordres. Le Moi est extérieur à l’un et l’autre cercle. Ce soir nous nous demandons où se fait la jonction. La notion de Moi se situe comme un essai de médiation entre les deux.

 

LACAN. – Les questions posées ce soir sont plutôt stimulantes. Si des portes sont restées ouvertes c’est parce qu’elles donnent sur ce qu’il y a de plus profond. Le Moi est une notion essentiellement structurale qui dépasse sa définition par la conscience.

(324)Les termes qu’on a cherché à élucider sont ceux de la fonction du Moi. Les notions d’imaginaire et des fonctions de l’imaginaire restent essentielles, car elles ouvrent sur toutes les faces du Moi. Le Moi joue le rôle d’écran dans la relation à la réalité, telle que je l’ai figurée dans mon schéma en Z, la relation à l’autre, à l’autre absolu, à l’autre avec un grand A.

Le Moi est un lieu d’être, pas uniquement une localisation, différente d’un lieu interne. Extériorité par rapport au sujet du Es.

Le War est très important. Cette passéité est une dimension essentielle du Es. Alliée à la construction des symptômes dont la nature est nachträglich… Repris dans un élément, dans un mouvement signifiant, et situé dans une chaîne signifiante. C’est en tant que Moi que le Ça doit devenir mouvement du présent vers le passé, autour d’un pivot qu’est la virgule.

Lacan se demande qui est mieux placé que les analystes pour élucider ce qu’est le Moi. Si nous, les analystes en étions incapables, ou du moins pas mieux armés, ce ne serait pas la peine d’être analyste.

 

Mme FAVEZ-BOUTONIER clôture la séance en rappelant à quel point l’exposé de Hesnard a été stimulant et comment s’y rejoignent les notions philosophiques et psychanalytiques.

 

1957 LACAN MATUSEK LES PSYCHOSES  

Intervention sur l’exposé de P. Matussek (Institut de Psychiatrie de Munich) à la séance du 4 juin 1957 de la Société Française de Psychanalyse, publié dans La psychanalyse, 1958, n° 4, Les psychoses, pp. 320 à 332. 1957-06-04 :

(320)Exposé de P. MATUSSEK […]

 

(332)Discussion :

 

DR SCHWEICH – Souligne la fertilité du concept de proximité pour la psychothérapie des schizophrènes, aussi bien dans la fortification du moi que dans l’interprétation et dans l’élargissement du champ des relations.

Les premiers contacts (contact somatiques) sont déterminants dans la thérapie, en « donnant le droit » au schizophrène d’accéder à la proximité.

Dans le cas de malades où la parole est conservée (exemple d’un hébéphrène), il est apparu ainsi que le psychothérapeute participait à la moindre action racontée par le malade. Il décrivait les personnages sans limite nette entre eux, ce qui exprimait à sa façon la relation de proximité.

Dans le déroulement de la cure, le malade assume peu à peu une distance, par recours à des intermédiaires symboliques. Il élargit son espace.

La notion de proximité est également fertile, dans l’espace concret dévolu au malade, espace où il évolue et qu’il peut appréhender. C’est ainsi que le contact est plus difficile dans un espace trop vaste, d’où la difficulté des cures ambulatoires. Le même malade, en pavillon fermé, réussit un contact presque immédiat.

Les critiques faites à l’interprétation directe de Rosen me paraissent également pertinentes : ces interventions sont bénéfiques parce qu’elles ont le sens d’une affirmation de proximité entre thérapeute et malade.

Il faudrait peut-être compléter la notion de proximité spatiale par celle de proximité dans le temps. Au début le malade vit dans une minute, qui s’étend indéfiniment (réaction de panique si on lui parle de demain ou après demain).

 

DR DOLTO – Dans les contacts kinétiques que vous avez avec vos malades, vous rencontrez une image archaïque du corps (début de la phase anale). Vous donnez au malade une double sécurité :

– Vous entrez dans un corps à corps qui vous laisse intacts tous les deux.

– Par delà ce corps à corps dangereux, vous donnez au malade l’assurance que son corps, aussi bien génital qu’oral, est préservé.

 

DR LACAN – L’inspiration de Matussek semble toute différente du sens affectif donné par F. Dolto avec la notion de sécurisation.

 

DMATUSSEK – La sécurisation est une notion hypothétique. Mon but est de donner une description, et non une tentative d’explication étiologique.

 

[…]

1958 LACAN  Intervention sur l’exposé de Marcel Ritter   Du désir d’être psychanalyste

ses effets au niveau de la pratique psychothérapeutique de l’“élève analyste” »

(4 p.) 1968-10-12 :

Intervention sur l’exposé de M. Ritter : « Du désir d’être psychanalyste » Congrès de Strasbourg, le 12 octobre 1968 au matin, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 page 87-96.

(87)Exposé de M. RITTER : « Du désir d’être psychanalyste : ses effets au niveau de la pratique psychothérapique de « l’élève-analyste ».

[…]

 

(92)Discussion :

 

Lucien  MÉLÈSE. – pensait être venu pour parler de psychanalyse et se trouve écrasé par un savoir qui pourrait n’être qu’une longue dénégation. Il voudrait que la discussion puisse intervenir à tout moment et trouve aux discours entendus jusque-là une unilinéarité inquiétante.

 

J. LACAN. – Mélèse vient de refléter un sentiment qui n’était pas seulement le sien, mais celui de tout un coin, à savoir qu’un exposé prolongé, laisse en quelque sorte la discussion dans une sorte d’attente qui provoque je ne sais quoi de l’ordre de l’impatience et qui peut aussi bien aboutir à une sorte d’avortement parce que le temps manque, c’est toujours le problème de ce qui se passe dans les Congrès. Moi j’ai reçu avec sympathie cette manifestation. Je propose ceci : est-ce qu’il ne se pourrait pas, si quelqu’un a une intervention à faire, qu’il fasse au cours même de l’exposé une sorte d’inscription, qu’il lève le doigt pour dire : je demande que soit inscrit, pointé au tableau quelque chose qui sera de ce fait mis à l’ordre du jour, qui sera non seulement déjà intervention du fait qu’on le fait écrire, mais en même temps suggestion de débat. J’aurais moi-même bien souhaité tout de suite dire que j’avais à objecter à l’emploi certainement questionnable de la formule : la nature mensongère du symptôme.

Voilà une formule qui, bien cher Kress, pourrait être interrogée selon la méthode que j’essayais d’évoquer ce matin et qui, je le souligne, n’est certainement pas inspirée d’une mise en question des travaux qui nous sont présentés, car même quand je dis qu’ils sont nécessités par un certain biais qui est justement celui qui est mis en question, qu’ils soient corrects dans ce biais est ce que je reconnais et qui fait leur prix. Mais c’est aussi ce qui est de nature à nous montrer que ce biais est plus ou moins tenable. Sur cette formule, moi, je ne suis pas d’accord. S’il y a une psychanalyse c’est parce que le symptôme, loin d’être de nature mensongère, est de nature véridique. Et puisqu’il s’est agi ce matin d’agiter la question de la présence de la vérité, la première présence de la vérité est dans le symptôme. Néanmoins, il faut que chacun là dessus s’explique, parce que c’est prendre (93)les choses d’un peu haut que les trancher ainsi. Il faut en tout cas savoir ce que l’orateur entendait au moment même où il prononçait ces mots. Donc, supposons qu’à ce moment-là, Mélèse ait levé le doigt et ait demandé l’affichage de « nature mensongère du symptôme », ça peut être de nature à voir ce qui va se passer, à savoir si quelqu’un relève ou si on trouve que c’est quelque chose à laisser de côté parce qu’il s’inscrira aussi d’autres choses qui peuvent paraître de plus de poids. Exemple, on nous a parlé incidemment de la métaphysique, et je trouve à propos de la métaphysique de la rencontre qu’il faut d’abord savoir ce qu’entend par là l’orateur. Tous ceux qui ont écrit, ou parlé de ceux qui ont pris la responsabilité du rapport, n’ont pas semblé être d’une position toute univoque sur le sujet du terme rencontre. Mais ça, vous voyez, je n’en ai même pas demandé l’affichage. Par contre, Kress, ce matin, a pris une position formelle à propos de la proposition de Freud : on peut tout faire pour peu qu’on sache ce que l’on fait. C’est Freud à qui on l’attribue, et justement, cette formule, ça vaut la peine qu’on y regarde à deux fois à partir du moment où Kress nous dit qu’il n’est pas d’accord. Ce qui m’a semblé quant à moi la fragilité de sa position, ce n’est pas seulement parce que ça va contre ce que dit Freud et qui pourtant paraît être admissible : pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, mais quand ils savent ce qu’ils font, c’est déjà assez bien pour qu’on leur fasse crédit, après tout. C’est pas si fréquent. Donc, il faut savoir ce que veut dire l’hypothèse. Seulement, ça nous a été amené à propos de quelque chose qui semblait du même ordre et qui était tout à fait en pointe, dans le discours, je veux dire l’agir. Pour ma part, je crois que le faire et l’agir, c’est différent. C’est même plus que différent, c’est pas du même ordre. Ça fait partie du séminaire de l’année dernière sur l’acte psychanalytique, qui a eu pour propriété d’entraîner une espèce de vide concernant ceux que nous pouvons considérer comme les plus autorisés parmi les psychanalystes, qui s’y sont montrés comme absents avec affectation. C’est évidemment un peu fâcheux, mais uniquement dans son principe, car je n’ai pu finalement en dire que le quart ; j’emploie la moitié de l’année à dire le quart de ce que j’ai à dire, et ensuite le quart suivant me prend un peu plus que le quart, etc. Seulement comme il y a eu les événements, je n’ai rien pu dire que le quart, de sorte que cet acte psychanalytique je vais le garder dans ma poche pour un certain temps. J’ai horreur d’être interrompu. J’ai déjà dit que je ne referai jamais le nom du père.L’acte psychanalytique, j’en ai ma claque. Néanmoins, il pourrait en rester quelque chose autour de cette différence du faire et de l’agir.

(94Voilà. Et puis alors, à la fin, on nous a dit que le torchon révolutionnaire de la psychanalyse allait s’émousser dans tout ce bordel ; laissez-moi sourire. Moi, c’est la seule chose que j’aurais fait inscrire, parce que je comptais sur les autres pour les autres termes, – mais la révolution, oui, ça commence à ne plus être tout à fait là que se posent les problèmes. Parce que moi je peux vous assurer une chose, c’est que quoi qu’il en arrive du ferment révolutionnaire de la psychanalyse, même si ce ferment vient à tourner, je ne sais pas ce qui est mauvais pour un ferment, si c’est de tourner à l’aigre ou au trop doux, en tout cas ce qu’il y a d’atroce dans les relations entre l’homme et la femme n’en sera pas pour autant atténué.

 

L. MÉLÈSE : On semble parti d’un pré-supposé qui serait : la médecine, c’est bien ! Cet imaginaire d’une hiérarchie des métiers implique le réel de l’exclusion de ceux qui n’en sont pas. La question est : pourquoi aider les médecins à devenir psychothérapeutes puisqu’ils n’en seront pas meilleurs médecins, la perversion médicale étant inexpugnable de front.

Alors pour survivre il faut aller ailleurs qu’en médecine, et à fortiori ailleurs qu’en psychiatrie, dans l’entre deux des structures que permet la pseudo libéralité du régime politique. Les troubles moraux du jeune psychothérapeute sont de peu de poids par rapport à la forclusion politique et à l’ignorance de la place d’où il parle ou écoute ; s’il s’avoue médecin il accepte une certaine forclusion.

Un autre pré-supposé se résumerait en : vous serez psychanalyste quand vous serez diplômé ou aurez franchi toutes les étapes. Mais où est alors la rupture, la coupure ? La vérité parle sans qu’on le sache. La question de l’analyse se pose ailleurs que dans un curriculum lénifiant dont l’analyste ferait l’assomption.

Enfin, on peut se demander où est la psychanalyse dans les monographies imaginaires du jeune psychothérapeute devenant psychanalyste, ces monographies qui jouent le rôle de roman familial ou bien de question écran par rapport à celle des origines. On a l’impression d’une monstrueuse scène primitive qui ne cesse d’accoucher de garde-fous, ce qui justifie la méfiance à l’égard de tout contrôle et de toute hiérarchie, en tant qu’ils constituent ici un évitement de l’analyse elle-même.

 

(95)J.J. KRESS souhaite répondre aux points que Lacan a privilégiés dans son discours.

À la place de « métaphysique de la rencontre », il aurait aussi bien pu écrire : « effusion ».

Il a parlé du symptôme comme de quelque chose qui, en même temps qu’il promeut une vérité parce qu’il exprime quelque chose qui vient de l’inconscient, est pourtant transformé, dévié, déformé par rapport à ce qui vient de l’inconscient et c’est en cela qu’il l’a dit mensonger ; mais en tant qu’il est l’énonciation d’une vérité qui vient de l’inconscient, il n’est effectivement pas mensonge, c’est dans ses déplacements qu’il est à son sens mensonger.

La phrase : On peut tout faire … (etc.), vient de M. Sarrazin. Elle a été recueillie par Bauer à propos des patients qui avaient passé à plusieurs reprises selon les moments de la psychanalyse à la psychothérapie et inversement. On lui a fait remarquer tout à l’heure qu’il s’agissait plutôt de la parole que du faire dans tout cela. La différence entre faire et agir reste effectivement à développer.

Il souligne ensuite que la médecine l’a toujours mis personnellement en situation de contestation et s’étonne profondément de la façon dont Mélèse a pu entendre son propos et celui de ses camarades.

 

P. ALLIEN s’étonne de ce qu’il ait fallu poser la question de la discussion et de la parole libre comme si elles n’allaient pas de soi ; on pourrait pourtant penser que des analystes ne se réunissent pas pour venir témoigner d’un savoir. Ceci renvoie à la question de ce que c’est qu’une société d’analystes. On ne saurait méconnaître le point d’ancrage qui continue à amarrer le psychanalyste à la thérapie, sur ce point précis où la vérité d’une institution est démontrée par son insertion dans le système économique dont elle vit. Le désir d’une école d’analyste c’est la place qu’elle offre aux analystes qu’elle produit et cette place n’est pas indifférente. L’analyste est nécessairement thérapeute dès qu’il répond à la demande de l’institution qui l’emploie (comme psychothérapeute, justement) et en même temps la fonction thérapeutique est l’ennemie mortelle de l’analyse. C’est là le vrai débat.

 

(96)J. LACAN je désirerais qu’on reprenne le débat sur la « nature mensongère du symptôme ». C’est l’un des points les plus vifs de la différence psychothérapie-psychanalyse. En psychanalyse, on peut dire sans choquer, sous prétexte qu’on parle de défense, que le symptôme est mensonger. Mais une défense n’est pas du tout mensongère. Ce contre quoi le sujet se défend, c’est là qu’est le mensonge. Ce n’est pas parce que le fantasme donne son cadre à la réalité qu’il est vrai pour autant. C’est ce qui fait pour un sujet la réalité qui est d’ordinaire le plus mensonger. Ce n’est pas parce que nous découvrons le mensonge que le symptôme a valeur mensongère. Il a cette valeur véridique de nous mettre sur la trace du mensonge. Car ce qu’on découvre chez le sujet derrière sa défense ne fait pas qu’après cette découverte le sujet nage dans la vérité, ce qui serait d’ailleurs le plus souvent très incommode. L’un des plus grands flous de la notion de psychothérapie est de croire que la vérité est en dessous alors qu’elle est en surface, mais il faut savoir la lire. Ce qu’on prend pour une espèce de tendance qui monte du fond, c’est ça qui est le mensonge. Savoir pourquoi ce mensonge est nécessaire mettrait l’ordre de la névrose dans une lumière différente. Tout le monde sait qu’il n’y a pas beaucoup de danger à chercher ce qu’il y a au fond de la névrose. Ce qui est dangereux, c’est que le symptôme signale la vérité de façon si opaque, et cela a certainement des conséquences qu’on mette en valeur sa fonction véridique. Pour revenir sur l’anecdote de Jung et de la dame attaquée par les oiseaux, je pense qu’il est certainement vrai que les oiseaux attaquaient la dame, mais en discuter ici entraînerait loin, car c’est difficilement maniable, un symptôme à quoi la nature participe, spécialement dans sa fonction de vérité.

 

F. DOLTO : être psychanalyste, c’est un symptôme de notre civilisation, c’est pourquoi sans doute chacun se sent à la fois véridique et mensonger.

 

P. ALLIEN estime que ses paroles ainsi que celles de Mélèse ont provoqué un effet de sidération. Ce qui s’est passé en mai montre que l’enseignement ne fonctionne pas comme des vases communiquants. Quelqu’un sur une estrade gave un amphithéâtre et il reçoit en retour un gonflement de baudruche dans l’imaginaire social.

 

(97)A. L. STERN ne s’est pas sentie gavée mais parfois angoissée. Elle rappelle que l’angoisse peut aisément être perçue comme un sentiment d’ennui. Dans la position médicale qui a été celle de certains orateurs, il était tout à fait possible d’entendre une question. (Applaudissements vifs).

 

L. MÉLÈSE a aussi été sensible à l’angoisse, mais il aurait souhaité qu’on réponde à la question sous forme d’une autre question.

 

S. LECLAIRE voudrait pour relancer la discussion que Lacan explicite la position en porte-à-faux qu’il a dégagée dans la question posée par BAUER et il voudrait également que les rapporteurs disent ce qu’ils éprouvent devant ce type de critique :

Lui-même trouve judicieux dans l’exposé de MELMAN d’avoir noué la discussion à partir du point de vue de l’hétérogénéité radicale de la psychanalyse et de la psychothérapie. Par contre, les considérations sur l’objet thérapeutique lui paraissent partielles. Il remarque enfin, que dans l’analyse du fantasme qui soutient la nature de l’objet thérapeutique, l’analyste lui-même peut être pris.

 

J. P. VALABREGA estime que les concepts d’hétérogénéité et d’homogénéité sont illégitimes ici car la psychanalyse et la psychothérapie n’appartiennent pas à la même unité logique. Il critique également l’application du terme d’objet thérapeutique au psychanalyste. Dans une thérapeutique, il n’y a pas d’objet, il n’y a que des buts.

 

I. ROUBLEF s’élève contre le terme de gavage alors qu’il s’est agi de communiquer ce qui préoccupe des collègues. Elle apporte des précisions sur la différence des discours psychothérapique et psychanalytique en termes d’image du corps. Il ne s’agit ni d’image spéculaire ni de corps fantasmé ni de schéma corporel. L’image du corps n’est pas spécularisable.

(98)Elle est une expérience vécue, c’est une relation sur le mode de l’être et non de l’avoir. En psychothérapie assise, le patient est un moi en relation imaginaire au petit autre. En psychanalyse, le patient est un je en relation d’être. En psychothérapie, on est dans une relation de demande, la castration n’étant pas dépassée, alors qu’en psychanalyse on est dans une relation de désir qui met en cause le sujet. Le psychanalyste refuse d’être le placebo. C’est là la position originale découverte par Freud.

1958 LACAN LECLAIRE L’obsessionnel et son désir 

Il s’agit d’une intervention de J. Lacan à la suite de l’exposé que fit Serge Leclaire sur « L’obsessionnel et son désir » le 25 Novembre 1958 dans le cadre du groupe de L’évolution psychiatrique, et qui furent publiés dans la revue du même nom : 1959, fascicule III, pp. 401-411. 1958-11-25

(409)Discussion :

 

Pr. SARRÓ (de Barcelone) – J’ai été très intéressé par la conférence que je viens d’entendre et j’ai trouvé, que M. Leclaire avait admirablement montré comment l’enfant obsessionnel incarne et demande à réaliser le désir de sa mère. Peut-être ceux qui ont l’habitude de la langue espagnole peuvent-ils mieux comprendre, puisque c’est le même verbe (querer) qui désigne les profondes relations qui existent entre le désir, le vouloir et l’amour.

 

Dr Henri EY – L’analyse existentielle de l’obsédé ou comme dit M. Leclaire de l’obsessionnel, dévoile une vocation de martyr. Et à l’origine de cet appel ou de cette demande essentiellement ambiguë d’un désir insatiable qui paraît vouloir être satisfait et ne peut absolument pas vouloir l’être, le psychanalyste découvre le nœud qui lie l’obsédé à sa mère et rend impossible l’amour. Je crains cependant que la sempiternelle relation avec l’image de la mère, en voulant tout expliquer n’explique plus rien. Tout cela nous a été brillamment exposé dans le style commun à Lacan et à ses élèves et dans le style propre à M. Leclaire qui sait si bien amalgamer les subtilités des marivaudages inconscients aux prodiges que rencontre Alice au Pays des merveilles. Peut-être dans ce souci de joindre dans sa poésie la préciosité raffinée à l’humour baroque, M. Leclaire aurait-il pu ajouter que son « Philon » n’est rien qu’un « Philomène », puisque son désir ne peut se tendre vers aucun objet et que son appel reste sans voix, car il n’est pas et ne peut être « aimant » ou « amant » pour être resté trop irrémédiablement un aimé. Pour lui l’amour ne se donne ni ne se prend, il se subit comme un martyre où se consume son impossible ardeur.

Mais pour si justifiées que soient ces analyses, si nécessaires qu’elles soient pour dénouer le nœud névrotique, je dois dire pour me faire ici l’avocat du diable, que je ne puis m’empêcher de penser (comme à une obsession) au pourquoi et au comment de cette maladie du désir qu’est toute névrose.

 

Dr LACAN – J’exprime à Serge Leclaire mon approbation et ma reconnaissance pour son travail fructueux pour tous.

Une lumière mesurée aux dimensions d’un cas ne saurait être mieux répartie sur ses particularités. C’est comme telles, et conformément à la nature (410)de la psychanalyse, que celles-ci nous portent à la signification universelle du désir.

Reste la délimitation clinique du cas qui nous fait regretter une fois de plus que la névrose obsessionnelle n’ait pas été encore, comme elle mérite, segmentée, voire démembrée.

S’il en résulte un moindre éclairage d’un ressort essentiel du jeu du désir chez l’obsessionnel, nommément qu’il s’évanouisse à mesure même qu’il s’approche de son objet, on ne peut dire que M.Leclaire ne l’ait pas mentionné, non plus qu’au terme de son exposé, ce qu’il a si fortement articulé ailleurs, de l’instance de la mort en ce désir.

Il ne pouvait devant le public qui était le sien ce soir, plus marquer ce qu’il voulait rendre compréhensible, conformément à l’enseignement où il se rattache, d’une structure. C’est de mettre en évidence la structure qui soutient les rapports du désir, du vouloir et de la demande, que son exposé marque un pas sur l’usage confus où ils sont habituellement mêlés, tant dans le compte rendu que dans la manœuvre analytique. Et c’est en cela aussi que le reproche qu’Henri Ey lui a fait de se référer encore à la sempiternelle relation à la mère, est immérité.

Cette structure pourtant ne se motive que des rapports radicaux du sujet au signifiant, que Serge Leclaire ne pouvait ici qu’élider.

Pour ce que le Professeur Sarró remarque si justement du moindre intérêt porté aux Triebe dans l’analyse, je ne puis que mentionner combien surprenante paraît encore aux esprits même les plus avertis, la découverte à quoi une enquête de vocabulaire peut les conduire : de ce que Freud ne parle jamais d’instinct, mais seulement de Triebe.

Le Trieb, en tant que distinct de la motion instinctuelle, c’est en effet sa coalescence au signifiant qui le spécifie. Et c’est là ce qui, malgré les formulations les moins ambiguës de Freud, n’est pas encore élaboré.

Trieb, désir, vouloir, voilà la triade à propos de quoi, l’illustrant de la déclaration d’amour à l’espagnole, le Professeur Ramon Sarró, nous suggère que la réduction progressive de la thématique du désir serait la voie normale où prend vigueur un choix de l’objet, qui comporterait la plénitude d’une satisfaction du sujet, et s’avérerait conforme à la vocation monogamique.

Je ne puis sur ce point que m’opposer au rêve moralisant qui paraît depuis quelque temps dans la psychanalyse légitimer cette perspective idéale. Rien n’est plus contraire à l’expérience des siècles, et plus encore à l’expérience que la psychanalyse conditionne.

Car c’est justement la psychanalyse qui nous permet de justifier pourquoi il en est autrement.

C’est pour des raisons de structure que le désir de l’homme est marqué d’aberration, qu’il a ce trait de mirage qu’il doit à la forme du fantasme, (411)et plus radicalement à ce qu’il joue le rôle de la métonymie dans un rapport à l’être qui ne peut s’achever qu’au point où le sujet y fait défaut. Tous les « ravalements de la vie amoureuse » ne sont que le reflet lointain d’un manque dernier : d’une limite infranchissable que rencontre la créature quand elle se voue dans la parole.

 

1960 LACAN PERELMANN L’idéal de rationalité

1960-04-23 :      Intervention sur l’exposé de Ch. Perelman : « L’idéal de rationalité et la règle de justice » (5 p.)

Cette intervention de J. Lacan eut lieu dans le cadre d’une réunion de la Société française de philosophie après un exposé de Chaïm Perelman sur « L’idéal de rationalité et la règle de justice ». Cette intervention de Lacan fut récrite par lui pour sa publication dans le Bulletin de la Société française de philosophie,1961, tome LIII, pp. 29-33, dont le texte suivant est issu. Plus tard cette intervention paraîtra dans les Écrits en tant qu’Appendice II : La Métaphore du Sujet.

[…]

 

(29)M. P.-M. SCHUHL – Une question, qui n’est pas une objection : N’y a-t-il pas, à la base de l’intéressant exposé de notre ami Perelman, ce sentiment qu’au fond l’injustice est plus scandaleuse pour un chacun que l’erreur ?

 

M. PERELMAN – Mais l’injustice est une erreur.

 

M. SCHUHL – Oui, mais dans le domaine moral, dans le domaine…

 

M. PERELMAN – La différence serait la suivante : l’erreur serait la non-application des règles dans le domaine de la théorie, tandis que l’injustice le serait dans le domaine de la pratique, de l’action. Mais en accordant le primat à l’action, tout comme Peirce, qui a qualifié la logique d’éthique de la pensée, je dirai que l’erreur est une forme d’injustice, mais dans le domaine théorique. De même que, dans le domaine de l’erreur, il y a lieu de distinguer l’incorrection ou l’erreur formelle et l’erreur comme inadéquation à l’expérience, il me semble que dans le domaine de l’injustice il y a lieu également de distinguer l’injustice formelle ou la non-conformité aux règles et l’injustice comme blessure faite à notre conscience. L’injustice qui heurte la conscience est plus scandaleuse que l’erreur qui s’oppose à l’expérience, dans la mesure où sa persistance peut modeler la conscience dans le sens de l’insensibilisation, alors que l’expérience continuera toujours à s’imposer.

 

M. JACQUES LACAN – Les procédés de l’argumentation intéressent M. Perelman pour le mépris où les tient la tradition de la science. Ainsi est-il amené devant une Société de philosophie à plaider la méprise.

Il vaudrait mieux qu’il passât au delà de la défense pour qu’on vienne à se joindre avec lui. Et c’est en ce sens que portera la remarque dont je l’avertis : que c’est à partir des manifestations de l’inconscient, dont je m’occupe comme analyste, que je suis venu à développer une théorie des effets du signifiant où je retrouve la rhétorique. Ce dont témoigne le fait que mes élèves, à lire ses ouvrages, y reconnaissent le bain même où je les mets.

Ainsi serai-je amené à l’interroger moins sur ce dont il a argué ici, peut-être avec trop de prudence, que sur tel point où ses travaux nous portent au plus vif de la pensée.

La métaphore, par exemple, dont on sait que j’y articule un des deux versants fondamentaux du jeu de l’inconscient.

(30)Je ne suis pas sans m’accorder à la façon dont M. Perelman la traite en y décelant une opération à quatre termes, voire à ce qu’il s’en justifie de la séparer ainsi décisivement de l’image.

Je ne crois pas qu’il soit fondé pour autant à croire l’avoir ramenée à la fonction de l’analogie[1].

Si nous tenons pour acquise dans cette fonction que les relations et  se soutiennent dans leur effet propre de l’hétérogénéité même où elles se répartissent comme thème et phore, ce formalisme n’est plus valable pour la métaphore, et la meilleure preuve est qu’il se brouille dans les illustrations mêmes que M. Perelman y apporte.

Il y a bien, si l’on veut, quatre termes dans la métaphore, mais leur hétérogénéité passe par une ligne de partage : trois contre un, et se distingue d’être celle du signifiant au signifié.

Pour préciser une formule que j’en ai donnée dans un article intitulé « L’instance de la lettre dans l’inconscient[2] », je l’écrirai ainsi :

 

La métaphore est radicalement l’effet de la substitution d’un signifiant à un autre dans une chaîne, sans que rien de naturel ne le prédestine à cette fonction de phore, sinon qu’il s’agit de deux signifiants, comme tels réductibles à une opposition phonématique.

Pour le démontrer sur un des exemples même judicieusement choisi par M. Perelman du troisième dialogue de Berkeley[3] : un océan de fausse science, s’écrira ainsi, – car il vaut mieux y restaurer ce que la traduction déjà tend à y « endormir » (pour faire honneur avec M. Perelman à une métaphore très joliment trouvée par les rhétoriciens) :

 

 

Learning, enseignement, en effet, n’est pas science, et l’on y sent mieux encore que ce terme n’a pas plus à faire avec l’océan que les cheveux avec la soupe.

La cathédrale engloutie de ce qui s’est enseigné jusque-là concernant la matière, ne résonnera sans doute encore pas en vain à nos oreilles de se réduire à l’alternance de cloche sourde (31)et sonore par où la phrase nous pénètre : lear-ning, lear-ning, mais ce n’est pas du fond d’une nappe liquide, mais de la fallace de ses propres arguments.

Dont l’océan est l’un d’entre eux, et rien d’autre. Je veux dire : littérature, qu’il faut rendre à son époque, par quoi il supporte ce sens que le cosmos à ses confins peut devenir un lieu de tromperie. Signifié donc, me direz-vous, d’où part la métaphore. Sans doute, mais dans la portée de son effet, elle franchit ce qui n’est là que récurrence, pour s’appuyer sur le non-sens de ce qui n’est qu’un terme entre autre du même learning.

Ce qui se produit, par contre, à la place du point d’interrogation dans la seconde partie de notre formule est une espèce nouvelle dans la signification, celle d’une fausseté que la contestation ne saisit pas, insondable, onde et profondeur d’un peirow de l’imaginaire où sombre tout vase qui voudrait y puiser.

À être « réveillée » en sa fraîcheur, cette métaphore comme toute autre, s’avère ce qu’elle est chez les surréalistes.

La métaphore radicale est donnée dans l’accès de rage rapporté par Freud de l’enfant, encore, inerme en grossièreté, que fut son homme-aux-rats avant de s’achever en névrosé obsessionnel, lequel, d’être contré par son père l’interpelle. « Du Lampe, du Handtuch, du Teller usw ». (Toi lampe, toi serviette, toi assiette…, et quoi encore.) En quoi le père hésite à authentifier le crime ou le génie.

En quoi nous-même entendons qu’on ne perde pas la dimension d’injure où s’origine la métaphore. Injure plus grave qu’on ne l’imagine à la réduire à l’invective de la guerre. Car c’est d’elle que procède l’injustice gratuitement faite à tout sujet d’un attribut par quoi n’importe quel autre sujet est suscité à l’entamer.

« Le chat fait fait oua-oua, le chien fait miaou-miaou ». Voilà comment l’enfant épelle les pouvoirs du discours et inaugure la pensée.

On peut s’étonner que j’éprouve le besoin de pousser les choses aussi loin concernant la métaphore. Mais M. Perelman m’accordera qu’à invoquer, pour satisfaire à sa théorie analogique, les couples du nageur et du savant, puis de la terre ferme et de la vérité, et d’avouer qu’on peut ainsi les multiplier indéfiniment, ce qu’il formule manifeste à l’évidence qu’ils sont tous également hors du coup et revient à ce que je dis : que le fait acquis d’aucune signification n’a rien à faire en la question.

Bien sûr, dire la désorganisation constitutive de toute énonciation n’est pas tout dire, et l’exemple que M. Perelman réanime d’Aristote[4], du soir de la vie pour dire la vieillesse, nous (32)indique assez de n’y pas montrer seulement le refoulement du plus déplaisant du terme métaphorisé pour en faire surgir un sens de paix qu’il n’implique nullement dans le réel.

Car si nous questionnons la paix du soir, nous y apercevons qu’elle n’a d’autre relief que de l’abaissement des vocalises ; qu’il s’agisse du jabraille des moissonneurs ou du piaillement des oiseaux.

Après quoi, il nous faudra rappeler que tout blablabla que soit essentiellement le langage, c’est de lui pourtant que procèdent l’avoir et l’être.

Ce sur quoi jouant la métaphore par nous-même choisie dans l’article cité tout à l’heure[5], nommément : « Sa gerbe n’était pas avare ni haineuse » de Booz endormi, ce n’est pas chanson vaine qu’elle évoque le lien qui, chez le riche, unit la position d’avoir au refus inscrit dans son être. Car c’est là impasse de l’amour. Et sa négation même ne ferait rien de plus ici, nous le savons, que la poser, si la métaphore qu’introduit la substitution de « sa gerbe » au sujet, ne faisait surgir le seul objet dont l’avoir nécessite le manque à l’être : le phallus, autour de quoi roule tout le poème jusqu’à son dernier tour.

C’est dire que la réalité la plus sérieuse, et même pour l’homme la seule sérieuse, si l’on considère son rôle à soutenir la métonymie de son désir, ne peut être retenue que dans la métaphore.

Où veux-je en venir, sinon à vous convaincre que ce que l’inconscient ramène à notre examen, c’est la loi par quoi l’énonciation ne se réduira jamais à l’énoncé d’aucun discours ?

Ne disons pas que j’y choisis mes termes quoi que j’aie à dire. Encore qu’il ne soit pas vain de rappeler ici que le discours de la science, en tant qu’il se recommanderait de l’objectivité, de la neutralité, de la grisaille, voire du genre sulpicien, est tout aussi, malhonnête, aussi noir d’intentions que n’importe quelle autre rhétorique.

Ce qu’il faut dire, c’est que le je de ce choix naît ailleurs que là où le discours s’énonce, précisément chez celui qui l’écoute.

N’est-ce pas donner le statut des effets de la rhétorique, en montrant qu’ils s’étendent à toute signification ? Que l’on nous objecte qu’ils s’arrêtent au discours mathématique, nous en sommes d’autant plus d’accord que ce discours, nous l’apprécions au plus haut degré de ce qu’il ne signifie rien.

Le seul énoncé absolu a été dit par qui de droit : à savoir qu’aucun coup de dé dans le signifiant, n’y abolira jamais le hasard, – (33)pour la raison, ajouterons-nous, qu’aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage, et ce sous quelque aspect qu’on le conjugue, d’automatisme ou de rencontre[6].

 

M. PERELMAN – Je remercie le Dr Lacan de son intervention, et je suis convaincu qu’il y a des rapports généralement féconds entre mon étude et la psychanalyse. Seulement, pour vous faire l’aveu d’une évolution historique, je suis parti dans ma recherche d’un fait qui me scandalisait, en tant que logicien, à savoir que les philosophes n’étaient pas d’accord. Je pense que beaucoup de jeunes rationalistes ont été scandalisés par ce fait : pourquoi y a-t-il désaccord en philosophie ? Et puis, j’ai vu qu’il n’y avait pas seulement désaccord en philosophie, mais qu’il y avait aussi désaccord en droit, et désaccord en politique, et désaccord souvent en sciences humaines et dans beaucoup d’autres domaines ; et alors l’objet propre de ma recherche s’est élargi : comment expliquer le désaccord dans ces disciplines que l’on considère pourtant comme relevant de la raison. Voilà mon point de départ. Et c’est pourquoi j’ai entrepris des analyses de raisonnements en droit, en philosophie, en histoire, dans toute sorte de domaines. Je ne me suis pas attaqué aux raisonnements que j’aurais pu considérer comme déraisonnables, mais, au contraire, comme raisonnables dans le domaine des sciences humaines, et j’ai vu qu’en réalité, tout était à repenser dans la méthodologie de ces sciences. Maintenant dans quelle mesure l’argumentation relève-t-elle de la psychanalyse, ou le mépris de l’argumentation relève-t-il aussi d’un certain refoulement psychanalytique ? Il serait sans doute utile d’entreprendre des recherches dans ce domaine. Il est possible aussi que l’idée de l’argumentation ait été écartée à des époques de monarchie, de pouvoir absolu et de dictature. J’y ai fait allusion dans une communication présentée, il y a quelques mois, sur les cadres sociaux de l’argumentation[7]. Chaque fois que nous arrivons dans des régimes monolithiques, nous voyons qu’on aime les vérités évidentes, les déductions rectilignes, et pas beaucoup le pour et le contre, et l’argumentation ; c’est pourquoi les éléments sociaux peuvent également intervenir. Toutes ces études sont fort passionnantes, mais je crois qu’il faudrait un grand nombre de spécialistes pour les mener avec fruit. Je ne sais pas si l’on peut demander à quelqu’un d’être à la (34)fois philosophe, juriste, historien, sociologue, psychologue, psychanalyste, etc. Je me demande si des efforts s’étendant à tout le champ des sciences humaines ne devraient pas être l’objet de travaux d’équipes, d’équipes de gens qui se donnent la main, qui s’aident, qui s’épaulent, qui se critiquent ; je ne crois pas que cela puisse être mené par un seul homme. C’est pourquoi je suis très content de constater – et je le sais déjà depuis un certain nombre de mois – que, ici, à Paris, on étudie également les usages persuasifs, rationnels, raisonnables, déraisonnables du langage, du point de vue de la psychologie et spécialement de la psychanalyse. J’en suis très heureux, et si je pouvais contribuer au progrès de ces recherches, je le ferais ; avec grand plaisir.

 

[…]

 


[1]Cf. les pages que nous nous permettons de qualifier d’admirables du Traité de l’argumentation, t. II, (aux P.U.F.), pp. 497-534.

[2]Cf. « L’instance de la lettre dans l’inconscient »,in La Psychanalyse, Vol. 3, p. 68.

[3]Traité de l’argumentation, p. 537.

[4]Traité de l’argumentation, p. 535.

[5]Cf. « L’instance… », citée pp. 60-61.

[6]. Intervention récrite par l’auteur en Juin 1961.

[7]Cf. Ch. Perelman, « Les cadres sociaux de l’argumentation », Cahiers Internationaux de Sociologie, vol. XXVI, 1959, pp. 123-135.

1967 LACAN  Interview à François Wahl

« Interview donnée par Jacques Lacan à François Wahl à propos de la parution des Écrits », radiodiffusée le 8 février 1967 et publiée par Le Bulletin de l’Association Freudienne n° 3 page 6 et 7 en mai 1983. 1967-02-08

(6)JACQUES LACAN – Je n’ai publié ce recueil de mes Écrits que pour rendre maniable un certain procès constructif à ceux-là qu’il intéresse. Il ne s’adresse pas aux philosophes, quoique écrit en un langage qui est de tout un chacun qui a une formation classique. Chacun de ces Écrits est fait pour les praticiens de la plus difficile des pratiques, laquelle exige une discipline de la pensée encore fort mal réalisée, qu’est la psychanalyse.

FRANÇOIS WAHL – Que le livre s’adresse seulement aux psychanalystes, qu’il s’adresse à eux, c’est certain. Qu’il s’adresse seulement à eux, on y reviendra peut-être tout à l’heure. Il y a donc ce premier temps de votre apport qui est la dénonciation de la captation par l’imaginaire. On peut le grouper autour de ce texte en un certain sens historique qu’est le rapport de Rome de 1953, sauf erreur, et puis il y a des textes comme la fameuse analyse sur la Lettre volée ; on peut grouper autour de cela un second type d’études par lesquelles la psychanalyse s’est greffée sur le mouvement que l’on dit structuraliste. Il s’agit ici de tout ce qui est au départ dans le fait que l’analyse est thérapie par le discours, par le langage et de tout ce qui définit l’inconscient, dans votre enseignement, par le discours de l’Autre. C’est donc du thème de l’Autre qu’il s’agit ici.

 

JACQUES LACAN – Le discours de l’Autre est un thème de mon enseignement. Il faut écrire ici l’Autre avec un grand A, car ainsi se distingue un ordre d’altérité de ce que communément on appelle, en tant qu’existence qui s’impose plus ou moins à notre reconnaissance ou à notre assentiment/ressentiment, disons le semblable, semblable réel si tant est qu’il faille le distinguer de l’image de tout-à-l’heure. L’Autre est la scène de la parole en tant qu’elle se pose toujours en position tierce entre deux sujets, ceci seulement afin d’introduire la dimension de la vérité, laquelle est rendue en quelque sorte sensible sous le signe inversé du mensonge. Mais ceci n’est qu’approche. Si j’invoque cet Autre, c’est pour y fonder la formule que le discours (de l’homme) est le discours de l’Autre. Qu’est-ce à dire ? Cet Autre n’est pas un être, justement. Il s’agit là de situer la place possible et de sa nature inaccessible de l’inconscient car l’inconscient est un discours à sa manière, bien sûr, et parfaitement reconnaissable à sa structure qui est celle-même du langage ; et nous voici dans la linguistique. Seule cette discipline – qui heureusement est une science si bien établie en ses principes qu’on a pu la qualifier dans le champ dit humain de science-pilote – fournit des concepts appropriés à rendre compte fort proprement des mécanismes de l’inconscient. Ceci peut surprendre du dehors. Sachons seulement un trait qui le confirme. La linguistique, au sens moderne, n’était pas constituée au temps de Freud ; ce que Freud décrit pourtant s’articule de façon parfaitement lisible comme mécanismes linguistiques. C’est fort joli, n’est-il pas vrai ? Pour faire entendre ceci, qui est banal, il faut combattre de grands préjugés, mais on peut les ramener à un préjugé simple : confondre l’inconscient avec l’instinct. L’instinct de mort : voir toute une école se battre avec ces registres dérisoires, au reste même pas maniables sous cette rubrique, de sorte que pour une part de ses tenants, elle en rejette la moitié, nommément l’instinct de mort, et que du même coup les autres deviennent ainsi tautologiques (…), leur fonction est parfaitement désuète sur le plan biologique.

Freud n’a jamais parlé d’instinct mais de quelque chose dont le terme est en somme parfaitement intraduisible, il s’agit du trieb, qu’on traduit par « pulsion » mais, à la vérité, on le traduit surtout mentalement par instinct avec pour résultat la confusion la plus parfaite. Comment au reste ici ne pas rappeler qu’il faut bien concevoir (…) comme quelque chose qui rende compte de ce fait que la théorie de l’inconscient ait été dans la découverte de Freud liée dès son surgissement même à ce qu’on appelle le complexe d’Œdipe. Voilà qui nous tourne vers l’Autre, mais le grand Autre, apparemment dans une incarnation qui le personnifie, celle du père archaïque en tant que dans son meurtre a surgi mystérieusement le pacte de la loi primordiale. Ce mythe fondé reste bien obscur si nous ne pouvons articuler correctement la structure. Vous voyez se répéter ce mot de structure. C’est un mot qui, encore que l’actualité s’en empare pour y impliquer des théoriciens dont moi-même, qui sont sans doute fort conscients de ce qu’il implique pour eux-mêmes, prend fâcheusement la pente qui en englobe d’autres sous une accolade beaucoup plus confuse.

 

FRANÇOIS WAHL – Est-ce que d’autres que les analystes ne sont pas plus que vous ne le dites concernés par ces Écrits et concernés entre autre par le fait que, en décrivant ici une structure à travers l’écoute de l’inconscient, c’est la structure du sujet, de ce que traditionnellement on entend par sujet que vous décrivez et nommément en mettant (7)en question la simplicité et la centration de ce sujet ?

 

JACQUES LACAN – La structure du sujet, voilà précisément le point auquel tout structuraliste n’est pas comme à quelque chose dans le discours intéressé. Et pourtant c’est une question qui se pose à tout le monde, dans tous les champs, à condition qu’il s’agisse de formuler ces champs de façon scientifique. Elle équivaut à la question : qu’est-ce que l’unité pensante ? Puisque le sujet c’est ça que cela veut dire, du moins tout le monde y croit. Si l’inconscient existe, il faut réviser cela mais jusqu’à la racine. Il n’y a pas d’unité dans le sujet. Cela ne veut pas dire pour cela que l’on en revienne au dédoublement de la personnalité, de romantique autant que fâcheuse mémoire. Pas d’unité ne veut pas dire qu’il y en a deux, ce qui est seulement redoubler l’impasse, impasse que nous propose l’inconscient. Il y a des gens qui se feraient volontiers à l’idée d’installer en un quelque part qu’ils tiennent pour le psychisme toute une petite population d’unités. Non, l’inconscient n’est pas le mauvais moi, comme disait quelqu’un qui n’était pas précisément une lumière et que j’ai dû durant un temps, assidûment pratiquer. Le problème est un tout petit peu plus compliqué. Il est lié à la structure de la répétition dans laquelle quiconque pense sur le mode du dernier échantillon que je viens d’en donner est voué à d’irrémédiables pataquès, besoin de répétition ou répétition du besoin par exemple. La répétition, ce phénomène fondamental de l’inconscient, si fondamental qu’il en est peut-être le plus fondamental, est ramené au retour de la colique du matin et par exemple qu’il faille recourir dans ce déduit aux plus récentes acquisitions de la logique, ce qui est de nature à nous montrer que cette logique n’est pas du tout une science retardataire, ce qui est fort heureux, qu’elle s’avère être elle-même une science fondamentale. Il faut dire que les irrégularités de son développement dans l’histoire, solidaires des aveuglements qui se manifestent encore dans notre temps dans l’appréciation des temps positifs de ce développement, manifestent bien qu’il y a là un domaine plus résistant. Toute espèce de (…) manifeste que pour n’être pas du tout référable à ce fourre-tout qu’on appelle l’affectif ramène la question de ce qu’il en est vraiment de la résistance et que c’est dans la structure, c’est-à-dire dans quelque chose qui a l’avantage d’être analysable, qu’il faut peut-être en trouver la racine.

Bien entendu n’est mise en cause que la prétention théoricienne qui certes prend toute son incidence quand il s’agit de former des analystes. Ceci laisse de côté, que le public se rassure, le thérapeute. L’équilibre se maintient de la seule forme dont le champ s’ordonne dans la pratique qui, elle, de toute façon, ne connaît que la parole assez autonome, somme toute, de la pensée du praticien. Son tact et son sens clinique et aussi bien les buts heureusement limités qu’il s’agit de remplir (soulagement d’une situation pathogène par exemple ou résolution locale d’un symptôme). La question posée au niveau où nous la posons intéresse pourtant la transmission et surtout le progrès de cette pratique, mais on le sent, pas seulement elle ; elle intéresse, dirons-nous, non pas tant le philosophe, au sens où la philosophie s’isole au titre d’un enseignement autonome, elle intéresse le philosophe au sens où celui-ci est présent en tout un chacun pour qui une pratique précise soulève des problèmes radicaux. Que les solutions que nous apportons à ces problèmes, les nôtres, reçoivent au niveau d’autres disciplines de singulières applications, nous avons été amenés à publier ce volume, destiné surtout à écarter les malentendus qui s’engendrent d’une diffusion orale dont nous nous sommes trouvés le premier surpris.

La « Conférence à la faculté de Médecine de Strasbourg » est un document polycopié dont l’origine n’est pas précisée. Le texte, peu déchiffrable à certains endroits, a été reproduit avec quelques hypothèses de lecture, chaque fois mentionnée.

Je ne peux pas dire que ma situation soit bien difficile. Elle est extraordinairement facile au contraire. La façon même dont je viens d’être présenté indique que de toute façon j’aurai parlé à titre de Lacan, donc vous aurez entendu Lacan.

Le genre conférence n’est pas le mien. Ce n’est pas le mien parce que ce que je fais tous les huit jours depuis quinze ans, quelque chose qui n’est pas une conférence, qu’on a appelé un séminaire au temps de l’enthousiasme, c’est un cours, un séminaire quand même, ça a gardé le nom.

Je dois dire que ce n’est pas moi qui en témoignerait, je pense qu’il y en a quelques uns qui sont là dès le début en se relayant parce que quand même ils se sont relayés un peu (mais il y en a qui sont là dès le début) : il n’y a pas un seul de ces cours qui se soit répété. Je veux dire qu’à un moment au cours des circonstances je me suis cru en devoir, pour le petit nombre de ceux qui étaient autour de moi, de leur expliquer quelque chose, quelque chose qui est ce qui va être en question maintenant. Et que ce quelque chose mon Dieu ait une étendue suffisante pour que je n’ai pas encore fini de leur expliquer. C’est étrange. C’est peut-être aussi que le développement même de ce que j’avais à expliquer, m’a posé des problèmes et a ouvert de nouvelles questions. C’est peut-être, ce n’est pas sûr. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, je ne peux aucunement prétendre, fusse par allusion pour ceux qui savent de quoi je parle, qui savent même un peu plus ou moins de ce que j’en ai dit, fusse par allusion en évoquer même les principaux détours.

Pour les autres qui sont ici, dont je suppose qu’ils forment une part de cette assemblée, ils n’en savent rien ou peu de chose. Il n’est bien sûr pas question, si c’est vrai ce que je viens de dire que je ne me suis jamais répété, que je leur en donne même une idée. À la vérité le genre conférence suppose ce postulat qui est au principe même du nom d’université : il y a un univers, un univers du discours s’entend. C’est à dire que le discours aurait réussi, pour des siècles, à constituer un ordre suffisamment établi pour que tout soit réparti en cases, secteurs, secteurs qu’il n’y aurait qu’à bien étudier séparément et sur lesquels chacun n’aurait à apporter que sa petite pierre dans une mosaïque dont les cadres seraient déjà suffisamment établis : on aurait déjà suffisamment travaillé pour ça.

L’idée que les acquis qui se sont constitués au cours de l’histoire avec l’étagement des siècles, seraient des acquis qui s’additionnent et qui du même coup peuvent se rassembler pour faire cette université, université des Lettres, Universitas Litterarum, c’est au principe de l’organisation de l’enseignement qui porte ce nom, cette idée est contredite par le plus simple examen de l’histoire. Et puis mon Dieu, par cette histoire je vous en prie, n’entendez pas ce qu’on vous enseigne sous le nom d’histoire de la philosophie par exemple, ou quoi que ce soit d’autre, qui est une sorte de replâtrage qui est fait pour vous donner l’illusion que ces diverses couches, que ces diverses étapes de la pensée s’engendrent l’une l’autre. Le moindre examen prouve qu’il n’en est rien et qu’au contraire tout a procédé par cassure, par une succession d’essais, d’ouvertures qui à chaque fois a donné l’illusion qu’on pouvait embrayer sur une totalité. Le résultat est qu’il suffit bien entendu d’aller dans n’importe quelle boutique, je veux dire de libraire, de libraire d’antiquités, piquer n’importe quel bouquin du temps de la Renaissance : ouvrez-le, lisez-le vraiment, vous vous apercevrez que les trois-quarts des choses qui les préoccupaient et qui paraissaient pour eux essentiel, vous n’en trouvez même plus le fil conducteur et bien sûr, ce qui peut vous paraître à vous évidence a été engendré à une certaine époque qui n’est pas très exactement bien sûr il y a 20 ans, 50 ans ou 30 ans, mais qui ne remonte pas plus haut que Descartes. C’est qu’à partir de Monsieur Descartes il est arrivé certaines choses quand même notables en particulier l’inauguration de quelque chose qui s’appelle notre science à nous, une science qui se distingue quand même au moins apparemment très certainement pour nous par une efficace, une efficace assez prenante pour intervenir jusqu’au plus quotidien de la vie de chacun. Mais à la vérité c’est peut-être ce qui la distingue des savoirs précédents, qui se sont toujours exercés d’une façon plus ésotérique, je veux dire qui était le privilège, privilège qu’on dit, privilège qu’on croit d’un petit nombre.

Pour nous, nous baignons dedans, dans les résultats de cette science. Je veux dire que la moindre des choses qui sont ici et jusqu’aux petits sièges bizarres sur lesquels vous êtes assis, en sont vraiment la conséquence. Auparavant on faisait des sièges avec quatre pattes comme de solides animaux, enfin il fallait que cela ressemble à des animaux. Maintenant ça prend un petit aspect mécanique. Vous vous n’y êtes pas encore faits bien sûr. Les sièges anciens vous manquent.

Alors moi, je fais un enseignement pour quelque chose qui est né dans ce moment de l’histoire et des siècles où on était déjà jusqu’au cou avant même qu’on puisse le dire comme je viens de le dire, dans le contexte de la science qui s’appelle la psychanalyse. C’est comme ça que j’ai été entraîné à me mettre dans une position d’enseignement bien particulière. Une position d’enseignement qui sur un certain point, sur un certain terrain va repartir comme si rien n’avait été fait. Car la psychanalyse ça veut dire ça. C’est que dans un certain champ classique qui avait été appelé jusque là psychologie et qu’on peut expliquer bien sûr par toutes ces conditions historiques qui avaient précédé, rien n’avait été fait. Je veux dire si on avait fait une sorte de construction très élégante et bien sûr qui peut servir étant admis à la base un certain nombre de postulats qu’il faut d’ailleurs toujours qu’elle reconstruise rétroactivement : somme toute si ces postulats sont admis, tout va bien, mais si quelque chose est mis en question d’une façon radicale, rien ne va plus. C’est à ça, non pas que mon enseignement sert, c’est à ça qu’il est asservi, c’est à ça qu’il est au service : c’est à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, qui s’appelle Freud. Ça arrive qu’il arrive des choses qui portent un nom. À soi tout seul c’est un problème. C’est un problème qui n’est aucunement résoluble à l’aide de simples notions de ce qu’on appelle les influences, les emprunts, la matière. Bien sûr dans beaucoup de cas çà peut servir, quelles sont les sources. Ça sert justement sur le plan littéraire, sur le plan et dans la perspective dite université de Lettres. Ça ne résout d’ailleurs absolument rien, dès que quelque chose qui existe un peu, par exemple un grand poète : une pure folie de vouloir aborder le problème au nom des sources. Dans ce qui s’appelle l’enseignement courant, autrement dit ce que j’ai appelé tout à l’heure le genre conférence, ça peut aussi servir le point de vue source. Seulement il est clair avec ce que je vous ai dit d’abord que de temps en temps il y a des cassures à savoir qu’il y a des gens qui en effet ont su emprunter des petites choses par ci par là pour nourrir leur discours, n’est que l’essence de ce discours qui part d’un point de rupture. Si mon enseignement sert et déclare au service de ceci faire valoir Freud, dans ce cas qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire précisément que ce qui m’intéresse ça n’est pas de réduire Freud à ses sources. Au contraire je montrerai la fonction qu’il a eu comme cassure ; parce que bien entendu pour le faire rentrer dans le rang, le remettre à sa place dans la psychologie générale, il y en a d’autres qui s’y emploient, moyennant quoi, ils négligent la seule chose qui est intéressante ; c’est à savoir pourquoi Freud est un nom, autour de quoi s’accroche cette chose si singulière qui fait la place de ce nom dans la conscience de notre époque ; pourquoi après tout, Freud, apparemment, n’a pas encore eu quelques unes des conséquences cataclysmiques qu’a eu le nom de Marx ; pourquoi est-ce qu’il a un prestige du même ordre, pourquoi diable ; pourquoi est-ce qu’il y a tout un champ non seulement où on ne peut faire que de l’évoquer, mais où, qu’on adhère ou pas à ce quelque chose qu’il a dit et qui serait son message, je dirais même sans qu’on puisse dire à proprement parler, à part une sorte de mythologie qui circule, ce que ça veut dire, qu’il ait cette valeur, ce point nodal ; comment ça se fait que ce nom soit là si présent à nos consciences. Que je m’attache ainsi à faire valoir Freud, ceci est une toute autre affaire que ce que j’appellerai des victoires de penseurs. Bien sûr ce n’est pas sans rapport avec la pensée, mais en quelque sorte c’est quelque chose qui nous éclaire sur ce qu’il peut y avoir déjà de surprenant, dans cette incidence sur notre histoire à tous, des effets de la pensée. On pourrait croire que puisque ce sont des médecins qui pour l’instant portent le faix du message de Freud, on puisse dire qu’après tout ce n’est pas lui le principal ; quel est le principal, ce sont les choses concrètes auxquelles ils ont affaire, je dis, concrètes au sens que ce mot a comme résonance, choses comme ça est fait, un morceau, un bloc, quelque chose qui tient, enfin quoi, chacun sait, des malades, on dit qu’ils ont simplement des choses à traiter, quelque chose qui résiste.

Freud nous a appris que parmi ces malades il y a des malades de la pensée. Seulement il faut faire attention que c’est une fonction qui est ainsi désignée, qu’on est malade de la pensée au sens où l’on dit qu’on travaille du chapeau. À savoir que ça se passe au niveau de la pensée, est-ce que c’est ça ce que ça veut dire ? C’est ce qu’on disait jusqu’à lui, en somme. C’est bien là tout le problème : psychopathologie mentale. Il y a des étages dans l’organisme, l’étage supérieur là, au niveau des commandes. Il doit y avoir quelque part un type ici, dans une petite salle d’où il peut éteindre tout ce qui est là haut dans le plafond. C’est comme cela qu’on s’imagine la pensée au niveau d’un certain point de vue, à la vérité sommaire, c’est qu’il y a quelque part quelque chose de directeur. Et que si c’est à ce niveau là que cela se détraque on aura des troubles de la pensée. Évidemment si l’on éteint tout cela engendrerait une certaine perturbation mais enfin nous n’en serons pas moins tous bien vivants, nous nous dirigerons à tâtons vers une porte et on remettra ça. C’était ça. C’est ça la conception classique du malade de la pensée. Le mot malade de la pensée peut-être pris dans un autre registre. Nous pourrions dire des animaux malades de la pensée, comme on dit des animaux malades de la peste. C’est une autre acception. Je ne vais pas jusqu’à dire que la pensée en soi est une maladie. Le bacille de la peste en lui-même n’est pas une maladie non plus. Il l’engendre. Il l’engendre pour les animaux qui ne sont pas faits pour le supporter, le bacille. C’est peut-être ça dont il s’agit. Penser n’est pas en soi une maladie, mais il y en a qu’elle peut rendre malade. Quoiqu’il en soit, c’est quelque chose qui est assez proche de ça que Freud découvre, découvre d’abord. Au niveau de la maladie, il y a de la pensée qui circule et même de la pensée de tout le monde : notre pain et notre vin, la pensée que nous partageons peu, de celle dont on pourrait, changeant une formule, dire : pensez-vous les uns les autres. C’est de celle-là qu’il s’agit : c’est à s’introduire dans ceci que c’est à penser les uns les autres que nous sommes, qu’il y a des phénomènes qui se produisent, qui tiennent étroitement à ce pensez-vous les uns les autres et qui constituent un certain champ de maladie.

Les névroses : voilà avec quoi Freud s’introduit ; c’est à savoir que loin que le processus de la pensée soit une fonction autonome, ou plus exactement qui ne se situe, se constitue que du dégagement de son autonomie, de cette échelle, pyramide humaine, grimpage sur les épaules les uns des autres qui ont permis au cours des siècles dans une tradition qui s’est elle même appelée, mais pourquoi pas philosophique, qui ont permis de dégager des conditions d’un pur exercice de la pensée, quelque chose d’essentiel à isoler pour que de là, elle reprenne une prise au sens inverse sur tout ce dont elle a dû d’abord se préserver pour garantir son juste exercice. Bref, quelque chose qui assurément n’est pas rien, puisqu’il se trouve en apparence que c’est de là qu’à la fin s’est engendré ce qui est notre privilège, une physique correcte, se trouve qu’il nous est représenté de ce travail de culture, d’isolation, pointant vers une certaine efficace, laisse complètement de côté ce qu’il en est des rapports de l’animal humain à la pensée parce qu’il y est intéressé depuis l’origine et qu’à la vérité, il n’est pas sûr, il semble même certain que ces activités, que ces fonctions voire au niveau le plus élémentaires, le plus physiologique au sens où ce mot désigne les fonctions les plus familières sont déjà intéressés à titre de maintien, à titre de chose qui est roulée, déplacée, qui sert déjà à des fonctions de pensée. Bref, que loin qu’il en soit comme tout ce que le travail des philosophes nous a donné à le supposer, que c’est dans ce dernier critère un acte transparent à lui-même, une pensée qui sait penser que soit l’essence de la pensée ; que tout au contraire tout, tout ce dans quoi nous avons cru devoir nous purifier, nous dégager pour isoler ce processus de la pensée, à savoir nos passions, nos désirs, nos angoisses, voire nos coliques, nos peurs, nos folies, tout cela nous paraissait en nous témoin de la seule intrusion de ce qu’un Descartes appelle le corps, car à la pointe de cette purification de la pensée il y a que la pensée nous ne pouvons saisir par aucun point qu’elle soit sécable : tout vient du trouble apporté par des passions… ?… des organes : tel est le point où on en arrive au terme d’une tradition philosophique. Au contraire Freud nous faisant retourner en arrière, nous dit que c’est au niveau de nos rapports, rapports à la pensée qu’il faut chercher le retord (sic) de toute une part, singulièrement accrue semble-t-il dans notre contexte ; de civilisation de gouverner par la prévalence, la croissance de la pensée en quelque sorte incarnée dans des brain-trusts, comme on dit, de la pensée, est là depuis toujours et pour nous sensible encore, dans ce qui nous paraît le plus caduque, le plus déchet, le plus inassimilable au niveau de certaines défaillances qui, en apparence, ne paraissent rien devoir qu’à la fonction du déficit. En d’autre termes çà pense à un niveau où ça ne se saisit pas du tout soi-même comme pensée. Bien plus encore, ça pense et ça pensant à ce niveau ou ça ne se saisit pas soi-même, ça va plus loin. Justement, c’est ainsi parce que ça ne veut à aucun prix se saisir ; que ça préfère incontestablement se dessaisir de soi-même encore que ce soit pensé. Et bien plus encore, ça ne reçoit pas du tout volontiers les observations qui pourraient, du dehors, l’inciter, ce qui pense, à se ressaisir comme pensée. C’est ça la découverte de l’inconscient. Ça a été fait à une époque où rien n’était moins contestable que cette supériorité de la pensée et en particulier, il y avait quand même des gens qu’on appelait selon les registres, nobles descendants des grecs et des romains, civilisés, hommes arrivés au stade de leur pensée positive, enfin où on faisait un crédit que l’histoire nous a montré excessif, au progrès de l’esprit humain et au fait que dans certaines zones pour peu qu’on y ait été un peu aidé, qu’on vous ait tendu la main, on pouvait franchir une frontière et entrer dans le cercle des hommes dans le monde, qui pouvaient se dire éclairés. Évidemment le mérite de Freud est de s’apercevoir qu’il faut en juger autrement, ceci bien avant que l’histoire nous ait en effet rappelé à plus de modestie, en nous montrant ce que nous pouvons depuis telle et telle date toucher du doigt tous les jours, c’est qu’il n’y a en tout cas dans le champ humain défini comme celui des gens qui sont pourvus de pouvoirs singuliers de manier le langage, il n’y a à proprement parler aucune espèce d’aire privilégiée et que civilisés ou pas sont capables des mêmes entraînements collectifs, des mêmes fureurs, qu’ils sont toujours restés à un niveau qu’il n’y a nullement lieu de qualifier comme plus haut ou plus bas, comme affectif, passionnel ou prétendu intellectuel, ou développé comme on dit, mais ont tous à leur portée exactement les mêmes choix et susceptibles de se traduire dans le même succès et les mêmes aberrations. C’est que Freud, par le message qu’il porte, si réduit qu’il soit véhiculé grâce aux soins des gens plus ou moins infirmes qui en sont les représentants officiels ; c’est qu’assurément Freud ne discorde en rien avec tout ce qui nous est arrivé depuis son temps, de nature à nous inspirer sur cette perspective de progrès de la pensée de vues plus modestes.

Il ne discorde en rien, il reste là avec son message, peut-être d’autant plus fort, dans son incidence, qu’il reste encore à l’état fermé du plus énigmatique et que même si on réussit, grâce à un certain niveau de vulgarisation, une certaine flottabilité, il se trouve qu’il y a quelque chose justement à ce niveau où l’être humain est une pensée qui heureusement a ce secret avertissement au sein d’elle même qu’elle s’ignore que les gens sentent que dans ce message freudien même sous la forme où pour l’instant il vogue, transformé en pilules qu’il y a quelque chose de précieux, d’aliéné sans doute, mais dont nous savons qu’à cette aliénation nous sommes liés parce que c’est notre propre aliénation même, et que quiconque se donne la peine d’essayer de rejoindre le niveau où il porte, c’est sûr, la preuve est faite, ne serait-ce que par ce recueil de scories que sont mes propres Écrits, c’est sûr d’intéresser, d’intéresser singulièrement les gens les plus divers, les plus dispersés, les plus étrangement situés et pour tout dire, n’importe qui, ceci à l’étonnement de ceux qui veulent que la littérature soit toujours faite pour répondre à de certains besoins. Ils se demandent pourquoi mesÉcrits se sont vendus. Moi je suis gentil quand on vient me demander cela, je me mets à leur place, je leur dis : je suis comme vous, je ne sais pas. Et puis, après tout, je leur rappelle que ces Écritssont quand même uniquement quelques fils flotteurs, îlots, points de repère que j’ai mis de temps en temps pour les gens à qui j’enseignais. J’ai mis en réserve le comprimé, dans un certain coin pour qu’ils se souviennent que j’avais déjà dit ça à telle date ; le lendemain du jour où j’ai quitté le journaliste qui venait me demander pourquoi on lisait mes Écrits, mais après tout, les Écrits ça intéresse le journaliste qui me l’apprend, c’est certain. Si ça intéresse tellement de monde c’est peut-être à cause de ce que j’y dis, tout simplement. Évidemment il y a une certaine conception, celle que j’ai appelé la conception besoin, besoin concret bien sûr, c’est là le principe de toute publicité, au niveau besoin on s’étonne. Pourquoi est-ce qu’ils auraient besoin de ces Écrits qui sont paraît-il incompréhensibles ? Ils ont peut-être aussi besoin d’avoir un endroit où ils s’aperçoivent qu’on parle de ce qu’ils ne comprennent pas. Pourquoi pas. Enfin la question de mon enseignement, si elle est, qu’il faille faire valoir Freud, ça n’est évidemment pas au niveau de ce grand public comme on dit, puisque comme je viens de vous l’expliquer, quoi qu’on fasse, et je dirai ça veut dire : n’importe quoi qu’on fasse, à savoir même en laissant la charge des choses à cette corporation qui s’appelle les psychanalystes et dont je suis un des fleurons, ça va très bien avec ce que font les autres, les copains. Le grand public n’a pas besoin de moi pour lui faire valoir Freud puisque je viens de vous expliquer que quoiqu’on fasse, entendez-le comme vous voudrez, et même entendez-le comme je l’entends, Freud est bien là. Donc ce qui jusqu’ici constitue l’effort de mon enseignement n’est évidemment pas à mettre au registre de faire valoir Freud au niveau de la grande presse, mais à un tout autre. Et à la vérité cet enseignement bien sûr n’aurait pas lieu d’être, mais à la vérité je ne vois pas pourquoi je m’en serais moi-même imposé le souci ni l’effort s’il ne s’adressait pas aux psychanalystes. Car voilà, si nous parlons de ce que je vous donne dans sa formule la plus vaste, c’est à savoir que c’est au niveau d’une pensée qu’il me faut bien à partir de maintenant considérer comme existante au niveau le plus radical et conditionnant déjà au moins une part immense de ce que nous connaissons comme animal-humain. Qu’il faille reposer la question de ce que c’est que la pensée que ce n’est pas au niveau où on considère que son essence est d’être transparente à elle-même et de se savoir pensé que gîte la question, mais bien plutôt au niveau du fait que, en naissant tout être humain baigne dans quelque chose que nous appelons la pensée, mais dont un examen plus profond démontre avec évidence, et ceci dès les premiers travaux de Freud, c’est qu’il est tout à fait impossible de saisir ce dont il s’agit, sinon à s’appuyer sur son matériel, constitué par le langage dans tout son mystère. Je veux dire mystère au sens où rien n’est éclairci concernant son origine mais où au contraire, quelque chose est parfaitement discible concernant ses conditions, son appareil, comment c’est fait, au minimum, un langage. Telle est ce qu’on appelle à proprement parler sa structure. Nier que ce soit de là que Freud est parti, c’est nier l’évidence, c’est nier le témoignage que constitue pour nous ses grandes premières œuvres, celles qui s’appellent nommément la Traumdeutung, la Psychopathologie de la vie quotidienne et que nous ce que nous avons traduit par Le Mot d’Esprit, le Witz c’est nier que c’est uniquement et d’abord au niveau du fait que des phénomènes qui en apparence se présentent fondamentalement comme irrationnels, comme capricieux, comme bouchon, le rêve comme absurdité, le lapsus, son caractère dérisoire du Witz qui nous fait rigoler on ne sait pas pourquoi, c’est là que Freud d’abord désigne le champ de l’inconscient et que si à l’intérieur de cela, forcé d’aller vite, évidemment il nous dirige vers le champ spécialement intéressé par tous ces phénomènes, c’est à dire le champ de la sexualité, il n’en reste pas moins, que la structure, le matériel qui est en cause désigne, puisque justement tout ce qui se passe sans le moindre secours de ce que nous avons pris jusqu’alors pour la pensée c’est à dire quelque chose de saisissable comme conscient, comme capable de se saisir soi-même, c’est bien là d’où part Freud. Ce qu’introduit comme radical, comme bascule, qu’introduit comme champ qui pose des questions complètement nouvelles en particulier celle-ci, la première de toutes, qui est de savoir si la conscience elle-même est cette chose qui se prétend peut-être la plus impondérable des choses, mais assurément la plus autonome, l’inconscient n’est pas une simple conséquence, un détail et en plus un détail frappé de mirage, par rapport à ce qu’il en est des effets d’une certaine articulation radicale, celle que nous saisissons dans le langage, en tant que ce serait peut-être bien elle après tout, qui aurait engendré ce quelque chose qui est en question sous le nom de pensée. Autrement dit la pensée n’est pas quelque chose que nous concevons pointée comme une espèce de fleur, chose qui pointe au sommet dont (sic) ne sait quelle évolution, dont on voit mal au reste qui serait le facteur commun qui la destinerait cette évolution à produire cette fleur ou au contraire de quelque chose dont il s’agit pour nous, de réinterroger sérieusement quelle peut être l’origine et de voir qu’en tout cas tel que ça se présente à nous pour l’instant, ça n’est assurément pas sous la forme d’une fonction détachable, qualifiable à aucun degré de supérieure, mais au contraire une condition préalable, radicale à l’intérieur desquelles on fasse loger comme elles peuvent toute une série de fonctions en effet animales et ceci depuis les plus supérieures comme on dit, celles qui peuvent se situer au niveau du névraxe jusqu’aussi bien à celles qui se passent, on ne sait pas pourquoi on les appelle inférieures, au niveau des tripes et des boyaux. Ce qui importe en d’autres termes c’est de remettre en question tout cet étagement d’entités qui tentent à nous faire saisir les mécanismes organiques comme quelque chose de hiérarchisé, alors qu’en fait, c’est au contraire peut-être, au niveau d’un cert
ain discord radical cadre deux*, peut-être trois registres que je désigne comme le symbolique, l’imaginaire et le réel. Même leurs distances réciproques ne sont pas homogènes et les mettre sur une même liste a déjà quelque chose d’arbitraire ; qu’importe si ces registres au moins pour introduire la question, peuvent avoir quelque chose d’efficace. Quoiqu’il en soit, dès lors qu’il s’agit au niveau d’une certaine passion, souffrance, dès lors qu’il s’agit d’une pensée, dont nous ne pouvons saisir nulle part qui la pense comme étant une conscience, avoir une pensée qui nulle part ne se saisit elle-même, une pensée dont toujours peut se poser la question du qui la pense, ceci suffit, pour que quiconque s’introduit dans cette étrange dialectique, doive au moins pour lui, avoir renoncé à cette prévalence de la pensée en tant qu’elle se saisit elle-même. Je veux dire que le psychanalyste ne doit pas seulement avoir plus ou moins bien lu Freud en gardant par devers lui ces petites cases de l’univers psychologique, grâce à quoi il est bien d’avance clair que toi c’est toi et moi je suis moi, moi en tout cas bien entendu puisque je suis psychanalyste, je suis le gros malin chargé de te conduire dans les détours d’un sérail dont j’aurai depuis longtemps la familiarité ; que si le psychanalyste, je veux dire au niveau de sa pratique, n’est pas capable de se présentifier à tout instant comme étant, ce qui est en principe parfaitement à sa portée, à savoir quelle est sa dépendance à lui d’un certain nombre de choses qu’en principe, je répète, il a du toucher du doigt dans son expérience inaugurale, la dépendance d’un certain fantasme par exemple, et de considérer que ce n’est pas parce qu’on vient le trouver comme étant ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir, il sait, puisque justement ce sur quoi on le consulte c’est non pas sur ce qui est en marge d’un savoir quelconque, que ce soit celui du sujet ou que ce soit le savoir commun, que c’est justement sur le point qui se présente comme étant ce qui échappe au savoir, à savoir radicalement sur ce qui pour chacun est ce qu’il ne veut pas savoir. Pourquoi ne veut-il pas le savoir si ce n’est parce que c’est, parce que c’est là quelque chose qui le met en question comme sujet du savoir, ceci au niveau de l’être le plus simple et disons le moins informé. Que l’analyste ne croie pas pouvoir s’introduire dans une pareille question, à purement accepter ce qui lui a été déféré comme rôle dans cette forme du sujet supposé savoir, puisqu’il sait bien qu’il ne sait pas, que tout ce qu’il pourra forger comme savoir propre risque de ne pas se constituer autrement qu’il ne ferait d’une défense contre sa propre vérité. Tout ce qu’il construira comme psychologie de l’obsessionnel, tout ce qu’il incarnera dans telle ou telle tendance dite primitive, n’empêchera pas, qu’à mesure que plus loin se poussera cette relation qu’on appelle le transfert, il sera mis en question sur le mode fondamental qui est celui de la névrose en tant qu’il comporte le jeu glissant de la demande et du désir. Il ne sait pas, il ne sent pas, que rien ne saurait se déplacer quand il ne sent effectivement pas que c’est son désir que la demande hystérique intéresse ; que c’est sa demande que le désir de l’obsessionnel veut faire surgir à tout prix, ce qui selon la loi pour chacun règle leurs rapports avec leur partenaire, il ne suffit pas que cet appel il y réponde en démontrant à chacun de ses questionnants qu’il y a là telles formes déjà qui sont passées, reproduites, qu’il recule la question vers je ne sais quelle réitération toujours bien sûr rétroactive, assurément dimension essentielle à faire saisir au sujet, ce qu’il a laissé tomber de lui-même sous la forme d’un irréductible noyau. Mais sans échafaudage, tant de constructions compliquées destinées à rendre compte des résistances, des défenses, des opérations du sujet, de tel et tel gain plus ou moins désirable, peuvent ne représenter que superstructures au sens de constructions fictives destinées pour l’analyse à le séparer de ceci où en fin de compte il est traqué qui finit par représenter pour le sujet ce à quoi le progrès analytique doit enfin le faire renoncer : cet objet à la fois privilégié et objet-déchet à quoi il s’est lui même accolé et qui finit par mettre l’analyste dans une position si dramatique puisqu’il faut qu’il sache lui-même à la fin, éliminer de ce dialogue comme quelque chose qui en tombe et qui en tombe pour jamais. Cette discipline qui, contraire à celle qui compte sur je ne dirai pas le savant, car le savant de la science moderne c’est quelqu’un qui a un rapport singulier avec ce qu’on peut appeler socialement sa surface avec sa propre dignité qui est tellement loin de cette forme idéale, qui est au fond, qui constitue le statut de sa dignité, de celui qui sait et qui touche, de celui qui par la présence de sa seule autorité opère et guérit, que ce n’est pas au savant que je m’en remettrai mais chacun sait que ce qui est tellement nouveau, qui spécifie les formes les plus actuelles de la recherche scientifique ne sont pas, ne sont nullement identifiables aux types traditionnels de l’autorité savante. La voracité avec laquelle ceux qui entendent, ce je l’enseigne déjà depuis tant d’années se suent**, c’en est dérisoire, sur mes formules pour en faire <de petits articles>*** donc chacun en fin de compte ne pense rien d’autre que ceci, qu’ils se pareront de mes plumes, tout ceci bien sûr pour se donner les gants d’avoir fait un article qui tient debout. Rien n’est plus contraire à ce qu’il s’agirait d’obtenir d’eux à savoir justement à conquérir la juste situation de dépouillement, de démunissement dirai-je qui doit constituer celle de l’analyste en tant qu’il est un homme entre d’autres qui doit savoir qu’il n’est ni savoir ni conscience, mais dépendant aussi bien du désir de l’Autre que de sa parole. Tant qu’il n’y aura pas d’analyste qui m’aient assez bien entendu pour arriver à ce point, bien sûr il n’y aura pas non plus c’est que cela engendrerait aussitôt à savoir ces pas essentiels où nous en sommes encore à attendre dans l’analyse et qui redoublant les pas de Freud la ferait de nouveau avancer.

 


* Nous reproduisons textuellement la transcription proposée, manifestement peu compréhensible.

**. Proposition de lecture : […] ce que j’enseigne depuis tant d’années et suent […]

***. mots difficilement lisibles : de petite artoulets.

Interview donnée à François Wahl à propos de la parution des Écrits » (3 p.) 1967-02-08 :

« Interview donnée par Jacques Lacan à François Wahl à propos de la parution des Écrits », radiodiffusée le 8 février 1967 et publiée par Le Bulletin de l’Association Freudienne n° 3 page 6 et 7 en mai 1983.

(6)JACQUES LACAN – Je n’ai publié ce recueil de mes Écrits que pour rendre maniable un certain procès constructif à ceux-là qu’il intéresse. Il ne s’adresse pas aux philosophes, quoique écrit en un langage qui est de tout un chacun qui a une formation classique. Chacun de ces Écrits est fait pour les praticiens de la plus difficile des pratiques, laquelle exige une discipline de la pensée encore fort mal réalisée, qu’est la psychanalyse.

 

FRANÇOIS WAHL – Que le livre s’adresse seulement aux psychanalystes, qu’il s’adresse à eux, c’est certain. Qu’il s’adresse seulement à eux, on y reviendra peut-être tout à l’heure. Il y a donc ce premier temps de votre apport qui est la dénonciation de la captation par l’imaginaire. On peut le grouper autour de ce texte en un certain sens historique qu’est le rapport de Rome de 1953, sauf erreur, et puis il y a des textes comme la fameuse analyse sur la Lettre volée ; on peut grouper autour de cela un second type d’études par lesquelles la psychanalyse s’est greffée sur le mouvement que l’on dit structuraliste. Il s’agit ici de tout ce qui est au départ dans le fait que l’analyse est thérapie par le discours, par le langage et de tout ce qui définit l’inconscient, dans votre enseignement, par le discours de l’Autre. C’est donc du thème de l’Autre qu’il s’agit ici.

 

JACQUES LACAN – Le discours de l’Autre est un thème de mon enseignement. Il faut écrire ici l’Autre avec un grand A, car ainsi se distingue un ordre d’altérité de ce que communément on appelle, en tant qu’existence qui s’impose plus ou moins à notre reconnaissance ou à notre assentiment/ressentiment, disons le semblable, semblable réel si tant est qu’il faille le distinguer de l’image de tout-à-l’heure. L’Autre est la scène de la parole en tant qu’elle se pose toujours en position tierce entre deux sujets, ceci seulement afin d’introduire la dimension de la vérité, laquelle est rendue en quelque sorte sensible sous le signe inversé du mensonge. Mais ceci n’est qu’approche. Si j’invoque cet Autre, c’est pour y fonder la formule que le discours (de l’homme) est le discours de l’Autre. Qu’est-ce à dire ? Cet Autre n’est pas un être, justement. Il s’agit là de situer la place possible et de sa nature inaccessible de l’inconscient car l’inconscient est un discours à sa manière, bien sûr, et parfaitement reconnaissable à sa structure qui est celle-même du langage ; et nous voici dans la linguistique. Seule cette discipline – qui heureusement est une science si bien établie en ses principes qu’on a pu la qualifier dans le champ dit humain de science-pilote – fournit des concepts appropriés à rendre compte fort proprement des mécanismes de l’inconscient. Ceci peut surprendre du dehors. Sachons seulement un trait qui le confirme. La linguistique, au sens moderne, n’était pas constituée au temps de Freud ; ce que Freud décrit pourtant s’articule de façon parfaitement lisible comme mécanismes linguistiques. C’est fort joli, n’est-il pas vrai ? Pour faire entendre ceci, qui est banal, il faut combattre de grands préjugés, mais on peut les ramener à un préjugé simple : confondre l’inconscient avec l’instinct. L’instinct de mort : voir toute une école se battre avec ces registres dérisoires, au reste même pas maniables sous cette rubrique, de sorte que pour une part de ses tenants, elle en rejette la moitié, nommément l’instinct de mort, et que du même coup les autres deviennent ainsi tautologiques (…), leur fonction est parfaitement désuète sur le plan biologique.

Freud n’a jamais parlé d’instinct mais de quelque chose dont le terme est en somme parfaitement intraduisible, il s’agit du trieb, qu’on traduit par « pulsion » mais, à la vérité, on le traduit surtout mentalement par instinct avec pour résultat la confusion la plus parfaite. Comment au reste ici ne pas rappeler qu’il faut bien concevoir (…) comme quelque chose qui rende compte de ce fait que la théorie de l’inconscient ait été dans la découverte de Freud liée dès son surgissement même à ce qu’on appelle le complexe d’Œdipe. Voilà qui nous tourne vers l’Autre, mais le grand Autre, apparemment dans une incarnation qui le personnifie, celle du père archaïque en tant que dans son meurtre a surgi mystérieusement le pacte de la loi primordiale. Ce mythe fondé reste bien obscur si nous ne pouvons articuler correctement la structure. Vous voyez se répéter ce mot de structure. C’est un mot qui, encore que l’actualité s’en empare pour y impliquer des théoriciens dont moi-même, qui sont sans doute fort conscients de ce qu’il implique pour eux-mêmes, prend fâcheusement la pente qui en englobe d’autres sous une accolade beaucoup plus confuse.

 

FRANÇOIS WAHL – Est-ce que d’autres que les analystes ne sont pas plus que vous ne le dites concernés par ces Écrits et concernés entre autre par le fait que, en décrivant ici une structure à travers l’écoute de l’inconscient, c’est la structure du sujet, de ce que traditionnellement on entend par sujet que vous décrivez et nommément en mettant (7)en question la simplicité et la centration de ce sujet ?

 

JACQUES LACAN – La structure du sujet, voilà précisément le point auquel tout structuraliste n’est pas comme à quelque chose dans le discours intéressé. Et pourtant c’est une question qui se pose à tout le monde, dans tous les champs, à condition qu’il s’agisse de formuler ces champs de façon scientifique. Elle équivaut à la question : qu’est-ce que l’unité pensante ? Puisque le sujet c’est ça que cela veut dire, du moins tout le monde y croit. Si l’inconscient existe, il faut réviser cela mais jusqu’à la racine. Il n’y a pas d’unité dans le sujet. Cela ne veut pas dire pour cela que l’on en revienne au dédoublement de la personnalité, de romantique autant que fâcheuse mémoire. Pas d’unité ne veut pas dire qu’il y en a deux, ce qui est seulement redoubler l’impasse, impasse que nous propose l’inconscient. Il y a des gens qui se feraient volontiers à l’idée d’installer en un quelque part qu’ils tiennent pour le psychisme toute une petite population d’unités. Non, l’inconscient n’est pas le mauvais moi, comme disait quelqu’un qui n’était pas précisément une lumière et que j’ai dû durant un temps, assidûment pratiquer. Le problème est un tout petit peu plus compliqué. Il est lié à la structure de la répétition dans laquelle quiconque pense sur le mode du dernier échantillon que je viens d’en donner est voué à d’irrémédiables pataquès, besoin de répétition ou répétition du besoin par exemple. La répétition, ce phénomène fondamental de l’inconscient, si fondamental qu’il en est peut-être le plus fondamental, est ramené au retour de la colique du matin et par exemple qu’il faille recourir dans ce déduit aux plus récentes acquisitions de la logique, ce qui est de nature à nous montrer que cette logique n’est pas du tout une science retardataire, ce qui est fort heureux, qu’elle s’avère être elle-même une science fondamentale. Il faut dire que les irrégularités de son développement dans l’histoire, solidaires des aveuglements qui se manifestent encore dans notre temps dans l’appréciation des temps positifs de ce développement, manifestent bien qu’il y a là un domaine plus résistant. Toute espèce de (…) manifeste que pour n’être pas du tout référable à ce fourre-tout qu’on appelle l’affectif ramène la question de ce qu’il en est vraiment de la résistance et que c’est dans la structure, c’est-à-dire dans quelque chose qui a l’avantage d’être analysable, qu’il faut peut-être en trouver la racine.

Bien entendu n’est mise en cause que la prétention théoricienne qui certes prend toute son incidence quand il s’agit de former des analystes. Ceci laisse de côté, que le public se rassure, le thérapeute. L’équilibre se maintient de la seule forme dont le champ s’ordonne dans la pratique qui, elle, de toute façon, ne connaît que la parole assez autonome, somme toute, de la pensée du praticien. Son tact et son sens clinique et aussi bien les buts heureusement limités qu’il s’agit de remplir (soulagement d’une situation pathogène par exemple ou résolution locale d’un symptôme). La question posée au niveau où nous la posons intéresse pourtant la transmission et surtout le progrès de cette pratique, mais on le sent, pas seulement elle ; elle intéresse, dirons-nous, non pas tant le philosophe, au sens où la philosophie s’isole au titre d’un enseignement autonome, elle intéresse le philosophe au sens où celui-ci est présent en tout un chacun pour qui une pratique précise soulève des problèmes radicaux. Que les solutions que nous apportons à ces problèmes, les nôtres, reçoivent au niveau d’autres disciplines de singulières applications, nous avons été amenés à publier ce volume, destiné surtout à écarter les malentendus qui s’engendrent d’une diffusion orale dont nous nous sommes trouvés le premier surpris.

La « Conférence à la faculté de Médecine de Strasbourg » est un document polycopié dont l’origine n’est pas précisée. Le texte, peu déchiffrable à certains endroits, a été reproduit avec quelques hypothèses de lecture, chaque fois mentionnée.

Je ne peux pas dire que ma situation soit bien difficile. Elle est extraordinairement facile au contraire. La façon même dont je viens d’être présenté indique que de toute façon j’aurai parlé à titre de Lacan, donc vous aurez entendu Lacan.

Le genre conférence n’est pas le mien. Ce n’est pas le mien parce que ce que je fais tous les huit jours depuis quinze ans, quelque chose qui n’est pas une conférence, qu’on a appelé un séminaire au temps de l’enthousiasme, c’est un cours, un séminaire quand même, ça a gardé le nom.

Je dois dire que ce n’est pas moi qui en témoignerait, je pense qu’il y en a quelques uns qui sont là dès le début en se relayant parce que quand même ils se sont relayés un peu (mais il y en a qui sont là dès le début) : il n’y a pas un seul de ces cours qui se soit répété. Je veux dire qu’à un moment au cours des circonstances je me suis cru en devoir, pour le petit nombre de ceux qui étaient autour de moi, de leur expliquer quelque chose, quelque chose qui est ce qui va être en question maintenant. Et que ce quelque chose mon Dieu ait une étendue suffisante pour que je n’ai pas encore fini de leur expliquer. C’est étrange. C’est peut-être aussi que le développement même de ce que j’avais à expliquer, m’a posé des problèmes et a ouvert de nouvelles questions. C’est peut-être, ce n’est pas sûr. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, je ne peux aucunement prétendre, fusse par allusion pour ceux qui savent de quoi je parle, qui savent même un peu plus ou moins de ce que j’en ai dit, fusse par allusion en évoquer même les principaux détours.

Pour les autres qui sont ici, dont je suppose qu’ils forment une part de cette assemblée, ils n’en savent rien ou peu de chose. Il n’est bien sûr pas question, si c’est vrai ce que je viens de dire que je ne me suis jamais répété, que je leur en donne même une idée. À la vérité le genre conférence suppose ce postulat qui est au principe même du nom d’université : il y a un univers, un univers du discours s’entend. C’est à dire que le discours aurait réussi, pour des siècles, à constituer un ordre suffisamment établi pour que tout soit réparti en cases, secteurs, secteurs qu’il n’y aurait qu’à bien étudier séparément et sur lesquels chacun n’aurait à apporter que sa petite pierre dans une mosaïque dont les cadres seraient déjà suffisamment établis : on aurait déjà suffisamment travaillé pour ça.

L’idée que les acquis qui se sont constitués au cours de l’histoire avec l’étagement des siècles, seraient des acquis qui s’additionnent et qui du même coup peuvent se rassembler pour faire cette université, université des Lettres, Universitas Litterarum, c’est au principe de l’organisation de l’enseignement qui porte ce nom, cette idée est contredite par le plus simple examen de l’histoire. Et puis mon Dieu, par cette histoire je vous en prie, n’entendez pas ce qu’on vous enseigne sous le nom d’histoire de la philosophie par exemple, ou quoi que ce soit d’autre, qui est une sorte de replâtrage qui est fait pour vous donner l’illusion que ces diverses couches, que ces diverses étapes de la pensée s’engendrent l’une l’autre. Le moindre examen prouve qu’il n’en est rien et qu’au contraire tout a procédé par cassure, par une succession d’essais, d’ouvertures qui à chaque fois a donné l’illusion qu’on pouvait embrayer sur une totalité. Le résultat est qu’il suffit bien entendu d’aller dans n’importe quelle boutique, je veux dire de libraire, de libraire d’antiquités, piquer n’importe quel bouquin du temps de la Renaissance : ouvrez-le, lisez-le vraiment, vous vous apercevrez que les trois-quarts des choses qui les préoccupaient et qui paraissaient pour eux essentiel, vous n’en trouvez même plus le fil conducteur et bien sûr, ce qui peut vous paraître à vous évidence a été engendré à une certaine époque qui n’est pas très exactement bien sûr il y a 20 ans, 50 ans ou 30 ans, mais qui ne remonte pas plus haut que Descartes. C’est qu’à partir de Monsieur Descartes il est arrivé certaines choses quand même notables en particulier l’inauguration de quelque chose qui s’appelle notre science à nous, une science qui se distingue quand même au moins apparemment très certainement pour nous par une efficace, une efficace assez prenante pour intervenir jusqu’au plus quotidien de la vie de chacun. Mais à la vérité c’est peut-être ce qui la distingue des savoirs précédents, qui se sont toujours exercés d’une façon plus ésotérique, je veux dire qui était le privilège, privilège qu’on dit, privilège qu’on croit d’un petit nombre.

Pour nous, nous baignons dedans, dans les résultats de cette science. Je veux dire que la moindre des choses qui sont ici et jusqu’aux petits sièges bizarres sur lesquels vous êtes assis, en sont vraiment la conséquence. Auparavant on faisait des sièges avec quatre pattes comme de solides animaux, enfin il fallait que cela ressemble à des animaux. Maintenant ça prend un petit aspect mécanique. Vous vous n’y êtes pas encore faits bien sûr. Les sièges anciens vous manquent.

Alors moi, je fais un enseignement pour quelque chose qui est né dans ce moment de l’histoire et des siècles où on était déjà jusqu’au cou avant même qu’on puisse le dire comme je viens de le dire, dans le contexte de la science qui s’appelle la psychanalyse. C’est comme ça que j’ai été entraîné à me mettre dans une position d’enseignement bien particulière. Une position d’enseignement qui sur un certain point, sur un certain terrain va repartir comme si rien n’avait été fait. Car la psychanalyse ça veut dire ça. C’est que dans un certain champ classique qui avait été appelé jusque là psychologie et qu’on peut expliquer bien sûr par toutes ces conditions historiques qui avaient précédé, rien n’avait été fait. Je veux dire si on avait fait une sorte de construction très élégante et bien sûr qui peut servir étant admis à la base un certain nombre de postulats qu’il faut d’ailleurs toujours qu’elle reconstruise rétroactivement : somme toute si ces postulats sont admis, tout va bien, mais si quelque chose est mis en question d’une façon radicale, rien ne va plus. C’est à ça, non pas que mon enseignement sert, c’est à ça qu’il est asservi, c’est à ça qu’il est au service : c’est à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, qui s’appelle Freud. Ça arrive qu’il arrive des choses qui portent un nom. À soi tout seul c’est un problème. C’est un problème qui n’est aucunement résoluble à l’aide de simples notions de ce qu’on appelle les influences, les emprunts, la matière. Bien sûr dans beaucoup de cas çà peut servir, quelles sont les sources. Ça sert justement sur le plan littéraire, sur le plan et dans la perspective dite université de Lettres. Ça ne résout d’ailleurs absolument rien, dès que quelque chose qui existe un peu, par exemple un grand poète : une pure folie de vouloir aborder le problème au nom des sources. Dans ce qui s’appelle l’enseignement courant, autrement dit ce que j’ai appelé tout à l’heure le genre conférence, ça peut aussi servir le point de vue source. Seulement il est clair avec ce que je vous ai dit d’abord que de temps en temps il y a des cassures à savoir qu’il y a des gens qui en effet ont su emprunter des petites choses par ci par là pour nourrir leur discours, n’est que l’essence de ce discours qui part d’un point de rupture. Si mon enseignement sert et déclare au service de ceci faire valoir Freud, dans ce cas qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire précisément que ce qui m’intéresse ça n’est pas de réduire Freud à ses sources. Au contraire je montrerai la fonction qu’il a eu comme cassure ; parce que bien entendu pour le faire rentrer dans le rang, le remettre à sa place dans la psychologie générale, il y en a d’autres qui s’y emploient, moyennant quoi, ils négligent la seule chose qui est intéressante ; c’est à savoir pourquoi Freud est un nom, autour de quoi s’accroche cette chose si singulière qui fait la place de ce nom dans la conscience de notre époque ; pourquoi après tout, Freud, apparemment, n’a pas encore eu quelques unes des conséquences cataclysmiques qu’a eu le nom de Marx ; pourquoi est-ce qu’il a un prestige du même ordre, pourquoi diable ; pourquoi est-ce qu’il y a tout un champ non seulement où on ne peut faire que de l’évoquer, mais où, qu’on adhère ou pas à ce quelque chose qu’il a dit et qui serait son message, je dirais même sans qu’on puisse dire à proprement parler, à part une sorte de mythologie qui circule, ce que ça veut dire, qu’il ait cette valeur, ce point nodal ; comment ça se fait que ce nom soit là si présent à nos consciences. Que je m’attache ainsi à faire valoir Freud, ceci est une toute autre affaire que ce que j’appellerai des victoires de penseurs. Bien sûr ce n’est pas sans rapport avec la pensée, mais en quelque sorte c’est quelque chose qui nous éclaire sur ce qu’il peut y avoir déjà de surprenant, dans cette incidence sur notre histoire à tous, des effets de la pensée. On pourrait croire que puisque ce sont des médecins qui pour l’instant portent le faix du message de Freud, on puisse dire qu’après tout ce n’est pas lui le principal ; quel est le principal, ce sont les choses concrètes auxquelles ils ont affaire, je dis, concrètes au sens que ce mot a comme résonance, choses comme ça est fait, un morceau, un bloc, quelque chose qui tient, enfin quoi, chacun sait, des malades, on dit qu’ils ont simplement des choses à traiter, quelque chose qui résiste.

Freud nous a appris que parmi ces malades il y a des malades de la pensée. Seulement il faut faire attention que c’est une fonction qui est ainsi désignée, qu’on est malade de la pensée au sens où l’on dit qu’on travaille du chapeau. À savoir que ça se passe au niveau de la pensée, est-ce que c’est ça ce que ça veut dire ? C’est ce qu’on disait jusqu’à lui, en somme. C’est bien là tout le problème : psychopathologie mentale. Il y a des étages dans l’organisme, l’étage supérieur là, au niveau des commandes. Il doit y avoir quelque part un type ici, dans une petite salle d’où il peut éteindre tout ce qui est là haut dans le plafond. C’est comme cela qu’on s’imagine la pensée au niveau d’un certain point de vue, à la vérité sommaire, c’est qu’il y a quelque part quelque chose de directeur. Et que si c’est à ce niveau là que cela se détraque on aura des troubles de la pensée. Évidemment si l’on éteint tout cela engendrerait une certaine perturbation mais enfin nous n’en serons pas moins tous bien vivants, nous nous dirigerons à tâtons vers une porte et on remettra ça. C’était ça. C’est ça la conception classique du malade de la pensée. Le mot malade de la pensée peut-être pris dans un autre registre. Nous pourrions dire des animaux malades de la pensée, comme on dit des animaux malades de la peste. C’est une autre acception. Je ne vais pas jusqu’à dire que la pensée en soi est une maladie. Le bacille de la peste en lui-même n’est pas une maladie non plus. Il l’engendre. Il l’engendre pour les animaux qui ne sont pas faits pour le supporter, le bacille. C’est peut-être ça dont il s’agit. Penser n’est pas en soi une maladie, mais il y en a qu’elle peut rendre malade. Quoiqu’il en soit, c’est quelque chose qui est assez proche de ça que Freud découvre, découvre d’abord. Au niveau de la maladie, il y a de la pensée qui circule et même de la pensée de tout le monde : notre pain et notre vin, la pensée que nous partageons peu, de celle dont on pourrait, changeant une formule, dire : pensez-vous les uns les autres. C’est de celle-là qu’il s’agit : c’est à s’introduire dans ceci que c’est à penser les uns les autres que nous sommes, qu’il y a des phénomènes qui se produisent, qui tiennent étroitement à ce pensez-vous les uns les autres et qui constituent un certain champ de maladie.

Les névroses : voilà avec quoi Freud s’introduit ; c’est à savoir que loin que le processus de la pensée soit une fonction autonome, ou plus exactement qui ne se situe, se constitue que du dégagement de son autonomie, de cette échelle, pyramide humaine, grimpage sur les épaules les uns des autres qui ont permis au cours des siècles dans une tradition qui s’est elle même appelée, mais pourquoi pas philosophique, qui ont permis de dégager des conditions d’un pur exercice de la pensée, quelque chose d’essentiel à isoler pour que de là, elle reprenne une prise au sens inverse sur tout ce dont elle a dû d’abord se préserver pour garantir son juste exercice. Bref, quelque chose qui assurément n’est pas rien, puisqu’il se trouve en apparence que c’est de là qu’à la fin s’est engendré ce qui est notre privilège, une physique correcte, se trouve qu’il nous est représenté de ce travail de culture, d’isolation, pointant vers une certaine efficace, laisse complètement de côté ce qu’il en est des rapports de l’animal humain à la pensée parce qu’il y est intéressé depuis l’origine et qu’à la vérité, il n’est pas sûr, il semble même certain que ces activités, que ces fonctions voire au niveau le plus élémentaires, le plus physiologique au sens où ce mot désigne les fonctions les plus familières sont déjà intéressés à titre de maintien, à titre de chose qui est roulée, déplacée, qui sert déjà à des fonctions de pensée. Bref, que loin qu’il en soit comme tout ce que le travail des philosophes nous a donné à le supposer, que c’est dans ce dernier critère un acte transparent à lui-même, une pensée qui sait penser que soit l’essence de la pensée ; que tout au contraire tout, tout ce dans quoi nous avons cru devoir nous purifier, nous dégager pour isoler ce processus de la pensée, à savoir nos passions, nos désirs, nos angoisses, voire nos coliques, nos peurs, nos folies, tout cela nous paraissait en nous témoin de la seule intrusion de ce qu’un Descartes appelle le corps, car à la pointe de cette purification de la pensée il y a que la pensée nous ne pouvons saisir par aucun point qu’elle soit sécable : tout vient du trouble apporté par des passions… ?… des organes : tel est le point où on en arrive au terme d’une tradition philosophique. Au contraire Freud nous faisant retourner en arrière, nous dit que c’est au niveau de nos rapports, rapports à la pensée qu’il faut chercher le retord (sic) de toute une part, singulièrement accrue semble-t-il dans notre contexte ; de civilisation de gouverner par la prévalence, la croissance de la pensée en quelque sorte incarnée dans des brain-trusts, comme on dit, de la pensée, est là depuis toujours et pour nous sensible encore, dans ce qui nous paraît le plus caduque, le plus déchet, le plus inassimilable au niveau de certaines défaillances qui, en apparence, ne paraissent rien devoir qu’à la fonction du déficit. En d’autre termes çà pense à un niveau où ça ne se saisit pas du tout soi-même comme pensée. Bien plus encore, ça pense et ça pensant à ce niveau ou ça ne se saisit pas soi-même, ça va plus loin. Justement, c’est ainsi parce que ça ne veut à aucun prix se saisir ; que ça préfère incontestablement se dessaisir de soi-même encore que ce soit pensé. Et bien plus encore, ça ne reçoit pas du tout volontiers les observations qui pourraient, du dehors, l’inciter, ce qui pense, à se ressaisir comme pensée. C’est ça la découverte de l’inconscient. Ça a été fait à une époque où rien n’était moins contestable que cette supériorité de la pensée et en particulier, il y avait quand même des gens qu’on appelait selon les registres, nobles descendants des grecs et des romains, civilisés, hommes arrivés au stade de leur pensée positive, enfin où on faisait un crédit que l’histoire nous a montré excessif, au progrès de l’esprit humain et au fait que dans certaines zones pour peu qu’on y ait été un peu aidé, qu’on vous ait tendu la main, on pouvait franchir une frontière et entrer dans le cercle des hommes dans le monde, qui pouvaient se dire éclairés. Évidemment le mérite de Freud est de s’apercevoir qu’il faut en juger autrement, ceci bien avant que l’histoire nous ait en effet rappelé à plus de modestie, en nous montrant ce que nous pouvons depuis telle et telle date toucher du doigt tous les jours, c’est qu’il n’y a en tout cas dans le champ humain défini comme celui des gens qui sont pourvus de pouvoirs singuliers de manier le langage, il n’y a à proprement parler aucune espèce d’aire privilégiée et que civilisés ou pas sont capables des mêmes entraînements collectifs, des mêmes fureurs, qu’ils sont toujours restés à un niveau qu’il n’y a nullement lieu de qualifier comme plus haut ou plus bas, comme affectif, passionnel ou prétendu intellectuel, ou développé comme on dit, mais ont tous à leur portée exactement les mêmes choix et susceptibles de se traduire dans le même succès et les mêmes aberrations. C’est que Freud, par le message qu’il porte, si réduit qu’il soit véhiculé grâce aux soins des gens plus ou moins infirmes qui en sont les représentants officiels ; c’est qu’assurément Freud ne discorde en rien avec tout ce qui nous est arrivé depuis son temps, de nature à nous inspirer sur cette perspective de progrès de la pensée de vues plus modestes.

Il ne discorde en rien, il reste là avec son message, peut-être d’autant plus fort, dans son incidence, qu’il reste encore à l’état fermé du plus énigmatique et que même si on réussit, grâce à un certain niveau de vulgarisation, une certaine flottabilité, il se trouve qu’il y a quelque chose justement à ce niveau où l’être humain est une pensée qui heureusement a ce secret avertissement au sein d’elle même qu’elle s’ignore que les gens sentent que dans ce message freudien même sous la forme où pour l’instant il vogue, transformé en pilules qu’il y a quelque chose de précieux, d’aliéné sans doute, mais dont nous savons qu’à cette aliénation nous sommes liés parce que c’est notre propre aliénation même, et que quiconque se donne la peine d’essayer de rejoindre le niveau où il porte, c’est sûr, la preuve est faite, ne serait-ce que par ce recueil de scories que sont mes propres Écrits, c’est sûr d’intéresser, d’intéresser singulièrement les gens les plus divers, les plus dispersés, les plus étrangement situés et pour tout dire, n’importe qui, ceci à l’étonnement de ceux qui veulent que la littérature soit toujours faite pour répondre à de certains besoins. Ils se demandent pourquoi mesÉcrits se sont vendus. Moi je suis gentil quand on vient me demander cela, je me mets à leur place, je leur dis : je suis comme vous, je ne sais pas. Et puis, après tout, je leur rappelle que ces Écritssont quand même uniquement quelques fils flotteurs, îlots, points de repère que j’ai mis de temps en temps pour les gens à qui j’enseignais. J’ai mis en réserve le comprimé, dans un certain coin pour qu’ils se souviennent que j’avais déjà dit ça à telle date ; le lendemain du jour où j’ai quitté le journaliste qui venait me demander pourquoi on lisait mes Écrits, mais après tout, les Écrits ça intéresse le journaliste qui me l’apprend, c’est certain. Si ça intéresse tellement de monde c’est peut-être à cause de ce que j’y dis, tout simplement. Évidemment il y a une certaine conception, celle que j’ai appelé la conception besoin, besoin concret bien sûr, c’est là le principe de toute publicité, au niveau besoin on s’étonne. Pourquoi est-ce qu’ils auraient besoin de ces Écrits qui sont paraît-il incompréhensibles ? Ils ont peut-être aussi besoin d’avoir un endroit où ils s’aperçoivent qu’on parle de ce qu’ils ne comprennent pas. Pourquoi pas. Enfin la question de mon enseignement, si elle est, qu’il faille faire valoir Freud, ça n’est évidemment pas au niveau de ce grand public comme on dit, puisque comme je viens de vous l’expliquer, quoi qu’on fasse, et je dirai ça veut dire : n’importe quoi qu’on fasse, à savoir même en laissant la charge des choses à cette corporation qui s’appelle les psychanalystes et dont je suis un des fleurons, ça va très bien avec ce que font les autres, les copains. Le grand public n’a pas besoin de moi pour lui faire valoir Freud puisque je viens de vous expliquer que quoiqu’on fasse, entendez-le comme vous voudrez, et même entendez-le comme je l’entends, Freud est bien là. Donc ce qui jusqu’ici constitue l’effort de mon enseignement n’est évidemment pas à mettre au registre de faire valoir Freud au niveau de la grande presse, mais à un tout autre. Et à la vérité cet enseignement bien sûr n’aurait pas lieu d’être, mais à la vérité je ne vois pas pourquoi je m’en serais moi-même imposé le souci ni l’effort s’il ne s’adressait pas aux psychanalystes. Car voilà, si nous parlons de ce que je vous donne dans sa formule la plus vaste, c’est à savoir que c’est au niveau d’une pensée qu’il me faut bien à partir de maintenant considérer comme existante au niveau le plus radical et conditionnant déjà au moins une part immense de ce que nous connaissons comme animal-humain. Qu’il faille reposer la question de ce que c’est que la pensée que ce n’est pas au niveau où on considère que son essence est d’être transparente à elle-même et de se savoir pensé que gîte la question, mais bien plutôt au niveau du fait que, en naissant tout être humain baigne dans quelque chose que nous appelons la pensée, mais dont un examen plus profond démontre avec évidence, et ceci dès les premiers travaux de Freud, c’est qu’il est tout à fait impossible de saisir ce dont il s’agit, sinon à s’appuyer sur son matériel, constitué par le langage dans tout son mystère. Je veux dire mystère au sens où rien n’est éclairci concernant son origine mais où au contraire, quelque chose est parfaitement discible concernant ses conditions, son appareil, comment c’est fait, au minimum, un langage. Telle est ce qu’on appelle à proprement parler sa structure. Nier que ce soit de là que Freud est parti, c’est nier l’évidence, c’est nier le témoignage que constitue pour nous ses grandes premières œuvres, celles qui s’appellent nommément la Traumdeutung, la Psychopathologie de la vie quotidienne et que nous ce que nous avons traduit par Le Mot d’Esprit, le Witz c’est nier que c’est uniquement et d’abord au niveau du fait que des phénomènes qui en apparence se présentent fondamentalement comme irrationnels, comme capricieux, comme bouchon, le rêve comme absurdité, le lapsus, son caractère dérisoire du Witz qui nous fait rigoler on ne sait pas pourquoi, c’est là que Freud d’abord désigne le champ de l’inconscient et que si à l’intérieur de cela, forcé d’aller vite, évidemment il nous dirige vers le champ spécialement intéressé par tous ces phénomènes, c’est à dire le champ de la sexualité, il n’en reste pas moins, que la structure, le matériel qui est en cause désigne, puisque justement tout ce qui se passe sans le moindre secours de ce que nous avons pris jusqu’alors pour la pensée c’est à dire quelque chose de saisissable comme conscient, comme capable de se saisir soi-même, c’est bien là d’où part Freud. Ce qu’introduit comme radical, comme bascule, qu’introduit comme champ qui pose des questions complètement nouvelles en particulier celle-ci, la première de toutes, qui est de savoir si la conscience elle-même est cette chose qui se prétend peut-être la plus impondérable des choses, mais assurément la plus autonome, l’inconscient n’est pas une simple conséquence, un détail et en plus un détail frappé de mirage, par rapport à ce qu’il en est des effets d’une certaine articulation radicale, celle que nous saisissons dans le langage, en tant que ce serait peut-être bien elle après tout, qui aurait engendré ce quelque chose qui est en question sous le nom de pensée. Autrement dit la pensée n’est pas quelque chose que nous concevons pointée comme une espèce de fleur, chose qui pointe au sommet dont (sic) ne sait quelle évolution, dont on voit mal au reste qui serait le facteur commun qui la destinerait cette évolution à produire cette fleur ou au contraire de quelque chose dont il s’agit pour nous, de réinterroger sérieusement quelle peut être l’origine et de voir qu’en tout cas tel que ça se présente à nous pour l’instant, ça n’est assurément pas sous la forme d’une fonction détachable, qualifiable à aucun degré de supérieure, mais au contraire une condition préalable, radicale à l’intérieur desquelles on fasse loger comme elles peuvent toute une série de fonctions en effet animales et ceci depuis les plus supérieures comme on dit, celles qui peuvent se situer au niveau du névraxe jusqu’aussi bien à celles qui se passent, on ne sait pas pourquoi on les appelle inférieures, au niveau des tripes et des boyaux. Ce qui importe en d’autres termes c’est de remettre en question tout cet étagement d’entités qui tentent à nous faire saisir les mécanismes organiques comme quelque chose de hiérarchisé, alors qu’en fait, c’est au contraire peut-être, au niveau d’un certain dis
cord radical cadre deux*, peut-être trois registres que je désigne comme le symbolique, l’imaginaire et le réel. Même leurs distances réciproques ne sont pas homogènes et les mettre sur une même liste a déjà quelque chose d’arbitraire ; qu’importe si ces registres au moins pour introduire la question, peuvent avoir quelque chose d’efficace. Quoiqu’il en soit, dès lors qu’il s’agit au niveau d’une certaine passion, souffrance, dès lors qu’il s’agit d’une pensée, dont nous ne pouvons saisir nulle part qui la pense comme étant une conscience, avoir une pensée qui nulle part ne se saisit elle-même, une pensée dont toujours peut se poser la question du qui la pense, ceci suffit, pour que quiconque s’introduit dans cette étrange dialectique, doive au moins pour lui, avoir renoncé à cette prévalence de la pensée en tant qu’elle se saisit elle-même. Je veux dire que le psychanalyste ne doit pas seulement avoir plus ou moins bien lu Freud en gardant par devers lui ces petites cases de l’univers psychologique, grâce à quoi il est bien d’avance clair que toi c’est toi et moi je suis moi, moi en tout cas bien entendu puisque je suis psychanalyste, je suis le gros malin chargé de te conduire dans les détours d’un sérail dont j’aurai depuis longtemps la familiarité ; que si le psychanalyste, je veux dire au niveau de sa pratique, n’est pas capable de se présentifier à tout instant comme étant, ce qui est en principe parfaitement à sa portée, à savoir quelle est sa dépendance à lui d’un certain nombre de choses qu’en principe, je répète, il a du toucher du doigt dans son expérience inaugurale, la dépendance d’un certain fantasme par exemple, et de considérer que ce n’est pas parce qu’on vient le trouver comme étant ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir, il sait, puisque justement ce sur quoi on le consulte c’est non pas sur ce qui est en marge d’un savoir quelconque, que ce soit celui du sujet ou que ce soit le savoir commun, que c’est justement sur le point qui se présente comme étant ce qui échappe au savoir, à savoir radicalement sur ce qui pour chacun est ce qu’il ne veut pas savoir. Pourquoi ne veut-il pas le savoir si ce n’est parce que c’est, parce que c’est là quelque chose qui le met en question comme sujet du savoir, ceci au niveau de l’être le plus simple et disons le moins informé. Que l’analyste ne croie pas pouvoir s’introduire dans une pareille question, à purement accepter ce qui lui a été déféré comme rôle dans cette forme du sujet supposé savoir, puisqu’il sait bien qu’il ne sait pas, que tout ce qu’il pourra forger comme savoir propre risque de ne pas se constituer autrement qu’il ne ferait d’une défense contre sa propre vérité. Tout ce qu’il construira comme psychologie de l’obsessionnel, tout ce qu’il incarnera dans telle ou telle tendance dite primitive, n’empêchera pas, qu’à mesure que plus loin se poussera cette relation qu’on appelle le transfert, il sera mis en question sur le mode fondamental qui est celui de la névrose en tant qu’il comporte le jeu glissant de la demande et du désir. Il ne sait pas, il ne sent pas, que rien ne saurait se déplacer quand il ne sent effectivement pas que c’est son désir que la demande hystérique intéresse ; que c’est sa demande que le désir de l’obsessionnel veut faire surgir à tout prix, ce qui selon la loi pour chacun règle leurs rapports avec leur partenaire, il ne suffit pas que cet appel il y réponde en démontrant à chacun de ses questionnants qu’il y a là telles formes déjà qui sont passées, reproduites, qu’il recule la question vers je ne sais quelle réitération toujours bien sûr rétroactive, assurément dimension essentielle à faire saisir au sujet, ce qu’il a laissé tomber de lui-même sous la forme d’un irréductible noyau. Mais sans échafaudage, tant de constructions compliquées destinées à rendre compte des résistances, des défenses, des opérations du sujet, de tel et tel gain plus ou moins désirable, peuvent ne représenter que superstructures au sens de constructions fictives destinées pour l’analyse à le séparer de ceci où en fin de compte il est traqué qui finit par représenter pour le sujet ce à quoi le progrès analytique doit enfin le faire renoncer : cet objet à la fois privilégié et objet-déchet à quoi il s’est lui même accolé et qui finit par mettre l’analyste dans une position si dramatique puisqu’il faut qu’il sache lui-même à la fin, éliminer de ce dialogue comme quelque chose qui en tombe et qui en tombe pour jamais. Cette discipline qui, contraire à celle qui compte sur je ne dirai pas le savant, car le savant de la science moderne c’est quelqu’un qui a un rapport singulier avec ce qu’on peut appeler socialement sa surface avec sa propre dignité qui est tellement loin de cette forme idéale, qui est au fond, qui constitue le statut de sa dignité, de celui qui sait et qui touche, de celui qui par la présence de sa seule autorité opère et guérit, que ce n’est pas au savant que je m’en remettrai mais chacun sait que ce qui est tellement nouveau, qui spécifie les formes les plus actuelles de la recherche scientifique ne sont pas, ne sont nullement identifiables aux types traditionnels de l’autorité savante. La voracité avec laquelle ceux qui entendent, ce je l’enseigne déjà depuis tant d’années se suent**, c’en est dérisoire, sur mes formules pour en faire <de petits articles>*** donc chacun en fin de compte ne pense rien d’autre que ceci, qu’ils se pareront de mes plumes, tout ceci bien sûr pour se donner les gants d’avoir fait un article qui tient debout. Rien n’est plus contraire à ce qu’il s’agirait d’obtenir d’eux à savoir justement à conquérir la juste situation de dépouillement, de démunissement dirai-je qui doit constituer celle de l’analyste en tant qu’il est un homme entre d’autres qui doit savoir qu’il n’est ni savoir ni conscience, mais dépendant aussi bien du désir de l’Autre que de sa parole. Tant qu’il n’y aura pas d’analyste qui m’aient assez bien entendu pour arriver à ce point, bien sûr il n’y aura pas non plus c’est que cela engendrerait aussitôt à savoir ces pas essentiels où nous en sommes encore à attendre dans l’analyse et qui redoublant les pas de Freud la ferait de nouveau avancer.

 


* Nous reproduisons textuellement la transcription proposée, manifestement peu compréhensible.

**. Proposition de lecture : […] ce que j’enseigne depuis tant d’années et suent […]

***. mots difficilement lisibles : de petite artoulets.

 

 

1968 LACAN   Ritter l’angoisse dans la cure 

sur : « À propos de l’angoisse dans la cure », Journées de l’École freudienne de Paris : « Les mathèmes de la psychanalyse », dans les Lettres de l’École, 1977, n° 21, p. 89.

1968-10-12 :       

Exposé de M. RITTER […]

 

(89)Discussion :

[…]

JACQUES LACAN – Puisque c’est sur l’angoisse que vous avez centré votre énoncé, l’angoisse a très spécialement à faire avec la fonction phallique, et ce n’est qu’à ce titre qu’un objet peut y être impliqué.

[…]

 

1968 LACAN RUDRAUF concept psychanalytique de psychothérapie 

(2 p.) 1968-10-13 :

Intervention dans la discussion après l’exposé de J. Rudrauf : « Essai de dégagement du concept psychanalytique de psychothérapie », à propos également de l’exposé de J.-C. Schaetzel, la veille : « Casque de Bronze ». Parue dans les Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 7, mars 1970, pp. 135-137.

(135)Discussion :

 

G. MICHAUD – Je veux reprendre un petit point de l’exposé de Rudrauf, à savoir ce qui s’est passé entre Bruno et Casimir au moment où il a parlé de contagion et même de contagion hystérique. Je pense que l’on peut dire que dans un collectif où il existe des phénomènes à un niveau immédiat, surtout chez des borderlines, quand il se produit des phénomènes de contagion ou d’agitation, on a remarqué, et ceci permettrait d’embrancher sur les événements de mai, que chez certains schizophrènes pouvaient se produire des impulsions, comme la défenéstration dont il a parlé. Il me semble que l’on peut dire qu’il y a quelque chose qui communique à partir du moment où dans le contexte du collectif quelque chose change dans les positions du psychothérapeute ou des gens de l’équipe, que quelque chose change des personnages sur lesquels un certain nombre des schizophrènes ont pu projeter une image de leur corps morcelé. Au moment de mai, il y a eu des phénomènes de ce genre, dans des institutions où beaucoup de choses se sont passées, et sur certains borderlines la restructuration a été très manifeste ; cela s’est vu dans les psychothérapies – sur certains autres cela a été tout à fait le contraire.

On peut poser la question : qu’est-ce qui se passe au niveau du fantasme ambiant, du fantasme collectif ? Il faudrait qu’on reparle de la possibilité de ce qu’il en est de l’objet dans un collectif, et ce serait peut-être une façon de reprendre ce que disait Melman : est-ce qu’on peut parler de l’objet du psychotique ? Je pense pour ma part que quelque chose se passe dans le collectif à partir du moment où on touche au manque, à la barre, à la coupure. Les événements de mai ont mis cela au premier plan.

 

J. OURY – Hier un certain problème a été esquivé concernant la position du psychanalyste à l’hôpital. On a présenté comme une prouesse qu’un malade n’ait pas été mis à l’asile, terme correspondant hélas encore à la structure actuelle de certains hôpitaux psychiatriques.

Mais la tâche même d’une société psychanalytique est d’envisager que la psychanalyse n’est pas simplement destinée à l’approche du malade hors asile. Rudrauf justement présente l’esquisse d’une possibilité de travail analytique au sens le plus rigoureux du terme, dans un contexte combien difficile, à l’intérieur d’un hôpital, mais selon une dimension strictement analytique.

Son exposé fait entrevoir combien c’est un faux problème de distinguer l’intérieur de l’asile et l’extérieur qui serait d’une certaine pureté. Tout ce qu’a dit Rudrauf relève précisément de cette théorie que les analystes ont à faire concernant ce qu’il en est du champ analytique à l’intérieur des hôpitaux.

 

J. LACAN – Il y a certainement lieu d’illustrer à ce propos une théorie de la signification des frontières. Ces frontières en apparences géographiques (le franchissement d’un portail) se recouvrent avec d’autres frontières ; et ce qu’il y a de singulier, et exige des petites connaissances topologiques, c’est que ce n’est pas la façon en quelque sorte spatiale dont on la franchit, qui détermine effectivement le sens réel dans lequel ça se passe.

Pour revenir à l’observation de Schaetzel hier, il est certain que ce cas on l’a rendu psychotique, car en fin de compte le premier psychothérapeute en a fait une psychose, ce qui ne veut pas dire qu’il a fait des fautes, mais que cela est lié à la façon dont il a franchi la frontière de la psychothérapie : on l’a amené par les oreilles à un moment particulièrement sensible, qui était celui où il se dérobait devant l’initiation sexuelle, et la façon dont il est passé de là à la psychothérapie en a fait incontestablement, un objet.

Dans chaque contexte, l’objet a est fort difficile à manier ; mais si on ne lui donne pas cette fonction et cette position qui permet d’en assurer la polyvalence dans la multiplicité des situations, on risque toujours de manquer quelque chose d’essentiel parce qu’on lui donne un corps trop intuitif. Il l’a été bien manifestement lui-même depuis toujours, ce sujet dont a parlé Schaetzel, comme c’est le drame d’un secteur important de la population infantile : son rôle a été réduit à la fonction d’un objet dans le désir d’un certain nombre de personnes, et quand il se trouve que ce sont les personnes qui devraient remplir un tout autre rôle auprès de lui, à savoir les parents, ça donne des drames. Il est quand même difficile de dire que nous ne pouvons rien faire tourner autour de ce pivot de l’objeta, quand il s’agit de la psychose.

Votre cas a franchi une certaine frontière dans un sens ravageant ; c’est la même frontière et en apparence dans le même sens franchie, qui fait que Bruno fait quelque chose un jour, que Rudrauf attrape au vol, et qui permet une évolution toute différente.

1968 LACAN  J. NASSIF Sur le discours psychanalytique 

(3 p.) 1968-10-12 :      

Paru dans les Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 7, pp. 39-43.

 

(39)DISCUSSION :

[…]

 

M. SAFOUAN – Nassif s’étonne qu’aucun analyste ne se soit posé la question de la coupure ou de la frontière qui sépare sa propre discipline des autres disciplines, donc la question de la scientificité de sa discipline. J’ai moi-même cependant (voir « Ramonage et cure par la parole », Lettres de l’École freudienne, n° 4) posé très nettement la question : peut-on dire qu’avec Freud quelque chose se soit introduit pour la première fois (et n’est-ce pas là le sens de la coupure) ? J’ai répondu oui, et j’ai dit ce qui s’introduisait pour la première fois. Pour le redire en tenant compte du terme d’hétérogénéité qui a été utilisé, je dirai que l’inconscient est justement ce qui ne comparait pas et que l’hétérogénéité ne peut être définie que topiquement avec Freud. L’inconscient est justement quelque chose qui est destiné à l’interprétation, qui nous entraîne toujours dans la référence à la vérité – au point qu’on peut dire avec Lacan que le désir est son interprétation. Ce que je disais en tout cas dans ce travail, c’est que ce qui s’introduisait de neuf avec Freud, c’était la résolution du symptôme dans l’interprétation.

 

J. NASSIF – était loin de méconnaître ce texte de Safouan. II lui semble cependant d’un intérêt très actuel de donner toute son extension au concept de coupure dans le débat psychanalyse-psychothérapie. La médecine est sans cesse prise entre le discours sans institution et l’institution sans discours. La psychanalyse introduit une révolution dans le concept de science et implique que l’institution et le discours soient indissociables. Ce qui devrait amener par exemple les physiciens à se demander s’il n’y a pas une institution qui fonctionne et si le problème du sujet supposé savoir ne se pose pas également à eux.

 

CH. MELMAN souhaite revenir sur la notion d’hétérogénéité radicale, pour préciser qu’il l’a utilité non comme se référant à un même trait marquant la différence entre deux éléments appartenant à un même champ, trait qui dès lors les rend comparables. II a visé à isoler des champs radicalement différents, qu’un même terme ne saurait réunir qu’en engendrant précisément la confusion à laquelle nous avons affaire dans ce débat psychothérapie-psychanalyse. (40)L’exposé de Nassif d’autre part est très important pour bien voir dans l’hypnose le lieu même où s’est joué le pas décisif où l’on est passé de la médecine à la psychanalyse, et cela peut-être parce que l’hypnose fonctionne comme une sorte de représentation médicale, de mimie <sic> de ce qui est véritablement en question, à savoir l’éclipse ou la chute du sujet. Que l’hypnose ait pu en être une sorte de mode, de représentation, d’évocation, de présentification ou une sorte de mise en circulation est intéressant comme moment datable de cette coupure et de cette reprise d’une même problématique dans un champ et avec des moyens radicalement différents.

 

J. LACAN – Si l’on fait objection au vocable « hétérogène » au nom de l’usage grossier du dictionnaire, on omet une des choses les plus élémentaires de la logique, et particulièrement de la théorie des ensembles : à savoir que l’on peut dans un ensemble distinguer un facteur comme étant oui ou non normalisé. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il est comparable à tous les autres, mais que cela ne va pas de soi, sous prétexte que les choses sont dans un même ensemble. La comparaison d’éléments dans un ensemble ne vaut que pour certains d’entre eux.

Si Melman emploie le terme « hétérogène », c’est précisément pour indiquer une dimension qui se distingue parfaitement comme telle dans la structure des choses, à savoir si un élément dans la structure des choses est comparable ou pas. Il se peut très bien qu’il ne le soit pas. C’est d’un usage tout à fait courant en logique.

 

P. ALLIEN – Le texte de Nassif est un point de départ indispensable à notre réflexion – mais le vrai problème n’est-il pas que la coupure est à refaire ?

 

J. NASSIF – C’est justement ce que j’ai avancé : il n’y a pas de coupure définitive, tout malade entrant en analyse a à répéter la coupure de Freud.

 

P. ALLIEN – Oui, mais i) faut souligner qu’il ne s’agit pas là d’un débat d’idées : nous avons affaire effectivement (41)à des forces suturantes et la coupure est à refaire à chaque niveau de la pratique et de l’institution. II faut bien en venir à envisager la question du rapport des forces et de la fonction de l’idéologie.

 

J. NASSIF – J’en viendrai nécessairement là en parlant de l’institution psychanalytique, qui ne peut se poser par rapport aux autres que comme l’institution de toutes les autres institutions. Car l’institution psychanalytique consiste à voir que les mots mis ensemble constituent un acte et que toutes les institutions baignent dans un langage (donc une institution déjà) et sont en tant que telles mises entre parenthèses au sein de l’institution psychanalytique qui répète ces actes d’institution ; l’événement constitué par l’institution de la famille par exemple (le nom propre) va devoir être répété, repris, remis sur le tapis dans l’analyse et peut-être dénoué.

 

M. MONTRELAY – Nassif a mis la coupure épistémologique également en rapport avec la jouissance. Ne pourrait-on pas reprendre la question de l’ hypnose en interrogeant son rapport de jouissance avec le discours lui-même ?

 

J. NASSIF – précise qu’il n’a parlé que de la coupure de Bernheim, et que la question de Madame Montrelay anticipe sur son exposé qui consistera à envisager ultérieurement la coupure de Freud.

 

B. THIS – La notion de coupure pourrait être introduite bien antérieurement dans la pensée occidentale, comme le démontre par exemple le récent travail de Derrida sur le pharmakon (Tel Quel n° 32-33) qui est en même temps le remède et le poison : c’est dans notre civilisation que le langage a introduit cette coupure et toute la pensée humaine concernant l’objet thérapeutique tourne autour de cela. Derrida nous montre ensuite comment le logos lui-même est un pharmakon. Tout ce que nous avons développé ces derniers jours concernant la différence entre la psychothérapie et la psychanalyse s’éclaire â la lumière de son travail, et nous en venons au cours de la culture à des coupures de plus en plus essentielles.

 

(42)J. NASSIF – Oui, mais attention, pour Derrida il n’y a pas de coupure, pas de science. II présente lui-même son discours comme jeu. Mais son discours sur le pharmakon serait-il possible sans la coupure de la psychanalyse ?

 

J. LACAN – Dans cette école où un certain travail d’élaboration est en cours, la portée de la contribution de Nassif est très grande et ne peut échapper à quiconque est un peu formé à la retraduction à quoi, comme on dit, je m’essaie.

Si on peut qualifier ça d’essai, c’est en raison d’un pas à pas qui m’oblige à chaque temps à laisser pour plus tard ce qui me semble ne pas pouvoir être avancé sans une articulation très précise. En ce sens, il se produit bien sûr des effets de décalage, voire des cahots. Il n’en est que plus intéressant de pouvoir souligner le caractère à tout instant traductible des facteurs que met en jeu ce temps d’origine de la psychanalyse, et de mettre en relief ce fait que tout naturellement, pour réinterpréter le fonctionnement de l’hypnose, Nassif rend à tel point sensibles des entités (disons cela pour l’instant) comme l’objet a – à savoir que pour l’hypnotisé le monde n’est point aboli mais qu’il peut être pour un temps complètement réduit à la fonction clef qu’y prend un objet qui est du registre de l’objet a, à savoir une certaine voix qui serait ici à isoler dans sa fonction. De même l’assistance présente dans l’amphithéâtre d’un Charcot ou d’un Bernheim n’est-elle pas sans rapport avec la fonction du A, non différente essentiellement de ce que fait Freud lorsqu’il s’isole avec son patient.

Cela suggère très bien comment ce qui paraîtrait jouer plus librement dans ce qu’on appelle « dialogue analytique » dépend en fait d’un soubassement parfaitement réductible à quelques articulations essentielles et formalisables. L’apparente distinction de l’expérience et de ce qu’elle emporte de présence charnelle s’efface complètement derrière les conditionnements structuraux derniers dont le type est la catégorie que Nassif a introduite aujourd’hui comme l’événement.

Ce terme n’a jusqu’ici été produit avec une valeur privilégiée que dans l’élaboration des logiciens, et l’usage que nous pouvons en faire selon sa fonction logique a quelque chose de commun avec celui d’un Wittgenstein. L’apparition de la psychanalyse comme événement est bien là pour nous faire sentir comment (43)l’événement du discours est quelque chose d’autonome, essentiel à repérer par rapport à cette chose toujours épaisse, voilée, sujette à l’illusion qu’est l’expérience.

C’est bien pourquoi je pensais en écoutant Nassif que rien n’est plus impropre pour qualifier ce qui s’est passé en mai que ce terme : les événements. Ceci n’exclut vraiment en rien leur importance, à titre annonciateur, à titre d’annonce de quelque chose – d’un événement justement, qui viendra oui ou non apporter la résolution de ce que nous avons vu.

1968 LACAN   Jean OURY Stratégie de sauvetage de Freud 

Intervention sur l’exposé de J.Oury : « Stratégie de sauvetage de Freud », Congrès de Strasbourg, le 13 octobre 1968, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1970, n° 7, page 146 et 151. 1968-10-13 :

(146)J.Oury. – Je n’ai rien préparé de très construit. Je voudrais localiser le sens de cette expression : « stratégie de sauvetage ». C’est le mot « sauvetage » qui fait problème. C’est un mot un peu provocateur.

Il faut très prudemment poser la question : être psychanalyste, est-il encore possible d’être psychanalyste ? Ce qui induit peut-être une problématique…

 

J. LACAN. – C’est peut-être une occasion manquée.

 

J. OURY. – Peut-être cela peut-il s’articuler autrement, par exemple sous cette forme : quels sont les rapports entre le didactique et un certain narcissisme social ? (Je m’excuse d’accoupler des termes comme ceux-ci). Ce qui semble évident, et qu’avait dénoncé Freud depuis toujours, c’est que l’on assiste historiquement à un recouvrement de l’inconscient. C’est encore une question de savoir ce qu’il en est actuellement de ce recouvrement de l’inconscient ? Il me semble qu’il y a des difficultés de la part de l’analyste qui sont souvent méconnues, difficultés qu’il faut laisser en blanc, précisées qu’elles seront peut-être par la suite ; ces difficultés induisent le psychanalyste à certain déplacement. On l’a vu dans les discussions d’hier et de ce matin : il y a une tentation vers un déplacement, déplacement vers l’aspect technique. Sur un plan linguistique, on pourrait dire que cela fait office d’un message, un message déformé, un « message de déplacement », un message syntactique, qui semble avoir, dans le contexte social actuel, une importance de premier ordre ; parce que cela fait une sorte de déformation, qui semble irrémédiable, de la théorie ; car ce qui est déformé, la technique proposée (147)devient l’objetd’un circuit des échanges actuels, et rentre ainsi dans l’univers de la consommation. […]

(148)(149)[…]

[150]Autrement dit, comment peut-on établir un système de défense, lequel est cependant nécessaire, d’une société de psychanalyse sans sombrer dans une structure obsessionnelle ? Pour éclaircir un peu la question, on peut se référer, peut-être par analogie, à ce qui s’est passé, à ce qui se passe dans le domaine politique. On a constaté qu’il y avait, en mai-juin, une sorte de contradiction entre un mouvement vite étouffé et la position prise par les structures traditionnelles de défense des soi-disant mêmes idées. J’indique par là – voir par exemple ce qui s’est passé dans les hôpitaux, dans les usines, à l’université – les rapports qui se sont vite précisés, entre le « mouvement » et la prise de position des syndicats. À un certain moment, à la rue d’Ulm, j’étais intervenu pour dire : « la Société de psychanalyse peut ressembler à la C.G.T. ». Cela a fait un peu scandale ; mais c’était simplement pour imager les problèmes qui étaient en cause. On ne peut pas les développer ici, car ce serait trop long.

Tenant compte de tout cela, tenant compte de ce que j’ai dit tout à l’heure sur l’inconscient, que ce n’est pas quelque chose qui est homogène au social mais que, par contre, ce n’est pas pour autant inarticulable avec lui, qu’il y a une hétérogénéité qu’il faut définir, mais qu’il faudra ensuite articuler finement ; que d’autre part il semble, si vraiment la psychanalyse est un événement, si c’est vraiment une coupure épistémologique, si ça modifie quelque chose – on en parlait tout à l’heure – il me semble que c’est … X … qui a pris ces termes en disant qu’être psychanalysé, si ça existe ça veut dire que les relations de la position qu’on va avoir aussi bien dans son travail que dans sa famille que dans toutes ses relations sont radicalement changées ; qu’autrement, ce n’est pas une psychanalyse !… C’est peut-être un peu radical de le dire comme ça, mais il me semble que c’est ça qu’apporte cette coupure épistémologique. Mais elle porte également sur le plan de la logique.

Or, on s’aperçoit que les sociétés de psychanalyse vivent sur une vieille logique, comme les syndicats ; et ce qui a été apporté au mois de mai, c’était l’émergence d’une logique un petit peu nouvelle dans les phénomènes de groupe.

Par analogie, on peut dire aussi, rapidement, que ce qui était traditionnellement en jeu dans l’organisation des groupes, c’était une logique aristotélicienne ; ce qui était apporté, c’était une logique qui tranche toujours dans ces mouvements historiques, une logique qu’on pourrait appeler ménippéenne, (151)une logique du Carnaval, c’est-à-dire une logique qui n’est pas linéaire, mais que certains appellent planaire.

Mais je préférerais rejoindre, par ce biais, et c’est là l’articulation que je voulais faire avec ce mouvement…

 

J. LACAN. – En somme, vous êtes pour la chienlit.

 

J. OURY. – …ce mouvement de sauvegarde de Freud. Il me semble que Lacan fait partie peut-être d’un appareillage historique de stratégie de sauvetage de Freud ; en déchiffrant et en défrichant tout ce champ logique et en apportant cette topologie qui n’est pas nouvelle mais qu’on peut reconnaître aussi bien dans ces mouvements politiques, dans le travail dans une institution que dans le mécanisme même d’une cure…La dernière chose que je voulais dire, pour peut-être la reprendre cet après-midi, c’est une question qui n’a jamais, il me semble, été résolue, que je pose souvent depuis des années, qu’on n’arrive pas à résoudre dans un groupe, dans une institution : quels sont les rapports entre cette sorte d’opérateur qu’on appelle le phallus, qu’on peut illustrer par le huit inversé, qui se manifeste dans le cross-cap, et le groupe, le collectif même ? C’est un problème qui me semble essentiel à résoudre pour pouvoir mener à bien une remise en place de l’articulation entre l’inconscient analytique et la société.

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1968 LACAN de Certeau Ce que Freud fait de l’histoire

: « Ce que Freud fait de l’histoire. Note à propos de “ Une névrose démoniaque au XVIIème siècle ” »

(1 p.) 1968-10-12 :

Intervention sur l’exposé de M. de Certeau : « Ce que Freud fait de l’histoire. Note à propos de : « Une névrose démoniaque au XVIIe siècle », Congrès de Strasbourg, le 12 octobre 1968 après-midi, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 7 page 84.

[…]

Discussion :

 

J. LACAN. – Il est tout à fait frappant de voir dans Freud le polymorphisme de ce qui concerne ce rapport au père. Tout le monde a l’air de dire que le mythe d’Œdipe, cela va de soi ; moi, je demande à voir. La névrose démoniaque est là-dessus très importante. La possession au dix-septième siècle est à comprendre dans un certain contexte concernant le père qui touche les structures les plus profondes. Mais la question que vous nous posez est de savoir où est maintenant cette chose. Je crois qu’à notre époque, la trace, la cicatrice de l’évaporation du père, c’est ce que nous pourrions mettre sous la rubrique et le titre général de la ségrégation. Nous croyons que l’universalisme, la communication de notre civilisation homogénéise les rapports entre les hommes. Je pense au contraire que ce qui caractérise notre siècle, et nous ne pouvons pas ne pas nous en apercevoir, c’est une ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières, rendant compte de la stérilité étonnante de tout ce qui peut se passer dans tout un champ ; je crois que c’est là qu’il faut voir le nerf de la question que vous avez soulevée.

1968 LACAN   P. Benoit : « Thérapeutique. Psychanalyse. Objet »

(1 p.) 1968-10-11 :

Congrès de Strasbourg, le 11 octobre 1968 après-midi, publié dans Lettres de L’École Freudienne 1969 n° 6 page 39.

Discussion :.– […]

 

P. Benoit reprend la parole pour souligner que le « petit caillou » dont a parlé sa patiente était en réalité un coquillage. Il pense que ce petit caillou était ce qu’elle aurait voulu qu’il lui donne, mais justement, c’est là la différence, il ne le lui a pas donné. En lui racontant cette histoire elle a voulu lui signifier qu’elle avait en quelque sorte compris la différence entre la psychothérapie et l’analyse entre lesquelles elle hésite encore toujours.

 

J. LACAN jette la remarque qu’il y avait beaucoup d’autres choses qu’on n’avait pas données à cette patiente.

 

F. Dolto, objecte à Melman qu’elle considère que la névrose obsessionnelle est très accessible à la psychothérapie.

 

Xavier Audouard s’étonne du sujet proposé, car pour lui il est arbitraire de vouloir distinguer psychothérapie et psychanalyse lorsqu’on est précisément psychanalyste. C’est le patient qui choisit l’une ou l’autre attitude et le rôle du psychanalyste est de repérer dans ce choix une structure de défense. La psychanalyse existe. Que certains sujets la refusent ou ne puissent s’y engager doit être analysé en fonction de leur structure.

 

J. P. Bauer répond à Audouard que pour apparemment arbitraire qu’elle soit, la distinction psychanalyse et psychothérapie existe d’abord parce que beaucoup d’analystes ont passé par une formation psychothérapique définie par un certain cadre. Il ne peut admettre non plus que ce soit le patient qui d’entrée de jeu, s’engage dans l’une ou l’autre voie : trop d’idéologies ternissent le miroir évoqué par Mme Dolto pour qu’un choix immédiat soit possible. Il se méfie de ce qui serait une croyance en un « être psychanalyste » qui nous fait supposer que nous sommes toujours capables de répondre en psychanalyste à telle demande ou à telle défense.

1971 LACAN LEMOINE désir du médecin 

Interventions sur l’exposé de P. Lemoine : « À propos du désir du médecin » au Congrès de l’École freudienne de Paris sur « La technique psychanalytique », Aix-en-Provence (après-midi). Parues dans les Lettres de l’École freudienne, 1972, n° 9, pp. 68-78.

1971-05-20 :      Intervention sur l’exposé de P. Lemoine : « À propos du désir du médecin » (4 p.)

[…]

(68)M. GRASSET – Je voudrais poser à Israël une question. En parlant comme il l’a fait tout à l’heure et en particulier comme il l’a fait à la fin de sa dernière intervention, est-ce qu’il se pose en médecin ou est-ce qu’il se pose en analyste ?

 

M. ISRAEL – C’est très difficile, les dichotomies. Je comprends très bien cette question qui me paraît légitime. Mettons que j’aie commencé par être médecin et que là-dessus j’ai découvert l’analyse. Je n’ai pas pour autant pu retrancher ce que j’avais pu savoir ou entendre ou apprendre en médecine auparavant. Mais je pense qu’au contraire ça me donne un certain matériel à analyser. Je ne renie pas certaines fonctions du médecin. Ce que je dénonce, c’est un mésusage de la médecine.

 

M. GRASSET – J’ai posé cette question parce que je pense que, s’agissant de cette question, ce sont peut-être les médecins plus que les analystes qui peuvent essayer d’y donner réponse.

 

(69)M. LACAN – Et peut-être aussi les analystes la poser différemment[1] !

[…]

(73)[…]M. BENOÎT – Je reprends la parole parce qu’on a parlé de médicaments. Je crois que ce qui fonde la médecine, ce n’est pas l’existence des médecins, c’est l’existence des médicaments, ou plus généralement des objets thérapeutiques, de l’objet médical. Quelqu’un qui est malade est avant tout quelqu’un qui demande un objet. Et cette quête se situe certainement à un niveau extrêmement archaïque, tout à fait préœdipien comme on l’a dit tout à l’heure.

C’est très nécessaire à un psychanalyste qui s’aventure dans l’univers médical de se demander, justement, ce que c’est que cet objet. Est-ce que c’est un objet biologique ou est-ce que c’est autre chose ?

C’est seulement quand on s’est posé cette question que, lorsqu’on est psychanalyste, on peut s’aventurer dans l’univers médical en étant sûr que son désir n’est pas un désir de médecine mais un désir d’analyste.

 

(74)M. LACAN – Benoît vient d’introduire un élément qui, je ne peux pas dire a été jusqu’ici manquant, je vais dire pourquoi, mais un élément qu’il était tout à fait essentiel de mettre en avant dans son caractère à juste titre épinglé du terme d’archaïque. Parce qu’en effet il est là depuis toujours, depuis qu’il y a une profession médicale. Il n’empêche pas, bien sûr, que comme tous les objets archaïques, il est là toujours prévalent. Ce n’est pas une raison parce qu’il se noie dans une abondante production liée à la prolifération des produits chimiques, qui tendent comme beaucoup d’autres choses dans le monde moderne à masquer le fond, à masquer ce dont il s’agit, pour qu’il ne soit pas toujours ce qui a toujours été l’objet médical, qu’on le fasse dans des usines spécialisées ou avec du broyat de momie : il s’agit toujours du même objet médical.

À ce titre, la seule chose que j’aurais à épingler comme remarque, c’est que peut-être, dans ce qui nous a été présenté avec un caractère tout à fait impressionnant, lié à la façon fort bien ordonnée dont chacun pouvait témoigner de quelque chose qu’il avait sinon enregistré lui-même, en tout cas écrit pour la présentation ça prenait vraiment toute sa portée – donc il ne s’agit absolument pas de considérer qu’un pareil témoignage soit quelque chose qui n’ait pas son incidence et sa portée ; il est au cœur même de l’actualité et c’est vraiment très important ; néanmoins épingler ceci de désir du médecin est quelque chose qui me paraît devoir être mis entre parenthèses.

Si j’ai mis en avant le désir du psychanalyste, d’abord c’est avec un formidable point d’interrogation, et justement en ceci qu’il n’est pas si facile d’en donner la formule. Je ne prétends pas jamais l’avoir donnée moi-même. C’est une interrogation tout à fait correcte puisqu’à l’intérieur de la discipline psychanalytique ou de l’expérience psychanalytique, comme vous voudrez bien l’entendre, le désir est une articulation tout à fait essentielle à définir. La transporter en dehors de ce champ implique naturellement toutes les corrections nécessaires sur ce qu’elle peut continuer à vouloir dire, en dehors du champ où nous l’avons articulée d’une certaine façon, où par exemple ce que j’appelle souvent d’une façon abrégée mes graphes ou mon algèbre permettent de le préciser, dans les conditions de l’expérience analytique ; le projeter ailleurs, dans la relation à quelque chose qui se présente comme un terme qu’il faut bien appeler à la fois existant et en même temps mythique, à savoir le (75)médecin, comme si c’était là quelque chose d’essentiel, bien sûr, il faut bien voir qu’il y a là une réalité sociale tout à fait solide et instituée ; mais il est certain que cette institution prend sa portée d’une image tout à fait ancienne et qui nécessite d’être articulée avec une plus grande précision. On peut se mettre à faire une interrogation analytique de cette image archaïque, comme l’a dit tout à l’heure Benoît. Elle n’est pas archaïque ; elle est toujours là. Il suffit de voir la référence que nous en avons eu tout à l’heure dans le langage d’Israël lui-même. Il nous a dit à un moment : ce que veut le médecin, tel que nous en avons l’expérience, c’est d’être un bon médecin ; c’est en effet absolument essentiel. Il peut en être comme de ce dont il s’agit quand les produits chimiques commencent à noyer l’objet médical : les choses pour l’instant peuvent paraître se placer sur une frontière étatique, va-t-on être conventionné ou pas etc. il reste que derrière, pour tout ce qui garde la densité, le poids de ce que représente la figure du médecin, la façon dont le médecin lui-même la vit, c’est d’être un bon médecin.

Il y a là quelque chose qui mérite tout à fait d’être interrogé en soi-même. Et, à cet égard, il est certain qu’il faudrait procéder par une série d’analyses comparatives ou même d’une enquête où on pourrait arriver à serrer la question de plus près ; il n’y a pas un seul d’entre nous qui, étant médecin, n’ait pu sentir chez des gens tout à fait proches de lui, accessibles, avec lesquels il dialoguait, comment tout un comportement est motivé par cette chose dont il ne suffit pas de l’appeler un idéal, parce que ces termes ont été précisés dans mon langage en fonction d’une certaine articulation analytique ; mais ça ne veut pas dire, par exemple, que le terme d’idéal suffise à représenter ce qu’il y a sous cette fonction, sous ce statut, et dans quoi le médecin digne de ce nom trouve son assiette ; qu’il soit assuré par la présence dont il s’agit de savoir si elle est seulement déterminable sociologiquement par cette fonction archaïque d’être le bon médecin, ceci mérite d’être interrogé. Et là nous avons en effet la structure de quelque chose qui se rapproche très très probablement de ce qu’on a dit, à savoir d’un objet ; d’un objet bénéfique, d’un objet qui se communique ; le médecin est quelque chose qui, en quelque sorte, laisse participer d’une espèce d’essence de « bon quelque chose ». Dans mon dernier séminaire, j’ai assez accentué tout ce qu’on peut mettre comme poids différent derrière ce mot de « bon ». Ce n’est pas une raison pour que, à notre égard, on puisse dire que le médecin est bon, (76)c’est-à-dire qu’il va passer ici à la casserole. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit.

Et ce qui a pu être mis en évidence de quelque chose qui ne m’a jamais paru sans portée, c’est en effet – dans certains cas c’était éclatant – la fonction du désir chez tel ou tel médecin. Mais le désir chez les médecins, il est bien clair qu’il n’a pas moins de fonction qu’ailleurs ; ce serait bien étonnant si les médecins y échappaient ; bien sûr, ils y trébuchent à chaque instant dans leur pratique, ce n’est certes pas leur privilège. De sorte que ce qui est à interroger, c’est la légitimité de la formule : le désir du médecin. Avant de savoir ce que c’est que le désir du médecin, du médecin pris dans ce que j’ai appelé à l’instant son essence, ce qui n’est certainement pas un bon terme car il s’agit de quelque chose de beaucoup plus archaïque que ce qu’il en est de l’essence ; enfin ce qu’il en est du désir dans son rapport avec l’existence de ce qu’a très bien promu Benoît en parlant d’objet médical, c’est en effet une question, dont il n’y a véritablement aucun inconvénient à ce qu’elle soit prise par cet abord d’une expérience, l’expérience de votre introduction dans le champ médical ; parce qu’à vrai dire, avant de penser comment nous allons résorber le champ médical dans le champ freudien, il faut bien dire que tout de même, c’est nous qui sommes les intrus.

En fait, c’est la question qui a toujours été laissée de côté très expressément par les analystes ; s’il y a quelque chose qui peut être constitué de nouveau par mon enseignement, c’est bien que de certaines questions peuvent être posées, comme elles le sont en effet ici, qu’on peut espérer qu’une séance s’ouvre à partir de laquelle on peut serrer le tir, corriger les positions, introduire l’élément d’un repérage.

Pour l’instant, il est bien certain que tout ce dont vous avez apporté le témoignage prouve que, pour ce qui est de ce repérage, nous n’en sommes pas près, c’est-à-dire que pour l’instant non seulement on nage, mais ça paraît au-delà de tout espoir.

Donc, ce dont il s’agit, c’est évidemment de voir pourquoi, jusqu’à présent, les analystes n’ont jamais posé, n’ont jamais même abordé ce champ ; il se trouve, comme dans beaucoup d’autres cas, qu’on a passé, depuis qu’on avait le temps de travailler, c’est-à-dire depuis la fin de la (77)dernière guerre, son temps à faire de chaque côté des simagrées. Les analystes, tous ceux qui ne sont pas de mon école très exactement, ont passé leur temps à faire considérer que eux aussi avaient les vertus du bon médecin. C’était même leur abri principal. Grâce à ça, maintenant nous nous trouvons en effet dans la position qui est celle-ci, c’est à savoir que des analystes, c’est très essentiellement différent des médecins, et comme auparavant on a vécu sur la confusion, au moment où la confusion se dissipe, naturellement on est bon pour le malentendu, et tout ce que vous avez, en somme, mis en évidence par le témoignage du groupe strasbourgeois, c’est très exactement ceci, c’est que pour l’instant, c’est strictement inarticulable. Vous pouvez en effet saisir tout ce que vous voulez : des actes manqués, des bafouillages, des faiblesses incroyables, des aveux qui sont rarement recueillis. Mais ça ne constitue pas la plus petite amorce d’embrayage.

Là-dessus, Guattari a fait aussi une excellente remarque. Je ne sais pas si le vœu par lequel il a terminé, c’est-à-dire – si j’ai bien entendu – la substitution au médecin de cette fonction de groupe etc. je ne sais pas si c’est ça qui paraît pour l’instant doué du plus d’avenir, mais ce qui est certain, c’est que l’axe général de son intervention m’a paru excellent.

 

M. ISRAËL – Je vais essayer de donner non pas une conclusion mais les impressions qui se dégagent de la discussion – si on peut appeler discussion ce qui s’institue au sein d’un groupe aussi important que le nôtre ici.

Je rappellerai simplement au départ que nous avons bien voulu venir parce qu’on nous a sollicités, que certains processus de répétition sont bien connus, qu’au fond ça me rajeunit de quelques années de réentendre des thèmes qui ont déjà été abordés à Strasbourg ; nous avons notamment entendu parler de l’objet.

Ça montre aussi que, lorsque quelqu’un de nous a une idée, il est bon qu’il la soutienne, qu’il ose la soutenir longtemps et surtout qu’il réussisse à la soutenir longtemps, quelles que soient les critiques auxquelles cela l’expose.

Je suis tout à fait d’accord qu’en effet, le désir du médecin, pour nous, ne signifiait pas – et c’est d’ailleurs ce que j’ai dit lorsque j’ai parlé de l’intervention de Lemoine – une (78)formule générale concernant l’ensemble des médecins. Il eut été plus prudent (je me fous de la prudence) si l’on voulait éviter certaines critiques (c’est le seul risque que nous courons ici, il n’est pas très grave) de parler de notre observation : des avatars du désir chez certains médecins.

 

M. LACAN – Mais enfin, c’est évident que vous pouvez ne pas être au fait de petites formules que j’ai produites à mon dernier mercredi, mais enfin c’est vraiment bien là le cas de se servir de ce  auquel je mettais la barre de la négation et du  * aussi avec la barre de la négation. Ça semble presque aujourd’hui s’imposer. Le « ce n’est pas de tout médecin qu’on peut dire » ou le « ce n’est pas d’un seul médecin qu’on puisse dire », ce sont là des formules très essentielles à différencier, aussi essentielles à différencier que la différence de l’homme et de la femme. Et je me demandais lequel des deux, dans votre couple, jouait le rôle masculin et féminin, si c’était le psychanalyste ou si c’était le médecin ; ça pourrait se pousser assez loin ; ce serait amusant. Ce n’est pas étonnant que vous retrouviez une histoire de scène primitive derrière ça, parce qu’il s’agit bien évidemment d’oppositions logiques d’une structure très particulière.

 


[1]. Lacan fait ici référence à la discussion, ce même jour, introduite par Lucien Israël.

* L’imprimeur a dû faire une coquille en transcrivant ; il s’agit de x.

1975 LACAN ALBERT Sur le plaisir et la règle fondamentale

Intervention à la suite de l’exposé d’André Albert « Sur le plaisir et la règle fondamentale » dans le cadre des journées d’étude de l’École freudienne de Paris, École de Chimie. Publié dans les Lettres de l’École freudienne, n° 24, 1978, pp. 22-24. 1975-06-14 :      

(22)JACQUES LACAN – Je voudrais mettre l’accent – l’accent de mon approbation – sur ce qu’a fait André Albert. Je veux dire qu’il est vraiment tout à fait remarquable qu’il ait réussi, de ce sur quoi il se proposait de retenir l’attention, à savoir la règle fondamentale, qu’il ait réussi très remarquablement à en épuiser, il faut le dire, tout ce qui se trouve dans les énoncés de Freud d’abord, et, si je puis dire mieux encore, les points où j’y ai fait référence moi-même.

Bien sûr, la connaissance de cette règle fondamentale est supposée par moi être connu de tout ce qui, à un degré quelconque, entre dans l’expérience analytique, parce que c’en est en quelque sorte la condition. Mais qu’il ait été chercher aux points qui convenaient ce par quoi je m’y réfère sans expressément la nommer a été vraiment l’objet d’une véritable exhaustion, et je ne peux pas dire que je n’en sois pas aussi frappé que d’autre part je l’en remercie. C’est très remarquable et ceci vaut la peine peut-être qu’on revienne à ce qu’il a énoncé, pour autant qu’il a été enregistré, qu’on y revienne comme à un texte tout à fait fondamental.

Le fait qu’il ait tout de suite produit comme essentielle la relation de cette règle au principe du plaisir me paraît rendre compte de ce qu’il a su en dire. Le principe du plaisir, pour tout de même mettre un peu de poids dans ma contribution, a été accentué d’une façon tout à fait particulière par des gens grâce à qui – il faut savoir ce dont on parle quand on parle du principe du plaisir et on ne peut pas mieux le préciser que ne l’a fait Freud ; c’est le principe de tempérer, de tamponner la stimulation. Ça comporte bien sûr une certaine astuce, mais enfin une astuce qui justement consiste à ne pas mettre l’accent sur le piège. Le piège, ce n’est pas ce qu’on appelle le plaisir. Le piège, c’est la jouissance.

Le principe du plaisir, pour tout de même dire quelque chose qui est trop souvent oublié, le principe du plaisir, pour le dire en clair, c’est de ne rien foutre, c’est d’en faire le moins possible. Et le meilleur certificat (23)d’intelligence – je dis d’intelligence – qu’on puisse donner à quelqu’un, c’est d’y réussir dans une certaine mesure.

Alors il est bien évident que l’énoncé de la règle fondamentale, c’est quand même de dire à une personne qui vient pour vous demander quelque chose, une aide en l’occasion, la règle fondamentale, ça n’est pas autre chose que de lui faire remarquer qu’il faut en baver un minimum pour faire quelque chose ensemble, à savoir que ça ne peut pas aller si en quelque manière on ne va pas jusqu’à ce qui déplaît non pas à l’analyste mais qui déplaît profondément à qui que ce soit : faire un effort.

C’est très difficile de ne pas s’apercevoir que du même coup, comme on dit, l’analyste trouve un allié dans le surmoi ; parce que le surmoi, c’est justement ce qui fait – et c’est pour ça que j’ai essayé de le définir de la façon que, à la fin de son exposé, André Albert a bien voulu rappeler, comme l’impératif de la jouissance. Alors il y a quelque chose pour lequel je suis absolument désolé d’avoir l’air de lui donner une bonne note, parce qu’il n’a aucun besoin de moi pour, cette bonne note, se la donner tout seul, c’est quand même qu’il a décemment, c’est le cas de le dire, fait intervenir là-dedans la fonction de la logique, qui est bien entendu, telle que je l’ai définie, cela seul par quoi il y a un accès au réel, et ce n’est pas moi qui vais lui apprendre qu’il a fait une remarque concernant ce qu’il en est de la règle fondamentale, une petite note au passage, la singularité, a-t-il dit, de ce qui ne doit pas être omis ; je dis ça parce que je l’ai relevé, j’ai pris beaucoup de notes, j’ai suivi de très près tout ce qu’il a dit ; et cette référence à la singularité, je pense que quand même il y a assez de gens ici qui ont lu Aristote pour savoir que le singulier, c’est tout autre chose que le particulier.

Il y a quelqu’un – je n’ai pas noté son nom, je le regrette – qui tout à l’heure a évoqué, parmi ceux qui sont intervenus, la particularité, il me semble bien. Pour Aristote n’existe en fin de compte que le particulier.

Le particulier, ça se définit par une certaine forme du nœud que j’ai cru pouvoir entendre dans cette référence à la particularité, je ne sais quelle – c’est tout au moins là-dessus que j’ai pris ma note, que la particularité, ça se définit à tous les niveaux, ça se définit par l’universel, et que d’une certaine façon, on peut dire que s’il n’y avait pas de symbolique, c’est-à-dire de cette espèce d’injection de signifiants dans le réel avec lequel nous sommes forcés de composer, il n’y aurait pas de symptôme. Et le symptôme, c’est la particularité, en tant que c’est ce qui nous fait chacun un signe différent du rapport que nous avons, en tant que parlêtres, au réel. L’universel, là-dedans, est toujours quelque chose qui se dérobe à l’horizon et auquel nous ne faisons référence que par la numération (ce sont mes bateaux, je pense qu’il y en a tout de même ici pas mal qui les connaissent).

Alors le décalage, c’est ceci : c’est que nous ne pouvons, dans le fond, donner comme règle – et c’est quand même indispensable de le savoir pour ce qui est de l’admission de quelqu’un à ce par quoi nous nous engageons envers lui, c’est que quand même c’est le symptôme qui est au cœur (24)de cette règle. Ce qui, dans l’énoncé de la règle fondamentale, est visé, c’est la chose dont le sujet quelconque est le moins disposé à parler, c’est à savoir, disons, parce que je veux là bien articuler des choses, c’est de son symptôme, c’est de sa particularité.

Et c’est en ça qu’est remarquable ce qu’a indiqué seulement André Albert, c’est que la seule chose qui vaille, ce n’est pas le particulier, c’est le singulier. La règle veut dire : ça vaut la peine – ça vaut la peine, ça dit très bien ce que ça veut dire, c’est ce que j’ai appelé tout à l’heure : il faut en suer un peu – ça vaut la peine de traîner à travers toute une série de particuliers pour, comme il dit, que quelque chose de singulier ne soit pas omis. Ça vaut la peine de jouir de cette position unique qui ne se définit que d’une façon, je l’ai évoqué en son temps dans mon séminaire, par ce que j’ai appelé la rencontre ; la rencontre qui n’en est jamais une vraie, qui ne se fait qu’au gré du va-comme-je-te-pousse, du tiraillement du nœud qui est pourtant pour chacun strictement spécifié.

Si quelque chose se rencontre qui définisse le singulier, c’est ce que j’ai quand même appelé de son nom, une destinée, c’est ça, le singulier, ça vaut la peine d’être sorti, et ça ne se fait que par une bonne chance, une chance qui a tout de même ses règles. Il y a une façon de serrer le singulier, c’est par la voie justement de ce particulier, ce particulier que je fais équivaloir au mot symptôme.

La psychanalyse, c’est la recherche de cette bonne chance, qui n’est pas toujours forcément ni nécessairement ce qu’on appelle un bonheur en le comprimant dans un seul mot. Mais il est clair que quand nous proposons la règle fondamentale, nous faisons référence spécifiquement à la particularité, et en tant qu’elle dérange le principe du plaisir. Le principe du plaisir, ça consiste à n’avoir rien de particulier. Le principe du plaisir, c’est tout de même ce à quoi pas mal de gens encore se rattachent : au poli, à la normale (en deux mots). L’analyse est quelque chose qui nous indique qu’il n’y a que le nœud du symptôme pour lequel il faut évidemment en suer un coup pour arriver à le tenir, à l’isoler ; il faut tellement en suer un coup qu’on peut même s’en faire un nom, comme on dit, de ce suage. C’est ce qui aboutit dans certains cas au comble du mieux de ce qu’on peut faire : une œuvre d’art. Nous, ce n’est pas ça, notre intention ; ce n’est pas du tout de conduire quelqu’un à se faire un nom ni à faire une œuvre d’art. C’est quelque chose qui consiste à l’inciter à passer dans le bon trou de ce qui lui est offert, à lui, comme singulier.

LACAN   P. Kaufmann concept d’inhibition chez Freud

: EPICTETE: « Note préliminaire sur le concept d’inhibition chez Freud. L’impasse de la contradictio. 9Congrès de l’École freudienne de Paris : « Inhibition et acting-out ». Palais des Congrès de Strasbourg, Lettres de l’École freudienne, 1976, n° 19, p. 48.

 1976-03-21 :      

Groupe de discussion improvisé sur les thèmes développés par Pierre Kaufmann

…

 

J. LACAN – Qu’est-ce qu’il y a encore dans Épictète ?

 

1976 LACAN AUBERT JOYCE

 Interventions lors des Conférences du « Champ freudien ». Analytica 4 (supplément au n° 9 d’Ornicar ?), 1977, n° 4, pp. 16-18. Extraits de la discussion qui eut lieu après l’exposé de Jacques Aubert : « Galerie pour un portrait » aux « Conférences du Champ freudien ».

1976-03-09 :

JACQUES-ALAIN MILLER – À vous suivre, et c’était déjà le cas lors de votre intervention au Séminaire du Dr Lacan, on touche du doigt que la dimension du symptôme est manifeste chez Joyce, parce que celle du fantasme n’y vient pas faire écran. Sade par exemple impose l’évidence du fantasme, de son fantasme. Ici au contraire, il ne s’agit certainement pas du fantasme de Joyce, ni même d’un symptôme qui lui serait attribuable. Il répète, il effectue la structure du symptôme, et rien ne le montre mieux que l’effet de son texte sur le lecteur, qu’il met dans la position d’avoir à déchiffrer interminablement, à dévider une interprétation infinie qui ne comporte aucun principe d’arrêt. Vous dites « en guise de conclusion », mais vous ne pouvez rien conclure.

 

JACQUES AUBERT – J’avais oublié de mentionner une chose qui était pourtant…

 

JACQUES-ALAIN MILLER – Il est nécessaire que vous ayez oublié quelque chose.

 

JACQUES AUBERT – Oui, oui ! Vous allez voir ce que c’est. Si j’ai parlé d’analyse c’est qu’entre autre choses il inscrit dans le Journal, à la fin, des transcriptions de rêves, qui figuraient dans les fameuses et curieuses épiphanies qu’il a soigneusement sélectionnées, laissant tomber ce qui n’était pas problématique, les notations réalistes, sociales, ne retenant que celles qui sont de l’ordre du rêve. Lorsque j’ai prononcé tout à l’heure le mot de fantasme, c’était à propos d’un rêve qui commençait d’une manière suffisamment non-réaliste pour qu’on puisse, au début, s’y laisser prendre.

 

JACQUES-ALAIN MILLER – La façon même dont vous abordez le texte de Joyce montre à quel point celui-ci ne spécule pas sur le fantasme, mais plutôt qu’il le défie. Que cela le conduise à défier la grammaire, c’est dans l’ordre. Il me paraît qu’une littérature qui spécule sur le symptôme, qui l’imite, est tout autrement constituée que celle qui se fonde sur le fantasme. Il est clair qu’à prendre les choses comme vous le dîtes, vous dépassez la question qui embarrasse tous ces critiques dont les articles sont recueillis dans l’édition que vous avez recommandée : dans quelle mesure Joyce adhère-t-il au personnage de Stephen ? On a d’abord tout pris pour argent comptant et puis on s’est dit que non, qu’il devait marquer beaucoup d’ironie à l’égard du personnage, qu’il ne le donnait pas en exemple. Mais on reste incertain : Joyce est-il sérieux ou pas ? La théorie de l’art qu’il expose est-elle la sienne ? Est-ce bien ce prétentieux personnage qu’il propose pour modèle ? Cette problématique est trop psychologique, mais enfin quelle est votre position à propos de cet embarras de la critique anglo-saxonne ? Quelle est la fonction de Stephen dans l’économie subjective de Joyce ?

 

JACQUES AUBERT – Vous avez prononcé le terme d’ironie. Je ne suis pas sûr qu’il n’y ait que de l’ironie. La position de surplomb, de domination par rapport au texte que suppose l’ironie, n’est pas celle de Joyce, il y a plutôt humour. Il fait fonctionner le texte dans sa logique. Il l’accompagne, ou plutôt est accompagné par lui comme par son énigme. Ce que, comme vous l’avez dit, Joyce essaye de déchiffrer, c’est son énigme.

 

JACQUES LACAN – Je vais vous dire la réflexion qu’en vous écoutant je me suis faite, à propos de la confesse, et de tout ce qui s’ensuit – à quelle prodigieuse végétation cela aboutit, avec Alphonse de Liguori, Suarez, le probabilisme ! Je pensais à un de mes analysants qui est un vrai catholique, mûri dans la saumure catholique, à un point qui n’est certainement égalé par personne ici, sans cela personne n’y serait. En somme, un catholique vraiment formé dans le catholicisme est inanalysable. Il n’y a aucun moyen de l’attraper par le bout de quelque oreille.

 

JACQUES ALAIN MILLER – Vous avez déjà exclu les Japonais de l’analyse…

 

JACQUES LACAN – J’ai déjà exclu les Japonais, bien sûr, mais c’était pour d’autres raisons. Les vrais catholiques sont inanalysables parce qu’ils sont déjà formés par un système auquel on a essayé de survivre avec l’analyse de Freud. C’est en cela que Freud est un catholique timide, prudent. Il a fait passer là un courant d’air frais, mais en fin de compte son apport est du même principe, comme on le voit dans Malaise dans la civilisation : il retourne tout bonnement au fait qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Il est quand même curieux, pour user d’un mot que vous avez employé, curious, que l’analyse soit la forme de survie dans le catholicisme. On verra peut-être un jour un pape qui s’en apercevra et invitera tout le monde à se faire psychanalyser. Mais pour les gens qui sont déjà formés, l’analyse, c’est sans espoir. Peut-être, avec le temps, cela arrivera-t-il a s’évaporer. Je voudrais soulever une autre question qui est celle de la traduction anglaise du Ich des Allemands par ego. Nous avons donné à cela un poids plus raisonnable en traduisant par le moi. C’est là que je retrouve la question tout à fait pressante qu’a soulevée Jacques-Alain Miller, des rapports de Stephen avec James Joyce. Stephen Dedalus, n’est-ce pas ce qu’on appelle communément l’ego ? Je serais assez porté à y pointer un imaginaire redoublé, un imaginaire de sécurité si l’on peut dire. Est-ce que Stephen Dedalus ne joue pas par rapport à James Joyce le rôle d’un point d’accrochage, d’un ego ? Est-ce un ego fort comme disent les Américains, ou est-ce un ego faible ? Je crois que c’est un ego fort, d’autant plus fort qu’il est entièrement fabriqué. C’est faire retour à la question d’où je partais : quelle est la fonction de l’ego dans la formation catholique ? Est-ce que la formation catholique n’accentue pas ce caractère en quelque sorte détachable de l’ego ? Il est très frappant que les anglais n’aient pas traduit le Ich par I. Il faut que quelque chose les en ait empêchés, parce que cela semble aller de soi, quelque chose qui tient à la langue anglaise.

 

PHILIPPE SOLLERS – En anglais, ils ont aussi gardé le latin pour le ça et le surmoi.

 

JACQUES AUBERT – Cela tient peut-être à la tradition théologique anglaise, qui, pour l’essentiel n’est pas catholique.

 

PHILIPPE SOLLERS – En anglais, le I s’écrit toujours avec une majuscule même à l’intérieur d’une phrase.

 

JACQUES LACAN – Oui, mais ce n’est pas une explication, puisque les Anglais écrivent aussi ego un E majuscule.

 

JACQUES-ALAIN MILLER – En tout cas, je voudrais souligner qu’il n’y a pas d’ambiguïté sur le type de moi que Joyce se construit (« se construire » figure dans le Portrait) : un moi qui se construit, le moi classique des romans d’éducation, est un moi obsessionnel.

 

JACQUES LACAN – C’est ça. D’ailleurs, le Français marque bien que le moi est en fin de compte déterminé, qu’on le choisit. C’est une sorte d’objet. Pichon a fait là-dessus des remarques qui ne sont pas idiotes.

 

JACQUES-ALAIN MILLER – Or, il ne me semble pas qu’il était obsessionnel, Joyce. S’il se construit un moi obsessionnel, c’est un moi qui n’a rien à faire avec sa structure. Sa personne ténue, pour reprendre les termes de Pichon, et sa personne étoffée ne coïncident pas du tout.

 

JACQUES AUBERT – Je me demande si cela n’est pas en partie fabriqué par l’éducation catholique, à base d’Imitation de Jésus-Christ.

1976 LACAN PETITOT Quantificateur et opérateur de Hilbert 

Intervention après l’exposé de J. Petitot : « Quantificateur et opérateur de Hilbert ». Journées de l’École freudienne de Paris : « Les mathèmes de la psychanalyse ». Paru dans les Lettres de l’École, 1977, n° 21, p. 129. 1976-10-31

Exposé de JEAN PETITOT […]

 

(127)Discussion […]

 

(129)JACQUES LACAN – Je voudrais remercier Petitot de la peine qu’il s’est donné d’éclairer mes formules en F(x).

Je voudrais quand même dire qu’il n’y a pas le moindre progrès dans cette définition de l’universel par rapport à ce que bafouillaient les Anciens. Ça tourne en rond, c’est toujours le même bafouillage. Alors on s’accroche à des choses. Et ce sur quoi je crois, sans en être sûr parce que ce n’est évidemment pas du tout reflété dans le titre interminable que vous verrez paraître sur les prochaines affiches, c’est sans rapport avec ce titre, c’est une question que je voudrais poser comme une semence de façon qu’on n’en soit pas surpris quand probablement j’aurai à me servir aussi de figures, c’est : qu’est-ce qu’un trou ? Je pense que c’est la fonction essentielle de la topologie de partir de là ; mais de quoi est-ce qu’on parle quand on parle de trou ? C’est ça que j’ai voulu dire à cet instant même, pour qu’à l’occasion on s’en pose en dehors de moi la question.

1978 LACAN DENIKER Objets et représentations

La « Conférence chez le Professeur Deniker – Hôpital Sainte-Anne » (transcription d’un enregistrement sur bande magnétique) fut publiée dans le Bulletin de l’Association freudienne n° 7, juin 1984, pp. 3-4.

1978-11-10 :   Objets et représentations. Conférence à Sainte-Anne, service Deniker (2 p.)

(3)… déblayé avec mon discours…

à la vérité j’ai articulé les choses pendant dix ans ; ce premier déblayage portait bien sûr sur l’inconscient et j’avais déjà, dans ce que j’avais fait chez moi, commencé, ce freudisme, à le présenter.

J’ai présenté quelque chose qui concernait Dora et puis le petit Hans ; le mot de présentation est tout à fait essentiel.

J’ai été amené progressivement à une présentation de l’inconscient qui est de l’ordre, d’un ordre mathématique. Ça n’est qu’une présentation.

J’ai présenté les choses sous la forme qui était déjà engagée du nœud borroméen.

Ce que j’appelle nœud borroméen : j’avais déjà annoncé les choses avant 1953 par une conférence que j’avais faite en ce même endroit. Pourquoi ces cercles dits borroméens, car chacun tient par l’autre, est relié à l’autre par le troisième ? Ici l’Imaginaire est ce qui lie le Réel et le Symbolique.

C’est de là que je suis parti pour énoncer sous la forme qui assure la prédominance du Symbolique sur le Réel, que c’était l’Imaginaire qui les liait.

L’Imaginaire, c’est très précisément ce que réalise le raisonnement mathématique.

Le raisonnement mathématique a une consistance à proprement parler imaginaire ; ce qui sous le nom de topologie donne sa consistance au raisonnement mathématique fait partie du lien où le Symbolique et le Réel dépendent l’un de l’autre.

C’est bien pourquoi j’avais noué le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel d’une certaine façon.

L’Imaginaire soutient ce qu’on appelle le Réel et c’est en cela que la topologie s’articule.

Le Symbolique par rapport au Réel, le Symbolique, c’est-à-dire le langage, est bien ce qui énonce, ce qui peut être énoncé sous le nom d’inconscient.

C’est bien en cela que le Réel c’est l’inconscient.

C’est l’inconscient, ça veut dire quelque chose que j’ai défini comme l’impossible.

L’inconscient c’est l’impossible, à savoir que c’est ce qu’on construit avec le langage ; en d’autres termes, une escroquerie.

L’association d’idées c’est la remise au petit bonheur ; c’est par la voie du petit bonheur qu’on procède pour libérer quelqu’un de ce qu’on appelle le symptôme.

Je me demande quelquefois si je n’aurais pas mieux fait de jouer sur ce qu’on appelle le psychologique. La chose qui m’en a dispensé c’est ce qu’on appelle la structure.

Il y a des structures qui sont, bien sûr, psychologiques mais qui ne se définissent pas par rapport à la relative position du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.

Car, ce nœud borroméen, dans ce nœud borroméen, le Réel qui est là est commandé par l’Imaginaire et c’est en cela que j’ai choisi d’énoncer le raisonnement mathématique comme premier.

C’est en ce qu’on imagine du nœud borroméen que réside ce qui fait que le Réel est dépendant de l’Imaginaire.

L’inconscient c’est le Symbolique et c’est en cela qu’il tient au Réel. Il tient au Réel et même il le commande. C’est en cela que le langage régit le Réel.

(4)C’est bien pour ça que j’énonce que le Réel c’est l’impossible : il est tout à fait impossible que le langage régisse le Réel.

Il est également impossible que quelque chose se présente comme non orientable ; c’est ce qui m’a entraîné à symboliser par ce qu’on appelle une bande de Moebius ce qu’il en est de l’inconscient.

Dans l’inconscient on est désorienté.

Cette prééminence du Symbolique sur le Réel, c’est ce qui constitue à proprement parler l’inconscient.

Qu’il y ait dans tout cela des incidences psychologiques, est ce qui m’a écarté de le reconnaître comme tel.

L’inconscient c’est ce qui impose sa loi au Réel.

Entre le raisonnement mathématique et l’inconscient il y a toute la différence d’un lien qui impose sa loi au Réel.

C’est bien pour cela que le Réel est là en rôle d’intermédiaire.

C’est aussi pour cela que j’ai essayé avec la topologie, c’est-à-dire ce qu’on peut considérer comme ce qu’il y a de plus avancé dans le raisonnement mathématique.

C’est aussi pour cela que j’ai essayé de comprendre, de présenter ce qu’il en était de l’inconscient.

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