lundi, juin 17, 2024
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LACAN autres textes : JOURNÉES ET CONFÉRENCES

LACAN autres textes : JOURNÉES ET CONFÉRENCES

 

1950 LACAN Premier Congrès mondial de psychiatrie 

Intervention au Premier Congrès mondial de psychiatrie en 1950 qui fait suite aux exposés de Franz Alexander, Anna Freud, Mélanie Klein et Raymond de Saussure, dans le cadre de la Vsection du Congrès mondial, « Psychothérapie, psychanalyse ». Ce discours a été publié dans les Actes du Congrès, volume 5, à Paris, Hermann et Cie, 1952, pp. 103-108.

1950-00-00 :      Intervention au premier Congrès mondial de Psychiatrie (3 p.)

Jacques LACAN (Paris)

 

(103)La notion de l’émotion à laquelle l’essai théorique de Raymond de Saussure marque un retour, ne nous paraît pas pouvoir suppléer à celle de la situation qui la domine, et l’épithète d’hallucinée n’y change rien, sinon de nous rappeler qu’aucune rétrospection du malade, hors de l’analyse qui la résout en ses (104)significations, ne vaut pour nous que sous caution de son contrôle. Dès lors les vacances, ici tenues pour réaliser l’accès du sujet au plaisir, nous semblent un critère un peu trop conformiste, pour reléguer au second plan toute une histoire obsessionnelle.

Aussi bien devons-nous tenir ici le plus grand compte de l’avertissement combien justifié de Thomas de Quincey concernant l’assassinat, à savoir qu’il mène au vol, puis au mensonge et bientôt à la procrastination, et dire qu’une faute de logique a conduit notre ami à une étiologie désuète, à une anamnèse incertaine et, pour tout dire, au manque d’humour.

Quel intérêt peut-il y avoir, en effet, à traduire notre expérience dans les catégories par où M. Piaget avec ses questionnaires sépare la psychologie de l’enfant d’une idéale psychologie de l’adulte qui serait celle du philosophe dans l’exercice de ses fonctions : qu’on se rapporte aux critères énoncés page 144 dans la distinction du subjectif et de l’objectif, la réciprocité des points de vue, etc., pour voir si je dis vrai.

Pourquoi chercher à fonder sur ces fallacieuses objectivations de structure ce que nous découvrons par la méthode la plus contraire : à savoir par une dialectique familière, au niveau des intérêts particuliers du sujet, où la seule vertu des significations incluses dans le langage, mobilise les images mêmes qui à son insu érigent sa conduite et s’avèrent régler jusqu’à ses fonctions organiques ?

Notre procédé part de la similitude impliquée dans l’usage de la parole, similitude supra-individuelle sans doute comme son support, mais c’est par là que se sont accomplies les découvertes impensables au sens commun (n’en déplaise à M. Alexander), qui n’ont pas seulement bouleversé notre connaissance de l’homme, mais, on peut le dire, inauguré celle de l’enfant.

Car le fait de structure essentiel pour l’étude du psychisme de l’enfant, n’est-il pas qu’en parlant, et pour cause, la langue dont se servent les adultes, il use de ses formes syntaxiques avec une justesse frappante dès les débuts de son apprentissage ?

Aussi n’est-ce pas seulement de nous que viennent les critiques que méritent les notions de pensée primitive, de pensée magique, voire celle de pensée vécue, dont je salue ici la nouveauté. Et un ethnographe comme M. Claude Lévi-Strauss (105)qui les articule définitivement dans le chapitre intitulé l’Illusion archaïque, de son livre majeur, les illustre volontiers de cette remarque : qu’aux adultes des sociétés primitives leurs propres enfants paraissent participer des formes mentales qui pour eux caractérisent l’homme civilisé.

Recourons donc pour comprendre notre expérience aux concepts qui s’y sont formés : l’identification, par exemple, et si nous devons chercher appui dans une autre science, que ce soit dans la linguistique, dans la notion de phonème par exemple, promue par M. Roman Jakobson, puisque le langage détermine la psychologie plus que la psychologie ne l’explique.

Et que M. de Saussure nous pardonne notre critique d’un travail qui reste une très brillante observation de clinique psycho-somatique.

Nous allons voir maintenant chez M. Alexander un exposé rigoureux de la pensée de Freud aboutir à une complète inversion de son sens, sous l’influence d’un facteur que nous tâcherons de définir.

L’accent qu’il met à juste titre sur le terme de préverbal pour désigner le champ de l’inconscient dynamique, nous rappelle, – avec l’importance qu’y ont les phénomènes proprement linguistiques du lapsus, du calembour, etc., – que Freud exigeait de la définition du refoulé, que la situation en ait été à quelque moment verbalisée.

Mme Mélanie Klein, en procédant chez l’enfant dès l’apparition du langage à une véritable incantation du vécu du stade infans, a soulevé des objections qui ne tiennent à rien de moins qu’à l’éternel problème de l’essence de l’innommé.

Nous évoquons ici son œuvre non pas seulement parce que Mlle Anna Freud, toute opposée qu’elle se soit montrée à cette sorte de transgression qui la fonde, est seule à en avoir fait ici mention, mais parce que nous voyons en cet exemple illustre que les fruits de notre technique ne peuvent être appréciés sainement qu’à la lumière de la notion de vérité. Si cette notion en effet peut être éliminée en physique d’opérations qu’on peut tenir pour dénuées de sens, nous ne pouvons, sous peine de plonger notre pensée dans les ténèbres, cesser de la soutenir dans sa vigueur socratique : c’est-à-dire oublier que la vérité est un mouvement du discours, qui peut valablement éclairer (106)la confusion d’un passé qu’elle élève à la dignité de l’histoire, sans en épuiser l’impensable réalité.

C’est, en effet, cette dialectique même qui opère dans la cure et qu’on y découvre parce qu’elle a joué dans l’homme depuis sa venue au monde jusqu’à pénétrer toute sa nature à travers les crises formatrices où le sujet s’est identifié en s’aliénant.

Ainsi l’ego, syndic des fonctions les plus mobiles par quoi l’homme s’adapte à la réalité, se révèle-t-il à nous comme une puissance d’illusion, voire de mensonge : c’est qu’il est une superstructure engagée dans l’aliénation sociale. Et si la théorie des instincts nous montre une sexualité où pas un élément de la relation instinctuelle : tendance, organe, objet n’échappe à la substitution, à la réversion, à la conversion, c’est que le besoin biologique dont la portée est supra-individuelle, était le champ prédestiné aux combinaisons de la symbolique comme aux prescriptions de la Loi.

Dès lors en s’attachant dans sa technique abrégée à l’égalisation des tensions de l’ego, M. Alexander peut faire œuvre d’ingénieur. Il méconnaît l’esprit même de la thérapeutique freudienne, qui, posant le sujet entre la logique qui le porte à l’universel et la réalité où il s’est aliéné, respecte le mouvement de son désir. La vérité qui fera son salut, il n’est pas en votre pouvoir de la lui donner, car elle n’est nulle part, ni dans sa profondeur, ni dans quelque besace, ni devant lui, ni devant vous. Elle est, quand il la réalise, et si vous êtes là pour lui répondre quand elle arrive, vous ne pouvez la forcer en prenant la parole à sa place.

Aussi bien la théorie de la sexualité que M. Alexander introduit sous le chef de la psycho-somatique nous révèle-t-elle le sens de sa position : la sexualité, nous l’avons entendu, est une forme spécifique de décharge pour toutes les tensions psychologiques en excès. Ainsi la dialectique freudienne qui a révélé la vérité de l’amour dans le cadeau excrémentiel de l’enfant ou dans ses exhibitions motrices, se renverse ici en un bilanisme hors nature où la fonction sexuelle se définit biologiquement comme un surplus de l’excrétion, psychologiquement comme un prurit né d’un moi à la limite de son efficacité.

La théorie nous intéresse en ce qu’elle manifeste que toute science dite psychologique doit être affectée des idéaux de la (107)société où elle se produit, non certes que nous la rapportions à ce que la littérature nous apprend des manifestations du sexe en Amérique, mais plutôt par ce qui s’en déduit à la prendre au pied de la lettre, à savoir : que les animaux mécaniques qu’on est en train de monter un peu partout sur le ressort du feedback, puisque déjà ils voient, s’agitent et peinent pour leurs besoins, ne manqueront pas de manifester d’ici peu une neuve envie de faire l’amour.

Désignons la carence subjective ici manifestée dans ses corrélatifs culturels par la lettre petit c, symbole auquel il est loisible de donner toute traduction qui paraîtra convenir. Ce facteur échappe aux soins comme à la critique, tant que le sujet s’en satisfait et qu’il assure la cohérence sociale. Mais si l’effet de discordance symbolique que nous appelons la maladie mentale, vient à le dissoudre, ce ne saurait être notre tâche que de le restaurer. Il est dès lors désirable que l’analyste l’ait, si peu que ce soit, surmonté.

C’est pourquoi l’esprit de Freud restera quelque temps encore à notre horizon à tous, pourquoi aussi, remerciant Mlle Anna Freud de nous en avoir rappelé une fois de plus l’ampleur de vues, nous nous réjouirons que M. Lévine nous apprenne que certains en Amérique même le tiennent comme nous pour menacé.

1967 LACAN journées d’études sur les psychoses

Des journées d’études sur les psychoses furent organisées à la Maison de la Chimie, à Paris, les 21 et 22 octobre 1967. Les interventions parurent dans Recherches Décembre 1968 Enfance aliénée II. Parmi les intervenants non membres de l’E.F.P. : D.W. Winnicott, D. Cooper, R. Laing. Nous reproduisons telle quelle la transcription de Jacques Lacan dans Recherches non sans inviter le lecteur à prendre connaissance de la note à son sujet, datée du 26 06 1968.

(143)Mes amis,

Je voudrais d’abord remercier Maud Mannoni, à qui nous devons la réunion de ces deux jours, et donc, tout ce qui a pu s’en dégager. Elle a réussi dans son dessein, grâce à cette extraordinaire générosité, caractéristique de sa personne, qui lui a fait payer auprès de chacun, de son effort, le privilège d’amener de tous les horizons quiconque pouvait donner réponse à une question qu’elle a faite sienne. Après quoi, à s’effacer devant l’objet, elle en faisait interrogations recevables.

Pour partir de cet objet qui est bien centré, je voudrais vous en faire sentir l’unité à partir de quelques phrases que j’ai prononcées il y a quelque vingt ans dans une réunion chez notre ami Henri Ey, dont vous savez qu’il a été dans le champ psychiatrique français, ce que nous appellerons un civilisateur. Il a posé la question de ce qu’il en est de la maladie mentale d’une façon dont on peut dire qu’au moins a-t-elle éveillé le corps de la psychiatrie en France, à la plus sérieuse question sur ce que ce corps lui-même représentait.

(144)Pour ramener le tout à sa plus juste fin, je devais contredire l’organo-dynamisme dont Ey s’était fait le promoteur. Ainsi sur l’homme en son être, m’exprimais-je en ces termes : « Loin que la folie soit la faille contingente des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence. Loin qu’elle soit pour la liberté une insulte (comme Ey l’énonce), elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme, s’il ne portait en soi la folie comme la limite de sa liberté ».

À partir de là, il ne peut pas vous paraître étrange qu’en notre réunion aient été conjointes les questions portant sur l’enfant, sur la psychose, sur l’institution. Il doit vous paraître naturel que nulle part plus qu’en ces trois thèmes, soit évoquée plus constamment la liberté. Si la psychose est bien la vérité de tout ce qui verbalement s’agite sous ce drapeau, sous cette idéologie, actuellement la seule à ce que l’homme de la civilisation s’en arme, nous voyons mieux le sens de ce qu’à leur témoignage font nos amis et collègues anglais dans la psychose, de ce qu’ils aillent justement dans ce champ et justement avec ces partenaires à instaurer des modes, des méthodes où le sujet est invité à se proférer dans ce qu’eux pensent comme des manifestations de leur liberté.

Mais n’est-ce pas là une perspective un peu courte, je veux dire, est-ce que cette liberté suscitée, suggérée par une certaine pratique s’adressant à ces sujets, ne porte pas en elle-même sa limite et son leurre ?

Pour ce qui est de l’enfant, de l’enfant psychotique, ceci débouche sur des lois, lois d’ordre dialectique, qui sont en quelque sorte résumées dans l’observation pertinente que le Dr Cooper a faite, que pour obtenir un enfant psychotique, il y faut au moins le travail de deux générations, lui-même en étant le fruit à la troisième.

Que si enfin la question se pose d’une institution qui soit proprement en rapport avec ce champ de la psychose, il s’avère que toujours en quelque point à situation variable y prévale un rapport fondé à la liberté.

Qu’est-ce à dire ? Assurément pas que j’entende ainsi d’aucune façon clore ces problèmes, ni non plus les ouvrir comme on dit, ou les laisser ouvert. Il s’agit de les situer et de saisir la référence d’où nous pouvons les traiter sans nous-mêmes rester pris dans un certain leurre, et pour cela de rendre compte de la distance où gîte la corrélation dont nous sommes nous-mêmes prisonniers. Le facteur dont il s’agit, est le problème le plus brûlant à notre époque, en tant que, la première, elle a à ressentir la remise en question de toutes les structures sociales par le progrès de la science. Ce à quoi, pas seulement dans notre domaine à nous psychiatres, mais aussi loin que s’étendra notre univers, nous allons avoir affaire, et toujours de façon plus pressante : à la ségrégation.

(145)Les hommes s’engagent dans un temps qu’on appelle planétaire, où ils s’informeront de ce quelque chose qui surgit de la destruction d’un ancien ordre social que je symboliserai par l’Empire tel que son ombre s’est longtemps encore profilée dans une grande civilisation, pour que s’y substitue quelque chose de bien autre et qui n’a pas du tout le même sens, les impérialismes, dont la question est la suivante : comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ?

Le problème au niveau où Oury l’a articulé tout à l’heure du terme juste de ségrégation, n’est donc qu’un point local, un petit modèle de ce dont il s’agit de savoir comment nous autres, je veux dire les psychanalystes, allons y répondre : la ségrégation mise à l’ordre du jour par une subversion sans précédent. Ici n’est pas à négliger la perspective d’où Oury pouvait formuler tout à l’heure qu’à l’intérieur du collectif, le psychotique essentiellement se présente comme le signe, signe en impasse, de ce qui légitime la référence à la liberté.

Le plus grand péché, nous dit Dante, est la tristesse. Il faut nous demander comment nous, engagés dans ce champ que je viens de cerner, pouvons être en dehors cependant.

Chacun sait que je suis gai, gamin même on dit : je m’amuse. Il m’arrive sans cesse, dans mes textes, de me livrer à des plaisanteries qui ne sont pas du goût des universitaires. C’est vrai. Je ne suis pas triste. Ou plus exactement, je n’ai qu’une seule tristesse, dans ce qui m’a été tracé de carrière, c’est qu’il y ait de moins en moins de personnes à qui je puisse dire les raisons de ma gaieté, quand j’en ai.

Venons pourtant au fait que si nous pouvons poser les questions comme il s’est fait ici depuis quelques jours, c’est qu’à la place de l’X qui est en charge d’y répondre, l’aliéniste longtemps, puis le psychiatre, quelqu’un d’ailleurs a dit son mot qui s’appelle le psychanalyste, figure née de l’œuvre de Freud.

Qu’est cette œuvre ?

Vous le savez, c’est pour faire face aux carences d’un certain groupe que j’ai été porté à cette place que je n’ambitionnais en rien, d’avoir à nous interroger, avec ceux qui pouvaient m’entendre, sur ce que nous faisions en conséquence de cette œuvre, et pour cela d’y remonter.

Juste avant les sommets du chemin que j’instaurais de sa lecture avant d’aborder le transfert, puis l’identification, puis l’angoisse, ce n’est pas hasard, l’idée n’en viendrait à personne, si cette année, la quatrième avant que mon séminaire prît fin à Sainte Anne, j’ai cru devoir nous assurer de l’éthique de la psychanalyse.

(146)Il semble en effet que nous risquions d’oublier dans le champ de notre fonction qu’une éthique est à son principe, et que dès lors, quoi qu’il puisse se dire, et aussi bien sans mon aveu, sur la fin de l’homme, c’est concernant une formation qu’on puisse qualifier d’humaine qu’est notre principal tourment.

Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance. La chose nous apparaît nue, – et non plus à travers ces prismes ou lentilles qui s’appellent religion, philosophie,… voire hédonisme, car le principe du plaisir, c’est là le frein de la jouissance.

C’est un fait qu’à la fin du 19ème siècle et non sans quelque antinomie avec l’assurance prise de l’éthique utilitariste, Freud a ramené la jouissance à sa place qui est centrale, pour apprécier tout ce que nous pouvons voir s’attester, au long de l’histoire, de morale.

Qu’a-t-il fallu de remuement, j’entends aux bases pour que ce gouffre en réémerge à quoi nous jetons en pâture deux fois par nuit ? deux fois par mois ? notre rapport avec quelque conjoint sexuel ?

Il n’est pas moins remarquable que rien n’a été plus rare en nos propos de ces deux jours que le recours à l’un de ces termes qu’on peut appeler le rapport sexuel (pour laisser de côté l’acte), l’inconscient, la jouissance.

Ce ne veut pas dire que leur présence ne nous commandait pas, invisible, mais aussi bien, dans telle gesticulation derrière le micro, palpable.

Néanmoins, jamais théoriquement articulée.

Ce qui s’entend (inexactement) de ce que Heidegger nous propose du fondement à prendre dans l’être-pour-la-mort, prête à cet écho qu’il fait retentir des siècles, et des siècles d’or, du pénitent comme mis au cœur de la vie spirituelle. Ne pas méconnaître aux antécédents de la méditation de Pascal le support d’un franchissement de l’amour et de l’ambition, ne nous assure que mieux du lieu commun, jusqu’en son temps, de la retraite où se consomme l’affrontement de l’être-pour-la-mort. Constat qui prend son prix de ce que Pascal, à transformer cette ascèse en pari, la clôt en fait.

Sommes-nous pourtant à la hauteur de ce qu’il semble que nous soyons, par la subversion freudienne, appelés à porter, à savoir l’être-pour-le-sexe ?

Nous ne semblons pas bien vaillants à en tenir la position.

Non plus bien gais. Ce qui, je pense, prouve que nous n’y sommes pas tout à fait.

(147)Et nous n’y sommes pas en raison de ce que les psychanalystes disent trop bien pour supporter de le savoir, et qu’ils désignent grâce à Freud comme la castration : c’est l’être-pour-le-sexe.

L’affaire s’éclaire de ceci que Freud a dit en historiettes et qu’il nous faut mettre en épingle, c’est que, dès qu’on est deux, l’être-pour-la-mort, quoi qu’en croient ceux qui le cultivent, laisse voir au moindre lapsus que c’est de la mort de l’autre qu’il s’agit. Ce qui explique les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe. Mais en contraste, l’expérience analytique démontre que, quand on est deux, la castration que le sujet découvre, ne saurait être que la sienne. Ce qui pour les espoirs mis dans l’être-pour-le-sexe, joue le rôle du second terme dans le nom des Pecci-Blunt : celui de fermer les portes qui s’étaient d’abord grandes ouvertes.

Le pénitent perd donc beaucoup à s’allier au psychanalyste. Au temps où il donnait le ton, il laissait libre, incroyablement plus que depuis l’avènement du psychanalyste, le champ des ébats sexuels, comme il est sous forme de mémoires, épîtres, rapports et traits plaisants, maints documents pour l’attester. Pour le dire, s’il est difficile de juger justement si la vie sexuelle était plus aisée au XVIIe ou au XVIIIe siècle qu’au nôtre, le fait par contre que les jugements y aient été plus libres à concerner la vie sexuelle, se décide en toute justice à nos dépens.

Ce n’est certes pas trop de rapporter cette dégradation à la « présence du psychanalyste », entendue dans la seule acception où l’emploi de ce terme ne soit pas d’impudence, c’est-à-dire dans son effet d’influence théorique, précisément marqué du défaut de la théorie.

À se réduire à leur présence, les psychanalystes méritent qu’on s’aperçoive qu’ils ne jugent ni mieux ni plus mal des choses de la vie sexuelle que l’époque qui leur fait place, qu’ils ne sont dans leur vie de couple pas plus souvent deux qu’on ne l’est ailleurs, ce qui ne gêne pas leur profession puisqu’une telle paire n’a rien à faire dans l’acte analytique.

Bien sûr la castration n’a de figure qu’au terme de cet acte, mais couverte de ceci qu’à ce moment le partenaire se réduit à ce que j’appelle l’objet a, – c’est-à-dire, comme il convient, que l’être-pour-le-sexe a à s’éprouver ailleurs : et c’est alors dans la confusion croissante qu’y apporte la diffusion de la psychanalyse elle-même, ou de ce qui ainsi s’intitule.

Autrement dit ce qui institue l’entrée dans la psychanalyse provient de la difficulté de l’être-pour-le-sexe, mais la sortie, à lire les psychanalystes d’aujourd’hui, n’en serait rien d’autre qu’une réforme de l’éthique où se constitue le sujet. Ce n’est donc pas nous, Jacques Lacan, qui ne nous fions qu’à opérer sur le sujet en tant que passion du langage, mais bien ceux qui l’acquittent d’en obtenir l’émission de belles paroles.

(148)C’est à rester dans cette fiction sans rien entendre à la structure où elle se réalise, qu’on ne songe plus qu’à la feindre réelle et qu’on tombe dans la forgerie.

La valeur de la psychanalyse, c’est d’opérer sur le fantasme. Le degré de sa réussite a démontré que là se juge la forme qui assujettit comme névrose, perversion ou psychose.

D’où se pose à seulement s’en tenir là, que le fantasme fait à réalité son cadre : évident là !

Et aussi bien impossible à bouger, n’était la marge laissée par la possibilité d’extériorisation de l’objet a.

On nous dira que c’est bien ce dont on parle sous le terme d’objet partiel.

Mais justement à le présenter sous ce terme, on en parle déjà trop pour en rien dire de recevable.

S’il était si facile d’en parler, nous l’appellerions autrement que l’objet a.

Un objet qui nécessite la reprise de tout le discours sur la cause, n’est pas assignable à merci, même théoriquement.

Nous ne touchons ici à ces confins que pour expliquer comment dans la psychanalyse, on fait si brièvement retour à la réalité, faute d’avoir vue sur son contour.

Notons qu’ici nous n’évoquons pas le réel, qui dans une expérience de parole ne vient qu’en virtualité, qui dans l’édifice logique se définit comme l’impossible.

Il faut déjà bien des ravages exercés par le signifiant pour qu’il soit question de réalité.

Ceux-ci sont à saisir bien tempérés dans le statut du fantasme, faute de quoi le critère pris de l’adaptation aux institutions humaines, revient à la pédagogie.

Par impuissance à poser ce statut du fantasme dans l’être-pour-le-sexe (lequel se voile dans l’idée trompeuse du « choix » subjectif entre névrose, perversion ou psychose), la psychanalyse bâcle avec du folklore un fantasme postiche, celui de l’harmonie logée dans l’habitat maternel. Ni incommodité, ni incompatibilité ne sauraient s’y produire, et l’anorexie mentale s’en relègue comme bizarrerie.

On ne saurait mesurer à quel point ce mythe obstrue l’abord de ces moments à explorer dont tant furent évoqués ici. Tel celui du langage abordé sous le signe du malheur. Quel prix de consistance attend-on d’épingler comme préverbal ce moment juste à précéder l’articulation patente de ce autour de quoi semblait fléchir la voix même du présentateur : la gage ? La gâche ? J’ai mis du temps à reconnaître le mot : langage.

(149)Mais ce que je demande à quiconque a entendu la communication que je mets en cause, c’est oui ou non, si un enfant qui se bouche les oreilles, on nous le dit, à quoi ? à quelque chose en train de se parler, n’est pas déjà dans le postverbal, puisque du verbe il se protège.

En ce qui concerne une prétendue construction de l’espace qu’on croit saisir là naissante, il me semble plutôt trouver le moment qui témoigne d’une relation déjà établie à l’ici et au là-bas qui sont structures de langage.

Faut-il rappeler qu’à se priver du recours linguistique, l’observateur ne saurait que manquer l’incidence éventuelle des oppositions caractéristiques dans chaque langue à connoter la distance, fût-ce à entrer par là dans les nœuds que plus d’une nous incite à situer entre l’ici et le là-bas ? Bref il y a du linguistique dans la construction de l’espace.

Tant d’ignorance, au sens actif qui s’y recèle, ne permet guère d’évoquer la différence si bien marquée en latin du taceo au silet.

Si le silet y vise déjà, sans encore qu’on s’en effraye, faute du contexte « des espaces infinis », la configuration des astres, n’est-ce pas pour nous faire remarquer que l’espace en appelle au langage dans une toute autre dimension que celle où le mutisme pousse une parole plus primordiale qu’aucun mom-mom.

 

Ce qu’il convient d’indiquer ici, c’est pourtant le préjugé irréductible dont se grève la référence au corps tant que le mythe qui couvre la relation de l’enfant à la mère n’est pas levé. Il se produit une élision qui ne peut se noter que de l’objet a, alors que c’est précisément cet objet qu’elle soustrait à aucune prise exacte.

Disons donc qu’on ne la comprend qu’à s’opposer à ce que ce soit le corps de l’enfant qui réponde à l’objet a : ce qui est délicat, là où ne se fait jour nulle prétention semblable, laquelle ne s’animerait qu’à soupçonner l’existence de l’objet a.

Elle s’animerait justement de ce que l’objet a fonctionne comme inanimé, car c’est comme cause qu’il apparaît dans le fantasme.

Cause au regard de ce qu’est le désir dont le fantasme est le montage.

Mais aussi bien par rapport au sujet qui se refend dans le fantasme en s’y fixant d’une alternance, [ou bien, ou bien ¯] monture qui rend possible que le désir n’en subisse pas pour autant de retournement.

Une plus juste physiologie des mammifères à placenta ou simplement la part mieux faite à l’expérience de l’accoucheur (dont on peut s’étonner qu’elle se contente en fait de (150)psychosomatique des caquets de l’accouchée sans douleurs) serait le meilleur antidote à un mirage pernicieux.

Qu’on se souvienne qu’à la clef, on nous sert le narcissisme primaire comme fonction d’attraction intercellulaire postulée par les tissus.

Nous fûmes les premiers à situer exactement l’importance théorique de l’objet dit transitionnel, isolé comme trait clinique par Winnicott.

Winnicott lui-même se maintient, pour l’apprécier, dans un registre de développement.

Sa finesse extrême s’exténue à ordonner sa trouvaille en paradoxe à ne pouvoir que l’enregistrer comme frustration, où elle ferait de nécessité besoin, à toute fin de Providence.

L’important pourtant n’est pas que l’objet transitionnel préserve l’autonomie de l’enfant mais que l’enfant serve ou non d’objet transitionnel à la mère.

Et ce suspens ne livre sa raison qu’en même temps que l’objet livre sa structure. C’est à savoir celle d’un condensateur pour la jouissance, en tant que par la régulation du plaisir, elle est au corps dérobée.

Est-il loisible ici d’un saut d’indiquer qu’à fuir ces allées théoriques, rien ne saurait qu’apparaître en impasse des problèmes posés à l’époque.

Problèmes du droit à la naissance d’une part, – mais aussi dans la lancée du : ton corps est à toi, où se vulgarise au début du siècle un adage du libéralisme, la question de savoir, si du fait de l’ignorance où ce corps est tenu par le sujet de la science, on va venir en droit, ce corps, à le détailler pour l’échange.

Ne discerne-t-on pas de ce que j’ai dit aujourd’hui la convergence ? En épinglerons-nous du terme de l’enfant généralisé, la conséquence ? Certains antimémoires tiennent ces jours-ci l’actualité (pourquoi anti – sont-ils ces mémoires ? Si c’est de n’être pas des confessions, nous avertit-on, n’est-ce pas là depuis toujours la différence des mémoires ?). Quoiqu’il en soit l’auteur les ouvre par la confidence d’étrange résonance dont un religieux lui fit adieu : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, lui dit-il, qu’il n’y a pas de grandes personnes ».

Voilà qui signe l’entrée de tout un monde dans la voie de la ségrégation.

N’est-ce pas de ce qu’il faille y répondre que nous entrevoyons maintenant pourquoi sans doute Freud s’est senti devoir réintroduire notre mesure dans l’éthique, par la jouissance ? et n’est-ce pas tenter d’en agir avec vous comme avec ceux dont c’est la loi dès lors, que de vous quitter sur la question : quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ?

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1968 LACAN CONGRES DE STRASBOURG

Neuvième congrès de l’École freudienne de Paris, Palais des congrès de Strasbourg, Lettres de l’École freudienne, 1976, n°19, pp. 555-559.

1968-10-13 :

(555)J. LACAN – Comme je me le suis fait confirmer par Solange Faladé, c’est bien moi qui ai choisi pour un congrès qui à ce moment-là n’était pas pour demain, ces deux thèmes, l’inhibition et l’acting out. Il est certain que c’était faire confiance aux Strasbourgeois, et votre présence ici dans cet amphithéâtre magnifique est la confirmation du soin qu’ont mis les Strasbourgeois à faire ce congrès, c’est-à-dire ce qui pour nous (je parle de l’analyste idéal) est un frotti-frotta, enfin quand même ce frotti-frotta répond à un besoin de se chauffer entre soi ; mais ce n’était pas seulement pour ça que j’ai préféré ces deux thèmes. Je les proférais aussi en écho à Strasbourg ; je veux dire que de même que, dit-on (métaphore comme d’habitude !) Strasbourg, c’est une extrémité de ce lopin de terre qu’on appelle la France, de même ça m’avait porté à proférer inhibition et acting out comme étant les confins de l’analyse.

Le comble du comble, c’est que je suis comblé ; je veux dire qu’à entendre les divers orateurs, j’ai eu ce sentiment d’être comblé. L’ennuyeux – mais c’est uniquement pour moi, car je pense que tout le monde l’a été, comblé ; on a été comblé d’un certain nombre de thèmes dont je me demande pourquoi je les ai frayés ; ça veut dire que comblé, comblé par tous ceux qui ont parlé de cette place et des différentes autres salles, ça ne m’a pas satisfait ; ça m’a même perturbé quant à l’utilité de ce que je fais.

C’est certain que cette question, ce n’est pas la première fois que je me la formule. Le manque me manque. Quand le manque manque à quelqu’un, il ne se sent pas bien. C’est une affaire comme ça que j’essaye de réduire au fait que je suis de l’espèce de cet hommâle dont j’ai parlé comme d’une hommelle, voire d’une hommelette. L’hommâle en a trop, mais ça ne l’empêche pas d’être sensible au manque. Pourquoi est-il si sensible au besoin de manque, si je puis m’exprimer ainsi ? Je ne vois absolument pas d’autre raison à en donner, sinon qu’il a des habitudes. Il a l’habitude de manquer. Et ses habitudes, il en fait un principe qui, dans l’analyse, a été intitulé – d’ailleurs on n’a jamais entendu parler que de ça – le principe du plaisir.

Le principe du plaisir a été repéré depuis toujours ; c’est même bien ça qui nous écrase, et qui m’écrase, moi aussi ; heureusement, j’ai un honorable précédent, c’est Freud. Lui aussi, il a fallu qu’il tombe là-dedans, dans le principe du plaisir. Le principe du plaisir, il l’a défini évidemment un peu autrement que ne le définissaient les Grecs, qui prenaient ça au pied de la lettre, ²don® :lui, quand même, (Freud), a dit que c’était le moindre déplaisir, en d’autres termes que la vie, ça ne pouvait se supporter qu’à condition de la tamponner un peu sérieusement.

(556)C’est évidemment nouveau, et ça n’est pas très encourageant. Pourquoi, puisque j’ai parlé de l’hommêle, pourquoi celle que j’appellerai dans l’occasion la femmeuse ou l’affameuse, celle qui n’est pas toute, au point que de la dire la, j’ai mis ça en suspicion, en suspension, pourquoi est-ce qu’elle, de ce manque, elle s’en fout bien, c’est le cas de le dire ?

Je suggère en réponse que c’est elles – elles au pluriel quoique j’ai parlé de la d’abord – c’est elles, au pluriel, qui sont, si tant est qu’on puisse employer le mot être, qui sont l’inconscient. La femmeuse dont je parlais n’est pas toute ; si elle n’est pas toute, en fin de compte, je ne sais pas bien si c’est comme le réel, ou si j’ai été introduit à formuler que le réel n’est pas tout à cause d’elles (comme vous voudrez l’écrire, au singulier ou au pluriel). Tout ce que je peux avancer dans l’occasion, c’est que si elle n’est pas toute comme le réel, elle n’en sait rien. Le réel non plus d’ailleurs, puisqu’il n’est pas question d’un savoir quelconque pour le réel.

J’avance en somme que le réel, quoique discordant, il se trouve – c’est un fait que nous constatons – que ça marche. La façon dont nous nous cassons la tête pour faire quelque chose qui marche comme lui (quoique discordant) a abouti à la fabrication des automates. Il est évident qu’il y a là quelque chose de faussé dans l’automate : l’idée que ça marche par soi, que ça marche tout seul a l’air plutôt de dire le contraire ; mais l’idée d’« auto » en question, à savoir qu’il y aurait un soi, est bien ce que l’analyse au dernier terme met en question.

Ce que j’avance, ce que j’avance au dernier terme, c’est que, dans la mesure où le réel fonctionne pour l’homme, je parle de cette chose malgré tout tout à fait stupéfiante que l’homme, on ne sait pas pourquoi, est arrivé à catégoriser le réel comme tel, eh bien le réel en tout cas n’atteint le dit homme que de sa discordance, et c’est bien pour ça qu’on est stupéfait qu’il se soit élevé jusqu’à une conception du réel dont moi, timidement, j’ai avancé qu’elle ne saurait s’ébaucher, contrairement aux monomanies humaines, qu’elle ne saurait s’ébaucher, cette conception du réel, que comme d’un réel éclaté.

Voilà. J’ai entendu ici des échos de ça, qui est la pointe de ce que j’ai essayé d’énoncer, des échos de ce qu’on peut appeler mon bavardage. Dans le train, quelqu’un qui, je crois, était la personne qui est là en face, trimballait avec elle un torchon qui s’appelle Le Nouvel Obs comme on dit, dans lequel deux crétines disaient que ce siècle était lacanien ! (Rires) C’est naturellement pour dire qu’il faut que ça finisse. L’ennuyeux simplement, pour moi, c’est que ça ait commencé, aux dires des types en question.

En réalité, si ça a commencé dans ce siècle, comme on dit, on peut dire qu’il y a mis le temps ! Ça m’est venu sur le tard, cette espèce de poussée, comme ça, si tant est qu’elle existe. Mais enfin ça n’en a pas moins l’effet que je ne peux plus me souffrir. Voilà. Je voudrais bien limiter les dégâts que j’ai fait – malgré tout on n’est pas un très grand nombre ; dans les 800 ; ça ne suffit pas à dire que le siècle est lacanien ! – Je voudrais bien limiter les dégâts que j’ai fait en somme dans ce champ limité, ce petit bout de réel.

L’ennui – l’ennui pour moi – c’est que je n’y peux rien. Une fois qu’on est entré dans la voie de certains choix, c’est fait. Il faut quand même qu’on sache ça. On ne sait pas pourquoi on choisit quelque chose. Le plus souvent on commence comme ça au hasard. Et puis après ça a des suites.

 

(557)Naturellement, je ne suis pas le seul à être dans le cas que ça m’embête. Les dégâts que j’ai fait ne sont plus en mon pouvoir. Alors comme tout le monde, parce que c’est comme ça que ça se passe pour ce qu’on appelle tout le monde – bien sûr, là aussi c’est un résidu – je ne vois qu’une issue, c’est, puisque le choix est fait, de le pousser au moins jusqu’à ses dernières conséquences.

J’ai imaginé l’inconscient comme participant à ce réel mitigé qui ne se réduit pas à des bouts, à savoir qui s’imagine comme faisant partie de quelque chose qui tourne rond. C’est pour ça que je dis que j’ai imaginé l’inconscient comme participant du réel. À ce titre, je l’ai sûrement raté. Mais pas plus que tout ce qui s’imagine. Ce ratage étant au principe de ce peu que j’ai de réalité, on peut dire que, comme tout ratage, c’est une ré-ussite, je veux dire que c’est la réussite d’une réalité qui se trouve, comme ça, être mise sous mon chef, mais se caractérise d’un autre côté de communiquer avec une réalité commune.

Bien sûr, comme tout le monde, ma réalité est faite de ceci qu’elle est ponctuelle, par rapport à ce dont on fait mémoire monumentale sous le nom d’histoire. Comme pour chacun, chacun de ceux qui sont ici et chacun de ceux qui sont aussi dehors. Il n’y a pas de ce que j’appellerai l’Histoire avec un grand H, la grande Histoire. Il n’y a que des historioles. J’ai été pris dans une historiole qui n’est pas de moi, l’historiole freudienne, et simplement parce que j’y ai glissé. Mais il n’y a absolument rien de commun entre l’historiole freudienne et toutes celles qui l’ont précédée. Ce n’est pas parce qu’un certain nombre de gens, Herbart, Hartmann, Du Bois-Reymond, n’importe qui, ce n’est pas parce que Freud a fait ses choux gras d’un certain nombre d’épaves qui restaient des précédentes historioles que son historiole, à lui, les continue. C’est bien pour ça que la seule chose qui pourrait me faire abandonner mon enseignement, c’est la logique que j’en ai engendrée, logique qui ne vaut pas mieux que les précédentes, qui vaut en fait tout aussi peu.

C’est une façon de faire un aveu. Oui. L’aveu, c’est ceci : c’est qu’une analyse fait avouer quiconque s’y risque, chacun dans l’analyse s’avoue-rité, si je puis dire, pour faire équivoque avec sa vérité ; mais chacune de ces vérités, il faut le dire. C’est très difficile de savoir ce qu’elle a de commun avec les autres. Il n’y a que des vérités particulières, et c’est bien ça qui m’a frappé dans ce congrès. Il est certain que j’avais tendu un piège en essayant d’encadrer ce qui concerne l’analyse avec ces frontières que sont l’inhibition et l’acting out. Alors le résultat – c’est le cas de le dire, je l’ai déjà dit – m’est revenu dans la figure, parce que combler quelqu’un, c’est quand même ça. Ce n’est pas tellement que l’aveu ait été la caractéristique de ce qui m’a été rapporté, mais comme c’était aux frontières que je m’étais porté, avec l’équivoque d’un congrès aux frontières, c’est évidemment aussi des frontières que j’ai reçu la réponse, à savoir la réponse de ce qui a le plus manqué dans ce congrès, mis à part quelques petits points que chacun reconnaîtra facilement, à ce repérage par exemple que je suis étonné qu’on n’ait pas plus parlé de la phobie, mais quelqu’un l’a fait quand même.

La phobie, c’était résonner au cœur même de ce problème que j’ai évoqué à propos du comble, du manque, de l’insatisfaction, de l’insatisfaction qui était la mienne. Ce qu’on n’a pas assez senti, ce qui aurait pu se faire, en réaction à cette indication de l’inhibition et de l’acting out, c’est que quelque chose témoigne plus de l’expérience de ce que j’appellerai l’analyse – pour ne pas parler de l’analyste, parce que je vais commencer quand même à déballer mon truc : si j’ai institué la passe, c’est quand même pour voir s’il y a des analystes, et pas seulement des gens qui à ça ne s’autorisent, comme je l’ai dit, que d’eux-mêmes. Évidemment, qui ne s’autorise pas de (558)soi-même ! Le soi-même, il y en a à la pelle. Qu’on s’autorise d’être analyste, c’est à la portée de bien du monde pourvu qu’on en ait pratiqué une certaine expérience. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai laissé pointer ceci : c’est que quant à moi, j’en suis encore réduit à faire l’analysant. Ce qu’il y a de merveilleux, c’est que j’ai trouvé pour ça un alibi : je fais de l’enseignement.

Puisque je suis sur la voie des confidences, je vais quand même vous en dire un petit bout de plus : je suis le seul névrosé à avoir compris qu’il n’y a d’ego que du névrosé. Bien sûr, c’est ça qui fait poids. Alors comment moi j’ai réussi à le faire flotter, cet ego, je vous dirai ça la prochaine fois, à mon séminaire, parce que je ne vois pas pourquoi, une fois sur cette pente, je m’arrêterais.

Je peux tout de même vous en donner un petit bout : je ne fais pas d’alliance (parce que c’est ça qu’ils ont découvert, les ego-psychologists, c’est qu’on fait des alliances avec ce qu’on considère comme la partie saine. Qu’est-ce que ça veut dire ! L’ego est un chancre ! Il n’y a pas de partie saine de l’ego. Il y a des ego qui s’agglutinent. Ça n’en fait pas moins un chancre toujours – je ne fais pas d’alliance avec d’autres ego. Ce n’est pas comme ça que je les attrape, ceux qui ont la folie de se confier à moi. Mais enfin c’est un fait que, justement parce que c’est une folie, ça a comme résultat de faire que, dans un congrès comme ici par exemple, on ne déconne pas trop, ou on déconne d’une façon qui est pour moi reconnaissable, qui est sensible.

J’engendre – j’en ai posé la question à quelqu’un qui est dans ma familiarité – j’engendre assez souvent un bafouillage. Mais, comme j’ai pu le constater heureusement chez la plupart de ceux qui se sont risqués à cette tribune, c’est un bafouillage plutôt astucieux. Ça n’empêche pas que ça m’accable. Mon sentiment, comme ça, à la clôture de ce congrès, est vraiment plutôt celui de ma responsabilité.

Ne vous frappez pas ! Ça ne me déprime pas pour autant. Je ne me console qu’avec cette histoire du bout de réel ; et ce bout de réel, il faut quand même tâcher d’un tout petit peu l’incarner. Ce bout de réel, qu’est-ce que ça veut dire, en somme ? Quand on prend celui qui est le plus, si je puis dire, à la portée de notre main, s’il y a quelque chose qui témoigne que de réel il n’y a que des bouts, c’est bien ce qu’on appelle communément la résistance, et ce qu’on appelle également la castration.

On arrivera bien, bien sûr, à me faire lâcher cette résistance ; on arrivera bien à me châtrer, puisque c’est le sort commun des pères. Voilà. Ce que Freud ne dit pas, sauf comme ça, en oblique, par équivoque, c’est que les vrais de vrais, les vrais de pères, c’est ça le secret du prétendu meurtre, c’est qu’il faut les tuer pour ça, pour qu’ils lâchent le bout de réel.

Voilà. C’est le principe de ce mystère que soi-disant la civilisation en somme ne se transmettrait pas s’il n’y avait pas le meurtre du père. Tout ça est lié à cette petite affaire du bout de réel en question, ce bout de réel dont je voudrais bien pouvoir en trouver un autre pour vous en parler. Je vous ai laissé entendre que je ne désespère pas. Je ne dis pas que j’espère. Mais enfin qu’il pourrait bien arriver que je trouve quelque chose qui montrerait bien que le réel, ce n’est pas si simple que ça, ce n’est pas si simple qu’on le dit, que la simplicité n’est nullement le témoignage qu’on est dans le vrai. Mais à ça vous reconnaîtrez que je n’ai pas le sentiment du beau ; les deux se tiennent, le vrai et le beau, et quelqu’un a dit ce matin sur le beau une réflexion fort pertinente.

(559)Il est quatre heures. Je m’en tiendrai là, à charge pour vous de rétorquer ce qui vous conviendra.

Qui a à sussurer quelque chose ? … Personne ? Alors, j’en ai assez dit. J’ai conclu le 17

congrès. Je renouvelle mes remerciements aux Strasbourgeois.

 

(Applaudissements)

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1968 LACAN Discours de clôture au Congrès de Strasbourg

En guise de conclusion » Discours de clôture au Congrès de Strasbourg, le 13 octobre 1968, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1970 n° 7 page 157-166.

(157)Il deviendrait cérémoniel d’apporter le discours de conclusion. Ce discours, je considère que je vous l’ai fait, sous une forme et sous une incidence qui a été utile ou pas, je n’en sais rien, là-dessus que chacun s’interroge, vu que je l’ai fait à un autre moment, c’est-à-dire pour souhaiter, c’était son contenu, un ton plus vif et une démarche plus stimulée. Que ce soit sa conséquence ou pas, le résultat est quand même là, le ton de ce qui s’est dit hier était incontestablement plus serré. Je le répète, il ne s’agit pas des textes qui ont été apportés le premier jour, mais du nœud qu’ils pouvaient former ensemble et du caractère serré de ce qui était aveu et réplique. Ce matin il semble au moins à tel témoignage que le résultat ait été encore plus satisfaisant. Dès lors, mon Dieu, pourquoi vouloir donner quoi que ce soit qui bouclerait ce qui essentiellement reste ouvert ?

Qu’est-ce qui reste ouvert ? Beaucoup de choses ; bien sûr d’abord la question qui a été mise ici à l’ordre du jour, celle des rapports de « psychothérapie et psychanalyse ». Là-dessus bien sûr on aurait pu souhaiter que se dégageât d’une façon plus formulée une directive. Il est certain que, je le répète, et non pas du tout en fonction de conditions locales, il y a une question très précise qui était posée dès le premier jour et dans le discours de Bauer : est-ce que nous devons considérer pouvoir maintenir la fonction qu’occupe la psychothérapie dite d’inspiration analytique comme quelque chose qui puisse être pris « de plano » comme étape de la formation ?

Il ne s’agit pas bien sûr de pratiquer là je ne sais quel malthusianisme de la pratique, d’abord parce qu’il est strictement impossible à obtenir comme l’expérience l’a prouvé ; une des premières choses que j’ai mises au principe des statuts de l’École, c’est qu’il faut voir en face que c’est comme ça que ça se passe, et que même dans des endroits où on fait signer un petit papier, car vous le savez, il y a des lieux où ça se fait, et bien entendu tout le monde le signe ce petit papier qui consiste à dire qu’on ne fera des psychanalyses que quand votre psychanalyste vous y autorisera expressément, moyennant quoi précisément on fait des psychothérapies d’inspiration analytique à tire-larigot jusqu’à ce que ce moment arrive, et dans (158)cette perspective il est tout à fait clair que les psychothérapies d’inspiration analytique ne se distinguent en rien de ce qu’une fois obtenue l’autorisation, le candidat, puisqu’à ce moment-là c’est comme candidat qu’il recevra ladite autorisation, fera à partir de là.

Donc, il n’est pas question de les exclure, il serait même plutôt question d’en tenir compte et de se demander si oui ou non ce qui se passe à ce niveau-là, peut-être repris, peut-être de quelque façon intéressé dans la psychanalyse elle-même qui est en train de se poursuivre cependant. Il y a une espèce de black-out, de rideau tiré sur ce qui fonctionne d’un côté pendant que le sujet est en train de poursuivre sa propre analyse qui vraiment quant à moi, quant à mon expérience est toujours apparu comme un des lests, un des fardeaux les plus lourds à traîner, et qui dans bien des cas imposent à l’analyse une limite stricte. Je veux dire que les psychanalyses dites didactiques sont de temps en temps, il faut bien le dire, de l’ordre du limité, je ne veux pas dire de l’échec parce que même ça prête encore à ambiguïté ; il y a dans l’analyse comme dans ce qu’est foncièrement l’acte lui-même, mais c’est l’acte psychanalytique qui nous le découvre, quelque chose d’ambigu qui fait que bien sûr on pourrait dire qu’il vaudrait mieux dans certains cas qu’on puisse qualifier une psychanalyse, et didactique spécialement, d’échec plutôt que de réussite. Mais qu’il y ait une limite, qu’il y ait un moment où du sujet dans ce type de psychanalyse on ne puisse plus rien tirer, qu’on ne puisse plus lui faire faire un pas de plus, il est certain que c’est dans la négligence, la négligence profonde où on est de ce que constituent pour lui non seulement cette activité qu’on appelle psychothérapie d’inspiration analytique ou pas, aussi bien mille autres pratiques dont le psychodrame est certainement le lieu le plus éminent quant à ces sortes d’effets et pourrait, lui, par exemple, facilement être écarté du champ.

Sur le sujet des psychothérapies d’inspiration analytique, quelque chose devrait pouvoir être formulé qui permette à l’analyste de doser et du même coup de modérer, en accord avec le sujet, l’incidence à certains tournants de la psychanalyse didactique de cette pratique parallèle. Nous n’en sommes pas là, et pourquoi ? Parce que le mode sur lequel ces précautions pourraient être instituées n’est pas actuellement formulable d’une façon univoque pour tous les psychanalystes, pour autant qu’en raison d’une inégale initiation à certains replis (159)théoriques on ne peut pas dire qu’on puisse faire intervenir, sous forme de repérage clair, au niveau de tous également, des règles précises.

La présence, j’y reviens, et c’est bien le cas de le dire, du psychanalyste comme tel, avec toutes les questions que pose de l’appeler le psychanalyste ou un psychanalyste, ce qui n’est certes pas la même chose, est là, en quelque sorte laissée en blanc et à l’état de vacuole au centre de tout ce qui a fait nos débats. Il était clair qu’il était impossible à tout instant de formuler autre chose que ceci, que c’était du supposé de cette fonction de l’analyste que dépendait le caractère plus ou moins autorisable au titre de psychanalytique de telle ou telle pratique psychothérapique. À ce titre, la formule que j’ai ressentie d’un article déjà vieux de quelques quinze ans, celui que j’ai ressorti tout à l’heure, garde hélas toute son actualité, à savoir que si on ne peut pas dire que quelques pas n’aient été faits depuis sur le plan théorique de ce qu’il en est et doit en être de la fonction du psychanalyste, il est clair pour autant que les choses ne sont pas encore entrées dans l’institution.

C’est bien ceci que dans un texte qui représente l’armature de ce que j’ai communiqué à Rome et non sans intention en cet endroit, texte que j’ai publié dans le premier numéro de cette revue que, Dieu merci, j’ai réussi à sortir avant le béni mois de mai, car dans son tumulte il est clair que toute sa structure et son sens auraient été en quelque sorte distordus – donc dans Scilicet j’ai parlé jusqu’à un certain point d’un échec. Il est certain que quelque chose assurément se joue autour de la duplicité que constitue la fonction de psychanalyste et celle de l’enseignant. S’il se trouve que vous pouvez particulièrement le mettre en évidence à mon niveau, c’est bien sûr que là-dessus je ne me suis pas refusé à en assumer depuis longtemps l’antinomie, mais vous auriez tort de croire que le même problème ne se pose pas et ne se posera pas un jour ou l’autre au niveau de chacun d’entre vous. Comme l’a souligné par exemple très bien ce matin Dumézil, vous ne pouvez pas y échapper dès lors que vous êtes appelés à recevoir dans telle ou telle institution étrangère à la psychanalyse une position de psychanalyste ; dès lors que vous y êtes, c’est-à-dire que vous n’êtes pas chez vous, vous êtes priés d’assumer quelque chose qui participe des fonctions de l’enseignement, vous apprenez au moins aux gens à se conduire vis-à-vis de ce loup qu’ils ont introduit dans leur bergerie, et pour ça il faut que vous expliquiez un peu ses mœurs. Vous êtes là en position d’enseignant.

(160)Il me semble qu’à plusieurs reprises, et même à mes yeux à trop de reprises, car il m’est arrivé pendant ces vacances de relire les textes de quelques séminaires déjà anciens et de périodes sensibles, ces périodes obstinées où ce séminaire, je ne pouvais le poursuivre en toute correction qu’à m’imposer de ne pas faire la moindre attention à ce qui dans une institution qui n’était pas du tout l’institution étrangère dont je parle, mais justement à proprement parler l’institution analytique dont je faisais partie, se mijotait et se tramait je ne sais quelle opération synthétique, [1968] dont je savais très bien à l’avance qu’un jour ou l’autre elle ne faciliterait pas ma tâche. Cet assez extraordinaire désintérêt n’est pas sans me poser quant à moi de graves questions. Et tout de même cela, par un heureux concours de je ne sais quoi, qu’on peut sans doute ici appeler destin, n’a pas du tout finalement desservi ni la propagation ni la diffusion de mon discours. J’eusse aimé assurément que ceux qui m’ont accompagné tout au long de ces difficiles chemins, eussent plus bénéficié eux-mêmes du succès de ce discours.

Qui sait, ma réforme à moi, celle que j’ai proposée dans cette proposition du 9 Octobre, pourrait être beaucoup plus aisée aux entournures que celle à laquelle s’escrime un homme politique [Edgar Faure] extraordinairement astucieux. Pourquoi ? Précisément parce qu’elle n’avait de portée que dans un milieu où les incidences effectives d’une telle réforme sont infiniment moins dérangeantes qu’elles peuvent l’être au niveau de l’université. Bref notre petite réforme était surtout, je dois le dire, l’introduction d’une façon absolument différente d’apporter une solution générale aux problèmes de l’examen et ça suffit pour que nous soit représenté comme un vide extraordinaire, qui fait que tout d’un coup il ne va plus y avoir de dialogue entre l’examinateur et l’examiné. Il suffit d’avoir été dans sa vie un instant examiné pour savoir que ce qu’on échange avec un examinateur, ce n’est jamais et uniquement que ce qui s’appelle des conneries, qualifiées comme telles, par une complicité absolument générale où l’examinateur demande qu’on lui dise des conneries bien classées et d’ailleurs l’examiné lui aussi s’efforce de les faire bien rondes et bien roses. Il rentre dans sa famille et y raconte les belles conneries qu’il a réussi à sortir à son examinateur. C’est très évidemment là-dessus que repose ceci, que ces choses peuvent durer pendant des siècles, d’une façon tempérée, tant qu’il y a ce qu’on appelle du dialogue ; seulement il y a un moment où ça s’use, où on s’aperçoit justement que la connerie n’est pas un élément de dialogue !

(161)On s’en aperçoit pourquoi ? Vous ne vous imaginez pas que ce sont les pauvres petits, les chers mignons, qui tout d’un coup n’ont plus en effet rien d’autre à faire qu’à envoyer des pavés, qui s’en aperçoivent. Ce sont ceux qu’on appelle assez grotesquement les enseignants. Parce que, les enseignants, comment ça se recrute ? Un enseignant ça se recrute, justement à cause de ce système des examens, sous la forme d’un bien enseigné. Quand vous avez fait la preuve que vous êtes bien enseigné, c’est-à-dire que vous êtes capable de charrier de droite à gauche un suffisant charroi de conneries, alors vous êtes consacré enseignant. Seulement vers 45 à 50 ans, c’est pas pour rien que je parle de temps en temps de ménopause, ça ne va plus. C’est-à-dire que vous, enseignants, vous vous en apercevez vous-mêmes. Et c’est vous qui foutez le feu à la baraque, comme on a pu le voir. Ceux qui ont le plus rigolé dans cette affaire, ne vous imaginez pas que c’était ceux qui étaient dans la rue Gay-Lussac, c’était les enseignants qui se précipitaient là, pensant enfin ! voilà ce que nous aurions pu être ! De qui est-ce que vous ne l’avez pas reçu, ce témoignage ?

Naturellement, maintenant, ça prend des allures de petite bouche ; un type qui ose signer d’un nom rabelaisien et qui ne se prend pas pour la queue d’une poire comme on dit, nous résume les événements. Epistémon, c’est de lui que je parle. Tout le monde paraît-il sait qui c’est. Moi je peux faire comme si je ne savais pas. Il dit qu’il y avait une étudiante, une enragée qui lui courrait aux basques pendant qu’il se baladait là dans la rue Gay-Lussac, au moment où ça flottait le Molotov, et qu’elle s’acharnait à l’appeler Epistémon-con.

C’est pas mal. Ce qu’il a vu dans cette histoire, c’est que c’était la fin du structuralisme. C’est énorme. Et pourquoi ce serait la fin du structuralisme ? Il paraît que ce qui témoigne de ça, c’est que c’est un événement incontestablement dialectique. S’il y a quelque chose qui n’est pas évident, c’est ça. Et c’est même si peu évident que c’est même à cause de ça qu’on peut se demander si c’est bien un événement. Car la distinction folâtre entre la structure et l’histoire, elle vient de types qui lisent très rapidement et qui se sont aperçus que Lévi-Strauss a dialogué avec Sartre, alors ils s’imaginent qu’à cause de ça tout le structuralisme expulse l’histoire et déclarent que le 14 Juillet est un mythe. Ce sont ces espèces d’assimilations bouffonnes dans lesquelles on se déplace comme si la structure n’impliquait pas strictement et d’abord la dimension justement de l’histoire. C’est parce que l’histoire n’est pas purement et simplement une (162)diachronie qu’on peut parler de dialectique ; toute dialectique implique justement un lien synchronique ; ça ne veut pas du tout dire que la structure n’a rien à faire avec l’histoire : elles se tiennent comme strictement l’une à l’autre complémentaires.

S’il y a par contre quelque chose qui distingue ce qui s’est passé, c’est que ça fait partie de ces choses qui dans l’histoire sont connotées. Connotées de quoi ? Enfin je vous raconte le début parce que je m’échauffe, je me laisse entraîner, je vous raconte le début d’un petit truc que j’avais commencé d’écrire sur les événements et qui, Mon Dieu, paraîtra ou ne paraîtra pas, il ne paraîtra plutôt pas car, comme je vous l’ai dit, enfin, maintenant j’ai des responsabilités, j’ai des responsabilités vis-à-vis de l’histoire. Alors si on dit que je dis des événements qu’ils ne sont pas des événements, déjà cela va faire un certain bruit, on va se le communiquer à Paris. Si je dis en plus que moi j’appelle ça une affaire, ils vont dire, il assimile ça à l’affaire Dreyfus ou à l’affaire du Collier. Et bien oui, justement. Ce qui distingue l’affaire Dreyfus comme l’affaire du Collier, c’est que nous ne pouvons pas les caser dans la dialectique, marxiste ou autre. Seulement ça veut dire quand même quelque chose, et même salement bien quelque chose. L’affaire Dreyfus, il faut tout de même bien le dire, c’est à cause de ça qu’on n’a pas eu uniquement des vieux schnocks dans l’état-major en 1914, ça a servi au moins à quelque chose, à un nettoyage. Quant à l’affaire du Collier, si on avait su la lire… mais justement on ne sait jamais lire une chose qu’on peut classer comme une affaire.

Ce sont là des considérations tout à fait latérales mais qui doivent être destinées à remettre un petit peu les choses en place, et ne pas nous faire croire que parce que dans l’École on s’est un petit peu agité autour de l’affaire de mai, on a beaucoup progressé ; au contraire, ça a marqué strictement le stoppage de tout ce qui aurait pu se produire. Je ne doute pas qu’à mon appel, avec un léger retard, il ne serait apparu un certain nombre de choses manifestées concernant le fondement théorique de mes propositions, je veux dire que ce serait paru dans le bulletin de l’École Freudienne ; au lieu de ça il semble aujourd’hui qu’on s’empêtre, qu’on s’embrouille, alors que quand je l’ai avancé, bien des gens m’ont dit qu’ils étaient tout à fait d’accord sur la place où j’avais mis ce mot de désubjectivation. Car enfin quand on fait une analyse c’est bien quand même pour que quand on est là, dans la tâche, au boulot, eh bien il arrive (163)qu’on voie un petit peu quelque chose comme l’envers de la tapisserie, on retourne un peu ça, et à partir du moment où vous vous êtes aperçu qu’il y a un envers et qu’en plus ce n’est pas un envers mais que c’est la même chose, vous avez un peu moins le sentiment que vous êtes un libre sujet. Qui rapporte cette confiance faite à sa libre subjectivité, nous avons très très bien touché ça du doigt ces derniers temps, et la connexion dans un très grand nombre de cas avec la psychose, nous avons pu aussi toucher ça d’une façon très directe, enfin je veux dire qu’il y a des gens, pas plus tard que ce matin-là, notre cher ami Israël, nous rapportait quelques menus faits, qui pourraient venir sous la rubrique générale : de la contestation à l’asile. Quand même, ce n’est pas par hasard que ces choses-là arrivent ; il y a bien un certain rapport. Ça c’est produit un certain nombre de fois, et pas forcément chez des gens qu’on peut classer parmi les plus fragiles. C’était peut-être les meilleurs, qui sont devenus dans cette affaire un tant soit peu trop chavirés. Quoi qu’il en soit, ce sont des choses plutôt de nature à nous rappeler ce qu’il y a de structural dans les rapports entre l’idéologie de la liberté et une existence qui n’est pas si facile à définir parce que l’existence ça veut dire essayer de la soustraire à tout ce qui la capte immédiatement. L’existence de la folie, l’existence de la folie justement, c’est ce que nous avons touché du doigt ici, nous ne l’avons jamais authentique puisque, depuis une certaine période qui, comme par hasard, était la levée au point le plus ascendant de notre horizon politique de la liberté comme telle, à savoir la Révolution française, très précisément depuis cette montée au zénith du terme de liberté, c’est depuis ce moment-là que la folie est vouée à cette ségrégation vis-à-vis de laquelle nous avons tant de peine pour reconnaître ce qu’il en est de son essence.

 

C’est bien là, au cœur de ce problème, que nous sommes portés dans ce Congrès comme nous l’étions aussi dans le dernier, dans celui que j’ai évoqué hier pendant que Maud Mannoni n’était pas là, à savoir le Congrès qu’elle a de sa seule main su rassembler l’année dernière, la conjonction en un seul nœud des rapports du sujet à notre époque avec ces trois termes : 1° d’abord l’enfant, l’enfant qui soi-disant dans notre société est entré enfin dans la plénitude de ses droits, chacun sait que le paradis c’est pour les enfants de vivre à notre époque, chacun sait de quelles précautions nous les entourons, les chers mignons, il y en a même tellement, de précautions, d’attentions, de dévotions, qu’il faut après ça faire lever une armée entière (164)d’assistantes sociales, de psychothérapeutes et de C.R.S., pour venir à bout des conséquences de cette éducation ; 2° ensuite le psychotique, car bien entendu ce n’est pas par hasard que nous le rencontrons forcément dans le même coin ; 3° et enfin la fonction de l’institution sur laquelle on peut dire qu’ici c’est ce sur quoi nous sommes le plus restés sur notre faim. C’est qu’en vérité la jonction n’est pas faite autrement que par la pratique, dans certaines institutions par la mise en jeu d’un statut subjectif effectivement conquis par tel ou tel et par certains et pas forcément, par le voisin. Pourquoi est-ce qu’elle n’est pas encore faite, eh bien c’est certain qu’il y a à ça des raisons qui tiennent à l’institution psychanalytique elle-même et que le psychanalyste est responsable de cette béance. Et c’est pourquoi je souhaite qu’au cœur* de notre École viennent des travailleurs, dont je ne souhaite pas spécialement qu’ils ne soient pas analystes, mais enfin qu’ils soient encore assez frais, pas trop immunisés par la pratique même de l’analyse, contre une vision structurale des problèmes.

Nassif qui est là, qui est venu présenter devant vous un travail qui a pu sans doute paraître à tel ou tel d’entre vous un peu long, il me semble, je l’ai souligné ce matin, que justement ce discours tend à chercher, à manifester d’une façon précise à tel niveau de l’histoire justement de la psychanalyse, un modèle qui convienne, qui montre justement que chaque moment a sa structure, que l’enfant n’est pas une forme molle de l’adulte, que l’hypnose n’est pas bien entendu une forme molle de la psychanalyse. S’il s’est produit quelque chose qui a fait sortir la psychanalyse de l’hypnose, c’est peut-être simplement quelque chose qui au bout du compte peut s’écrire au tableau, en s’inscrivant d’une façon aussi formalisée que tel ou tel axiome ou théorème dans la théorie des ensembles, en montrant que c’est par un petit échange, une petite bascule entre deux termes, par un usage du principe de dualité, qui impose pour qu’une formule soit valable ou plus exactement déductible d’une autre, un certain nombre de changements de signes qui vont tout au long de la formule et dont aucun ne saurait être omis pour que la formule reste valable. Du passage de l’hypnose à la psychanalyse, c’est de quelque chose d’aussi strictement définissable et manipulable formellement qu’il s’agit.

Quand nous serons arrivés à cette suffisante formalisation, nous aurons gagné un petit peu. Seulement voilà, le problème est le même pour nous et pour les mathématiciens. Les mathématiciens jouissent de ce miracle, qu’ils ne savent pas (165)de quoi ils sont le jouet. Ils ne savent ni pourquoi ni comment progressent les grands chambardements mathématiques. Néanmoins ça se produit, et même ça n’a pas arrêté depuis très exactement Eudoxe, et Euclide aussi bien sûr, et Archimède. Ça n’a pas arrêté. Ils ne savent pas pourquoi ça continue, pourquoi ça n’arrête pas. Ou pourquoi la mathématique est à peu près aussi complètement renouvelée depuis le temps où moi j’étais un petit enfant, qu’elle a pu l’être au XVIIe siècle par exemple, soit entre l’avant et l’après du calcul intégral. Et des gens qui essaient de serrer la chose de près, n’arrivent absolument à rien formuler du tout ; pas la moindre chance de saisir où est le sujet du progrès mathématique.

C’est pour ça que nous aurions à en prendre de la graine. Il faudrait que le psychanalyste en tienne compte pour autant qu’il est impliqué dans cette fonction à plusieurs dimensions qui est d’abord celle qu’il a avec cet acte insensé qui le fait fonctionner comme psychanalyste, celle aussi qu’il fait et qu’il a toujours à faire à ce plus un qui, chose étrange, fait encore problème pour un certain nombre d’entre vous, encore que, j’ai montré où peut résider son incarnation d’une façon permanente. Quand vous serez deux psychanalystes il y en aura toujours un troisième, quand vous serez trois il y en aura toujours un quatrième, quand vous serez quatre il y en aura toujours un cinquième. En tant que psychanalystes vous ne pouvez pas éviter cette erreur de calcul. Si cette chose, vous en étiez vraiment pénétrés, c’est-à-dire qu’il fait partie de votre statut de psychanalyste quand vous opérez, de ne jamais jamais pouvoir vous tenir pour complet dans votre appréhension de votre objet, ceci à soi seul vous éviterait de retomber dans cette pente qui est toujours la grande tentation du psychanalyste et qu’il faut bien appeler par son nom : celle de devenir un clinicien ; car un clinicien, ça se sépare de ce que ça voit pour deviner les points-clés et se mettre à pianoter dans l’affaire. C’est pas du tout bien sûr pour diminuer la portée de ce savoir-faire. On n’y perd rien. À une seule condition, c’est de savoir que vous, ce qu’il y a de plus vrai dans vous, fait partie de ce clavier. Et que naturellement, comme on ne touche pas avec le bout de son doigt ce qu’on est soi-même, quand on est justement, comme on le dit, sur la touche, [DU CLAVIER DE L’ÊTRE] quand on est la touche soi-même, que vous soyez bien certain qu’il manque toujours quelque chose à votre clavier et que c’est à ça que vous avez affaire. C’est parce qu’il manque toujours quelque chose à votre clavier que l’analysant, vous ne le (166)trompez pas, parce que c’est justement dans ce qui vous manque qu’il va pouvoir faire basculer ce qui, à lui, lui masque le sien. C’est vous qui lui servirez de dépotoir.

Tant que vous n’aurez pas admis ça, vous en serez encore à demander ce dont je parle quand je parle de désêtre et de désubjectivation ; c’est pourtant ce dans quoi nous sommes à tout instant pris, et qui nous met, il faut bien le dire, dans les situations quelquefois les plus pénibles, parce que tant qu’il n’y a que nous qui le savons, ce que nous sommes comme dépotoir, on peut encore s’en accommoder. Tout le monde vit avec ça et s’en accommode très bien, et on a tous les appareils pour masquer la chose dans la vie sociale ordinaire. Seulement, de temps en temps, pour nous justement, qui faisons les choses en les sachant, ça prend une allure un peu choquante pour le public extérieur. Il arrive qu’un de nos patients devienne psychotique. Ça ne doit offenser personne qu’on dise ça ; ce sont de ces accidents qui justement pour nous ne doivent pas être pris comme des accidents, c’est tout à fait essentiel à notre position. [LE PSYCHOLOGUE : MACHINE A LAVER PLUS BLANC, PSYCHANALYSTE : MACHINE A RECYCLER LES DECHETS]

S’il arrive qu’on puisse donner cette distinction entre psychothérapie et psychanalyse, pourquoi aujourd’hui, au bout de ce discours qui est très précisément celui que je viens d’improviser, ne vous la donnerais-je pas ? La différence, pourquoi ne pas le dire ainsi, c’est qu’une psychothérapie est un tripotage réussi, au lieu que la psychanalyse, c’est une opération dans son essence vouée au ratage. Et c’est ça qui est sa réussite. C’est sur cette formule, dont bien entendu j’espère que vous ne vous ferez pas une règle de conduite : pourvu que je la rate bien, comme l’autre disait : l’ai-je bien descendu ? Je dirai simplement, puisque vous attendiez quelque chose de moi : vous l’ai-je donné ?


* Le texte des Lettres de L’École freudienne indique « cour ».

1968 LACAN Intervention au Congrès de l’EFP sur  Psychanalyse et psychothérapie 

(5 p.) 1968-10-12 :

Intervention au Congrès de Strasbourg de l’École Freudienne de Paris sur « Psychanalyse et psychothérapie » le 12 octobre 1968 au matin, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 page 42-48.

(42)Présidence : I. Roublef et M. Safouan.

Intervention de J. Lacan.

 

Je ne suis pas intervenu hier soir parce que ç’aurait été intervenir « en conclusion ». C’est un rôle qui m’est réservé, c’est même inscrit sur le programme. On attend de moi demain que je conclue, après quoi on dira : il a bien parlé. Le résultat sera selon toute apparence, une apparence fondée sur les expériences antérieures, que personne n’aura rien entendu. Il y a eu un Congrès auquel je rends hommage – le Congrès rassemblé par M. Mannoni l’année dernière – et à la fin de ce Congrès j’ai, paraît-il, fort bien parlé. Ça va être publié[1] Vous pourrez y lire les choses que vous n’avez pas entendues. Ça aurait peut-être pu servir dans ce qui a été proféré hier.

C’est pourquoi ce matin je me force à parler au début de la journée pour faire quelques remarques dont j’espère qu’elles donneront à ce qui va se passer aujourd’hui un ton plus vif, parce qu’on nous a dit hier toutes sortes de choses tout à fait excellentes (je fais allusion aux rapports de Bauer et de Melman), mais la discussion n’a pas été ce qu’on peut en attendre. Je veux dire dans un lieu tel que celui-ci, où nous sommes entre nous et où on peut s’entendre sur certaines choses, fût-ce sur des broutilles – des broutilles lacaniennes. Elles devraient pouvoir servir, comme des objets qu’on manipule. Seulement évidemment il s’agit de savoir ce qu’on en fait. On pourrait déjà en faire quelques petites constructions. Mais surtout, on pourrait se demander un peu plus ce que nous foutons là, dans notre rapport avec ces ou cet objet.

Or, je crois que nos camarades de Strasbourg nous posent une question. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai cru entendre. S’ils ont choisi ce sujet, c’est parce que ça les intéresse, ça les points quelque part. Ces sortes de titres à double nom, psychothérapie et psychanalyse, ça peut servir à tout et à n’importe quoi, (43)parce que ce et dont nous nous servons est ce qu’on pourrait apporter un et mou. Par contre, il me semble que la question qui est tout le temps posée au niveau du rapport de Bauer et qui lui donne son sens est celle-ci : la psychothérapie – d’inspiration ou pas d’inspiration – c’est évidemment un drôle de mot – en tout cas la psychothérapie psychanalytique, je veux dire telle qu’elle se présente à ceux qui débutent dans le champ, dans l’atmosphère psychanalytique – cette pratique psychothérapique, ça fait partie des mœurs, c’est comme ça qu’ils entrent comme praticiens dans l’affaire – et la question que l’on nous posait est la suivante : est-ce que c’est un élément nécessaire ou contingent, favorable ou contrariant pour la formation du psychanalyste. Bauer me dira si oui ou non c’est ça qui fait l’intérêt du choix de ce sujet pour notre rassemblement, notre Congrès ici.

Je me souviens d’avoir consacré 15 jours de vacances à écrire un article qui s’appelle « Variantes de la cure-type ». Il y est dit entre autre que « la rubrique des variantes ne veut dire ni l’adaptation de la cure, sur des critères empiriques, ni, disons-le, cliniques, à la variété des cas, ni la référence aux variables dont se différencie le champ de la psychanalyse, mais un souci, voire ombrageux, de pureté dans les moyens et les fins qui laissent présager d’un statut de meilleur aloi que l’étiquette ici présentée » (Écrits p. 324) – de meilleur aloi que ce qu’évoque cette formule répugnante que nous devons à M. Bouvet : cure-type – pourquoi pas cure-pipe ?

Dans la suite de ce texte, et puisqu’il s’agit de psychothérapie, j’ouvre le pas sur les critères thérapeutiques. C’est qu’il s’agissait d’un article pour une encyclopédie, que dirigeait un véritable ami, un supporter : H. Ey. C’est à sa prière et aussi à la force de son poignet que j’ai dû de donner quelque chose qui fasse pendant aux autres articles qui s’étaient proférés autour. Un an après cet article a été retiré grâce aux soins conjurés de la troupe de corédacteurs, Ey ayant évidemment dû s’incliner devant leur majorité.

Les critères thérapeutiques, c’est quelque chose d’intéressant. Ça devrait avoir, justement pour les psychanalystes, un sens : qu’au moins la question soit posée si, à la fin de ce qui se fait, on peut mettre « cas guéri » ou on ne peut pas le mettre. En d’autres termes si le terme de guérison lui-même a pour le psychanalyste un sens. C’est une façon d’aborder la question. Il ne me semble pas que ç’ait été du tout mis en avant dans ce que nous a (44)dit Bauer. Ça prouve que c’est autre chose qui l’intéressait, et c’est pourquoi j’ai commencé par essayer de repérer ce que je crois être la question qu’il nous pose.

Alors, il est évident que devant la carence complète – c’est ainsi que je procède dans cet article – des critères thérapeutiques en tant que les psychanalystes n’y répondent jamais que par des semblants et des dérobades – rien de ce qu’ils ont avancé là-dessus ne saurait résister à un contrôle un peu serré ; ce n’est pas moi qui le dis, mais Glover – alors dans mon article je déplace la question et je la mets là où elle doit être posée : « la question des variantes de la cure… nous incite à n’y conserver qu’un critère, pour ce qu’il est le seul dont dispose le médecin qui y oriente son patient. Ce critère, rarement énoncé d’être pris pour tautologique, nous l’écrivons : une psychanalyse, type ou non, est la cure qu’on attend d’un psychanalyste ». (Écrits p. 329).

Naturellement, c’est de l’esprit. Je suis un auteur léger. Mes pensées sont « intellectualistes ». Néanmoins, il se trouve que c’est là que nous sommes et qu’il n’y aurait nul inconvénient à exploiter cette phrase. Parce que c’est de ça qu’il s’agit et qu’elle permettrait de faire un planchage assez complet de ce dont il s’agit, à ceci près que la question telle qu’elle est posée par Bauer est beaucoup plus précise. C’est elle que nous avons ici à serrer.

« La psychanalyse est la cure qu’on attend d’un psychanalyste ». C’est là qu’est l’axe de ce qui se passe chaque fois que nous avons affaire à une psychanalyse : c’est la cure attendue d’un psychanalyste. Il est évident que ceci laisse, aujourd’hui comme hier, à côté la question qui est pourtant celle dont il s’agit dans notre combat, celle qui serait énoncée par un Diogène armé d’une lanterne qui viendrait vous dire : « Où y a-t-il un psychanalyste ? ». Il y en a, il y en a beaucoup, mais il faut croire qu’il n’est pas si facile de dire à quoi ça se reconnaît. Il y a tout de même quelqu’un qui doit savoir ce que c’est : c’est le psychanalyste lui-même. Jusqu’à présent, il n’y a même que lui : c’est le sens de certain principe que je mets en avant dans le statut de l’École.

Alors la question doit tout de même être placée dans ceci – très éclairant pour poser la question du transfert en tant qu’il serait spécifique de la psychanalyse : c’est que ce qu’on attend d’un psychanalyste, ça dépend de l’idée qu’on se fait d’un (45)psychanalyste, au moins au départ, dans ce moment que Bauer a appelé « destinal ». Le psychanalyste, lui, disons que c’est un des premiers éléments qu’il a à analyser : qu’est-ce qu’on attend de lui comme psychanalyste ? Mais ça vaudrait mieux qu’il ait une idée assez ferme de ce qu’on doit en attendre. C’est ça la formation du psychanalyste, et la question qui nous est posée est ceci – qui devient plus accessible, plus clair : l’expérience de ce qu’on attend d’un psychanalyste, quelle fonction cela joue-t-il dans la formation du psychanalyste, c’est-à-dire dans ce que le psychanalyste doit savoir de lui-même en tant que psychanalyste.

Une chose est exemplaire : c’est que Bauer a soutenu un discours à un niveau parfaitement défini – au niveau d’une question en porte-à-faux (vous retrouverez ce terme dans mon article, et il est inévitable) – mais c’est toute la question qui est en porte-à-faux, et c’est ce porte-à-faux qui fait tout son intérêt – ce porte-à-faux où l’on peut se trouver, et spécialement ici dans notre groupe de Strasbourg, du fait d’une certaine façon de mettre un certain accent sur ce qui irait à dégrader la psychanalyse, et que néanmoins bien sûr ça s’applique, c’est-à-dire qu’il y a des endroits, des institutions où l’on répond à une certaine demande – le mot demande a tout le temps été mis au premier plan, et très justement Audouard est venu nous faire remarquer que cette demande, il fallait bien en tenir compte, et que c’est ça qui nous amenait à faire telle ou telle chose – mais qu’il n’en reste pas moins que nous, quoi que nous fassions, nous sommes les psychanalystes.

Seulement voilà, il y a la question que Bauer nous pose : à force d’être le psychanalyste et de ne pas faire de psychanalyse, est-ce que nous sommes toujours le psychanalyste ? Cette question là n’est pas en porte-à-faux, car en fin de compte la chose pénètre assez pour que F. Dolto par exemple, si je me souviens bien, ait pu hier laisser entendre – faisant allusion à quelque chose qui est dans le premier numéro de Scilicet – que cet espèce d’air narcissique qui s’entretient dans la pratique de la psychanalyse, ce n’est pas un bon air – le psychanalyste s’y étiole un peu. En tant que psychanalyste naturellement. En tant que praticien, il prospère. Ça devient courant : on admet que c’est une pratique qui comporte peut-être en elle-même quelque chose de dégradant par rapport à elle-même. Ça va devenir une idée reçue, et puis voilà, ça continuera, on se dégradera en chœur, en se faisant des petites mines sucrées.

(46)J’aurais mieux aimé qu’on porte plus d’attention à un discours, et bien préparé : celui de Bauer – et qu’on y remarque ceci : c’est que, pour rester au niveau de son texte même, le porte-à-faux de la question se répercute dans chacun de ses énoncés et l’amène en chaque point de son texte à avancer des choses qui sont elles-mêmes distordues. La multiplication de cet effet de distorsion nous donnera peut-être une idée de ce qu’elle est dans son essence. Par exemple, c’est là qu’il faut bien écouter, il a une certaine façon à certain moment d’amener la vérité – avec laquelle bien sûr nous avons un sacré rapport – il a été amené à parler de la vérité d’une façon qui mériterait d’être argumentée, parce que – c’est bien là toute la question – quel est le mode de présence, autre mot-clé (je le lui avais dit : ça, la présence, méfiez-vous). Schotte a fait autour de ça de l’érudition phénoménologique et puis a rappelé que pour nous ce Dasein, ça ne pouvait être que l’objet, l’objet en question, l’objet a : mange ton Dasein, comme j’avais dit histoire d’introduire la question. C’était drôle. Ç’aurait pu être efficace. Enfin, c’est de l’ordre de présence de la vérité qu’il s’agit en effet. Et cet ordre de présence, il me semble qu’il est gauchi si quelque part on en parle sans même avoir l’air d’en douter comme d’une vérité connaissable : Selbstverständlich. Mais c’est justement ce dont on se doute depuis un moment : la vérité n’est pas connaissable, mais ça ne l’empêche pas d’être là. Elle est là, en face de nous, sous la forme de ceux que nous adoptons comme « malades » : ils sont la vérité. C’est de là qu’il faut partir.

C’est même pour ça qu’ils ne sont pas connaissables : c’est le b – a – ba de la psychanalyse. Les types qui dépavaient en mai étaient eux aussi la vérité : c’est pour ça que depuis on n’écrit dessus que des choses exécrables. Bien que ce qu’il y aurait à dire soit là à portée de la main, je n’en dirai pas plus parce qu’on m’imputerait aussitôt d’être contre la réforme, ou pour, peu importe puisque la réforme, je m’en fous. Entendez-bien que je m’en fous du point de vue de la ligne que j’ai à tenir, et qui est celle d’un certain discours sur le psychanalyste – qui s’est véritablement à cette occasion (en mai) tout à fait distingué, et dire cela est déjà une critique – car par quoi croyez-vous que je vais dire qu’il s’est distingué ? par son absence ? sa présence ? par sa présence, oui, mais par sa présence lamentable, essentielle d’ailleurs dans tout le monde contemporain. Oui, il y est vraiment présent. Mais justement il s’agirait de savoir ce que la présence du psychanalyste a à faire avec la présence de la vérité. Il sera facile de démontrer que sa présence est strictement proportionnelle au déficit de sa théorie, ce qui remettra les choses en place concernant l’utilité de la théorie : (47)c’est que quand la théorie foire, il n’y a plus qu’à dire : présent ! Là vous n’y comprenez plus rien, mais moi je suis là solide au poste. C’est justement ce que je fais : c’est dans la mesure où quelque chose ne va pas dans la théorie que je suis forcé de faire de la présence.

C’est très joli, le cas que nous a amené Benoit, seulement, c’est ça l’embêtant en psychanalyse, il ne désire peut-être pas qu’on en parle tellement plus, et nous ne pouvons peut-être pas lui demander de nous en dire beaucoup plus. Voici quand même une question que je pourrais lui poser si nous étions entre nous : vous avez fortement accentué, dans une sorte de nostalgie, que les chamans avaient eux, bien de la chance avec leurs petits machins. Leurs bélemnites [CEPHALOPODES] qui avaient joué un rôle si décisif – en quoi décisif ? En ceci par exemple qu’à la suite de ça elle allait sur votre divan – ce qui prouve que votre divan avait bien aussi quelque charme qui tenait en face de la bélemnite en question. Seulement ce que j’ai cru entendre est ceci, à un moment je vous ai fait observer qu’elle manquait de pas mal de choses depuis longtemps, c’est comme ça que vous l’aviez introduit en soulignant qu’elle était arrivée jusqu’à l’âge de quarante ans sans rencontrer d’autre homme qu’impuissant (notez que ça n’est pas tellement rare et que ça ne doit peut-être pas si vite être porté au compte de la névrose) – est-ce que la présence du psychanalyste telle que vous l’avez définie, est-ce que le psychanalyste même en tant que castré – parce que maintenant ça court, on s’en sert à tort et à travers de ce que le psychanalyste, il doit en savoir un bout sur la castration – pas plus qu’un autre – mais est-ce que c’est d’une certaine connotation d’impuissance que vous iriez là à opposer la psychanalyse à la pratique si astucieuse de la gitane ? Il y a là des registres à préciser. La castration, est-ce quelque chose qui aurait à faire avec un certain ordre d’impuissance ? Voilà, à propos de la question qui nous intéresse – celle de l’efficacité – une question qui mérite d’être posée, et qui nous introduirait peut-être à des catégories maniables : puissance, efficacité, impuissance, castration, il faudrait peut-être faire une carte qui permette de ne pas glisser d’un mot à l’autre, d’une mauvaise élucidation à une élucidation approximative, comme ça se fait tout le temps. Ceci mérite bien quelque soin d’élaboration théorique. C’est en ce sens qu’une certaine topologie, – le terme même de topologie évoque une certaine parenté avec l’espace, mais le topos qu’est le lieu, il faut bien croire que ça n’est pas l’espace tout cru, l’espace pur et simple, et que nous ferions bien de faire attention quand nous parlons de position assise, position couchée – d’abord ce ne sont pas seulement des positions (48)spatiales puisque ce sont des positions corporelles comportant toutes sortes de résonances – il est certain qu’on n’entend pas de la même façon quand on est couché, ce n’est pas pour rien qu’il y a juste à côté des petits machins vestibulaires. Seulement tant que la topologie n’est pas faite, à savoir quelque chose qui n’a rien à faire avec cet espace pour quoi sont faits les petits canaux semi-circulaires qui sont à peu près dans les trois dimensions, notre topologie n’a rien à faire avec cette adaptation de nos petits canaux avec l’espace : elle est autrement faite.

Eh bien il est évident que c’est en fonction de cette topologie dont tout de même il y a des éléments, mais un peu difficiles à manier, que c’est dans cette topologie qui est celle de la présence de la vérité que nous avons à définir la position du psychanalyste : c’est ça et seulement ça qui doit nous permettre de juger à quel âge de son entrée dans cette topologie on peut lui permettre ou non de se mettre en face de ce qu’on attend de lui.

 


[1] Publié depuis lors dans « Recherches – Enfance Aliénée II »

 

1974 LACAN   Discours d’ouverture du Congrès Rome

Le 7èmeCongrès est ouvert à 14 heures par le Docteur Jacques Lacan à Rome. Paru dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 27-28.

1974-10-31

(27)J. LACAN – Je dis quelques mots d’ouverture parce qu’on me l’a demandé. Je les ferai brefs, j’espère.

On est convenu d’appeler succès le brouhaha, [BAROUH ABA] c’est-à-dire ce qui fait foule. On est convenu de ça dans le public. Mais pour nous autres analystes, ce succès-là n’a rien à faire avec ce qui nous intéresse ; et ce succès-là est quelque chose de tout à fait autre que ce qui serait le nôtre, je veux dire celui à quoi nous nous référons quand nous parlons de ce que nous sommes faits pour enregistrer, à savoir l’échec. L’échec, c’est [L’INSU-QU’C’EST] ce que nous opposons au succès. Mais le succès qu’ainsi nous supposons – nous sommes bien forcés de le supposer, puisque ce qui nous caractérise, c’est le plus souvent l’échec, là-dessus, nous en savons un bout – ce succès-là [CELEBRITE] donc, qui est notre pôle supposé en tant que nous partons de l’échec, ce succès-là n’a rien à faire avec aucun succès, succès comme ça : un attroupement.

Le succès, pour nous, ça se limite à ce que j’appellerai le résultat. Je dois dire que là-dessus, des résultats, ceux qui comptent, j’en ai enregistrés, et même tout fraîchement. Il est arrivé qu’on me remette – j’ai reçu, je ne sais pas si l’auteur en est présent, sur l’écriture et la psychanalyse un magnifique travail. C’est d’un auteur qui habite dans le midi de la France. Et à cause de ça, il (28)n’obtient de ce que j’enseigne que des échos. Il ne peut pas être là tout le temps quand je parle. Alors il y a quelque part une toute petite chose à côté de la plaque, ce qui m’assure donc que le reste est bien de son cru ; ce qui est à côté de la plaque, c’est la façon dont un tout petit peu il me cite à côté. Mais ce qu’il a fait, c’est vraiment excellent. Il est, si je puis dire, dans le vent ; le vent dont il s’agit n’a rien à faire avec le fait que vous me fassiez un succès. Il serait convenable, bien sûr, que je vous en remercie, mais après tout, pourquoi est-ce que vous ne vous en remercieriez pas vous-mêmes ? Le rôle du message, c’est d’être reçu sous une forme inversée, et quand on dit à quelqu’un « pauvre chou » c’est toujours soi qu’on plaint. Alors remerciez-vous !

Le vent dont il s’agit, ce vent forcément qui, je dois dire, ne me déplaît pas, c’est celui dont je me trouve pour l’instant, grâce au succès, un peu chargé. Mais, comme je vous l’ai dit, ça donne des résultats, des résultats positifs quand une chose se tient, comme cet écrit que je viens de citer et dont je m’emploierai à ce qu’il se publie quelque part, j’espère dans ma revue. Le vent dont il s’agit, je sais en être responsable. Ce que j’apprécie avant tout dans ceux qui veulent bien gonfler leur voile de ce vent, c’est la façon dont ils l’attrapent, c’est l’authenticité de leur navigation. J’espère, je suis sûr même pour le savoir déjà, que vous en aurez ici des témoignages.

Nous allons commencer aujourd’hui par ce qui en fait l’objet, à savoir ce séminaire sur le réel, dont vous savez je suppose, au moins pour certains, que c’est une des catégories auxquelles je me réfère. Solange Faladé qui est là, qui est une des majeures à savoir prendre ce vent, va présider cette séance et la diriger jusqu’à son terme.

1975 LACAN Du plus une 01

Journées des cartels de l’École freudienne de Paris. Maison de la chimie, Paris. Parues dans les Lettres de l’École freudienne, 1976, n°18, pp. 219-229.

(La séance est ouverte à 17 heures sous la présidence de M. Martin)

1975-04-12 :      Intervention dans la séance de travail sur : « Du plus une » (11 p.)

(219)PIERRE MARTIN – Ces journées d’étude des cartels de l’École freudienne n’avaient pas uniquement pour but la réunion et l’assemblée nombreuse qu’ils ont suscitées ; elles avaient aussi dans leur projet de permettre et même de susciter un débat sur la fonction des cartels dans l’École, comme tels.

Il est en effet intéressant, parfois à la limite, un petit peu inquiétant, de constater comment ces cartels, la plupart du temps se sont constitués.

Le cartel, dans la perspective de l’École freudienne, n’est pas une réunion de gens qui se proposent simplement une rencontre d’échanges d’idées, bien moins encore un lieu d’enseignement direct ou magistral, dans un petit groupe, dans un groupe plus ou moins étendu.

Ce qui concerne le cartel est défini très expressément et d’une façon très nette dans l’Acte de fondation de l’École, acte de fondation qui date de 1964, il a onze ans. Ce que nous nous proposons de susciter chez vous, c’est en quelque sorte de ressusciter un texte et ses implications qui demeurent, il faut le reconnaître, tout à fait sous le voile.

Un cartel, dit le texte, est d’abord la condition d’admission à l’École ; il le dit dans les termes que voici :

Ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe ; ils sont assurés en cet échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable ait le retentissement qu’il mérite et à la place qui conviendra.

Pour l’exécution de ce travail nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe ; chacun d’eux (nous avons un nom pour désigner ces groupes) se composera de trois personnes au moins, de cinq au plus – quatre est la juste mesure. PLUS UNE chargée de la sélection de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun.

Je vous relis là un passage que je complèterai de deux ou trois autres ; mais pourquoi, diable, est-ce que je vous le relis ?

Tout le monde a ou est censé avoir en main l’annuaire de l’École ; même s’il est daté (et jusqu’à ces prochains jours) de 1971, il comporte l’Acte de Fondation.

Or, c’est un fait que ce n’est pas dans cet esprit, je crois, ou plutôt dans cette forme, que la plupart des cartels dont j’ai connaissance se constituent et agissent.

L’École freudienne de Paris – dit Lacan – dans son intention représente l’organisme où doit s’accomplir un travail qui, dans le champ que Freud a ouvert restaure le soc tranchant de sa vérité.

(220)1.– qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse, dans le devoir qui lui revient en notre monde ;

2. Qui, par une critique assidue, dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi ;

3. À ces trois perspectives correspond dans l’Acte de fondation la création de trois sections, l’une de Psychanalyse pure, l’autre de Psychanalyse appliquée, la troisième de Recensement du champ freudien. Chacune assistée d’un directoire de section chargé de colliger les travaux faits, de veiller aux voies les plus propices à soutenir les effets de leur sollicitation et donc d’assurer aussi les échanges entre les cartels, chose qui, je crois que tout le monde en sera d’accord, n’est pas des plus répandues.

Bien sûr notre réunion aujourd’hui avait cela pour but au départ, encore faudrait-il essayer de discuter comment la chose peut se faire.

Et pour en conclure avant que le débat ne soit ouvert et que chacun puisse s’exprimer, je vous dis deux choses.

A] La première est qu’il y aura demain une autre salle ouverte à côté de celle-ci, demain matin, où justement ceux qui désireront discuter sur ce thème de ce qu’est un cartel et de comment il pourrait fonctionner dans les perspectives ouvertes par l’Acte de fondation pourront se retrouver.

B) La deuxième est que, après avoir discuté avec beaucoup de collègues, de gens faisant partie de cartels je me suis avisé de leur poser, comme ça la question suivante : quelle place avez-vous donnée dans la création et l’organisation de votre groupe de travail à ce petit mot : « plus une » ?

Il ne s’agit pas d’ « un en plus », de trois plus un qui fait quatre, de quatre plus un qui ferait cinq, c’est : « plus une » ; il y a là quelque chose qui a été, j’en suis bien convaincu ainsi placé pour éveiller toute une problématique ; étant entendu, comme il est dit dans le texte (je ne veux pas vous assommer avec des lectures de ce texte, vous l’avez tous, il n’y a qu’à le lire) mais étant entendu que toute chefferie et toute direction au sens d’attitude magistrale de l’un des éléments d’un cartel est exclue de départ.

Ceci étant bien dit, ce qui serait souhaitable, c’est que dès maintenant, quelques-uns parmi vous, les plus nombreux possible, nous fassent connaître ce qu’ils entendent par un cartel en prenant bien sûr pour départ ce qu’eux-mêmes ont constitué, s’ils ont constitué quelque chose et que d’autre part, ils n’oublient pas là-dedans de répondre à cette question du : « plus une ».

Mais n’attendez pas de moi que je vous renvoie d’une manière abrupte une définition du « plus une ».

C’est justement cela qu’il faudrait soutenir comme base de la discussion de vos interventions.

 

JACQUES LACAN – C’est certainement à juste titre que Martin intervient sur ce point.

Je veux dire que ce « plus une » aurait mérité un meilleur sort puisqu’à ma connaissance il ne semble pas que cette chose qui vraiment, je ne veux pas me targuer d’avoir là-dedans anticipé sur quelque chose que j’essaie d’articuler sous la forme du nœud borroméen. On ne peut pas ne pas reconnaître dans ce « plus une » le quelque chose que je ne vous ai pas dit évidemment la dernière fois parce que je ne peux pas arriver à un séminaire toujours à dire tout ce que je vous avais apporté mais enfin qui se réfère strictement à ce que j’aurais écrit que le X + 1 c’est très précisément ce qui définit le nœud borroméen, à partir de ceci que c’est à retirer cet 1 qui dans le nœud borroméen est quelconque, qu’on en obtient l’individualisation complète, c’est-à-dire que de ce qui reste – à savoir du X en question – il n’y a plus que de l’un par un.

La question que vous pose en somme Martin, c’est d’opiner sur ce que – je ne dis pas que vous vous y soyez intéressés jusqu’à présent mais ce n’est pas une raison pour qu’on ne tire pas de(221)vous quelque réponse – ce un, ce un qui se trouve être toujours possible comme nouant toute la chaîne individuelle, comment le concevoir ?

Il est certain que j’avais dit des choses sur ce que Martin vient d’évoquer, à savoir l’ « un en plus ». Je ne l’avais abordé à l’époque que sous la forme de ce qui constitue à proprement parler le sujet, qui est toujours un « un en plus ».

J’aimerais que se déclare qui voudra bien puisqu’il est certain que je ne peux pas interroger chaque personne et transformer cela en réponse obligatoire. Du moins que se déclarent les personnes qui voudront sur ce thème, à savoir en somme ce que lui évoque, ce que ça suggère pour lui cette « personne » que je prends soin en quelque sorte d’isoler du groupe, mais ce qui ne veut pas dire pour autant que ça ne peut pas être n’importe laquelle.

Il est certain que le cartel ce n’est que peu à peu que ça a fait son chemin dans l’École, on a fait des groupes, des séminaires ; ce qui constitue la vie propre d’un cartel a vraiment le plus étroit rapport avec ce que j’essaie d’articuler pour l’instant dans le séminaire.

Moi, je sais ce que je voudrais obtenir comme fonctionnement des cartels ; si je lui ai donné cette portée limitée en disant que trois à cinq ça fait donc au maximum six ; ça doit bien avoir une raison. Ce n’est pas quand même une énigme.

Ça devrait normalement suggérer au moins à certains, à ceux qui ont le plus de pratique, une réponse, ce n’est pas du tout que j’en sois sûr, mais enfin il y a quelque chose de contenu dans ce mot : cartel, qui déjà lui-même évoque quatre, c’est-à-dire que le trois plus un, c’est bien tout de même ce que je considérerais comme permettant d’élucider son fonctionnement, et qu’on puisse aller jusqu’à six, il faudrait que d’abord la chose soit mise à l’épreuve ; j’ai employé le mot cartel mais, en réalité c’est le mot Cardo [Cardo est le mot latin pour « pivot » ou « gond de porte », employé en termes d’orientation géographique pour désigner l’axe nord-sud autour duquel semble pivoter la voûte céleste1. Dans le schéma d’urbanisme romain de fondation de ville issu du bor nage étrusque, un cardo est un axe routier nord-sud qui structure la cité. Le cardo était une des rues principales au cœur de la vie économique et sociale de la ville. De cardo provient l’adjectif « cardinal », « qui sert de pivot », puis l’expression « points cardinaux ». Le 26 mars 1027 le pape Jean XIX répond au cours d’un concile réuni à Rome par la primauté de l’église romaine, “tête et gond” [CAPUT ET CARDO] de toutes les églises de la chrétienté (cf. « Basilique de Vézelay »)] qui est derrière c’est-à-dire le mot gond, je l’avais avancé ce mot Cardo, mais bien sûr en faisant confiance à chacun pour y voir ce qu’il veut dire. J’ai préféré finalement le mot cartel parce qu’en même temps c’était une précision et que l’illustration que j’en donnais tout de suite en parlant au minimum de « trois plus un » aurait permis d’attendre un jeu efficace et de faire non seulement qu’il y en ait plus mais qu’il y en ait qui jouent leur rôle non pas seulement dans une des sections que je prévoyais qui se trouvaient être trois aussi, ça vaudrait de s’apercevoir qu’en faisant trois sections ça implique aussi une « plus une » à savoir une quatrième.

Ça veut dire que l’École n’a peut-être pas encore réellement commencé à fonctionner. Ça peut se dire, pourquoi pas ?

De sorte que maintenant j’attendrais que quelqu’un déclare, s’il voulait bien je lui en serais reconnaissant très personnellement, que quelqu’un déclare comment, pour peu qu’il y ait pensé – après tout, il y a peut-être quelques personnes qui ont lu l’Acte de fondation – comment pour peu qu’il y ait pensé, ce « plus une » est pour lui, disons, interprétable. Interprétable, bien sûr, en fonction de mon enseignement.

Colette Soler, vous que j’ai été entendre tout à l’heure et qui m’avez donné bien du plaisir, pourquoi est-ce que vous n’y avez jamais pensé ?

 

Colette SOLER – J’y ai pensé.

 

JACQUES LACAN – Vous y avez pensé, alors dites ce que vous avez pensé.

 

Colette SOLER – Je dis que j’y ai pensé mais que je n’ai pas, pour autant, grand chose à en dire, parce que dans le cartel où j’ai travaillé nous avons démarré à quatre. Au départ j’aurais plutôt dit que c’est ce que vous appeliez un groupe ; nous sommes maintenant cinq, mais la question que je me suis posée c’est qu’au fond le « plus une » ce n’est peut-être pas forcément une personne, d’une part, et puis pas forcément qui est là.

(222)À mon avis, dans notre cartel, l’élément qui faisait peut-être le joint c’était l’idée qu’on était rattaché à l’École, par le biais du cartel ou peut-être à votre nom, je ne sais pas. Mais je ne vois pas au niveau d’une personne qui aurait eu un rôle dans le groupe, là, du « plus un ».

 

Maurice ALFANDARI – Ce que m’évoque le « plus un » à propos des cartels, c’était un cartel clinique, (on ne savait pas très bien comment l’intituler, c’est comme cela qu’on l’appelait). Le « plus un », en effet je rejoindrai ce qui a été dit, ça ne représentait pas une personne. Mais maintenant que j’y repense, j’ai l’impression que ça représentait une espèce de place vide, une fonction qui était interchangeable et qui a permis que quelque chose se produise, qu’en tout cas pour ma part je ne pouvais pas faire seul, il m’était impossible… ce que j’ai essayé de faire je ne pouvais pas le faire seul.

Je ne sais pas très bien comment mais c’est par ce groupe (on est cinq je crois) que je comprends ça comme ça, le « plus quelque chose » c’est une place qui est vide et qui rend possible le fonctionnement du groupe et de ce qui s’y élabore, mais sans nécessairement qu’on cerne ou qu’on repère quand ça s’est produit parce qu’il y a des alternances, des commutations, des choses comme ça.

 

JACQUES LACAN – Qu’est-ce qui remplit ce rôle à votre idée, dans votre groupe ?

 

Maurice ALFANDARI – Je ne sais pas. Je pense que c’est parce que je ne le sais pas que ça fonctionne.

 

JACQUES LACAN – Oui… (Rires)

Parce que vous avez épinglé ce groupe du terme de cartel clinique… Est-ce que c’est la clinique, est-ce que c’est par exemple votre expérience commune qui joue là un rôle nouant ?

 

Maurice ALFANDARI – Oui, probablement, mais ce que je pense – c’est comme ça que je comprends le « plus un » dont vous parlez – c’est le fait que moi et, je pense, les autres aussi, dans l’élaboration de ce que nous faisons, de ce que nous essayons de faire, je crois que ce serait impossible s’il n’y avait pas quelqu’un (mais ça ne désigne pas une personne) qui alternativement remplit la fonction du « plus un ». J’aurais tendance à dire : la fonction de l’absent, fonction remplie en alternance par je crois les uns et les autres.

 

JACQUES LACAN – Est-ce qu’il peut y avoir remplissement de cette fonction de l’absent par quelqu’un qui, ce jour-là est absent par exemple ?

 

Maurice ALFANDARI – Oui, je pense.

 

JACQUES LACAN – Alors, quel est le rapport, y avez-vous pensé, quel est le rapport de celui qui ce jour-là est absent avec ce que j’évoquais à l’instant comme suggestion, suggestion passagère, quel est le rapport de cet absent avec ce que nous pourrions appeler là l’objet en tant que la clinique le définit ?

 

Maurice ALFANDARI – C’est peut-être justement parce qu’il est absent que quelque chose est possible.

 

JACQUES LACAN – La suggestion, d’où qu’elle soit venue, la suggestion de la fonction de l’absent, c’est dans votre énoncé qu’elle a surgi, n’est-ce pas, la fonction de l’absent qu’on peut dire être l’absent momentanément, l’absent à une réunion du cartel, ce n’est jamais en vain que quelqu’un est absent, on tend toujours à donner une portée à l’absence dans l’analyse nous y sommes habitués. Pensez-y, est-ce que c’est un support possible de ce « plus une personne » dont j’ai indiqué non pas l’absence mais justement la présence, parce qu’il n’y a pas trace de signal par l’absence dans mon « plus une » du texte, mais pourquoi ne pas, là-dessus, (223)s’interroger ; il y a peut-être un certain biais par où cette personne peut se focaliser dans la personne absente, votre expérience d’un cartel peut vous suggérer là-dessus une réponse. Laissons le temps à Monsieur d’y penser.

 

Pierre KAHN – L’expérience dont je peux faire état est celle-ci : l’expérience d’un cartel non pas clinique mais dit de formation théorique, c’est-à-dire de lecture de textes. Ce cartel fonctionnait du point de vue du nombre, dans ce qui a été rappelé par Martin et du point de vue de sa façon de travailler. Je crois qu’une des choses qui présidait c’était la prise en considération de quelque chose que vous avez dit dans le séminaire sur les écrits techniques, à savoir commenter un texte analytique c’est comme faire une analyse, et bien que les participants de ce cartel ne se soient pas concertés quant au sens à donner à cette formulation, elle était présente dans leur esprit, chacun à sa façon, certainement. Alors qu’est-ce que cela veut dire, par rapport à la question posée du « plus une » ?

Je signale tout de suite que de « plus une », une personne en plus, il n’y en avait pas.

Il n’y en avait pas de présente, mais d’imaginairement présente il y en avait. Je ne peux pas parler à la place de mes collègues, mais pour ce qui me concerne, cette personne présente en plus, elle était là et diversement, selon les occasions, cela pouvait être – à tout seigneur tout honneur – vous-même par moment, ça pouvait être l’analyste avec qui je suis en contrôle, ça pouvait être mon analyste, ça pouvait être un de mes patients, je crois pouvoir dire qu’il y a toujours eu, imaginairernent parlant, une « plus une ».

 

JACQUES LACAN – Est-ce que c’était une « plus une » qui changeait si l’on peut dire ; Je veux dire : est-ce que c’était par exemple une « plus une » différente dans les déclarations de chacun ? C’est-à-dire que, puisque c’était un séminaire que vous avez épinglé vous-même de la formation théorique, est-ce que le discours de chacun amenait à tour de rôle une « plus une » différente ?

Une personne qualifiable de la « plus une personne » à chaque fois différente puisque vous avez évoqué par exemple pour ce qui est de votre expérience, dont, après tout, vous pouvez témoigner, puisque vous, vous saviez la personne que vous aviez en tête, vous en avez énuméré un certain nombre, je pense qu’il y avait de temps en temps Freud, puisqu’il s’agissait de formation théorique, vous ne l’avez pas nommé, bien sûr, je vous comprends, votre contrôleur aussi ou quelqu’autre personne, est-ce que vous aviez le sentiment que dans le discours des autres c’était pareil ? Je dirais que le discours des autres tournait autour d’un pivot non pressant, est-ce que c’était sous cette forme-là que le « plus une » en question se présentait ?

 

Pierre KAHN – Oui, je peux dire oui, peut-être hâtivement, puisque je parle à leur place, ça me paraît, dans la structure qui était en place, évident. Mais ce que je voudrais ajouter c’est ceci, c’est pourquoi je dis que ça me paraît évident, c’est que les gens qui étaient là, en présence, s’efforçaient à ceci : c’est que dans ce travail de lecture et de commentaire au sens que j’ai rappelé tout à l’heure, ils s’efforçaient d’atteindre à ce qu’on pourrait appeler en reprenant votre expression une parole pleine, et par conséquent il est tout à fait évident que au-delà des interlocuteurs physiquement présents avec qui ils discutaient, ils s’adressaient à quelqu’un. Ce travail donc se faisait avec quelque chose qui me semble-t-il, en faisait le prix pour une part, c’était que les gens en présence, ne cachaient pas trop ce qui pouvait être impliqué de leur position subjective par rapport au texte qu’ils étaient en train d’étudier. Que ce soit un texte de vous, un texte de Freud, puisque vous le nommiez tout à l’heure, etc.

La question que je me pose à la suite de ce que Martin nous a lancé tout à l’heure c’est la suivante : ce travail qui a été pour moi satisfaisant, quelle différence y aurait été introduite si la « plus une » qui était là imaginairement avait été non pas une personne imaginaire mais une personne réelle.

Sans pouvoir beaucoup avancer là-dessus je veux simplement dire ma conviction qu’il y aurait (224)certainement eu un infléchissement dans le travail, si la personne « plus une » avait été autre chose que cette personne imaginaire que chacun mettait, certainement.

Différente du côté d’un resserrement de ce qui était l’objectif visé dans ce travail et que j’ai appelé d’une manière commode à l’instant, atteindre, avec tous les balbutiements que cela peut comporter, à une parole pleine.

 

JACQUES LACAN – Monsieur Alfandari, dites-moi ce que ça vous suggère ce que vient de dire Pierre Kahn ?

Peut-être avez-vous pensé au fonctionnement effectif du cartel, ça me semble être un point tout à fait capital pour donner si je puis dire un style analytique aux réunions d’un cartel, parce que ce « plus un » il est toujours réalisé, il y a toujours quelqu’un qui dans un groupe, au moins pour un moment, c’est déjà heureux quand la balle passe, qu’au moins pour un moment on tient la balle, et dans un groupe, surtout un groupe petit comme ça, habituellement, c’est le cas de le dire, c’est un habitus, habituellement c’est toujours le même et c’est à ça qu’on se résout sans en mesurer les conséquences, je dirais que tout le monde est très heureux qu’il y en ait un qui fasse ce qu’on appelle comme ça couramment le leader, celui qui conduit, le Führer [le NDP].

 

Maurice ALFANDARI – Ce qu’a dit Kahn m’évoque un peu ce que j’ai ressenti dans ce groupe ; il me semble que dans un cartel il y a deux écueils : l’un qui n’a pas suffisamment de choses en commun pour qu’il tienne et l’autre qui est une espèce d’effet imaginaire, de groupe qui bloque tout. Mais c’est maintenant que je dis ça, je n’y avais jamais tellement pensé avant, il se trouve que ce groupe est un groupe clinique mais que les mêmes personnes de ce groupe clinique se retrouvaient dans un groupe qui n’était pas du tout clinique, qui était centré sur l’étude d’autre chose, des mathématiques…

 

JACQUES LACAN – Vous étiez quoi ? Vous étiez un groupe déjà un peu décrassé mathématiquement si je puis dire ? Parce que c’est vrai, il faut y avoir mis le doigt pour savoir ce que c’est, je veux dire avoir eu une ébauche au moins de formation mathématique. C’est très spécial, c’est très spécifique, la formation mathématique.

 

Maurice ALFANDARI – C’est difficile de répondre sur le degré de crasse qu’on avait ; je crois que l’un d’entre nous était assez avancé, plus que nous ; et puis il y avait notre professeur qui lui était loin d’avoir de la crasse, notre professeur était quelqu’un qui était apte à nous entrainer dans cette voie-là, il dure depuis deux ans, ce groupe.

Donc c’était les mêmes personnes à peu près dans ce groupe théorique, mathématique et dans le groupe clinique. Celui auquel je pense c’est le groupe clinique où je crois que les effets ne sont pas, on ne peut pas les repérer très facilement, mais simplement on peut les repérer peut-être par le fait que pour moi, par exemple, rien n’était possible de mener à un certain stade d’élaboration en dehors de ce groupe. Ça m’a été impossible, mais je ne saurais pas dire à quel moment : c’est la fonction, en effet, du groupe.

 

JACQUES LACAN – Quand des mathématiciens se retrouvent, il y a ce « plus une » incontestablement. À savoir que c’est vraiment tout à fait frappant, que les mathématiciens, je pourrais dire, ils ne savent pas de quoi ils parlent, mais ils savent de qui [le NDP]ils parlent, ils parlent de la mathématique comme étant une personne.

On peut dire jusqu’à un certain point que ce que j’appelais de mes vœux c’était le fonctionnement de groupes qui fonctionneraient comme fonctionne un groupe de mathématiciens quelconque.

 

Michel FENNETAUX – J’aimerais donner mon avis parce que je travaille dans le même groupe que celui dont vient de parler Alfandari. À dire le vrai je ne m’étais jamais posé la question du « plus une » mais je peux dire ce à quoi ça me fait penser, puisqu’il en est question.

 

(225)JACQUES LACAN – Ça vous fait penser quoi ?

 

Michel FENNETAUX – Le « plus une » c’est 1° d’une part l’effet du groupe, à savoir que, comme l’a dit Alfandari tout à l’heure, le fait de pouvoir retrouver périodiquement un certain nombre de personnes permet, m’a permis, d’approfondir ou de pouvoir formuler un certain nombre de choses sur mon expérience, que je n’aurais pu faire seul. 2° Le deuxième sens que je vois actuellement à ce « plus une » c’est qu’effectivement je crois que dans ce groupe l’un d’entre nous assume souvent, probablement par son expérience plus longue, cette position de leader dont il a été parlé tout à l’heure.

3° Enfin, il y a un troisième sens ; ce serait plutôt de parler de « moins une » que de « plus une » qu’il faudrait, de la manière suivante :

Nous nous trouvons entre personnes qui ont entre elles une relation de confiance et qui peuvent parler de ce fait, comme l’a dit Kahn tout à l’heure, en s’impliquant assez loin dans ce qui est leur rapport à la pratique, ce « moins une » c’est au fond l’absence de superviseur, c’est-à-dire l’absence de cet effet de sidération plus ou moins qui joue dans les groupes plus importants animés par des gens dont le nom est connu dans l’École et où joue beaucoup plus que dans un petit groupe le problème de reconnaissance.

Dans un petit groupe, tel que le cartel, la demande de reconnaissance par les autres est, dans une large mesure, annulée.

C’est pourquoi le troisième sens de « plus une » c’est plutôt « moins une » que je dirais.

 

Laurence BATAILLE – J’ai fonctionné dans pas mal de groupes qui étaient justement pas des cartels, et je crois que cette personne qui a disons un statut différent qui n’est pas tout à fait un semblable, s’incarne toujours dans une des personnes du groupe. Mais je n’ai pas l’impression que ce soit un leader, j’ai l’impression qu’il y a une personne du groupe, c’est à lui qu’on s’adresse [le NDP : le Réel de la structure]., c’est à lui qu’on témoigne de quelque chose et dont on attend effectivement une espèce d’approbation, c’est vrai ; mais en fait, ça ne joue pas le rôle que ça devrait jouer de produire, c’est-à-dire que ces groupes finissent toujours – enfin je dis toujours… – on a un peu l’impression que ça finit en eau de boudin chaque fois, – alors l’ « en plus » change, parce qu’on l’attend de quelqu’un d’autre. J’ai aussi éprouvé ça, ma foi, de façon tout à fait évidente et quand j’en ai parlé dans un des groupes parce que j’avais l’impression, eux aussi, qu’ils s’adressaient à une personne en particulier, qui n’était pas la même pour tous, il paraît que j’ai rêvé et imaginé qu’ils regardaient toujours par exemple la même personne quand ils parlaient.

Je dois dire que du coup on va faire un groupe et on s’est dit que cet « en plus » on pourrait peut-être le faire fonctionner en s’imposant à la fin de chaque réunion d’écrire ce qui en avait été le point vif, ne serait-ce qu’une phrase et que ça jouerait peut-être comme témoin si on peut dire et qui pousserait peut-être à ce que le travail qu’on fait avance, et ne se dilue pas dans des espèces de petites idées qui ne peuvent pas se poursuivre.

Je ne sais pas si ça peut jouer ce rôle parce qu’on doit se réunir lundi prochain pour la première fois.

 

JACQUES LACAN – Je te remercie.

 

Sol RABINOVITCH – Ce que je voulais dire du cartel où j’ai travaillé c’est qu’on était cinq et cinq membres qui n’ont jamais manqué ; il y a eu un sixième qui a manqué très souvent et qui a changé en plus, c’est-à-dire qu’au début c’était une personne et après c’était une autre personne, qui a toujours manqué.

Ce que je voulais dire surtout c’est que ça ne me paraît pas ça être la fonction du « un en plus » mais au contraire la fonction du « plus un » me paraît soutenue par justement les membres (226)présents et qui ne manquent jamais dans ce groupe, dans le cartel. C’est-à-dire comme une fonction qui serait celle d’un point aveugle, une fonction de méconnaissance, il y a toujours à un moment donné quelqu’un, ce n’est bien entendu jamais le même, c’est toujours quelqu’un qui est là, qui dit : Je ne comprends rien, ça ne sert à rien, on ne produit pas…

 

JACQUES LACAN – C’est ça le « plus une »… [l’Un en pluche]? Celui qui ne comprend rien ? Pourquoi pas. (Rires)

 

Sol RABINOVICTH – C’est quelque chose comme ça mais je précise que c’est une fonction qui est parfaitement interchangeable ; c’est un rôle qui se déplace. Il faudra articuler ça au fait que le travail d’un cartel est un travail qui est analytique, donc où il y a du transfert ; c’est tout ce que je voulais dire.

 

Alain DIDIER-WEIL – Une idée me vient sur ce « plus une », à propos de cette interrogation : pourquoi différents cartels auxquels j’ai participé n’ont pas abouti à ce à quoi nous nous estimions en droit d’attendre au début ?

Prenons l’exemple d’un cartel où on fait un commentaire de texte : on peut dire que ce qui nous réunit, dans un cas pareil, c’est qu’on est situé dans un contexte métonymique et que, dans ce contexte on a à supporter la parole d’un Autre, Freud, Lacan. Dans ce contexte métonymique qu’est-ce que va devenir l’être parlant ?

Pour la première fois, il m’apparaît que peut-être le « plus un » ce serait quelqu’un qui aurait à voir avec le passeur : le « plus un », ça pourrait être le lieu où il y a dans le schéma L le S c’est-à-dire le témoignage d’un franchissement possible de l’axe a-a’, d’un franchissement possible qui va de A à S.

Autrement dit, le « plus un » s’il occupe cette place de S, ce serait sûrement pas un sujet supposé savoir, mais un sujet qui témoignerait que ça a passé, que le message a passé, qu’il y a eu de la métaphorisation, qu’a été retrouvé, au-delà de ce qu’on reçoit comme acquis (de ces « idées reçues » que Flaubert stockait dans son dictionnaire des « idées chics »), le point brûlant d’où ce contexte métonymique a jailli d’un texte inaugural métaphorique.

JUAN-DAVID NASIO – Je partirais de l’expérience de deux cartels auxquels je participe, expériences différentes mais en tout cas, concernant ces questions de « plus un », ce « plus un » il est dans les deux cas toujours présent.

 

JACQUES LACAN – Il est toujours présent mais toujours méconnu.

Et c’est ce que j’ai voulu suggérer par ce petit texte ; c’est que les analystes pourraient s’en apercevoir ; il est toujours méconnu parce que ça c’est quand même pas l’Autre de l’Autre, il est toujours présent ce « plus un », sous des formes quelconques qui peuvent être tout à fait incarnées, le cas du leader est manifeste mais des analystes pourraient s’apercevoir que dans un groupe, il y a toujours un « plus un » et régler leur attention là-dessus.[Ce par quoi la mayonnaise prend ou ne prend pas]

 

Juan-David NASIO – Je ne sais pas si vous serez d’accord de prendre appui dans une des formules lacaniennes les plus connues à savoir que le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre. Le « plus un », c’est celui qui soutient dans le groupe le désir de l’Autre. Soutien du désir qui peut se faire de mille façons, en parlant, en se taisant, en prêtant sa maison pour que ça ait lieu, etc. Il y a mille manières d’être ce « plus un ».

Mais il y a une autre manière d’en rendre compte. En y réfléchissant, je pense au contenu, au contenu du cartel, c’est-à-dire, je pense au savoir de l’analyste. Le savoir de l’analyste, si est valable l’hypothèse que ce soit ce qui est en jeu dans un cartel – je parle des cartels des analystes – car il ne faut pas oublier qu’il y a aussi des cartels où il n’y a pas d’analystes, le savoir de l’analyste est un savoir partagé, mais non pas un savoir à échanger, je crois que c’est une (227)de nos formules, cette idée de partage fait référence au fait qu’il n’y a que des analystes, c’est là que je pourrais rejoindre – je ne sais pas si Alain Didier serait d’accord – son idée de la métonymie. Je parlerais plutôt de la suite sérielle ; à l’égard d’un analyste il y aura toujours un autre, un « plus un ». Qu’il y en ait deux et il y en aura un troisième. À ce moment il y aura quatre. Bref il y en aura toujours un qui viendra à être présent en plus, et cette présence-là justement je la poserai comme étant celle de celui qui soutient dans le travail du groupe le désir, le désir de l’autre.

 

Jacques DONNEFORT – Je voudrais prendre comme exemple ce qui s’est passé dans un groupe où on fonctionne depuis deux ans. À la rentrée, cette année une personne « en plus » est venue dans ce groupe, on s’est proposé de lui relater d’une certaine façon ce qui s’était élaboré dans ce groupe les deux années précédentes et on s’est trouvé bien embêtés dans ce fait d’avoir à rendre compte. Il nous est arrivé à ce moment-là une réflexion du type : « C’est peut-être aussi difficile que s’il fallait là, parler de sa propre analyse ».

Je dis ça parce qu’effectivement, ça nous a fait penser d’une certaine façon à la passe, curieusement ça a eu comme effet – cette personne qui est venue en plus, non pas que ce soit elle qui soit le « plus une » mais enfin qui ait pris cette fonction-là de par ce qui se jouait à ce moment-là dans ce groupe – ça a eu un effet remarquable, c’est que petit à petit, dans le groupe, dans ce qui devenait un cartel, me semble-t-il, les gens se sont mis à parler de leur analyse, de leur propre analyse et à prendre, éventuellement exemplifier quelque chose qui se disait sur un plan plus ou moins théorique – c’est un groupe qui se réunissait sur la pulsion, à exemplifier d’une certaine façon à partir de ce qui pouvait avoir été au niveau de sa propre analyse.

C’est en ce sens-là qu’on rejoint un petit peu ce qui était dit sur la fonction du passeur et d’une certaine façon aussi la présence de l’analyste, que dans ce groupe on s’est retrouvé comme ça en position d’analysant.

 

Colette SOLER – Je voudrais dire quelque chose encore : au fond je ferai l’hypothèse que s’il y a toujours un « plus un » il y a peut-être intérêt à ce qu’il ne soit pas incarné dans le groupe.

Parce que quand il est incarné dans le groupe effectivement ça fonctionne sous forme qu’il y a un leader avec toutes les…

 

JACQUES LACAN – Ce n’est pas certain que c’est toujours si simple…

 

Colette SOLER – J’ai pensé ça à partir du cartel où j’étais ; je me suis posé très souvent la question de savoir au fond qui dans le groupe était le leader et je n’ai jamais réussi à y répondre. C’est-à-dire que je ne crois pas véritablement qu’il y avait une personne qui tenait cette position, mais par contre, qu’il y avait une référence et j’ai dit tout à l’heure qu’elle se situait à côté de votre nom ; j’ai dit nom justement pour indiquer si vous voulez que c’est pour ça que je crois que ça a marché, parce qu’un nom il ne répond pas au fond, et que c’est ce qui permet que ça fonctionne.

 

GEORGES BOTVINIK – C’est juste des réflexions sur le moment, on oppose effectivement le « plus un » qui serait incarné avec le problème du leader ; il me semble que ça insiste comme une difficulté pour les gens, pour moi aussi. D’autre part le « plus un » qui serait un nom ou bien je dirais plus un mot, c’est-à-dire un élément commun du discours autour duquel le groupe se groupe justement, pour travailler ; au fond un groupe se forme autour d’un mot, un thème, finalement c’est un mot qui ne répond pas justement ; il ne répondra jamais, il ne rendra jamais gorge, moi, le « plus un » ça m’évoque, comme ça, le « plus de jouir ».

Il y a une question qui me paraît importante et qui n’a pas été posée, c’est la question du travail. Je ne veux pas trop approfondir ce problème. J’ai entendu cette expression : « Il faut produire ». Il ne me semble pas qu’on peut résoudre cette question du « un en plus », quoique (228)ce soit, d’ailleurs, que ce soit incarné ou pas incarné, sans s’interroger sur le problème du travail, de pourquoi on travaille, avec la relation que ça a au désir et à la jouissance.

Ce sont des remarques.

 

Guy LAVAL – Je voudrais parler d’un cartel qui existe depuis très peu de temps, qui est issu d’un séminaire de Clavreul, je dis bien : qui est issu, ce qui montre qu’il y a eu une nécessité, à partir d’un certain moment. Le séminaire s’en allait comme ça, se décousait de plus en plus. Ça ne tenait plus, on peut dire, finalement, à un moment s’est montrée la nécessité de constituer quelque chose d’autre ; ça a reçu le nom de cartel, et en ce qui me concerne personnellement je voulais travailler dans un cartel et la première nécessité qui s’est imposée à moi c’est, je ne l’appelais pas le « plus une » mais il me semble que c’est de cet ordre-là, la première nécessité, c’était d’avoir dans le cartel où je serai, une personne sur qui je puisse m’appuyer pour parler.

C’était pour moi, peut-être, la première fonction « plus une », mais Clavreul m’a coupé l’herbe sous le pied en me désignant comme responsable de cartel, responsable et pas leader, il l’avait bien précisé puisqu’il s’agit d’un cartel sur les entretiens préliminaires et que j’avais fait un exposé là-dessus. Étant désigné, du coup je n’avais plus, moi, cet appui dont j’avais besoin dans un cartel.

Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une certaine nécessité qui restait justement et il me semble que cette nécessité découlait même du malaise que nous éprouvions tous devant l’effilochage, on peut dire, du discours dans les derniers temps, de ce séminaire.

Les premières réunions du cartel sur les entretiens préliminaires ça a continué à être un peu l’effilochage, d’ailleurs, c’était comme si il y avait une certaine suite de cette nécessité et le premier nom qu’on peut donner à cette nécessité c’est nécessité de formulation, je crois. Il se trouve que dans un cartel très facilement, on parle ensemble, puisque c’est plus facile, on est moins nombreux, on se met à parler plus facilement mais ça peut aboutir à rien du tout ça peut aboutir au fait qu’on se rencontre entre copains, qu’on s’aime bien et qu’on peut se parler ensemble, mais il me semble que la première nécessité et ce serait peut-être aussi de l’ordre du « plus une » c’est une nécessité de formulation, formulation qui peut être écrite, formulation qui peut être transmise par exemple à un autre cartel. On en a parlé d’ailleurs, qui peut être transmise au grand groupe qui peut-être pour cela peut se reconstituer de temps en temps, et il me semble que ça va un peu plus loin vers quelque chose que je ne sais pas très bien articuler, que vous avez appelé le mathème. C’est-à-dire qu’il me semble que très facilement un cartel ça peut très bien constituer une espèce de petit groupe ésotérique finalement qui ne rende compte de rien, qui n’ait à rendre compte de rien.

Il me semble que ce que vous avez articulé comme le mathème peut aussi rendre compte de cette nécessité du « plus une » dans un cartel.

 

Roudi GERBER – Je voudrais apporter une analogie que je tirerai de l’alpinisme : quand on a trois prises on peut à la rigueur rester sur ces trois prises pour finalement s’épuiser et mourir.

La quatrième prise permet le passage et oblige au passage, c’est-à-dire que dès qu’on a la quatrième prise, on est obligé d’aller au-delà et je me demande si le « plus un » n’est pas celui à qui le cartel demande de pouvoir témoigner de ce passage.

 

JACQUES LACAN – Je suis là pour une fonction tout à fait précise, ce serait cette chose que j’ai écrite et dont bien sûr personne ne s’est aperçu, parce qu’elle n’est jamais qu’un grafouillage : le mettre en quelque sorte sur ce que vous représentez de place publique [SITUS AGORA ], et de vous y intéresser, si je puis dire. Je veux dire par là qu’après tout il vous viendra peut-être à l’idée déjà que c’est une question. C’est une question bien sûr que je ne pose que parce que j’en ai la réponse et j’essaierai de vous la dire dans ce qui viendra par la suite ; je veux dire le plus vite possible, bien sûr ; je n’ai pas encore tellement de séminaires devant moi cette année ; donc je vais essayer de le faire.

(229)Mais je trouvais pas mal que la question soit présentifiée dans l’École parce que ça peut être considéré comme ce que je voulais en faire par ce texte comme quelque chose de tout à fait nodal pour la formation d’un petit groupe, le fait qu’il soit petit est tout à fait essentiel, il est essentiel à son fonctionnement ; si j’ai dit que ça ne pouvait pas aller au-delà de six, c’est pour les meilleures raisons, c’est pour des raisons théoriques mais tout à fait profondes, l’entreprise d’un groupe très large comporte en soi-même des limitations telles, c’est ce que je pense tout au moins, qu’il n’y a pas grand chose à en attendre pour un progrès réel sur les effets de l’analyse.

C’est ça qui m’a inspiré quand j’ai fait cet Acte de fondation et auquel après tout je n’ai aucune raison de penser que vous deviez être par principe résistants, je ne vois absolument pas ce qui pourrait motiver cette résistance, surtout si ce que j’ai essayé d’obtenir d’un certain nombre que je remercie tous également, ce que j’ai essayé d’obtenir d’un certain nombre : le mettre à l’ordre du jour.

Il y aura une réunion demain matin qui va continuer celle-ci.

(La séance est levée).

1975 LACAN Du plus une 02

Journées des cartels de l’École freudienne de Paris à la Maison de la chimie, Paris. Cette séance reprend le thème de la veille sur le « plus une ». Lettres de l’École freudienne, 1976, n°18, p. 230-247.

1975-04-13 :      Intervention dans la séance de travail sur : « Du plus une » (suite) (3 p.)

(230)J. LACAN – Je suis très intéressé, intéressé plus que tout par ce qui a été commencé hier autour de la fonction des cartels et je serais reconnaissant à quiconque voudra bien prendre la relance de ce que nous avons dit.

 

Juan David NASIO – Ma fonction aujourd’hui se limite à coordonner ce groupe sur la fonction des cartels. Je rappellerai simplement que la définition des cartels, dans l’Acte de fondation, comporte certaines caractéristiques :

1. Le cartel, c’est le lieu d’engagement à l’École freudienne ;

2. Le cartel doit soutenir un travail d’élaboration, une production, que comme travail critique, concerne à mon avis le savoir de l’analyste, d’une part, et l’expérience analytique elle-même ;

3. Enfin, le cartel a une structure bien définie.

C’est surtout ce dernier aspect qui a été discuté hier. De cette structure on a dégagé d’abord que la « plus une » personne qui compose le cartel est bien une personne présente et méconnue.

 

JACQUES LACAN – Nous avons quand même suggéré que cette personne, qui est en quelque sorte l’écho du groupe, existe dans tout fonctionnement de groupe, à ceci près que personne n’y pense, et qu’il conviendrait que les analystes ne la méconnaissent pas, parce qu’il apparaît bien que cela commence très tôt. Tres faciunt ecclesiam dit la sagesse des nations, et cela va loin ; pourquoi est-ce qu’il y a ce surgissement de trois ?

Ce que je voudrais, c’est avoir comme hier quelques réponses, des réponses qui témoignent que, quand même, il y a déjà quelques personnes qui y ont pensé. Il y a le nommé Pierre Kahn, par exemple, qui est intervenu hier et qui a eu la bonté de me reconduire chez moi après cette petite séance et qui, dans ce court moment, m’a prouvé qu’il voit très bien le rapport que cela a avec l’analyse, cela fait déjà au moins une personne.

[…]

 

(245)[…] JACQUES LACAN – Safouan, vous n’étiez pas là hier à cinq heures, du moins quand j’ai ouvert la séance.

Vous n’auriez pas quelque chose à sortir sur ce qui quand même hier m’a donné la possibilité, aujourd’hui je m’en abstiens, d’un dialogue avec pas mal de personne qui ont parlé.

Je serais content que vous disiez ce que vous pensez, là, de cette « plus une personne » que tout cartel littéralement évoque, a évoqué en tous cas pour moi et dont tout à l’heure je regrette de ne pas l’avoir ponctué ; tout à l’heure Philippe Girard a très bien marqué ce qui en est l’objectif, de sortir de la nécessité qui se cristallise du fonctionnement de tout groupe.

[…]

JACQUES LACAN – D’accord. Il y a les choses que vous avez entendues ce matin, j’en ai eu d’autres hier qui étaient extrêmement suggestives.

[…]

JACQUES LACAN – Il y a évidemment deux points, il y a d’une part l’organisation, la vie si on peut dire du cartel comme tel, et puis ce sur quoi certains dont Nasio ont insisté, à savoir la production.

[…]

(246)[…] Jacques LACAN – Il me semble qu’il y a quelque chose de spécifique à l’analyse qui pose cette question qui est toujours plus ou moins bouchée, en fin de compte. Il me paraît difficile que des analystes ne se demandent pas ce que veut dire analytiquement leur travail en tant que c’est un travail en commun ; est-ce que l’analyste doit rester un isolé, pourquoi pas ? Pratiquement c’est ce qui se passe.

C’est quand même de nature à faire qu’on se pose la question : pourquoi est-ce ce qui se passe ? C’est déjà un minimum.

Si vous voulez mûrir quelque chose pour cet après-midi…

[…]

JACQUES LACAN – [Mme] Aubry, vous avez quand même peut-être des choses à dire qui surgissent de votre expérience…qui est grande.

[…]

(247)[…] JACQUES LACAN – Ce qui prouve sinon votre intervention, au moins votre consentement.

Qu’est-ce qui peut encore prendre la parole ?

[…]

JACQUES LACAN – La séance est levée.

1975 LACAN DU PLUS UNE 03

Journées des cartels de l’École freudienne de Paris, Maison de la chimie. Lettres de l’École freudienne, 1976, n° 18, pp. 248-259.

1975-04-13 :      Intervention dans la séance de travail sur : « “ Du plus une ” et de la mathématique » (4 p.)

[…]

(248)JACQUES LACAN – Je vous remercie beaucoup d’avoir fait l’effort de faire ce résumé. Il m’a semblé finalement que je n’avais pas trouvé dans la séance de ce matin l’intérêt qu’avait celle d’hier, qu’avait présidée Martin, sans bien entendu que vous ayez fait autre chose que de recueillir ce qui en est résulté.

J’espère que Safouan va peut-être apporter quelque chose. Je serais content que vous parliez.

[…]

JACQUES LACAN – Vous n’êtes pas le seul

[…]

(249)JACQUES LACAN – Ça n’a jamais été fait.

[…]

JACQUES LACAN – Absolument pas. Il n’y a aucune espèce de véritable réalisation du cartel.

[…]

(251)JACQUES LACAN – Pour qu’on s’en aperçoive, d’abord, ce qui quand même arrive sur le tard. En réalité, rien que le fait de m’être exprimé comme ça aurait dû suffire à ce que, « plus-une », on s’en aperçoive, quand même, parce qu’on ne voit pas pourquoi autrement j’aurais détaché d’un groupe ce « plus-une » qui devient une énigme. Mais enfin j’ai cru devoir le souligner pour qu’on s’y arrête, simplement.

[…]

Jacques Lacan – Oui, sûrement.

[…]

JACQUES LACAN – C’est tout à fait ce que je souhaitais, que vous parliez, Sibony.

[…]

(252)JACQUES LACAN – L’infinitude latente, c’est justement ça qui est le plus-une.

[…]

(253)JACQUES LACAN – Du presque rien ou du presque tout ?

[…]

JACQUES LACAN – C’est pourtant de ça qu’il s’agit.

[…]

(254)JACQUES LACAN – C’est de ça en fin de compte qu’il s’agit. Il s’agit que chacun s’imagine être responsable du groupe, avoir comme tel, comme lui, à en répondre.

[…]

JACQUES LACAN – Il ne s’imagine pas à tort, en plus, puisqu’en fait, ce qui fait nœud borroméen est soumis à cette condition que chacun soit effectivement, et pas simplement imaginairement, ce qui tient tout le groupe.

Alors ce qu’il s’agit de montrer, c’est non pas jusqu’à quel point c’est vrai mais jusqu’à quel point c’est réel, à savoir quelles sont les formes de nœud capables de supporter effectivement ce réel qui tient, qui tient à ceci que le fait qu’on en rompe un, suffise à libérer tous les autres. Ça a quand même des limites qu’il s’agit d’explorer, parce qu’il y a des choses qui peuvent donner toute l’apparence d’un nœud borroméen et quand même ne pas ex-sister comme telles, c’est-à-dire où la rupture d’une boucle n’entraîne pas la dissolution de tout le reste, le détachement de tout le reste comme un par un. Et ça, il y a moyen de l’illustrer, si l’on peut dire, cette question bien sûr d’illustration posant à soi tout seul une question à savoir : est-ce qu’il suffit d’illustrer un nœud – et on n’illustre que dans une mise à plat – pour que ça en soit la démonstration ? La monstration, certainement, mais la démonstration, où réside-t-elle ? Est-ce qu’elle est le vrai support de la monstration ?

JACQUES LACAN – Il n’y a de nœud que mental.

[…]

(255)JACQUES LACAN – L’impossibilité d’infirmer que quoi que ce soit soit démontrable concernant une certaine proposition.

[…]

JACQUES LACAN – Que pensez-vous, Sibony, de la formule que j’ai avancée hier, et qui est évidemment fondée sur le thème de Bertrand Russell, à savoir que dans la mathématique, on ne sait pas de quoi on parle. À substituer à ce « quoi » un « qui » c’est-à-dire justement quelque chose de l’ordre de la personne, de l’ordre du sujet, est-ce qu’on peut dire que, pour un mathématicien, c’est supportable ?

En d’autres termes, est-ce qu’on peut dire que faire de la mathématique quelque chose de transmissible, c’est de l’ordre d’un qui ? Que la mathématique, c’est un sujet ? C’est l’une-en-plus de tout ce qui est mathématicien. À ceci près que toute la communauté mathématique est rompue s’il n’y a pas cette une-en-plus, la mathématique, et la mathématique comme sujet. Il n’a pas soulevé ça, Bertrand Russell, parce qu’il était, ce qui est curieux pour un mathématicien, centré sur l’objet, sur un objet qui est de pur rêve. Il n’y a aucune objectivité mathématique. Il l’a affirmé. Ce qui est assez curieux pour un mathématicien. Alors si ce n’est pas un objet, qu’est-ce que c’est ?

[…]

(256)JACQUES LACAN – Il est caduc et il est pourtant acquis.

[…]

JACQUES LACAN – C’est là dessus que j’interrogerais un mathématicien. Un mathématicien a affaire, dans la mathématique à une personne.

[…]

JACQUES LACAN – C’est bien pourquoi toutes ces personnes – ce n’est pas pour rien que dans Ornicar ? on nous a montré une figure, d’ailleurs simiesque, de la grammaire, c’est parce qu’on s’imagine qu’il y en a d’autres que la mathématique. Pour la grammaire, c’est aussi problématique que pour l’analyse. Pour la mathématique, c’est sûr que c’est une personne [BOURBAKI, CANROBERT]. Le seul fait que vous m’accordiez qu’on puisse le dire a la valeur d’un témoignage.

[…]

JACQUES LACAN – Un mathématicien a très bien le sentiment de ce qui passe ou de ce qui ne passe pas. Auprès de quoi et auprès de qui ? Ce n’est pas la communauté mathématique qui est le dernier juge. La preuve, c’est que quand Cantor a avancé toute sa machine, il y avait une partie des mathématiciens qui lui crachaient au visage, et qu’il a pu du même coup en avoir le sentiment qu’il était fou. Mais il a quand même tenu le coup et il a continué. Il avait affaire à la mathématique. Ce n’est pas du tout la même chose pour l’analyse, parce que l’analyse est à créer.

[…]

(257)JACQUES LACAN – Les mathématiciens, à la mathématique, au sens que je donne à ce terme, ils y croient. E il y n’y a rien à faire. Ils y croient

[…]

JACQUES LACAN – (à Daniel Sibony) Dites ce qu’exprimait votre sourire quand j’ai dit que les mathématiciens y croient, à la mathématique. Dites-moi ce que vous en pensez, parce que quand même, c’est la seule chose dont on puisse dire qu’on y croit avec raison, et qui repose entièrement sur cette formule : y croire. Tout ceux que je connais comme mathématiciens distinguent très bien entre ce qui est la mathématique et ce qui ne l’est pas et la seule chose non pas qu’ils croient mais à quoi ils croient, c’est à la mathématique. C’est ce qui définit un mathématicien.

Est-ce que la formule « y croire » vous parait avoir son poids ?

[…]

JACQUES LACAN – C’est bien ce qui m’emmerde Il y a quand même le en. Ce n’est pas la même chose, que le a. On croit en effet en Dieu, c’est-à-dire à l’intérieur de cet être mythique, si tant est même que le mot être convienne. Dire je crois en Dieu, c’est parfaitement adéquat. Je veux dire qu’on est enveloppé dans cette croyance. Mais y croire, ce n’est pas pareil. C’est pour ça que j’ai dit quand même qu’au symptôme, on y croit, de sorte que je serais assez porté à penser que la mathématique est un symptôme, tout comme une femme.

(258)C’est pour cela que je ne suis pas mécontent que ce soit sous la forme plus-une que ça finisse par se supporter.

Dites, parce que je ne me considère pas comme mathématicien ; si j’y crois, à quelque chose, je ne suis pas mathématicien. Mais j’en connais un certain nombre, mis à part vous, ils y croient. Poincaré y croyait.

[…]

JACQUES LACAN – Le mathématicien a la mathématique comme symptôme.

[…]

JACQUES LACAN – Est-ce qu’il ne se soutient que d’une écriture ? Nous touchons du doigt que ça se supporte toujours d’une écriture.

Mais je vous interroge en fin de compte sur ce sur quoi alors, pour le coup, je n’ai pas de réponse, la différence entre la monstration et la démonstration ; c’est de ça qu’il s’agit, en fin de compte.

[…]

JACQUES LACAN – C’est vraiment une question. Est-ce que le symptôme mathématicien est guérissable ?

[…]

JACQUES LACAN – Est-ce que vous, vous êtes guéri de la mathématique ? (Rires).

[…]

JACQUES LACAN – Il est incontestablement pas libre de ne pas y croire.

[…]

JACQUES LACAN – C’est vrai.

[…]

JACQUES LACAN – Il y a des tas de symptômes sans angoisse. C’est bien en quoi je distingue l’angoisse du symptôme, comme Freud.

Enfin je crois que j’ai quand même, conformément au vœu de Faladé, avoué ce qu’il y a derrière cette espèce de proposition tâtonnante que représente le cartel. Ça fera peut-être quand même qu’on saura un peu plus ce que je veux dire tout au moins.

(259)Alors, on lève la séance ?

(La séance est levée à seize heures).

1975 LACAN  Journées des 14 et 15 Juin 1975

 Paris, Maison de la chimie. Publié dans les Lettres de l’École freudienne, n° 24, 1978, p. 7.

(7)JACQUES LACAN – Je vous demande pardon si je vous déçois. J’espère que personne ne s’attend à un séminaire, encore que bien entendu je sois toujours prêt à en faire un ; je dirai même plus : cette année, j’éprouve le besoin de donner un complément à ce par quoi j’ai terminé.

J’ouvre donc le congrès – enfin les journées, le pseudo congrès ; je ne sais pas pourquoi on n’appelle pas ça congrès, pourquoi on appelle ça des journées, parce qu’on est à Paris, probablement, et qu’il fait beau.

Il y a trois grands thèmes, celui dont j’attends beaucoup, à savoir sur la technique, celui sur la cure qui va se tenir ici, et celui sur la clinique.

Il est certain que je ne peux pas être dans trois endroits à la fois. Vous ne verrez donc que le résultat d’une certaine inertie, voire d’un principe d’inertie, si je reste dans cette salle pour entendre ce qui se dira sur la cure. Cela ne m’empêchera pas d’aller dans les autres puisque de ces journées j’attends beaucoup, j’attends beaucoup d’entendre tout ce qui pourra m’être suggéré par des membres de l’École dans la fin d’y obtenir le meilleur travail.

 

1975 LACAN Journées des cartels

Journée des cartels à la Maison de la Chimie à Paris, les 12 et 13 avril 1975. (La séance plénière est ouverte à neuf heures cinquante). Lettre de l’École Freudienne de Paris, 1976, n° 18, pp. 1-3.

1975-04-12 :      Discours d’ouverture des Journées de l’EFP : Journées des cartels (4 p.)

(1)JACQUES LACAN – Je dois d’après le programme dire un petit mot d’ouverture.

Je ne peux pas dire que je sois insensible à ces Journées, je veux dire à cette réunion pour laquelle c’est moi qui ai choisi la date. J’ai choisi cette date parce qu’il s’est trouvé que ça tombait dans un week-end, il est évident que je n’aurais rien forcé autrement, si ça n’avait pas été le cas, mais il s’est trouvé qu’un dimanche, le 13, demain, c’est un jour évidemment particulièrement pesant pour moi puisque c’est le jour de mon anniversaire. Naturellement il n’a pas toujours été pesant, il n’est pesant que depuis… vers la cinquantaine. Et la cinquantaine, je l’ai atteinte il y a une paye, très exactement depuis le temps où je peux dire que j’ai commencé mon séminaire. Comme vous le savez peut-être – certains le savent – je l’ai commencé chez moi avant de le commencer à Sainte-Anne.

Ces quelques mots, je viens de les préparer à l’instant parce que je n’ai pas l’intention de vous faire un séminaire pour l’ouverture de ces Journées.

C’est pour vous dire en somme, c’est là que j’en suis, une bonne surprise ; bien sûr il y a des surprises que je me prépare à moi-même puisque c’est le cas de ces Journées d’avril, mais quand même la surprise, d’abord c’est votre présence, et ensuite c’est qu’hier soir, j’ai lu un certain nombre de papiers qui ne sont pas tous sur le même sujet, puisque nous avons trois thèmes à ces journées, nommément les rapports des concepts fondamentaux et de la cure, la question des psychoses et de leurs rapports avec la forclusion et enfin l’éthique ; ce qui m’a particulièrement touché, c’est la suite de papiers que je n’ai lue, et je m’en excuse, qu’hier soir, il est certain que pour l’instant je suis très préoccupé par la suite de ce que j’ai à vous dire dans mon séminaire, et je peux même dire que ça m’occupe beaucoup, c’est donc hier soir que j’ai eu la bonne surprise de lire les papiers sur l’éthique de la psychanalyse ; j’en ai été bouleversé, parce que vous savez que ce séminaire n’est pas paru : il n’est pas paru, je dirais par ma volonté expresse, parce qu’il y a un certain moment, critique, qui s’est passé il y a plus de dix ans, où quelqu’un nommément de mes élèves tenait beaucoup à ce que ça paraisse dans une ré-articulation que quelqu’un avait fait, nommément Moustafa Safouan, mais ça ne m’avait pas paru opportun. C’était le moment en effet où l’International Association que vous connaissez se séparait de moi. Ça ne me paraissait pas le moment le plus opportun pour faire sortir cette Éthique de la Psychanalyse.

Et voilà qu’il m’arrive cette somme de papiers sur le thème de mon séminaire – car il s’agit bien de lui, puisque le texte de ce que j’ai émis à cette époque, si j’en crois les dates…(2)1959-60, sont évidemment la preuve que c’est sur mon texte qu’on a travaillé et pas sur le texte de ce cher Safouan puisque j’ai empêché qu’il ne paraisse, j’ai décliné cet honneur auquel les Presses Universitaires, je dois le dire, tenaient beaucoup ; en attendant manifestement, vu le contexte, un succès de librairie ; je n’ai jamais, je dois le dire, favorisé ces sortes de combinaisons éditrices ; je n’ai jamais rien fait pour obtenir des effets de choc, ce n’est pas ma façon de procéder ; l’inouï, c’est que bien sûr ça se produit d’autant plus qu’on le veut moins ; c’est comme ça que je m’aperçois quand même de quelque chose qui est un effet : il se trouve que grâce à ceci que je ne l’ai jamais cherché, il se trouve qu’il y a des effets de génération. Je veux dire que par exemple, sur ce séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, quelqu’un pour qui je ne peux pas dire que j’ai vraiment les sentiments qui conviennent, ni en dessus ni en dessous, pour qui je dois dire que j’ai laissé la trace dans mes Écrits de quelque chose qui s’adresse à lui, et c’est une trace que je n’effacerai en aucun cas, quelqu’un qui s’appelait Lagache, un jour m’a dit, justement à cette date (il faut dire qu’il ne venait jamais écouter ce que je disais à Sainte-Anne, j’aurais préféré, bien sûr, qu’il vienne, ça lui aurait peut-être un peu ouvert l’entendement) mais c’est un fait qu’il ne venait jamais et que non seulement il ne venait jamais mais qu’il subissait mes titres avec un agacement croissant, ce qui s’est manifesté justement à la fin de cette année-là par cette remarque : « Tu as fait l’éthique de la psychanalyse cette année, est-ce que l’année prochaine tu vas faire l’esthétique ? »

Ce qu’il y avait de bien à cette époque, c’est qu’on ne peut pas dire que la mutation de générations s’était faite, dont je me trouve en somme, à mon grand étonnement, responsable. Il faut bien que je reconnaisse que, comme on me l’a dit, même la façon d’écrire, – on me le dit sur des modes divers, qui sont des modes quelquefois grinçants, mais ça n’empêche pas que je reconnaisse – c’est un fait – qu’on n’écrit plus en 1975 comme on écrivait vingt-cinq ans avant, et que, disons, j’en suis un petit peu responsable ; d’où le fait que quelqu’un, auquel il se trouve que j’ai donné (c’est lui qui me l’a dit, qui en a témoigné) la vibration d’où est partie, à lui, son écriture, je cite quelqu’un dont je ne pense pas que vous connaissiez [Jean Roudaut est né à Morlaix le 1er juin 1929. Agrégé de lettres, il a été professeur de littérature française. Il a enseigné, entre autres, aux universités de Salonique, de Pise, de Fribourg (Suisse). Jean Roudaut collabore régulièrement à la revue Théodore Balmoral.] tous le nom, mais qui n’est pas du tout un écrivain négligeable, qui s’appelle Jean Roudaut, quelqu’un donc est venu me dire ça et il voulait qu’on fasse quelque chose sur cet aspect particulier qui n’est pas l’aspect majeur de mon enseignement, c’est plutôt sur le plan de la vibration scientifique que je préférerais avoir marqué ma trace, mais enfin il paraît qu’incidemment je l’ai marquée aussi dans l’écriture. Enfin c’est quand même une très bonne surprise, et qui m’arrive sur le tard, que je n’ai pas parlé pour rien.

Elle ne m’empêche pas de penser que ce n’était pas tout à fait ce que j’aurais attendu quand je me suis attaché à ce sujet de ce que comporte l’entrée en exercice de la pratique psychanalytique. J’aurais plutôt attendu que ça intéresse les psychanalystes. Il est vraiment très difficile d’imaginer ce que pouvait être un psychanalyste il y a trente ans, disons. Je ne vais pas essayer d’en donner même ici l’indication, mais enfin c’était quelqu’un qui était quand même très accroché à sa position.

Pourquoi a-t-il fallu qu’ils se sentent menacés dans leurs positions par ce que j’énonçais ? C’est un mystère. Je pense que, pour ce qui est de cette génération, leur position serait bien meilleure s’ils avaient un peu entendu ce que j’en disais, parce qu’après tout, c’était tout à fait central de les rappeler à la thématique de l’éthique qu’ils se trouvaient instaurer par leur seule présence. Naturellement, ce n’était pas du tout une sorte d’extrême ni d’invention en pointe ; cette éthique de la psychanalyse, je l’avais énoncée depuis bien avant la dernière guerre ; je veux dire que j’en avais promis à Jean Paulhan quelque chose, et si on regarde les dos des Nouvelle Revue Française NRF (qui n’étaient pas encore la Nouvelle Nouvelle), d’avant-guerre, on y verra annoncé ce que j’appelais (j’avais mes raisons de changer aussi le premier mot), ce que j’avais appelé à ce premier moment Morale de la Psychanalyse, parce que quand même je ne suis pas psychanalyste depuis toujours, je l’ai été juste un peu avant la guerre, il y a déjà quelques piges ; je n’ai jamais donné bien sûr cet article parce que je ne suis pas, justement très porté à me pousser dans le littéraire, quelles que soient mes incidences sur l’écriture. Alors finalement je n’avais pas donné cet article à Jean Paulhan, mais j’avais tout de suite vu que c’était vraiment là l’axe, le centre, l’événement de la psychanalyse : une éthique.

(3)Ça ne valait pas la peine d’en déduire que je ferais aussi une esthétique, car à la vérité, je n’y ai jamais songé. Mais enfin pour quelqu’un comme pour mon interlocuteur que j’ai évoqué tout à l’heure, « éthique », ça devait résonner en « esthétique ». C’est comme ça. C’est des histoires de discours universitaire, comme je dis, comme je dis d’ailleurs d’une façon qui n’est pas pour du tout déprécier le discours universitaire, puisqu’au contraire c’est lui donner un statut, mais avec ce léger déplacement qui dit bien que c’est du discours analytique que le discours universitaire se cristallise dans son statut.

Enfin c’est des choses que j’ai faites depuis. Parmi les papiers qui m’ont fait cet effet plus qu’heureux, qui m’ont donné cet effet de baume hier soir, il y en a plus d’un, et c’est au point que je ne peux pas citer tous leurs signataires. Et il y a quand même plus d’une, disons, plus d’une femme, ce qui n’est évidemment pas pour m’étonner parce que malgré tout, des femmes, j’en parle beaucoup pour l’instant, je me réfère à ce que la femme a de réel, quoiqu’elle n’existe pas ; enfin ceci pour ceux qui viennent quelquefois écouter mon séminaire ; même pour le papier qui, sur l’éthique de la psychanalyse, a le plus de corps, je soupçonne qu’il y en a qui y ont collaboré.

Il y a aussi un papier sur le rêve et le réel qui me paraît important, et qui est à la limite, à la frange de ce que nous nous sommes donné comme programme.

Je vous laisse la parole maintenant, en vous remerciant de m’avoir donné ce – tardif sans doute mais il n’est jamais trop tard – ce tardif réconfort.

1976 LACAN  Journées des mathèmes 01

Journées de l’École freudienne de Paris : « Les mathèmes de la psychanalyse » Paru dans les Lettres de l’École, 1977, n° 21, pp. 506-509.

 1976-10-31 :      Ouverture des Journées de l’EFP sur les mathèmes (1 p.)

[…]

 

(506)J. LACAN – Je m’en vais clore maintenant, parce que ça a assez duré !

Le principal bénéfice que l’on puisse tirer d’un tel rassemblement – ce n’est pas pour rien qu’on appelle ça quelque chose comme congrès, on tempère bien sûr, on dit « journées », c’est quand même un congrès – le principal bénéfice qu’on puisse en tirer (je parle de tout un chacun) c’est de s’instruire en somme, c’est de s’apercevoir qu’il n’y a pas que sa petite façon à soi de tourner la salade.

Alors vu le bénéfice que j’en ai tiré quant à moi, dont je ne peux pas vous faire le bilan, je dois quand même faire quelque chose, très exactement remercier ceux qui se sont donné la peine de rassembler tout ce monde, à savoir Solange Faladé, ici présente, et Jacques-Alain Miller.

Solange a fait plus en somme que de me rassembler tout ce monde, dont après tout disons que je me passe fort bien ; je m’en passe parce que, pour vous dire la vérité, j’ai assez de gens qui viennent me voir chez moi pour que je m’instruise auprès d’eux ; alors c’est avec eux que je m’instruis plus qu’avec ce qui peut se produire dans les assemblées. Ceci explique certainement que je ne sois pas très amateur de congrès. Mais Solange a fait plus que de rassembler tout ce monde ; elle s’est risquée, elle a construit un mathème de la perversion, et je dois dire qu’à la vérité (je ne vois pas pourquoi je ne me permettrais pas de dire la vérité comme tout le monde) je nage dans ce mathème de la perversion ; je nage non sans avoir des objections à y faire ; je ne sais plus très bien où elle fourre le S1, qui veut dire signifiant indice 1, non pas le signifiant qui prime mais le signifiant au nom duquel quelqu’un se manifeste, je veux dire un sujet, et c’est bien pour ça que j’ai dit que le(507)fondement d’un sujet, ce n’était rien d’autre que ce qui arrivait de ce qu’un signifiant se présente à un autre signifiant. Ça, évidemment, c’est bien embêtant, c’est le savoir ; c’est le savoir dont après tout c’est bien l’essence de la psychanalyse que de s’apercevoir que rien n’y marche si on n’a pas d’une certaine façon décanté, isolé cette fonction du signifiant.

On ne voit pas du tout en quoi on peut détacher cette fonction du savoir de quelque chose qui en dernière analyse se décante de n’être que du – parce que ce n’est rien du tout, le signifiant, c’est une habitude comme ça, la seule chose intéressante, c’est le signifié, c’est avec du signifié que l’analyste pousse ses pions, c’est avec ça qu’il signifie lui-même quelque chose. Le truc, c’est de s’apercevoir de ce qui peut avoir de la portée, de la portée de signification pour celui qui vient là en position de demande ; il demande qu’on lui donne quelque chose à se mettre sous la dent qui ait du sens.

Ce qui est important à voir, c’est que ce sens n’aurait pas de portée si ça ne l’affectait pas. Je n’aime pas beaucoup l’usage peu traditionnel dans la langue du mot « affect ». Je pense qu’affecter, c’est un verbe, c’est une action, c’est une intervention, c’est une suggestion, pourquoi pas. Mais il est troublant que ce soit avec des signifiants que l’analyse affecte. Ces signifiants bien sûr ne sont pas étroitement liés à la linguistique. Le ton a aussi quelque chose à faire dans l’affaire, et aussi bien ce qu’on appelle le style. Il y a quelqu’un qui a avancé tout à l’heure le terme du style de chacun. Le style de chacun, ce n’est certainement pas le mathème qui le rend possible. Et à cet égard, je remercie, je remercie même beaucoup Petitot d’avoir fait cette remarque qui est celle que j’aurais pu lui faire après son intervention d’hier que j’ai écoutée avec beaucoup d’attention. J’aurais pu lui faire cette remarque qu’en fin de compte, le mathème, c’est cet élément en fin de compte tiers, c’est bien pour ça que je l’ai isolé dans ce qui jusqu’à présent était le balancement de la psychanalyse, balancement entre le corps propre et d’un autre côté ce quelque chose qui, ce corps, l’encombre ; ce n’est pas naturellement tout à fait ce qu’on croit, c’est la fonction phallique, c’est-à-dire en fin de compte quelque chose comme son prolongement, à ceci près que ce prolongement lui est tout à fait étranger et senti comme autre.

Je ne vois pas pourquoi je me suis risqué à écrire ce S(A) ; ce n’est pas un mathème, c’est une chose tout à fait de mon style ; enfin j’ai dit ça comme j’ai pu, en imitation si l’on peut dire de mathème. Mais on a bien vu, précisément en écoutant Petitot, que le mathème, ce n’est pas ça. Ça ne veut pas dire quand même que je ne suis pas responsable d’un certain nombre d’issues de lettres qui ressemblent fort à des mathèmes, et c’est bien ce qui les justifie que je l’aie mis en somme en débat au cours de ces journées que, comme je viens de le dire, on a eu la bonté d’organiser pour moi.

Je crois quand même qu’il y a un point – et c’est là ce que personne n’a dit – où moi aussi, j’ai fait de vrais mathèmes. Seulement comme personne ne l’a dit, je ferai ça à la prochaine occasion puisque je reprends hélas mon séminaire pas plus tard que le 16 novembre. Je me suis réservé le 16 novembre, non pas qu’il n’y ait pas un 9 où j’aurais pu commencer, mais parce que cette année, je suis vraiment poussé (c’est moi qui me pousse, bien sûr) dans le coin, je veux dire que ce que j’essaie, c’est tout de même de me rendre compte si l’inconscient, c’est bien ce qu’a dit Freud.

(508)Il est certain que… je vais commencer : l’Unbewusst qu’il appelle ça ! Il a ramassé ça dans le cours d’un nommé Hartmann qui ne savait absolument pas ce qu’il disait, et ça l’a mordu, l’Unbewusst.

Et alors comment est-ce que je traduis ça ? Je traduis ça comme ça par une sorte d’homophonie. C’est très bizarre que je me le permette ; c’est une méthode de traduire après tout comme un autre ! Supposez que quelqu’un entende le mot Unbewusst répété 66 fois et qu’il ait ce qu’on appelle une oreille française. Si ça lui est seriné bien sûr, pas avant, il traduira ça par Une bévue. D’où mon titre, où je me sers du « du » partitif, et je dis qu’il y a de l’une bévue là-dedans.

Une bévue, ce n’est pas du tout une chose une, puisque pour qu’il puisse y avoir bévue, il faut qu’il y en ait au moins deux. Et je crois que c’est très difficile d’éviter de faire de l’une bévue quelque chose qui soit marqué de ce que j’appellerai – ce n’est pas moi qui ai trouvé ça tout seul, j’ai consulté, parce que de temps en temps j’essaie de me mathématiser, alors je vais voir un mathématicien ; et ce mathématicien, je lui ai demandé qu’est-ce qui faisait qu’il y avait de l’un ? Ça fait longtemps que je me suis aperçu qu’il y avait de l’un mais je me suis aussi aperçu que l’un, ça n’a rien à faire avec l’inconscient, puisque pourquoi est-ce qu’on dit une bévue ? Elle n’est pas une, elle consiste justement à glisser, à déraper de quelque chose dont on a l’intention dans quelque chose qui se présente comme exactement ce que je viens de dire, comme un dérapage [SPLIT]. Alors comment exprimer mathématiquement ce défaut d’unitude, puisque c’est le terme que m’a suggéré le mathématicien que je vais voir de temps en temps, le nommé Guilbaud, unitude, ça veut dire ce qui en somme fait rond ; on retrouve là mes histoires de ronds, de ronds de ficelle notamment, ces ronds de ficelle débouchent sur bien d’autres questions, nommément sur qu’est-ce qui le fait rond ? Est-ce que c’est le trou ? C’est bien pour ça que je n’ai pas pu m’empêcher de poser la question, pour le cas où quelqu’un en aurait une petite idée et m’apporterait quelque chose qui ressemblerait à une réponse à la question « Qu’est-ce qu’un trou ? » Je crois que j’en ai fait confidence à la fin de l’exposé de Petitot.

Qu’est-ce qu’un trou ? Ce serait curieux quand même que ça ait rapport avec la fonction phallique. Ce n’est certainement pas en tout cas un signifiant de première main. Évidemment que le mot trou est un signifiant, mais justement c’est un signifiant dont personne ne sait ce qu’il peut vouloir dire. Il faudrait peut-être pousser un peu les choses là-dessus.

Je voudrais aussi, puisque j’ai remercié Solange Faladé et que je lui ai avoué que le S1 à la place où elle le mettait n’était pas quelque chose qui me paraissait convaincant quand au mathème de la perversion, je voudrais aussi remercier Jacques-Alain Miller, parce que lui a fait un autre truc : il m’a photographié en train de faire cette fameuse présentation de malades que je ne me laisse pas seulement reprocher, que je suis très gêné de faire moi-même ; mais enfin même les personnes qui me le reprochent me disent que c’est de l’ordre de la fâcheuse habitude, que j’ai été très mal élevé et que c’est à cause de ça que je me permets de présenter des malades. Je ne me le permets pas sans certainement un vif sentiment de culpabilité. C’est même pour ça que j’essaie de limiter les dégâts et que je n’y laisse pas entrer n’importe qui ; il y a un certain nombre de gens familiers que je laisse entrer parce (509)je crois savoir qu’eux me le pardonneront. Si Maud Mannoni par exemple voulait y venir, peut-être qu’elle s’en ferait une autre idée, mais naturellement c’est la seule que je n’y attirerai jamais, c’est certain. Bon. Je le regrette. Je l’invite publiquement. Elle sait qu’elle pourrait même, si ça l’amusait, glapir [… ou pire] pendant que je suis en train de présenter comme on dit mon malade, et même on a parlé à ce propos de bilinguisme, à savoir qu’il ne parle pas la même langue, ce malade, que celle que je parle. C’est absolument vrai, je suis absolument d’accord. C’est même pour ça que je cherche un mathème, parce que le mathème, lui, n’est pas bilingue.

Voilà ce qui me paraît dans cette affaire le plus sérieux. Je voudrais bien trouver le mathème qui par sa nature évite tout à fait ce bilinguisme. Alors que Jacques-Alain Miller ait si bien – sans du tout mettre de côté ce sur quoi on pourrait m’agresser, bien loin de là, je dirai même que jusqu’à un certain point, il l’a mis en valeur, mais il l’a mis en valeur exactement comme c’est ; c’est comme ça que j’opère, que je me débrouille avec cette fameuse présentation ; cette présentation bien sûr est faite pour quelqu’un ; quand on présente, il faut toujours être au moins trois pour présenter quelque chose ; naturellement j’essaie le plus possible de tamponner les dégâts, à savoir de faire que les personnes qui m’entendent ne soient pas trop bouchées, et c’est ce qui nécessite que je fasse un tout petit peu attention.

Là-dessus, je clos les journées.

 

1976 LACAN  Journées des mathèmes 02

Journées de l’École freudienne de Paris : « Les mathèmes de la psychanalyse ». Paru dans les Lettres de l’École, 1977, n° 21, pp. 471-475.

1976-10-31

(471)Quelques questions sont posées à J. Lacan. […]

 

(472)JACQUES LACAN – Je ne peux pas me plaindre de n’avoir pas de réponse, au sens où le mot « réponse » veut dire foisonnement. Je ne peux pas m’en plaindre, je dirai même plus – j’en gémis. Mais un gémissement n’est pas forcément une plainte.

(473)On s’imagine que le refoulement originaire ça doit être un trou Mais c’est purement imaginaire.

Ce qui fait trou n’est pas le refoulement, c’est ce qui est tout autour, et que je me suis permis d’appeler le symbolique – non sans réserve, une réserve à part moi.

Je me suis précipité pour lui donner corps dans la linguistique. On ne peut pas dire que cette linguistique m’encourage. Il est très singulier que quelqu’un comme Roman Jakobson fasse tant de réserves sur Frege. Frege s’est employé à expliquer comment tous les bavardages, le bla-bla de la parole, arrivent à quelque chose qui peut prendre corps, et dans le réel.

Pour que ça prenne corps dans le réel, Frege est amené à faire un jeu d’écritures, dont le statut est encore en suspens. Pourquoi toutes les sottises vraiment sans limite de ce qui s’énonce, pourquoi ça donnerait-il accès au réel ?

Néanmoins, le fait est que, sans qu’on puisse savoir comment ça fait avènement, le langage sait compter. Ou, faut-il que les gens savent compter grâce au langage ? Ce n’est pas encore tranché. Mais il est frappant que l’écriture n’éclaire pas la fonction du nombre, si ce n’est par ce que j’ai appelé – l’ayant découvert dans Freud – le trait unaire. Et pourtant cette fonction du nombre est bien ce qui donne accès, non pas directement, au réel.

Ce réel, j’ai essayé de l’articuler dans la chaîne borroméenne.

La chaîne borroméenne enne n’est pas, contrairement à ce qui s’énonce, un nœud. C’est à proprement parler une chaîne, une chaîne qui a seulement cette propriété que, si on enlève un quelconque de ses éléments, chacun des autres éléments est de ce fait même libéré de tous les autres. Si le trou était une autre affaire, cela se concevrait difficilement.

Si j’ai posé tout à l’heure la question de qu’est-ce qu’un trou ? C’est bien que j’espère cette année en tirer parti, mais ce n’est pas du tout-cuit.

Ce qui me stupéfie, c’est que ce que j’ai pu faire jusqu’à présent vous a suffi. Il faut croire que la place n’était pas remplie d’un certain bavardage – puisqu’en fin de compte, tout ça, ce ne sont que des bavardages, je le redoute – même s’il y a quelques petits éléments qui me font penser que j’arrive quand même à éviter de faire de la philosophie, qui me mettent moi-même à l’abri.

La philosophie, il n’y en a qu’une, qui est toujours théologique, comme dans mon aire tout le monde s’en aperçoit – encore tout à l’heure quelqu’un écrivait au tableau « théologie-philosophie ». Se sortir de la philosophie, et du même coup de la théologie, n’est pas facile, et nécessite un incroyable criblage dont on peut dire que la psychanalyse soit quelque chose qui se tienne. Elle est perpétuellement mise à l’épreuve, elle donne certains résultats, mais ce que je pense, c’est qu’il n’y a pas de progrès,  qu’il n’y a même pas de progrès concevable, qu’il n’y a aucune espèce d’espoir de progrès. Voilà ce que je me permets de mettre au centre de tout ce que nous élucubrons, de façon à ce que nous ne nous imaginions pas avoir tranché des montagnes.

Ce que nous cogitons ne va pas loin. Pour ma part, j’ai essayé, de ce qui a été pensé par Freud – je suis un épigone –, de manifester la cohérence, la consistance. C’est une œuvre de commentateur.

(474)Freud est quelqu’un de tellement nouveau – nouveau dans l’histoire si tant est qu’il y ait une histoire, mises à part ces sortes d’émergences – Freud est quelqu’un de tellement nouveau qu’il faut encore s’apercevoir de l’abrupt de ce qu’il a cogité. C’est cet abrupt que je me suis employé à frotter, à astiquer, à faire briller. Opération dont je suis étonné que personne à part moi ne s’y voit employé, si ce n’est pour le répéter de façon insipide – « insipide » veut dire sans goût.

Les pichenettes dont Freud a animé un certain nombre de personnes sont évidemment frappantes quant à ce qui concerne les femmes.

Les femmes analystes sont les seules qui semblent avoir été un tant soit peu chatouillées par les dites pichenettes. Si tant est qu’il y ait une vague bascule entre ce qu’on appelle la préhistoire et l’histoire, c’est bien du côté des femmes que nous la trouvons. Il est singulier que Freud, à partir d’une incompréhension vraiment totale de ce qu’était non pas la femme, puisque je dis qu’elle n’existe pas, mais les femmes, ait réussi à les émouvoir, au point de leur arracher – c’est bien le comble de la psychanalyse – quelques bouts de ce quelque chose dont elles n’ont pas la moindre idée, je parle d’une idée saisie, à savoir de la façon dont elles se sentent. C’est là un effet notable qu’il soit arrivé que des femmes disent quelque chose qui ressemble à une vérité sur ça. Nous avons grâce à Freud quelques confidences de femmes. Il arrive même que des femmes se risquent dans la psychanalyse, j’ai dit ce que j’en pensais, à savoir ce que cette espèce de provocation freudienne a tiré d’elles leur donne un titre tout à fait exceptionnel à tirer d’autres, d’un certain nombre de bébés appelés hommes, quelque chose qui ressemble à une vérité.

D’un certain nombre de choses qu’on appelle « mathèmes », et que j’appelle aussi de ce même nom, j’ai essayé de marquer des places et d’en définir quatre discours. J’ai appris à ces journées que j’en avais défini plus de quatre. Moi, je n’en ai retenu que quatre.

On a évoqué aujourd’hui que j’aurais parlé du discours du philosophe. Ça m’étonnerait, mais peut-être que si je vois les choses reproduites par Jacques-Alain Miller de ce que j’ai pu énoncer là-dessus, je serai bien forcé de l’en croire. Ces quatre discours, je me suis vraiment cassé la tête pendant les vacances qui ont suivi pour essayer d’en tirer d’autres, je n’y suis pas arrivé, et c’est en ça que je pense que ces discours ne constituent pas en eux-mêmes des matières, mais des rapports entre un certain nombre de places.

Je sais bien que les places, on l’a rappelé tout à l’heure, ont une fonction dans la théorie des ensembles. Mais il n’est pas sûr que la théorie des ensembles rende raison de quoi que ce soit dans la psychanalyse. Il n’y a pas d’ensemble du symbolique, de l’imaginaire et du réel. Il y a quelque chose qui est fondé sur une hétérogénéité radicale, et pourtant qui, grâce à l’existence de cet ustensile qu’est l’homme, se trouve réaliser ce qu’on appelle un nœud, et qui n’est pas un nœud, mais une chaîne.

Que l’homme soit effectivement par cette chaîne enchaîné, c’est ce qui ne fait pas de doute. Il est curieux que cette chaîne permette la constitution de faux-trous, constitués chacun par le pliage d’un trou sur un autre. Cette notion de faux- trou me conduit évidemment à poser la question de savoir ce que c’est qu’un trou qui serait vraiment un trou Deux vrais trous font un faux trou. C’est bien en quoi le deux est un personnage si suspect, et qu’il faut en arriver au trois pour que ça tienne.

Voilà ce que je crois pouvoir répondre aux questions qu’on m’a posées.

J’essaierai cette année de dire quelque chose qui soit un peu plus aventuré que ce que j’ai fait jusqu’à présent.

1977 LACAN Clôture des Journées d’étude de l’EFP

Jacques Lacan conclut ces journées qui se sont passées à Lille. La publication a été faite dans les Lettres de l’École, 1978, n °22, pp. 499-501.

 1977-09-25 :       (2 p.)

(499)JACQUES LACAN – J’ai pris ce matin quelques notes. J’espère que j’en décollerai.

Naturellement, je me trompe puisque ce que j’ai entendu, d’Alain Didier-Weill, c’est que j’ai tout compris [c.à.d. « Je suis psychotique »].

Qu’est-ce que ça veut dire de comprendre, surtout quand on fait un métier qu’un jour, chez quelqu’un qui est là, qui s’appelle Dominique Thibault, j’ai qualifié d’escroquerie.

J’ai tout compris donc, et paraît-il La Lettre volée de Poe que j’ai placée en tête de mes Écrits, comme ça, par hasard, en témoigne puisque c’est ce qu’on appelle le sujet dont Alain Didier-Weill a bien voulu s’occuper – enfin « s’occuper », il y a pris appui.

C’est bien ce que je m’efforce de dénoncer, ce « tout », « tout compris ». Non seulement le « pas tout » est là à sa place, mais il est sûr que l’équivoque que j’ai pris soin d’éviter dans mon séminaire – si je l’ai évitée, ce n’est pas sûr – c’est : tout (et là je passe d’une langue à l’autre), mé pantès, puisque c’est du  même pas   que j’ai admis concernant la fumelle d’homme, ce mé pantès concernant la négation de l’universel, que je me suis fondé, ce que j’appelle (il faut quand même que j’écrive) stock-occasion [STOCHASTIQUE].

Vous voyez quand même la résistance qu’a l’ , que je qualifie de raphe [ORTHOGRAPHE].

Il faut interroger l’équivoque, dont j’énonce que c’est de là que se fondent toutes les formations, les formations de l’inconscient.

C’est un type affreud qui a imaginé ça. À partir de quoi l’a-t-il imaginé, cet inconscient, à quoi il a rapporté un certain nombre de formations ? Ce n’est pas commode à imaginer. Mais quand même l’ortho doit y jouer un certain rôle.

Ce qu’il a dit, Freud, l’affreud, c’est qu’il n’y a pas du su-je. Rien ne supporte le su-je. Autrement dit, au jeu du je se substitue – c’est ce que je tente d’énoncer aujourd’hui – le baffouille-à-je.

Une bafouille, qu’on dit, c’est une lettre. Et ce qu’il faut voir, c’est que, comme l’a réévoqué –, je ne sais pourquoi parce que ça ne valait pas tant d’honneur, le genre en français, comme je l’écris, ex-siste à tout. Le plus ou moins d’ex-sistence, voilà ce qui règle l’affaire des langues, autrement dit la linguistique.

(500)Ce n’est pas étonnant, ça ne m’étonne plus que je me sois référé à la linguistique, parce que la linguistique – je ne voudrais pas forcer la note – est aussi une escroquerie.

Je voudrais vous dire quand même que la distance de la logique à la langue, c’est là ce que je voudrais – « je voudrais », en réalité je n’en ai pas la moindre envie, j’ai énoncé un certain nombre de bafouillages, et peut-être, si on veut bien, que je ferai mon séminaire encore une année. Mais tout ce que je souhaite, c’est de ne pas le faire. On me comblera, pour tout dire, à ce que je ne le fasse pas. C’est moi qui en jugerai, mais enfin, parce que je suis las.

Mais il y a quelque chose qui quand même est intéressant, c’est l’affaire qui s’est déclarée quand Newton a parlé de la gravitation. Il a dit que les corps – les corps c’est-à-dire la matière – gravitaient entre eux selon la masse d’autres corps. Ça n’est pas passé tout seul au temps de Newton parce que les gens de son temps se sont creusé la tête sur le fait que dans la formule de Newton, il y a une question de distance, et cette distance, les gens du temps de Newton se sont interrogés pour savoir comment chaque corps pouvait bien le savoir, cette distance.

C’est bien la même question qui se pose à nous sur le sujet de savoir la distance où est la langue de la logique. La langue ex-siste à la logique, mais comment l’inconscient le sait-il ? Comment s’oriente-t-il là en fonction du réel, réel dont la distance fait partie ? Pas d’autre définition – j’ai hasardé ça – du réel que l’impossible. C’est de l’ordre de la définition, et la définition, ça n’a rien à voir avec la vérité. La vérité, je me suis permis d’avancer qu’on ne peut pas la dire. C’est quand même drôle qu’il y ait des gens dénommés analystes qui s’efforcent de faire dire à ce qu’on appelle leurs analysants – (c’est comme ça tout au moins que je les désignais) qui s’efforcent de leur faire dire la vérité. La vérité est strictement impossible à dire. Disons qu’elle ne peut se dire qu’à moitié. J’ai parlé, et Alain DidierWeill y a fait allusion, de mi-dire, et le mi-dire, c’est comme chacun le voit un pur et simple ratage de la vérité.

Comment est-ce concevable que des personnes, comme ça, tordues s’efforcent de reconstruire ce que j’ai appelé l’ex-sistence de la langue à la logique ? De deux choses l’une : ou l’inconscient sait d’avance tout ce qui se construira dans l’histoire, ce qu’on appelle, j’ai appelé ça l’histoire, c’est l’hystérie ; ou il sait déjà la distance où il est de la logique, ou l’élucubration dont j’ai essayé de fournir à Freud, à l’affreux Freud, le soutien, n’a aucune espèce de sens. Qu’est-ce que c’est qu’une névrose ? Ça m’a amené à élucubrer cette histoire de nœud, que j’ai appelé borroméen. Ce nœud est un symbole pour manifester – la manifestation, c’est une métaphore, et l’enchaînement dont il s’agit, c’est désignable de cette métaphore qu’est l’usage du mot métonymie.

Il faudrait explorer ce que la signification, l’usage des mots en d’autres termes, représente pour chacun. Nous voilà ramenés à la linguistique. To glance a nose, c’est comme ça que ça se dit en anglais, jeter un regard sur un nez ; grâce à quoi quelqu’un qui avait parlé l’anglais dans son enfance avait une trouille particulière de voir je ne sais quel brillant auf der Nase, c’est comme ça que ça se dit en allemand.

(501)Tout ce qui marque la distance de la langue à la logique (et là c’est un abîme) mérite d’être exploré. Autant dire que l’irrationnel, ce qu’on sait, met en colère, ira. Le Ça ira est en effet le chant de la colère.

Voilà ce que, si je continue mon bafouillage, j’ai le projet de jaspiner ; de jaspiner comme je pourrais, parce que le su-je, ce dont se supporte le je, ça semble être à la portée de la main ; chacun se promène avec un je ; tout au moins énonce-t-il ce je à tort et à travers.

J’en ai assez dit pour aujourd’hui. Si je réussis à persévérer dans ce que j’appellerai la suite, je vous y donne rendez-vous.

 

1978 LACAN Conclusion des Assises de l EFP sur la passe

Assises de l’École freudienne de Paris : « L’expérience de la passe », Deauville. Parue dans les Lettres de l’École, 1978, n° 23, pp. 180-181.

1978-01-08 :      

[…]

(180)JACQUES LACAN – Il n’y a pas besoin d’être A.E. pour être passeur.

C’est une idée folle de dire qu’il n’y a que les A.E. qui pouvaient désigner les passeurs.

C’est en quelque sorte une garantie ; je me suis dit que quand même, les A.E. devaient savoir ce qu’ils faisaient.

La seule chose importante, c’est le passant, et le passant, c’est la question que je pose, à savoir qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ?

(181)J’ai voulu avoir des témoignages, naturellement je n’en ai eu aucun, des témoignages de comment ça se produisait.

Bien entendu c’est un échec complet, cette passe.

Mais il faut dire que pour se constituer comme analyste il faut être drôlement mordu ; mordu par Freud principalement, c’est-à-dire croire à cette chose absolument folle qu’on appelle l’inconscient et que j’ai essayé de traduire par le « sujet supposé savoir. »

Il n’y a rien qui m’ennuie comme les congrès, mais pas celui-ci parce que chacun a apporté sa pauvre petite pierre à l’idée de la passe, et que le résultat n’est pas plus éclairant dans un congrès que quand on voit des passants qui sont toujours ou bien déjà engagés dans cette profession d’analyste, – c’est pour ça que l’A.M.E. ça ne m’intéresse pas spécialement que l’A.M.E. vienne témoigner, l’A.M.E. fait ça par habitude, – car c’est quand même ça qu’il faut voir : comment est-ce qu’il y a des gens qui croient aux analystes, qui viennent leur demander quelque chose ? C’est une histoire absolument folle.

Pourquoi viendrait-on demander à un analyste le tempérament de ses symptômes ? Tout le monde en a étant donné que tout le monde est névrosé, c’est pour ça qu’on appelle le symptôme, à l’occasion, névrotique, et quand il n’est pas névrotique les gens ont la sagesse de ne pas venir demander à un analyste de s’en occuper, ce qui prouve quand même que ne franchit ça, à savoir venir demander à l’analyste d’arranger ça, que ce qu’il faut bien appeler le psychotique.

Et tout est là, il faudrait que l’analyste sache un peu la limite de ses moyens, c’est là-dessus que, en somme, nous attendons le témoignage de gens qui sont depuis peu de temps analystes : qu’est-ce qui peut bien leur venir à l’idée – c’est là que je pose la question – de s’autoriser d’être analystes.

Parce que, comme l’a dit Leclaire, il y a des sujets non identifiés et c’est précisément de ça qu’il s’agit ; les sujets non identifiés nous ne nous en occupons pas, les sujets non identifiés, c’est bien ce qui est en question comme Leclaire nous l’a expliqué.

Le sujet non identifié tient beaucoup à son unité ; il faudrait quand même qu’on le lui explique qu’il n’est pas un, et c’est en ça que l’analyste pourrait servir à quelque chose.

1978 LACAN Conclusion du Congrès de l’EFP sur la transmission

9e Congrès de l’École Freudienne de Paris sur « La transmission » . Parues dans les Lettres de l’École, 1979, n° 25, vol. II, pp. 219-220.

1978-07-09 :

(219)JACQUES LACAN – Je dois conclure ce Congrès. C’est tout au moins ce qui a été prévu.

Freud s’est vivement préoccupé de la transmission de la psychanalyse. Le comité qu’il avait chargé d’y veiller s’est transformé dans l’institution psychanalytique internationale, l’I.P.A. Je dois dire que l’I.P.A., si nous en croyons notre ami Stuart Schneiderman, qui a parlé hier, pour l’instant n’est pas vaillante. Il est certain que ce Congrès représente, avec cette salle pleine, quelque chose qui équilibre l’I.P.A.

Freud, désignant ce qu’il appelait sa « bande », sans qu’on sache très bien si « sa bande », ça doit s’écrire « ç-a », Freud a inventé cette histoire, il faut bien le dire assez loufoque, qu’on appelle l’inconscient ; et l’inconscient est peut-être un délire freudien. L’inconscient, ça explique tout mais, comme l’a bien articulé un nommé Karl Popper, ça explique trop. C’est une conjecture qui ne peut pas avoir de réfutation.

On nous a parlé de sexe sans sujet. Est-ce que ça veut dire pour autant qu’il y aurait un rapport sexuel qui ne comporterait pas de sujet ? Ce serait aller loin ; et le rapport sexuel, dont j’ai dit qu’il n’y en avait pas, est censé expliquer ce qu’on appelle les névroses. C’est ce pourquoi je me suis enquis de ce que c’était que les névroses. J’ai essayé de l’expliquer dans ce qu’on appelle un enseignement. Il faut croire que quand même cet enseignement a eu un certain poids puisque j’ai réussi à avoir toute cette assistance.

Cette assistance, je dois dire, ne m’assiste pas. Je me sens au milieu de cette assistance particulièrement seul. Je me sens particulièrement seul parce que les gens à qui j’ai affaire comme analyste, ceux qu’on appelle mes analysants ont avec moi un tout autre rapport que cette assistance. Ils essaient de me dire ce qui chez eux ne va pas. Et les névroses, ça existe. Je veux dire qu’il n’est pas très sûr que la névrose hystérique existe toujours, mais il y a sûrement une névrose qui existe, c’est ce qu’on appelle la névrose obsessionnelle.

Ces gens qui viennent me voir pour essayer de me dire quelque chose, il faut bien dire que je ne leur réponds pas toujours. J’essaie que ça se passe ; du moins je le souhaite. Je souhaite que ça se passe, et il faut bien dire que beaucoup de psychanalystes en sont réduits là. C’est pour ça que j’ai essayé d’avoir quelque témoignage sur la façon dont on devient psychanalyste : qu’est-ce qui fait qu’après avoir été analysant, on devienne psychanalyste ?

Je me suis, je dois dire, là-dessus enquis, et c’est pour ça que j’ai fait ma Proposition, celle qui instaure ce qu’on appelle la passe, en quoi j’ai fait confiance à quelque chose qui s’appellerait transmission s’il y avait une transmission de la psychanalyse.

Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse.

Si j’ai dit à Lille que la passe m’avait déçu, c’est bien pour ça, pour le fait qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente, d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, que chaque analyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer.

J’ai quand même essayé de donner à cela un peu plus de corps ; et c’est pour ça que j’ai inventé un certain nombre d’écritures, telles que le S barrant le A, S( ) c’est-à-dire ce que j’appelle le grand Autre, car c’est le S, dont je désigne le signifiant qui, ce grand A, le barre ; je veux dire que ce que j’ai énoncé à l’occasion, à savoir que le signifiant a pour fonction de représenter le sujet, mais et seulement pour un autre signifiant – c’est tout au moins ce que j’ai dit, et il est un fait que je l’ai dit – qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans le grand Autre, il n’y a pas d’autre signifiant. Comme je l’ai énoncé à l’occasion, il n’y a qu’un monologue.

Alors comment se fait-il que, par l’opération du signifiant, il y ait des gens qui guérissent ? Car c’est bien de ça qu’il s’agit. C’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent. Freud a bien souligné qu’il ne fallait pas que l’analyste soit possédé du désir de guérir ; mais c’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent, et qui guérissent de leur névrose, voire de leur perversion.

Comment est-ce que ça est possible ? Malgré tout ce que j’en ai dit à l’occasion, je n’en sais rien. C’est une question de truquage. Comment est-ce qu’on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c’est là une question d’expérience dans laquelle joue un rôle ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir. Un sujet supposé, c’est un redoublement. Le sujet supposé savoir, c’est quelqu’un qui sait. Il sait le truc, puisque j’ai parlé de truquage à l’occasion ; il sait le truc, la façon dont on guérit une névrose.

Je dois dire que dans la passe, rien n’annonce ça ; je dois dire que dans la passe, rien ne témoigne que le sujet sait guérir une névrose. J’attends toujours que quelque chose m’éclaire là-dessus. J’aimerais bien savoir par quelqu’un qui en témoignerait dans la passe qu’un sujet – puisque c’est d’un sujet qu’il s’agit – est capable de faire plus que ce que j’appellerai le bavardage ordinaire ; car c’est de cela qu’il s’agit. Si l’analyste ne fait que bavarder, on peut être assuré qu’il rate son coup, le coup qui est d’effectivement lever le résultat, c’est-à-dire ce qu’on appelle le symptôme.

J’ai essayé d’en dire un peu plus long sur le symptôme. Je l’ai même écrit de son ancienne orthographe. Pourquoi est-ce que je l’ai choisie ? s-i-n-t-h-o-m-e, ce serait évidemment un peu long à vous expliquer. J’ai choisi cette façon d’écrire pour supporter le nom symptôme, qui se prononce actuellement, on ne sait pas trop pourquoi « symptôme », c’est-à-dire quelque chose qui évoque la chute de quelque chose, « ptoma » voulant dire chute.

Ce qui choit ensemble est quelque chose qui n’a rien à faire avec l’ensemble. Un sinthome n’est pas une chute, quoique ça en ait l’air. C’est au point que je considère que vous là tous tant que vous êtes, vous avez comme sinthome chacun sa chacune. Il y a un sinthome il et un sinthome elle. C’est tout ce qui reste de ce qu’on appelle le rapport sexuel. Le rapport sexuel est un rapport intersinthomatique. C’est bien pour ça que le signifiant, qui est aussi de l’ordre du sinthome, c’est bien pour ça que le signifiant opère. C’est bien pour ça que nous avons le soupçon de la façon dont il peut opérer : c’est par l’intermédiaire du sinthome.

Comment donc communiquer le virus de ce sinthome sous la forme du signifiant ? C’est ce que je me suis essayé à expliquer tout au long de mes séminaires. Je crois que je ne peux pas aujourd’hui en dire plus.

 

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