mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LACAN autres textes : textes et conférences (1)

LACAN autres textes : textes et conférences (1)

1933 LACAN Sur le problème des hallucinations   

Compte rendu par Jacques Lacan de la 84ème Assemblée de la Société Suisse de Psychiatrie à Prangins les 7-8 octobre 1933. Paru dans l’Encéphale ? 1933, n° 8, pp. 686-695. 1933-10-7/8 :  

(686)Nous limitons ce compte rendu aux deux séances de travaux scientifiques consacrés au problème à l’ordre du jour de l’hallucination. Trois rapports. Une discussion. Des communications.

Nous ne pouvons que signaler les remarquables indications du (687)discours d’ouverture du docteur R. de Saussure, président du Congrès, qui, rappelant très heureusement la filiation intellectuelle de Pinel au botaniste Boissier-Sauvage, oppose l’« esprit de naturaliste » qui anime la psychiatrie française à l’esprit de spéculation sur l’essence, qui marque la tradition allemande depuis ses origines Stahliennes ; c’est pour souhaiter que l’étude de nos problèmes soit abordée dans un esprit de synthèse.

Le rapport du professeur H. Maier de Zurich nous donne tout d’abord une revue générale des diverses théories anciennes et modernes de l’hallucination. S’il insiste sur la critique clinique des faits, telle qu’elle s’est achevée pour l’école allemande dans la séparation, reprise par Jaspers, des hallucinations vraies et des pseudo-hallucinations, il cite en passant les théories mécaniques de l’hallucination, projection d’une activité corticale automatique, telles qu’avec Tamburini et Tanzi elles ont joué leur rôle dans l’interprétation même des phénomènes. C’est pour rejeter dans leur ensemble les conceptions anciennes, qui pour lui pèchent par le point de vue même qui les fonde. Les distinctions en effet, produites comme essentielles au problème, entre sensation, perception, représentation, n’ont à ses yeux qu’une valeur didactique, mais sont sans valeur clinique, dans la mesure même où les critères de « matérialité », de « réalité », d’« intensité » se sont révélés insuffisants pour définir les perceptions morbides.

Il faut désormais étudier l’hallucination non comme un phénomène isolé ou comme une entité psychologique, mais dans ses rapports avec la personnalité totale et les altérations de celle-ci. Ce point de vue se trouve en accord avec Goldstein, Monakow et Mourgue et les tendances les plus jeunes de la psychiatrie française. C’est sur lui que le professeur Maier fonde sa division génétique des hallucinations qu’il répartit ainsi :

1° Les hallucinations « catathymiques » ou psychogènes (le terme de catathymie créé par l’auteur désigne la formation de complexes associatifs sous l’influence de facteurs affectifs). Ces hallucinations sont psychogènes, non seulement quant à leur contenu mais encore quant à leur origine, pour autant que l’affaiblissement de conscience qui les conditionne relève aussi de causes psychiques. De telles hallucinations se rencontrent dans des états oniriques et hypnotiques, dans des délires psycho-névrotiques, dans les hallucinations téléologiques pré-suicidaires, souvent salvatrices.

2° Les hallucinations à la fois catathymiques et organiques. Elles sont psychogènes quant à leur contenu, mais relèvent quant à leur origine d’un affaiblissement de la conscience spécifique de tel processus pathologique du système nerveux, schizophrénie, épilepsie, mélancolie.

3° Les hallucinations d’origine toxique. Leur contenu est simple, généralement indépendant des facteurs catathymiques et conditionné par l’état du système nerveux. Leur origine est l’affaiblissement de conscience propre aux intoxications exogènes (alcool, cocaïne, mescaline) ou endogènes (délires aigus, urémiques, etc.). Les contenus catathymiques (688)observés dans certaines ivresses alcooliques par exemple, tiennent à des dispositions schizophréniques antérieures.

4° Les hallucinations d’origine organique pure. Celles-ci relèvent des affaiblissements profonds de la conscience qu’on observe dans les lésions anatomiques corticales ou sous-corticales de la paralysie générale, de l’encéphalite, de la sénilité ou des traumatismes crâniens.

Le rapport de notre collègue et ami H. Ey[1] résume la position d’ensemble du problème des hallucinations, telle qu’elle se dégage des différentes études de critique théorique et d’analyse clinique, fragmentées à la mesure de la complexité des faits, qui ont été le fruit de sa collaboration avec le professeur Claude. Une harmonie saisissante y apparaît entre ses prémisses qui sont, comme on le sait, d’analyse psychologique, ou pour mieux dire, gnoséologique du phénomène de l’hallucination, et les conclusions qui sont toutes cliniques et permettent non seulement un groupement de malades plus conforme aux faits, mais, contrairement à une illusion simpliste, une plus juste et plus vaste appréciation des facteurs organiques en cause.

C’est en effet sur la considération des rapports de l’image, de la sensation et de l’hallucination que le rapporteur fonde sa critique expérimentale des rapports entre la valeur de sensorialité et la valeur de réalité des phénomènes hallucinatoires. On sait que c’est sur une confusion de ces deux derniers termes que repose cette théorie de l’hallucination qui, pour se prétendre la théorie organiciste par excellence, n’a droit en fait qu’à celui de théorie mécanique de l’hallucination. Son impuissance est ici démontrée, comme de toute théorie où l’hallucination est considérée abstraitement comme un phénomène élémentaire : l’hallucination est en effet essentiellement croyance à l’objet sans objet, fondée sur une perception (c’est l’hallucination vraie) ou sans perception (ce sont les pseudo-hallucinations, les sentiments xénopathiques, etc.). Impossible donc sans l’intégrer dans l’état mental d’où elle procède, d’expliquer la croyance délirante, non plus que le sentiment xénopathique ou l’assentiment convictionnel, ni les degrés de l’intégration subjective ou de la projection spatiale, toutes qualités qui se révèlent infiniment variables et non corrélatives, pour peu qu’on se garde de donner valeur d’objets à telles déclarations systématiquement choisies du malade, et de méconnaître les variations de celles-ci, leurs postulats implicites, leur valeur métaphorique et les difficultés propres à leur expression.

Seule une telle analyse permet de donner leur véritable place aux hallucinations et aux pseudo-hallucinations dans les états oniriques et les états psycholeptiques (véritables types de l’état hallucinatoire), et dans les délires d’influence, dans les états oniroïdes d’action extérieure, dans les syndromes d’action extérieure type Claude (types des états pseudo-hallucinatoires).

On opposera aux hallucinations ainsi définies les hallucinoses comme (689)des symptômes sensoriels isolés, ayant fréquemment un caractère perceptif, mais sans croyance à la réalité de l’objet, sans délire.

Or, l’hallucinose se manifeste en clinique comme ayant un rapport symptomatique direct avec une lésion neurologique, sinon par le mécanisme de plus en plus problématique de l’excitation du centre, du moins par celui de la désintégration fonctionnelle.

Les hallucinations et les pseudo-hallucinations au contraire, phénomènes de la connaissance, manifestent par rapport à ses facteurs organiques, cet écart organo-psychique qui fait l’originalité de la psychiatrie. Mais sans la mesure de cet écart qui est pour chaque phénomène l’objet propre de la science psychiatrique, impossible d’apprécier à leur juste valeur, c’est-à-dire sans les confondre, les conditions des états hallucinatoires, pseudo-hallucinatoires et des hallucinoses. Le rapporteur est ainsi amené par les conséquences mêmes de son investigation, et non en limitation de leur portée, à admettre deux types de chutes de niveau psychique, causes des troubles hallucinatoires :

1° Les chutes de niveau psychique par troubles neuro-biologiques.

2° Les chutes de niveau par troubles affectifs.

Si, dans les premières, les états oniriques, les états psycholeptiques, les états de dissociation pseudo-hallucinatoires se montrent provoqués par les infections, les intoxications les plus diverses et une grande variété de lésions neurologiques, dans les secondes prédominent les mécanismes d’ambivalence affective, les attitudes d’objectivation propres à certains états délirants, qu’ils soient liés eux-mêmes à un épisode organique passager ou bien purement psychogénétique. Mais de même que dans ce second groupe n’est pas masqué le mécanisme physiologique de l’émotion, dans le premier joue un rôle efficace la personnalité, c’est-à-dire tout le complexe historico-idéo-social, dans lequel nous avons nous-mêmes tenté de la définir.

Le rapport du docteur H. Flournoy de Genève se limite dans le problème en question au point de vue psychanalytique. Dans une première partie il expose la doctrine commune de la psychanalyse sur l’hallucination. La psychogenèse en est constituée par la réalisation d’un désir, créatrice non pas d’une image-souvenir, mais d’une image de perception. Cette création ressortit à l’état de veille d’une véritable régression dans le cycle sensorio-psychomoteur, régression topique (laquelle est fonction de l’intensité des pulsions) ; il s’ajoute à elle une régression chronologique, où se marque l’influence des souvenirs refoulés. Le caractère pénible de nombreuses hallucinations est loin d’exclure une telle genèse, si l’on prend garde à la finalité de tels contenus hallucinatoires, à leur caractère symbolique, et si l’on tient compte des processus d’autopunition d’une importance si capitale. La structure des psychoses hallucinatoires ne serait pas suffisamment caractérisée si l’on ne soulignait que la rupture du moi avec la réalité y prend la forme d’un véritable envahissement du moi (psychoses non de défense, Abwehr-psychosen, – mais de submersion, (690) Uberwältigung-psychosen).Il s’agit en réalité d’une véritable régression à une phase primitive hallucinatoire du moi, que postule la doctrine de Freud, et qui correspond au stade du narcissisme. Les hallucinations auditives verbales, tant par leur connexion avec la verbo-motricité que par leur contenu, révèlent cependant une autre genèse en relation avec le sur-moi.

Dans une deuxième partie de considérations personnelles extrêmement suggestives, le rapporteur démontre l’indissolubilité essentielle du contenu et de la forme dans le symptôme en psychiatrie et fonde sur ce fait la valeur véritablement biologique de la psychanalyse. Il groupe ensuite tous les faits, depuis la psychologie de l’enfant jusqu’aux « dispositions hallucinatoires » admises par Bleuler comme normales chez l’adulte et chez le vieillard, qui peuvent être considérés comme les résidus cliniques de cette phase primitive hallucinatoire et permettent d’en considérer l’hypothèse comme fondée. Il répartit enfin les facteurs étiologiques des troubles hallucinatoires sous trois chefs :

1° Altération du système nerveux central.

2° Perturbation du système organo-végétatif, où il range non seulement des faits comme ceux qu’a mis en valeur Head dans les affections viscérales, mais les hallucinations téléologiques antisuicides.

3° Les traumatismes affectifs et émotionnels. Il conclut en démontrant le parallélisme entre la psychanalyse et les plus récentes théories dites organicistes, c’est-à-dire tout spécialement le travail de Mourgue, présent à l’esprit de tous dans un tel Congrès.

La discussion est ouverte par une intervention du professeur ClaudeÉcartant les divergences d’esprit et de méthode qui peuvent le séparer des rapporteurs, il veut concentrer le débat sous le point de vue clinique. Il montre les nombreuses variétés tant qualitatives qu’évolutives du symptôme hallucinatoire. Cette complexité même exige une discipline terminologique, dont le professeur Claude montre toute l’importance par des exemples appropriés, tels que le paradoxe de l’usage de certains termes chez certains auteurs, celui d’hallucinose par exemple chez Wernicke ; les définitions même d’Esquirol ou de Ball lui paraissent de peu d’usage pratique. Ce qui ressort de l’expérience de la clinique, ce sont certains groupes bien définis :

1° les états d’hallucinose, dont les perceptions morbides empruntent certains caractères à l’hallucination, mais n’entraînent pas la croyance à l’objet, sont dépourvues de charge affective et ne s’intègrent pas à la personnalité du sujet ; ce sont des troubles de nature neurologique ;

2° les hallucinations vraies, dont M. Claude précise les caractères de qualité sensorielle et de nature délirante, et où, à côté des mécanismes psychogéniques, il faut admettre des déterminismes organiques, comme le montrent les faits qu’il a récemment étudiés dans l’encéphalopathie parkinsonienne ;

3° les pseudo-hallucinations, aux aspects symptomatiques multiples, mais tous intégrés à la personnalité, dont il a montré dès longtemps (691)les rapports avec les manifestations de rumination mentale, les hyper-endophasies et où se marque une objectivation évidente des préoccupations du sujet.

Le professeur Lhermitte prend la parole pour opposer à la distinction qu’établissent le professeur Claude et le docteur Ey entre l’hallucination non reconnue et l’hallucination reconnue (dont ils font l’hallucinose), des faits observés chez des délirants séniles où la croyance délirante ne dépend que du fait que l’image hallucinatoire s’accorde ou ne s’accorde pas avec la réalité actuelle. Il proteste contre la séparation arbitraire de la neurologie et de la psychiatrie. Il s’accorde avec Flournoy pour autant qu’il accuse la parenté des états hallucinatoires et du rêve, mais appuie sur la nécessité d’admettre, à côté du dynamisme du désir, un état fonctionnel spécial, l’hallucinatory state.

Le professeur L. van Bogaërt souligne l’intérêt de ces recherches pour les neurologistes ; il insiste sur leur convergence avec les points de vue actuels de la neurologie, très éloignés de la détermination immédiate et irritative du symptôme par la lésion ; il pose la question du classement nosologique, des photopsies, chromatopsies, hyperacousies et autres phénomènes sensoriels élémentaires.

La discussion ne s’achèvera qu’après les communications diverses dont nous regrettons de ne pouvoir assez mettre en valeur les éléments d’intérêt souvent multiples.

L’hallucination pédonculaire, par M. Lhermitte[2] – Lésions focales, infection encéphalitique épidémique, intoxication barbiturique, néoplasies. Hallucinations visuelles, état affectif spécial. Rythme vespéral. Hallucinations critiquées, mais seulement de façon relative. Troubles corrélatifs de la fonction hypnique. Tous ces caractères font supposer que l’état hallucinatoire, lié à la lésion mésencéphalique, relève de la fonction active du sommeil : le rêve.

Hallucinations et phénomènes oculogyres, par M. L. van Bogaërt. – Communication fondée sur trois observations remarquables dont deux déjà publiées du moins en partie. Le premier cas[3] accès oculogyre avec hémi-anesthésie et troubles paréto-apraxiques (remarquables en ce que l’origine perceptive peut en être mise en évidence), s’est compliqué d’une hémi-algo-hallucinose très pénible avec perception anormale des dimensions du corps du même côté que les troubles anesthésiques. Le second cas comporte durant l’accès une agnosie visuelle avec des troubles hallucinosiques visuels, qui semblent constitués par des photopsies animées et sont réductibles par l’intermédiaire de réactions vestibulaires. Le troisième cas, crises oculogyres avec parkinsonisme et adiposité, présente d’une part des crises d’hallucinose où la malade revit dans un état de lucidité critique et d’indifférence (692)affective des scènes de sa vie infantile la plus émouvante, d’autre part des états oniriques confusionnels avec conviction délirante. L’auteur conclut en admettant la parenté fonctionnelle des crises oculogyres et de l’état de sommeil, comme de deux états d’inhibition progressive d’extension et de profondeur variable, ayant certains signes en commun, modifiables par des influences de même nature. Il insiste très pertinemment sur le rôle dans le mécanisme hallucinatoire des troubles perceptifs et gnosiques associés aux troubles de la proprioceptivité. Il évoque les travaux importants de Steck de Lausanne sur des cas analogues.

Le syndrome hallucinatoire (automatisme mental) en pathologie générale. Le syndrome mystique. Un cas de syndrome hallucinatoire de type mystique au cours d’une syphilis cérébrale, par M. G. de Morsier, de Genève. – Le syndrome hallucinatoire de l’automatisme mental considéré comme typique a été rencontré dans des cas d’étiologie manifestement organique, tels que : fièvre typhoïde, encéphalite psychosique, anémie aiguë, ostéite fibreuse avec hypercalcémie réductible après thyroïdectomie, hypertension intracrânienne, traumatisme crânien, etc. Une très belle observation de syndrome mystique est une excellente occasion pour l’auteur de critiquer les quatre tendances psychogènes admises depuis Leuba par le plus grand nombre des auteurs à la base du syndrome mystique.

Des hallucinations « in statu nascendi », par M. M. Boss, de Zurich. – Curieux cas d’hallucinations du type schizophrénique, apparues en même temps que des pulsions agressives, au cours du traitement psychanalytique d’une névrose. L’auteur y voit le dernier retranchement où se réfugient, après d’autres manifestations névrotiques, les résistances du malade. Ce cas s’est terminé, grâce à la poursuite du traitement, par la guérison.

De quelques caractères cliniques des hallucinations auditives verbales, par M. F. Morel, de Genève. – Toute hallucination auditive verbale nécessite la mise en jeu d’un processus d’idéation dans la forme phonétique exacte que lui donnent les appareils ou une partie des appareils de la parole du malade.

Telle est la loi que l’auteur pose, loi capitale en effet si l’on songe à ce qu’elle implique dans le mécanisme du phénomène. L’auteur écarte pour son étude toute appréciation des caractères proprement sonores de l’hallucination auditive verbale (intensité, timbre, localisation), qu’il faut avec lui reconnaître pour incommensurables et incoordonnables, tant pour le malade que pour l’observateur. Sa loi se dégage d’une recherche, d’autant plus saisissante dans sa précision qu’elle est purement clinique, des conditions d’apparition du phénomène. L’auteur formule ainsi un certain nombre de faits d’expérience, d’une analyse extrêmement fine, sur les rapports qui se manifestent entre la vitesse du débit hallucinatoire, le nombre des voix discernées, leurs particularités et troubles phonétiques d’une part, et les mêmes qualités et (693)troubles du langage intérieur ou parlé du malade d’autre part. La disparition de l’écho quand le malade parle à haute voix, l’irréductibilité des phénomènes par les manœuvres portant sur le conduit auditif, leur réductibilité par les deux manœuvres : ne pas penser, ne pas respirer, ne sont pas parmi les moindres acquisitions de cette très neuve étude. Pleine de remarques suggestives (on écoute bouche bée, on ne lit pas bouche bée), elle jette une lumière qui restera acquise sur la nature de l’ « écho mental » dans ses diverses formes. Constatons qu’elle concourt à reléguer les théories qui l’imaginent comme un écho cérébral centripète.

 

Les hallucinations au cours du processus de guérison dans les schizophrénies, par M. C.-G. Tauber, de Berne. – Au cours de tels cas dont il faut admettre la réalité, tout en gardant au terme de guérison sa valeur relative, l’analyse révèle une certaine régularité dans les phases observées (Max Müller, Mayer-Gross : « Les développements typiques », typische Verläufe). Pour les hallucinations, on peut observer :

1° leur cessation spontanée ;

2° leur persistance avec disparition de la réaction du malade ;

3° la progressive transformation de leur valeur affective, par exemple, en influences secourables.

Ce troisième cas semble le plus propice à la psychothérapie qui ne doit pas hésiter alors à agir pathoplastiquement, c’est-à-dire à user des convictions favorables du délire du malade, prémisses habituelles d’une guérison.

Des hallucinations schizophréniques, par M. J. Wyrsch, de Saint-Urban. – L’auteur en distingue deux types essentiels : les hallucinations physiogènes, primaires, authentiques, appelées aussi pseudo-perceptions ; les hallucinations psychogènes, secondaires, appelées aussi pseudo-hallucinations. Les premières se rencontrent dans les états aigus et le sujet a vis-à-vis d’elles une attitude objective, semblable à celle de l’individu normal vis-à-vis de ses perceptions, attitude qui comporte plus d’indifférence à leur manifestation même qu’à leur valeur significative. Les secondes se rencontrent dans les états de schizophrénie chronique par où l’auteur désigne les états paranoïdes et le malade a vis-à-vis d’elles une attitude subjective ; il les ressent comme beaucoup plus semblables à des « inspirations », ayant par conséquent un caractère intra-individuel net. Cette différence tient peut-être à la structure psychique (In-der-Welt-Sein) propre au paranoïde et se réduirait alors à celle de deux phénomènes différents du même symptôme.

L’auteur enfin signale des cas d’hallucinose chronique. Cette communication relève du point de vue phénoménologique, familier à l’école allemande et trop négligé chez nous.

Hallucinations et énergie psychique, par M. de Jonge, de Prangins. – Cette communication dont le temps nous a malheureusement (694)empêché d’entendre plus que les prémisses, nous livre des réflexions profondes sur les fonctions de la quantité et de la qualité dans les phénomènes psychiques.

L’hallucination et le réel par M. de Montet, de Vevey. – Communication où le relativisme nouménal le plus radical est introduit dans la considération des phénomènes psychopathologiques eux-mêmes. La qualité pour l’auteur s’en montre toujours insaisissable à la mesure d’aucune réalité ontologique. Pour ces phénomènes comme pour tous les autres, rien ne possède de signification sinon par rapport à autre chose. Les discriminations sagaces, mais impuissantes, de nos théories ne sont que le reflet de cette relativité entre un nombre infini de singularités. Il semble que le problème qu’on agite ici ne soit pas un problème d’ordre médical, c’est le problème de la vérité.

Le docteur Jung qui illustre ce Congrès de sa présence, cède à la sympathique insistance du président et apporte son point de vue sur l’hallucination. Il est tiré de l’histoire de la prophétie et des observations qu’il a faites lui-même chez les primitifs africains, medicine-men pour la plupart, qu’il a fréquentés et observés. Les hallucinations qu’ils ressentent et qu’ils utilisent ne sont qu’une forme spéciale de cette fonction qu’exprime le mot d’intuition, d’inspiration ou pour être plus exact, ce qu’il y a d’intraduisible dans le mot allemand d’Einfall employé par le docteur Jung lui-même. Toutes les transitions existent entre les formes à nous familières et celles proprement hallucinatoires de cette fonction qui est de nature subliminale. Le niveau culture individuel et ambiant influence l’usage, l’interprétation, l’apparition même du phénomène.

La discussion est alors reprise. On doit déplorer l’abandon par le professeur Claparède d’une intervention très attendue. Le professeur Vermeylen approuvant dans l’ensemble les positions des rapporteurs, nous apporte des aperçus sur le rôle de l’activité psychique dans la perception normale, bien mis en évidence par les travaux de la Gestalt-psychologie. Il esquisse en un tableau, illustré d’observations personnelles et très remarqué, les phases évolutives de la constitution du réel chez l’enfant.

Le professeur Maier et le docteur Flournoy déclarent n’avoir rien à ajouter sur les positions prises par les interpellateurs.

Le docteur Ey répond à certains d’entre eux. C’est pour souligner combien les faits apportés par le professeur van Bogaërt lui paraissent favorables aux distinctions cliniques qu’il soutient. Les phosphènes, acouphènes, algies, paresthésies de toute sorte, lui paraissent rentrer de plein droit dans l’hallucinose. Il insiste sur ce que les faits apportés par le professeur Lhermitte lui semblent rentrer dans le cadre des hallucinations liées à des états oniriques et psycholeptiques, et non dans les hallucinoses. Malgré son accord avec le docteur F. Morel sur le mécanisme fonctionnel que révèle pour les hallucinations auditives verbales sa très fine analyse, H. Ey croit devoir jeter un doute sur la légitimité d’une trop grande précision descriptive en pareille (695)matière. Derrière l’incontestable évidence des faits apportés par M. de Morsier, Ey cherche une fois de plus querelle à ce qu’il appelle l’esprit de l’automatisme mental : c’est une querelle courtoise. Il conclut en répondant au professeur Lhermitte qu’il ne s’agit pas d’opposer les méthodes de la neurologie et de la psychiatrie dans leur usage par l’observateur qui doit au contraire les employer concurremment, mais à délimiter leur domaine dans les faits.

Nous tenons à remercier en terminant nos collègues de la Société Suisse de psychiatrie pour leur hospitalité confraternelle, qui n’est pas moins large, et c’est tout dire, que leur hospitalité scientifique.

Jacques LACAN.

 


[1]. Les trois rapports doivent paraître in extenso dans les Archives Suisses de Neurologie et de Psychiatrie.

[2]. Cf. Lhermitte : Encéphale, 1932, n° 5.

[3]. Cf. Delbeke et van Bogaërt : Encéphale, déc. 1928 (Obs. I et III). L. van Bogaërt et Helsmoortel, R. N., 1927, n° 6.

 

LACAN De l’impulsion au complexe 1938

Le 25 octobre 1938, Jacques Lacan présente aux séances de la Société Psychanalytique de Paris, une communication intitulée « De l’impulsion au complexe ». Le résumé publié dans la Revue Française de Psychanalyse n° 11 pages 137-141 est présenté comme étant de Jacques Lacan.

(137)Cette communication est une contribution à l’étude des faits définis par la clinique classique comme « impulsions », par les moyens de la psychanalyse.

La préoccupation clinique domine ici autant la présentation que l’analyse des faits.

La présentation des deux cas rapportés est faite avec un très grand soin de décrire les étapes de l’évolution psychologique des sujets au cours du traitement. En un vocabulaire aussi proche que possible du phénomène, et qui ne s’astreint pas à l’affirmation de mécanismes supposés reconnus dans la pathogénie. Un tel procédé souligne l’extension que trouve dans ces moments artificiels le champ de la clinique et le complément qu’ils apportent à la gamme des états morbides : satisfaction qui dépasse l’intérêt classificatoire pour révéler la structure.

L’analyse, en opposant à l’extrême les deux cas choisis dans (138)des formes apparemment très voisines, manifeste toute sa puissance de diagnostic comme technique d’intervention.

 

A) Le premier cas montre en effet une résolution des symptômes dès que sont élucidés les épisodes œdipiens, par une réévocation presque purement anamnestique et presque avant toute condensation du transfert, pourtant toute prête à s’opérer. Manifestation morbide donc très plastique, et dont la disparition ne se traduit que comme celle d’un parasite dans la personnalité.

B) Le second cas nécessite au contraire le recours à des fantasmes extraordinairement archaïques, exhumés non seulement du souvenir mais du rêve, et dont le rapport à des impressions reçues de l’extérieur dans la prime enfance se limite évidemment à une incidence occasionnelle, et ne fait qu’approfondir la question de leur origine.

 

Fantasmes de démembrement et de morcelage corporel, polarisés entre l’image du cadavre recelé et celles jumelées du vampire mâle à figure de vieillard et de l’ogresse dépeceuse d’enfant. Ces représentations affectivement caractérisées par le ton de l’horreur se révèlent solidaires, dans la structure, de révélations mentales d’une qualité affective bien différente et qu’on peut définir comme des états de béatitude passive.

Leur complexe, qu’ont rejoint certaines intuitions poétiques très remarquablement exprimées dans la littérature, est mis en valeur par l’auteur dans l’occasion présente sous l’invocation de Saturne, en raison du motif de la dévoration sanglante de l’enfant et de son rapport singulier comme d’envers à un rêve arcadien.

 

La forme clinique, comme il est fréquent, il faut y insister, ne livre pleinement ses particularités que tard dans le cours du flot confidentiel conditionné par le traitement, montrant bien la relativité des observations de la pratique psychiatrique ordinaire qui ne peuvent sonder les variations de chaque cas non seulement dans la réticence, mais dans l’ignorance, et l’inconscience des symptômes. C’est seulement par le rapprochement des perspectives fournies sur le même symptôme par des incidences narratives ou interprétatives multiples, qu’au cours du monologue psychanalytique et sans aucune suggestion du questionnaire, on verra se dessiner dans sa pureté un cas comme celui ici présenté : que l’auteur caractérise comme une névrose obsessionnelle réduite à sa base pulsionnelle, c’est-à-dire à laquelle manque presque toute la superstructure des obsessions en tant que déplacement d’affects, et ce que l’analyse a isolé structuralement comme symptômes de défense du moi.

Entité qui au point de vue formel se situe entre la névrose et la perversion, au point de vue structural impose la reconnaissance d’une genèse préœdipienne tant de certaines formes névrotiques que de certaines perversions.

 

La résolution des symptômes est remarquablement complète dans ce cas, mais malgré le caractère des symptômes, en apparence localisés en paroxysmes parasitaires, elle a été ici corrélative d’une véritable refonte de la personnalité, avec prise de conscience et (139)réforme systématique des attitudes les plus profondes envers la réalité : véritable recréation par le sujet de son moi et de son monde.

 

Cet exemple illustre et confirme la formule théorique qu’a donnée le présentateur, d’un stade structural primordial dit « du corps morcelé » dans la genèse du moi.

La direction thérapeutique manifeste combien, malgré les avantages d’un langage abrégé et frappant, il convient de distinguer dans la manœuvre intellectuelle des interprétations analytiques, ce qui est de l’ordre du primordial monde des images et ce qui appartient à la matérialité des faits.

La conclusion s’inscrit dans l’effort théorique poursuivi par l’auteur pour comprendre le sens et la réalité du transfert, divers selon les cas comme selon les fonctions de la personnalité intéressée dans l’analyse.

 

Discussion :

 

M. ODIER – Je n’ai qu’un reproche à faire à la communication que nous venons d’entendre : c’est son excessive longueur. Du moment que vous exposiez une thèse, et non des cas cliniques, vous auriez dû abréger le trop long exposé de faits qui n’étaient pas toujours nécessaires à votre thèse, et le réduire à ce qui était strictement indispensable pour conduire le fil de votre pensée.

 

M. Lacan a soulevé, à propos de ces deux cas typiques, dont le dernier paraît en effet avoir une structure primitive très pure, plusieurs problèmes complexes sur lesquels il serait bien utile de revenir. On peut se demander, par exemple, pourquoi, dans le second cas, la névrose a évolué dans le sens obsessionnel plutôt que dans n’importe quel autre sens.

 

M. BOREL. – Je désire simplement poser une question sur le niveau saturnien dont a parlé M. LACAN : à quel moment est-ce que cela se situe dans l’analyse ?

 

M. LACAN – Cela coïncide avec le stade sadique-oral. Ce que j’en dis n’a que la valeur d’une description phénoménologique.

 

M. BOREL – J’avais cependant cru comprendre que vous en faisiez un stade, dans le genre de ce que vous appelez le stade du miroir ?

 

M. LACAN – Oui, si l’on veut. C’est bien un stade. Je pense qu’il importe de mettre cela au jour.

 

M. BOREL – Une autre question : vous avez dit du second cas que les pulsions s’y montrent à l’état pur. La malade n’a-t-elle pas eu de défense contre ces pulsions ? N’a-t-elle jamais eu ce cortège de représentations idéatives tel qu’on l’observe dans la plupart des obsessions ?

 

M. Lacan – Non, pas le moins du monde.

 

M. Borel – En ce cas, le pronostic est bon. De toutes façons, les deux cas sont assez proches. Ce qui fait la difficulté d’une (140)cure, c’est la perte de contact, du fait des défenses, avec le fait primitif. Le pronostic est toujours favorable quand le contact avec le fait primitif n’est pas trop éloigné.

 

M. LŒWENSTEIN – M. Lacan a très bien mis en relief la différence entre une névrose fondée sur des régressions à des plans prégénitaux et une névrose proche de la génitalité. Il a soulevé, sans les résoudre, à mon sens, des problèmes qui me paraissent nouveaux par le système imprévu de coordonnées qu’il a construit.

J’aimerais revenir, à propos du second cas, à la discussion sur l’obsession. Lacan a fait une distinction entre les obsessions pures et les obsessions combattues par des systèmes de défense au second degré. Il semble que l’action du surmoi à l’égard des pulsions primitives soit très forte, bien que Lacan ne l’ait pas mis en évidence.

Certains obsédés sont punis par où ils ont péché, c’est-à-dire que la réalisation de la pulsion devient la punition elle-même. Je crois que l’on peut ajouter ce point de vue dans la distinction que fait M. Lacan.

 

M. CÉNAC – Je veux dire la grande satisfaction d’esprit que nous avons goûtée à voir la psychanalyse donner tout son sens à la pulsion. Dans le second cas décrit par M. Lacan, l’importance donnée à cette impulsion très primitive, sans défense, permet de dire qu’il ne s’agit pas d’une obsession idéative, et M. Lacan a eu raison de n’en pas faire une névrose obsessionnelle. En revanche, je m’attendais à chaque instant à l’entendre la nommer une névrose hystérique.

Je crois que M. Lacan a très raison de faire intervenir cette notion du réel dans la compréhension de ce cas. II y a en effet une chose qui s’oppose à l’idée d’une névrose obsessionnelle typique, et c’est l’idée de soulagement qu’exprime le malade à la pensée de réaliser sa pulsion.

 

M. PARCHEMINEY – Tandis que M. Lacan parlait, je pensais à une malade d’Odier qui avait la compulsion à tuer son enfant. Dans ce cas on voyait l’importance prépondérante que prenait la croyance en la toute-puissance magique de la pensée : « Je jure que je tuerai mon enfant », disait-elle. C’est peut-être cela qui explique l’intensité des réactions de défense dans le cas d’Odier, défenses que l’on ne retrouve pas dans le cas de M. Lacan.

 

M. LAFORGUE fait remarquer qu’il ne faut pas négliger, dans les cas dont nous avons été entretenus, les mécanismes de défense du moi. Il donne deux exemples cliniques illustrant ce mécanisme. Dans l’un, il s’agissait d’une malade dont la névrose la protégeait contre la peur et l’angoisse que lui avait causées, enfant, un avortement plus que probable de sa mère.

Dans l’autre exemple, il s’agissait du refoulement de fantasmes de masturbation, avec représentations sadiques de tortures, de flammes, etc. Ces fantasmes refoulés vinrent à être réveillés par un événement traumatisant, en l’espèce l’avortement d’une sœur. (141)En pareil cas, l’être s’accuse de vouloir accomplir ces actes et appelle à son secours les rituels obsessionnels, lui-même n’étant pas assez fort pour réprimer ces fantasmes.

J’ai observé que dans tous les cas où une femme, après une frigidité totale, retrouve l’orgasme, ce retour se fait par la voie de la masturbation à la faveur de fantasmes sadiques.

 

M. HARTMANN – Je me bornerai à parler du second des cas dont M. Lacan nous a exposé l’analyse si instructive.

M. Lacan a sans doute eu raison de fixer une limite entre le symptôme principal de sa malade et la perversion. Il me semble pourtant qu’il s’agit d’un état morbide qui, tout en n’appartenant pas à la perversion au sens strict de cette notion, peut être décrit comme une forme de transition entre la névrose et la perversion. En effet, je ne suis pas convaincu de la nature primaire des pulsions en cause. D’habitude, ces symptômes pulsionnels montrent une genèse plus complexe, en ce qu’ils représentent, par exemple, le retour de tendances instinctives déjà refoulées, comme dans la névrose. D’autre part, on peut observer, dans des cas pareils, comment, du fait même de la tolérance du moi envers une tendance partielle de l’instinct (la pulsion), s’explique le maintien en état de refoulement des tendances principales (complexe d’Œdipe et de castration), ainsi qu’il arrive dans la perversion.

Un problème des plus intéressants, dans les analyses pareilles à celles du second cas de M. Lacan, me paraît consister dans la comparaison des mécanismes de défense du moi et de la fonction du surmoi avec les fonctions analogues dans la névrose obsessionnelle. Peut-être la continuation de cette analyse, surtout en se dirigeant vers la névrose infantile, pourra-t-elle nous aider à éclaircir ces questions encore peu étudiées par l’analyse.

 

M. LACAN – À raison de l’heure tardive, M. Lacan ne répond que très succinctement aux argumentateurs. Il se borne donc à constater que M. Hartmann n’est pas du tout d’accord avec sa conception de la pulsion primitive à l’état pur et il apporte à l’appui de ce qu’a dit M. Laforgue un fait relatif à la seconde malade : il avait aussi soupçonné un trauma sous forme d’un avortement de sa mère et avait poussé les recherches dans ce sens. La malade a retrouvé le souvenir d’un seau à toilette qui lui paraissait aussi grand qu’elle et qui contenait des choses suspectes. Tandis qu’elle regardait dans ce seau, sa mère poussait des cris dans la chambre à côté. Divers recoupements ont permis d’établir qu’en réalité ces faits se situaient au moment de la naissance de sa sœur.

1945 LACAN Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée.

Un nouveau sophisme (13 p.) 1945-03-00 :

 

(32)UN PROBLÈME DE LOGIQUE

Le directeur de la prison fait comparaître trois détenus de choix et leur communique l’avis suivant :

« Pour des raisons que je n’ai pas à vous rapporter maintenant, messieurs, je dois libérer un d’entre vous. Pour décider lequel, j’en remets le sort à une épreuve que vous allez courir, s’il vous agrée. »

« Vous êtes trois ici présents. Voici cinq disques qui ne diffèrent que par leur couleur : trois sont blancs, et deux noirs. Sans lui faire connaître duquel j’aurai fait choix, je vais fixer à chacun de vous un de ces disques entre les deux épaules, c’est-à-dire hors de la portée directe de son regard, toute possibilité indirecte d’y atteindre par la vue étant également exclue par l’absence ici aucun moyen de se mirer. »

« Dès lors, tout loisir vous sera laissé de considérer vos compagnons et les disques dont chacun d’eux se montrera porteur, sans qu’il vous soit permis, bien entendu, de vous communiquer l’un à l’autre le résultat de votre inspection. Ce qu’au reste votre intérêt seul vous interdirait. Car c’est le premier à pouvoir en conclure sa propre couleur qui doit bénéficier de la mesure libératoire dont nous disposons. »

« Encore faudra-t-il que sa conclusion soit fondée sur des motifs de logique, et non seulement de probabilité. À cet effet, il est convenu que, dès que l’un d’entre vous sera prêt à en formuler une telle, il franchira cette porte afin que, pris à part, il soit jugé sur sa réponse. »

Ce propos accepté, on pare nos trois sujets chacun d’un disque blanc, sans utiliser les noirs, dont on ne disposait, rappelons-le, qu’au nombre de deux.

Comment les sujets peuvent-ils résoudre le problème ?

 

LA SOLUTION PARFAITE

Après s’être considérés entre eux un certain temps, les trois sujets font ensemble quelques pas qui les mènent de front à franchir la porte. Séparément, chacun fournit alors une réponse semblable qui s’exprime ainsi :

« Je suis un blanc, et voici comment je le sais. Étant donné que mes compagnons étaient des blancs, j’ai pensé que, si j’étais un noir, chacun d’eux eût pu en inférer ceci : « Si j’étais un noir moi aussi, l’autre, y devant reconnaître immédiatement qu’il est un blanc, serait sorti tout aussitôt, donc je ne suis pas un noir. ». Et tous deux seraient sortis ensemble, convaincus d’être des blancs. S’ils n’en faisaient rien, c’est que j’étais un blanc comme eux. Sur quoi, j’ai pris la porte, pour faire connaître ma conclusion. »

C’est ainsi que tous trois sont sortis simultanément, forts des mêmes raisons de conclure.

 

VALEUR SOPHISTIQUE

DE CETTE SOLUTION

Cette solution, qui se présente comme la plus parfaite que puisse comporter le problème, peut-elle être, atteinte à l’expérience ? Nous laissons à l’initiative de chacun le soin d’en décider.

Non certes que nous allions à conseiller d’en faire l’épreuve au naturel, encore que le progrès antinomique de notre époque semble depuis quelque temps en mettre les conditions à la portée d’un toujours plus grand nombre : nous craignons, en effet, bien qu’il ne soit ici prévu que des gagnants, que le fait ne s’écarte trop de la théorie, et par ailleurs nous ne sommes pas de ces récents philosophes pour qui la contrainte de quatre murs n’est qu’une faveur de plus pour le fin du fin de la liberté humaine.

Mais, pratiquée dans les conditions innocentes de la fiction, l’expérience ne décevra pas, nous nous en portons garant, ceux qui gardent quelque goût de s’étonner. Peut-être s’avérera-t-elle pour le psychologue de quelque valeur scientifique, du moins si nous faisons foi à ce qui nous a paru s’en dégager, pour l’avoir essayée sur divers groupes convenablement choisis d intellectuels qualifiés, d’une toute (34)[iconographie] (35)spéciale méconnaissance, chez ces sujets, de la réalité d’autrui.

Pour nous, nous ne voulons nous attacher ici qu’à la valeur logique de la solution présentée. Elle nous apparaît en effet comme un remarquable sophisme, au sens classique du mot, c’est-à-dire comme un exemple significatif pour résoudre les formes d’une fonction logique au moment historique où leur problème se présente à l’examen d’une tradition philosophique. Les images sinistres du récit s’y montreront certes toutes contingentes. Mais, pour peu que notre sophisme n’apparaisse pas dans notre temps sans répondre à quelque actualité profonde, ce n’est pas hasard, pensons-nous, qu’il en porte le signe en telles images, et c’est pourquoi nous lui en conservons le support, tel que l’hôte ingénieux d’un soir l’apporta à notre réflexion.

Nous appelons maintenant à notre aide l’attention de celui qui parfois se montre à tous sous l’habit du philosophe, qu’il faut plus souvent chercher ambigu dans les propos de l’humoriste, mais qu’on trouve toujours présent au plus secret de l’action du vrai politique : le bon logicien odieux au monde.

 

DISCUSSION DU SOPHISME

 

Tout sophisme se présente d’abord comme une erreur logique, et l’objection à celui-ci trouve facilement son premier argument. On appelle A le personnage qui vient conclure pour lui-même, B et C ceux sur la conduite desquels il établit sa déduction. Si la conviction de B, nous dira-t-on, se fonde sur l’expectative de C, l’assurance de celle-là doit logiquement se dissiper avec la levée de celle-ci ; réciproquement pour C par rapport à B ; et tous deux de rester dans l’indécision. Rien ne nécessite donc leur départ dans le cas où A serait un noir. D’où il résulte que A ne peut en déduire qu’il soit un blanc.

À quoi il faut répliquer d’abord que toute cette cogitation de B et de C leur est imputée à faux, puisque la situation qui seule pourrait la motiver chez eux de voir un noir n’est pas la vraie, et qu’il s’agit de savoir si cette situation étant supposée, son développement logique leur est imputé à tort. Or il n’en est rien. Car, dans cette hypothèse, c’est le fait qu’aucun des deux n’est parti le premier qui donne à chacun à se penser comme blanc, et il est clair qu’il suffirait qu’ils hésitassent un instant pour que chacun d’eux soit rassuré, sans doute possible, dans sa conviction d’être un blanc. Car l’hésitation est exclue logiquement pour quiconque verrait deux noirs. Mais elle aussi exclue en fait, dans cette première étape de la déduction, car, personne ne se trouvant réellement voir le couple d’un noir et d’un blanc, il n’est question que personne sorte en fait pour cette raison.

Mais l’objection se représente plus forte à la seconde étape de la déduction de A. Car, si c’est à bon droit qu’il est venu à sa conclusion qu’il est un blanc, en posant que, s’il était noir, les autres ne tarderaient pas à se savoir blancs et devraient sortir, voici qu’il lui faut en revenir, aussitôt l’a-t-il formée, puisqu’au moment d’être mû par elle, il voit les autres s’ébranler avec lui.

Avant d’y répondre, reposons bien les termes logiques du problème. A désigne chacun des sujets en tant qu’il est lui-même sur la sellette et se décide ou non à sur soi conclure. B et C ce sont les deux autres en tant qu’objets du raisonnement de A. Mais, si celui-ci peut leur imputer correctement, nous venons de le montrer, une cogitation en fait fausse, il ne saurait tenir compte que de leur comportement réel.

Si A, de voir B et C s’ébranler avec lui, revient à douter d’être par eux vu noir, il suffit qu’il repose la question, en s’arrêtant, pour la résoudre. Il les voit en effet s’arrêter aussi : car chacun étant réellement dans la même situation que lui, ou, pour mieux dire, chacun des sujets étant A en terme logique, en tant qu’il se décide ou non à sur soi conclure, rencontre le même doute au même moment que lui. Mais alors, quelque pensée que A impute à B et à C, c’est à bon droit qu’ il conclura à nouveau d’être soi-même un blanc. Car il pose derechef – que, s’il était un noir, B et C eussent dû poursuivre, – ou bien, s’il admet qu’ils hésitent, selon l’argument précédent qui trouve ici l’appui du fait et les ferait douter s’ils ne sont pas eux-mêmes des noirs, qu’à tout le moins devraient-ilsrepartir avant lui (puisqu’en étant noir il donne à leur hésitation même sa portée certaine pour qu’ils concluent d’être des blancs). Et c’est parce que, de le voir en fait blanc, ils n’en font rien, qu’il prend lui-même l’initiative de le faire, c’est-à-dire qu’ils repartent tous ensemble, pour déclarer qu’ils sont des blancs.

Mais l’on peut nous opposer encore qu’à lever ainsi l’obstacle nous n’avons pas pour autant réfuté l’objection logique, et qu’elle va se représenter la même avec la réitération du mouvement et reproduire chez chacun des sujets le même doute et le même arrêt.

Assurément, mais il faut bien qu’il y ait eu un progrès logique d’accompli. Pour la raison que cette fois A ne peut tirer de arrêt commun qu’une conclusion sans équivoque. C’est que, s’il était un noir, B et C n’eussent pas dû s’arrêter, absolument. Car au point présent il est exclu qu’ils puissent hésiter une seconde fois à conclure qu’ils sont des blancs : une seule hésitation, en effet, est suffisante à ce que l’un à l’autre ils se démontrent que certainement ni l’un ni l’autre ne sont des noirs. Si donc B et C se sont arrêtés, A ne peut être qu’un blanc. C’est-à-dire que les trois sujets sont cette fois confirmés dans une certitude, qui ne permet ni à l’objection ni au doute de renaître.

Le sophisme garde donc, à l’épreuve de la discussion, toute la rigueur contraignante d’un progrès logique, à la condition qu’on lui intègre la valeur des deux scansions suspensives, que cette épreuve montre le vérifier dans l’acte même où chacun des sujets manifeste qu’il l’a mené à sa conclusion.

 

(36)VALEUR DES SCANSIONS SUSPENSIVES MANIFESTEES,

Est-il justifié d’intégrer à la valeur du sophisme les deux scansions suspensives ainsi apparues ? Pour en décider, il faut examiner quelle est leur fonction, par rapport au progrès logique, dans la solution du problème.

Elles ne jouent leur rôle, en effet, qu’après la conclusion du progrès logique, puisque l’acte qu’elles suspendent manifeste cette conclusion même. Peut-on donc objecter de là qu’elles apportent dans la solution un élément externe au progrès logique lui-même ?

Il est patent que ce rôle est celui d’une vérification cruciale dans la conclusion de ce progrès. Est-ce à dire qu’il est tel que celui d’une donnée d’expérience contrôlant une hypothèse scientifique, ou bien d’un fait tranchant une ambiguïté logique irréductible, et qu’en dernière analyse les données du problème se décomposeraient ainsi :

1° trois combinaisons sont logiquement possibles des attributs caractéristiques des sujets : deux noirs, un blanc, – un noir, deux blancs, – trois blancs. La première étant exclue par l’observation de tous, une inconnue reste ouverte entre les deux autre, que vient résoudre :

2° la donnée de fait ou d’expérience des scansions suspensives, qui équivaudrait à un signal par où les sujets se communiqueraient l’un à l’autre, sous une forme déterminée par les conditions de l’épreuve, ce qu’il leur interdit d’échanger sous une forme intentionnelle : à savoir ce qu’ils voient l’un de l’attribut de l’autre ?

Non, car ce serait là donner du progrès logique en question une conception spatialisée, celle-là même qui transparaît chaque fois qu il prend l’aspect de l’erreur logique et qui ne rend compte en aucun cas de la solubilité du problème.

C’est justement parce que notre sophisme ne la tolère pas, qu’il se présente comme une aporie pour les formes de la logique classique, dont le prestige « éternel » reflète cette infirmité non moins reconnue pour être la leur[1] : à savoir qu’elles n’apportent jamais rien qui ne puisse déjà être vu d’un seul coup.

Tout au contraire, la fonction des phénomènes ici en litige ne peut être reconnue que dans une intuition temporelle, et non spatiale du progrès logique que les scansions suspensives dénoncent, ce n’est pas ce que les sujets voient, c’est ce qu’ils ont trouvé qu’ils cherchent et, en dernier ressort, positivement ce qu’ils ne voient pas : à savoir l’aspect des disques noirs. Ce par quoi elles signifient, ce n’est pas par leur mouvement, mais par leur temps d’arrêt. Leur valeur cruciale n’est pas celle d’une discrimination contradictoire entre deux combinaisons juxtaposées comme des objets inertes[2], et dépareillées par l’exclusion visuelle de la troisième, – mais de la vérification historiquement déterminée d’un mouvement logique dans lequel le sujet a organisé les trois combinaisons possibles en trois temps de possibilité.

C’est pourquoi aussi, tandis qu’un seul signal devrait suffire pour la seule discrimination ; qu’impose la première interprétation erronée, deux scansions sont nécessaires pour la vérification des deux laps qu’implique la seconde et seule valable.

Loin, en effet, d’apporter une donnée d’expérience externe au progrès logique, les scansions suspensives ne représentent rien que les instances du temps intégrées dans le progrès logique, enregistrées dans la conclusion et qui se déroulent en une véritable expérience logique pour le vérifier. Comme on le voit dans leur détermination logique qui, objection du logicien ou doute du sujet, se révèle à chaque fois comme dérobement mental d’une instance du temps, ou pour mieux dire, comme sa désintégration logique d’un progrès qui se dégrade à chaque fois en exigences formelles. Comme on le voit encore à ceci que les scansions, pour jouer leur rôle de vérifications, doivent êtes synchrones entre les trois sujets, et ceci dès le départ, c’est-à-dire exprimer la réciprocité logique des sujets.

Ces instances du temps intégrées au progrès logique du sophisme permettent de reconnaître en celui-ci un véritable mouvement logique ; elles y montre en effet des fonctions proprement logiques qui font son originalité et que nous allons maintenant examiner dans ce mouvement même qu’elles constituent.

 

LA MODULATION DU TEMPS DANS LE MOUVEMENT LOGIQUE : L’INSTANT DU REGARD, LE TEMPS POUR COMPRENDRE ET LE MOMENT DE CONCLURE.

Il s’isole dans le sophisme trois moments de l’évidence, dont les valeurs logiques se révéleront différentes et d’ordre croissant. En exposer la succession (37)chronologique, c’est encore les spatialiser selon un formalisme qui tend à réduire le discours à un alignement de signes. Montrer que l’instance du temps se présente sous un mode différent en chacun de ces moments, c’est préserver leur hiérarchie en y révélant un. discontinuité tonale, essentielle à leur valeur. Mais saisir dans la modulation du temps la fonction même par où chacun de ces moments, dans le passage au suivant, s’y résorbe, seul subsistant le dernier qui les absorbe ; c’est restituer leur succession réelle et comprendre vraiment leur genèse dans le mouvement logique C’est ce que nous allons tenter à partir d’une formulation, aussi rigoureuse que possible, de ces moments de l’évidence.

 

1°. À être en face de deux noirs, on sait qu’on est un blanc.

C’est là une exclusion logique qui donne sa base au mouvement. Qu’elle lui soit antérieure, qu’on la puisse tenir pour acquise par les sujets avec les données du problème, lesquelles interdisent la combinaison de trois noirs, est indépendant de la contingence dramatique qui isole leur énoncé en prologue. À l’exprimer sous la forme deux noirs : un blanc, on voit la valeur instantanée de son évidence, et son temps de fulguration, si l’on peut dire, serait égal à zéro.

Mais sa formulation au départ déjà se module :

– par la subjectivation qui s’y dessine, encore qu’impersonnelle sous la forme de l’ « on sait que… », – et par la conjonction des propositions qui, plutôt qu’elle n’est une hypothèse formelle, en représente une matrice encore indéterminée, disons cette forme de conséquence que les linguistes désignent sous les terme ; de la prothase et de l’apodose : « À être…, alors seulement on sait qu’on est… »

Une instance du temps creuse l’intervalle pour qui le donné de la prothase, « en face de deux noirs », se mue en la donnée de l’apodose, « on est un blanc » il y faut l’instant du regard. Dansl’équivalence logique des deux termes : « Deux noirs : un blanc », cette modulation du temps introduit la forme qui, dans le second moment, se cristallise en hypothèse authentique, car elle va viser la réelle inconnue du problème, à savoir l’attribut ignoré du sujet lui-même. Dans ce passage, le sujet rencontre la suivante combinaison logique, et, seul à pouvoir y assumer l’attribut du noir, vient, dans la première phase du mouvement logique, à formuler ainsi l’évidence suivante :

 

2° Si j’étais un noir, les deux blancs que je vois ne tarderaient pas à se reconnaître pour être des blancs.

C’est là une intuition par où le sujet objective quelque chose de plus que les données de fait dont l’aspect lui est offert dans les deux blancs ; c’est un certain temps qui se définit (aux deux sens de prendre son sens et de trouver sa limite) par sa fin, à la fois but et terme, à savoir pour chacun des deux blancs le temps pour comprendre, dans la situation de voir un blanc et un noir, qu’il tient dans l’inertie de son semblable la clef de son propre problème. L’évidence de ce moment suppose la durée d’un temps de méditation que chacun des deux blancs doit constater chez l’autre et que le sujet manifeste dans les termes qu’il attache aux lèvres de l’un et de l’autre, comme s’ils étaient inscrits sur une banderole : « Si j’étais un noir, il serait sorti sans attendre un instant. S’il reste à méditer, c’est que je suis un blanc. »

Mais, ce temps ainsi objectivé dans son sens, comment mesurer sa limite ? Le temps pour comprendre peut se réduire à l’instant du regard, mais ce regard dans son instant peut inclure tout le temps qu’il faut pour comprendre. Ainsi, l’objectivité de ce temps vacille avec sa limite. Seul subsiste son sens avec la forme qu’il engendre de sujets indéfinis sauf par leur réciprocité, et dont l’action est suspendue par une causalité mutuelle à un temps qui se dérobe sous le retour même de l’intuition qu’il a objectivée. C’est par cette modulation du temps que s’ouvre, avec la seconde phase du mouvement logique, la. Voie qui mène à l’évidence suivante :

3° Je me hâte de m’affirmer pour être un blanc, pour que ces blancs, par moi ainsi considérés, ne me devancent pas à se reconnaître pour ce qu’ils sont.

C’est là l’assertion sur soi, par où le sujet conclut le mouvement logique dans la décision d’un jugement. Le retour même du mouvement de comprendre, sous lequel a vacillé l’instance du temps qui le soutient objectivement, se poursuit chez le sujet en une réflexion, où cette instance ressurgit pour lui sous le mode subjectif d’un temps de retard sur les autres dans ce mouvement même, et se présente logiquement comme l’urgence du moment de conclure. Plus exactement, son évidence se révèle dans la pénombre subjective, comme l’illumination croissante d’une frange à la limite de l’éclipse que subit sous la réflexion l’objectivité du temps pour comprendre.

Ce temps, en effet, pour que les deux blancs comprennent la situation qui les met en présence d’un blanc et d’un noir, il apparaît au sujet qu’il ne diffère pas logiquement du temps qu’il lui a fallu pour la comprendre lui-même, puisque cette situation n’est autre que sa propre hypothèse. Mais, si cette hypothèse est vraie, les deux blancs voient réellement un noir, ils n’ont donc pas eu à en supposer la donnée. Il en résulte donc que, si le cas est tel, les deux blancs le devancent du temps de battement qu’implique à son détriment d’avoir eu à former cette hypothèse même. C’est donc le moment de conclure qu’il est blanc ; s’il se laisse en effet devancer dans cette conclusion par ses semblables, il ne pourra plus reconnaître s’il n’est pas un noir. Passé le temps pour comprendre le moment de conclure, c’est le moment de conclure le temps pour comprendre. Car autrement ce temps perdrait son sens. Ce n’est donc pas en raison de quelque contingence dramatique, gravité de, l’enjeu, ou émulation du jeu, que le temps presse ; c’est sous l’urgence du mouvement logique que le sujet précipite à la fois son jugement et son départ, le sens étymologique du verbe, la tête en avant, donnant la modulation où la tension du temps se renverse en la tendance à l’acte qui manifeste aux autres que le sujet a conclu. Mais arrêtons-nous en ce point où le sujet dans son assertion atteint une vérité qui va être soumise à (38)l’épreuve du doute, mais qu’il ne saurait vérifier s’il ne l’atteignait pas d’abord dans la certitude. La tension temporelle y culminepuisque, nous le savons déjà, c’est le déroulement de sa détente qui va scander l’épreuve de sa nécessité logique. Quelle est la valeur logique de cette assertion conclusive ? C’est ce que nous allons tenter maintenant de mettre en valeur dans l’expérience logique où elle se vérifie.

 

LA TENSION DU TEMPS DANS L’ASSERTION

SUBJECTIVE ET SA VALEUR MANIFESTÉE

DANS L’EXPÉRIENCE LOGIQUE

 

La valeur logique du troisième moment de l’évidence, qui se formule dans l’assertion par où le sujet conclut son mouvement logique, nous paraît digne d’être approfondie. Elle révèle en effet une forme propre à une logique assertive, dont il faut démontrer à quelles relations originales elle s’applique.

Progressant sur les relations propositionnelles des deux premiers moments, apodose et hypothèse, la conjonction ici manifestée se noue en une motivation de la conclusion, « pour qu’il n’y ait pas » deretard qui engendre l’erreur), où semble affleurer la-forme ontologique de l’angoisse, curieusement reflétée dans l’expression grammaticale équivalente, « de peur que » (le retard n’engendre l’erreur)…

Sans doute cette forme est-elle en relation avec l’originalité logique du sujet de l’assertion : en raison de quoi nous la caractérisons comme assertion subjective, à savoir que le sujet logique n’y est autre que la forme personnelle du sujet de la connaissance, celui qui ne peut être exprimé que par « je »Autrement dit, le jugement qui conclut le sophisme ne peut être porté que par le sujet qui en a formé l’assertion sur soi, et ne peut sans réserve lui être imputé par quelque autre, – au contraire des relations du sujet impersonnel et du sujet indéfini réciproque des deux premiers moments qui sont essentiellement transitives, puisque le sujet personnel du mouvement logique les assume à chacun de ces moments.

La référence à ces deux sujets manifeste bien la valeur logique du sujet de l’assertion. Le premier, qui s’exprime dans l’ « on » de l’ « on sait que… », ne donne que la forme générale du sujet noétique : il peut être aussi bien dieu, table ou cuvette. Le second, qui s’exprime dans « les deux blancs » qui doivent « l’un l’autre se » reconnaître, introduit la forme de l’autre en tant que tel, c’est-à-dire comme pure réciprocité, puisque l’un ne se reconnaît que dans l’autre et ne découvre l’attribut qui est le sien que dans l’aliénation de son temps propre. Le « je », sujet de l’assertion conclusive, se définit par un battement de temps logique d’avec l’autre, c’est-à-dire d’avec la relation de réciprocité. Ce mouvement de genèse logique du « je » par une désaliénation de son temps logique propre est singulièrement calqué sur sa naissance psychologique. De même que, pour le rappeler en effet, le « je psychologique » se dégage d’un transitivisme spectaculaire indéterminé par le sentiment primordial d’une tendance propre comme jalousie, le « je » dont il s’agit ici se définit par la subjectivation d’une concurrence avec l’autre dans la fonction du temps logique. Il nous paraît comme tel donner la forme logique essentielle (bien plutôt que la forme dite existentielle) du « je » psychologique[3].

 

Ce qui manifeste bien la valeur essentiellement subjective (« assertive » dans notre terminologie) de la conclusion du sophisme c’est l’indétermination où sera tenu un observateur (le directeur de la prison qui surveille le jeu, par exemple), devant le départ des trois sujets, pour affirmer d’aucun s’il a conclu juste quant à l’attribut dont il est porteur. Le sujet, en effet, a saisi le moment de conclure qu’il est un blanc sous l’évidence subjective d’un temps de retard qui précipite l’acte de son départ : mais, s’il n’a pas saisi ce moment, il n’en précipite moins cet acte sous l’évidence objective du départ des autres, et du même pas qu’eux sort-il, seulement assuré d’être un noir. Tout ce que l’observateur peut prévoir, c’est que, s’il y a un sujet qui doit déclarer à l’enquête être un noir pour s’être hâté à la suite des deux autres, il sera le seul à se déclarer tel pour ce motif.

 

Enfin, le jugement assertif se manifeste ici par un acte. La pensée moderne a montré que tout jugement est essentiellement un acte, et les contingences dramatiques ne font ici qu’isoler cet acte dans le geste du départ des sujets. On pourrait imaginer d’autres modes d’expression à l’acte de conclure. Ce qui fait la singularité de l’acte de conclure dans l’assertion subjective démontrée par le sophisme, c’est qu’il anticipe sur sa certitude, en raison de la tension temporelle dont il est chargé subjectivement, et qu’à condition de cette anticipation même, sa certitude se vérifie dans une expérience logique que détermine la décharge de cette tension, pour qu’enfin la conclusion ne se fonde plus que sur des instances temporelle toutes objectivées, et que l’assertion se désubjective au plus bas degré. Comme le démontre ce qui suit.

 

D’abord reparaît le temps objectif de l’intuition initiale du mouvement qui, comme aspiré entre l’instant de son début et la précipitation de sa fin avait paru éclater comme une bulle. Sous le coup du doute qui exfolie la certitude subjective du moment de conclure, voici qu’il se condense comme un noyau dans l’intervalle de la première scansion suspensive et qu’il manifeste au sujet sa limite dans letemps pour comprendre qu’est passé pour les deux autres l’instant du regard et qu’est revenu le moment de conclure.

Assurément, si le doute, depuis Descartes, est intégré à (39)[iconographie] (40)[iconographie] (41)la valeur du jugement, il faut remarquer que, pour forme d’assertion ici étudiée avec l’expérience qu’elle engendre, cette valeur tient moins au doute provisoire qui la suspend qu’à la certitude anticipée qui la soutient.

Mais, pour comprendre la fonction de cette première détente temporelle quant à la certitude subjective de l’assertion, voyons ce que vaut objectivement cette première scansion pour l’observateur que nous avons déjà mis en jeu, à propos de l’un quelconque des sujets. Rien de plus que ceci : c’est que ce sujet, s’il était impossible jusque-là de juger dans quel sens il avait conclu, manifeste une incertitude de sa conclusion, mais qu’il l’aura certainement confortée si elle était correcte peut-être rectifiée si elle était erronée.

Si, en effet, subjectivement, il a su prendre les devants et s’il s’arrête, c’est qu’il s’est pris à douter s’il a bien saisi le moment de conclure qu’il était un blanc, mais il va le ressaisir aussitôt, puisque déjà il en a fait l’expérience subjective. Si, au contraire, il a laissé les autres le devancer et ainsi fonder en lui la conclusion qu’il est un noir, il ne peut douter d’avoir bien saisi le moment de conclure, précisément parce qu’il ne l’a pas saisi subjectivement (et en effet il pourrait même trouver dans la nouvelle initiative des autres la confirmation logique de ce qu’il se croit d’eux dissemblable). Mais, s’il s’arrête, c’est qu’il subordonne sa propre conclusion si étroitement à ce qui manifeste la conclusion des autres, qu’il la suspend aussitôt quand ils paraissent suspendre la leur, donc qu’il met en doute qu’il soit un noir, jusqu’à ce qu’ils lui montrent à nouveau la voie ou que lui-même la découvre, selon quoi il conclura cette fois soit d’être un noir, soit d’être un blanc : peut-être faux, peut-être juste, point qui reste impénétrable à tout autre qu’à lui-même.

 

Mais l’expérience logique se poursuit vers la seconde scansion suspensive. Chacun des sujets, s’il a ressaisi le certitude subjective du moment de conclure, peut à nouveau la mettre en doute. Mais elle est maintenant soutenue par l’objectivation une fois faite du temps pour comprendre, et sa mise en doute ne durera que l’instant du regard, car le seul fait que l’hésitation apparue chez les autres soit la seconde, suffit à lever la sienne, aussitôt qu’aperçue, puisqu’elle lui indique immédiatement qu’il n’est certainement pas un noir.

Ici, le temps subjectif du moment de conclure s’objective enfin. Comme le prouve ceci que, même si l’un quelconque des sujets ne l’avait pas saisi encore, il s’impose à lui pourtant maintenant ; le sujet, en effet, qui aurait conclu la première scansion en prenant la suite des deux autres, convaincu par là d’être un noir, serait en effet, de par la présente et seconde scansion, contraint de renverser son jugement.

Ainsi l’assertion qui conclut le sophisme vient, dirons-nous, à la fin de l’expérience logique des deux scansions dans l’acte de sortir, à se désubjectiver au plus bas. Comme le manifeste ceci que notre observateur, s’il les a constatées synchrones chez les trois sujets, ne peut douter d’aucun d’entre eux qu’il ne doive à l’enquête se déclarer pour être un blanc.

Enfin, l’on peut remarquer qu’à ce même moment, si tout sujet peut, à l’enquête, exprimer la certitude qu’il a enfin vérifiée, par l’assertion subjective qui la lui a donnée en conclusion du sophisme, à savoir en ces termes : « Je me suis hâté de conclure que j’étais un blanc, parce qu’autrement ils devaient me devancer à se reconnaître réciproquement pour des blancs (et que, si je leur en avais laissé le temps, ils m’auraient, par cela même qui eût été mon fait, plongé dans l’erreur) », ce même sujet peut aussi exprimer cette même certitude par sa vérification désubjectivée au plus bas par l’expérience logique, à savoir en ces termes : « Ondoit savoir qu’on est un blanc, quand les autres ont hésité deux fois à sortir ». Conclusion qui, sous sa première forme, peut être avancée comme véritable par le sujet, dès qu’il a achevé le mouvement logique du sophisme, mais ne peut comme telle être assumée que par ce sujet personnellement, – mais qui, sous sa seconde forme, exige que tous les sujets aient consommé l’expérience logique qui vérifie le sophisme, mais est applicable par quiconque à chacun d’entre eux. N’étant pas même exclu que l’un des sujets, mais un seul, y parvienne, sans avoir achevé le mouvement logique du sophisme et pour avoir seulement suivi sa vérification manifestée chez les deux autres sujets.

 

LA VÉRITÉ DU SOPHISME COMME RÉFÉRENCE

TEMPORALISÉE DE SOI À L’AUTRE

L’ASSERTION SUBJECTIVE ANTICIPANTE

COMME FORME FONDAMENTALE D’UNE

LOGIQUE COLLECTIVE.

 

Ainsi, la vérité du sophisme ne vient à être vérifiée que parce qu’elle est d’abord, si l’on peut dire, présumée par anticipation dans l’assertion qui le conclut. Elle se révèle ainsi dépendre d’une tendance qui la vise, notion qui serait un paradoxe logique, si elle ne se réduisait à la tension temporelle qui détermine le moment de conclure.

Ainsi, la vérité se manifeste dans cette forme comme devançant l’erreur et s’avançant seule dans l’acte qui engendre sa certitude ; inversement, l’erreur comme se confirmant de son inertie, et se redressant mal à suivre l’initiative conquérante de la vérité.

Mais à quelle sorte de relation répond une telle forme logique ? À une forme d’objectivation qu’elle engendre dans son mouvement, c’est à savoir à la référence d’un « je » à la commune mesure du sujet réciproque, ou encore : des autres en tant que tel, soit : en tant qu’ils sont autres les uns pour les autres. Cette commune mesure est donnée par un certain temps pour comprendre, qui se révèle comme une fonction essentielle de la relation logique de réciprocité. Cette référence du « je » aux autres en tant que tels doit, dans chaque moment critique, être temporalité, pour dialectiquement réduire le moment de conclure (42)le temps pour comprendre à durer aussi peu que l’instant du regard.

Il n’est que de donner au terme logique des autres la moindre relativité hétérogène, pour que cette forme manifeste combien la vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun, et même que la vérité, à être atteinte seulement par les uns, peut engendrer, sinon confirmer, l’erreur chez les autres. Et encore ceci que, si dans cette course à la vérité, on n’est que seul, si, l’on n’est tous, à toucher au vrai, aucun n’y touche pourtant sinon par les autres.

Assurément, ces formes trouvent facilement leur application dans la pratique à une table de bridge ou à une conférence diplomatique, voire dans la manœuvre du « complexe » en pratique psychanalytique.

Mais nous voudrions indiquer leur apport à la notion logique de collectivité.

Tres faciunt collegium, dit l’adage, et la collectivité est déjà intégralement représentée dans la forme du sophisme, puisqu’elle se définit comme un groupe formé par les relations réciproques d’un nombre défini d’individus, au contraire de la généralité, qui se définit comme une classe comprenant abstraitement un nombre indéfini d’individus.

Mais il suffit de développer par récurrence la démonstration du sophisme pour voir qu’il peut s’appliquer logiquement à un nombre illimité de sujets, étant posé que l’attribut « négatif » ne peut intervenir qu’en un nombre égal au nombre des sujets moins un[4]. Mais l’objectivation temporelle est plus difficile à concevoir à mesure que la collectivité s’accroît, semblant faire obstacle à unelogique collective. dont on puisse compléter la logique classique.

Nous montrerons pourtant quelle réponse une telle logique devrait apporter à l’inadéquation qu’on ressent d’une affirmation telle que « Je suis un homme », à quelque forme que ce soit de la logique classique, qu’on la porte en conclusion de telles prémisses que l’on voudra. (« L’homme est un animal raisonnable »… etc.)

Assurément plus près de sa valeur logique apparaîtrait-elle présentée en conclusion de la forme ici démontrée de l’assertion subjective anticipante, à savoir comme suit :

1 ° Un homme sait ce qui n’est pas un homme ;

2° Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes ;

3° Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme.

Mouvement qui donne la forme logique de toute assimilation « humaine », en tant précisément qu’elle se pose comme assimilatrice d’une barbarie, et qui pourtant réserve l’indétermination existentielle du « je »…[5]

 

Dr. J Jacques LACAN.

 

 


[1] Et non moins celle des esprits forma par cette tradition, comme en témoigne le billet suivant que nous reçûmes d’un esprit pourtant aventureux en d’autres domaines, après une soirée où la discussion de notre fécond sophisme avait provoqué dans les esprits choisis d’un collège intime une véritable panique confusionnelle. Encore, malgré ses premiers mots, ce billet porte-t-il les traces d’une laborieuse mise au point. « Mon cher L…, ce mot en hâte pour diriger votre réflexion sur une nouvelle difficulté : à vrai dire, le raisonnement admis hier n’est pas concluant, car aucun des trois états possibles : ooo – oo· –o·· n’est réductible à l’autre (malgré les apparences) : il n’y a que le dernier qui soit décisif. Conséquence : quand A se suppose noir, ni B ni C ne peuvent sortir, cils ne peuvent déduire de leur comportement s’ils sont noirs ou blancs : car, si l’un est noir, l’autre sort, et, s’il est blanc, l’autre sort aussi, puisque le premier ne sort pas (et réciproquement). Si A se suppose blanc, ils ne peuvent non plus sortir. De sorte que, là encore, A ne peut déduire du comportement des autres la couleur de son disque ». Ainsi, notre contradicteur, pour trop bien voir le cas, restait-il aveugle à ceci que ce n’est pas le départ des autres, mais leur attente, qui détermine le jugement du sujet. Et pour nous réfuter en effet avec quelque hâte, laissait-il lui échapper ce que nous tentons de démontrer ici la fonction de la hâte en logique.

[2] « irréductibles », comme s’exprime le contradicteur cité dans note ci-dessus.

[3] Ainsi !e « je », tierce forme du sujet de la connaissance dans la logique, y est encore la « première personne », mais aussi la seule et la dernière. Car la deuxième personne grammaticale ne nous paraît pouvoir être vidée de toute relativité psychologique. Pour la troisième et prétendue personne grammaticale, c’est un démonstratif, également applicable aux personnes et aux objets pour les particulariser dans une situation.

[4] En voici l’exemple pour quatre sujets, quatre disques blancs, trois disques noirs. A pense que, s’il était un noir, l’un quelconque de B, C, D pourrait penser des deux autres que, si lui-mène était noir, ceux-ci ne tarderaient pas à savoir qu’ils sont des blancs. L’un quelconque de B, C, D devrait donc en conclure rapidement qu’il est lui-même blanc, ce qui n’apparaît pas. Lors A se rendant compte que, s’ils le voient lui noir, B, C, D ont sur lui l’avantage de n’avoir pas à en faire la supposition, se hâte de conclure qu’il est un blanc.

Mais sortent-ils pas tous en même temps que lui ? A dans le doute, s’arrête, et tous aussi. Mais, si tous aussi s’arrêtent, qu’est-ce à dire ? Ou bien c’est qu’ils s’arrêtent en proie au même doute que A, et A peut-être reprendre sa course sans souci. Ou bien c’est que A est noir, et que l’un quelconque de B, C, D est venu à douter si le départ des deux autres ne signifierait pas qu’il est un noir, aussi bien à penser que, s’ils s’arrêtent, ce n’est pas pour autant qu’il soit lui-même blanc, puisque l’un ou l’autre peut encore douter un instant s’il n’est pas un noir ; encore peut-il poser qu’ils devraient tous les deux repartir avant lui s’il est lui-même un noir, et repartir lui-même de cette attente vaine, assuré d’être ce qu’il est, c’est-à-dire blanc. Que B, C, D donc ne le font-ils ? Car alors je le fais, dit A. Tous repartent alors.

Second arrêt. En admettant que je sois noir, se dit A, l’un quelconque de B, C, D doit maintenant être fixé sur ceci qu’il ne saurait imputer aux deux autres une nouvelle hésitation, s’il était noir ; qu’il est donc blanc.

B,C, D doivent donc repartir avant lui. Faute de quoi A repart, et tous avec lui.

Troisième arrêt. Mais tous doivent savoir désormais dès lors qu’ils sont des blancs si j’étais vraiment noir, se dit A. Si donc, ils s’arrêtent…

Et la certitude est vérifiée en trois scansions suspensives.

[5] Fragment d’un Essai d’une logique collective.

 

 

 

 

1948 LACAN L’AGRESSIVITÉ EN PSYCHANALYSE

Conférence prononcée à Bruxelles en mai 1948 au 11ème Congrès des psychanalystes de langue française, publiée dans la Revue Française de Psychanalyse, juillet-septembre 1948, tome XII, n° 2 pp. 367-388.

1948-05-00 :      L’agressivité en psychanalyse (17 p.)

 

(367)Mon savant collègue ayant étudié l’agressivité en clinique et en thérapeutique, il me reste la charge de discuter devant vous si l’on peut en former une notion ou concept tel qu’il puisse prétendre à un usage scientifique, c’est-à-dire à objectiver des faits d’un ordre comparable dans la réalité, plus catégoriquement à établir une dimension de l’expérience dont les faits objectivés puissent être considérés comme des variables.

Nous avons tous en commun dans cette assemblée une expérience fondée sur une technique, un système de concepts auquel nous sommes fidèles, autant parce qu’il a été élaboré par celui-là même qui nous à ouvert toutes les voies de cette expérience, que parce qu’il porte la marque vivante des étapes de cette élaboration. C’est-à-dire qu’à l’opposé du dogmatisme qu’on nous impute, nous savons que ce système reste ouvert non seulement dans son achèvement, mais dans plusieurs de ses jointures.

Ces hiatus paraissent se conjoindre dans la signification énigmatique que Freud a promue comme instinct de mort : témoignage, semblable à la figure du Sphynx, de l’aporie où s’est heurtée cette grande pensée dans la tentative la plus profonde qui ait paru de formuler une expérience de l’homme dans le registre de la biologie.

Cette aporie est au cœur de la notion de l’agressivité, dont nous mesurons mieux chaque jour la part qu’il convient de lui attribuer dans l’économie psychique.

C’est pourquoi la question de la nature métapsychologique des tendances mortifères est sans cesse remise sur le canevas par nos collègues théoriciens, non sans contradiction, et souvent, il faut le dire, avec quelque formalisme.

Je veux seulement vous proposer quelques remarques ou thèses, que m’ont inspirées mes réflexions de longtemps autour de cette aporie véritable de la doctrine, et aussi le sentiment qu’à (368)la lecture de nombreux travaux j’ai de notre responsabilité dans l’évolution actuelle de la psychologie de laboratoire et de cure. Je pense d’une part aux recherches dites behaviouristes dont il me semble qu’elles doivent le meilleur de leurs résultats (qui parfois nous semblent un peu minces pour l’appareil dont ils s’entourent) à l’usage souvent implicite qu’elles font des catégories que l’analyse a apportées à la psychologie de l’autre, à ce genre de cure – qu’elle s’adresse aux adultes ou aux enfants – qu’on peut grouper sous le terme de cure psychodramatique, qui cherche son efficacité dans l’abréaction qu’elle tente d’épuiser sur le plan du jeu, et où ici encore l’analyse classique donne les notions efficacement directrices.

 

THÈSE I – L’agressivité se manifeste dans une expérience qui est subjective par sa constitution même.

 

Il n’est pas vain, en effet, de revenir sur le phénomène de l’expérience psychanalytique. Pour viser des données premières, cette réflexion est souvent omise.

On peut dire que l’action psychanalytique se développe dans et par la communication verbale, c’est-à-dire dans une saisie dialectique du sens. Elle suppose donc un sujet qui se manifeste comme tel à l’intention d’un autre.

Cette subjectivité ne peut nous être objectée comme devant être caduque, selon l’idéal auquel satisfait la physique, en l’éliminant par l’appareil enregistreur, sans pouvoir éviter pourtant la caution de l’erreur personnelle dans la lecture du résultat.

Seul un sujet peut comprendre un sens, inversement tout phénomène de sens implique un sujet. Dans l’analyse un sujet se donne comme pouvant être compris et l’est en effet : introspection et intuition prétendue projective ne constituent pas ici les viciations de principe qu’une psychologie, à ses premiers pas dans la voie de la science, a considérées comme irréductibles. Ce serait là faire une impasse de moments abstraitement isolés du dialogue, quand il faut se fier à son mouvement : c’est le mérite de Freud d’en avoir assumé les risques, avant de les dominer par une technique rigoureuse.

Ses résultats peuvent-ils fonder une science positive ? Oui, si l’expérience est contrôlable par tous. Or, constituée entre deux sujets dont l’un joue dans le dialogue un rôle d’idéale impersonnalité(369)(point qui requerra plus loin notre attention), l’expérience, une fois achevée et sous les seules conditions de capacité exigible pour toute recherche spéciale, peut être reprise par l’autre sujet avec un troisième. Cette voie apparemment initiatique n’est qu’une transmission par récurrence, dont il n’y a pas lieu de s’étonner puisqu’elle tient à la structure même, bipolaire, de toute subjectivité. Seule la vitesse de diffusion de l’expérience en est affectée et si sa restriction à l’aire d’une culture peut être discutée, outre qu’aucune saine anthropologie n’en peut tirer objection, tout indique que ses résultats peuvent être relativés assez pour une généralisation qui satisfasse au postulat humanitaire, inséparable de l’esprit de la science.

 

THÈSE II – L’agressivité, dans l’expérience, nous est donnée comme intention d’agression et comme image de dislocation corporelle, et c’est sous de tels modes qu’elle se démontre efficiente.

 

L’expérience analytique nous permet d’éprouver la pression intentionnelle. Nous la lisons dans le sens symbolique des symptômes, dès que le sujet dépouille les défenses par où il les déconnecte de leurs relations avec sa vie quotidienne et avec son histoire, – dans la finalité implicite de ses conduites et de ses refus, – dans les ratés de son action, – dans l’aveu de ses fantasmes privilégiés, – dans les rébus de la vie onirique.

Nous pouvons quasiment la mesurer dans la modulation revendicatrice qui soutient parfois tout le discours, dans ses suspensions, ses hésitations, ses inflexions et ses lapsus, dans les inexactitudes du récit, les irrégularités dans l’application de la règle, les retards aux séances, les absences calculées, souvent dans les récriminations, les reproches, les craintes fantasmatiques, les réactions émotionnelles de colère, les démonstrations à fin intimidante ; les violences proprement dites étant aussi rares que l’impliquent la conjoncture de recours qui a mené au médecin le malade, et sa transformation, acceptée par ce dernier, en une convention de dialogue.

 

*

L’efficacité propre à cette intention agressive est manifeste : nous la constatons couramment dans l’action formatrice d’un individu sur les personnes de sa dépendance : l’agressivité intentionnelle ronge, mine, désagrège ; elle châtre ; elle conduit à la mort : (370)« Et moi qui croyais que tu étais impuissant ! » gémissait dans un cri de tigresse une mère à son fils qui venait de lui avouer, non sans peine, ses tendances homosexuelles. Et l’on pouvait voir que sa permanente agressivité de femme virile n’avait pas été sans effets ; il nous a toujours été impossible, en de semblables cas, d’en détourner les coups de l’entreprise analytique elle-même.

Cette agressivité s’exerce certes dans des contraintes réelles. Mais nous savons d’expérience qu’elle n’est pas moins efficace par la voie de l’expressivité : un parent sévère intimide par sa seule présence et l’image du Punisseur a à peine besoin d’être brandie pour que l’enfant la forme. Elle retentit plus loin qu’aucun sévice.

Ces phénomènes mentaux qu’on appelle les images, d’un terme dont toutes les acceptions sémantiques confirment leur valeur expressive, après les échecs perpétuels dans la tâche d’en rendre compte qu’a enregistrés la psychologie de tradition classique, la psychanalyse la première s’est révélée à niveau de la réalité concrète qu’ils représentent. C’est qu’elle est partie de leur fonction formative dans le sujet et a révélé que si les images déterminent telles inflexions individuelles des tendances, c’est comme variations des matrices que constituent pour les « instincts » eux-mêmes, celles-là spécifiques, que nous faisons répondre à l’antique appellation d’imago.

Entre ces dernières il en est qui représentent les vecteurs électifs des intentions agressives, qu’elles pourvoient d’une efficacité qu’on peut dire magique. Ce sont les images de castration, d’éviration, de mutilation, de démembrement, de dislocation, d’éventrement, de dévoration, d’éclatement du corps, bref, les imagos que personnellement j’ai groupées sous la rubrique qui paraît bien être structurale, d’imagos du corps morcelé.

Il y a là un rapport spécifique de l’homme à son propre corps qui se manifeste aussi bien dans la généralité d’une série de pratiques sociales – depuis les rites du tatouage, de l’incision, de la circoncision dans les sociétés primitives, jusque dans ce qu’on pourrait appeler l’arbitraire procustéen de la mode, en tant qu’il dément dans les sociétés avancées ce respect des formes naturelles du corps humain, dont l’idée est tardive dans la culture.

Il n’est besoin que d’écouter la fabulation et les jeux des enfants, isolés ou entre eux, entre deux et cinq ans pour savoir qu’arracher la tête et crever le ventre sont des thèmes spontanés de leur imagination, que l’expérience de la poupée démantibulée ne fait que combler.

(371)Il faut feuilleter un album reproduisant l’ensemble et les détails de l’œuvre de Jérôme Bosch pour y reconnaître l’atlas de toutes ces images agressives qui tourmentent les hommes. La prévalence parmi elles, découverte par l’analyse, des images d’une autoscopie primitive des organes oraux et dérivés du cloaque, a ici engendré les formes des démons. Il n’est pas jusqu’à l’ogive des angustiæ de la naissance qu’on ne retrouve dans la porte des gouffres où ils poussent les damnés, ni jusqu’à la structure narcissique qu’on ne puisse évoquer dans ces sphères de verre où sont captifs les partenaires épuisés du jardin des délices.

Nous retrouvons sans cesse ces fantasmagories dans les rêves, particulièrement au moment où l’analyse paraît venir se réfléchir sur le fond des fixations les plus archaïques. Et j’évoquerai le rêve d’un de mes patients, chez qui les pulsions agressives se manifestaient par des fantasmes obsédants ; dans le rêve, il se voyait, lui étant en voiture avec la femme de ses amours difficiles, poursuivi par un poisson volant, dont le corps de baudruche laissait transparaître un niveau de liquide horizontal, image de persécution vésicale d’une grande clarté anatomique.

Ce sont là toutes données premières d’une gestalt propre à l’agression chez l’homme et liée au caractère symbolique, non moins qu’au raffinement cruel des armes qu’il fabrique, au moins au stade artisanal de son industrie. Cette fonction imaginaire va s’éclairer dans notre propos.

Notons ici qu’à tenter une réduction behaviouriste du procès analytique – ce à quoi un souci de rigueur, injustifié à mon sens, pousserait certains d’entre nous, – on la mutile de ses données subjectives les plus importantes, dont les fantasmes privilégiés sont les témoins dans la conscience et qui nous ont permis de concevoir l’imago formatrice de l’identification.

 

THÈSE III – Les ressorts d’agressivité décident des raisons qui motivent la technique de l’analyse.

 

Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité ; la philosophie depuis Socrate y a toujours mis son espoir de faire triompher la voie rationnelle. Et pourtant depuis le temps que Thrasymaque a fait sa sortie démente au début du grand dialogue de la République, l’échec de la dialectique verbale ne s’est que trop souvent démontré.

(372)J’ai souligné que l’analyste guérissait par le dialogue, et des folies aussi grandes ; quelle vertu Freud lui a-t-il donc ajouté ?

La règle proposée au patient dans l’analyse le laisse s’avancer dans une intentionnalité aveugle à toute autre fin que sa libération d’un mal ou d’une ignorance dont il ne connaît même pas les limites.

Sa voix se fera seule entendre pendant un temps dont la durée reste à la discrétion de l’analyste. Particulièrement l’abstention de celui-ci lui sera vite manifeste, et d’ailleurs confirmée, de lui répondre sur aucun plan de conseil ou de projet. Il y a là une contrainte qui semble aller à l’encontre de la fin désirée et que doit justifier quelque profond motif.

Quel souci conditionne donc en face de lui l’attitude de l’analyste ? Celui d’offrir au dialogue un personnage aussi dénué que possible de caractéristiques individuelles ; nous nous effaçons, nous sortons du champ où pourraient être perçus cet intérêt, cette sympathie, cette réaction que cherche celui qui parle sur le visage de l’interlocuteur, nous évitons toute manifestation de nos goûts personnels, nous cachons ce qui peut les trahir, nous nous dépersonnalisons, et tendons à ce but de représenter pour l’autre un idéal d’impassibilité.

Nous n’exprimons pas seulement là cette apathie que nous avons dû réaliser en nous-mêmes pour être à même de comprendre notre sujet, ni ne préparons le relief d’oracle que, sur ce fond d’inertie, doit prendre[1] notre intervention interprétante.

Nous voulons éviter une embûche, que recèle déjà cet appel, marqué du pathétique éternel de la foi, que le malade nous adresse. Il comporte un secret. « Prends sur toi, nous dit-on, ce mal qui pèse sur mes épaules ; mais, tel que je te vois repu, rassis et confortable, tu ne peux pas être digne de le porter ».

Ce qui apparaît ici comme revendication orgueilleuse de la souffrance montrera son visage, – et parfois à un moment assez décisif pour entrer dans cette « réaction thérapeutique négative » qui a retenu l’attention de Freud, – sous la forme de cette résistance de l’amour-propre, pour prendre ce terme dans toute la profondeur que lui a donné La Rochefoucauld, et qui souvent s’avoue ainsi : « Je ne puis accepter la pensée d’être libéré par un autre que par moi-même ».

Certes, en une plus insondable exigence du cœur, c’est la participation à son mal que le malade attend de nous. Mais c’est la réaction hostile qui guide notre prudence et qui déjà inspirait à(373)Freud sa mise en garde contre toute tentation de jouer au prophète. Seuls les saints sont assez détachés de la plus profonde des passions communes pour éviter les contrecoups agressifs de la charité.

Quant à faire état de l’exemple de nos vertus et de nos mérites, je n’ai jamais vu y recourir que tel grand patron, tout imbu d’une idée, aussi austère qu’innocente, de sa valeur apostolique ; je pense encore à la fureur qu’il déchaîna.

Au reste, comment nous étonner de ces réactions, nous qui dénonçons les ressorts agressifs cachés sous toutes les activités dites philanthropiques.

Nous devons pourtant mettre en jeu l’agressivité du sujet à notre endroit, puisque ces intentions, on le sait, forment le transfert négatif qui est le nœud inaugural du drame analytique.

Ce phénomène représente chez le patient le transfert imaginaire sur notre personne d’une des imagos plus ou moins archaïques qui, par un effet de subduction symbolique, dégrade, dérive ou inhibe le cycle de telle conduite, qui, par un accident de refoulement, a exclu du contrôle du moi telle fonction et tel segment corporel, qui par une action d’identification a donné sa forme à telle instance de la personnalité.

On peut voir que le plus hasardeux prétexte suffit à provoquer l’intention agressive, qui réactualise l’imago, demeurée permanente dans le plan de surdétermination symbolique que nous appelons l’inconscient du sujet, avec sa corrélation intentionnelle.

Un tel mécanisme s’avère souvent extrêmement simple dans l’hystérie : dans le cas d’une jeune fille atteinte d’astasie-abasie, qui résistait depuis des mois aux tentatives de suggestion thérapeutique des styles les plus divers, mon personnage se trouva identifié d’emblée à la constellation des traits les plus désagréables que réalisait pour elle l’objet d’une passion, assez marquée au reste d’un accent délirant. L’imago sous-jacente était celle de son père, dont il suffit que je lui fisse remarquer que l’appui lui avait manqué (carence que je savais avoir effectivement dominé sa biographie et dans un style très romanesque), pour qu’elle se trouvât guérie de son symptôme, sans, pourrait-on dire, qu’elle n’y eût vu que du feu, la passion morbide d’ailleurs ne se trouvant pas pour autant affectée.

Ces nœuds sont plus difficiles à rompre, on le sait, dans la névrose obsessionnelle, justement en raison de ce fait bien connu (374)de nous que sa structure est particulièrement destinée à camoufler, à déplacer, à nier, à diviser et à amortir l’intention agressive, et cela selon une décomposition défensive, si comparable en ses principes à celle qu’illustrent le redan et la chicane, que nous avons entendu plusieurs de nos patients user à leur propre sujet d’une référence métaphorique à des « fortifications à la Vauban ».

Quant au rôle de l’intention agressive dans la phobie, il est pour ainsi dire manifeste.

Ce n’est donc pas qu’il soit défavorable de réactiver une telle intention dans la psychanalyse.

Ce que nous cherchons à éviter pour notre technique, c’est que l’intention agressive chez le patient trouve l’appui d’une idée actuelle de notre personne suffisamment élaborée pour qu’elle puisse s’organiser en ces réactions d’opposition, de dénégation, d’ostentation et de mensonge, que notre expérience nous démontre pour être les modes caractéristiques de l’instance du moi dans le dialogue.

Je caractérise ici cette instance non pas par la construction théorique que Freud en donne dans sa métapsychologie comme du système perception-conscience, mais par l’essence phénoménologique qu’il a reconnue pour être le plus constamment la sienne dans l’expérience, sous l’aspect de la Verneinung, et dont il nous recommande d’apprécier les données dans l’indice le plus général d’une inversion préjudicielle.

Bref, nous désignons dans le moi ce noyau donné à la conscience, mais opaque à la réflexion marqué de toutes les ambiguïtés qui, de la complaisance à la mauvaise foi, structurent dans le sujet humain le vécu passionnel ; ce « je » qui, pour avouer sa facticité à la critique existentielle, oppose son irréductible inertie de prétentions et de méconnaissance à la problématique concrète de la réalisation du sujet.

Loin de l’attaquer de front, la maïeutique analytique adopte un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée. C’est bien en effet l’un des aspects de l’action analytique que d’opérer la projection de ce que Mélanie Klein appelle les mauvais objets internes, mécanisme paranoïaque certes, mais ici bien systématisé, filtré en quelque sorte et étanché à mesure.

C’est l’aspect de notre praxis qui répond à la catégorie de l’espace, pour peu qu’on y comprenne cet espace imaginaire où se (375)développe cette dimension des symptômes, qui les structure comme îlots exclus, scotomes inertes, ou autonomismes parasitaires dans les fonctions de la personne.

À l’autre dimension, temporelle, répond l’angoisse et son incidence, soit patente dans le phénomène de la fuite ou de l’inhibition, soit latente quand elle n’apparaît qu’avec l’imago motivante.

Encore, répétons-le, cette imago ne se révèle-t-elle que pour autant que notre attitude offre au sujet le miroir pur d’une surface sans accidents.

Mais qu’on imagine, pour nous comprendre, ce qui se passerait chez un patient qui verrait dans son analyste une réplique exacte de lui-même. Chacun sent que l’excès de tension agressive ferait un tel obstacle à la manifestation du transfert que son effet utile ne pourrait se produire qu’avec la plus grande lenteur, et c’est ce qui arrive dans certaines analyses à fin didactique. L’imaginerons-nous, à la limite, vécue sous le mode d’étrangeté propre aux appréhensions du double, cette situation déclencherait une angoisse immaîtrisable.

 

THÈSE IV – L’agressivité est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l’homme et du registre d’entités, caractéristique de son monde.

 

L’expérience subjective de l’analyse inscrit aussitôt ses résultats dans la psychologie concrète. Indiquons seulement ce qu’elle apporte à la psychologie des émotions en montrant la signification commune d’états aussi divers que la crainte fantasmatique, la colère, la tristesse active ou la fatigue psychasthénique.

Passer maintenant de la subjectivité de l’intention à la notion d’une tendance à l’agression, c’est faire le saut de la phénoménologie de notre expérience à la métapsychologie.

Mais ce saut ne manifeste rien d’autre qu’une exigence de la pensée qui, pour objectiver maintenant le registre des réactions agressives, et faute de pouvoir le sérier en une variation quantitative, doit le comprendre dans une formule d’équivalence. C’est ainsi que nous en usons avec la notion de libido.

La tendance agressive se révèle fondamentale dans une certaine série d’états significatifs de la personnalité, qui sont les psychoses paranoïdes et paranoïaques.

(376)J’ai souligné dans mes travaux qu’on pouvait coordonner par leur sériation strictement parallèle la qualité de la réaction agressive qu’on peut attendre de telle forme de paranoïa avec l’étape de la genèse mentale représentée par le délire symptomatique de cette même forme. Relation qui apparaît encore plus profonde quand, – je l’ai montré pour une forme curable : la paranoïa d’auto-punition – l’acte agressif résout la construction délirante.

Ainsi se série de façon continue la réaction agressive, depuis l’explosion brutale autant qu’immotivée de l’acte à travers toute la gamme des formes des belligérances jusqu’à la guerre froide des démonstrations interprétatives, parallèlement aux imputations de nocivité qui, sans parler du kakon obscur à quoi le paranoïde réfère sa discordance de tout contact vital, s’étagent depuis la motivation, empruntée au registre d’un organicisme très primitif, du poison, à celle, magique, du maléfice, télépathique, de l’influence, lésionnelle, de l’intrusion physique, abusive, du détournement de l’intention, dépossessive, du vol du secret, profanatoire, du viol de l’intimité, juridique, du préjudice, persécutive, de l’espionnage et de l’intimidation, prestigieuse, de la diffamation et de l’atteinte à l’honneur, revendicatrice, du dommage et de l’exploitation.

Cette série où nous retrouvons toutes les enveloppes successives du statut biologique et social de la personne, j’ai montré qu’elle tenait dans chaque cas à une organisation originale des formes dumoi et de l’objet qui en sont également affectées dans leur structure, et jusque dans les catégories spatiale et temporelle où ils se constituent, vécus comme événements dans une perspective de mirages, comme affections avec un accent de stéréotypie qui en suspend la dialectique.

Janet qui a montré si admirablement la signification des sentiments de persécution comme moments phénoménologiques des conduites sociales, n’a pas approfondi leur caractère commun, qui est précisément qu’ils se constituent par une stagnation d’un de ces moments, semblable en étrangeté à la figure des acteurs quand s’arrête de tourner le film.

Or cette stagnation formelle est parente de la structure la plus générale de la connaissance humaine : celle qui constitue le moi et les objets sous des attributs de permanence, d’identité et de substantialité, bref sous forme d’entités ou de « choses » très différentes de ces gestalt que l’expérience nous permet d’isoler dans la mouvance du champ tendu selon les lignes du désir animal.

Effectivement cette fixation formelle qui introduit une (377)certaine rupture de plan, une certaine discordance entre l’organisme de l’homme et son Umwelt, est la condition même qui étend indéfiniment son monde et sa puissance, en donnant à ses objets leur polyvalence instrumentale et leur polyphonie symbolique, leur potentiel aussi d’armement.

Ce que j’ai appelé la connaissance paranoïaque se démontre alors répondre dans ses formes plus ou moins archaïques à certains moments critiques, scandant l’histoire de la genèse mentale de l’homme, et qui représentent chacun un stade de l’identification objectivante.

On peu en entrevoir par la simple observation les étapes chez l’enfant, où une Charlotte Bühler, une Elsa Kölher, et l’école de Chicago à leur suite, nous montrent plusieurs plans de manifestations significatives, mais auxquels seule l’expérience analytique peut donner leur valeur exacte en permettant d’y réintégrer la relation subjective.

Le premier plan nous montre que l’expérience de soi-même chez l’enfant du premier âge, en tant qu’elle se réfère à son semblable, se développe à partir d’une situation vécue comme indifférenciée. Ainsi autour de l’âge de huit mois dans ces confrontations entre enfants, qui, notons-le, pour être fécondes, ne permettent guère que deux mois et demi d’écart d’âge, voyons-nous ces gestes d’actions fictives par où un sujet reconduit l’effort imparfait du geste de l’autre en confondant leur distincte application, ces synchronies de la captation spectaculaire, d’autant plus remarquables qu’elles devancent la coordination complète des appareils moteurs qu’elles mettent en jeu.

Ainsi l’agressivité qui se manifeste dans les retaliations de tapes et de coups ne peut seulement être tenue pour une manifestation ludique d’exercice des forces et de leur mise en jeu pour le repérage du corps. Elle doit être comprise dans un ordre de coordination plus ample : celui qui subordonnera les fonctions de postures toniques et de tension végétative à une relativité sociale dont un Wallon a remarquablement souligné la prévalence dans la constitution expressive des émotions humaines.

Bien plus, j’ai cru moi-même pouvoir mettre en valeur que l’enfant dans ces occasions anticipe sur le plan mental la conquête de l’unité fonctionnelle de son propre corps, encore inachevé à ce moment sur le plan de la motricité volontaire.

Il y a là une première captation par l’image où se dessine le (378)premier moment de la dialectique des identifications. Il est lié à un phénomène de Gestalt, la perception très précoce chez l’enfant de la forme humaine forme qui, on le sait, fixe son intérêt dès les premiers mois, et même pour le visage humain dès le dixième jour. Mais ce qui démontre le phénomène de reconnaissance, impliquant la subjectivité, ce sont les signes de jubilation triomphante et le ludisme de repérage qui caractérisent dès le sixième mois la rencontre par l’enfant de son image au miroir. Cette conduite contraste vivement avec l’indifférence manifestée par les animaux mêmes qui perçoivent cette image, le chimpanzé par exemple, quand ils ont fait l’épreuve de sa vanité objectale, et elle prend encore plus de relief de se produire à un âge où l’enfant présente encore, pour le niveau de son intelligence instrumentale, un retard sur le chimpanzé, qu’il ne rejoint qu’à onze mois.

Ce que j’ai appelé le stade du miroir a l’intérêt de manifester le dynamisme affectif par où le sujet s’identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps : elle est, par rapport à l’incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité idéale, imago salutaire ; elle est valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discordance intra-organique et relationnelle du petit d’homme, durant les six premiers mois, où il porte les signes, neurologiques et humoraux, d’une prématuration natale physiologique.

C’est cette captation par l’imago de la forme humaine, plus qu’une Einfühlung dont tout démontre l’absence dans la prime enfance, qui entre six mois et deux ans et demi domine toute la dialectique du comportement de l’enfant en présence de son semblable. Durant toute cette période on enregistrera les réactions émotionnelles et les témoignages articulés d’un transitivisme normal. L’enfant qui bat dit avoir été battu, celui qui voit tomber pleure. De même c’est dans une identification à l’autre qu’il vit toute la gamme des réactions de prestance et de parade, dont ses conduites révèlent avec évidence l’ambivalence structurale, esclave identifié au despote, acteur au spectateur, séduit au séducteur.

Il y a là une sorte de carrefour structural, où nous devons accommoder notre pensée pour comprendre la nature de l’agressivité chez l’homme et sa relation avec le formalisme de son moi et de ses objets. Ce rapport érotique où l’individu humain se fixe à une image qui l’aliène à lui-même, c’est là l’énergie et c’est là la forme d’où prend origine cette organisation passionnelle qu’il appellera son moi.

(379)Cette forme se cristallisera en effet dans la tension conflictuelle interne au sujet, que détermine l’éveil de son désir pour l’objet du désir de l’autre : ici le concours primordial se précipite en concurrence agressive, et c’est d’elle que naît la triade de l’autrui, du moi et de l’objet, qui, en étoilant l’espace de la communion spectaculaire, s’y inscrit selon un formalisme qui lui est propre, et qui domine tellement l’Einfühlung affective, que l’enfant à cet âge peut méconnaître l’identité des personnes à lui les plus familières, si elles lui apparaissent dans un entourage entièrement renouvelé.

Mais si déjà le moi apparaît dès l’origine marqué de cette relativité agressive, où les esprits en mal d’objectivité pourront reconnaître les érections émotionnelles provoquées chez l’animal qu’un désir vient solliciter latéralement dans l’exercice de son conditionnement expérimental, comment ne pas concevoir que chaque grande métamorphose instinctuelle, scandant la vie de l’individu, remettra en cause sa délimitation, faite de la conjonction de l’histoire du sujet avec l’impensable innéité de son désir ?

C’est pourquoi jamais, sinon à une limite que les génies les plus grands n’ont jamais pu approcher, le moi de l’homme n’est réductible à son identité vécue ; et dans les disruptions dépressives des revers vécus de l’infériorité, engendre-t-il essentiellement les négations mortelles qui le figent dans son formalisme. « Je ne suis rien de ce qui m’arrive. Tu n’es rien de ce qui vaut ».

Aussi bien les deux moments se confondent-ils où le sujet se nie lui-même et où il charge l’autre, et l’on y découvre cette structure paranoïaque du moi qui trouve son analogue dans les négations fondamentales, mises en valeur par Freud dans les trois délires de jalousie, d’érotomanie et d’interprétation. C’est le délire même de la belle âme misanthrope, rejetant sur le monde le désordre qui fait son être.

L’expérience subjective doit être habilitée de plein droit à reconnaître le nœud central de l’agressivité ambivalente, que notre moment culturel nous donne sous l’espèce dominante du ressentiment, jusque dans ses plus archaïques aspects chez l’enfant. Ainsi pour avoir vécu à un moment semblable et n’avoir pas eu à souffrir de cette résistance behaviouriste au sens qui nous est propre, saint Augustin devance-t-il la psychanalyse en nous donnant une image exemplaire d’un tel comportement en ces termes : « Vidi ego et expertus sum zelantem parvulum : nondum loquebatur et intuebatur pallidus amaro aspectu conlactanueum suum ». (380)« J’ai vu de mes yeux et j’ai bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d’un regard empoisonné, son frère de lait ». Ainsi noue-t-il impérissablement, avec l’étape infans (d’avant la parole) du premier âge, la situation d’absorption spectaculaire : il contemplait, la réaction émotionnelle : tout pâle, et cette réactivation des images de la frustration primordiale : et d’un regard empoisonné, qui sont les coordonnées psychiques et somatiques de l’agressivité originelle.

C’est seulement Mme Mélanie Klein qui, travaillant sur l’enfant à la limite même de l’apparition du langage, a osé projeter l’expérience subjective dans cette période antérieure où l’observation nous permet pourtant d’affirmer sa dimension, dans le simple fait par exemple qu’un enfant qui ne parle pas réagit différemment à une punition et à une brutalité.

Par elle nous savons la fonction de la primordiale enceinte imaginaire formée par l’imago du corps maternel ; par elle nous avons la cartographie, dessinée de la main même des enfants, de son empire intérieur, et l’atlas historique des divisions intestines où les imagos du père et des frères réels ou virtuels, où l’agression vorace du sujet lui-même débattent leur emprise délétère sur ses régions sacrées. Nous savons aussi la persistance dans le sujet de cette ombre des mauvais objets internes, liés à quelque accidentelle association (pour user d’un terme dont il serait bon que nous mettions en valeur le sens organique que lui donne notre expérience, en opposition au sens abstrait qu’il garde de l’idéologie humienne). Par là nous pouvons comprendre par quels ressorts structuraux la réévocation de certaines personæ imaginaires, la reproduction de certaines infériorités de situation peuvent déconcerter de la façon la plus rigoureusement prévisible les fonctions volontaires chez l’adulte : à savoir leur incidence morcelante sur l’imago de l’identification originelle.

En nous montrant la primordialité de la « position dépressive », l’extrême archaïsme de la subjectivation d’un kakon, Mélanie Klein repousse les limites où nous pouvons voir jouer la fonction subjective de l’identification, et particulièrement nous permet de situer comme tout à fait originelle la première formation du surmoi.

Mais précisément il y a intérêt à délimiter l’orbite où s’ordonnent pour notre réflexion théorique les rapports, loin d’être tous élucidés, de la tension de culpabilité, de la nocivité orale, de la fixation hypocondriaque, voire de ce masochisme primordial que (381)nous excluons de notre propos, pour en isoler la notion d’une agressivité liée à la relation narcissique et aux structures de méconnaissance et d’objectivation systématiques qui caractérisent la formation du moi.

À l’Urbild de cette formation, quoique aliénante par sa fonction extranéisante, répond une satisfaction propre, qui tient à l’intégration d’un désarroi organique originel, satisfaction qu’il faut concevoir dans la dimension d’une déhiscence vitale constitutive de l’homme et qui rend impensable l’idée d’un milieu qui lui soit préformé, libido « négative » qui fait luire à nouveau la notion héraclitéenne de la Discorde, tenue par l’Éphésien pour antérieure à l’harmonie.

Nul besoin dès lors de chercher plus loin la source de cette énergie dont Freud, à propos du problème de la répression, se demande d’où l’emprunte le moi, pour le mettre au service du « principe de réalité ».

Nul doute qu’elle ne provienne de la « passion narcissique », pour peu qu’on conçoive le moi selon la notion subjective que nous promouvons ici pour conforme au registre de notre expérience ; les difficultés théoriques rencontrées par Freud nous semblent en effet tenir à ce mirage d’objectivation, hérité de la psychologie classique, que constitue l’idée du système perception-conscience, et où semble soudain méconnu le fait de tout ce que le moi néglige, scotomise, méconnaît dans les sensations qui le font réagir à la réalité, comme de tout ce qu’il ignore, tarit et noue dans les significations qu’il reçoit du langage : méconnaissance bien surprenante chez l’homme qui même a su forcer les limites de l’inconscient par la puissance de sa dialectique.

Tout comme l’oppression insensée du surmoi reste à la racine des impératifs motivés de la conscience morale, la furieuse passion, qui spécifie l’homme, d’imprimer dans la réalité son image est le fondement obscur des médiations rationnelles de la volonté.

 

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* *

La notion d’une agressivité comme tension corrélative de la structure narcissique dans le devenir du sujet permet de comprendre dans une fonction très simplement formulée toutes sortes d’accidents et d’atypies de ce devenir.

Nous indiquerons ici comment nous en concevons la liaison dialectique avec la fonction du complexe d’Œdipe. Celle-ci dans (382)sa normalité est de sublimation, qui désigne très exactement un remaniement identificatoire du sujet, et, comme l’a écrit Freud dès qu’il eut ressenti la nécessité d’une coordination « topique » des dynamismes psychiques, une identification secondaire par introjection de l’imago du parent de même sexe.

L’énergie de cette identification est donnée par le premier surgissement biologique de la libido génitale. Mais il est clair que l’effet structural d’identification au rival ne va pas de soi, sinon sur le plan de la fable, et ne se conçoit que s’il est préparé par une identification primaire qui structure le sujet comme rivalisant avec soi-même. En fait, la note d’impuissance biologique se retrouve ici, ainsi que l’effet d’anticipation caractéristique de la genèse du psychisme humain, dans la fixation d’un « idéal » imaginaire que l’analyse a montré décider de la conformation de l’« instinct » au sexe physiologique de l’individu. Point, soit dit en passant, dont nous ne saurions trop souligner la portée anthropologique. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la fonction que nous appellerons pacifiante de l’idéal du moi, la connexion de sa normativité libidinale avec une normativité culturelle, liée depuis l’orée de l’histoire à l’imago du père. Ici gît évidemment la portée que garde l’œuvre de Freud :Totem et tabou, malgré le cercle mythique qui la vicie, en tant qu’elle fait dériver de l’événement mythologique, à savoir du meurtre du père, la dimension subjective qui lui donne son sens, la culpabilité.

Freud en effet nous montre que le besoin d’une participation, qui neutralise le conflit inscrit après le meurtre dans la situation de rivalité entre les frères, est le fondement de l’identification au Totem paternel. Ainsi l’identification œdipienne est celle par où le sujet transcende l’agressivité constitutive de la première individuation subjective. Nous avons insisté ailleurs sur le pas qu’elle constitue dans l’instauration de cette distance, par quoi, avec les sentiments de l’ordre du respect, est réalisée toute une assomption affective du prochain.

Seule la mentalité antidialectique d’une culture qui, pour être dominée par des fins objectivantes, tend à réduire à l’être du moi toute l’activité subjective, peut justifier l’étonnement produit chez un Van den Steinen par le Bororo qui profère « Je suis un ara ». Et tous les sociologues de la « mentalité primitive » de s’affairer autour de cette profession d’identité, qui pourtant n’a rien de plus surprenant pour la réflexion que d’affirmer : « Je suis médecin » ou « Je suis citoyen de la République française », et présente sûrement (383)moins de difficultés logiques que de promulguer : « Je suis un homme », ce qui dans sa pleine valeur ne peut vouloir dire que ceci : « Je suis semblable à celui qu’en le reconnaissant comme homme, je fonde à me reconnaître pour tel ». Ces diverses formules ne se comprenant en fin de compte qu’en référence à la vérité du « Je est un autre », moins fulgurante à l’intuition du poète qu’évidente au regard du psychanalyste.

Qui, sinon nous, remettra en question le statut objectif de ce « je », qu’une évolution historique propre à notre culture tend à confondre avec le sujet ? Cette anomalie mériterait d’être manifestée dans ses incidences particulières sur tous les plans du langage, et tout d’abord dans ce sujet grammatical de la première personne dans nos langues, dans ce « J’aime », hypostasiant la tendance dans un sujet qui la nie. Mirage impossible dans des formes linguistiques où se rangent les plus antiques, et où le sujet apparaît fondamentalement en position de déterminatif ou d’instrumental de l’action.

Laissons ici la critique de tous les abus du cogito ergo sum, pour rappeler que le moi, dans notre expérience, représente le centre de toutes les résistances à la cure des symptômes.

Il devait arriver que l’analyse, après avoir mis l’accent sur la réintégration des tendances exclues par le moi, en tant que sous-jacentes aux symptômes auxquels elle s’attaqua d’abord, pour la plupart liés aux ratés de l’identification œdipienne, vînt à découvrir la dimension « morale » du problème.

Et c’est parallèlement que sont venues au premier plan d’une part le rôle joué par les tendances agressives dans la structure des symptômes et de la personnalité, d’autre part toutes sortes de conceptions « valorisantes » de la libido libérée, dont une des premières est due aux psychanalystes français sous le registre de l’oblativité.

Il est clair en effet que la libido génitale s’exerce dans le sens d’un dépassement, d’ailleurs aveugle, de l’individu au profit de l’espèce, et que ses effets sublimants dans la crise de l’Œdipe sont à la source de tout le procès de la subordination culturelle de l’homme. Néanmoins on ne saurait trop mettre l’accent sur le caractère irréductible de la structure narcissique, et sur l’ambiguïté d’une notion qui tendrait à méconnaître la constance de la tension agressive dans toute vie morale comportant la sujétion à cette structure : or aucune oblativité ne saurait en libérer l’altruisme. Et c’est pourquoi La Rochefoucauld à pu formuler (384)sa maxime, où sa rigueur s’accorde au thème fondamental de sa pensée, sur l’incompatibilité du mariage et des délices.

Nous laisserions se dégrader le tranchant de notre expérience à nous leurrer, sinon nos patients, sur une harmonie préétablie quelconque, qui libérerait de toute induction agressive dans le sujet les conformismes sociaux que la réduction des symptômes rend possible.

Et les théoriciens du Moyen Âge montraient une autre pénétration, qui débattaient le problème de l’amour entre les deux pôles d’une théorie « physique » et d’une théorie « extatique », l’une et l’autre impliquant la résorption du moi de l’homme, soit par sa réintégration dans un bien universel, soit par l’effusion du sujet vers un objet sans altérité.

C’est à toutes les phases génétiques de l’individu, à tous les degrés d’accomplissement humain dans la personne, que nous retrouvons ce moment narcissique dans le sujet, en un avant où il doit assumer une frustration libidinale et un après où il se transcende dans une sublimation normative.

Cette conception nous fait comprendre l’agressivité impliquée dans les effets de toutes les régressions, de tous les avortements, de tous les refus du développement typique dans le sujet, et spécialement sur le plan de la réalisation sexuelle, plus exactement à l’intérieur de chacune des grandes phases que déterminent dans la vie humaine les métamorphoses libidinales dont l’analyse a démontré la fonction majeure : sevrage, Œdipe, puberté, maturité, ou maternité, voire climax involutif. Et nous avons souvent dit que l’accent mis d’abord dans la doctrine sur les rétorsions agressives du conflit œdipien dans le sujet répondait au fait que les effets du complexe furent aperçus d’abord dans les ratés de sa solution.

Il n’est pas besoin de souligner qu’une théorie cohérente de la phase narcissique clarifie le fait de l’ambivalence propre aux « pulsions partielles » de la scoptophilie, du sadomasochisme et de l’homosexualité, non moins que le formalisme stéréotypique et cérémoniel de l’agressivité qui s’y manifeste : nous visons ici l’aspect fréquemment très peu « réalisé » de l’appréhension de l’autrui dans l’exercice de telles de ces perversions, leur valeur subjective dans le fait bien différente des reconstructions existentielles, d’ailleurs très saisissantes, qu’un Jean-Paul Sartre en a pu donner.

Je veux encore indiquer en passant que la fonction décisive que nous donnons à l’imago du corps propre dans la détermination (385)de la phase narcissique permet de comprendre la relation clinique entre les anomalies congénitales de la latéralisation fonctionnelle (gaucherie) et toutes les formes d’inversion de la normalisation sexuelle et culturelle. Cela nous rappelle le rôle attribué à la gymnastique dans l’idéal « bel et bon » de l’éducation antique et nous amène à la thèse sociale par laquelle nous concluons.

 

THÈSE V – Une telle notion de l’agressivité comme d’une des coordonnées intentionnelles du moi humain, et spécialement relative à la catégorie de l’espace, fait concevoir son rôle dans la névrose moderne et le malaise de la civilisation.

 

Nous ne voulons ici qu’ouvrir une perspective sur les verdicts que dans l’ordre social actuel nous permet notre expérience. La prééminence de l’agressivité dans notre civilisation serait déjà suffisamment démontrée par le fait qu’elle est habituellement confondue dans la morale moyenne avec la vertu de la force. Très justement comprise comme significative d’un développement du moi, elle est tenue pour d’un usage social indispensable et si communément reçue dans les mœurs qu’il faut, pour en mesurer la particularité culturelle, se pénétrer du sens et des vertus efficaces d’une pratique comme celle du jang dans la morale publique et privée des Chinois.

Ne serait-ce pas superflu, le prestige de l’idée de la lutte pour la vie serait suffisamment attesté par le succès d’une théorie qui a pu faire accepter à notre pensée une sélection fondée sur la seule conquête de l’espace par l’animal comme une explication valable des développements de la vie. Aussi bien le succès de Darwin semble-t-il tenir à ce qu’il projette les prédations de la société victorienne et l’euphorie économique qui sanctionnait pour elle la dévastation sociale qu’elle inaugurait à l’échelle de la planète, à ce qu’il les justifie par l’image d’un laissez-faire des dévorants les plus forts dans leur concurrence pour leur proie naturelle.

Avant lui pourtant, un Hegel avait donné la théorie pour toujours de la fonction propre de l’agressivité dans l’ontologie humaine, semblant prophétiser la loi de fer de notre temps. C’est du conflit du Maître et de l’Esclave qu’il déduit tout le progrès subjectif et objectif de notre histoire, faisant surgir de ces crises les synthèses que représentent les formes les plus élevées du statut de la personne en Occident, du stoïcien au chrétien et jusqu’au citoyen futur de l’État Universel.

(386)Ici l’individu naturel est tenu pour néant, puisque le sujet humain l’est en effet devant le Maître absolu qui lui est donné dans la mort. La satisfaction du désir humain n’est possible que médiatisée par le désir et le travail de l’autre. Si dans le conflit du Maître et de l’Esclave, c’est la reconnaissance de l’homme par l’homme qui est en jeu, c’est aussi sur une négation radicale des valeurs naturelles qu’elle est promue, soit qu’elle s’exprime dans la tyrannie stérile du maître où dans celle féconde du travail.

On sait l’armature qu’a donnée cette doctrine profonde au spartacisme constructif de l’esclave recréé par la barbarie du siècle darwinien.

La relativation de notre sociologie par le recueil scientifique des formes culturelles que nous détruisons dans le monde, et aussi bien les analyses, marquées de traits véritablement psychanalytiques, où la sagesse d’un Platon nous montre la dialectique commune aux passions de l’âme et de la cité, peuvent nous éclairer sur la raison de cette barbarie. C’est à savoir, pour le dire dans le jargon qui répond à nos approches des besoins subjectifs de l’homme, l’absence croissante de toutes ces saturations du surmoi et de l’idéal du moi, qui sont réalisées dans toutes sortes de formes organiques des sociétés traditionnelles, formes qui vont des rites de l’intimité quotidienne aux fêtes périodiques où se manifeste la communauté. Nous ne les connaissons plus que sous les aspects les plus nettement dégradés. Bien plus, pour abolir la polarité cosmique des principes mâle et femelle, notre société connaît toutes les incidences psychologiques, propres au phénomène moderne dit de la lutte des sexes. Communauté immense, à la limite entre l’anarchie « démocratique » des passions et leur nivellement désespéré par le « grand frelon ailé »de la tyrannie narcissique, – il est clair que la promotion du moi dans notre existence aboutit, conformément à la conception utilitariste de l’homme qui la seconde, à réaliser toujours plus avant l’homme comme individu, c’est-à-dire dans un isolement de l’âme toujours plus parent de sa déréliction originelle.

Corrélativement, semble-t-il, nous voulons dire pour des raisons dont la contingence historique repose sur une nécessité que certaines de nos considérations permettent d’apercevoir, nous sommes engagés dans une entreprise technique à l’échelle de l’espèce : le problème est de savoir si le conflit du Maître et de l’Esclave trouvera sa solution dans le service de la machine, qu’une psychotechnique, qui déjà s’avère grosse d’applications toujours (387)plus précises, s’emploiera à fournir de conducteurs de bolides et de surveillants de centrales régulatrices.

La notion du rôle de la symétrie spatiale dans la structure narcissique de l’homme est essentielle à jeter les bases d’une analyse psychologique de l’espace, dont nous ne pouvons ici qu’indiquer la place. Disons que la psychologie animale nous a révélé que le rapport de l’individu à un certain champ spatial est dans certaines espèces socialement repéré, d’une façon qui l’élève à la catégorie de l’appartenance subjective. Nous dirons que c’est la possibilité subjective de la projection en miroir d’un tel champ dans le champ de l’autre qui donne à l’espace humain sa structure originellement « géométrique », structure que nous appellerions volontiers kaléidoscopique.

Tel est du moins l’espace où se développe l’imagerie du moi, et qui rejoint l’espace objectif de la réalité. Nous offre-t-il pourtant une assiette de tout repos ? Déjà dans l’« espace vital » où la compétition humaine se développe toujours plus serrée, un observateur stellaire de notre espèce conclurait à des besoins d’évasion aux effets singuliers. Mais l’étendue conceptuelle où nous avons pu croire avoir réduit le réel, ne semble-t-elle pas refuser plus loin son appui à la pensée physicienne ? Ainsi pour avoir porté notre prise aux confins de la matière, cet espace « réalisé » qui nous fait paraître illusoires les grands espaces imaginaires où se mouvaient les libres jeux des anciens sages, ne va-t-il pas s’évanouir à son tour dans un rugissement du fond universel ?

Nous savons, quoiqu’il en soit, par où procède notre adaptation à ces exigences, et que la guerre s’avère de plus en plus l’accoucheuse obligée et nécessaire de tous les progrès de notre organisation. Assurément l’adaptation des adversaires dans leur opposition sociale semble progresser vers un concours de formes, mais on peut se demander s’il est motivé par un accord à la nécessité, ou par cette identification dont Dante en son Enfer nous montre l’image dans un baiser mortel.

Au reste il ne semble pas que l’individu humain, comme matériel d’une telle lutte, soit absolument sans défaut. Et la détection des « mauvais objets internes », responsables des réactions, qui peuvent être fort coûteuses en appareils, de l’inhibition et de la fuite en avant, détection à laquelle nous avons appris récemment à procéder pour les éléments de choc, de la chasse, du parachute et du commando, prouve que la guerre, après nous avoir appris beaucoup sur la genèse des névroses, se montre peut-être trop (388)exigeante en fait de sujets toujours plus neutres dans une agressivité dont le pathétique est indésirable.

Néanmoins nous avons là encore quelques vérités psychologiques à apporter : à savoir combien le prétendu « instinct de conservation » du moi fléchit volontiers dans le vertige de la domination de l’espace, et surtout combien la crainte de la mort, du « Maître absolu », supposé dans la conscience par toute une tradition philosophique depuis Hegel, est psychologiquement subordonnée à la crainte narcissique de la lésion du corps propre.

Nous ne croyons pas vain d’avoir souligné le rapport que soutient avec la dimension de l’espace une tension subjective, qui dans le malaise de la civilisation vient recouper celle de l’angoisse, si humainement abordée par Freud et qui se développe dans la dimension temporelle. Celle-ci aussi nous l’éclairerions volontiers des significations contemporaines de deux philosophies qui répondraient à celles que nous venons d’évoquer : celle de Bergson pour son insuffisance naturaliste et celle de Kierkegaard pour sa signification dialectique.

À la croisée seulement de ces deux tensions, devrait être envisagée cette assomption par l’homme de son déchirement originel, par quoi l’on peut dire qu’à chaque instant il constitue son monde par son suicide, et dont Freud eut l’audace de formuler l’expérience psychologique si paradoxale qu’en soit l’expression en termes biologiques, soit comme « instinct de mort ».

Chez l’homme « affranchi » de la société moderne, voici que ce déchirement révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde. C’est la névrose d’auto-punition, avec les symptômes hystérico-hypochondriaques de ses inhibitions fonctionnelles, avec les formes psychasthéniques de sa déréalisation de l’autrui et du monde, avec ses séquences sociales d’échec et de crime. C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux.

 


[1]. Il est écrit « prendre », avec le « p » barré.

1953 LACAN SOME REFLECTIONS ON THE EGO

« Some reflections on the ego » fut lu par Lacan à la British Psycho-Analytical Society le 2 mai 1951, publié dans International Journal of psychoanalysis, 1953, volume 34, pp. 11-17. Ce texte sera suivi d’une traduction en français.

1951-05-02 :      Some reflections on the Ego (22 p.)

[1]

(11)The development of Freud’s views on the ego led him to two apparently contradictory formulations.

The ego takes sides against the object in the theory of narcissism : the concept of libidinal economy. The bestowal of the libidinal cathexis on one’s own body leads to the pain of hypochondriasis, while the loss of the object leads to a depressive tension which may even culminate in suicide.

On the other hand, the ego takes sides with the object in the topographic theory of the functioning of the perception-consciousness system and resists the id, i.e. the combination of drives governed solely by the pleasure-principle.

If there be a contradiction here, it disappears when we free ourselves from a naive conception of the reality-principle and take note of the fact – though Freud may have been clear on this point, his statements sometimes were not – that while reality precedes thought, it takes different forms according to the way the subject deals with it.

Analytic experience gives this truth a special force for us and shows it as being free from all trace of idealism, for we can specify concretely the oral, anal, and genital relationships which the subject establishes with the outer world at the libidinal level.

I refer here to a formulation in language by the subject, which has nothing to do with romantically intuitive or vitalistic moods of contact with reality, of his interactions with his environment as they are determined by each of the orifices of his body. The whole psycho-analytic theory of instinctual drives stands or falls by this.

What relation does the « libidinal subject » whose relationships to reality are in the form of an opposition between an Innenwelt and an Umwelt have to the ego ? To discover this, we must start from the fact – all too neglected – that verbal communication is the instrument of psycho-analysis. Freud did not forget this when he insisted that repressed material such as memories and ideas which, by definition, can return from repression, must, at the time when the events in question took place, have existed in a form in which there was at least the possibility of its being verbalized. By dint of recognizing a little more clearly the supra-individual function of language, we can distinguish in reality the new developments which are actualized by language. Language has, if you care to put it like that, a sort of retrospective effect in determining what is ultimately decided to be real. Once this is understood, some of the criticisms which have been brought against the legitimacy of Melanie Klein’s encroachments into the pre-verbal areas of the unconscious will be seen to fall to the ground.

Now the structure of language gives us a clue to the function of the ego. The ego can either be the subject of the verb or qualify it. There are two kinds of language : in one of them one says « I am beating the dog » and in another « There is a beating of the dog by me ». But, be it noted, the person who speaks, whether he appears in the sentence as the subject of the verb or as qualifying it, in either case asserts himself as an object involved in a relationship of some sort, whether one of feeling or of doing.

Does what is expressed in such statements of the ego give us a picture of the relationship of the subject to reality ?

Here, as in other examples, psycho-analytical experience substantiates in the most striking way the speculations of philosophers, in so far as they have defined the existential relationship expressed in language as being one of negation.

What we have been able to observe is the privileged way in which a person expresses himself as the ego ; it is precisely this – Verneinung, or denial.

We have learned to be quite sure that when someone says « It is not so » it is because it is so ; that when he says « I do not mean » he does (12)mean ; we know how to recognize the underlying hostility in most « altruistic » statements, the undercurrent of homosexual feeling in jealousy, the tension of desire hidden in the professed horror of incest ; we have noted that manifest indifference may mask intense latent interest. Although in treatment we do not meet head-on the furious hostility which such interpretations provoke, we are nevertheless convinced that our researches justify the epigram of the philosopher who said that speech was given to man to hide his thoughts ; our view is that the essential function of the ego is very nearly that systematic refusal to acknowledge reality (méconnaissance systématique de la réalité) which French analysts refer to in talking about the psychoses.

Undoubtedly every manifestation of the ego is compounded equally of good intentions and bad faith and the usual idealistic protest against the chaos of the world only betrays, inversely, the very way in which he who has a part to play in it manages to survive. This is just the illusion which Hegel denounced as the Law of the Heart, the truth of which no doubt clarifies the problem of the revolutionary of to-day who does not recognize his ideals in the results of his acts. This truth is also obvious to the man who, having reached his prime and seen so many professions of faith belied, begins to think that he has been present at a general rehearsal for the Last Judgement.

I have shown in my earlier works that paranoia can only be understood in some such terms ; I have demonstrated in a monograph that the persecutors were identical with the images of the ego-ideal in the case studied.

But, conversely, in studying « paranoiac knowledge », I was led to consider the mechanism of paranoiac alienation of the ego as one of the preconditions of human knowledge.

It is, in fact, the earliest jealousy that sets the stage on which the triangular relationship between the ego, the object and « someone else » comes into being. There is a contrast here between the object of the animal’s needs which is imprisoned in the field of force of its desire, and the object of man’s knowledge.

The object of man’s desire, and we are not the first to say this, is essentially an object desired by someone else. One object can become equivalent to another, owing to the effect produced by this intermediary, in making it possible for objects to be exchanged and compared. This process tends to diminish the special significance of any one particular object, but at the same time it brings into view the existence of objects without number.

It is by this process that we are led to see our objects as identifiable egos, having unity, permanence, and substantiality ; this implies an element of inertia, so that the recognition of objects and of the ego itself must be subjected to constant revision in an endless dialectical process.

Just such a process was involved in the Socratic Dialogue : whether it dealt with science, politics, or love, Socrates taught the masters of Athens to become what they must by developing their awareness of the world and themselves through « forms » which were constantly redefined. The only obstacle he encountered was the attraction of pleasure.

For us, whose concern is with present-day man, that is, man with a troubled conscience, it is in the ego that we meet this inertia : we know it as the resistance to the dialectic process of analysis. The patient is held spellbound by his ego, to the exact degree that it causes his distress, and reveals its nonsensical function. It is this very fact that has led us to evolve a technique which substitutes the strange detours of free association for the sequence of the Dialogue.

But what, then, is the function of this resistance which compels us to adopt so many technical precautions ?

What is the meaning of the aggressiveness which is always ready to be discharged the moment the stability of the paranoiac delusional system is threatened ?

Are we not really dealing here with one and the same question ?

In trying to reply by going into the theory a little more deeply, we were guided by the consideration that if we were to gain a clearer understanding of our therapeutic activity, we might also be able to carry it out more effectively – just as in placing our rôle as analyst in a definite context in the history of mankind, we might be able to delimit more precisely the scope of the laws we might discover.

The theory we have in mind is a genetic theory of the ego. Such a theory can be considered psycho-analytic in so far as it treats the relation of the subject to his own body in terms of his identification with an imago, which is the psychic relationship par excellence ; in fact, the concept we have formed of this relationship from our analytic work is the starting point for all genuine and scientific psychology.

(13)It is with the body-image that we propose to deal now. If the hysterical symptom is a symbolic way of expressing a conflict between different forces, what strikes us is the extraordinary effect that this « symbolic expression » has when it produces segmental anaesthesia or muscular paralysis unaccountable for by any known grouping of sensory nerves or muscles. To call these symptoms functional is but to confess our ignorance, for they follow the pattern of a certain imaginary Anatomy which has typical forms of its own. In other words, the astonishing somatic compliance which is the outward sign of this imaginary anatomy is only shown within certain definite limits. I would emphasize that the imaginary anatomy referred to here varies with the ideas (clear or confused) about bodily functions which are prevalent to a given culture. It all happens

as if the body-image had an autonomous existence of its own, and by autonomous I mean here independent of objective structure. All the phenomena we are discussing seem to exhibit the laws of gestalt ; the fact that the penis is dominant in the shaping of the body-image is evidence of this. Though this may shock the sworn champions of the autonomy of female sexuality, such dominance is a fact and one moreover which cannot be put down to cultural influences alone.

Furthermore, this image is selectively vulnerable along its lines of cleavage. The fantasies which reveal this cleavage to us seem to deserve to be grouped together under some such term as the « image of the body in bits and pieces » (imago du corps morcelé) which is in current use among French analysts. Such typical images appear in dreams, as well as in fantasies. They may show, for example, the body of the mother as having a mosaic structure like that of a stained-glass window. More often, the resemblance is to a jig-saw puzzle, with the separate parts of the body of a man or an animal in disorderly array. Even more significant for our purpose are the incongruous images in which disjointed limbs are rearranged as strange trophies ; trunks cut up in slices and stuffed with the most unlikely fillings, strange appendages in eccentric positions, reduplications of the penis, images of the cloaca represented as a surgical excision, often accompanied in male patients by fantasies of pregnancy. This kind of image seems to have a special affinity with congenital abnormalities of all sorts. An illustration of this was provided by the dream of one of my patients, whose ego development had been impaired by an obstetrical brachial plexus palsy of the left arm, in which the rectum appeared in the thorax, taking the place of the left sub-clavicular vessels. (His analysis had decided him to undertake the study of medicine).

What struck me in the first place was the phase of the analysis in which these images came to light : they were always bound up with the elucidation of the earliest problems of the patient’s ego and with the revelation of latent hypochondriacal preoccupations. These are often completely covered over by the neurotic formations which have compensated for them in the course of development. Their appearance heralds a particular and very archaic phase of the transference, and the value we attributed to them in identifying this phase has always been confirmed by the accompanying marked decrease in the patient’s deepest resistances.

We have laid some stress on this phenomenological detail, but we are not unaware of the importance of Schilder’s work on the function of the body-image, and the remarkable accounts he gives of the extent to which it determines the perception of space.

The meaning of the phenomenon called « phantom limb » is still far from being exhausted. The aspect which seems to me especially worthy of notice is that such experiences are essentially related to the continuation of a pain which can no longer be explained by local irritation ; it is as if one caught a glimpse here of the existential relation of a man with his body-image in this relationship with such a narcissistic object as the lack of a limb.

The effects of frontal leucotomy on the hitherto intractable pain of some forms of cancer, the strange fact of the persistence of the pain with the removal of the subjective element of distress in such conditions, leads us to suspect that the cerebral cortex functions like a mirror, and that it is the site where the images are integrated in the libidinal relationship which is hinted at in the theory of narcissism.

So far so good. We have, however, left untouched the question of the nature of the imago itself. The facts do, however, involve the positing of a certain formative power in the organism. We psycho-analysts are here reintroducing an idea discarded by experimental science, i.e. Aristotle’s idea of Morphe. In the sphere of relationships in so far as it concerns (14)the history of the individual we only apprehend the exteriorized images, and now it is the Platonic problem of recognizing their meaning that demands a solution.

In due course, biologists will have to follow us into this domain, and the concept of identification which we have worked out empirically is the only key to the meaning of the facts they have so far encountered.

It is amusing, in this connexion, to note their difficulty when asked to explain such data as those collected by Harrison in the Proceedings of the Royal Society, 1939. These data showed that the sexual maturation of the female pigeon depends entirely on its seeing a member of its own species, male or female, to such an extent that while the maturation of the bird can be indefinitely postponed by the lack of such perception, conversely the mere sight of its own reflection in a mirror is enough to cause it to mature almost as quickly as if it had seen a real pigeon.

We have likewise emphasized the significance of the facts described in 1941 by Chauvin in the Bulletin de la Société entomologique de France about the migratory locust, Schistocerca, commonly known as a grasshopper. Two types of development are open to the grasshopper, whose behaviour and subsequent history are entirely different. There are solitary and gregarious types, the latter tending to congregate in what is called the « cloud ». The question as to whether it will develop into one of these types or the other is left open until the second or third so-called larval periods (the intervals between sloughs). The one necessary and sufficient condition is that it perceives something whose shape and movements are sufficiently like one of its own species, since the mere sight of a member of the closely similar Locusta species (itself non-gregarious) is sufficient, whereas even association with a Gryllus (cricket) is of no avail. (This, of course, could not be established without a series of control experiments, both positive and negative, to exclude the influence of the insect’s auditory and olfactory apparatus, etc., including, of course, the mysterious organ discovered in the hind legs by Brunner von Wattenwyll).

The development of two types utterly different as regards size, colour and shape, in phenotype, that is to say, and differing even in such instinctual characteristics as voraciousness is thus completely determined by this phenomenon of Recognition. M. Chauvin, who is obliged to admit its authenticity, nevertheless does so with great reluctance and shows the sort of intellectual timidity which among experimentalists is regarded as a guarantee of objectivity.

This timidity is exemplified in medicine by the prevalence of the belief that a fact, a bare fact, is worth more than any theory, and is strengthened by the inferiority feelings doctors have when they compare their own methods with those of the more exact sciences.

In our view, however, it is novel theories which prepare the ground for new discoveries in science, since such theories not only enable one to understand the facts better, but even make it possible for them to be observed in the first place. The facts are then less likely to be made to fit, in a more or less arbitrary way, into accepted doctrine and there pigeon-holed.

Numerous facts of this kind have now come to the attention of biologists, but the intellectual revolution necessary for their full understanding is still to come. These biological data were still unknown when in 1936 at the Marienbad Congress I introduced the concept of the « Mirror Stage » as one of the stages in the development of the child.

I returned to the subject two years ago at the Zurich Congress. Only an abstract (in English translation) of my paper was published in the Proceedings of the Congress. The complete text appeared in the Revue française de Psychanalyse.

The theory I there advanced, which I submitted long ago to French psychologists for discussion, deals with a phenomenon to which I assign a twofold value. In the first place, it has historical value as it marks a decisive turning-point in the mental development of the child. In the second place, it typifies an essential libidinal relationship with the body-image. For these two reasons the phenomenon demonstrates clearly the passing of the individual to a stage where the earliest formation of the ego can be observed.

The observation consists simply in the jubilant interest shown by the infant over eight months at the sight of his own image in a mirror. This interest is shown in games in which the child seems to be in endless ecstasy when it sees that movements in the mirror correspond to its own movements. The game is rounded off by attempts to explore the things seen in the mirror and the nearby objects they reflect.

The purely imaginal play evidenced in such deliberate play with an illusion is fraught with significance for the philosopher, and all the (15)more so because the child’s attitude is just the reverse of that of animals. The chimpanzee, in particular, is certainly quite capable at the same age of detecting the illusion, for one finds him testing its reality by devious methods which shows an intelligence on the performance level at least equal to, if not better than, that of the child at the same age. But when he has been disappointed several times in trying to get hold of something that is not there, the animal loses all interest in it. It would, of course, be paradoxical to draw the conclusion that the animal is the better adjusted to reality of the two !

We note that the image in the mirror is reversed, and we may see in this at least a metaphorical representation of the structural reversal we have demonstrated in the ego as the individual’s psychical reality. But, metaphor apart, actual mirror reversals have often been pointed out in Phantom Doubles. (The importance of this phenomenon in suicide was shown by Otto Rank). Furthermore, we always find the same sort of reversal, if we are on the look-out for it, in those dream images which represent the patient’s ego in its characteristic rôle ; that is, as dominated by the narcissistic conflict. So much is this so that we may regard this mirror-reversal as a prerequisite for such an interpretation.

But other characteristics will give us a deeper understanding of the connexion between this image and the formation of the ego. To grasp them we must place the reversed image in the context of the evolution of the successive forms of the body image itself on the one hand, and on the other we must try to correlate with the development of the organism and the establishment of its relations with the Socius those images whose dialectical connexions are brought home to us in our experience in treatment.

The heart of the matter is this. The behaviour of the child before the mirror seems to us to be more immediately comprehensible than are his reactions in games in which he seems to wean himself from the object, whose meaning Freud, in a flash of intuitive genius, described for us in Beyond the Pleasure Principle. Now the child’s behaviour before the mirror is so striking that it is quite unforgettable, even by the least enlightened observer, and one is all the more impressed when one realizes that this behaviour occurs either in a babe in arms or in a child who is holding himself upright by one of those contrivances to help one to learn to walk without serious falls. His joy is due to his imaginary triumph in anticipating a degree of muscular co-ordination which he has not yet actually achieved.

We cannot fail to appreciate the affective value which the gestalt of the vision of the whole body-image may assume when we consider the fact that it appears against a background of organic disturbance and discord, in which all the indications are that we should seek the origins of the image of the « body in bits and pieces » (corps morcelé).

Here physiology gives us a clue. The human animal can be regarded as one which is prematurely born. The fact that the pyramidal tracts are not myelinated at birth is proof enough of this for the histologist, while a number of postural reactions and reflexes satisfy the neurologist. The embryologist too sees in the « foetalization », to use Bolk’s term, of the human nervous system, the mechanism responsible for Man’s superiority to other animals – viz. the cephalic flexures and the expansion of the fore-brain.

His lack of sensory and motor co-ordination does not prevent the new-born baby from being fascinated by the human face, almost as soon as he opens his eyes to the light of day, nor from showing in the clearest possible way that from all the people around him he singles out his mother.

It is the stability of the standing posture, the prestige of stature, the impressiveness of statues, which set the style for the identification in which the ego finds its starting-point and leave their imprint in it for ever.

Miss Anna Freud has enumerated, analysed and defined once and for all the mechanisms in which the functions of the ego take form in the psyche. It is noteworthy that it is these same mechanisms which determine the economy of obsessional symptoms. They have in common an element of isolation and an emphasis on achievement ; in consequence of this one often comes across dreams in which the dreamer’s ego is represented as a stadium or other enclosed space given over to competition for prestige.

Here we see the ego, in its essential resistance to the elusive process of Becoming, to the variations of Desire. This illusion of unity, in which a human being is always looking forward to self-mastery, entails a constant danger of sliding back again into the chaos from which he started ; it hangs over the abyss of a dizzy Assent in which one can perhaps see the very essence of Anxiety.

(16)Nor is this all. It is the gap separating man from nature that determines his lack of relationship to nature, and begets his narcissistic shield, with its nacreous covering on which is painted the world from which he is for ever cut off, but this same structure is also the sight where his own milieu is grafted on to him, i.e. the society of his fellow men.

In the excellent accounts of children provided by the Chicago observers we can assess the rôle of the body-image in the various ways children identify with the Socius. We find them assuming attitudes, such as that of master and slave, or actor and audience. A development of this normal phenomenon merits being described by some such term as that used by French psychiatrists in the discussion of paranoia, viz. « transivitism ». This transivitism binds together in an absolute equivalent attack and counter-attack ; the subject here is in that state of ambiguity which precedes truth, in so far as his ego is actually alienated from itself in the other person.

It should be added that for such formative games to have their full effect, the interval between the ages of the children concerned should be below a certain threshold, and psychoanalysis alone can determine the optimum such age interval. The interval which seems to make identification easiest may, of course, in critical phases of instinctual integration, produce the worst possible results.

It has perhaps not been sufficiently emphasized that the genesis of homosexuality in a body can sometimes be referred to the imago of an older sister ; it is as if the boy were drawn into the wake of his sister’s superior development ; the effect will be proportionate to the length of time during which this interval strikes just the right balance.

Normally, these situations are resolved through a sort of paranoiac conflict, in the course of which, as I have already shown, the ego is built up by opposition.

The libido, however, entering into narcissistic identification, here reveals its meaning. Its characteristic dimension is aggressiveness.

We must certainly not allow ourselves to be misled by verbal similarities into thinking, as so often happens, that the word « aggressiveness » conveys no more than capacity for aggression.

When we go back to the concrete functions denoted by these words, we see that « aggressiveness » and « aggression » are much more complementary than mutually inclusive terms, and, like « adaptability » and « adaptation », they may represent two contraries.

The aggressiveness involved in the ego’s fundamental relationship to other people is certainly not based on the simple relationship implied to the formula « big fish eat little fish », but upon the intra-psychic tension we sense in the warning of the ascetic that « a blow at your enemy is a blow at yourself ».

This is true in all the forms of that process of negation whose hidden mechanism Freud analysed with such brilliance. In « he loves me. I hate him. He is not the one I love », the homosexual nature of the underlying « I love him » is revealed. The libidinal tension that shackles the subject to the constant pursuit of an illusory unity which is always luring him away from himself, is surely related to that agony of dereliction which is Man’s particular and tragic destiny. Here we see how Freud was led to his deviant concept of a death instinct.

The signs of the lasting damage this negative libido causes can be read in the face of a small child torn by the pangs of jealousy, where St. Augustine recognized original evil. « Myself have seen and known even a baby envious ; it could not speak, yet it turned pale and looked bitterly on its foster-brother » (… nondum loquebatur, et intuebatur pallidus amaro aspectu conlactaneum suum).

Moreover, the whole development of consciousness leads only to the rediscovery of the antinomy by Hegel as the starting-point of the ego. As Hegel’s well-known doctrine puts it, the conflict arising from the co-existence of two consciousnesses can only be resolved by the destruction of one of them.

But, after all, it is by our experience of the suffering we relieve in analysis that we are led into the domain of metaphysics.

These reflections on the functions of the ego ought, above all else, to encourage us to reexamine certain notions that are sometimes accepted uncritically, such as the notion that it is psychologically advantageous to have a strong ego.

lit actual fact, the classical neuroses always seem to be by-products of a strong ego, and the great ordeals of the war showed us that, of all men, the real neurotics have the best defences. Neuroses involving failure, character difficulties, and self-punishment are obviously increasing in extent, and they take their place among the tremendous inroads the ego makes on the personality as a whole.

(17)Indeed, a natural process of self-adjustment will not alone decide the eventual outcome of this drama. The concept of self-sacrifice, which the French school has described as oblativité, as the normal outlet for the psyche liberated by analysis seems to us to be a childish oversimplification.

For every day in our practice we are confronted with the disastrous results of marriages based on such a self-sacrifice, of commitments undertaken in the spirit of narcissistic illusion which corrupts every attempt to assume responsibility for other people.

Here we must touch on the problem of our own historical evolution, which may be responsible both for the psychological impasse of the ego of contemporary man, and for the progressive deterioration in the relationships between men and women in our society.

We do not want to complicate the issues by straying too far from our main topic, and so shall confine ourselves to mentioning what comparative anthropology has taught us about the functions in other cultures of the so-called « bodily techniques » of which the sociologist Mauss has advocated a closer study. These bodily techniques are to be found everywhere ; we can see them maintaining the trance-states of the individual, as well as the ceremonies of the group, they are at work in ritual mummeries and ordeals of initiation. Such rites seem a mystery to us now ; we are astonished that manifestations which among us would be regarded as pathological, should in other cultures, have a social function in the promotion of mental stability. We deduce from this that these techniques help the individual to come through critical phases of development that prove a stumbling-block to our patients.

It may well be that the Oedipus complex, the corner-stone of analysis, which plays so essential a part in normal psycho-sexual development, represents in our culture the vestigial relics of the relationships by means of which earlier communities were able for centuries to ensure the psychological mutual interdependence essential to the happiness of their members.

The formative influence which we have learned to detect in the first attempts to subject the orifices of the body to any form of control allows us to apply this criterion to the study of primitive societies ; but the fact that in these societies we find almost none of the disorders that drew our attention to the importance of early training, should make us chary of accepting without question such concepts as that of the « basic personality structure » of Kardiner.

Both the illnesses we try to relieve and the functions that we are increasingly called upon, as therapists, to assume in society, seem to us to imply the emergence of a new type of man : Homo psychologicus, the product of our industrial age. The relations between this Homo psychologicus and the machines he uses are very striking, and this is especially so in the case of the motor-car. We get the impression that his relationship to this machine is so very intimate that it is almost as if the two were actually conjoined – its mechanical defects and breakdowns often parallel his neurotic symptoms. Its emotional significance for him comes from the fact that it exteriorizes the protective shell of his ego, as well as the failure of his virility.

This relationship between man and machine will come to he regulated by both psychological and psychotechnical means ; the necessity for this will become increasingly urgent in the organization of society.

If, in contrast to these psychotechnical procedures, the psycho-analytical dialogue enables us to re-establish a more human relationship, is not the form of this dialogue determined by an impasse, that is to say by the resistance of the ego ?

Indeed, is not this dialogue one in which the one who knows admits by his technique that he can free his patient from the shackles of his ignorance only by leaving all the talking to him ?

(Received 2 May, 1951)

 

Nous vous proposons la traduction parue dans Le coq-héron sous le titre : « Quelques réflexions sur l’ego », 1980, n° 78, pp. 3-13.

 

(3)Le développement des vues de Freud sur l’Ego l’a conduit à deux formulations en apparence contradictoires.

L’Ego prend place contre l’objet dans la théorie du narcissisme : le concept d’économie libidinale. L’investissement libidinal du corps propre conduit à la douleur hypochondriaque, tandis que la perte de l’objet conduit à une tension dépressive qui peut même aboutir au suicide.

D’un autre côté, l’Ego prend place avec l’objet dans la théorie topographique du fonctionnement du système perception-conscience et résiste au ça, c’est à dire la combinaison des pulsions uniquement gouvernée par le principe de plaisir.

Cette contradiction disparaît lorsque nous nous libérons d’une conception naïve du principe de réalité, et prenons en considération le fait – bien que Freud ait été clair sur ce point et pourtant son exposé ne l’était quelquefois pas – que tandis que la réalité précède la pensée, elle prend des formes différentes selon la manière dont le sujet s’en accommode.

L’expérience analytique donne à cette vérité une force spéciale pour nous, et la montre comme étant libre de toute trace d’idéalisme, car nous pouvons déterminer concrètement les relations orales, anales et génitales, que le sujet établit avec le monde extérieur au niveau libidinal.

Je me réfère ici à une formulation de langage par le sujet, qui n’a rien à voir avec des modalités intuitives, romantiques ou vitalistes, de contact avec la réalité, de ses interactions avec son environnement comme elles sont déterminées par chacun des orifices de son corps. Toute la théorie psychanalytique des conduites instinctuelles tient ou non à cela.

Quelle relation a le « sujet libidinal », dont les relations à la réalité prennent la forme d’une opposition entre l’Innenwelt et l’Umwelt, à l’Ego ? Pour le découvrir, nous devons partir du fait – trop négligé – que la communication verbale est l’instrument de la psychanalyse. Freud n’a pas oublié cela quand il insistait sur le matériel refoulé tel que souvenirs et idées qui, par définition, peuvent émerger du refoulé, et qui ont dû, au moment où les évènements (4)en question eurent lieu, avoir existé dans une forme sous laquelle ils ont eu pour le moins la possibilité d’être verbalisés. À force de reconnaître un peu plus clairement la fonction supra-individuelle du langage, nous pouvons distinguer en réalité les nouveaux développements qui sont actualisés par le langage. Le langage, si vous prenez soin de le considérer ainsi, a une sorte d’effet rétrospectif qui lui fait déterminer ce qu’en dernier recours il désigne comme réel. Une fois cela compris, une partie des critiques qui ont été apportées contre la légitimité des empiètements de M. Klein dans les aires préverbales de l’inconscient, tomberont.

La structure du langage nous donne à présent un indice quant à la fonction de l’Ego. L’Ego peut soit être le sujet du verbe ou bien le qualifier. Il y a deux sortes de langage : l’un où l’on dit « Je bats le chien » « le chien est battu par moi », et l’autre : il y a un battement du chien par moi ». Mais il faut souligner que celui qui parle, qu’il apparaisse dans la phrase en tant que sujet du verbe, ou comme le qualifiant, dans les deux cas s’affirme comme un objet inclus dans une relation, de quelque sorte qu’elle soit, ressentir ou agir.

Est-ce que ce qui est exprimé dans de tels énoncés de l’Ego nous donne une image du mode de relation du sujet à la réalité ?

Là, comme dans d’autres exemples, l’expérience psychanalytique confirme de façon remarquable, les spéculations des philosophes, jusqu’au point où ils ont défini la relation existentielle exprimée dans le langage comme étant celle de la négation.

Ce que nous avons été capables d’observer dans cette voie privilégiée par laquelle une personne s’exprime en tant qu’Ego : c’est précisément cela – Verneinung – le déni[2].

Nous avons appris à être sûr que lorsque quelqu’un dit « ce n’est pas ainsi » c’est parce que c’est ainsi ; et quand il dit « ce n’est pas cela que je veux dire », il dit vraiment. Nous savons reconnaître l’hostilité sous-jacente dans les énoncés les plus altruistes ; le courant homosexuel latent ressenti dans la jalousie, la tension du désir caché dans l’horreur professée de l’inceste ; nous avons noté qu’une indifférence manifeste peut masquer un intense intérêt secret. Quoique dans le traitement, nous ne rencontrions pas d’emblée l’hostilité furieuse que de telles interprétations provoquent, nous sommes néanmoins convaincus que nos recherches justifient l’épigramme du philosophe disant que le langage fut donné à l’homme pour cacher ses pensées. Notre vue est que la fonction essentielle de l’Ego est très proche d’une méconnaissance systématique de la réalité à laquelle les analystes français se réfèrent en parlant de psychose.

Sans aucun doute, chaque manifestation de l’Ego est également composée de bonnes intentions et de mauvaise foi, et la protestation idéaliste habituelle contre le chaos du monde trahit seulement, à l’inverse, la manière même par laquelle celui qui a une part à y jouer réussit à survivre. Cela est très exactement l’illusion qu’Hegel a dénoncé comme Loi du Cœur, dont la vérité clarifie sans doute le problème du révolutionnaire d’aujourd’hui qui ne reconnaît pas ses idéaux dans les résultats de ses actes. Cette vérité est aussi évidente à l’homme qui, ayant atteint sa perfection, et ayant vu tant de professions de foi démenties, commence à penser qu’il a assisté à une répétition générale du Jugement Dernier.

(5)J’ai montré dans mes premiers travaux, que la paranoïa ne peut être comprise qu’en de tels termes ; j’ai démontré dans une monographie que les persécuteurs étaient identiques aux images du moi idéal dans le cas étudié.

Mais, réciproquement, en étudiant « la connaissance paranoïaque », j’ai été conduit à considérer le mécanisme de l’aliénation paranoïaque de l’Ego comme l’une des conditions préalables à la connaissance humaine.

C’est en fait, la jalousie primitive qui instaure le stade sur lequel la relation triangulaire entre l’Ego, l’objet et « quelqu’un d’autre » commence à être. Il y a là contraste entre l’objet des besoins animaux qui est emprisonné dans le champ de force de son désir, et l’objet de la connaissance humaine.

L’objet du désir de l’homme est essentiellement un objet désiré par quelqu’un d’autre ; nous ne sommes pas les premiers à le dire, un objet peut devenir équivalent à un autre, par suite de l’effet produit par cet intermédiaire, rendant possible pour les objets d’être échangés et comparés. Ce processus tend à diminuer la signification spéciale d’un quelconque objet particulier, mais en même temps permet d’entrevoir l’existence d’objets sans nombre.

C’est par ce procédé que nous sommes conduits à voir nos objets comme des Egos identifiables, ayant unité permanente et substantialité. Cela implique un élément d’inertie, de telle façon que la reconnaissance d’objets et de l’Ego lui-même doit être sujet à une constante révision dans un processus dialectique sans fin. Un tel processus était justement inclus dans le Dialogue Socratique : qu’il s’agisse de sciences, de politique ou d’amour, Socrate enseignait aux maîtres d’Athènes à devenir ce qu’ils devaient être en développant leurs perceptions du monde, et eux-mêmes, au travers de « formes » qui étaient constamment redéfinies. Le seul obstacle qu’il rencontra fût l’attraction du plaisir.

Pour nous, dont l’intérêt va à l’homme d’aujourd’hui, qui est un homme à la conscience troublée, c’est dans l’Ego que nous rencontrons cette inertie : nous le connaissons comme la résistance au processus dialectique de l’analyse. Le patient est prisonnier de son Ego ; au degré exact qui cause sa détresse, et révèle sa fonction absurde. C’est très exactement ce fait qui nous a conduit à élaborer une technique qui substitue les étranges détours de l’association libre à la séquence du dialogue.

Mais quelle est alors la fonction de cette résistance qui nous oblige à adopter tant de précautions techniques ?

Quelle est la signification de cette agressivité qui est toujours prête à être déchargée au moment où la stabilité du système de désillusion paranoïaque est menacée ?

N’avons-nous pas en fait, ici affaire à une seule et même question ?

Essayant de répondre, en avançant un peu plus profondément dans la théorie, nous étions guidés par l’idée que si nous allions gagner une compréhension plus claire de notre activité thérapeutique, nous pourrions aussi être en mesure de l’appliquer de manière plus efficace ; plaçant ainsi notre rôle d’analyste dans le contexte défini de l’histoire de l’espèce humaine, nous pourrions délimiter plus précisément l’étendue des lois que nous serions à même de découvrir.

(6)La théorie que nous avons à l’esprit est une théorie génétique de l’Ego. Une telle théorie peut être considérée comme psychanalytique dans la mesure où elle traite de la relation du sujet à son propre corps dans des termes d’identification à une imago, qui est la relation psychique par excellence[3] ; en fait, le concept que nous avons élaboré de cette relation à partir de notre travail analytique est le point de départ de toute psychologie véritable et scientifique.

C’est de l’image du corps que nous nous proposons de traiter maintenant. Si le symptôme hystérique est une façon symbolique d’exprimer un conflit entre différentes forces, ce qui nous frappe est l’effet extraordinaire qu’a cette « expression symbolique » quand elle produit une anesthésie segmentaire ou une paralysie musculaire qu’on ne peut attribuer à aucun groupement connu de muscles ou de nerfs sensoriels.

Qualifier ces symptômes de fonctionnels n’est rien d’autre que d’armer notre ignorance, car ils suivent le modèle d’une certaine anatomie imaginaire qui a ses formes typiques. En d’autres termes, l’étonnante complaisance somatique qui est le signe extérieur de cette anatomie imaginaire est seulement montré à l’intérieur de certaines limites définies. Je mettrai en relief que cette anatomie imaginaire mentionnée là varie avec les idées (claires ou confuses) sur les fonctions corporelles qui sont prévalentes dans une culture donnée. Tout se passe comme si l’image du corps, avait une existence propre autonome, et par autonome je veux dire indépendante d’une structure objective.

Tous les phénomènes dont nous discutons semblent montrer les lois de la « gestalt » ; le fait que le pénis soit dominant dans la formation de l’image du corps est une évidence de cela. Bien que cela puisse choquer les champions jurés de l’autonomie de la sexualité féminine, une telle dominance est un fait, et qui plus est, qui ne peut être imputé aux seules influences culturelles.

En outre, cette image est sélectivement vulnérable selon ses lignes de clivage. Les fantasmes qui nous révèlent ce clivage semblent mériter d’être regroupés ensemble sous un vocable tel que l’imago du corps morcelé qui est d’un usage courant parmi les analystes français. De telles images typiques apparaissent dans les rêves, aussi bien que dans les fantasmes. Elles peuvent montrer par exemple, le corps de la mère ayant une structure en mosaïque comme dans un vitrail. Plus souvent, la ressemblance est celle d’un puzzle, avec les parties séparées du corps d’un homme ou d’un animal dans un arrangement désordonné.

Encore plus significatives pour notre propos, sont les images incongrues dans lesquelles les membres disjoints sont réarrangés en d’étranges trophées : troncs coupés en tranches et remplis des plus étranges façons, accessoires bizarres en positions excentriques, reduplications du pénis, images du cloaque représenté comme une intervention chirurgicale, souvent accompagnés chez les malades hommes de fantasme de grossesse. Ces sortes d’images semblent avoir une affinité spéciale avec des anomalies congénitales de toutes sortes. Une illustration de cela fut fournie par le rêve d’un de mes patients, dont le développement de l’Ego avait été altéré par une paralysie obstétricale du plexus brachial gauche dans laquelle le rectum apparaissait dans le thorax, prenant la place des vaisseaux sous-claviers gauches (son analyse le décida à entreprendre l’étude de la médecine).

(7)Ce qui me frappa en premier fut la phase de l’analyse dans laquelle ces images vinrent en lumière ; elles étaient toujours liées à l’élucidation des problèmes les plus précoces de l’Ego du patient, et à la révélation de préoccupations hypochondriaques latentes. Elles sont souvent complètement recouvertes par les formations de la névrose qui les ont remplacées au cours du développement. Leur apparition annonce une phase particulière et très archaïque du transfert, et la valeur que nous leur attribuons pour identifier cette phase a toujours été confirmée par la diminution marquée des plus profondes résistances du patient qui l’accompagne.

Nous avons insisté sur ce détail phénoménologique, mais nous savons l’importance du travail de Schilder sur la fonction de l’image du corps, et les remarquables explications qu’il donne à son extension qui détermine la perception de l’espace.

La signification du phénomène, appelé « membre fantôme » est encore loin d’être épuisée. L’aspect qui me semble spécialement intéressant à noter, est que de telles expériences se rapportent à la permanence d’une douleur qui ne peut plus être expliquée par une irritation locale ; c’est comme si on avait un regard sur la relation existentielle de l’homme avec son image du corps, dans cette relation avec un objet narcissique tel que l’absence d’un membre.

Les effets de la lobotomie frontale sur les douleurs jusque là incurables de certaines formes de cancer, le fait étrange de la persistance de la douleur avec l’ablation de l’élément subjectif de gêne dans de telles conditions, nous conduisent à suspecter que le cortex cérébral fonctionne comme un miroir, et qu’il est le lieu où les images sont intégrées dans le relation libidinale que nous laisse entendre la théorie du narcissisme.

Jusque là tout est clair. Nous avons cependant laissé de côté la question de la nature de l’Imago elle-même. Or les faits entraînent la question d’un certain pouvoir de formation dans l’organisme. Nous, psychanalystes, réintroduisons là une idée délaissée par la science expérimentale, à savoir l’idée d’Aristote du « Morphe ». Dans la sphère relationnelle, pour autant qu’elle concerne l’histoire de l’individu, nous saisissons seulement les images extériorisées, et maintenant, c’est le problème platonicien de reconnaître leur signification qui demande une solution.

Tout bien considéré, les biologistes devront nous suivre dans ce domaine, et le concept de l’identification que nous avons élaboré empiriquement est la seule clé pour la signification des faits qu’ils ont déjà rencontrés.

Il est amusant à ce propos de noter leur difficulté quand on leur demande d’expliquer des données telles que celles recueillies par Harrison dans les « Proceedings of the Royal Society – 1939 ». Ces données montrent que la maturation sexuelle de la femelle pigeon dépend entièrement du fait de voir un membre de sa propre espèce, mâle ou femelle. Tandis que la maturation de l’oiseau peut être indéfiniment reculée par le manque d’une telle perception – réciproquement, la simple vue de sa propre réflexion dans un miroir est suffisante pour déclencher sa maturation, presque aussi vite que si elle avait vu un vrai pigeon.

Nous avons également souligné la signification des faits décrits en 1941 par Chauvin dans le bulletin de la « Société Entomologique de France », au sujet du criquet pèlerin, « Schistocerca »,communément connu sous le nom de sauterelle. Deux types de développement s’offrent à la sauterelle, dont le comportement et l’histoire qui en découlent sont complètement différents. Il y a des types solitaires et grégaires, ces derniers ayant tendance à se rassembler dans ce qui (8)est appelé le « nuage ». Il s’agit de savoir si la sauterelle se développera dans l’un ou l’autre de ces types ; question qui reste ouverte jusqu’à la seconde ou troisième période larvaire (les intervalles entre les mues). La condition nécessaire et suffisante est qu’elle perçoive quelque chose dont la forme et les mouvements ressemblent suffisamment à l’un des membres de sa propre espèce, puisque la simple vue d’un membre d’une espèce étroitement semblable, « Locusta » (elle-même non grégaire) est suffisante, tandis que même la fréquentation d’un « Gryllus » (criquet) est sans effet. (Cela, bien sûr, ne pourrait être établi sans séries d’expériences de contrôle, positives et négatives, pour exclure l’influence de l’appareil auditif et olfactif de l’insecte, etc., comprenant, bien sûr le mystérieux organe découvert dans les pattes postérieures par Brunner von Wattenwyll).

Le développement des deux types complètement différents en ce qui concerne la taille, la couleur, la forme, le phénotype, et même, par conséquent, en leurs caractéristiques instinctuelles telle la voracité, est ainsi complètement déterminé par ce phénomène de la reconnaissance. M. Chauvin, qui est bien obligé d’admettre son authenticité, le fait néanmoins à grand regret, démontrant en cela une sorte de timidité intellectuelle qui, chez les chercheurs, est considérée comme une garantie d’objectivité.

La timidité sert d’exemple en médecine, par la prédominance de la croyance qu’un fait – un fait brut – est valable plus que n’importe quelle théorie. Cette croyance est renforcée par le sentiment d’infériorité qu’ont les médecins quand ils comparent leurs propres méthodes avec celles de sciences plus exactes.

De notre point de vue, cependant, ce sont les théories nouvelles qui préparent le terrain à de nouvelles découvertes en science, puisque de telles théories non seulement permettent de mieux comprendre les faits, mais de les doser en premier lieu. Les faits sont alors moins susceptibles d’être conformes d’une façon plus ou moins arbitraire, à une doctrine acceptée, puis classée.

De nombreux faits de cette sorte sont maintenant remarqués des biologistes, mais la révolution intellectuelle nécessaire à leur totale compréhension reste à faire. Ces données biologiques étaient encore inconnues lorsque, en 1936 au Congrès de Marienbad, j’ai introduit le concept du « stade du miroir » comme l’un des stades de développement de l’enfant.

Je suis revenu sur ce sujet il y a deux ans, au Congrès de Zurich. Un simple résumé de mon article (traduit en anglais) fut publié dans les Actes du Congrès. Le texte complet est paru dans la Revue Française de Psychanalyse.

La théorie que j’avançais là, et qu’il y a longtemps, j’avais soumis à discussion aux psychologues français, traite d’un phénomène auquel j’assigne une double valeur. En premier lieu, il a une valeur historique, car il marque un tournant décisif dans le développement mental de l’enfant. D’un autre côté, il représente une relation libidinale essentielle à l’image du corps. Pour ces deux raisons le phénomène démontre clairement le passage de l’individu par un stade où la plus précoce formation de l’Ego peut être observée.

(9)L’observation consiste simplement en l’intérêt jubilant montré par l’enfant de plus de huit mois à la vue de sa propre image dans un miroir. Cet intérêt est montré dans des jeux au cours desquels l’enfant semble être plongé dans une extase infinie quand il voit que les mouvements dans le miroir correspondent à ses propres mouvements. Le jeu est achevé par des tentatives d’explorer les choses vues dans le miroir et les objets proches qu’il réfléchit.

Le jeu purement imaginaire mis en évidence dans un tel jeu délibéré avec une illusion est pourvu de signification pour le philosophe, essentiellement, parce que l’attitude de l’enfant est juste l’inverse de celle des animaux. Le chimpanzé, en particulier, est certainement presque capable au même âge de déceler l’illusion, car on le trouve testant sa réalité par des méthodes détournées qui montrent une intelligence au niveau performance au moins égale, si ce n’est meilleure, que celle de l’enfant au même âge. Mais lorsqu’il a été déçu plusieurs fois en essayant de saisir quelque chose qui n’est pas là, l’animal ne s’y intéresse plus. Il serait, bien sûr, paradoxal d’en tirer la conclusion que l’animal est celui des deux qui est le mieux adapté à la réalité !

Nous remarquons que l’image dans le miroir est renversée et nous pouvons voir en cela, au moins, une représentation métaphorique du renversement structural que nous avons démontré dans l’Ego comme réalité psychique de l’individu. Mais, métaphore mise à part, les véritables renversements du miroir, ont souvent été mis en évidence dans les Doubles-fantômes ; (l’importance de ce phénomène dans le suicide a été montré par Otto Rank). De plus nous trouvons toujours la même sorte de renversement, si nous y faisons attention, dans ces images oniriques qui représentent l’Ego du patient dans son rôle caractéristique – c’est à dire dominé par le conflit narcissique. À tel point que nous pouvons considérer le renversement du miroir comme une nécessité préalable pour une telle interprétation.

Mais d’autres caractéristiques nous feront mieux comprendre la relation entre cette image et la formation de l’Ego. Pour les saisir, nous devons d’un côté placer l’image renversée dans le contexte de l’évolution des formes successives de l’image même du corps, et de l’autre nous devons essayer d’établir des corrélations avec le développement de l’organisme et l’établissement de ses relations avec le Socius dont les images et les connections dialectiques nous sont rapportées dans notre expérience du traitement.

Mais voici le fond du problème : le comportement de l’enfant devant le miroir nous semble plus immédiatement compréhensible que ne sont ses réactions dans des jeux dans lesquels il semble se sevrer lui-même de l’objet, dont Freud, dans un éclair de génie intuitif, nous a décrit la signification dans l’« Au-delà du principe de plaisir ».

Mais le comportement de l’enfant devant le miroir est si frappant qu’il est tout à fait inoubliable, même par l’observateur le moins éclairé, et on est encore plus impressionné de réaliser que ce comportement survient soit chez un petit enfant dans les bras, soit chez un enfant qui se tient debout à l’aide de l’un de ces appareils qui aide à apprendre à marcher en évitant les chutes sérieuses. Sa joie est due à son triomphe imaginaire, d’anticiper un degré de sa coordination musculaire qu’il n’a pas encore véritablement atteint.

Nous ne pouvons manquer d’apprécier la valeur affective que la gestalt, la vision de toute l’image du corps, peut revêtir quand nous considérons le fait (10)qui se détache sur un fond de trouble et de perturbation organique, dans lequel toutes les indications que nous pouvons rechercher sont celles des origines de l’image du corps morcelé.

Là, la physiologie nous donne une indication. L’animal humain peut être considéré comme né prématurément. Le fait que les faisceaux pyramidaux ne soient pas myélinisés à la naissance est une preuve suffisante de cela pour l’histologiste, tandis qu’un nombre de réactions posturales et de réflexes satisfont le neurologue. L’embryologiste aussi voit dans la « foetalisation », pour employer le terme de Bolk, du système nerveux humain, le mécanisme responsable de la supériorité de l’homme sur les autres animaux – c’est à dire les courbures céphaliques et le développement du cerveau antérieur. Ce défaut de coordination sensori-motrice n’empêche pas le nourrisson d’être fasciné par le visage humain, presque aussitôt qu’il ouvre les yeux à la lumière du jour, ni de montrer de la manière la plus claire que, de tout le monde qui l’entoure, il distingue sa mère.

C’est la stabilité de la station verticale, le prestige de la taille, la solennité des statues qui fournissent le modèle à l’identification dans laquelle l’Ego trouve son point de départ et laissent leur empreinte pour toujours.

Mlle Anna Freud a énuméré, analysé et défini, une fois pour toutes les mécanismes par lesquels les fonctions de l’Ego prennent forme dans la psyché. Il est remarquable que ce sont ces mécanismes qui déterminent l’économie des symptômes obsessionnels. Ils ont en commun un élément d’isolation et une force d’accomplissement ; en conséquence de cela, on rencontre souvent des rêves dans lesquels l’Ego du rêveur est représenté comme un stade ou un autre espace clos abandonné à la compétition pour le prestige.

Là nous voyons l’Ego, dans sa résistance essentielle du développement insaisissable du Devenir, aux variations du Désir. Cette illusion d’unité, dans laquelle un être humain se réjouit toujours de sa propre maîtrise, comporte un danger constant de reglisser en arrière dans le chaos duquel il est parti, il surplombe l’abîme d’un assentiment vertigineux dans lequel on peut peut-être voir l’essence même de l’Anxiété.

Ce n’est pas tout. C’est la brèche séparant l’homme de la nature qui détermine son manque de relation à la nature, et suscite son bouclier narcissique, avec son revêtement nacré, sur lequel est peint le monde dont il est séparé pour toujours ; mais cette même structure est aussi le spectacle où son propre milieu s’implante en lui, c’est à dire la société de son petit autre.

Dans les excellents exposés d’enfants fournis par les observateurs de Chicago nous pouvons évaluer le rôle de l’image du corps dans les différentes façons qu’ont les enfants de s’identifier au Socius. Nous les voyons prendre des attitudes, telles celles maître – esclave ou acteur – audience. Un développement de ce phénomène normal mérite d’être décrit par des termes tels que ceux utilisés par les psychiatres français dans la discussion de la paranoïa, c’est à dire le « transitivisme ». Ce transitivisme noue ensemble, en un équivalent absolu, l’attaque et la contre-attaque ; le sujet est là dans ce stade d’ambiguïté qui précède la vérité, dans la mesure où son Ego est complètement aliéné de lui dans l’autre personne.

(11)On devrait ajouter que pour que de tels jeux formateurs puissent avoir leur plein effet, l’intervalle entre les âges des enfants concernés devrait être inférieur à un certain seuil, et seule la psychanalyse peut déterminer l’optimum d’un tel intervalle d’âge. L’intervalle qui semble rendre l’identification plus facile peut, bien sûr, dans les phases critiques d’intégration instinctuelle, produire les plus mauvais résultats.

Il n’a peut-être pas été suffisamment souligné que la genèse de l’homosexualité dans un corps peut parfois être rapportée à l’imago d’une sœur plus âgée. C’est comme si le garçon était entraîné dans les traces du développement supérieur de sa sœur : l’effet sera proportionné à la longueur du temps pendant lequel cet intervalle atteint juste le bon équilibre.

Normalement, ces situations se résolvent par une sorte de conflit paranoïaque, au cours duquel comme je l’ai déjà montré, l’Ego se construit par opposition. La libido, cependant, entrant dans l’identification narcissique, révèle là sa signification. Sa dimension caractéristique est l’agressivité.

Nous ne devons certainement pas nous autoriser à être égaré par les similitudes verbales, et penser, comme cela arrive souvent, que le mot « agressivité » ne comporte pas plus que la capacité à l’agression.

Quand nous revenons aux fonctions concrètes désignées par ces mots, nous voyons que « agressivité » et « agression » sont des termes beaucoup plus complémentaires que globalement réciproques, et – de même qu’« adaptabilité » et « adaptation » – ils peuvent représenter deux contraires.

L’agressivité comprise dans la relation fondamentale de l’Ego aux autres n’est certainement pas basée sur la simple relation impliquée dans la formule : « le gros poisson mange le petit », mais sur une tension intrapsychique que nous présentons dans la pensée de l’ascète : « un coup à votre ennemi est un coup à vous-même ».

Il est vrai que dans toutes les formes de ce processus de négation dont Freud a analysé le mécanisme caché avec tant de brillant dans « Il m’aime, je le hais. Il n’est pas celui que j’aime », la nature homosexuelle du « je l’aime » sous-jacent est révélée. La tension libidinale qui entrave le sujet dans la poursuite constante de son unité illusoire qui le détourne toujours de lui-même, a sûrement un rapport avec cette angoisse d’abandon qui est la destinée tragique et particulière de l’Homme. Nous voyons là comment Freud a été conduit à son concept déroutant d’instinct de mort.

Les signes de ces dégâts durables que cause cette libido négative peuvent être lus sur le visage d’un petit enfant déchiré par les affres de la jalousie, où Saint Augustin reconnaissait un mal originaire « j’ai vu et même connu un bébé envieux ; il ne pouvait parler, et cependant pâlissait et regardait amèrement son frère de lait (… nomdum loquebatur, et intuebatur pallidus amaro aspectu conlactaneum suum) ».

De plus, tout le développement de la conscience ne conduit qu’à la redécouverte de l’antinomie de Hegel comme point de départ de l’Ego. Comme la fameuse doctrine hégélienne le dit, le conflit s’élevant de la co-existence de deux consciences peut seulement être résolu par la destruction de l’une d’entre elles.

(12)Mais après tout, c’est par notre expérience de la souffrance que nous soulageons dans l’analyse, que nous sommes conduits au domaine de la métaphysique.

Ces réflexions sur les fonctions de l’Ego, doivent, plus que tout autre, nous encourager à réexaminer certaines notions qui sont parfois acceptées sans critiques, telle la notion qu’il est avantageux psychologiquement d’avoir un Ego fort.

En réalité, les névroses classiques semblent toujours un effet secondaire d’un Ego fort, et les grandes épreuves de la guerre nous ont montré que, de tous les hommes, ce sont les vrais névrosés qui ont les meilleures défenses.

Les névroses comportant échec, difficultés caractérielles, autopunition, sont de toute évidence en extension, et elles prennent leur place parmi les terribles incursions que l’Ego fait dans la personnalité considérée comme un tout.

Un processus naturel d’auto-adaptation ne décidera pas seul de l’issue éventuelle de ce drame. Le concept d’autosacrifice, que l’école française a décrit sous le terme d’oblativité, comme débouché normal de la psyché libérée par l’analyse nous semble être une sursimplification puérile.

Car chaque jour, dans notre pratique, nous sommes confrontés aux résultats désastreux de mariages basés sur un tel autosacrifice, ou d’engagements entrepris dans l’esprit d’une illusion narcissique qui corrompt toute tentative d’assumer la responsabilité pour d’autres.

Ici nous devons effleurer le problème de notre propre évolution historique, qui peut être responsable à la fois de l’impasse psychologique de l’Ego de l’homme contemporain, et de la détérioration progressive des relations entre les hommes et les femmes dans notre société.

Nous ne voulons pas compliquer les questions en nous écartant trop loin de notre principal sujet, et ainsi, nous nous limiterons à mentionner ce que l’anthropologie comparative nous a enseigné au sujet des fonctions, dans d’autres cultures, des techniques dites corporelles que le sociologue Mauss a préconisées dans une étude précise. Ces techniques corporelles peuvent se rencontrer partout, nous pouvons les voir entretenir l’état de transe de l’individu, aussi bien que les cérémonies de groupe ; elles sont à l’œuvre dans les pièces folkloriques rituelles, et dans les épreuves initiatiques. De tels rites nous semblent aujourd’hui mystérieux ; nous sommes étonnés que des manifestations qui parmi nous seraient considérées comme pathologiques, puissent dans d’autres cultures, avoir une fonction sociale dans la promotion de la stabilité mentale. Nous déduisons de cela que ces techniques aident l’individu à traverser les phases critiques du développement, ce qui révèle la pierre d’achoppement de nos patients.

Il se pourrait bien, que le complexe d’Œdipe, la pierre angulaire de la psychanalyse, qui joue un rôle si important dans le développement psycho-sexuel normal, représente dans notre culture, les reliques, vestiges de relations au moyen desquelles les communautés primitives étaient capables d’assurer pour des siècles l’interdépendance psychologique mutuelle, essentielle au bonheur de ses membres.

Les influences formatrices, que nous avons appris à déceler dans les premières tentatives de soumettre les orifices du corps à quelque forme de contrôle que ce soit, nous autorisent à appliquer ce critère à l’étude des sociétés (13)primitives ; mais le fait que dans ces sociétés, nous ne trouvons presque pas les désordres qui ont attiré notre attention dans l’importance du développement précoce, devrait nous rendre prudent dans l’acceptation sans réserve de concepts tels que « la structure de base de la personnalité » de Kardiner.

La maladie que nous essayons de soulager et les fonctions qu’on nous demande de plus en plus d’assumer, en tant que psycho-thérapeutes, dans la société, nous semblent impliquer l’émergence d’un nouveau type d’homme : Homo psychologicus, produit de notre ère industrielle. Les relations entre cet Homo psychologicus et les machines qu’il utilise sont très frappantes, et cela spécialement dans le cas de l’automobile. Nous avons l’impression que sa relation à cette machine est si intime que c’est comme si les deux étaient complètement unis – ses défauts mécaniques et ses pannes sont souvent synchrones à ces symptômes névrotiques. Pour lui, cette signification émotionnelle provient du fait qu’elle extériorise la coquille protectrice de son Ego, aussi bien que l’échec de sa virilité.

Cette relation entre l’homme et la machine devra être modérée par des moyens, à la fois psychologiques et psychotechniques ; la nécessité de cela deviendra de plus en plus urgente dans l’organisation de la société.

Si, en contraste avec ces procédés psycho-techniques, le dialogue psychanalytique nous permet de rétablir une relation plus humaine, la forme de ce dialogue n’est-elle pas déterminée par une impasse, c’est à dire la résistance de l’Ego ?

N’est-ce pas un dialogue dans lequel celui qui sait admet par sa technique qu’il peut libérer son patient des entraves de son ignorance, simplement en le laissant tout dire.

 

2 Mai 1951

 


[1] Read to the British Psycho-Analytical Society on 2 May, 1951.

[2]. Le mot anglais utilisé dans le texte original est « denial ». La traduction anglaise du mot « Verneinung » apparaissant dans la Standart Edition est « Negation ». Le terme de dénégation n’apparaît dans l’œuvre de Lacan que deux ans plus tard, par rapport à cette communication, dans le Séminaire de 1953-1954 à savoir : Les Écrits Techniques de Freud. Nous avons cru bon d’utiliser la traduction la plus directe du mot « denial » – à savoir déni – sans oublier le commentaire de Jean Hyppolite, datant aussi de 1953-1954 (in Écritséd. Seuil,pages 879-887). Il ne faut pas oublier qu’aucun de ces deux mots – déni et dénégation – n’offre une approche acceptable de la nuance contenue dans le mot « Verneinung ». La particule « ver » dans la langue allemande implique l’idée de perte, d’aliénation,et véhicule toujours une nuance péjorative. Aucun mot ni anglais, ni français ne peut rendre un tel contenu. <note du traducteur>.

[3]. En français dans le texte.

1953 LACAN Discours de Rome

Les « Actes du congrès de Rome » furent publiés dans le numéro 1 de la revue La psychanalyse parue en 1956, Sur la parole et le langage. On y trouve notamment un compte rendu de l’intervention de J. Lacan et une réponse de Lacan aux interventions. Les extraits renvoient aux pages 202-211 et 242-255 du numéro.

1953-09-26

(202)Discours de Jacques Lacan (26 sept. 1953)

« Mes amis », c’est ainsi que le Dr Lacan s’adresse[1] à une assemblée dont il mettra la rencontre sous le signe de l’amitié. Amitié des confrères romains, garante pour ceux qu’elle accueille que « ce n’est ni en touristes, ni en envahisseurs, mais en hôtes qu’ils peuvent prendre l’air de la ville, et sans s’y sentir trop barbares ». Amitié qui soutient l’union en ce Congrès solennel, de ceux qui viennent de fonder en un nouveau pacte la conscience de leur mission. Et l’orateur ici souligne que si la jeunesse qui domine parmi les adhérents du nouveau mouvement dit les promesses de son avenir, l’effort et les sacrifices que représente la présence de leur quasi-totalité en ce lieu de ralliement dessinent déjà son succès. Qu’à cette amitié participent donc tous ceux qu’aura ici mené le sentiment des intérêts humains emportés par l’analyse.

Se fiant à la lecture que ses auditeurs ont pu faire du rapport distribué, certes écrit dans le mode parlé, mais trop long pour être effectivement reproduit dans sa présente adresse, l’orateur se contentera de préciser la signification de son discours.

Il remarque que si ce qu’il apporte aujourd’hui est le fruit d’une méditation lentement conquise contre les difficultés, voire les errances d’une expérience parfois guidée, plus souvent sans repères, à travers les quelques vingt-cinq années où le mouvement de l’analyse, au moins en France, peut être considéré comme sporadique, – c’est « de toujours » qu’il en avait réservé l’hommage à tous ceux qui depuis la guerre s’étaient rassemblés en un effort dont le commun patrimoine lui avait semblé devoir primer les manifestations de chacun. « De toujours » veut dire, bien entendu : depuis le temps qu’il fût venu à en tenir les concepts et leur formule. Car il n’a fallu rien de moins que l’empressement des jeunes après la guerre à recourir aux sources de l’analyse, et la magnifique pression de leur demande de savoir, pour que l’y menât ce rôle d’enseigneur dont il se fût sans eux toujours senti indigne.

Ainsi est-il juste en fin de compte que ceux-là mêmes entendent la réponse qu’il tente d’apporter à une question essentielle, qui la lui ont posée.

Car, pour être éludée, le plus souvent par l’un des interlocuteurs dans l’obscur sentiment d’en épargner la difficulté à l’autre, une question n’en reste pas moins présente essentiellement à tout enseignement analytique et se trahit dans la forme intimidée des questions où se monnaye l’apprentissage technique. « Monsieur (sous-entendu, qui savez ce qu’il en est de ces réalités voilées : le transfert, la résistance), que faut-il faire, que faut-il dire (entendez : que faites-vous, que dites-vous ?) en pareil cas ? »

(203)Un recours au maître si désarmé qu’il renchérit sur la tradition médicale au point de paraître étranger au ton moderne de la science, cache une incertitude profonde sur l’objet même qu’il concerne. « De quoi s’agit-il ? », voudrait dire l’étudiant, s’il ne craignait d’être incongru. « Que peut-il se passer d’effectif entre deux sujets dont l’un parle et dont l’autre écoute ? Comment une action aussi insaisissable en ce qu’on voit et en ce qu’on touche, peut-elle atteindre aux profondeurs qu’elle présume ? »

Cette question n’est pas si légère qu’elle ne poursuive l’analyste jusque sur la pente d’un retour, au demeurant parfois précoce, et qu’essayant alors de s’y égaler, elle n’y aille de sa spéculation sur la fonction de l’irrationnel en psychanalyse, ou de toute autre misère du même acabit conceptuel.

En attendant mieux, le débutant sent son expérience s’établir dans une suspension hypothétique où elle paraît toujours prête à se résoudre en un mirage, et se prépare ces lendemains d’objectivation forcenée où il se paiera de ses peines.

C’est que d’ordinaire sa psychanalyse personnelle ne lui rend pas plus facile qu’à quiconque de faire la métaphysique de sa propre action, ni moins scabreux de ne pas la faire (ce qui veut dire, bien entendu, de la faire sans le savoir).

Bien au contraire. II n’est, pour s’en rendre compte, que d’affronter l’analyste à l’action de la parole en lui demandant de supposer ce qu’emporterait sa plénitude, dans une expérience où s’entrevoit, et probablement se confirme, qu’à en bannir tout autre mode d’accomplissement, elle doit, au moins, y faire prime.

Partir sur l’action de la parole en ce qu’elle est celle qui fonde l’homme dans son authenticité, ou la saisir dans la position originelle absolue de l’« Au commencement était le Verbe… » du IVe Évangile, auquel l’« Au commencement était l’action » de Faust ne saurait contredire, puisque cette action du Verbe lui est coextensive et renouvelle chaque jour sa création, – c’est par l’un et l’autre chemin aller droit par delà la phénoménologie de l’alter ego dans l’aliénation imaginaire, au problème de la médiation d’un Autre non second quand l’Un n’est pas encore. C’est mesurer aussi aux difficultés d’un tel abord, le besoin d’inconscience qu’engendrera l’épreuve d’une responsabilité portée à une instance qu’on peut bien dire ici étymologique. Expliquer du même coup que si jamais à ce point les incidences de la parole n’ont été mieux offertes à la décomposition d’une analyse spectrale, ce n’a guère été que pour mieux permettre au praticien des alibis plus obstinés dans la mauvaise foi de son « bon sens » et des refus de sa vocation à la hauteur de ce qu’on peut appeler son éminence s’il lui est imparti de s’égaler à la possibilité de toute vocation.

Aussi bien alibis et refus prennent-ils apparence de l’aspect ouvrier de la fonction du praticien. À tenir le langage pour n’être que moyen dans l’action de la parole, le bourdonnement assourdissant qui le caractérise le plus communément va servir à le récuser devant l’instance de vérité que la parole suppose. Mais on n’invoque cette instance qu’à la garder lointaine, et pour donner le change sur les données aveuglantes du problème : à savoir que le rôle constituant du matériel dans le langage exclut qu’on le réduise à une sécrétion de la pensée, et que la probation de masse des tonnes et des kilomètres où se mesurent les supports anciens et modernes de sa transmission, (204)suffit à ce qu’on s’interroge sur l’ordre des interstices qu’il constitue dans le réel.

Car l’analyste ne se croit pas par là renvoyé à la part qu’il prend à l’action de la parole pour autant qu’elle ne consiste pas seulement pour le sujet à se dire, ni même à s’affirmer, mais à se faire reconnaître. Sans doute l’opération n’est-elle pas sans exigences, sans quoi elle ne durerait pas si longtemps. Ou plutôt est-ce des exigences qu’elle développe une fois engagée que le bienfait de l’analyse se dégage.

Le merveilleux attaché à la fonction de l’interprétation et qui conduit l’analyste à la maintenir dans l’ombre alors que l’accent devrait être mis avec force sur la distance qu’elle suppose entre le réel et le sens qui lui est donné, – et proprement la révérence de principe et la réprobation de conscience qui enveloppent sa pratique – obstruent la réflexion sur la relation intersubjective fondamentale qui la sous-tend.

Rien pourtant ne manifeste mieux cette relation que les conditions d’efficacité que cette pratique révèle. Car cette révélation du sens exige que le sujet soit déjà prêt à l’entendre, c’est dire qu’il ne l’attendrait pas s’il ne l’avait déjà trouvée. Mais si sa compréhension exige l’écho de votre parole, n’est-ce pas que c’est dans une parole qui déjà de s’adresser à vous, était la vôtre, que s’est constitué le message qu’il doit en recevoir. Ainsi l’acte de la parole apparaît-il moins comme la communication que comme le fondement des sujets dans une annonciation essentielle. Acte de fondation qu’on peut parfaitement reconnaître dans l’équivoque qui fait trembler l’analyste à ce point suprême de son action, pour lequel nous avons évoqué plus haut le sens étymologique de la responsabilité : nous y montrerons volontiers maintenant la boucle proprement gordienne de ce nœud où tant de fois les philosophes se sont essayés à souder la liberté à la nécessité. Car il n’y a bien sûr qu’une seule interprétation qui soit juste, et c’est pourtant du fait qu’elle soit donnée que dépend la venue à l’être de ce nouveau qui n’était pas et qui devient réel, dans ce qu’on appelle la vérité.

Terme d’autant plus gênant à ce qu’on s’y réfère que l’on est plus saisi dans sa référence, comme il se voit chez le savant qui veut bien admettre ce procès patent dans l’histoire de la science, que c’est toujours la théorie dans son ensemble qui est mise en demeure de répondre au fait irréductible, mais qui se refuse à l’évidence que ce n’est pas la prééminence du fait qui se manifeste ainsi, mais celle d’un système symbolique qui détermine l’irréductibilité du fait dans un registre constitué, – le fait qui ne s’y traduit d’aucune façon n’étant pas tenu pour un fait. La science gagne sur le réel en le réduisant au signal.

Mais elle réduit aussi le réel au mutisme. Or le réel à quoi l’analyse s’affronte est un homme qu’il faut laisser parler. C’est à la mesure du sens que le sujet apporte effectivement à prononcer le « je » que se décide s’il est ou non celui qui parle : mais la fatalité de la parole, soit la condition de sa plénitude, veut que le sujet à la décision duquel se mesure proprement à chaque instant l’être en question dans son humanité, soit autant que celui qui parle, celui qui écoute. Car au moment de la parole pleine, ils y ont part également.

Sans doute sommes-nous loin de ce moment, quand l’analysé commence à parler. Écoutons-le : entendons ce « je » mal assuré, dès qu’il lui faut se (205)tenir à la tête des verbes par où il est censé faire plus que se reconnaître dans une réalité confuse, par où il a à faire reconnaître son désir en l’assumant dans son identité : j’aime, je veux. Comment se fait-il qu’il tremble plus en ce pas qu’en aucun autre, si ce n’est que si léger qu’il en fasse le saut, il ne peut être qu’irréversible, et justement en ceci qu’à la merci sans doute de toutes les révocations, il va désormais les exiger pour ses reprises.

Sans doute tiendra-t-il ordinairement à l’auditeur que ce pas même n’ait aucune importance ; il ne tient pas au sujet que son être ne soit dès lors entré dans l’engrenage des lois du bla-bla-bla ; mais il tient encore moins au choix du psychanalyste de s’intéresser ou non à l’ordre où le sujet s’est ainsi engagé. Car s’il ne s’y intéresse pas, il n’est tout bonnement pas un psychanalyste.

Ceci parce que c’est à cet ordre et à nul autre qu’appartient le phénomène de l’inconscient, découverte sur quoi Freud a fondé la psychanalyse.

Car où situer de grâce les déterminations de l’inconscient si ce n’est dans ces cadres nominaux où se fondent de toujours chez l’être parlant que nous sommes l’alliance et la parenté, dans ces lois de la parole où les lignées fondent leur droit, dans cet univers de discours où elles mêlent leurs traditions ? Et comment appréhender les conflits analytiques et leur prototype œdipien hors des engagements qui ont fixé, bien avant que le sujet fût venu au monde, non pas seulement sa destinée mais son identité elle-même ?

Le jeu des pulsions, voire le ressort de l’affectivité, ne reste pas seulement mythique, trouvât-on à le localiser en quelque noyau de la base du cerveau ; il n’apporte à l’inconscient qu’une articulation unilatérale et parcellaire. Observez ce que nous appelons bizarrement le matériel analytique ; n’en chicanons pas le terme : matériel donc, si l’on veut, mais matériel de langage, et qui, pour constituer du refoulé, Freud nous l’assure en le définissant, doit avoir été assumé par le sujet comme parole. Ce n’est pas improprement que l’amnésie primordiale est dite frapper dans le sujet son histoire. Il s’agit bien en effet de ce qu’il a vécu en tant qu’historisé. L’impression n’y vaut que signifiante dans le drame. Aussi bien comment concevoir qu’une « charge affective » reste attachée à un passé oublié, si justement l’inconscient n’était sujet de plein exercice, et si le deus de la coulisse affective n’y sortait justement de la machina intégrale d’une dialectique sans coupure ?

Ce qui prime dans la poussée qui prend issue dans le retour du refoulé, c’est un désir sans doute, – mais en tant qu’il doit se faire reconnaître, et parce qu’inscrit dès l’origine dans ce registre de la reconnaissance, c’est au moment du refoulement le sujet, et non pas cette inscription imprescriptible, qui de ce registre s’est retiré.

Aussi bien la restauration mnésique exigée par Freud comme la fin de l’analyse ne saurait-elle être la continuité des souvenirs purs, imaginés par Bergson dans son intégration mythique de la durée, – mais la péripétie d’une histoire, marquée de scansions, où le sens ne se suspend que pour se précipiter vers l’issue féconde ou ruineuse de ce qui fut problème ou ordalie. Rien ne s’y représente qui ne prenne place en quelque phrase, fût-elle interrompue, que ne soutienne une ponctuation, fût-elle fautive ; et c’est là ce qui rend possible la répétition symbolique dans l’acte, et le mode d’insistance où il apparaît dans la compulsion. Pour le phénomène de transfert, il participe toujours à l’élaboration propre de l’histoire comme telle, c’est-à-dire (206)à ce mouvement rétroactif par où le sujet, en assumant une conjoncture dans son rapport à l’avenir, réévalue la vérité de son passé à la mesure de son action nouvelle.

La découverte de Freud, c’est que le mouvement de cette dialectique ne détermine pas seulement le sujet à son insu et même par les voies de sa méconnaissance, ce que déjà Hegel avait formulé dans la ruse de la raison mise au principe de la phénoménologie de l’esprit, – mais qu’il le constitue en un ordre qui ne peut être qu’excentrique par rapport à toute réalisation de la conscience de soi ; moyennant quoi de l’ordre ainsi constitué se reportait toujours plus loin la limite, toujours plus souverain l’empire dans la réalité de l’être humain, qu’on n’avait pu l’imaginer d’abord. C’est ainsi qu’à la ressemblance des pierres qui à défaut des hommes eussent acclamé celui qui portait la promesse faite à la lignée de David, et contrairement au dire d’Hésiode qui de la boîte ouverte sur les maux dont la volonté de Jupiter afflige à jamais les mortels, fait surgir les maladies qui « s’avancent sur eux en silence », nous connaissons dans les névroses, et peut-être au delà des névroses, des maladies qui parlent.

Les concepts de la psychanalyse se saisissent dans un champ de langage, et son domaine s’étend aussi loin qu’une fonction d’appareil, qu’un mirage de la conscience, qu’un segment du corps ou de son image, un phénomène social, une métamorphose des symboles eux-mêmes peuvent servir de matériel signifiant pour ce qu’a à signifier le sujet inconscient.

Tel est l’ordre essentiel où se situe la psychanalyse, et que nous appellerons désormais l’ordre symbolique. À partir de là, on posera que traiter ce qui est de cet ordre par la voie psychanalytique, exclut toute objectivation qu’on puisse proprement en faire. Non pas que la psychanalyse n’ait rendu possible plus d’une objectivation féconde, mais elle ne peut en même temps la soutenir comme donnée et la rendre à l’action psychanalytique : ceci pour la même raison qu’on ne peut à la fois, comme disent les Anglais, manger son gâteau et le garder. Considérez comme un objet un phénomène quelconque du champ psychanalytique et à l’instant ce champ s’évanouit avec la situation qui le fonde, dont vous ne pouvez espérer être maître que si vous renoncez à toute domination de ce qui peut en être saisi comme objet. Symptôme de conversion, inhibition, angoisse ne sont pas là pour vous offrir l’occasion d’entériner leurs nœuds, si séduisante que puisse être leur topologie ; c’est de les dénouer qu’il s’agit, et ceci veut dire les rendre à la fonction de parole qu’ils tiennent dans un discours dont la signification détermine leur emploi et leur sens.

On comprend donc pourquoi il est aussi faux d’attribuer à la prise de conscience le dénouement analytique, que vain de s’étonner qu’il arrive qu’elle n’en ait pas la vertu. Il ne s’agit pas de passer d’un étage inconscient, plongé dans l’obscur, à l’étage conscient, siège de la clarté, par je ne sais quel mystérieux ascenseur. C’est bien là l’objectivation, par quoi le sujet tente ordinairement d’éluder sa responsabilité, et c’est là aussi où les pourfendeurs habituels de l’intellectualisation, manifestent leur intelligence en l’y engageant plus encore.

Il s’agit en effet non pas de passage à la conscience, mais de passage à la parole, n’en déplaise à ceux qui s’obstinent à lui rester bouchés, et il faut que la parole soit entendue par quelqu’un là où elle ne pouvait même être (207)lue par personne : message dont le chiffre est perdu ou le destinataire mort.

La lettre du message est ici l’important. Il faut, pour le saisir s’arrêter un instant au caractère fondamentalement équivoque de la parole, en tant que sa fonction est de celer autant que de découvrir. Mais même à s’en tenir à ce qu’elle fait connaître, la nature du langage ne permet pas de l’isoler des résonances qui toujours indiquent de la lire sur plusieurs portées. C’est cette partition inhérente à l’ambiguïté du langage qui seule explique la multiplicité des accès possibles au secret de la parole. Il reste qu’il n’y a qu’un texte où se puisse lire à la fois et ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, et que c’est à ce texte que sont liés les symptômes aussi intimement qu’un rébus à la phrase qu’il figure.

Depuis quelque temps la confusion est complète entre la multiplicité des accès au déchiffrement de cette phrase, et ce que Freud appelle la surdétermination des symptômes qui la figurent. Une bonne part d’une psychologie prétendument analytique a été construite sur cette confusion : la première propriété tient pourtant essentiellement à la plurivalence des intentions de la phrase eu égard à son contexte ; l’autre au dualisme du signifiant et du signifié en tant qu’il se répercute virtuellement de façon indéfinie dans l’usage du signifiant. La première seule ouvre la porte à ce que toute « relation de compréhension » ramène indissolublement des causes finales. Mais la surdétermination dont parle Freud ne vise nullement à restaurer celles-ci dans la légitimité scientifique. Elle ne noie pas le poisson du causalisme dans la fluidité d’un parallélisme psycho-physiologique qu’un certain nombre de têtes molles croient pouvoir conforter de sa leçon. Elle détache seulement du texte sans fissure de la causalité dans le réel, l’ordre institué par l’usage signifiant d’un certain nombre de ses éléments, en tant qu’il témoigne de la pénétration du réel par le symbolique, – l’exigence causaliste ne perdant pas ses droits à régir le réel pour apparaître ne représenter qu’une prise spéciale de cette action symbolisante.

Que cette remarque témoigne au passage des bornes irréductibles que la pensée de Freud oppose à toute immixtion d’un idéalisme « à bon marché[2] » à la mode de Jaspers.

Freud en effet est trop cohérent en sa pensée pour que la surdétermination à quoi il rapporte la production du symptôme entre un conflit actuel en tant qu’il reproduit un conflit ancien de nature sexuelle, et le support non pas adventice d’une béance organique (épine lésionnelle ou complaisance du corps) ou imaginaire (fixation), lui fût apparue autre chose qu’un échappatoire verbal à dédaigner, s’il ne s’agissait en l’occasion de la structure qui unit le signifiant au signifié dans le langage. Et c’est pour le méconnaître que l’on glisse à identifier le rapport entier de l’homme à ses objets, à un fantasme de coït diversement imaginé : sommeil de la raison où a sombré la pensée analytique et qui ne cesse pas d’y enfanter de nouveaux monstres.

Car nous en sommes au point de nous interroger si l’analyse est ce leurre par quoi l’on éteint chez le sujet des besoins prétendument régressifs en leur donnant à s’épuiser par les voies imaginaires qui leur sont propres, sans que le peu de réalité qui les supporte puisse jamais les satisfaire, ou si elle est la (208)résolution des exigences symboliques résolution des exigences symboliques que Freud a révélées dans l’inconscient et que sa dernière topique a liées avec éclat à l’instinct de mort. Si cette deuxième conception est la vraie, l’erreur que représente la première devient évidente, avec l’aberration où toute la pratique analytique est actuellement engagée.

Je vous prie seulement de noter le lien qu’ici j’affirme entre la deuxième position, seule pour nous correcte, et la reconnaissance pour valable de la position de Freud combien discutée, sur l’instinct de mort. Ce que vous confirmerez à constater que toute abrogation de cette partie de son œuvre s’accompagne chez ceux qui s’en targuent, d’un reniement qui va jusqu’à ses principes, en ce que ce sont les mêmes, et non pas par hasard, qui ne cherchent plus rien dans le sujet de l’expérience analytique qu’ils ne situent au delà de la parole.

Entrons maintenant dans la question des rapports de la psychanalyse avec la psychologie.

Je suis d’accord avec mon collègue Lagache pour affirmer l’unité du champ où se manifeste le phénomène psychologique. C’est ainsi que ce que nous venons de définir comme le champ psychanalytique informe bien entendu la psychologie humaine aussi profondément que nous le constatons dans notre expérience, et même plus loin qu’il n’est coutume de le reconnaître : comme les psychologues s’en apercevraient s’ils voulaient bien ne pas empêcher d’entrer les concepts psychanalytiques au seuil du laboratoire où aucune des isolations constituantes de l’objet ne saurait les mettre hors de jeu, par exemple pour résoudre les paradoxes vainement attribués à la consolidation dans la réminiscence ou ceux laissés pendants dans les résistances de l’animal à l’apprentissage du labyrinthe temporel.

Il reste qu’on méconnaît l’ordre entier dont la psychanalyse, en y instaurant sa révolution, n’a fait que rappeler la présence de toujours, à poser qu’il n’est rien, dans les relations intéressant la totalité de l’individu humain, qui ne relève de la psychologie.

Ceci est faux, et non pas seulement en raison de préjugés latents aux modes d’objectivation positive où cette science s’est historiquement constituée. Préjugés qui seraient rectifiables dans un reclassement des sciences humaines dont nous avons donné le crayon : étant entendu que toute classification des sciences, bien loin d’être question formelle, tient toujours aux principes radicaux de leur développement.

S’il est si important pour nous de poser que la psychologie ne couvre pas le champ de l’existence humaine, c’est qu’elle en est une particularisation expresse, valable historiquement, et que la science de ce nom, pour tout dire, est inséparable d’une certaine réalité présupposée, celle qui se caractérise comme un certain type de relation de l’homme à lui-même dans l’époque dite moderne, type auquel l’appellation d’homo psychologicus ne nous paraît apporter rien de forcé dans son terme.

On ne saurait en effet trop insister sur la corrélation qui lie l’objectivation psychologique à la dominance croissante qu’a prise dans le vécu de l’homme moderne la fonction du moi, à partir d’un ensemble de conjonctures sociales, technologiques et dialectiques, dont la Gestalt culturelle est visiblement constituée an début du XVIIe siècle.

Les impasses créées par cette sorte de mutation, dont seule la psychanalyse (209)nous permet d’entrevoir maintenant les corrélations structurantes, ont puissamment motivé cet aveu du malaise de la civilisation à la fin du XIXe siècle, dans lequel on peut dire que la découverte freudienne constitue un retour des lumières. C’est pourquoi il s’agit bien d’un nouvel obscurantisme quand tout le mouvement présent de la psychanalyse se rue dans un retour aux croyances liées à ce que nous avons appelé le présupposé de la psychologie, – au premier rang desquelles la prétendue fonction de synthèse du moi, pour avoir été cent fois réfutée, et bien avant et hors de la psychanalyse, par toutes les voies de l’expérience et de la critique, mérite bien dans sa persistance d’être qualifiée de superstition.

La notion de moi que Freud a démontrée spécialement dans la théorie du narcissisme en tant que ressort de toute énamoration (Verliebtheit) et dans la technique de la résistance en tant que supportée par les formes latente et patente de la dénégation (Verneinung), accuse de la façon la plus précise ses fonctions irréalisantes : mirage et méconnaissance. Il la complétait d’une genèse qui clairement situe le moi dans l’ordre des relations imaginaires et montre dans son aliénation radicale la matrice qui spécifie comme essentiellement intrasubjective l’agressivité interhumaine. Mais déjà sa descendance spirituelle, prenant de la levée du tabou sur un mot, prétexte à tous les contresens, et de celle de l’interdit sur un intérêt, occasion d’un retour d’idolâtrie, nous préparait les lendemains de renforcement propédeutique du moi où maintenant tend à se résorber l’analyse.

C’est qu’aussi bien la dite descendance n’avait pas eu le temps d’assimiler le sens de la découverte de l’inconscient, faute d’avoir reconnu dans sa manœuvre analytique la grande tradition dialectique dont elle représentait pourtant la rentrée éclatante. Tout au contraire, les épigones furent bientôt pris de vergogne à l’endroit d’un matériel symbolisant dont, sans parler de son étrangeté propre, l’ordonnance tranchait sur le style de la science régnante à la façon de cette collection de jeux privilégiés que celle-ci relègue dans les récréations, mathématiques ou autres, voire qui évoque ces arts libéraux où le Moyen Âge ordonnait son savoir, de la grammaire à la géométrie, de la rhétorique à la musique.

Tout les invitait pourtant à reconnaître la méthode dialectique la plus développée dans le procédé essentiel par où la psychanalyse dans son expérience conjugue le particulier à l’universel, dans sa théorie subordonne le réel au rationnel, dans sa technique rappelle le sujet à son rôle constituant pour l’objet, dans mainte stratégie enfin recoupe la phénoménologie hégélienne, – ainsi dans la rétorsion au discours de la belle âme, du secours qu’elle apporte au désordre du monde où sa révolte prend son thème. Thème, soit dit en passant, dont on ne saurait imputer l’engeance à l’introversion du promeneur solitaire, quand nous nous souvenons qu’il fut produit sur la scène du monde par le conquérant combien extraverti, Camoëns, dans le titre d’un de ses grands poèmes.

Ce n’est pas en effet de psychologie que Freud se soucie, ni de renforcer le moi de sa patiente, ni de lui apprendre à supporter la frustration, quand il est par Dora pris à partie sur la situation scandaleuse où l’inconduite de son père la prostitue. Bien au contraire, c’est à cette situation même qu’il la renvoie et pour obtenir d’elle l’aveu de l’actif et constant soutien qu’elle y apporte et sans quoi cette situation n’eût pu un instant se perpétuer.

(210)Aussi bien seul l’exercice de cette dialectique permet-il de ne pas confondre l’expérience analytique avec une situation à deux qui, d’être abordée comme telle, ne peut engendrer chez le patient qu’un surcroît de résistances, à quoi l’analyste à son tour ne croit pouvoir remédier qu’en s’abandonnant aux siennes, aboutissant en fin de compte à cette méthode que les meilleurs avouent, sans plus même en ressentir l’avertissement d’une gêne : chercher un allié, disent-ils, dans « la partie saine » du moi du patient pour remanier l’autre à la mesure de la réalité. Qu’est-ce donc là, sinon refaire le moi du patient à l’image du moi de l’analyste ? Le processus se décrit en effet comme celui de la « refente du moi » (splitting of the ego) : de gré ou de force, la moitié du moi du sujet est censée passer du bon côté de la barricade psychologique, soit celui où la science de l’analyste n’est pas contestée, puis la moitié de la moitié qui reste, et ainsi de suite. On comprend que dans ces conditions on puisse espérer la réforme du pécheur, nous voulons dire du névrosé ; à tout le moins, ou à son défaut, son entrée au royaume de l’homo psychanalyticus, odieux à entendre, mais sûr de son salut.

Le moi pourtant n’est jamais qu’une moitié du sujet, vérité première de la psychanalyse ; encore cette moitié n’est-elle pas la bonne, ni celle qui détient le fil de sa conduite, de sorte que dudit fil il reste à retordre, et pas seulement un peu. Mais qu’importe ! Chacun ne sait-il pas depuis quelque temps que le sujet dans sa résistance use de telle ruse qu’il ira jusqu’à prendre le maquis de la perversion avouée, la strada de l’incontinence passionnelle, plutôt que de se rendre à l’évidence : à savoir qu’en dernière analyse il est prégénital, c’est-à-dire intéressé, – où l’on peut voir que Freud fait retour à Bentham, et la psychanalyse au bercail de la psychologie générale.

Inutile donc d’attaquer un tel système où tout se tient, sinon pour lui contester tout droit à s’appeler psychanalyse.

Pour revenir, quant à nous, à une vue plus dialectique de l’expérience, nous dirons que l’analyse consiste précisément à distinguer la personne étendue sur le divan analytique de celle qui parle. Ce qui fait déjà avec celle qui écoute trois personnes présentes dans la situation analytique, entre lesquelles il est de règle de se poser la question qui est de base en toute matière d’hystérie : où est le moidu sujet ? Ceci admis, il faut dire que la situation n’est pas à trois, mais bien à quatre, le rôle du mort comme au bridge étant toujours de la partie, et tellement qu’à n’en pas tenir compte il est impossible d’articuler quoi que ce soit qui ait un sens à l’endroit d’une névrose obsessionnelle.

Aussi bien est-ce par le médium de cette structure où s’ordonne tout transfert, qu’a pu se lire tout ce que nous savons de la structure des névrosés. De même que si le truchement de la parole n’était pas essentiel à la structure analytique, le contrôle d’une analyse par un analyste qui n’en a que le rapport verbal, serait strictement impensable, alors qu’il est un des modes les plus clairs et les plus féconds de la relation analytique (cf. le rapport).

Sans doute l’ancienne analyse, dite « du matériel », peut-elle paraître archaïque à nos esprits pris à la diète d’une conception de plus en plus abstraite de la réduction psychothérapique. À en reprendre pourtant le legs clinique, il apparaîtra de plain-pied avec la reprise que nous tentons de l’analyse freudienne en ses principes. Et, puisque nous évoquions tout à (211)l’heure, pour situer cette phase ancienne, la science d’une époque périmée, souvenons-nous de la sagesse que contenait celle-ci dans ses exercices symboliques et de l’exaltation que l’homme y pouvait prendre quand se brisaient les vases d’un verre encore opalisé. Et j’en tirerai pour vous un signe sur lequel vous guider.

Plus d’une voie se propose à votre recherche, en même temps que des entraves y sont mises de toutes parts au nom d’interdits, de modes, de prétentions au « classicisme », de règles souvent impénétrables et, pour tout dire, de mystifications, – j’entends le terme au sens technique que lui a donné la philosophie moderne. Quelque chose caractérise pourtant ces mystères et leurs douteux gardiens. C’est la morosité croissante des tâches et des termes où ils appliquent leurs efforts et leurs démonstrations.

Apprenez donc quel est le signe où vous pourrez vous assurer qu’ils sont dans l’erreur. La psychanalyse, si elle est source de vérité, l’est aussi de sagesse. Et cette sagesse a un aspect qui n’a jamais trompé depuis que l’homme s’affronte à son destin. Toute sagesse est un gay savoir. Elle s’ouvre, elle subvertit, elle chante, elle instruit, elle rit. Elle est tout langage. Nourrissez-vous de sa tradition, de Rabelais à Hegel. Ouvrez aussi vos oreilles aux chansons populaires, aux merveilleux dialogues de la rue…

Vous y recevrez le style par quoi l’humain se révèle dans l’homme, et le sens du langage sans quoi vous ne libérerez jamais la parole.

 

 

[…]

 

(242)Réponse de Jacques Lacan aux interventions

 

Les raisons de temps ne justifieraient pas que j’élude rien des questions qu’on m’a posées, et ce ne serait pas sans arbitraire après mon discours que je prétendrais que ma réponse à l’une pût valoir pour celle qui n’en serait pas moins la même d’être d’un autre. Si donc, m’adressant dans ma réponse à chacun, je fais un choix dans ces questions, c’est que je pense ne pouvoir ici satisfaire à aucune, si elle n’est valable pour tous.

Je commencerai donc par remercier Daniel Lagache du soin qu’il a mis à vous représenter dans une clarté systématique les directions et les incidences de mon rapport : il n’eût pas mieux fait en la solennité d’une soutenance de thèse, si justifiées que soient ses remarques sur la rupture manifeste en mon travail des lois du discours académique.

Aussi l’ordre qu’il y retrouve à le restituer, pour employer ses termes, à une raison raisonnante, ne peut-il m’apparaître que comme la palme accordée à une intention qui fut la mienne et que je dirai proprement véridique, entendant par là désigner ce qu’elle vise plus encore que ce qui l’inspire.

Une vérité en effet, tel est le centre unique où mon discours trouve sa cohérence interne et par quoi il prétend à être pour vous ce qu’il sera si vous voulez bien y recourir en nos travaux futurs : cet A. B. C., ce rudiments dont le défaut se fait sentir parfois en un enseignement toujours engagé en quelque problème actuel, et qui concerne les concepts dialectiques : parole, sujet, langage, où cet enseignement trouve ses coordonnées, ses lignes et centre de référence. Ceci, non pas en vous proposant ces concepts en des définitions formelles où vous trouveriez occasion à renouveler les entifications qu’ils visent à dissoudre, mais en les mettant à votre portée dans l’univers de langage où ils s’inscrivent dans le moment qu’ils prétendent à en régir le mouvement. Car c’est à vous référer à leur articulation dans ce discours que vous apercevrez l’emploi exact où vous pourrez les reprendre dans la signification nouvelle où il vous sera donné d’en faire usage.

Je vais maintenant à la question qui me semble avoir été ramenée de façon saisissante, fût-ce à l’état décomplété, en plus d’une intervention.

Quel lien faites-vous, me suis-je entendu interpeller, entre cet instrument de langage dont l’homme doit accepter les données tout autant que celles du réel et cette fonction de fondation qui serait celle de la parole en tant qu’elle constitue le sujet dans la relation intersubjective ?

Je réponds : en faisant du langage le médium où réordonner l’expérience (243)analytique, ce n’est pas sur le sens de moyen qu’implique ce terme, mais sur celui de lieu que nous mettons l’accent : forçons encore jusqu’à le dire lieu géométrique pour montrer qu’il n’y a là nulle métaphore.

Ce qui n’exclut pas, bien loin de là, que ce ne soit en chair et en os, c’est-à-dire avec toute notre complexité charnelle et sympathisante, que nous habitions ce lieu, et que ce soit précisément parce que tout s’y passe de ce qui peut nous intéresser de pied en cap, que l’empire va si loin des correspondances développées dans les dimensions de ce lieu.

Tel s’ébauche le fondement d’une théorie de la communication inter-humaine, dont seule peut-être notre expérience peut se trouver en posture de préserver les principes, à l’encontre de cette débauche de formulations aussi simplettes que précipitées qui font les frais des spéculations à la mode sous ce chef.

Il reste que c’est dans le parti pris propre à la notion de communication que nous orientons délibérément notre conception du langage, sa fonction d’expression n’étant mentionnée, que nous sachions, qu’une seule fois dans notre rapport.

Précisons donc ce que le langage signifie en ce qu’il communique : il n’est ni signal, ni signe, ni même signe de la chose, en tant que réalité extérieure. La relation entre signifiant et signifié est tout entière incluse dans l’ordre du langage lui-même qui en conditionne intégralement les deux termes.

Examinons d’abord le terme signifiant. Il est constitué par un ensemble d’éléments matériels liés par une structure dont nous indiquerons tout à l’heure à quel point elle est simple en ses éléments, voire où l’on peut situer son point d’origine. Mais, quitte à passer pour matérialiste, c’est sur le fait qu’il s’agit d’un matériel que j’insisterai d’abord et pour souligner, en cette question de lieu qui fait notre propos, la place occupée par ce matériel : à seule fin de détruire le mirage qui semble imposer par élimination le cerveau humain comme lieu du phénomène du langage. Où pourrait-il bien être en effet ? La réponse est pour le signifiant : partout ailleurs. Sur cette table voici, plus au moins dispersé, un kilo de signifiant. Tant de mètres de signifiant sont là enroulés avec le fil du magnétophone où mon discours s’est inscrit jusqu’à ce moment. C’est le mérite, peut-être le seul, mais imprescriptible, de la théorie moderne de la communication d’avoir fait passer dans le sérieux d’une pratique industrielle (ce qui est plus que suffisant aux yeux de tous pour lui donner son affidavit scientifique) la réduction du signifiant en unités insignifiantes, dénommées unités hartley, par où se mesure, en fonction de l’alternative la plus élémentaire, la puissance de communication de tout ensemble signifiant.

Mais le nerf de l’évidence qui en résulte, était déjà pour ce qui nous intéresse dans le mythe forgé par Rabelais, ne vous disais-je pas le cas qu’on en peut faire, des paroles gelées. Bourde et coquecigrue, bien sûr, mais dont la substantifique moelle montre qu’on pouvait même se passer d’une théorie physique du son, pour atteindre à la vérité qui résulte de ce savoir que ma parole est là, dans l’espace intermédiaire entre nous, identique aux ondes qui la véhiculent de ma glotte à vos oreilles. À quoi nos contemporains ne voient que du feu, et non pas seulement comme on pourrait le croire pour ce que le sérieux de la pratique industrielle, dont Dieu me garde (244)de me gausser, manque au gay savoir, mais sans doute pour quelque raison de censure, puisque les gorges chaudes qu’ils font du génie d’anticipation dont ce mythe ferait la preuve, ne leur découvrent pas la question : anticipation de quoi ? À savoir quel sens inclus aux réalisations modernes du phonographe a-t-il pu guider l’auteur de cette fantaisie, s’il est vrai qu’elle les anticipe ?

Passons au signifié. Ce n’est pas la chose, vous ai-je dit, qu’est-ce donc ? Précisément le sens. Le discours que je vous tiens ici, pour ne pas chercher plus loin notre exemple, vise sans doute une expérience qui nous est commune, mais vous estimerez son prix à ce qu’il vous communique le sens de cette expérience, et non pas cette expérience elle-même. Vous communiquât-il même quelque chose qui fût proprement de cette dernière, ce serait seulement pour autant que tout discours en participe, question qui, pour être justement celle en suspens, montre que c’est à elle qu’est suspendu l’intérêt de ma communication[3]. Si donc le questionneur à qui le bon sens a été si bien partagé qu’il ne tient pas pour moins promise à sa certitude la réponse à sa question renouvelée de tout à l’heure, la repose en effet :

« Et ce sens, où est-il ? » La réponse correcte ici, « nulle part », pour être opposée quand il s’agit du signifié à celle qui convenait au signifiant, ne l’en décevra pas moins, s’il en attendait quelque chose qui se rapprochât de « la dénomination des choses ». Car, outre que, contrairement aux apparences grammaticales qui la font attribuer au substantif, nulle « partie du discours » n’a le privilège d’une telle fonction, le sens n’est jamais sensible que dans l’unicité de la signification que développe le discours.

C’est ainsi que la communication inter-humaine est toujours information sur l’information, mise à l’épreuve d’une communauté de langage, numérotage et mise au point des cases de la cible qui cerneront les objets, eux-mêmes nés de la concurrence d’une rivalité primordiale.

Sans doute le discours a-t-il affaire aux choses. C’est même à cette rencontre que de réalités elles deviennent des choses. Tant il est vrai que le mot n’est pas le signe de la chose, qu’il va à être la chose même. Mais c’est justement pour autant qu’il abandonne le sens, – si l’on en exclut celui de l’appel, au reste plutôt inopérant en tel cas : comme il se voit aux chances minimes dans l’ensemble qu’à l’énoncé du mot « femme » une forme humaine apparaisse, mais grandes par contre qu’à s’écrier ainsi à son apparition on la fasse fuir.

Que si l’on m’oppose traditionnellement que c’est la définition qui donne au mot son sens, je le veux bien : ce n’est pas moi pour lors qui aurai dit que chaque mot suppose en son usage le discours entier du dictionnaire…, – voire de tous les textes d’une langue donnée.

Reste que, mis à part le cas des espèces vivantes, où la logique d’Aristote prend son appui réel, et dont le lien à la nomination est déjà suffisamment indiqué au livre biblique de la Genèse, toute chosification comporte une (245)confusion, dont il faut savoir corriger l’erreur, entre le symbolique et le réel.

Les sciences dites physiques y ont paré de façon radicale en réduisant le symbolique à la fonction d’outil à disjoindre le réel, – sans doute avec un succès qui rend chaque jour plus claire, avec ce principe, la renonciation qu’il comporte à toute connaissance de l’être, et même de l’étant, pour autant que celui-ci répondrait à l’étymologie au reste tout à fait oubliée du terme de physique.

Pour les sciences qui méritent encore de s’appeler naturelles, chacun peut voir qu’elles n’ont pas fait le moindre progrès depuis l’histoire des animaux d’Aristote.

Restent les sciences dites humaines, qui furent longtemps désorientées de ce que le prestige des sciences exactes les empêchait de reconnaître le nihilisme de principes que celles-ci n’avaient pu soutenir qu’au prix de quelque méconnaissance interne à leur rationalisation, – et qui ne trouvent que de nos jours la formule qui leur permettra de les distancer : celle qui les qualifie comme sciences conjecturales.

Mais l’homme n’y paraîtra bientôt plus de façon sérieuse que dans les techniques où il en est « tenu compte » comme des têtes d’un bétail ; autrement dit, il y serait bientôt plus effacé que la nature dans les sciences physiques, si nous autres psychanalystes ne savions pas y faire valoir ce qui de son être ne relève que du symbolique.

Il reste que c’est là ce qui ne saurait être, si peu que ce soit, chosifié, – aussi peu que nous n’y songeons pour la série des nombres entiers ou la notion d’une espérance mathématique.

C’est pourtant dans ce travers que tombe mon élève Anzieu en m’imputant une conception magique du langage qui est fort gênante en effet pour tous ceux qui ne peuvent faire mieux que d’insérer le symbolique comme moyen dans la chaîne des causes, faute de le distinguer correctement du réel. Car cette conception s’impose à défaut de la bonne : « Je dis à mon serviteur : « Va ! » et « il va », comme s’exprime l’Évangile, « Viens ! », et « il vient ». Magie incontestable que tout cela, si quotidienne qu’elle soit. Et c’est bien parce que toute méconnaissance de soi s’exprime en projection, Anzieu mon ami, que je vous parais victime de cette illusion. Car reconnaissez celle à laquelle vous cédez quand le langage vous paraît n’être qu’un des modèles entre autres qu’il m’est loisible de choisir, pour comprendre notre expérience dans l’ordre des choses, sans vous apercevoir que, si j’ose dire, il y fait tache dans cet ordre, puisque c’est avec son encre que cet ordre s’écrit.

À la vérité, cet ordre s’est écrit en bien des registres avant que la notion des causes y régisse entrées et sorties. Les lignes d’ordre sont multiples qui se tracent entre les pôles où s’oriente le champ du langage. Et pour nous acheminer du pôle du mot à celui de la parole, je définirai le premier comme le point de concours du matériel le plus vide de sens dans le signifiant avec l’effet le plus réel du symbolique, place que tient le mot de passe, sous la double face du non-sens où la coutume le réduit, et de la trêve qu’il apporte à l’inimitié radicale de l’homme pour son semblable. Point zéro, sans doute, de l’ordre des choses, puisqu’aucune chose n’y apparaît encore, mais qui déjà contient tout ce que l’homme peut attendre de sa vertu, puisque celui qui a le mot évite la mort.

Vertu de reconnaissance liée au matériel du langage, quelles chaînes du (246)discours concret vont-elles la relier à l’action de la parole en tant qu’elle fonde le sujet ? Pour vous faire connaître aux emplois que les primitifs donnent au mot parole l’extension qu’ils donnent à sa notion, voire le lien essentiel qui l’unit, plus saisissant ici d’apparaître radical, à l’efficace de ces techniques dont souvent nous n’avons plus le secret, et où se confirme la fonction fondamentalement symbolique de leurs produits comme de leur échange, je vous renvoie au livre parfois embrouillé, mais combien suggestif qu’est le Do kamo de Leenhardt.

Mais rien ne fonde plus rigoureusement notre propos que la démonstration apportée par Lévi-Strauss que l’ensemble des structures élémentaires de la parenté, au delà de la complexité des cadres nominaux qu’ils supposent, témoignent d’un sens latent de la combinatoire qui pour n’être rendu patent qu’à nos calculs, n’a d’équivalent que les effets de l’inconscient que la philologie démontre dans l’évolution des langues.

Les remarques sur la coïncidence des aires culturelles où se répartissent les langues selon les systèmes primordiaux d’agrégation morphologique avec celles que délimitent les lois de l’alliance au fondement de l’ordre des lignées, convergent en une théorie généralisée de l’échange, où femmes, biens, et mots apparaissent homogènes, pour culminer en l’autonomie reconnue d’un ordre symbolique, manifeste en ce point zéro du symbole où notre auteur formalise le pressentiment qu’en donne de toujours la notion de mana.

Mais comment ne pas dire encore que le fruit de tant de science nous était déjà offert en un gay savoir, quand Rabelais imagine le mythe d’un peuple où les liens de parenté s’ordonneraient en nominations strictement inverses à celles qui ne nous paraissent qu’illusoirement conformes à la nature ? Par quoi nous était déjà proposée cette distinction de la chaîne des parentés et de la trame réelle des générations dont le tressage abonde en répétitions de motifs qui justement substituent l’identité symbolique à l’anonymat individuel. Cette identité vient en fait à contre-pente de la réalité, autant que les interdits s’opposent aux besoins sans nécessité naturelle. Et qu’on n’excepte même pas le lien réel de la paternité, voire de la maternité, l’un et l’autre conquêtes fraîches de notre science : qu’on lise Eschyle pour se convaincre que l’ordre symbolique de la filiation ne leur doit rien.

Voici donc l’homme compris dans ce discours qui dès avant sa venue su monde détermine son rôle dans le drame qui donnera son sens à sa parole[4]. Ligne la plus courte, s’il est vrai qu’en dialectique la droite le soit (247)aussi, pour tracer le chemin qui doit nous mener, de la fonction du mot dans le langage, à la portée dans le sujet de la parole.

Maints autres pourtant nous offrent leurs courbes parallèles en ce déduit, aux chaînes en fuseau de ce champ de langage, – où l’on peut voir que la prise du réel en leur séquence n’est jamais que la conséquence d’un enveloppement de l’ordre symbolique.

Le démontrer serait les parcourir. Indiquons-en pourtant un moment privilégié, que nous ferait oublier celui où nous sommes venus de remettre à la chaîne des causes la direction de l’univers, si nous ne nous rappelions qu’il était son antécédent nécessaire.

Pour que la décision du vrai et du faux se libérât de l’ordalie, longtemps seule épreuve à opposer à l’absolu de la parole, il a fallu en effet que les jeux de l’agora, au cours de l’œuvre où se donna « un sens plus pur » aux mots s’affrontant des tribus, dégagent les règles de la joute dialectique par quoi avoir raison reste toujours avoir raison du contradicteur.

Sans doute est-ce là moment d’histoire, miracle si l’on veut, qui vaut un hommage éternel aux siècles de la Grèce à qui nous le devons. Mais on aurait tort d’hypostasier en ce moment la genèse d’un progrès immanent. Car outre qu’il entraîna à sa suite tant de byzantinismes qu’on situerait mal dans ce progrès, si peu dignes qu’ils soient de l’oubli, nous ne saurions faire de la fin même qu’on lui supposerait dans un causalisme achevé, une étape si décisive qu’elle renvoie jamais les autres au passé absolu.

Et prenez la peine, je vous prie, d’ouvrir les yeux sur ce qui en manière de sorcellerie se passe à votre porte, si la raison de mon discours n’a pas l’heur de vous convaincre.

C’est que pour les liaisons de l’ordre symbolique, c’est-à-dire pour le champ de langage qui fait ici notre propos, tout est toujours là.

C’est là ce qu’il vous faut retenir, si vous voulez comprendre la contestation formelle par Freud de toute donnée en faveur d’une tendance au progrès dans la nature humaine. Prise de position catégorique, bien qu’on la néglige au détriment de l’économie de la doctrine de Freud, sans doute en raison du peu de sérieux où nous ont habitué en cette matière nos penseurs patentés, Bergson y compris, – de l’écho qu’elle paraît faire à une pensée réactionnaire devenue lieu commun, – de la paresse aussi qui nous arrête d’extraire du pied de la lettre freudienne le sens que nous pouvons être sûrs pourtant d’y trouver toujours.

Ne peut-on en effet se demander, à se fier à ce verdict de Freud à son apogée, s’il ne rend pas non avenu l’étonnement qu’il marquait encore douze ans plus tôt à propos de « l’homme aux loups », de l’aptitude si manifeste en ce névrosé, à maintenir ses conceptions sexuelles et ses attitudes objectales précédentes pêle-mêle avec les nouvelles qu’il avait réussi à acquérir et s’il se fut dès lors attardé à l’hypothèse d’un trait de constitution en ce cas, plus que ne le comportait la voie où son sens du symbolique l’engageait déjà pour le comprendre.

Car ce n’est pas bien entendu à quelque fumeuse Völkerpsychologie, mais bien à l’ordre que nous évoquons ici, qu’il se référait en vérité, en rapprochant dès l’abord ce phénomène névrotique du fait historique, porté à son attention par son goût érudit de l’ancienne Égypte, de la coexistence, aux diverses époques de son Antiquité, de théologies relevant d’âges bien différents (248)de ce qu’on appelle plus ou moins proprement la conscience religieuse.

Mais quel besoin surtout d’aller si loin dans le temps, voire dans l’espace, pour comprendre la relation de l’homme au langage ? Et si les ethnographes depuis quelque temps s’entraînent à l’idée qu’ils pourraient trouver leurs objets dans la banlieue de leur propre capitale, ne pourrions-nous, nous qui avons sur eux l’avance que notre terrain soit notre couche et notre table, je parle ici du mobilier analytique, au moins tenter de rattraper le retard que nous avons sur eux dans la critique de la notion de régression, par exemple, quand nous n’avons pas à en chercher les bases ailleurs que dans les formes fort dialectiquement différenciées sous lesquelles Freud présenta cette notion dès qu’introduite. Au lieu de quoi notre routine la réduit à l’emploi toujours plus grossier des métaphores de la régression affective.

Ce n’est donc pas une ligne du discours, mais toutes (et chacune en son genre portant effet de détermination dans le sens, c’est-à-dire de raison), qui vont se rassembler à l’autre pôle du champ de langage, celui de la parole. Il n’est pas en reste sur le pôle du mot pour la singularité de la structure qu’il présente en une forme contrariée. S’il s’agissait en effet dans celui-là du concours de la pure matérialité du langage avec l’effet optimum de l’acte de reconnaissance, on voit ici en quelque sorte diverger de l’intention de reconnaissance, la forme de communication la plus paradoxale. Si l’on ne recule à la formuler telle que l’expérience l’impose, on y recueille en termes éclatants l’équation générale de la communication transsubjective, – en quoi nous est fourni le complément nécessaire à la théorie moderne de la communication, laquelle n’a de sens qu’à se référer strictement à l’autre pôle de notre champ. Cette formule, la voici : l’action de la parole pour autant que le sujet entende s’y fonder, est telle que l’émetteur, pour communiquer son message, doit le recevoir du récepteur, encore n’y parvient-il qu’à l’émettre sous une forme inversée.

Pour l’éprouver aux angles opposés des intentions les plus divergentes en la relation de reconnaissance, celle qui s’engage devant la transcendance et devant les hommes dans la foi de la parole donnée, et celle qui fait fi de toute médiation par l’autre pour s’affirmer en son seul sentiment, – nous la trouvons confirmée dans les deux cas en sa séquence formelle.

Dans le premier, elle apparaît avec éclat dans le « tu es ma femme » ou le « tu es mon maître » par où le sujet fait montre de ne pouvoir engager en première personne son hommage lige dans le mariage ou dans la discipline, sans investir l’autre comme tel de la parole où il se fonde, au moins le temps qu’il faut à celui-ci pour en répudier la promesse. À quoi se voit de façon exemplaire que la parole n’est en aucun des sujets, mais en le serment qui les fonde, si légèrement que chacun vienne à y jurer sa foi.

Le second cas est celui du refus de la parole qui, pour définir les formes majeures de la paranoïa, n’en présente pas moins une structure dialectique dont la clinique classique, par le choix du terme d’interprétation pour désigner son phénomène élémentaire, montrait déjà le pressentiment. C’est du message informulé qui constitue l’inconscient du sujet, c’est-à-dire du « je l’aime » que Freud y a génialement déchiffré, qu’il faut partir pour obtenir avec lui dans leur ordre les formes de délire où ce message se réfracte dans chaque cas.

On sait que c’est par la négation successive des trois termes du message, (249)que Freud en fait une déduction qui impose le rapprochement avec les jeux de la sophistique.

C’est à nous d’y trouver la voie d’une dialectique plus rigoureuse, mais constatons dès maintenant que la formule que nous donnons de la communication transsubjective, ne s’y révèle pas moins brillante à l’usage.

Elle nous conduira seulement à reconnaître les effets de la dissociation de l’imaginaire et du symbolique, – l’inversion symbolique pour ce que le « tu » est ici exclu, entraînant subversion de l’être du sujet, – la forme de réception du message par l’autre se dégradant en réversion imaginaire du moi.

Il reste que c’est à s’additionner sur l’objet (homosexuel) du sentiment « qui n’ose pas dire son nom » que ces effets, pour dissociés qu’ils s’y maintiennent, vont à la moindre subversion de l’être pour le sujet, c’est-à-dire lui évitent d’être-pour-la-haine dans l’érotomanie, où le « je l’aime » devient dans l’inversion symbolique « ce n’est pas lui, mais elle que j’aime », pour s’achever dans la réversion imaginaire en « elle m’aime » (ou « il » pour le sujet féminin). Si cependant l’héroïsme marqué dans la résistance aux « épreuves » pouvait un instant donner le change sur l’authenticité du sentiment, la fonction strictement imaginaire de l’autre intéressé, se trahit assez dans l’intérêt universel attribué à l’aventure.

À s’additionner par contre sur le sujet, les deux effets, symbolique et imaginaire, par les transformations en « ce n’est pas moi qui l’aime, c’est elle », et « il l’aime (elle) » (au genre près du pronom pour le sujet féminin), – aboutissent au délire de la jalousie, dont la forme proprement interprétative comporte une extension indéfinie des objets révélant la même structure généralisée de l’autre, mais où la haine vient à monter dans l’être du sujet.

Mais c’est à porter sur la relation que fonde la parole latente, que l’inversion réfractant ses effets sur les deux termes que désubjective également le refus de la médiation par l’Autre, fait passer le sujet du « Je le hais » de sa dénégation latente, par l’impossibilité de l’assumer en première personne, au morcellement projectif de l’interprétation persécutive dans le réseau sans fin de complicités que suppose son délire, – cependant que son histoire se désagrège dans la régression proprement imaginaire du statut spatio-temporel dont nous avons mis en valeur la phénoménologie dans notre thèse, comme proprement paranoïaque.

Si certains d’entre vous en ce point ont déjà laissé naître sur leurs lèvres le « Que nul n’entre ici s’il n’est dialecticien » que suggère mon discours, qu’ils y reconnaissent aussi sa mesure.

Car l’analyse dialectique que nous venons de tenter du déploiement des structures délirantes, Freud n’y a pas seulement trouvé un raccourci, il lui a donné son axe à y tracer son chemin au ras des formes grammaticales sans paraître embarrassé que ce fût là une déduction « trop verbale[5] ».

Que donc vous soyez rompus aux arts de la dialectique n’exige pas pour autant que vous soyez des penseurs. Ce que vous comprendrez facilement à être juste assez déniaisés pour ne plus croire que la pensée soit supposée dans la parole. Car, outre que la parole s’accommode fort bien du vide de (250)la pensée, l’avis que nous recevons des penseurs est justement que pour l’usage que l’homme en fait d’ordinaire, la parole si tant est qu’il y ait quelque chose à en penser, c’est bien qu’elle lui a été donnée pour cacher sa pensée. Qu’il vaille mieux, en effet, poux la vie de tous les jours « cacher ça », fût-ce au prix de quelque artifice, c’est ce qu’on accordera sans peine à savoir quels borborygmes sont habituellement revêtus du nom pompeux de pensées : et qui mieux qu’un analyste pourrait se dire payé pour le savoir ? L’avis des penseurs pourtant n’est, même par nous, pas pris fort au sérieux, ce qui ne fait que leur rendre raison, ainsi qu’à la position que nous soutenons présentement et qui se renforce d’être pratiquement celle de tout le monde.

Leur commun pessimisme n’est pourtant pas seul en faveur de l’autonomie de la parole. Quand hier nous étions tous saisis du discours de notre transparente Françoise Dolto, et que dans ma fraternelle accolade je lui disais qu’une voix divine s’était fait entendre par sa bouche, elle me répondit comme un enfant qu’on prend au fait : « Qu’ai-je donc dit ? J’étais si émue d’avoir à parler que je ne pensais plus à ce que je pouvais dire ». Pardi ! Françoise, petit dragon (et pourquoi le dire petit si ce n’est qu’il s’agisse du lézard d’Apollon), tu n’avais pas besoin d’y penser pour nous faire don de ta parole, et même pour en fort bien parler. Et la déesse même qui t’eût soufflé ton discours, y eût pensé moins encore. Les Dieux sont trop identiques à la béance imaginaire que le réel offre à la parole, pour être tentés par cette conversion de l’être où quelques hommes se sont risqués, pour que la parole devînt pensée, pensée du néant qu’elle introduit dans le réel et qui dès lors va par le monde dans le support du symbole.

C’est d’une telle conversion qu’il s’agit dans le cogito de Descartes, et c’est pourquoi il n’a pu songer à faire de la pensée qu’il y fondait un trait commun à tous les hommes, si loin qu’il étendît le bénéfice de son doute à leur faire crédit du bon sens. Et c’est ce qu’il prouve dans le passage du Discours que cite Anzieu, en n’apportant pour distinguer l’homme de son semblant dans l’étendue, d’autres critères que ceux-là même que nous donnons ici pour ceux de la parole. Comme il le montre à réfuter par avance l’escamotage que les modernes en font dans le circuit dit du stimulus-réponse : « Car on peut bien, dit-il en effet, concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle profère des paroles… à propos des actions corporelles qui causeront quelques changements en ses organes, comme si on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on veut lui dire ; si, en un autre, qu’elle crie qu’on lui fait mal », – pour se confier au double critère à quoi la machine fera selon lui défaut, à savoir qu’il ne sera pas possible que ces paroles, « elle les arrange diversement » et « pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence » : soit les deux termes de substitution combinatoire du signifiant et de transsubjectivité fondamentale du signifié où nous caractérisons mot et parole dans le langage.

Si donc Anzieu pense ici arguer contre moi, c’est en raison du préjugé commun sur l’harmonie de la parole à la pensée qui est ce que je mets en doute. Je passe sur l’inadéquation de l’exemple dont Descartes ne peut mais, puisque l’automate n’est pris par lui que pour cet aspect de leurre de l’animé dont son époque s’enchantait : alors que la machine nous apparaît – j’y reviendrai quelque jour – comme un ensemble d’éléments symboliques, (251)organisé de façon précisément à ce qu’ils « s’arrangent diversement » en des séquences orientées, et assez capable de « répondre au sens » des questions qu’on lui propose en son langage, pour que ce qu’on lui a attribué improprement de pensée puisse légitimement être imputé à la fonction d’une moitié de la parole.

Et ceci nous mène droit au sens du surréalisme dont je dirai qu’Anzieu ne le méconnaît pas moins, à porter les confusions qui nous sont léguées avec la notion d’automatisme au compte d’une « pensée magique » qui, pour être le lieu commun d’un certain retour à la psychologie de notre discipline, en est aussi le plus manifeste alibi.

Le surréalisme en effet prend bien sa place dans une série d’émergences dont l’empreinte commune donne sa marque à notre époque : celle d’un dévoilement des relations de l’homme à l’ordre symbolique. Et le retentissement mondial de ses inventions les plus gamines montre assez qu’il préludait à un avènement plus grave, et plus sombre aussi bien, tel le Dieu-enfant dont Dürer a gravé la figure, animant de ses jeux parodiques le monde d’une Mélancolie en gésine. Panique nuée de symboles confus et de fantasmes morcelants, le surréalisme apparaît comme une tornade au bord de la dépression atmosphérique où sombrent les normes de l’individualisme humaniste. Si l’autonomie de la conscience de soi était déjà condamnée par l’achèvement du discours sur le Savoir dans Hegel, ce fut l’honneur de Freud d’avoir profilé au berceau de ce siècle la figure et l’ombre, sur le nouvel individu, de la puissance contraire. Empire du langage, il commande dans l’avènement historique du discours de l’auto-accusation avant de promettre, aux murmures d’oracle de la machine à calculer. Un pouvoir plus originel de la raison semble surgir par l’éclatement du concept dans la théorie logico-mathématique des ensembles, de l’unité sémantique dans la théorie linguistique du phonème. À cette lumière tout le mouvement phénoménologique, voire existentialiste, apparaît comme la compensation exaspérée d’une philosophie qui n’est plus sûre d’être maîtresse de ses motifs ; et qu’il ne faut pas confondre, bien qu’on les y démarque, avec les interrogations qu’un Wittgenstein ou qu’un Heidegger portent sur les rapports de l’être et du langage, si pensives de s’y savoir incluses, si lentes à en chercher le temps.

Si c’est donc dans le pouvoir que j’accorde au langage qu’Anzieu veut trouver le sens de mon propos, qu’il renonce à m’affubler de romantiques parrainages : sans renier mes amitiés surréalistes, ni désavouer le style à la Marat de leur discours, c’est plutôt sous l’intercession de M. de Tocqueville que je mettrais le mien. Et en ceci au moins que j’indique, que le langage à se libérer des humaines médiations qui le masquaient jusqu’à ce jour, montre un pouvoir auprès duquel les prétentions d’Ancien Régime de celles-ci à l’absolu, apparaîtront des atténuations dérisoires.

Si ces déclarations paraissent osées, du moins témoignent-elles que je ne prends pas la contradiction qu’on m’oppose pour un défaut à la réponse que je peux attendre, – tout au contraire quand chez Anzieu elle manifeste cette proximité à la vérité qui ne s’obtient qu’à ce que ce soit la vérité qui nous serre de près.

C’est même au point que certains enthousiasmes, pour approbatifs qu’ils soient, peuvent m’inspirer plus de réserve : qu’on s’applaudisse des effets (252)de libération que mon propos fait ressentir, d’accord, mais qu’on le fasse juste assez vite pour que ces applaudissements s’éteignent avec l’euphorie de ce sentiment.

Le primat de la technique n’est pas ici mis en cause, mais les mensonges de son enseignement. Il n’est pas question d’y faire rentrer la fantaisie, mais d’en écarter les mystères. Or le mystère est solidaire de privilèges où tout le monde trouve son compte sans quoi l’on n’y tiendrait pas tant, et toute démystification est importune, d’y attenter.

Il est réel qu’on respire mieux à ce que les brumes d’une tâche se lèvent, mais non moins vrai que ses obstacles ne sont pas abaissés pour autant. Sans doute je vous affranchis en vous rappelant que la parole qui guérit dans l’analyse ne peut être que la vôtre, mais je vous rends dans le langage au maître le plus revêche à vos mérites. Il n’est pas de domaine, en effet, où il suffise moins de se faire valoir pour se faire reconnaître, ni où la prudence comme l’audace soient plus souvent prises sans vert : il suffit pour le comprendre de vous souvenir que les retours de la fortune sont la figure humaine des lois de la dialectique, et donc que ce n’est pas à se confier à la parole qu’on peut espérer les éviter.

Pour en avoir une autre issue, il faudrait, si l’on me permet la métaphore, en agir avec le langage comme on a fait avec le son : aller à sa vitesse pour en franchir le mur. Aussi bien en parlant du bang-bang de l’interprétation vraie, userait-on d’une image assez convenable à la rapidité dont il lui faut devancer la défense du sujet, à la nuit où elle doit le plonger pour qu’il en fasse resurgir à tâtons les portants de la réalité, sans l’éclairage du décor.

L’effet en est rare à obtenir, mais à son défaut vous pouvez vous servir de ce mur même du langage que je ne tiens pas, lui, pour une métaphore puisque c’est un corollaire de mon propos qu’il tient sa place dans le réel.

Vous pouvez vous en servir pour atteindre votre interlocuteur, mais à condition de savoir que, dès qu’il s’agit d’utiliser ce mur, vous êtes l’un et l’autre en deçà, et qu’il faut donc viser à l’atteindre par la bande et non l’objectiver au delà.

C’est ce que j’ai voulu indiquer en disant que le sujet normal partage cette place avec tous les paranoïaques qui courent le monde pour autant que les croyances psychologiques où s’attache ce sujet dans la civilisation, constituent une variété de délire qu’il ne faut pas tenir pour plus bénigne d’être quasi générale. Assurément rien ne vous autorise à y participer sinon dans la mesure justement posée par Pascal où ce serait être fou par un autre tour de folie que de n’être pas fou d’une folie qui apparaît si nécessaire.

Ceci ne saurait aucunement justifier que vous chaussiez les pieds de plomb de la pédagogie, se parât-elle du titre d’analyse des résistances, pour faire l’ours qui expliquerait la danse à son montreur.

Il est tout à fait clair, si l’analyse didactique a un sens, que c’est à vous entendre répondre au sujet, que vous saurez ce qu’il vous dit. Inversement voyez là le secret du miracle permanent qu’est l’analyse dite contrôlée. Mais ceci suppose que, si peu que ce soit, votre analyse personnelle vous ait fait apercevoir cette aliénation à vous-même, qui est la résistance majeure à quoi vous avez affaire dans vos analyses.

Ainsi vous ferez-vous entendre de la seule place qui soit occupée ou devrait l’être, au delà du mur du langage, à savoir la vôtre.

(253)Il y a là un long chemin technique tout entier à reprendre, et tout d’abord dans ses notions fondamentales puisque la confusion est à son comble et que le battage qu’on mène autour du contre-transfert, s’il part d’une bonne intention, n’y a apporté qu’un bruit de surcroît.

Comment en effet, à ne pas strictement savoir qui parle en vous, pourriez-vous répondre à celui qui vous demande qui il est. Car c’est là la question que votre patient vous pose, et c’est pourquoi quand Serge Leclaire ose ici vous la poser avec lui, ce n’est pas de la réponse qu’elle implique de moi à lui : « Tu es mon disciple », que je lui suis redevable puisque déjà il s’est déclaré tel pour la poser, mais c’est de celle qu’il mérite de moi devant vous : « Tu es un analyste », que je lui rends le témoignage pour ce qu’il a bravé en la posant.

Je dois ici limiter ma réponse. Pour suivre Granoff là où déjà il nous engage en attaquant l’emploi qu’on fait en psychanalyse de la relation d’objet, il me faudrait anticiper sur le chemin que, je l’espère, nous parcourrons ensemble, et qui peut-être impose d’en passer d’abord par la question de l’instinct de mort, soit par le passage le plus ardu qu’ait frayé la pensée de Freud, à en juger par la présomption avec laquelle on le dédaigne. Je n’ai jamais songé à vous guider ici dans les épaisseurs de sens, où le désir, la vie et la mort, la compulsion de répétition, le masochisme primordial sont si admirablement déchosifiés, pour que Freud les traverse de son discours. Au carrefour qui ouvre ce chemin, je vous donnais hier un rendez-vous sans date.

À vrai dire, c’est Juliette Boutonier qui par son admirable lettre, m’empêche de m’y dérober en concluant. Elle sait bien que je ne songe pas à faire tort à l’imaginaire, moi dont le nom reste attaché au stade du miroir. Non seulement je mets l’image au fondement de la conscience, mais je l’étendrais bien partout. Le reflet de la montagne dans le lac, dirais-je, joue peut-être son rôle dans un rêve du cosmos, oui, mais nous n’en saurons jamais rien tant que le cosmos ne sera pas revenu de son mutisme. Les scrupules dont Juliette Boutonier ceint mon discours, seraient donc superflus s’ils ne trouvaient leur point de chute dans l’objection qu’ils préparent : pourquoi l’équation serait-elle nécessaire que j’établis entre le symbole et la mort ?

Faute d’en pouvoir maintenant définir le concept, je l’illustrerai de l’image dont le génie de Freud semble jouer comme d’un leurre pour nous mettre au cœur fulgurant de l’énigme.

Il a surpris le petit d’homme au moment de sa saisie par le langage et la parole. Le voici, lui et son désir. Cette balle qu’un fil retient, il la tire à lui, puis la jette, il la reprend et la rejette. Mais il scande sa prise et son rejet et sa reprise d’un oo, aa, oo, à quoi le tiers sans qui il n’y a pas de parole ne se trompe pas en affirmant à Freud qui l’écoute que cela veut dire : Fort ! Da ! Parti ! Voilà ! Parti encore… ou mieux selon le vocable auquel un auteur oublié avait fait un sort : Napus !

Au reste peu importe que ce que l’enfant module soit d’une articulation aussi fruste puisque, déjà, y apparaît formé le couple phonématique où la linguistique, en le pas majeur qu’elle a fait depuis, a reconnu le groupe d’opposition élémentaire, dont une batterie assez courte pour tenir en un tableau d’un quart de page donne le matériel vocalique d’une langue donnée.

S’il est presque trop beau de voir le signifiant faire avènement sons la (254)forme de son pur élément, en va-t-il de même de la signification qui émerge dans le même temps ? Comment au moins ne pas se le demander devant ce jeu si simple ?

Car que fait-il cet enfant de cet objet sinon de l’abolir à cent reprises, sinon de faire son objet de cette abolition. Sans doute n’est-ce que pour que cent fois renaisse son désir, mais ne renaît-il pas déjà désir de ce désir. Nul besoin donc de reconnaître par le contexte et le témoin que le mal d’attendre la mère a trouvé ici son transfert symbolique. Le meurtre de la chose dont Juliette Boutonier a relevé le terme dans mon discours, est déjà là. Il apporte à tout ce qui est, ce fonds d’absence sur quoi s’enlèveront toutes les présences du monde. Il les conjoint aussi à ces présences de néant, les symboles, par quoi l’absent surgit dans le présent. Et le voici ouvert à jamais au pathétique de l’être. « Va-t-en ! » lancera-t-il à son amour pour qu’il revienne, « Viens donc ! » se sentira-t-il forcé de murmurer à celui dont déjà il s’absente.

Ainsi le signifiant sous sa forme la plus réduite apparaîtra-t-il déjà superlatif à tout ce qu’il peut y avoir à signifier, et c’est pourquoi nous ne pouvons garder l’illusion que la genèse ait ici le privilège de se calquer sur la structure. La question de savoir quel minimum d’oppositions signifiantes constitue le quantum nécessaire à la constitution d’un langage n’est pas ici de mise, non plus que celle du minimum de joueurs nécessaires pour qu’une partie s’engage où le sujet puisse dire : « Parole ! ».

Car l’autrui comme le désir sont déjà là dans les fantômes inclus dans cet objet symbolisant, avec la mort qui de l’avoir saisi première, en sortira tout à l’heure la dernière pour faire muette la quatrième au jeu. Le jeu, c’est le sujet. Mais il n’empêche que le battage des cartes le précède, que les règles se sont élaborées sans lui, que d’autres ont biseauté les cartes, qu’il peut en manquer au paquet, que les vivants même qui joueront sous la livrée des fantômes, ne feront d’annonce qu’à leur couleur, et qu’à quelque jeu que l’on joue, l’on sait qu’on ne jouera jamais qu’au jeu. Si bien que dans l’Alea jacta est, qui sonne à chaque instant, ce ne sont pas les mots : « Les dés roulent », qu’il faut entendre, mais bien plutôt pour le redire de l’humour qui me rattache au monde : « Tout est dit. Assez jacté d’amour ».

Ce n’est pas dire que ce que l’action humaine engage dans le jeu, ne vive pas, bien sûr, mais c’est d’y revivre. Telle elle se fige dans ce qu’elle rassemble en un fétiche, pour le rouvrir à un nouveau rassemblement où le premier s’annule ou se confond. (Ici Anzieu qui retrouve son Kant, opine du bonnet). Mais ce sont toujours les quatre du début qui se comptent.

Aussi bien rien se peut-il se passer qui ne les laisse dans leur ordre ? C’est pourquoi, avant de m’effacer moi-même, j’accorderai à M. Perrotti que la musique n’est pas sans avoir son mot à dire en leur ballet, et même que les tambours sacrés[6] nous rappellent les résonances organiques qui préludèrent à la promulgation de leurs lois, mais qu’en dire de plus ? Sinon de remarquer que l’analyse ne se fait pas en musique, pour accorder qu’il s’y passe aussi de l’ineffable. Mais c’est aussi le parti pris de ce discours que de répondre à ce qui se propose seulement comme ineffable par un « Dès lors n’en parlons plus » dont la désinvolture peut prêter à critique.

(255)Mais n’en montre-t-on pas une plus grande encore à méconnaître que si les moyens de l’analyse se limitent à la parole, c’est que, fait digne d’être admiré en une action humaine, ils sont les moyens de sa fin[7] ?

 

Conclusion du PLAGACHE

[…]

 

 


[1]. Pour des considérations de volume, le discours du Dr Lacan est ici résumé sur la sténotypie complète qui en a été recueillie à Rome. D’où l’usage partiel du style indirect dans sa rédaction.

[2]. On sait que c’est là un qualificatif dont M. Jaspers lui-même fait volontiers usage. (Note de J. L.).

[3]. Puis-je verser ici au dossier le remarquable aveu que j’ai reçu plus récemment de l’un des assidus d’un cours où j’ai eu à traiter de la psychanalyse à l’usage de spécialistes qui ne s’y destinaient pas : « Je n’ai pas toujours compris les choses que vous nous disiez » (on sait que je ne ménage guère mes auditeurs). « Mais j’ai pu constater que vous aviez, sans que je sache comment, transformé ma façon d’entendre les malades dont j’avais à m’occuper ». (Note de J. L.).

[4]. Qu’on nous excuse de rapporter encore un commentaire récent des faits à ce discours. Comme nous invitions, conformément à cette remarque, la distinguée ambassadrice d’une république de l’au-delà européen de naguère, à considérer ce qu’elle devait, autant et plus qu’aux gènes de ses géniteurs, voire à sa nourriture de chair et d’images, à la singularité du fait d’état civil qui lui attribuait le nom, disons d’Olga Durantschek, nous pûmes surprendre le tout-à-trac de l’innocence dans sa verdeur, en ces mots qui jaillirent : « Mais c’est un hasard ! ». En quoi cette âme pure, peu soucieuse des conquêtes du matérialisme dialectique, retrouvait l’accident, en tant qu’opposé à la substance par la tradition scolastique, en même temps que la base authentique de sa coexistence avec la petite bourgeoise la plus férue de sa personne, ô combien humaine, dans la croyance irréprimée qu’elle était elle, bien « elle », elle à jamais prévue sans doute en sa radieuse apparition au monde par une science incréée.

[5]. Cf. le cas du président Schreber, in Cinq psychanalyses, P. U. F., pp. 308-309. – G. W., VIII, pp. 299-300.

[6].Dont nous retrouvâmes avec Marcel Griaule le nom abyssin dans ces nacaires qu’il ne faut pas prendre pour des trompettes.

[7]. De ce texte a été retranché le passage qui répondait à la remarquable communication de M. Bänziger : eussions-nous même reproduit cette réponse, qu’il eût fallu l’amplifier pour qu’elle pût satisfaire à sa visée, qui n’était rien de moins que de définir la relation de l’analyse à cette zone « mystique » dont il nous semble de pure méthode de l’exclure de son champ, si centrale qu’y apparaisse sa place. Y était indiqué de même le sens systématique de l’ostracisme de Freud par rapport à toute forme plus ou moins océanique de religiosité.

L’invisibilité du lieu de la coupure confirme-t-elle le propos avoué de ce discours de se soutenir dans une multivocité aussi égale que possible entre ses parties ?

1956 LACAN & Granoff FETISHISM : THE SYMBOLIC, THE IMAGINARY AND THE REAL

Jacques Lacan and Wladimir Granoff

 Paru dans Perversions : Psychodynamics and Therapy, New-York Random-House Inc, pp. 265-276, 1956, (les nombreuses fautes d’orthographes ont été laissées en l’état).

 

(265)Fetishism has suffered, in psychoanalytical studies, a singular fate.

At the beginning of the century, in the first edition of Three Essays on Sexuality, Freud assigned to this practice a particular position in the study of neurosis and perversion[1]. This special place was re-emphasised in the second edition, where Freud further noted that the distinction – the contrast – which appeared to exist between fetishism and neurosis disappeared when fetishism itself was subjected to close study. Certainly, fetishism is classed as a perversion and a perversion is in turn – according to the well-known formula – the negative of a neurosis. Nonetheless, fetishism is one form of perversion where no contrast can be found with a neurosis.

Freud himself recommends the study of fetishism to all who wish to understand the fear of castration and the Œdipus complex. To the disciples of psychoanalysis as to its detractors, the importance given to the Œdipus complex has always been the touchstone of one’s overall attitude toward analysis.

No effort, then, has been spared to call attention to the (266)importance of fetishism. With what result ? The span between 1910 and the past few years was not overreach in studies on this theme ; only half a dozen major contributions can be counted.

Freud returned twice to the subject at eleven year intervals and, each time, in a very special way[2]. Reading his articles, one senses that Freud himself wondered whether people would really grasp what he was talking about[3].

It is useful, in this connection, to remember that one of Freud’s last unfinished fragments deals with fetishism. As during his lifetime he invariably set the new courses for analysis, it is not far-fetched to see in this article a prescience of the direction in which psychoanalytical thought was inevitably to turn in the period after the war.

To wit – the study of the ego. For in the psychoanalytical studies of the past ten years – however they may differ in accordance with varying traditions, tastes, predilections, styles and psychoanalytical schools in each country – the study of the ego is certainly the primary preoccupation[4].

During the same period, works on fetishism have reappeared. For, as Freud recommended, the study of fetishism is and remains most illuminating for anyone who would concentrate upon the Œdipian dynamic in order more fully to understand what the ego is.

To clarify our ideas as well as to indicate the main orientation of our paper, we must first recall that psychoanalysis, which permits us to see farther into the psyche of children than any other science, was discovered by Freud through the observation of adults – more precisely, by listening to them or, rather, to their speech. Indeed, psychoanalysis is a « talking cure ».

To recall such generally accepted truths may at first seem an imposition ; upon reflection, it is not. It is only a reminder of an essential methodological point of reference. For, unless we are to deny the very essence of psychoanalysis, we must make (267)use of language as our guide through the study of the so-called pre-verbal structures[5].

Freud has shown us and taught that symptoms speak in words, that, like dreams, they are constructed in phrases and sentences.

In his article of 1927, Freud introduced us to the study of the fetish by indicating that it has to be deciphered, and deciphered like a symptom or a message[6]. He tells us even in what language it has to be deciphered. This way of presenting the problem is not without significance. From the beginning, such an approach places the problem explicitly in the realm of the search for meaning in language rather than in that of vague analogies in the visual field. (Such as, for example, hollow forms recalling the vagina, furs the pubic hairs, etc.). From « Glanz auf der Nase » to the female penis, passing through « Glance on the Nose », the passage is strictly incomprehensible unless one has stuck to the path which Freud indicated. At the entrance of this path stands an inscription which reads, « What is its meaning ? ».

The problem is not one of repressed affects ; the affect in itself tells us nothing. The problem concerns the denegation of an idea. With this denegation, we find ourselves in the realm of significance, the only area where the key word « displacement » has significance. A fundamental province of human reality, the realm of the imaginary[7].

It is here that little Harry takes his stand, from the moment his famous visitor enters, when he cuts off the hands of children – so they will not scratch – their noses, or when he gives this appendage to the caterpillars to devour[8].

It is thus that Freud classifies this behavior when, dealing with « transformations during puberty » in the Three Essays, he tells us that the choice of the object takes place in the form of creatures of the imagination. He is speaking of a metabolism of (268)images when he explains the return to pathological characteristics, under the influence of ill-fated love, by the return of the libido to the image of the person beloved during childhood.

Such is the profound meaning of the remark about the psychic contribution to perversions. The more repellent the perversion, the more clearly this participation is revealed. « No matter how horrifying the result, an element of psychological activity can always be found which corresponds to the idealization of the sexual tendency ».

Where, then, is the break in this line ? What occurs at the moment when – ceasing to imagine, to speak, to draw – Harry, without knowing why, cuts off a lock of hair ? At the moment when, without explanation, he runs away screaming in order not to see the crippled friend ?

At first glance, we would say that he no longer knows what he is doing. We are now in a dimension where meaning seems lost, the dimension where is to be found, apparently, the fetishist perversion, the taste for shiny noses. And, if there were no elaboration upon the nose or the amputated lock of hair, this would be as impossible to analyse as a true perverse fixation. Indeed, if a slipper were, strictly speaking, the displacement of the female organ and no other elements were present to elaborate primary data, we would consider ourselves faced with a primitive perversion completely beyond the reach of analysis[9].

It follows that the imaginary does not, in any sense, represent the whole of what can be analysed. The clinical observation of Harry may well help us to resolve the question we have set ourselves. For this is the only time that Harry’s behavior displays what, in clinical psychiatry, we would call reticence, opposition, mutism. He no longer tries to express himself in words ; he screams. He has thus twice given up the attempt to make himself understood by others.

(269)And it is here that the break occurs.

What is the register in which, for a moment, this child refuses to place himself ? We would say, with E. Jones, the register of the symbol – a register essential to human reality[10].

If Harry no longer makes himself understood by others, he has by the same token become incomprehensible to them. This may seem a remarkably banal observation but it is so only if we forget that, when we say, « You are my wife », we are also saying, « I am your husband », and are thus ourselves no longer the same as we were before speaking these words. Speech is subtle stuff, yes ; but, in this case, it is an offering. In this giving, analysis finds its raison d’être and its effectiveness[11].

And if we consider mankind’s first words, we note that the password, for instance, has the function – as a sign of recognition – of saving its speaker from death[12].

The word is a gift of language and language is not immaterial. It is subtle matter, but matter nonetheless. It can fecundate the hysterical woman, it can stand for the flow of urine or for excrement withheld[13]. Words can also suffer symbolic wounds. We recall the « Wespe » with a castrated W, when the wolf man realized the symbolic punishment which was inflicted upon him by Grouscha[14].

Language is thus the symbolic activity par excellence ; all theories of languages based on a confusion between the word and its referent overlook this essential dimension. Does not Humpty Dumpty remind Alice that he is master of the word, if not of its referent ?

The imaginary is decipherable only if it is rendered into symbols. Harry’s behavior at this moment is not ; rather, he is himself drawn in by the image. Harry does not imagine the symbol ; he gives reality to the image. This imaginary captation (captation of and by the image) is the essential constituent of (270)any imaginary « reality », to the extent that we consider the latter as instinctive. Thus the same colours captivate the male and the female stickleback and draw them into the nuptial dance.

It is when, in analysis, the patient places himself in a narcissistic posture that we recognize we have struck the resistance. And what experience in analysis proves (and meets) is precisely that, instead of giving reality to the symbol, the patient attempts to constitute hic et nunc, in the experience of the treatment, that imaginary point of reference which we call bringing the analyst into his game[15]. This can be seen in the case of the rat man’s attempt to create, hic et nunc with Freud, this imaginary anal-sadistic relationship ; Freud clearly observes that this is something which betrays and reveals itself on the patient’s face by what he refers to as « the horror of pleasure unknown[16] ».

Such are the spheres in which we move in analysis. But are we in the same sphere when, in everyday life, we meet our fellow man and render psychological judgments about him ? Are we in the same sphere when we say that so-and-so has a strong personality ? Certainly not. Freud does not speak in the register of analysis when he refers to « the personalities » of the rat man. It is not on this level that we find the kind of possibility of direct appreciation and measurement which enables us to establish a given relationship with a given person.

We must admit this direct judgment of the person is of little importance in the analytical experience. It is not the real relationship that constitutes the proper field of analysis. And if, in the course of analysis, the patient brings in the phantasy of the analyst’s fellatio, we will not try, despite the incorporative character of this phantasy, to fit it into the archaic cycle of his biography – for example, by attributing it to undernourishment in childhood. The idea would probably not (271)occur to us. We would say, rather, that the patient is prey to phantasy. It may represent a fixation at a primitive oral stage of sexuality. But this would not induce us to say that the patient is a constitutional fellator. The imaginary element has only a symbolic value, which is to be appreciated and understood in the light of the particular moment of the analysis when it occurs. This phantasy is created to express itself, to be spoken, to symbolize something which may have an entirely different meaning at another moment in the dialogue.

It no longer surprises us when a man ejaculates at the sight of a shoe[17], a corset, a mackintosh[18] ; yet we would be very surprised indeed if any one of these objects could appease the hunger of an individual, no matter how extreme. It is just because the economy of satisfactions implied in neurotic disturbances is less bound to fixed organic rhythms – though it may direct some of them – that neurotic disturbances are reversible.

It is easy to see that this order of imaginary satisfaction can only be found in the realm of sexuality. The term « libido » refers to a concept which expresses this notion of reversibility and implies that of equivalence. It is the dynamic term which makes it possible to conceive a transformation in the metabolism of images.

Therefore, in speaking of imaginary satisfaction, we are thinking of something highly complex. In the Three Essays, Freud explains that instinct is not simple data but is rather composed of diverse elements which are dissociated in cases of perversion[19]. This conception of instinct is confirmed by the recent research of biologists studying the instinctual cycles, in particular, the sexual and reproductive cycles.

Aside from the more or less uncertain and improbable studies dealing with neurological relays of the sexual cycle-incidentally, the weakest point in these studies – it has been demonstrated(272)that, in animals, these cycles are subject to displacement. Biologists have been able to find no word other than displacement to designate the sexual mainspring of symptoms.

The cycle of sexual behavior can be initiated in the animal by a certain number of starters. And a certain number of displacements can occur in the interior of the cycle[20]. Lorenz’s studies show the function of the image in the feeding cycle. In man, it is also principally on the sexual plane that the imaginary plays a role and that displacements occur.

We would say, then, that behavior can be called imaginary when its direction to an image, and its own value as an image for another person, renders it displaceable out of the cycle within which a natural need is satisfied.

Animals are capable, in those displaced segments, of sketching out the rough lines of symbolical behavior, as for example, in the wagging dance, the language of bees. Behavior is symbolic when one of these displaced segments takes on a socialized value. It serves the group as reference point for collective behavior.

This is what we mean when we say that language is symbolic behavior par excellence.

If Harry remains silent, it is because he is in no state to symbolize. Between imaginary and symbolic relationships there is the distance that separates anxiety and guilt[21].

And it is here, historically, that fetishism is born-on the line of demarcation between anxiety and guilt, between the two-sided relationship and the three-sided one. Freud does not fail to notice this when he recommends the study of fetishism to whoever may doubt the fear of castration ; in the notes following the Three Essays, he says that perversions are the residue of development toward the Œdipus complex. For (273)it is here that the various elements of which instinct is composed may become dissociated[22].

Anxiety, as we know, is always connected with a loss – i.e. a transformation of the ego – with a two-sided relation on the point of fading away to be superseded by something else, something which the patient cannot face without vertigo. This is the realm and the nature of anxiety.

As soon as a third person is introduced into the narcissistic relationship, there arises the possibility of real mediation, through the intermediary, of the transcendant personage, that is to say, of someone through whom one’s desire and its accomplishment can be symbolically realized. At this moment, another register appears, that of law – in other words, of guilt.

The entire clinical history of Harry’s case turns upon this point. Will the fear of castration thrust him into anxiety ? Or will it be faced and symbolized as such in the Œdipal dialectic ? Or will the movement rather be frozen in the permanent memorial which, as Freud puts it, fear will build for itself[23] ?

To stress the point : if the strength of the regression (of the affect) is to be found in the interest for the successor of the feminine phallus, it is the denegation of its absence which will have constructed the memorial. The fetish will become the vehicle both of denying and asseverating the castration.

It is this oscillation which constitutes the very nature of the critical moment. To realize the difference of the sexes is to put an end to play, is to accept the three-sided relationship. Here, then, is Harry’s vacillation between anxiety and guilt. His vacillation in his object-choice and, by the same token, later, in his identification[24].

He caresses the shoes of his mother and of Sandor Lorand. It is his oscillation between the treatment inflicted to caress or to cut. It is the search for a compromise between his desires and his guilt which provides his mother with a penis. For he has explored her, and he knows she has none[25]. It is to the extent that the evidence forces itself upon him that, in his drawings, penises become longer and stronger. The denial of the vagina is necessary, according to Sandor Lorand, for the conservation of the happy triangle. Happy, yes-but, as Lorand would probably agree, not true. The true triangle means conflict. And here is where Harry falters.

Every analyzable – that is to say symbolically interpretable situation is always inserted in a three-sided relationship[26]. Therefore, Freud had some reason to give this particular place to fetishism in his speculation. We have seen it in the structure of speech, which is mediation between individuals in libidinal realization.

What is shown in analysis is asserted by doctrines and demonstrated by experience-to wit-that nothing can be interpreted except through the intermediary of the Œdipal realization[27]. That is why it appears vain to explain the horror of female genitalia by certain visual memories dating from the painful passage through the birth canal.

For it is reality in its accidental aspect which stops the gaze of a child just before it is too late. There would certainly be no reason for the child to believe the threat of his nurse had he not seen the vulva of his little friend[28]. Nor is there any reason for him to accept the absence of the maternal penis, especially since he has narcissistically evaluated his own and has seen the even greater penis of his father, if he is unaware of the danger of losing it[29].

This means that all two-sided relationships are always stamped with the style of the imaginary. For a relation to assume its symbolic value, there must be the mediation of a third person which provides the transcendent element through which one’s relation to an object can be sustained at a given distance[30].

If we have attached so much importance to the case of little Harry, it is because we feel that this case of fetishism is extremely enlightening. It articulates, in a particularly striking manner, those three realms of human reality which we have called the symbolic, the imaginary and the real.

For our part, we find here a further justification for the particular place which, as we noted at the beginning, Freud accords to the study of fetishism[31].

 

 

REFERENCES

 

1.      Abraham, Karl. « Remarks on the Psychoanalysis of a Case of Foot and Corset Fetishism » (1910). Selected Papers. London, 1927.

2.      Abraham, Karl. « Mental After-Effects Produced in a Nine-Year-Old Child by the Observation of Sexual Intercourse Between Its Parents » (1913). Selected Papers. London, 1927.

3.      Abraham, Karl. « An Infantile Theory of the Origin of Female Sex » (1923). Selected Papers. London, 1927.

4.      Abraham, Karl. « An Infantile Sexual Theory Not Hitherto Noted » (1925). Selected Papers. London, 1927.

5.      Abraham, Karl. « Zwei Beiträge zur Symbolforschung-Dreiweg in der Œdipus-Sage ». Imago, Vol. IX, 1925.

6.      Dugmore, Hunter. « Object-Relation Changes in the Analysis of a Fetichist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXXV, 1954.

7.      Fenichel, Otto. « Some Infantile Sexual Theories Not Hitherto Described ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. V1928.

8.      Fenichel, Otto. « On Transvestism » (1930). The Psycho-Analytic Reader. New York, 1948.

9.      Freud, Sigmund. « Three Contributions to the Theory of Sex » (1905). New York, 1910.

10.  Freud, Sigmund. « Fetishism » (1927). International Journal of Psychoanalysis, Vol. IX1928.

11.  Freud, Sigmund. « Splitting of the Ego in the Defensive Process » (1938). International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXII, 1941.

12.  Freud, Sigmund. « L’homme aux Rats ». Cinq Psychanalyses.

13.  Freud, Sigmund. « L’homme aux Loups ». Cinq Psychanalyses.

14.  Granoff, Wladimir. « Contribution à l’étude du fétichisme ». Paris, 1952.

15.  Jones, Ernest. « Papers on Psychoanalysis ». New York, 1913.

16.  Lacan, Jacques. « La famille ». Encyclopédie Française, 1938 (Encyclopedia article).

17.  Lacan, Jacques. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique ». Revue française de psychanalyse, Vol. IX, 1949.

18.  Lacan, Jacques. « Some Reflections on the Ego ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXXIVPart 1953.

19.  Lacan, Jacques. « Le Symbolique, l’Imaginaire et le Reel ». (Conference report, 1953).

20.  Lacan, Jacques. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». (Conference report, Instituto di Psychologia della Universita di Roma, 1953).

21.  Strauss, Claude. « Les Structures élémentaires de la Parenté ». Paris, 1947.

22.  Lorand, Sandor. « Fetishism in Statu Nascendi ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XI, 1930.

23.  Mac Brunswick, Ruth. « A Note on the Childish Theory of Coitus a Tergo ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. X, 1929.

24. Payne, Sylvia. « Some Observations on the Ego Development of the Fetishist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XX, 1939.


Cette traduction de Niomède Safouan intitulée « Le fétichisme : le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel » parut en 1986 dans L’objet en psychanalyse, ouvrage collectif, Paris, Denoël, pp. 19-31. Elle est précédée d’une présentation de Maud Mannoni que nous vous restituons en partie : « […] Lors de la première publication de ce texte, en 1956, Jacques Lacan avait accepté de le cosigner à la demande de l’éditeur américain ; il n’en est pas l’auteur […]. Ce texte appartient à une étape de l’histoire de la psychanalyse en France. Maintenir en 1986 cet écrit imparfait et daté, c’est une façon pour nous de ne pas gommer l’histoire et de rappeler le contexte (transférentiel et politique) d’une élaboration théorique. Qui est l’auteur, dans ce qui s’écrit ? Lacan, à un moment de son trajet rappela que s’il a un préjugé au moins dont le psychanalyste devrait être détaché par la psychanalyse, c’est celui de la propriété intellectuelle (Écrits, p. 395). Dans un souci didactique, nous avons réintroduit en bas de page quelques notes explicatives établies en 1985 par Gérôme Taillandier, enseignant à Paris VII. Les concepts utilisés en 1954 se trouvent ainsi resitués dans leur contexte ». Les chiffres entre parenthèses renvoient à la bibliographie que vous trouverez en fin du texte anglais.

 

(19)Le fétichisme a connu, dans les études psychanalytiques, un destin singulier.

Au début du siècle, dans la première édition des Trois Essais sur la sexualité, Freud attribua à cette pratique une place particulière dans l’étude de la névrose et de la perversion(1). Cette place fut soulignée dans la deuxième édition, lorsque Freud ajoute que la distinction – le contraste – qui paraissait exister entre le fétichisme et la névrose disparaissait lorsqu’on soumettait le fétichisme à un examen plus approfondi. Le fétichisme est assurément classé comme perversion et la perversion est à son tour – selon la formule bien connue – le négatif de la névrose[32]Néanmoins, le fétichisme est une forme de perversion où l’on ne peut trouver de contraste avec la névrose.

Freud lui-même recommande l’étude du fétichisme à tous ceux qui veulent comprendre l’angoisse de castration et le complexe d’Œdipe. Pour les disciples de la psychanalyse comme pour ses détracteurs, l’importance donnée au complexe (20)d’Œdipe a toujours été la pierre de touche de l’ensemble du rapport de tout un chacun à l’égard de l’analyse.

Aucun effort n’a donc été épargné pour attirer l’attention sur l’importance du fétichisme. Mais avec quel résultat ? Dans les quelques années qui ont suivi 1910, il n’y eut sur ce thème qu’une demi-douzaine de contributions importantes.

Freud reprit la question deux fois à onze ans d’intervalle, et chaque fois d’une façon très spéciale(10)(11). À lire ses articles, on a l’impression que Freud lui-même se demandait si les lecteurs allaient vraiment saisir ce dont il parlait(11).

À ce propos, il faut se rappeler que l’un des fragments inachevés des travaux de Freud traite du fétichisme. Étant donné que toute sa vie durant, c’est lui qui dirigea le cours du développement de l’analyse, il n’est pas outrecuidant de voir dans cet article une prescience de la direction où la pensée psychanalytique allait s’engager inévitablement après la guerre.

À savoir, l’étude de l’ego. En effet, dans les études psychanalytiques des dix dernières années – même si elles peuvent différer selon les traditions variées, les goûts, les préférences, les styles et les écoles psychanalytiques dans chaque pays –, l’étude de l’ego est certainement la principale préoccupation(6)(24).

Pendant la même période, les travaux sur le fétichisme réapparaissaient. Car, comme l’avait recommandé Freud, l’étude du fétichisme est et reste la plus éclairante pour quiconque voudrait se concentrer sur la dynamique de l’Œdipe afin de comprendre pleinement ce qu’est l’ego[33].

Pour clarifier nos idées aussi bien que pour indiquer la principale orientation de notre exposé, nous devons rappeler d’abord que la psychanalyse, qui nous permet de voir plus (21)loin dans la psyché des enfants qu’aucune autre science, a été découverte par Freud à travers l’observation des adultes – plus précisément, à leur écoute, c’est-à-dire à celle de leur discours. En effet, la psychanalyse est une talking cure.

Rappeler des vérités aussi généralement acceptées pourrait à première vue sembler discourtois, mais réflexion faite, ça ne l’est pas. C’est simplement un rappel d’un point méthodologique essentiel. Car, à moins de renier ce qui est l’essence même de la psychanalyse, nous devons nous servir du langage comme guide à travers l’étude de ce qu’on appelle les structures préverbales[34].

Freud nous a appris et montré que les symptômes parlent en mots, que comme les rêves, ils sont construits en phrases.

Dans son article de 1927, Freud nous introduit à l’étude du fétiche en indiquant qu’il doit être déchiffré. Et déchiffré comme un symptôme ou un message(10). Il nous dit même en quelle langue il faut le déchiffrer. Cette façon de présenter le problème n’est pas sans signification. Dès le début, une telle approche pose le problème dans le domaine de la quête du sens langagier, plutôt que dans celui de vagues analogies visuelles (telles que, par exemple, les formes creuses rappelant le vagin, la fourrure, les poils pubiens, etc.). De Glanz auf der Nase au pénis de la femme, en passant parGlance on the Nose, le passage est strictement incompréhensible à moins de se tenir à la voie indiquée par Freud. À l’entrée de cette voie, on peut lire une inscription : « Quel sens cela a-t-il[35] ? »

(22)Le problème n’est pas celui d’affects réprimés ; l’affect en lui-même ne nous dit rien. Le problème concerne la dénégation d’une idée. Avec cette dénégation, nous nous trouvons dans le domaine de la signification. Le seul champ où le mot clé, « déplacement », a une signification. C’est un pan fondamental de la réalité humaine, le domaine de l’imaginaire(10)[36].

C’est là que le petit Harry prend position, dès l’instant où son fameux visiteur entre, coupant les mains des enfants – pour qu’ils ne se grattent pas le nez, ou donnant cet appendice à dévorer aux chenilles(22).

C’est ainsi que Freud classifie ce comportement quand, traitant des « transformations pendant la puberté » dans les Trois Essais, il nous dit que l’objet prend l’aspect de créatures de l’imagination. Il parle d’un métabolisme des images quand il explique le retour des caractéristiques pathologiques sous l’influence d’un amour malheureux, par le retour de la libido sur l’image de la personne aimée pendant l’enfance.

Tel est le sens profond de la remarque sur la contribution psychique aux perversions. Plus la perversion est repoussante, plus cette participation est révélée clairement. Peu importe combien le résultat est horrible. On peut toujours trouver un élément d’activité psychologique qui corresponde à l’idéalisation de la tendance sexuelle.

Où donc est alors la rupture sur cette ligne ? Que se passe-t-il au moment où – cessant d’imaginer, de parler, de dessiner – Harry, sans savoir pourquoi, se coupe une mèche de cheveux ? Au moment où, sans explication, il s’enfuit en hurlant pour ne pas voir son ami infirme ?

(23)À première vue, nous dirions qu’il ne sait plus ce qu’il fait. Nous sommes maintenant dans une dimension où le sens semble perdu, une dimension où se trouverait apparemment, la perversion fétichiste, le goût pour les nez qui brillent. Et s’il n’y avait pas d’élaboration sur le nez ou la mèche coupée, cela serait aussi impossible à analyser qu’une vraie fixation perverse. En effet, si une pantoufle était, à strictement parler, le déplacement de l’organe féminin, et qu’il n’existât pas d’autres éléments pour élaborer les données premières, nous nous trouverions confrontés avec une perversion primitive, complètement hors d’atteinte pour l’analyse(10).

Il s’ensuit que l’imaginaire ne représente, en aucun sens, la totalité de ce qui peut être analysé[37]. L’observation clinique de Harry pourrait bien nous aider à résoudre la question que nous avons posée. Car c’est le seul moment où le comportement de Harry montre ce qu’en clinique psychiatrique on pourrait appeler réticence, opposition, mutisme. Il n’essaie plus de s’exprimer en paroles ; il crie. Il a ainsi renoncé doublement à la tentative de se faire comprendre par les autres.

Et c’est ici que se trouve la rupture.

Quel est le registre dans lequel, pour un moment, cet enfant (24)refuse de se placer ? Nous dirions avec E. Jones, le registre du symbole, un registre essentiel à la réalité humaine(9).

Si Harry ne se fait plus comprendre des autres, il est du même coup devenu incompréhensible pour eux. Cela peut paraître une observation tout à fait banale, mais elle l’est seulement si nous oublions que, lorsque nous disons : « Vous êtes ma femme », nous sommes aussi en train de dire : « Je suis votre mari ». Et nous ne sommes plus ainsi pareil à ce que nous étions avant de dire ces mots. Le discours est une chose subtile, bien sûr ; mais, dans ce cas, c’est un don. Et dans ce don, l’analyse trouve sa raison d’être et son efficience(20).

Et si nous considérons les premiers mots de l’espèce humaine, nous remarquons que le mot de passe, par exemple, a la fonction – en tant que signe de reconnaissance – de sauver de la mort celui qui le prononce(21).

La parole est un don du langage et le langage n’est pas immatériel. C’est de la matière subtile, mais de la matière néanmoins. Il peut féconder la femme hystérique, il peut figurer le flot d’urine ou l’excrément retenu(6). Les mots peuvent aussi souffrir de blessures symboliques. Nous nous rappelons la Wespe avec un W castré, quand l’homme aux loups réalisa le châtiment symbolique qui lui avait été infligé par Groucha(13).

Le langage est donc l’activité symbolique par excellence : toutes les théories de langage fondées sur une confusion entre le mot et son référent, négligent cette dimension essentielle. Humpty Dumpty ne rappelle-t-il pas à Alice qu’il est maître du mot s’il ne l’est pas de son référent ?

L’imaginaire n’est déchiffrable que s’il est mis en symboles[38]. Le comportement de Harry à ce moment-là ne l’est (25)pas. Il est lui-même capté par l’image. Harry n’imagine pas le symbole ; il donne réalité à l’image. Cette captation imaginaire (captation de et par l’image) est ce qui constitue essentiellement toute « réalité » imaginaire, au point de nous la faire considérer comme instinctive. Ainsi les mêmes couleurs captivent le mâle et la femelle de l’épinoche et les entraînent dans la danse nuptiale.

En analyse, c’est quand le patient se met lui-même dans une position narcissique, que nous reconnaissons avoir touché la résistance. Et ce que l’expérience de l’analyse prouve (et rencontre), c’est précisément qu’au lieu de donner une réalité au symbole, le patient essaie de constituer hic et nunc, dans l’expérience du traitement, ce point imaginaire de référence que nous appelons « faire entrer l’analyse dans son jeu(20). On peut le voir dans le cas de l’homme aux rats dans sa tentative de créer, hic et nunc avec Freud cette relation sadique-anale imaginaire. Freud observe que c’est quelque chose qui se trahit et se révèle sur le visage du patient et qu’il désigne comme « l’horreur d’un plaisir inconnu(12) ».

Telles sont les sphères où nous nous mouvons en analyse. Mais sommes-nous dans le même domaine lorsque, dans la vie de tous les jours, nous rencontrons notre semblable et portons sur lui des jugements psychologiques ? Sommes-nous dans la même sphère quand nous disons qu’untel a une forte personnalité ? Certainement pas. Freud ne parle pas dans le registre de l’analyse quand il fait allusion aux « personnalités » de l’homme aux rats. Ce n’est pas à ce niveau que nous trouvons cette sorte de possibilité d’appréciation directe et d’évaluation qui nous permette d’établir une relation donnée avec une personne.

Nous devons admettre que, dans l’expérience analytique, ce jugement direct de la personne a peu d’importance. Ce n’est pas la relation réelle qui constitue le champ propre de l’analyse. Et si, dans le cours de l’analyse, le patient introduit (26)le fantasme de la fellation de l’analyste, nous n’essaierons pas, malgré le caractère incorporant de ce fantasme, de l’accorder au cycle archaïque de la biographie du patient, en l’attribuant, par exemple, à une sous-alimentation dans l’enfance. L’idée ne nous en viendrait probablement pas. Nous dirions plutôt que le patient est en proie à un fantasme. Cela peut représenter une fixation à un stade oral primitif de la sexualité. Mais cela ne nous inciterait pas à dire que le patient est un fellateur constitutionnel. L’élément imaginaire a seulement une valeur symbolique, ce qui doit être jugé et compris à la lumière du moment particulier de l’analyse où il se produit. Ce fantasme est créé pour s’exprimer, pour être parlé, afin de symboliser quelque chose qui pourrait avoir un sens entièrement différent à un autre moment du dialogue.

Cela ne nous étonne plus quand un homme éjacule à la vue d’un soulier(1), d’un corset, d’un imperméable(6) : cependant, nous serions vraiment très surpris si l’un de ces objets pouvait apaiser la faim d’un individu, si pressante soit-elle. Et c’est simplement parce que l’économie des satisfactions impliquées dans les troubles névrotiques est moins liée à des rythmes organiques fixes – bien qu’elle puisse gouverner certains d’entre eux – que les troubles névrotiques sont réversibles.

Il est facile de voir que l’on ne peut trouver une satisfaction imaginaire de cet ordre que dans le domaine de la sexualité. Ce terme « libido » s’applique à un concept qui exprime cette notion de réversibilité et implique celle d’équivalence. C’est le terme dynamique qui permet de concevoir une transformation dans le métabolisme des images.

Par conséquent, en parlant de satisfaction imaginaire, nous pensons à quelque chose d’infiniment complexe. Dans les Trois Essais, Freud explique que l’instinct n’est pas une donnée simple, mais qu’il est composé de divers éléments (27)qui sont dissociés dans le cas de la perversion[39](9). Cette conception de l’instinct est confirmée par la recherche récente des biologistes qui étudient les cycles instinctuels, en particulier les cycles de la sexualité et de la reproduction.

À part les études plus ou moins incertaines et peu probantes traitant des relais neurologiques du cycle sexuel – incidemment, le point le plus faible dans ces études –, on a démontré que, chez les animaux, ces cycles sont sujets à déplacement. Les biologistes n’ont pu trouver d’autre mot que déplacement pour désigner le ressort sexuel des symptômes observés.

Chez l’animal[40], on peut provoquer le cycle des comportements sexuels par un certain nombre de déclencheurs. Et un certain nombre de déplacements peuvent se produire à l’intérieur de ce cycle[41]. Les études de Lorenz montrent la fonction de l’image dans le cycle de la nutrition. Chez l’homme, c’est aussi sur le plan sexuel principalement que l’imaginaire joue un rôle et que les déplacements se produisent.

Nous dirions donc, que l’on peut appeler ce comportement imaginaire quand sa direction, et sa propre valeur en tant qu’image pour une autre personne, le fait se déplacer hors du cycle dans lequel un besoin naturel est satisfait.

Les animaux sont capables, dans ces segments déplacés, d’esquisser un comportement symbolique, comme la wagging (28)dance dans le langage des abeilles. Le comportement est symbolique quand l’un de ces segments déplacés prend une valeur socialisée. Cela sert au groupe de point de référence pour adopter un comportement collectif.

 

C’est ce que nous entendons lorsque nous disons que le langage est un comportement symbolique par excellence.

Si Harry reste silencieux, c’est parce qu’il n’est pas en état de symboliser. Entre les relations imaginaires et les relations symboliques, il y a la distance qui sépare l’angoisse de la culpabilité(11).

Et c’est ici même, historiquement, que le fétichisme est né sur la ligne de démarcation entre l’angoisse et la culpabilité, entre la relation duelle et la relation triangulaire. Freud ne manque pas de remarquer cela quand il recommande l’étude du fétichisme à quiconque pourrait douter de l’angoisse de castration ; dans les notes qui suivent les Trois Essais, il dit que les perversions sont le résidu du développement vers le complexe d’Œdipe. Car c’est ici que les éléments variés dont se compose l’instinct peuvent se dissocier(9).

L’angoisse est, comme nous le savons, toujours associée à une perte – c’est-à-dire une transformation de l’ego – à une relation duelle sur le point de s’évanouir pour être remplacée par quelque chose d’autre, quelque chose que le patient ne peut affronter sans vertige. C’est le champ et la nature de l’angoisse.

Aussitôt qu’une troisième personne est introduite dans la relation narcissique, survient la possibilité d’une vraie médiation, par l’intermédiaire du personnage transcendant, c’est-à-dire de quelqu’un à travers qui le propre désir du sujet et son accomplissement peuvent être symboliquement réalisés. À ce moment, un autre registre apparaît, celui de la loi – en d’autres mots, de la culpabilité.

Toute l’histoire clinique du cas de Harry tourne autour de ce point. La peur de la castration le jettera-t-il dans (29)l’angoisse ? Ou sera-t-elle affrontée et symbolisée comme dans la dialectique œdipienne ? Ou bien le mouvement se figera-t-il plutôt dans ce monument que l’horreur de la castration élèvera pour elle-même, comme l’écrit Freud(10) ?

Pour souligner le point : si la force de la répression (de l’affect) se trouve dans l’intérêt pour le successeur du phallus féminin, c’est la dénégation de son absence qui aura construit le monument. Le fétiche deviendra le véhicule pour, à la fois, nier et affirmer la castration.

C’est cette oscillation qui constitue la nature même du moment critique. Réaliser la différence des sexes est mettre fin au jeu, c’est accepter la relation à trois. D’où la vacillation de Harry entre l’angoisse et la culpabilité. Sa vacillation dans son choix d’objet, et de même plus tard, dans son identification(22).

Il caresse les chaussures de sa mère et de Sandor Lorand. C’est son oscillation dans le traitement à infliger ; caresser ou couper. C’est la recherche d’un compromis entre ses désirs et sa culpabilité qui confère à sa mère un pénis. Car il l’a explorée et il sait qu’elle n’en a pas(3)(4)(23). C’est parce que cette évidence s’impose tellement à lui, que dans ses dessins, les pénis deviennent plus longs et plus forts. Selon Sandor Lorand, dénier le vagin est nécessaire pour la conservation de l’heureux triangle. Heureux, oui, mais, comme Lorand en conviendrait probablement, pas vrai. Le vrai triangle signifie conflit. Et c’est ici que Harry trébuche[42].

(30)Chaque situation analysable – c’est-à-dire symboliquement interprétable – s’insère toujours dans une relation à trois(5). Par conséquent, Freud a quelque raison de donner au fétichisme cette place particulière dans ses spéculations. Nous l’avons vu dans la structure du discours, qui est médiation entre les individus dans la réalisation libidinale.

Ce qui se montre en analyse est affirmé par la doctrine et démontré par l’expérience, à savoir qu’on ne peut interpréter que par l’intermédiaire de la réalisation œdipienne(6). Aussi apparaît-il vain d’expliquer l’horreur des organes génitaux de la femme par quelques souvenirs visuels datant du passage douloureux à travers le canal de la naissance.

Car c’est la réalité dans son aspect accidentel qui arrête le regard de l’enfant juste avant qu’il ne soit trop tard. Il n’y aurait certainement pas de raison que l’enfant croie à la menace de sa nurse s’il n’avait pas vu la vulve de sa petite amie(11). Pas plus qu’il n’a de raison d’accepter l’absence du pénis maternel, surtout depuis qu’il a narcissiquement valorisé le sien et qu’il a vu celui de son père encore plus grand, s’il n’est pas conscient du danger de le perdre(22).

Cela signifie que toutes les relations à deux sont marquées du sceau de l’imaginaire. Car pour qu’une relation assume sa valeur symbolique, il faut la médiation d’une troisième personne qui procure l’élément transcendant à travers lequel (31)la relation du sujet à un objet peut être maintenue à une distance donnée(5)(19).

Si nous avons attaché tant d’importance au cas du petit Harry, c’est parce que nous sentons que ce cas de fétichisme est extrêmement éclairant. Il articule, d’une manière particulièrement frappante, ces trois champs de la réalité humaine que nous avons appelés le symbolique, l’imaginaire et le réel.

Pour notre part, nous trouvons ici un argument de plus pour justifier la place particulière, comme nous l’avons déjà dit, que Freud accorde à l’étude du fétichisme.

 


[1] Abraham, Karl. « Remarks on the Psychoanalysis of a Case of Foot and Corset Fetishism ». (1910). Selected Payers. London, 1927.

[2] Freud, Sigmund. « Fetishism ». (1927). International Journal of Psychoanalysis, Vol. IX, 1928.

Freud, Sigmund. « Splitting of the Ego in the Defensive Process ». (1938). International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXII, 1941.

[3] Freud, Sigmund. « Splitting of the Ego in the Defensive Process ». (1938). International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXII, 1941.

[4] Dugmore Hunter. « Object-Relation Changes in the Analysis of a Fetichist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXXV, 1954.

Payne Sylvia. « Some Observations on the Ego Development of the Fetishist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XX, 1939.

[5] Lacan, Jacques. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». (Conference report, Instituto di Psychologia della Universita di Roma, 1953).

[6] Freud, Sigmund. « Fetishism ». (1927). International Journal of Psychoanalysis, Vol. IX, 1928.

[7] Freud, Sigmund. « Fetishism ». (1927). International Journal of Psychoanalysis, Vol. IX, 1928.

[8] Lorand, Sandor. « Fetishism in Statu Nascendi ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XI1930.

[9] Lacan, Jacques. « Le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel ». (Conference report, 1953).

[10] Freud, Sigmund. « Three Contributions to the Theory of Sex ». (1905). New York, 1910.

[11] Lacan, Jacques. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». (Conference report, Instituto di Psychologia della Universita di Roma, 1953).

[12] Strauss, Claude. « Les Structures élémentaires de la Parenté ». Paris, 1947.

[13] Dugmore, Hunter. « Object-Relation Changes in the Analysis of a Fetichist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXXV, 1954.

[14] Freud, Sigmund. « L’homme aux Loups ». Cinq Psychanalyses.

[15] Lacan, Jacques. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». (Conference report, Instituto di Psychologia della Universita di Roma, 1953).

[16] « L’homme aux Rats ». Cinq Psychanalyses.

[17] Abraham, Karl. « Remarks on the Psychoanalysis of a Case of Foot and Corset Fetishism ». (1910). Selected Payers. London, 1927.

[18] Dugmore Hunter. « Object-Relation Changes in the Analysis of a Fetichist ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXXV, 1954.

[19] Freud, Sigmund. « Three Contributions to the Theory of Sex ». (1905). New York, 1910.

[20] For example, in a struggle among birds, one of the fighters may suddenly begin to smooth his feathers ; thus an aspect of parade behavior interrupts the cycle of combat.

[21] Freud, Sigmund. « Splitting of the Ego in the Defensive Process ». (1938). International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXII, 1941.

[22] Freud, Sigmund. « Three Contributions to the Theory of Sex ». (1905). New York, 1910.

[23] Freud, Sigmund. « Fetishism ». (1927). International Journal of Psychoanalysis, Vol. IX, 1928.

[24] Lorand, Sandor. « Fetishism in Statu Nascendi ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XI, 1930.

[25] Freud, Sigmund. « An Infantile Theory of the Origin of Female Sex ». 1923. Selected Papers. London, 1927.

Abraham, Karl. « An Infantile Sexual Theory Not Hitherto Noted ». 1925. Selected Pacers. London, 1927.

Mac Brunswick, Ruth. « A Note on the Childish Theory of Coitus a Tergo ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. X, 1929.

[26] Abraham, Karl. « Zwei Beiträge zur Symbolforschung-Dreiweg in der Oedipus-Sage ». Imago, Vol. IX, 1925.

[27] Abraham, Karl. « Zwei Beiträge zur Symbolforschung-Dreiweg in der Oedipus-Sage ». Imago, Vol. IX, 1925.

[28] Freud, Sigmund. « Splitting of the Ego in the Defensive Process ». (1938). International Journal of Psychoanalysis, Vol. XXII, 1941.

[29] Lorand, Sandor. « Fetishism in Statu Nascendi ». International Journal of Psychoanalysis, Vol. XI, 1930.

[30] Abraham, Karl. « Zwei Beiträge zur Symbolforschung-Dreiweg in der Oedipus-Sage ». Imago, Vol. IX, 1925.

Lacan, Jacques. « Le Symbolique, l’Imaginaire et le Reel ». (Conference report, 1953).

[31] We wish to express our grateful acknowledgment to Mr. and Mrs. Stanley Cleveland for their kind assistance in editing our English text.

[32]. Freud a dit que la névrose est le négatif de la perversion. Or cette formule n’est pas réversible ; en effet, elle désigne dans la névrose l’intervention de la négation, du refoulement, de l’inhibition, etc., tandis qu’on ne peut rien soutenir de tel à propos de la perversion, dans laquelle le déni n’est en aucun cas une négation, mais plutôt son évitement. G.T.

[33]. On trouvera ici l’ouverture de la vraie question traitée dans ce texte. C’est de la structure et de la portée de l’Œdipe qu’il va s’agir et non du Moi. G.T.

[34]. Le renversement de génie opéré est celui-ci : si la méthode analytique est fondée sur la parole, c’est que le langage donne sa condition à l’inconscient. G.T.

[35]. Le problème serait donc d’emblée posé par Freud dans le domaine de la recherche du sens textuel plutôt que dans de vagues analogies avec le champ visuel. Le problème de fond n’est pas celui d’affects qui auraient été réprimés et qui prendraient une voie détournée ; c’est celui de la dénégation d’une idée, laquelle nous situe dans le domaine du sens – donc du déplacement, terme clé pour ouvrir à une Province fondamentale de la réalité humaine : le royaume de l’imaginaire. G.T.

[36]. C’est de la structure et de la place de l’imaginaire, dans la constitution du fétichisme, qu’il va être question maintenant. Inversement, le fait du fétichisme va éclairer d’un jour nouveau, différent mais complémentaire de celui de la phobie, le jeu des catégories fondamentales de l’être. À l’instar du cas Hans, traité dans le Séminaire 1956-1957, Harry va fournir le support d’une révision des catégories de la clinique – autant qu’une fondation des éléments de la pratique analytique. G.T.

[37]. Ce qui est à portée de l’analyse est à situer dans un autre registre que le métabolisme des images. On reconnaît là des principes qui seront repris dans le Séminaire 1956-1957 à propos de Hans. Les mutations imaginaires par lesquelles Hans s’efforce de parer au risque de dévoration par une mère trop entreprenante et qui se refuse à lui signifier la castration ne pouvant évidemment suffire à constituer un sujet ; et il faudra à Hans la crise de sa phobie pour introduire l’élément d’angoisse qui fasse tiers entre sa mère et lui. Dans un autre registre, celui de la perversion, il en va de même pour Harry, Confronté aux exigences de la castration, celui-ci, à la différence de Hans, opte pour le cri et la fuite Il y a bien, pour lui aussi, une rupture, mais celle-ci l’amène à renoncer à tenter de se faire comprendre : Harry s’engage sur un versant de refus du registre du symbole et de perte de la signification, la stratification de ce refus dans le fétiche est désormais à portée de main. G.T.

[38]. Cette position du symbole permet d’articuler la place de l’imaginaire dans l’analyse. L’imaginaire n’est déchiffrable que s’il est transformé en symbole. Or, le comportement de Harry, tout capté qu’il est par l’image, prend l’image pour la réalité. Cette captation imaginaire (de et par l’image) donne le constituant essentiel de la « réalité » dans la mesure où celle-ci se réduit à l’instinct. La formule célèbre : la réalité, c’est le fantasme, trouve ici l’une de ses racines. G.T.

[39]. On retrouvera ce thème dans la notion ultérieure de montage pulsionnel. G.T.

[40]. La notion de montage pulsionnel est détournée vers ce qui constitue l’un des plus fascinants problèmes des premières démarches lacaniennes : la référence à l’éthologie dans l’explication de l’existence humaine. La conclusion tirée ici est que le cycle du comportement sexuel est sujet à déplacement. Ce terme, emprunté à l’éthologie est pourtant de référence freudienne. La concordance entre les deux points de vue n’apparaît pas clairement. D’où une définition résultante de l’imaginaire. G.T.

[41]. Par exemple, dans un combat entre oiseaux, l’un des combattants peut soudain se mettre à lisser ses plumes : un aspect du comportement de parade interrompt ainsi le cycle de combat. G.T.

[42] Revenons au problème de fond de l’articulation des registres imaginaire et symbolique et de leur place dans la pratique. Ces registres sont situés respectivement comme ceux de l’angoisse et de la culpabilité et le fétichisme est situé sur la ligne de démarcation entre les deux, entre relation duelle et introduction d’une tierce personne.

C’est là, on s’en souvient, tout le débat de Hans avec sa mère : introduire un tiers (en l’occurrence, la peur des chevaux) à la place du père, trop gentil à l’endroit de la demande de castration de Hans, incapable de soustraire celui-ci à la séduction maternelle.

De même Harry, l’enfant pervers : la crainte de la castration (symbolique) sera-t-elle affrontée et symbolisée dans la dialectique œdipienne? Ou, au contraire, le poussera-t-elle à l’angoisse (cas de Hans) ? Ou bien le processus sera-t-il figé, gelé de façon permanente dans ce mémorial que l’horreur de la castration élèvera pour elle-même, comme l’écrit Freud ?

C’est là l’issue de Harry, semble-t-il, et le fétiche deviendra le véhicule tant du déni de la castration que de son affirmation. D’où cette fort belle définition du fétiche : la force de la répression de l’affect se trouve dans l’intérêt pour le successeur du phallus féminin, c’est la dénégation de son absence qui aura construit ce mémorial. Et c’est cette oscillation entre ces deux termes qui constitue la nature même de ce moment critique. Harry oscille, vacille, dans le traitement à infliger : caresser les chaussures de sa mère ou couper. Il vacille dans son choix d’objet et plus tard, dans son identification. G.T.

1958 LACAN La psychanalyse vraie et la fausse 1958-06-00

Cet exposé fut soumis à la censure qui refusa de le publier dans les actes du congrès. C’est seulement en 1992 que le texte de cette conférence – écrit en Juin 1958 – sera publié pour la première fois par la revue Freudiana, à la fois dans sa version originale et sa traduction espagnole (Freudiana, publicacion de le Escuela europea de psicoanalisis del campo freudiano, Cataluna, Paidos, 1992, n° 4/5, pp. 11-21). La présente version est parue dans l’Âne, 1992, n° 51, pp. 24 à 27.

(24)1.– Pour distinguer la vraie psychanalyse de la fausse, on se réfère à une notion de la psychanalyse authentique, et à une notion d’une psychanalyse conforme à la vérité manifestée par son expérience. S’il s’agit pourtant ici de vérité à proprement parler, c’est qu’autant dans l’ordre de sa découverte que dans celui où elle opère à des fins curatives, le rapport de l’homme à la vérité est dominant.

Ainsi la psychanalyse fausse ne l’est pas seulement du fait de s’écarter du champ qui motive son procédé. Cet écart, quelles qu’en soient les intentions effectives, exige un oubli ou une méconnaissance. Et l’un et l’autre la condamnent à des effets pernicieux.

 

LA CAUSALITÉ LOGIQUE

2.– La psychanalyse vraie a son fondement dans le rapport de l’homme à la parole. Cette détermination dont l’énoncé est évident, est l’axe par rapport auquel doivent être jugés et jaugés ses effets : ceux-ci étant entendus dans leur extension la plus générale, à savoir non seulement comme changements diversement bénéfiques, mais comme révélation d’un ordre effectif dans des faits jusqu’alors restés inexplicables, à vrai dire apparition de faits nouveaux.

Ce rapport de l’homme à la parole est évident dans le médium de la psychanalyse : ce qui rend d’autant plus extraordinaire qu’on le néglige dans son fondement.

Mais il s’agit d’un cercle, car à ne pas reconnaître le fondement, on cherche ailleurs le médium : à savoir dans on ne sait quel affect immédiat, véritable délire à couvrir une action par où l’homme approche peut-être au plus près du foyer constituant de la raison. C’est le spectacle que nous offre la psychanalyse en tant qu’elle cherche à se justifier des méthodes des disciplines coexistantes en son champ, ce qu’elle ne fait qu’au prix de substantifications mythiques et d’alibis fallacieux.

Que le substrat biologique du sujet soit dans l’analyse intéressé jusqu’en son fonds, n’implique nullement que la causalité qu’elle découvre y soit réductible au biologique. Ce qu’indique la notion, primordiale dans Freud, de surdétermination, jamais élucidée jusqu’à présent.

Qu’on ne croie pas pour autant trouver ici la position dite culturaliste. Car pour autant qu’elle se réfère à un critère social de la norme psychique, elle contredit encore plus l’ordre découvert par Freud en ce qu’il montre d’antériorité radicale par rapport au social[1].

3.– À revenir à l’émergence (dans la génialité de Freud) de l’interprétation (Deutung) des rêves, de la psychopathologie quotidienne et du trait d’esprit, soit au registre de ce qui dès lors vient au jour de la connaissance et de la praxis sous le nom d’inconscient, on reconnaît que ce sont les lois et les effets propres au langage qui en constituent la causalité ; causalité qu’il faut dire logique plutôt que psychique, si l’on donne à logique l’acception des effets du logos et non pas seulement du principe de contradiction.

Les mécanismes dits du condensé (Verdichtung) et du virement (Verschiebung) recouvrent exactement les (26)structures par où s’exercent dans le langage les effets de métaphore et de métonymie. C’est-à-dire les deux modes où la construction la plus récente de la théorie linguistique (Roman Jakobson et consort[2]) subsume dans une structure spécifique (impossible à retrancher même du fonctionnement physiologique des appareils mis dans le vivant au service du langage), l’action propre du signifiant, en tant qu’il faut considérer cette action comme engendrant la signification dans le sujet dont elle s’empare, en le marquant comme signifié.

Il ne s’agit pas ici de l’Anschluss par où l’on tente aujourd’hui de faire rentrer la psychanalyse dans une psychologie perpétuant un héritage académique sous l’étiquette de psychologie générale, – voire de l’assimiler aux plus récentes assomptions de la matière humaine sous les rubriques variées de la sociologie.

Il s’agit de la lecture suggestive de l’anticipation, faite par Freud dans l’analyse de l’inconscient, des formules mêmes où Ferdinand de Saussure, dix ans après la Traumdeutung, fonde l’analyse des langues positives. Car la linguistique a déplacé le centre de gravité des sciences, dont le titre, singulièrement inactuel d’être promu depuis lors de sciences humaines, conserve un anthropocentrisme dont Freud a affirmé que sa découverte ruinait le dernier bastion – en dénonçant l’autonomie où le sujet conscient des philosophes maintenait l’attribut propre à l’âme dans la tradition du zoologiste spiritualiste.

 

LE SUJET COMME SIGNIFIANT

4.– Toute promotion de l’intersubjectivité dans la personnologie humaine ne saurait donc s’articuler qu’à partir de l’institution d’un Autre comme lieu de la parole. C’est « l’autre scène », anderer Schausplatz, où Freud, empruntant le terme à Fechner, désigne dès l’origine le plateau gouverné par la machinerie de l’inconscient.

C’est sur cette scène que le sujet apparaît comme surdéterminé par l’ambiguïté inhérente au discours. Car dans la communication parlée, même quand il s’agit de transmission « objective », l’entérinement dans le discours domine l’effet de signal, de même que la mise à l’épreuve du code rétrofléchit l’action de message. Qu’on passe à la fonction de pacte de la parole, on touchera aussitôt que nul message du sujet ne s’articule qu’à se constituer dans l’Autre sous une forme inversée : « Tu es ma femme, tu es mon maître ».

Structure méconnue dans les prémisses des théories modernes de l’information où devrait pourtant être marquée l’antériorité du récepteur par rapport à toute émission.

Ici encore Freud devance ces travaux en permettant de distinguer le sujet comme strictement constitué par les symboles-indices, indiquant dans le discours sa place comme émetteur du message, du sujet en tant qu’il entre dans le message, non, comme on le croit, comme objet qui s’y représente, mais comme signifiant qui s’y donne : ce qui est possible pour ce que les images qui conduisent ses fonctions, deviennent par l’opération de la demande, symboles-images du discours.

 

PRÉTEXTE D’UNE ORTHOPÉDIE

5.– C’est cette capture imaginaire du sujet dans le discours de l’Autre qui semble aller si loin que de pouvoir intéresser sa physiologie la plus intime. C’est elle qui centre la notion vulgaire qui s’est substituée, de par son emploi en psychanalyse, au concept rigoureux du symbolique : car il faut définir celui-ci comme constitué dans la chaîne signifiante, seul lieu pensable de la surdétermination comme telle, par la double possibilité qu’elle ouvre à la combinaison et à la substitution des éléments discrets qui sont le matériel du signifiant.

Mais la fascination propre à l’imaginaire, ici distingué du symbolique, s’est exercée sur ceux-là mêmes, à savoir les psychanalystes, qui en découvraient les formes dans la dialectique où le sujet se révélait symbolisé.

Le double effet de l’imaginaire en tant qu’écran opposant son filtre à la communication du message inconscient, et en tant qu’élément constitué du code symbolique, a été confondu par eux en une seule puissance, qu’ils n’ont pu dès lors apprécier qu’à des effets de résonance, aux interférences de plus en plus obscurcies.

Il en est résulté notamment que la résistance du discours n’a jamais été distinguée de la résistance du sujet.

La suite s’en est manifestée dans un contresens toujours accru à mesure que Freud dans une hâte, qu’il faut bien dire angoissante, à en suivre la trace dans un style de « bouteille à la mer », nous donnait à le rectifier en articulant la fonction du Moi dans la topique intra-subjective.

Ce leurre imaginaire où Freud situe le Moi dans son « Introduction au narcissisme » dès 1914 et dont nous-mêmes, dans le début de notre carrière, avons voulu restaurer le relief sous le nom de stade du miroir, le fait brutal que l’analyse du Moi soit introduite (ne connaîtrait-on des articles de Freud que leur titre, ce qui est plus fréquent qu’on ne croit chez les analystes) avec et sous l’angle de la psychologie collective, – tout cela qui est fait pour donner au Moi un statut analytique où sa fonction imaginaire se coordonne à sa valeur d’objet idéal, disons le mot : métonymique –, n’a servi que de prétexte à l’introduction d’une orthopédie psychique qui s’acharne avec une obstination gâteuse à un renforcement du Moi : négligeant que c’est là aller dans le sens du symptôme, de la formation de défense, de l’alibi névrotique, – et s’abritant d’une harmonie préétablie de la maturation des instincts à la morale dont le postulat restera attaché à l’histoire de notre époque comme le témoignage d’un obscurantisme sans précédent.

6.– Les positions ici avancées sous une forme radicale résument le double travail d’un commentaire de textes que nous poursuivons depuis sept ans dans un séminaire hebdomadaire couvrant par an environ trois cents pages de l’œuvre de Freud, – et d’un enseignement de présentation clinique et de contrôle thérapeutique qui se poursuit depuis cinq ans sous l’égide de la Clinique des maladies mentales et de l’encéphale (Professeur Jean Delay) de la Faculté de Médecine de Paris.

Les conséquences de ce travail théorique et pratique sur la direction de la cure, – au triple point de vue de la place de l’interprétation dans l’analyse, du maniement du transfert, et des normes mêmes où se fixent les buts et la terminaison de la cure –, ont été exposées au Colloque international tenu cette année à Royaumont par la Société Française de Psychanalyse, soit par le groupe qui nous accompagne dans ce labeur.

Les mêmes personnalités dont la place dans la Société internationale de psychanalyse a pour effet que la langue française est la seule langue de grande culture dans laquelle il n’y ait pas de traduction complète des œuvres de Freud – la partie traduite y étant tissée d’oublis, de non-sens, de falsifications et d’erreurs qui en rendent la lecture au mieux inintelligible et au pire controuvée –, sont aussi celles que nous rencontrons pour s’opposer à toute discussion de ces travaux dans la Société internationale de psychanalyse, fondée par Freud.

7.– Un facteur unifie les directions qu’on appelle phases de la doctrine de Freud : elles fixent les lignes cardinales de la recherche où devait s’orienter le problème à jamais ouvert par sa découverte : celui des rapports liant le sujet au signifiant. C’est le problème de l’identification, quant au sujet. Quant à ses relations au réel, il exclut absolument la position de la réalité comme purement et simplement donnée, à quoi la psychanalyse aujourd’hui se réfère, tant par l’usage qu’elle fait de la notion de sens de la réalité, voire d’épreuve de la réalité, que par l’appui qu’elle y trouve pour se réduire à une pratique de plus en plus organisée d’une pédagogie corrective.

Il va de soi que nous ne mettons pas ce faisant en question la primauté du réel, simplement nous rappelons que le langage y introduit une dimension de nature à le « mettre en question ». C’est au niveau de cette mise en question que se situe le drame de la névrose. Vouloir réduire celle-ci dans sa véracité irréductible, ne peut conduire qu’à un recul du symptôme jusqu’aux racines mêmes de l’être, à la destruction de ce qui témoignait dans la souffrance.

En fait la résistance rencontrée témoigne à elle seule de l’impasse de l’entreprise, et la compulsion de répétition découverte par Freud a été aussi par lui identifiée à l’insistance d’une vérité qui clame encore dans le désert de l’ignorance.

L’opposition dialectique, c’est-à-dire liée par une relation d’occultation alternante, du principe de réalité au principe du plaisir, n’est concevable qu’au niveau de l’identification signifiante. Ils ne peuvent du point de vue de l’adaptation que se confondre strictement.

Or toute la psychanalyse se développe dans la dimension de leur conflit. Ainsi la promotion d’une sphère sans conflit au centre de la théorie, comme au pivot de l’action thérapeutique, nous apporte de New-York le signe dernier du renoncement achevé aux principes d’une découverte, – de son détournement à des fins de suggestion sociale et d’assujettissement psychologique.

 

 

LA CONDITION DU DÉSIR

8.– Il n’a pas manqué de gens pour nous faire grief de solliciter Freud, et de manquer à l’essentiel, en réduisant au champ de la parole et du langage, – objet du rapport par lequel à Rome, en 1953, s’est inaugurée la vie de notre groupe –, un mouvement de l’être qui le soutient et le dépasse de toutes parts. Du préverbal à l’ineffable, il n’est pas de catégorie qu’on n’agite pour nous réfuter, au silence près dont on se méfie à juste titre.

(27)Articulons ici que nous ne confondons pas plus l’être avec le dicible, que nous ne tenons l’étant pour l’antithèse de la raison.

Bien au contraire, ramenant à sa source freudienne la souffrance dont la névrose nous révèle le pathétique bien tempéré, nous tentons de saisir le désir dans les rêts mêmes où Freud nous le montre fixé. Ces rêts sans doute le traversent et l’articulent dans l’interrogation passionnée qui arrache le vivant, à demi déhiscent de la vie, qu’est l’homme, à la condition du besoin, pour l’élever à la position de cette demande sans objet, que nous appelons l’amour, la haine et l’ignorance.

C’est là, entre l’inconditionné de cette demande et la satisfaction dont on prétend l’étouffer, que surgit cette condition quasi-perverse en sa forme absolue qu’est le désir. Place prédestinée chez le sujet parlant pour que la Vénus aveugle de la nature y cherche dans l’angoisse son symbole vivant. Ici le phallus, où les anciens voyaient le signe où le logos marque la vie de son empreinte, et dont ce n’est pas en vain que le mystère devait être tu, puisqu’à être dit, il ne pouvait être que dégradé, nous a révélé sa fonction symbolique : dans le complexe de castration. Ce que la psychanalyse d’aujourd’hui tente de réduire à la fonction imaginaire d’un « objet partiel ».

Mais nous devons entendre Freud quand il nous dit que dans le rêve, seule son élaboration l’intéresse. Le désir inconscient, indiqué dans la métaphore onirique, n’a d’objet que métonymique. Il est désir au-delà de la reconnaissance autant que reconnaissance à quoi se dérobe le désir.

Enseignement trop ardu pour que les augures de la psychanalyse d’aujourd’hui n’en soient pas venus à se dire : « Un rêve après tout n’est qu’un rêve », et même à en faire le mot de passe dont ils se saluent.

Ce rêve et ce désir en effet ne sont pas articulables en termes d’adaptation à la réalité, soit en ces termes qui, sous le nom de tension vécue, de résistance affective, de partie saine ou distordue du moi, de relation duelle entre l’analysé et l’analyste, font revivre les étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire.

C’est donc bien nous, et non pas eux, qui disons que le désir, qu’il soit du rêve ou de la veille, n’est pas articulable dans la parole. Mais il n’est pas vrai pourtant qu’il ne soit pas articulé dans le langage, et que, glissant comme l’anneau du jeu de furet au fil de la métonymie qui le retient dans un cercle de fantasme, il ne produise pas métaphoriquement le signifié du symptôme où ce fantasme se réalise.

 

 

LA PUISSANCE DE LA VÉRITÉ

9.– Nous voici tout près des problèmes de la cure et de la distinction profonde entre la suggestion et le transfert. Le transfert est ce lien à l’Autre qu’établit la forme de demande à quoi l’analyse fait sa place, pour que de cette place cette répétition, où ce n’est pas le besoin qui se répète, mais l’au-delà qu’y dessine la demande, puisse être saisie dans son effet de désir et analysée dans son effet de suggestion.

C’est à mesure que l’effet de suggestion issu de l’inconscient dissipe ses mirages, que le désir doit s’articuler en tant que signifiant dans la question existentielle qui donne son horizon au transfert.

En quelque terme que celle-ci se résolve, c’est au lieu de l’Autre que le sujet se trouvera : à la place de ce qui était (Wo Es war…) et qu’il faut qu’il assume (…, soll Ich werden).

Ici le précepte : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ne sonne pas moins étrangement que le Tât twam asi, comme on l’éprouve à y répondre à la première personne où éclate l’absurdité qu’il y aurait à prendre son dernier terme pour son dernier mot, tandis que l’autre boucle son cercle à l’achever : « comme toi-même, tu es ceci que tu hais parce que tu l’ignores ».

Nulle part comme dans Freud de nos jours ne se respire l’air de la raison conquérante, ni ce style dont au XVIIIe siècle l’homme s’avança vers la dénudation de son désir, pour en poser, sous la figure de la nature, à Dieu la question. Pointe unique dans l’histoire d’une philosophie qui avait fait sa loi de la négation du désir. Pointe dont on s’étonne à constater comment la philosophie a réussi à la discréditer comme celle d’une clarté artificielle, voire artificieuse, alors qu’elle posait la question la plus profonde.

Sans doute cette philosophie des lumières, et son parangon l’homme du plaisir, ont-ils fait une erreur. Ils ont voulu expliquer ce qui s’opposait à leur question par l’imposture et faire de l’obscurantisme un complot contre la liberté de la nature.

C’est de cette erreur que nous subissons le retour. Car les monstres qu’on forge pour les besoins d’une cause nous apportent la preuve la plus étonnante de la puissance de la vérité : ils viennent eux-mêmes au jour.

Ceux qui ont mon âge ont pu saisir comment la propagande anti-allemande des Alliés de la Grande Guerre, a engendré l’hitlérisme, qui la justifia après coup.

Plus paradoxalement, mais par un retour du même ordre, la reprise d’une mise en question essentielle de l’homme par rapport à la nature, au nom cette fois de la vérité qui la pénètre, aboutit à ce résultat singulier : que ceux-là mêmes dont le réinventeur de cette question a voulu faire les gardiens de son legs, s’organisent pour le transformer en instrument d’équivoque et de conformisme et se constituent réellement en une Église qui sait que son autorité est de néant, puisqu’elle renie ce qui est son action même, en la ravalant aux connivences d’un aveuglement qu’elle-même entretient.

10.– Comment ne pas reconnaître en effet la fausseté de leur position dans son apparence même, à savoir ce contraste qui fait que la psychanalyse est tout juste tolérée dans sa pratique, quand son prestige est universel : quand « psychanalyse de… », de quelque objet qu’il s’agisse, veut dire pour tous qu’on entre dans la raison profonde d’une apparente déraison, et que pourtant dans la science la psychanalyse vit dans une sorte de quarantaine qui n’a rien à faire avec l’effet de la spécialisation.

Situation faite de méconnaissances accordées, et que n’explique plus depuis longtemps la prétendue résistance des laïcs. Si celle-ci est quelque part maintenant, ce n’est pas ailleurs que chez les psychanalystes eux-mêmes, et patente dans cet effort de se faire valoir par les analogies les plus bâtardes et les fictions les plus douteuses, – conjoint à cette bégueulerie qu’ils manifestent devant les emplois diversement abusifs qui sont faits au dehors des notions qu’ils diffusent, non sans en ressentir une secrète complaisance.

Faut-il voir dans le consentement dont ils jouissent dans la moitié du monde civilisé un effet du pardon que méritent ceux qui ne savent pas ce qu’ils font ? Ou revenir à la preuve, que constitue, pour la vérité d’une tradition, l’indignité de ses ministres.

Nul doute que la confiance privilégiée dans la parole qu’implique le maintien du choix de ses moyens formels, soit le principe de vérité par quoi la psychanalyse subsiste, malgré l’imbécillité des idéaux dont elle l’assaisonne.

Sans doute cela suffit-il, – non pas que la parole ne soit le véhicule naturel de l’erreur, élu du mensonge, et normal du malentendu, mais parce qu’elle se déploie dans la dimension de la vérité, et ainsi la suscite, fût-ce à l’horreur du sujet.

C’est bien là un truisme, et même le truisme par excellence. Il retrouve les propos que nous venons d’avancer, pour repenser la psychanalyse et reconduire sa mission.

Un mystère subsiste pourtant sur les conditions propres à la garde du patrimoine disciplinaire qu’engendre un champ où le praticien lui-même doit se tenir au niveau du sujet qu’il découvre, – à savoir ici non pas le sujet de la connaissance, œil en face du monde réel, mais le sujet de la parole, – c’est-à-dire en tant qu’il émerge à la dimension de la vérité.

C’est à une nécessité profonde que Freud est confronté quand il se soucie instamment de fonder la communauté qui assurera cette garde. Est-ce seulement un accident quand il s’abandonne romantiquement à y laisser s’insérer ce praesidium secret où se préfigurent les appareils les plus modernes de notre politique ? J’ai déjà touché à ce sujet ailleurs en me fondant sur les documents vertigineux livrés par Jones. Nous sommes alors en 1912.

Le fruit, il faut le savourer maintenant dans cette théorie de la validation des théories par les conciles[3], qu’un membre de la camarilla qui a détenu après la dernière guerre dans la Société internationale les pouvoirs exécutifs, articula sans la moindre vergogne.

Mimétisme singulier de l’histoire à l’endroit de cette analyse d’une Église sans foi, d’une armée sans patrie, que Freud nous a donnée, dans un ouvrage plus haut cité, et où il faut reconnaître que l’art a une fois de plus forgé une forme signifiante avant son émergence dans le réel.

Ici la psychanalyse se manifeste elle-même passion dans l’acte qui la constitue, suscitant à nouveau en son sein le mot de ralliement dont Voltaire conspuait l’imposture : « Écrasons l’infâme ».

 

 


[1] . CfTotem et Tabou.

[2] . Cf. Fundamentals of Language, de Roman Jakobson et Morris Halle,1956.

[3]Cf. Kris Ernst, « The Nature of Psychoanalytic Propositions and Their Validation »in Freedom and Experience, Ithaca, Cornell University Press, 1947.

1963 LACAN Premier impromptu de Vincennes : le discours de l’universitaire

(2 p.) 1969-12-03 :

Nous reproduisons ci-après l’introduction du Magazine Littéraire Spécial Lacan n° 121 de Février 1977 précédant la transcription proposée au lecteur : « 1969. Lacan à Vincennes. L’événement était d’importance. D’autant qu’il se reproduirait à un rythme régulier, précisaient les affiches annonciatrices. Événement d’importance, on s’en doute, étant donné le lieu et celui qui y intervenait. Première séance prévue le 3 décembre. Bien avant l’heure, l’amphithéâtre se remplit. Plusieurs centaines de personnes se pressent comme pour une Assemblée Générale. Et lorsque Lacan paraît, prend place sur l’estrade, l’air est déjà pesant, alourdi de fumées, de chaleur, de corps tassés, d’excitation contenue, de voix emmêlées. Silence. Il parle. Silence éphémère. Immédiatement, Vincennes s’éveille et rompt le discours commencé, le déplace, le désoriente… La séance devint alors « mémorable », unique, car Lacan ne revint plus. Plusieurs enregistrements de cet impromptu existent. Le texte que nous publions est issu de l’un deux. Il est complet à ceci près que le tumulte a peut-être rendu inaudible certains moments du discours ».

(21)JACQUES LACAN – (un chien passant en l’estrade qu’il occupe). Je parlerai de mon égérie qui est de cette sorte. C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse – ça arrive – elle pose sa tête sur mes genoux. Elle sait que je vais mourir, ce qu’un certain nombre de gens savent aussi. Elle s’appelle Justine…

 

INTERVENTION – Eh, ça va pas ? Il nous parle de son chien !

 

JACQUES LACAN – C’est ma chienne, elle est très belle et vous l’auriez entendue parler…la seule chose qui lui manque par rapport à celui qui se promène, c’est de n’être pas allée à l’Université. Me voici donc, au titre d’invité, au Centre Expérimental de la dite Université, expérience qui me paraît assez exemplaire. Puisque c’est d’expérience qu’il s’agit, vous pourriez vous demander à quoi vous servez. (22)Si vous me le demandez, à moi, je vous ferai un dessin – j’essaierai – parce qu’après tout, vous savez, l’Université, c’est très fort, ça a des assises profondes.

J’ai gardé pour vous l’annonce du titre de l’une des quatre positions de discours que j’ai annoncé ailleurs, là où j’ai commencé mon séminaire, le discours du maître ai-je dit, puisque vous êtes habitués à entendre parler de celui-là. Et ce n’est pas facile de donner un exemple comme le faisait remarquer hier soir quelqu’un de très intelligent. Je tâcherai quand même : c’est simple, c’est là que j’en suis, laissant la chose suspendue à mon séminaire. Et certes ici, ce n’est pas de continuer qu’il s’agit. Impromptu ai-je dit. Vous pouvez voir que cette chose à la queue basse me l’a tout à l’heure fourni. Je continuerai sur le même ton.

Deuxièmement, discours de l’hystérique. C’est très important parce que c’est avec ça que se dessine le discours du psychanalyste. Seulement il faudrait qu’il y en ait des psychanalystes… c’est à cela que je m’emploie.

 

INTERVENTION – Ce n’est pas à Vincennes qu’il y a des psychanalystes en tout cas.

 

JACQUES LACAN – Vous l’avez dit, pas à Vincennes.

 

INTERVENTION – Pourquoi les étudiants de Vincennes, à l’issue de l’enseignement qu’ils sont censés recevoir, ne peuvent pas devenir psychanalystes ?

 

JACQUES LACAN – (prenant une voix de fausset). C’est justement ce que je vais expliquer, Mademoiselle. C’est justement de cela qu’il s’agit. Parce que la psychanalyse, ça ne se transmet pas comme n’importe quel autre savoir.

Le psychanalyste a une position qui se trouve pouvoir être éventuellement celle d’un discours. Il n’y transmet pas un savoir, non pas qu’il n’ait rien à savoir, contrairement à ce qu’on avance imprudemment, puisque c’est ça qui est mis en question : la fonction dans la Société d’un certain savoir, celui que l’on vous transmet. Il existe.

 

INTERVENTION – Est-ce que vous ne pourriez pas parler plus lentement parce que certains étudiants n’arrivent pas à prendre des notes ?

 

INTERVENTION – Il faut être débile pour prendre des notes et ne rien comprendre à la psychanalyse et à Lacan en particulier

 

JACQUES LACAN – (se tournant vers le tableau). Ça c’est une suite, une suite algébrique…

 

INTERVENTION – L’homme ne peut pas se résoudre en équation.

 

JACQUES LACAN –… qui se tient à constituer une chaîne dont le départ est dans cette formule :

Sa S S

SS S a

Un signifiant se définit de représenter un sujet pour un autre signifiant. C’est une inscription tout à fait fondamentale. Elle peut en tout cas être prise pour telle. Il s’est élaboré, par mon office, une tentative qui est celle à laquelle j’ai mis le temps qu’il fallait pour donner forme, qui est celle où j’aboutis maintenant, une tentative d’instaurer ce qui nécessitait décemment de manipuler une notion en encourageant des sujets à lui faire confiance, à opérer avec ça. C’est ce qu’on appelle le psychanalysant.

Je me suis d’abord demandé ce qu’il pouvait en résulter pour le psychanalyste, où il était lui ; car sur ce point, il est bien évident que les notions ne sont pas claires. Depuis que Freud – qui savait ce qu’il disait – a dit que c’était une fonction impossible…et pourtant remplie tous les jours. Si vous relisez bien le texte vous vous apercevrez que ce n’est pas de la fonction qu’il s’agit, mais de l’être du psychanalyste. Qu’est-ce qui s’engendre pour qu’un beau jour un psychanalysant s’engage à l’être, psychanalyste ?

C’est ce que j’ai tenté d’articuler quand j’ai parlé de l’acte psychanalytique. Mon séminaire, cette année-là, c’était 68, je l’ai interrompu avant la fin, afin, comme ça, de montrer ma sympathie à ce qui se remuait et qui continue… modérément. La contestation me fait penser à quelque chose qui a été inventé un jour, si j’ai bonne mémoire, par mon bon et défunt ami Marcel Duchamp : « le célibataire fait son chocolat lui-même ». Prenez garde que le contestataire ne se fasse pas chocolat lui-même. Bref, cet acte psychanalytique est resté en carafe, si je puis dire. Et je n’ai pas eu le temps d’y revenir d’autant plus que les exemples fusent autour de moi de ce que ça donne.

 

INTERVENTION – À savoir une surdité relative.

 

JACQUES LACAN – Il est sorti quelque chose comme ça qui s’appelle les Études Freudiennes. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture, n’ayant jamais reculé à vous conseiller de mauvaises lectures qui soient par elles-mêmes de la nature des best-sellers. Si je vous le conseille, c’est parce que ce sont des textes très, très bien. Ce n’est pas là comme le petit texte grotesque sur les remarques de mon style qui avait tout naturellement trouvé place au lieu deshabité de la <paulhanerie>*. Ça, c’est autre chose. Vous en tirerez le plus grand profit. À part un article de celui qui le dirige et dont je ne saurais dire trop de bien, vous avez des énoncés incontestablement et universellement contestataires contre l’institution psychanalytique. Il y a un charmant, solide et sympathique canadien qui dit ma foi des choses très pertinentes, il y a quelqu’un de l’Institut Psychanalytique de Paris y occupant une position très importante à la commission de l’enseignement qui fait une critique de l’institution psychanalytique comme telle pour autant qu’elle est strictement en contradiction avec tout ce qu’exige l’existence même du psychanalyste, qui est vraiment une merveille. Je ne peux pas dire que je le signerais, car je l’ai déjà signé : ce sont mes propos. En tout cas, chez moi, elle a une suite, une certaine proposition qui tire les conclusions de cette impasse si magistralement démontrée. On pourrait dire quelque part, dans une toute petite note, qu’il y a dans un endroit un extrémiste qui a tenté de faire passer ça dans une proposition qui renouvelle radicalement le sens de toute la sélection psychanalytique. Il est clair qu’on ne le fait pas. Et ce n’est vraiment pas pour m’en plaindre puisque de l’avis même des personnes intéressées, cette contestation est tout à fait en l’air, gratuite : il n’est absolument pas question que cela modifie quoi que ce soit au fonctionnement présent de l’Institut dont les auteurs relèvent.

 

INTERVENTION – Ah, il parle bien !

 

INTERVENTION – Jusqu’ici, je n’ai rien compris. Alors on pourrait commencer par savoir ce que c’est qu’un psychanalyste. Pour moi c’est un type de flic. Les gens qui se font psychanalyser ne parlent pas et ne s’occupent que d’eux.

 

INTERVENTION – Nous avions déjà les curés mais comme ça ne marchait plus, nous avons maintenant les psychanalystes.

 

INTERVENTION – Lacan, nous attendons depuis une heure ce que tu nous annonces à mots couverts : la critique de la psychanalyse. C’est pour ça qu’on se tait parce que là, ce serait aussi ton autocritique.

 

JACQUES LACAN – Mais je ne critique pas du tout la psychanalyse, il n’est pas question de la critiquer. Il entend mal. Je ne suis pas du tout contestataire moi.

 

INTERVENTION – Tu as dit qu’à Vincennes, on ne formait pas de psychanalystes et que c’était une bonne chose. En fait, un savoir est dispensé, mais tu n’as pas dit ce que c’était. En tout cas, ce ne serait pas un savoir. Alors ?

 

JACQUES LACAN – Un peu de patience. Je vais vous l’expliquer. Je suis invité, je vous ferai remarquer. C’est beau, c’est grand, c’est généreux, mais je suis invité.

 

INTERVENTION – Lacan, la psychanalyse est-elle révolutionnaire ?

 

JACQUES LACAN – Voilà une bonne question.

 

INTERVENTION – C’est un savoir ou c’est pas un savoir ? Tu n’es pas le seul [paranoïa] <paranoïaque> ici.

 

JACQUES LACAN – Je parlerai d’une certaine face des choses où je ne suis pas aujourd’hui, à savoir le Département de Psychanalyse. Il y a eu la délicate question des Unités de Valeur.

 

INTERVENTION – La question des Unités de Valeur, elle est réglée et ce n’est pas le moment de la mettre sur le tapis. Il y a eu toute une manœuvre des enseignants du Département de Psychanalyse pour les traîner toute l’année, Les Unités de Valeur on s’en fout. C’est de psychanalyse dont il est question. Tu comprends ? On s’en fout.

 

JACQUES LACAN – Moi je n’ai pas du tout le sentiment que les unités de valeur on s’en (23)foute. Au contraire, les unités de valeur on y tient beaucoup…C’est une habitude. Puisque j’ai mis sur le tableau le schéma du quatrième discours, celui que je n’ai pas nommé la dernière fois et qui s’appelle le discours universitaire, le voici. Ici, en position maîtresse, comme on dit, S2 le savoir. J’ai expliqué…

 

INTERVENTION – Tu te moques de qui ici ? Le discours universitaire il est dans les Unités de Valeur. Ça c’est un mythe et ce que tu demandes, c’est qu’on croie au mythe. Les gens qui se réclament de la règle du jeu que tu imposes, ça coince. Alors, ne nous fais pas croire que le discours universitaire est au tableau. Parce que ça, c’est pas vrai.

 

JACQUES LACAN – Le discours universitaire, est au tableau parce qu’il occupe, au tableau une place en haut et à gauche…

 

INTERVENTION –En haut et à droite de Dieu, c’est Lacan.

 

JACQUES LACAN –… déjà désigné dans un discours précédent. Car ce qui a de l’importance dans ce qui est écrit, ce sont les relations, c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas. Si vous commencez par mettre à sa place ce qui constitue essentiellement le discours du Maître…

 

INTERVENTION – Qu’est-ce que c’est qu’un Maître ? C’est Lacan.

 

JACQUES LACAN –…à savoir qu’il ordonne, qu’il intervient dans le système du savoir. Vous pouvez vous poser la question de savoir ce que ça veut dire quand le discours du savoir, par ce déplacement d’un quart de cercle, n’a pas besoin d’être au tableau car il est dans le réel. Dans ce déplacement, quand le savoir prend le manche, à ce moment là où vous êtes, c’est là où a été défini le résultat, le fruit, la chute des rapports du maître et de l’esclave. À savoir, dans mon algèbre, ce qui se désigne par la lettre, l’objet a. L’objet a, l’année dernière, quand j’avais pris la peine d’annoncer quelque chose qui s’appelle « d’un Autre à l’autre ». J’ai dit que c’était la place révélée, désignée par Marx comme la plus-value.

Vous êtes les produits de l’Université et vous le prouvez que vous êtes la plus-value, ne serait-ce qu’en ceci : ce à quoi non seulement vous consentez et ce à quoi vous applaudissez – et je ne vois pas ce en quoi j’y ferais objection – c’est que vous sortez de là, vous mêmes, égalés à plus ou moins Unités de Valeur. Vous venez vous faire ici Unités de Valeur : vous sortez d’ici estampillés Unités de Valeur.

 

INTERVENTION – Moralité, il vaut mieux sortir d’ici estampillé par Lacan.

 

JACQUES LACAN – Je n’estampille personne. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi présumez-vous que je veuille vous estampiller ? Quelle histoire !

 

INTERVENTION – Non, tu ne nous estampilleras pas, rassure-toi. Ce que je veux dire, c’est que des gens ici sont estampillés de ce que, voulant tenir le discours que tu tiens pour eux, ils ne peuvent le tenir sur le mode qui s’apparente à leur présence ici. Des gens veulent parler au titre d’une contestation que tu qualifies de vaine. Il en est d’autres qui font dans leur coin Tralala, Boum-Boum, Tsoin-Tsoin et c’est ça qui fait le mouvement d’opinion. Tout ça ne se dit pas sous le prétexte que c’est à toi de le dire. Ce que je voudrais, c’est que tu aies le désir de te taire.

 

JACQUES LACAN – Mais ce qu’ils sont bien ! Ils pensent que je le dirais beaucoup mieux qu’eux (puis usant comme il sait le faire, d’une voix aiguë). Moi, je rentre chez moi, c’est ce qu’on me reproche.

 

INTERVENTION – Oh ! Lacan, ne te moque pas des gens, hein !

 

JACQUES LACAN – Vous apportez un discours qui a des exigences telles…

 

INTERVENTIONS – Moi, ce que je propose, c’est qu’on ne se moque pas des gens quand ils posent une question. On ne prend pas une petite voix comme tu l’as déjà fait à trois reprises ; on répond et puis c’est tout. Alors, qu’est-ce que tu as posé comme question ?

Et puis il y a autre chose, puisqu’il y a ici des gens qui pensent que la psychanalyse c’est une histoire de problèmes culs, il n’y a qu’à faire un love-in. Est-ce qu’il y en a qui sont d’accord pour transformer ça en love-in sauvage (commençant à se déshabiller, il s’arrête après avoir retiré sa chemise).

 

JACQUES LACAN – Écoutez, mon vieux, j’ai déjà vu ça hier soir, j’étais à l’Open Theater, il y a un type qui faisait ça, mais il avait un peu plus de culot que vous, il se foutait à poil complètement. Allez-y, mais allez-y, ben continuez, Merde !

 

INTERVENTION – Il ne faudrait quand même pas charrier. Pourquoi Lacan se satisfait-il d’une critique aussi mineure de la pratique du camarade. Dire du camarade qu’il ne peut pas se déshabiller en tapant sur la table, c’est peut-être très drôle, mais c’est aussi très simpliste.

 

JACQUES LACAN – Mais je suis simpliste

 

INTERVENTION – Et ça les fait rire, c’est intéressant.

 

JACQUES LACAN – Mais je ne vois pas pourquoi tout d’un coup ils ne riraient pas.

 

INTERVENTION – Moi, je voudrais bien qu’ils rient à ce moment-là.

 

JACQUES LACAN – C’est triste

 

INTERVENTION – Tout comme c’est triste de voir les gens sortir d’ici comme d’un métro à six heures du soir.

 

JACQUES LACAN – Alors, où est-ce qu’on en est ? Il paraît que les gens ne peuvent pas parler de psychanalyse parce qu’on attend que ça soit moi. Et bien ils ont raison parce que je le ferai bien mieux qu’eux.

 

INTERVENTION – Ce n’est pas exactement ça puisqu’ils éprouvent le besoin de parler entre eux.

 

JACQUES LACAN – C’est prouvé !

 

INTERVENTION – Il y a un certain nombre de gens, les mêmes qui prennent des notes et qui rient, qui, lorsque Lacan opère une reprise en main de l’assistance, se disent sans jamais dépasser un fauteuil, car c’est de l’ordre d’une certaine topologie, un certain nombre de choses. Et bien ce sont ces gens-là que je voudrais entendre.

 

INTERVENTION Mais enfin, laissez donc parler Lacan

 

JACQUES LACAN – En attendant vous ne dites rien.

 

INTERVENTION – L-A-C-A-N avec nous !

 

JACQUES LACAN – Je suis avec vous. Alors, l’heure s’avance, tâchons quand même de vous donner une petite idée de ce qui est d’ailleurs mon projet.

Il s’agit d’articuler une logique, qui, quelque faible qu’elle en ait l’air (mes quatre petites lettres qui n’ont l’air de rien sinon qu’il faut savoir selon quelles règles elles fonctionnent) est encore assez forte pour comporter ce qui est le signe de cette force logique, à savoir l’incomplétude…

Ça les fait rire ! Seulement ça a une conséquence très importante, spécialement pour les révolutionnaires, c’est que Rien n’est Tout.

 

INTERVENTION – Oh ! Bien !

 

JACQUES LACAN – D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retourniez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser chacun sa béance. Au niveau du discours du maître, c’est précisément celui de la récupération de la plus-value ; au niveau du discours universitaire, c’en est un autre. Et c’est celui-là qui vous tourmente. Non pas que le savoir qu’on vous livre ne soit pas structuré et solide et que vous n’ayez qu’une chose à faire, c’est à vous tisser dedans avec ceux qui travaillent – c’est-à-dire ceux qui vous enseignent – au titre de moyens de production et du même coup de plus-value.

Au niveau du discours de l’hystérique qui est celui qui a permis le passage décisif en donnant son sens à ce que Marx historiquement a articulé. C’est à savoir qu’il y a des événements historiques qui ne se jugent qu’en termes de symptômes. On n’a pas vu jusqu’où ça allait jusqu’au jour où on a eu le discours de l’hystérique pour faire le passage avec quelque chose d’autre qui est le discours du psychanalyste. Le psychanalyste d’abord, n’a eu qu’à écouter ce que disait l’hystérique.

 

INTERVENTION – Donc l’hystérique est le maître du psychanalyste…

 

JACQUES LACAN – Je veux un homme qui sache faire l’amour… Et bien oui, l’homme s’arrête là. Il s’arrête à ceci qu’il est en effet quelqu’un qui sache. Pour faire l’amour on peut repasser. Rien n’est Tout et vous pouvez toujours faire vos petites plaisanteries, il y en a une qui n’est pas drôle et qui est la castration.

 

INTERVENTION – Pendant que ce cours ronronne tranquillement, il y a cent cinquante camarades des Beaux-Arts qui se sont fait arrêter par les flics et qui sont depuis hier à Beaujon, parce que eux, ils ne font pas des cours sur l’objet acomme le mandarin ici présent et dont tout le monde se fout, ils (24)sont allés faire un cours sauvage au Ministère de l’Équipement sur les bidonvilles et sur la politique de M. Chalandon. Alors je crois que le ronronnement de ce cours magistral traduit assez bien l’état de pourrissement actuel de l’Université.

 

INTERVENTION – Parce que franchement, tout ce qu’il dit, ce sont des conneries hein ?

 

Jacques Lacan – Ouais !

 

INTERVENTION – Si on ne veut pas me laisser parler c’est que manifestement on ne sait pas jusqu’à quel point je peux gueuler. Lacan je voudrais te dire un certain nombre de choses. Il me semble qu’on est arrivé à un point où il est évident qu’une contestation peut prendre plus ou moins une forme de possibilité dans cette salle. Il est clair que l’on peut pousser des petits cris, que l’on peut faire de bons jeux de mots, mais il est clair aussi – et peut être d’une façon évidente aujourd’hui – que nous ne pourrons jamais arriver à une critique de l’Université si nous restons à l’intérieur, dans ses cours et dans les règles qu’elle a établis avant que nous n’y intervenions. Je pense que ce que vient de dire le camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et entre autre de détruire l’Université. Et j’aimerais que Lacan donne tout-à-l’heure son point de vue là-dessus. Car détruite l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout-à-l’heure n’existe pas…

 

JACQUES LACAN – Mais pas du tout, pas du tout. Il existe…

 

INTERVENTION – Il existe peut être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur avec le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique on en a ras-le-bol ! On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

 

INTERVENTION – Alors pourquoi es-tu dedans ?

 

INTERVENTION – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

 

JACQUES LACAN – Ah ! vous voyez… c’est que tout est là mon vieux, pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez…

 

INTERVENTION – Lacan, permets je termine. Maintenant tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de Monsieur Lacan ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

 

JACQUES LACAN – Tout à fait vrai.

 

INTERVENTION – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, de Dommergues, de Terray ou d’un autre que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

 

JACQUES LACAN – Mais le dehors de quoi ? Parce que quand vous sortez d’ici vous devenez aphasiques, quand vous sortez, vous continuez à parler, par conséquent vous continuez à être dedans…

 

INTERVENTION – Je ne sais pas ce que c’est aphasique.

 

JACQUES LACAN – Vous ne savez pas ce que c’est aphasique ? Alors c’est extrêmement révoltant si vous ne savez pas ce que c’est un aphasique. Il y a quand même un minimum…

 

INTERVENTION – Je ne suis pas 24 heures sur 24 à l’Université.

 

JACQUES LACAN – Enfin vous ne savez pas ce que c’est qu’un aphasique ?

 

INTERVENTION – Lorsque certains sortent de l’Université, c’est pour se livrer à leurs tripatouillages personnels. D’autres sortent pour militer à l’extérieur. Voilà ce que veut dire sortir de l’Université. Alors Lacan, donne rapidement ton point de vue.

 

JACQUES LACAN – Faire une Université critique en somme, c’est-à-dire ce qui se passe ici. C’est çà.

Vous ne savez pas non plus ce que c’est qu’une Université Critique. On ne vous a jamais parlé… que voulez-vous…

 

INTERVENTION – Rien à comprendre.

 

JACQUES LACAN – Bien. Je voudrais sur çà vous faire une petite remarque. La configuration des Ouvriers-Paysans a quand même abouti à une forme de société où c’est justement l’Université qui a le manche. Car ce qui règne dans ce qu’on appelle communément l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, c’est l’Université.

 

INTERVENTION – Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? C’est pas du révisionnisme dont on parle, c’est du Marxisme-Léninisme !

 

JACQUES LACAN – Allez. Assez. Assez. Un peu. Vous me demandez de parler, alors je parle. Je ne dis pas des choses qui sont dans l’atmosphère, je dis quelque chose de précis. Là.

INTERVENTION – Tu ne dis rien.

 

JACQUES LACAN – Je ne viens pas de dire comment je conçois l’organisation de l’U.R.S.S. ?

 

INTERVENTION – Absolument pas.

 

JACQUES LACAN – Je n’ai pas dit que c’était le savoir qui était roi. Je n’ai pas dit ça. Non ?

 

INTERVENTION – Et alors ?

 

JACQUES LACAN – Et alors ça a quelques conséquences, c’est que, mon cher, vous n’y seriez pas très à l’aise.

 

INTERVENTION – On a posé une question concernant une certaine société et toi tu parles d’une autre société. Ce qu’il faudrait dire, c’est en quoi tu penses que c’est inéluctable.

 

JACQUES LACAN – Je suis tout à fait d’accord. C’est qu’il y a des limites infranchissables à une certaine logique que j’ai appelée une logique faible mais encore assez forte pour vous laisser un peu d’incomplétude dont vous témoignez en effet d’une façon parfaite.

 

INTERVENTION – Moi je me demande pourquoi cet amphithéâtre est bourré de 800 personnes. Il est vrai que tu es un beau clown, célèbre et que tu viens parler. Un camarade aussi a parlé pendant dix minutes pour dire que les groupuscules ne pouvaient pas se sortir de l’Université. Et tout le monde reconnaissant qu’il n’y a rien à dire parle pour ne rien dire. Alors si rien n’est à dire, rien à comprendre, rien à savoir, rien à faire, pourquoi tout ce monde est là ? Et pourquoi Lacan, toi tu restes ?

 

INTERVENTION – Nous sommes un peu égarés sur un faux problème. Tout ça parce que le camarade a dit qu’il venait à l’Université pour en repartir avec d’autres camarades.

 

INTERVENTION – On parle d’une Nouvelle Société. Est-ce que la Psychanalyse aura une fonction dans cette Société et laquelle ?

 

JACQUES LACAN – Une Société ce n’est pas quelque chose qui peut se définir comme ça. Ce que j’essaie d’articuler, parce que l’analyse m’en donne le témoignage, c’est ce qui la domine : à savoir la pratique du langage. L’aphasie, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui flanche de ce côté là. Figurez vous qu’il y a des types à qui il arrive des machins dans le cerveau et qui ne savent plus du tout se débrouiller avec le langage. Ça en fait plutôt des infirmes.

 

INTERVENTION – On peut dire que Lénine a failli devenir aphasique.

 

JACQUES LACAN – Si vous aviez un peu de patience et si vous vouliez bien que nos impromptus continuent, je vous dirais que l’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, toujours, au discours du maître. C’est ce que l’expérience en a fait la preuve.

Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un Maître. Vous l’aurez.

 

INTERVENTION – On l’a déjà, on a Pompidou !

 

JACQUES LACAN – Vous vous imaginez que vous avez un maître avec Pompidou !

(25)Alors ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire… Moi aussi j’aimerais vous poser des questions.

Pour qui, ici, a un sens, le mot Libéral ?

 

INTERVENTION – Pompidou est libéral, Lacan aussi.

 

JACQUES LACAN – Je ne suis libéral, comme tout le monde, que dans la mesure où je suis anti-progressiste. À ceci près que je suis pris dans un mouvement qui mérite de s’appeler progressiste, car il est progressiste de voir se fonder le discours psychanalytique pour autant que celui-là complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce dont il s’agit exactement, de ce contre quoi vous vous révoltez. Ce qui n’empêche pas que ça continue foutrement bien. Et les premiers à y collaborer, et ici même à Vincennes, c’est vous, car vous jouez la fonction des ilotes de ce régime. Vous ne savez pas non plus ce que ça veut dire ? Le régime vous montre. Il dit : « Regardez-les jouir »…

Bien. Voilà. Au revoir pour aujourd’hui. Bye.

C’est terminé.


* On trouvait « pôlanerie » dans la version du Magazine Littéraire.

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1965 LACAN Hommage fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol. V. Stein

Paru dans les Cahiers Renaud-Barrault, Paris, Gallimard, 1965, n° 52, pp. 7-15, puis dans Marguerite Duras, Paris, Albatros, 1975, pp. 7-15.

(7)Du ravissement, – ce mot nous fait énigme. Est-il objectif ou subjectif à ce que Lol V. Stein le détermine ? 1965-12-00

Ravie. On évoque l’âme, et c’est la beauté qui opère. De ce sens à portée de main, on se dépêtrera comme on peut, avec du symbole.

Ravisseuse est bien aussi l’image que va nous imposer cette figure de blessée, exilée des choses, qu’on n’ose pas toucher, mais qui vous fait sa proie.

Les deux mouvements pourtant se nouent dans un chiffre qui se révèle de ce nom savamment formé, au contour de l’écrire : Lol V. Stein.

Lol V. Stein : ailes de papier, V ciseaux, Stein, la pierre, au jeu de la mourre tu te perds.

On répond : O, bouche ouverte, que veux-je à faire trois bonds sur l’eau, hors-jeu de l’amour, où plongé-je ?

Cet art suggère que la ravisseuse est Marguerite Duras, nous les ravis. Mais si, à presser nos pas sur les pas de Lol, dont son roman résonne, nous les entendons derrière nous sans avoir rencontré personne, est-ce donc que sa créature se déplace dans un (8)espace dédoublé ? ou bien que l’un de nous a passé au travers de l’autre, et qui d’elle ou de nous alors s’est-il laissé traverser ?

Ou l’on voit que le chiffre est à nouer autrement car pour le saisir, il faut se compter trois.

Lisez plutôt. La scène dont le roman n’est tout entier que la remémoration, c’est proprement le ravissement de deux en une danse qui les soude, et sous les yeux de Lol, troisième, avec tout le bal, à y subir le rapt de son fiancé par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître.

Et pour toucher à ce que Lol cherche à partir de ce moment, ne nous vient-il pas de lui faire dire un « je me deux », à conjuguer douloir avec Apollinaire ?

Mais justement elle ne peut dire qu’elle souffre.

On pensera à suivre quelque cliché, qu’elle répète l’événement. Mais qu’on y regarde de plus près.

C’est à voir gros qu’il est reconnaissable dans ce guet où Lol désormais maintes fois reviendra, d’un couple d’amants dans lequel elle a retrouvé comme par hasard, une amie qui lui fut proche avant le drame, et l’assistait à son heure même : Tatiana.

Ce n’est pas l’événement, mais un nœud qui se refait là. Et c’est ce que ce nœud enserre qui proprement ravit, mais là encore, qui ?

Le moins à dire est que l’histoire met ici quelqu’un en balance, et pas seulement parce que c’est lui dont Marguerite Duras fait la voix du récit : l’autre partenaire du couple. Son nom, Jacques Hold.

Car lui non plus, n’est pas ce qu’il paraît quand je dis la voix du récit. Bien plutôt est-il son angoisse. Où l’ambiguïté revient encore : est-ce la sienne ou celle du récit ?

Il n’en est en tout cas pas simple montreur de la machine, mais bien l’un de ses ressorts et qui ne sait pas tout ce qui l’y prend.

(9)Ceci légitime que j’introduise ici Marguerite Duras, y ayant au reste son aveu, dans un troisième ternaire, dont l’un des termes est le ravissement de Lol V. Stein pris comme objet dans son nœud même, et où me voici le tiers à y mettre un ravissement, dans mon cas décidément subjectif.

Ce n’est pas là un madrigal, mais une borne de méthode, que j’entends ici affirmer dans sa valeur positive et négative. Un sujet est terme de science, comme parfaitement calculable, et le rappel de son statut devrait mettre un terme à ce qu’il faut bien désigner par son nom : la goujaterie, disons le pédantisme d’une certaine psychanalyse. Cette face de ses ébats, d’être sensible, on l’espère, à ceux qui s’y jettent, devrait servir à leur signaler qu’ils glissent en quelque sottise : celle par exemple d’attribuer la technique avouée d’un auteur à quelque névrose : goujaterie, et de le démontrer comme l’adoption explicite des mécanismes qui en font l’édifice inconscient : sottise.

Je pense que, même si Marguerite Duras me fait tenir de sa bouche qu’elle ne sait pas dans toute son œuvre d’où Lol lui vient, et même pourrais-je l’entrevoir de ce qu’elle me dit la phrase d’après, le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie.

C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne.

En quoi je ne fais pas tort à son génie d’appuyer ma critique sur la vertu de ses moyens.

Que la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient, est tout ce dont je témoignerai en lui rendant hommage.

J’assure ici celui qui lit ces lignes à la lumière de la rampe (10)près de s’éteindre ou revenue, voire de ces rives du futur où Jean-Louis Barrault par ces Cahiers entend faire aborder la conjonction unique de l’acte théâtral, que du fil que je vais dérouler, il n’est rien qui ne se repère à la lettre, au ravissement de Lol V. Stein, et qu’un autre travail fait à ce jour à mon école ne lui permette de ponctuer. Au reste je ne m’adresse pas tant à ce lecteur que je ne m’excuse de son for pour m’exercer au nœud que je détords.

Il est à prendre à la première scène, où Lol est de son amant proprement dérobée, c’est-à-dire qu’il est à suivre dans le thème de la robe, lequel ici supporte le fantasme où Lol s’attache le temps d’après, d’un au-delà dont elle n’a pas su trouver le mot, ce mot qui, refermant les portes sur eux trois, l’eût conjointe au moment où son amant eût enlevé la robe noire de la femme et dévoilé sa nudité. Ceci va-t-il plus loin ? oui, à l’indicible de cette nudité qui s’insinue à remplacer son propre corps. Là tout s’arrête.

N’est-ce pas assez pour que nous reconnaissions ce qui est arrivé à Lol, et qui révèle ce qu’il en est de l’amour ; soit de cette image, image de soi dont l’autre vous revêt et, qui vous habille, et qui vous laisse quand vous en êtes dérobée, quoi être sous ? Qu’en dire quand c’était ce soir-là, Lol toute à votre passion de dix-neuf ans, votre prise de robe et que votre nudité était dessus, à lui donner son éclat ?

Ce qui vous reste alors, c’est ce qu’on disait de vous quand vous étiez petite, que vous n’étiez jamais bien là.

Mais qu’est-ce donc que cette vacuité ? Elle prend alors un sens : vous fûtes, oui, pour une nuit jusqu’à l’aurore où quelque chose à cette place a lâché : le centre des regards.

Que cache cette locution ? Le centre, ce n’est pas pareil sur toutes les surfaces. Unique sur un plateau, partout sur une sphère, sur une surface plus complexe ça peut faire un drôle de nœud. C’est le nôtre.

Car vous sentez qu’il s’agit d’une enveloppe à n’avoir plus ni (11)dedans, ni dehors, et qu’en la couture de son centre se retournent tous les regards dans le vôtre, qu’ils sont le vôtre qui les sature et qu’à jamais, Lol, vous réclamerez à tous les passants. Qu’on suive Lol saisissant au passage de l’un à l’autre ce talisman dont chacun se décharge en hâte comme d’un danger : le regard.

Tout regard sera le vôtre Lol, comme Jacques Hold fasciné se dira pour lui-même prêt à aimer « toute Lol ».

Il est une grammaire du sujet où recueillir ce trait génial il reviendra sous une plume qui l’a pointé pour moi. Qu’on vérifie, ce regard est partout dans le roman. Et la femme de l’événement est bien facile à reconnaître de ce que Marguerite Duras la dépeint comme non-regard.

J’enseigne que la vision se scinde entre l’image et le regard, que le premier modèle du regard est la tache d’où dérive le radar qu’offre la coupe de l’œil à l’étendue.

Du regard, ça s’étale au pinceau sur la toile, pour vous faire mettre bas le vôtre devant l’œuvre du peintre.

On dit que ça vous regarde, de ce qui requiert votre attention.

Mais c’est plutôt l’attention de ce qui vous regarde qu’il s’agit d’obtenir. Car de ce qui vous regarde sans vous regarder, vous ne connaissez pas l’angoisse.

C’est cette angoisse qui saisit Jacques Hold quand, de la fenêtre de l’hôtel de passe où il attend Tatiana, il découvre, à la lisière du champ de seigle en face, Lol couchée.

Son agitation panique, violente ou bien rêvée, aurez-vous le temps de la porter au registre du comique, avant qu’il se rassure significativement, de se dire que Lol le voit sans doute. Un peu plus calme seulement, à former ce second temps qu’elle se sache vue de lui.

Encore faudra-t-il qu’il lui montre, propitiatoire à la fenêtre Tatiana, sans plus s’émouvoir de ce que celle-ci n’ait rien remarqué, cynique de l’avoir déjà à la loi de Lol sacrifiée, puisque c’est dans(12)la certitude d’obéir au désir de Lol qu’il va, d’une vigueur décuplée, besogner son amante, la chavirant de ces mots d’amour dont il sait que c’est l’autre qui ouvre les vannes, mais de ces mots lâches dont il sent aussi qu’il n’en voudrait pas pour elle.

Surtout ne vous trompez pas sur la place ici du regard. Ce n’est pas Lol qui regarde, ne serait-ce que de ce qu’elle ne voit rien. Elle n’est pas le voyeur. Ce qui se passe la réalise.

Là où est le regard, se démontre quand Lol le fait surgir à l’état d’objet pur, avec les mots qu’il faut, pour Jacques Hold, encore innocent.

« Nue, nue sous ses cheveux noirs », ces mots de la bouche de Lol engendrent le passage de la beauté de Tatiana à la fonction de tache intolérable qui appartient à cet objet.

Cette fonction est incompatible avec le maintien de l’image narcissique où les amants s’emploient à contenir leur énamoration, et Jacques Hold aussitôt en ressent l’effet.

Dès lors il est lisible que, voués à réaliser le fantasme de Lol, ils seront de moins en moins l’un et l’autre.

Ce n’est pas, manifeste dans Jacques Hold, sa division de sujet qui nous retiendra plus longtemps, c’est ce qu’il est dans l’être à trois où Lol se suspend, plaquant sur son vide le « je pense » de mauvais rêve qui fait la matière du livre. Mais, ce faisant, il se contente de lui donner une conscience d’être qui se soutient en dehors d’elle, en Tatiana.

Cet être à trois pourtant, c’est bien Lol qui l’arrange. Et c’est pour ce que le « je pense » de Jacques Hold vient hanter Lol d’un soin trop proche, à la fin du roman sur la route où il l’accompagne d’un pèlerinage au lieu de l’événement, – que Lol devient folle.

Dont en effet l’épisode porte des signes, mais dont j’entends faire état ici que je le tiens de Marguerite Duras.

C’est que la dernière phrase du roman ramenant Lol dans le champ de seigle, me paraît faire une fin moins décisive que cette (13)remarque. Où se devine la mise en garde contre le pathétique de la compréhension. Être comprise ne convient pas à Lol, qu’on ne sauve pas du ravissement.

Plus superflu reste mon commentaire de ce que fait Marguerite Duras en donnant existence de discours à sa créature.

Car la pensée même où je lui restituerais son savoir, ne saurait l’encombrer de la conscience d’être dans un objet, puisque cet objet, elle l’a déjà récupéré par son art.

C’est là le sens de cette sublimation dont les psychanalystes sont encore étourdis de ce qu’à leur en léguer le terme, Freud soit resté bouche cousue.

Seulement les avertissant que la satisfaction qu’elle emporte n’est pas à prendre pour illusoire.

Ce n’était pas parler assez fort sans doute, puisque, grâce à eux, le public reste persuadé du contraire. Préservé encore, s’ils n’en viennent pas à professer que la sublimation se mesure au nombre d’exemplaires vendus pour l’écrivain.

C’est que nous débouchons ici sur l’éthique de la psychanalyse, dont l’introduction dans mon séminaire fut la ligne de partage pour la planche fragile de son parterre.

C’est devant tous pourtant qu’un jour je confessais avoir tenu, toute cette année, la main serrée dans l’invisible, d’une autre Marguerite, celle de l’Heptaméron. Il n’est pas vain que je rencontre ici cette éponymie.

C’est qu’il me semble naturel de reconnaître en Marguerite Duras cette charité sévère et militante qui anime les histoires de Marguerite d’Angoulême, quand on peut les lire, décrassé de quelques-uns des préjugés dont le type d’instruction que nous recevons a pour mission expresse de nous faire écran à l’endroit de la vérité.

Ici l’idée de l’histoire « galante ». Lucien Febvre a tenté dans un ouvrage magistral d’en dénoncer le leurre.

(14)Et je m’arrête à ce dont Marguerite Duras me témoigne d’avoir reçu de ses lecteurs, un assentiment qui la frappe unanime à porter sur cette étrange façon d’amour : celle que le personnage dont j’ai marqué qu’il remplit ici la fonction non du récitant, mais du sujet, mène en offrande à Lol, comme tierce assurément loin d’être tierce exclue.

Je m’en réjouis comme d’une preuve que le sérieux garde encore quelque droit après quatre siècles où la momerie s’est appliquée à faire virer par le roman la convention technique de l’amour courtois à un compte de fiction, et masquer seulement le déficit, à laquelle cette convention parait vraiment, de la promiscuité du mariage.

Et le style que vous déployez, Marguerite Duras, à travers votre Heptaméron, eût peut-être facilité les voies où le grand historien que j’ai nommé plus haut, s’efforce à comprendre l’une ou l’autre de ces histoires qu’il tient pour ce qu’elles nous sont données ; pour être des histoires vraies.

Tant de considérations sociologiques qui se réfèrent aux variations d’un temps à l’autre de la peine de vivre sont de peu auprès de la relation de la structure qu’à être de l’Autre, le désir soutient à l’objet qui le cause.

Et l’aventure exemplaire qui fait, se vouer jusqu’à la mort l’Amador de la nouvelle X, qui n’est pas un enfant de chœur, à un amour, pas du tout platonique pour être un amour impossible, lui fût parue une énigme moins opaque à n’être pas vue à travers les idéaux de l’happy end victorien.

Car la limite où le regard se retourne en beauté, je l’ai décrite, c’est le seuil de l’entre-deux-morts, lieu que j’ai défini et qui n’est pas simplement, ce que croient ceux qui en sont loin : le lieu du malheur.

C’est autour de ce lieu que gravitent, m’a-t-il semblé pour ce que je connais de votre œuvre Marguerite Duras, les personnages (15)que vous situez dans notre commun pour nous montrer qu’il en est partout d’aussi nobles que gentils hommes et gentes dames le furent aux anciennes parades, aussi vaillants à foncer, et fussent-ils pris dans les ronces de l’amour impossible à domestiquer, vers cette tache, nocturne dans le ciel, d’un être offert à la merci de tous…, à dix heures et demie du soir en été.

Sans doute ne sauriez-vous secourir vos créations, nouvelle Marguerite, du mythe de l’âme personnelle. Mais la charité sans grandes espérances dont vous les animez n’est-elle pas le fait de la foi dont vous avez à revendre, quand vous célébrez les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible. Jacques Lacan

1966 LACAN GOLDMANN

« Structure : Human Reality and Methodological Concept », au Symposition International du John Hopkins Humanities Center à Baltimore (USA). Paru dans The Languages of Criticism and the Sciences of Man : The structuralist Controversy, dirigé par R. Macksey et E. Donato, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins Press, 1970, pp. 120-122. Les interventions de Lacan ont été faites en anglais. Une traduction vous en est proposée. 1966-10-18

(120)M. Goldmann has just shown how difficult it will be for me to communicate to you tomorrow what I have, just this morning, with the kind help of my translator, begun to put into a form worthy of this present meeting. M. Goldmann is already well known to you, having taught here for several months. What I may have to contribute will be less familiar. I have tried to prepare something which will represent the first cutting-edge of my thought. Since (121)this project is something I have been working on for fifteen years, you will understand that tomorrow’s exposé cannot be exhaustive. However, in order to facilitate my task and to prepare your ear, I should like to say this : A few words concerning the subject. I feel that they are necessary since I interjected the term yesterday and since even M. Derrida here asked me at dinner, « why do you call this the subject, this unconscious ? What does the subject have to do with it ? » In any case, it has nothing whatsoever to do with what M. Goldmann has talked about as subject. Of course it is only a question of terminology, and M. Goldmann can use the term subject to mean anything he likes. But what I should like to emphasize is the fact that what characterizes M. Goldmann’s subject (which is very close to the commonplace definition) is the function of unity, of a unifying unity. His subject is the subject of knowledge, the support (false or not) of a whole world of objects. And M. Goldmann carries over this function of unity into fields other than that of knowledge, into the sphere of action for example, when he calls John and James carrying a table a single subject in so far as they are united in this common action.

But what prompts me to speak is the fact that I have had just this experience. I did not myself (although my name is « James » [Jacques]) move a table together with John, but I did not do so only for reasons of personal fatigue and not because I lacked the will to move it myself, as you will see. However what happened was quite different.

I was in a local hotel whose name I won’t mention (known to all of you) and I wanted to have a table, which was against a wall, moved in front of the window, in the interest of working for this meeting. To the right of the window there was a chest of drawers which would have prevented this. I picked up the telephone and asked for some one to help me. There appeared a very dignified, white-haired character who had on his uniform the designation (which still has no very precise meaning for me, although things have since changed) « Bellman ». To this name, which must mean « beautiful man », I did not pay attention right away. I said to the « Bellman » in my English (imperfect, as you will see tomorrow, but sufficient to communicate a request) that what I wanted was to put this table by the window, and the chest in the place of the table. Those here who belong to the American community will not be surprised at the simple gesture I got in reply, « See here. I’m the Bellman, Whom do you take me for ? That’s a job for the Housekeeper ». I said « No matter. All I want is to get the job done. Please be kind enough to notify the housekeeper, so that it won’t be too late. » I must say that in an exceptionally short time for this hotel (122)I got the housekeeper and was then entitled to the service of two blacks (again without waiting too long, since I was able to explain myself on the subject of my wishes). They arrived and, apparently paying very little attention to my request (they even seemed to be listening to something else), they did what I asked. They did it, I would say, almost perfectly, for there remained a few little imperfections in the job, but such definite imperfections that they could not have been unintentional.

Now where is the subject of this little story ? At first glance (but you will quickly see why I do not stop at this) the subject is obviously myself, in so far as I was found wanting in the whole situation, for the important point in the story is obviously not the fact that I was the one who gave the order and, finally, got satisfaction, but rather the way in which I failed altogether by not asking, in the first place, for the proper person among the reigning hotel hierarchy, in order to obtain this service without too great a delay. Anyway this gives me an opportunity to point up the difference between subject and subjectivity. I might assuredly be the subject if it were only a question of this lack. I am the subjectivity in as much as, undeniably, I evinced throughout the affair a certain impatience.

On the other hand what seems to me to be the subject is really something which is not intra nor extra nor intersubjective. The subject of this affair seems to me (and don’t take it amiss ; I say it without the slightest derogatory intention, but fully aware of the weight of what I will propose) : What sort of subject characterizes a style of society in which everyone is theoretically as ready to help you as the question « May I help you ? » implies ? It’s the question your seat-mate immediately asks you when you take a plane – an American plane, that is, with an American seat-mate. The last time I flew from Paris to New-York, looking very tired for personal reasons, my seat-mate, like a mother bird, literally put food into my mouth throughout the trip. He took bits of meat from his own plate and slipped them between my lips ! What is the nature of this subject, then, which is based on this first principle, and which, on the other hand, makes it impossible to get service ? Such then is my question, and I believe, as regards my story, that it is here, on the level of this gap – which does not fit into intra or inter or extrasubjectivity – that the question of the subject must be posed.

 

Traduction.

(120)J. LACAN. – M. Goldmann vient juste de montrer combien il me sera difficile de vous communiquer demain ce que j’ai, juste ce matin, avec l’aimable assistance de mon traducteur, commencé à mettre dans une forme qui convient à cette réunion. M. Goldmann est déjà bien connu de vous pour avoir parlé ici depuis plusieurs mois. Ce avec quoi je vais contribuer vous sera moins familier. J’ai essayé de préparer quelque chose qui représentera le premier tranchant de ma pensée. Comme (121)ce projet est quelque chose sur quoi je travaille depuis quinze ans, vous comprendrez que mon exposé de demain ne peut être exhaustif. Toutefois, afin de faciliter ma tâche et de préparer vos oreilles, j’aimerais dire ceci : Quelques mots concernant le sujet. Je pense qu’ils son nécessaires depuis que j’ai introduit le terme hier et depuis que même M. Derrida ici présent m’a demandé hier au dîner, « Pourquoi appelez-vous ça le sujet, cet inconscient ? Qu’est-ce que le sujet a à faire avec ça ? » En tout cas, il n’a absolument rien à faire avec ce dont M. Goldmann a parlé comme étant le sujet. C’est naturellement seulement une question de terminologie, et M. Goldmann peut utiliser le terme sujet pour vouloir dire ce qu’il veut. Mais ce que j’aimerais accentuer c’est le fait que ce qui caractérise le sujet de M. Goldmann (qui est très proche de la définition classique) c’est la fonction d’unité, d’unité unifiante. Son sujet est le sujet de la connaissance, le support (faux ou non) de tout un monde d’objets. Et M. Goldmann fait passer cette fonction de l’unité dans d’autres champs que celui de la connaissance, dans la sphère d’action par exemple, quand il appelle John et James portant une table un seul sujet dans la mesure où ils sont unis dans cette action commune.

Mais ce qui me pousse à parler c’est le fait que je viens juste d’avoir cette aventure. Je n’ai pas moi-même (bien que mon nom soit James [Jacques]) bougé une table avec John, mais je ne l’ai pas fait uniquement pour des raisons personnelles de fatigue et non parce que le désir de la bouger moi-même m’a manqué, comme vous allez le voir. Ce qui est arrivé était toutefois un peu différent.

Je me trouvais dans un hôtel local dont je tairai le nom (connu de vous tous) et je voulais avoir une table, qui se trouvait contre un mur, devant la fenêtre, afin de travailler pour cette réunion. À droite de la fenêtre se trouvait une commode qui gênait. J’ai pris le téléphone et demandé que quelqu’un vienne m’aider. Est arrivé alors un personnage très digne, aux cheveux blancs portant sur son uniforme ce titre (qui n’a pas encore de signification précise pour moi, même si depuis les choses ont changé) « Bellman[1] ». Je n’ai pas tout de suite prêté attention à ce nom, qui doit vouloir dire « bel homme ». J’ai dit au « Bellman » dans mon anglais (imparfait, comme vous le verrez demain, mais suffisant pour formuler une requête) que ce que je voulais c’était mettre la table près de la fenêtre et la commode à la place de la table. Ceux qui appartiennent ici à la communauté américaine ne seront pas surpris par le simple geste que je reçus en réponse. « Regardez là. Je suis le Bellman. Pour qui me prenez-vous ? C’est un travail pour la gouvernante ». J’ai répondu « Ça ne fait rien. Tout ce que je veux c’est que ce soit fait. Soyez assez aimable s’il vous plaît pour prévenir la gouvernante, comme ça ce ne sera pas trop tard ». Je dois dire que dans un temps exceptionnellement court pour cet hôtel (122)j’ai eu la gouvernante et obtenu l’aide de deux noirs (encore une fois sans attendre trop longtemps, à partir du moment où j’étais capable de m’expliquer sur le sujet de mes désirs). Ils sont arrivés et ne portant apparemment que très peu attention à ma requête (ils semblaient même écouter autre chose), ils ont fait ce que je demandais. Ils l’ont fait, dirais-je, presque parfaitement, car il restait quelques petites imperfections dans leur affaire, mais des imperfections tellement précises qu’elles ne pouvaient pas être involontaires.

Alors où est le sujet de cette petite histoire ? À première vue (mais vous allez rapidement voir pourquoi je ne m’arrête pas à cela) le sujet est évidemment moi-même, dans la mesure où je me suis trouvé dans le manque dans toute la situation, car le point important dans l’histoire n’est évidemment pas le fait que c’est moi qui avais donné l’ordre et, finalement, obtenu satisfaction, mais plutôt la façon dont j’ai complètement échoué en ne demandant pas, tout d’abord, la bonne personne dans la hiérarchie régnante dans l’hôtel afin d’obtenir ce service sans trop de retard. Ça m’a donné en somme l’opportunité de pointer la différence entre sujet et subjectivité. J’aurais assurément été le sujet si ça avait seulement été une question de manque. Je suis la subjectivité pour autant que, indéniablement, j’ai manifesté une certaine impatience dans toute cette affaire.

De l’autre côté, ce qui me semble être le sujet c’est réellement quelque chose qui n’est ni intra ni extra ni intersubjectif. Le sujet de cette affaire me semble-t-il (et ne le prenez pas mal ; je dis cela sans la moindre intention dépréciative, mais pleinement conscient du poids de ce que je vais proposer) : Quelle sorte de sujet caractérise un style de société dans laquelle chacun est théoriquement aussi prêt à vous aider que la question « Puis-je vous aider ? » implique ? C’est la question que votre voisin vous pose immédiatement quand vous prenez l’avion – un avion américain, bien sûr, avec un voisin américain. La dernière fois que j’ai voyagé de Paris à New York, j’avais l’air très fatigué pour des raisons personnelles, et mon voisin, comme une mère poule, m’a littéralement mis la nourriture dans la bouche pendant tout le voyage. Il prenait des morceaux de viande dans sa propre assiette et les glissait entre mes lèvres ! Quelle est alors la nature de ce sujet qui est basé sur ce premier principe, et qui, d’un autre côté rend impossible d’avoir de l’aide ? Voilà donc ma question, et je crois, étant donné mon histoire, que c’est là, au niveau de cette intervalle – qui ne rentre ni dans l’intra ou l’inter ou l’extrasubjectivité – que la question du sujet doit être posée.

 

 


[1] Veilleur de nuit. (N. d. T.).

 

1966 LACAN AU John Hopkins Humanities Center à Baltimore 

Communication faite au Symposition International du John Hopkins Humanities Center à Baltimore (USA), « OF STRUCTURE AS AN INMIXING OF AN OTHERNESS PREREQUISITE TO ANY SUBJECT WHATEVER ». Paru dans The Languages of Criticism and the Sciences of Man : The structuralist Controversy, dirigé par R. Macksey et E. Donato, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins Press, 1970, pp. 186-195. Les interventions de Lacan ont été faites en anglais et en français. Nous n’avons pas identifié la traduction que nous vous proposons après le texte « anglais » mais qui annonce « représenter une transcription et la paraphrase éditée de son discours ». 1966-10-18 1966-10-21 :

(186)Somebody[1] spent some time this afternoon trying to convince me that it would surely not be a pleasure for an English-speaking audience to listen to my bad accent and that for me to speak in English would constitute a risk for what one might call the transmission of my message. Truly, for me it is a great case of conscience, because to do otherwise would be absolutely contrary to my own conception of the message : of the message as I will explain it to you, of the linguistic message. Many people talk nowadays about messages everywhere, inside the organism a hormone is a message, a beam of light to obtain teleguidance to a plane or from a satellite is a message, and so on ; but the message in language is absolutely different. The message, our message, in all cases comes from the Other by which I understand « from the place of the Other. » It certainly is not the common other, the other with a lower-case o, and this is why I have given a capital O as the initial letter to the Other of whom I am now speaking. Since in this case, here in Baltimore, it would seem that the Other is naturally English-speaking, it would really be doing myself violence to speak French. But the question that this person raised, that it would perhaps be difficult and even a little ridiculous for me to speak English, is an important argument and I also know that there are many French speaking people present who do not understand English at all ; for these my choice (187)of English would be a security, but perhaps I would not wish them to be so secure and in this case I shall speak a little French as well.

First, let me put forth some advice about structure, which is the subject matter of our meeting. It may happen that there will be mistakes, confusion, more and more approximative uses of this notion, and I think that soon there will be some sort of fad about this word. For me it is different because I have used this term for a very long time – since the beginning of my teaching. The reason why something about my position is not better known is that I addressed myself only to a very special audience, namely one of psychoanalysts. Here there are some very peculiar difficulties, because psychoanalysts really know something of what I was talking to them about and that this thing is a particularly difficult thing to cope with for anybody who practises psychoanalysis. The subject is not a simple thing for the psychoanalysts who have something to do with the subject proper. In this case I wish to avoid misunderstandings, méconnaissances, of my position. Méconnaissances is a French word which I am obliged to use because there is no equivalent in English. Méconnaissances precisely implies the subject in its meaning – and I was also advised that it is not so easy to talk about the « subject » before an English speaking audience. Méconnaissances is not to méconnaître my subjectivity. What exactly is in question is the status of the problem of the structure.

When I began to teach something about psychoanalysis I lost some of my audience, because I had perceived long before then the simple fact that if you open a book of Freud, and particularly those books which are properly about the unconscious, you can be absolutely sure – it is not a probability but a certitude – to fall on a page where it is not only a question of words – naturally in a book there are always words, many printed words – but words which are the object through which one seeks for a way to handle the unconscious. Not even the meaning of the words, but words in their flesh, in their material aspect. A great part of the speculations of Freud is about punning in a dream, or lapsus, or what in French we call calembour, homonymie, or still the division of a word into many parts with each part taking on a new meaning after it is broken down. It is curious to note, even if in this case it is not absolutely proven, that words are the only material of the unconscious. It is not proven but it is probable (and in any case I have never said that the unconscious was an assemblage of words, but that the unconscious is precisely structured). I don’t think there is such an English word but it is necessary to have this(188) term, as, we are talking about structure and the unconscious is structured as a language. what does that mean ?

Properly speaking this is a redundancy because « structured » and « as a language » for me mean exactly the same thing. Structured means my speech, my lexicon, etc., which is exactly the same as a language. And that is not all. Which language ? Rather than myself it was my pupils that took a great deal of trouble to give that question a different meaning, and to search for the formula of a reduced language. What are the minimum conditions, they ask themselves, necessary to constitute a language ? Perhaps only four signantes, four signifying elements are enough. It is a curious exercise which is based on a complete error, as I hope to show you on the board in a moment. There were also some philosophers, not many really but some, of those present at my seminar in Paris who have found since then that it was not a question of an « under » language or of « another » language, not myth for instance or phonemes, but language. It is extraordinary the pains that all took to change the place of the question. Myths, for instance, do not take place in our consideration precisely because they are also structured as a language, and when I say « as a language » it is not as some special sort of language, for example, mathematical language, semiotical language, or cinematographical language. Language is language and there is only one sort of language : concrete language English or French for instance – that people talk. The first thing to state in this context is that there is no meta-language. For it is necessary that all so called meta-languages be presented to you with language. You cannot teach a course in mathematics using only letters on the board. It is always necessary to speak an ordinary language that is understood.

It is not only because the material of the unconscious is a linguistic material, or as we say in French langagier, that the unconscious is structured as a language. The question that the unconscious raises for you is a problem that touches the most sensitive point of the nature of language, that is the question of the subject. The subject cannot simply be identified with the speaker or the personal pronoun in a sentence. In French the enoncé is exactly the sentence, but there are many enoncés, where there is no index of him who utters the enoncé. When I say « it rains, » the subject of the enunciation is not part of the sentence. In any case here there is some sort of difficulty. The subject cannot always be identified with what the linguists call « the shifter ».

The question that the nature of the unconscious puts before us is,(189) in a few words, that something always thinks. Freud told us that the unconscious is above all thoughts, and that which thinks is barred from consciousness. This bar has many applications, many possibilities, with regard to meaning. The main one is that it is really a barrier, a barrier which it is necessary to jump over or to pass through. This is important because if I don’t emphasize this barrier all is well for you. As we say in French, ça vous arrange, because if something thinks in the floor below or underground things are simple ; thought is always there and all one needs is a little consciousness on the thought that the living being is naturally thinking and all is well. If such, were the case, thought would be prepared by life, naturally, such as instinct for instance. If thought is a natural process, then the unconscious is without difficulty. But the unconscious has nothing to do with instinct or primitive knowledge or preparation of thought in some underground. It is a thinking with words, with thoughts that escape your vigilance, your state of watchfulness. The question of vigilance is important. It is as if a demon plays a game with your watchfulness. The question is to find a precise status for this other subject which is exactly the sort of subject that we can determine taking our point of departure in language.

When I prepared this little talk for you, it was early in the morning. I could see Baltimore through the window and it was a very interesting moment because it was not quite daylight and a neon sign indicated to me every minute the change of time, and naturally there was heavy traffic, and I remarked to myself that exactly all that I could see, except for some trees in the distance, was the result of thought, actively thinking thoughts, where the function played by the subjects was not completely obvious. In any case the so-called Dasein, as a definition of the subject, was there in this rather intermittent or fading spectator. The best image to sum up the unconscious is Baltimore in the early morning.

Where is the subject ? It is necessary to find the subject as a lost object. More precisely this lost object is the support of the subject and in many cases is a more abject thing than you may care toconsider – in some cases it is something done, as all psychoanalysts and many people who have been psychoanalyzed know perfectly well. That is why many psychoanalysts prefer to return to a general psychology as the President of the New York Psychoanalytical Society tells us we ought to do. But I cannot change things, I am a psychoanalyst and if someone prefers to address himself to a professor of psychology that is his affair. The question of the structure, since we (190)are talking of psychology, is not a term that only I use. For a long time thinkers, searchers, and even inventors who were concerned with the question of the mind, have over the years put forward the idea of unity as the most important and characteristic trait of structure. Conceived as something which is already in the reality of the organism it is obvious. The organism when it is mature is a unit and functions as a unit. The question becomes more difficult when this idea of unity is applied to the function of the mind, because the mind is not a totality in itself, but these ideas in the form of the intentional unity were the basis, as you know, of all of the so-called phenomenological movement.

The same was also true in physics and psychology with the so-called Gestalt school and the notion of bonne forme whose function was to join, for instance, a drop of water and more complicated ideas, and great psychologists, and even the psychoanalysts, are full of the idea of « total personality. » At any rate, it is always the unifying unity which is in the foreground. I have never understood this, for if I am a psychoanalyst I am also a man, and as a man my experience has shown me that the principal characteristic of my own human life and, I am sure, that of the people who are here – and if anybody is not of this opinion I hope that he will raise his hand – is that life is something which goes, as we say in French, à la dérive. Life goes down the river, from time to time touching a bank, staying for a while here and there, without understanding anything – and it is the principle of analysis that nobody understands anything of what happens. The idea of the unifying unity of the human condition has always had on me the effect of a scandalous lie.

We may try to introduce another principle to understand these things. If we rarely try to understand things from the point of view of the unconscious, it is because the unconscious tells us something articulated in words and perhaps we could try to search for their principle.

I suggest you consider the unity in another light. Not a unifying unity but the countable unity one, two, three. After fifteen years I have taught my pupils to count at most up to five which is difficult (four is easier) and they have understood that much. But for tonight permit me to stay at two. Of course, what we are dealing with here is the question of the integer, and the question of integers is not a simple one as I think many people here know. To count, of course, is not difficult. It is only necessary to have, for instance, a certain number of sets and a one-to-one correspondence. It is true for example (191)that there are exactly as many people sitting in this room as there are seats. But it is necessary to have a collection composed of integers to constitute an integer, or what is called a natural number. It is, of course, in part natural but only in the sense that we do not understand why it exists. Counting is not an empirical fact and it is impossible to deduce the act of counting from empirical data alone. Hume tried but Frege demonstrated perfectly the ineptitude of the attempt. The real difficulty lies in the fact that every integer is in itself a unit. If I take two as a unit, things are very enjoyable, men and women for instance – love plus unity ! But after a while it is finished, after these two there is nobody, perhaps a child, but that is another level and to generate three is another affair. When you try to read the theories of mathematicians regarding numbers you find the formula « n plus 1 » (n + 1) as the basis of all the theories. It is this question of the « one more » that is the key to the genesis of numbers and instead of this unifying unity that constitutes two in the first case I propose that you consider the real numerical genesis of two.

It is necessary that this two constitute the first integer which is not yet born as a number before the two appears. You have made this possible because the two is here to grant existence to the firstone : put two in the place of one and consequently in the place of the two you see three appear. What we have here is something which I can call the mark. You already have something which is marked or something which is not marked. It is with the first mark that we have the status of the thing. It is exactly in this fashion that Frege explains the genesis of the number ; the class which is characterized by no elements is the first class ; you have one at the place of zero and afterward it is easy to understand how the place of one becomes the second place which makes place for two, three, and so on. The question of the two is for us the question of the subject, and here we reach a fact of psychoanalytical experience in as much as the two does not complete the one to make two, but must repeat the one to permit the one to exist. This first repetition is the only one necessary to explain the genesis of the number, and only one repetition is necessary to constitute the status of the subject. The unconscious subject is something that tends to repeat itself, but only one such repetition is necessary to constitute it. However, let us look more precisely at what is necessary for the second to repeat the first in order that we may have a repetition. This question cannot be answered too quickly. If you answer too quickly, you will answer that it is necessary that they are the same. In this case the principle of the two would be that of twins – and why not triplets (192)or quintuplets ? In my day we used to teach children that they must not add, for instance, microphones with dictionaries ; but this is absolutely absurd, because we would not have addition if we were not able to add microphones with dictionaries or as Lewis Carroll says, cabbages with kings. The sameness is not in things but in the mark which makes it possible to add things with no consideration as to their differences. The mark has the effect of rubbing out the difference, and this is the key to what happens to the subject, the unconscious subject in the repetition ; because you know that this subject repeats something peculiarly significant, the subject is here, for instance, in this obscure thing that we call in some cases trauma, or exquisite pleasure. What happens ? If the « thing » exists in this symbolic structure, if this unitary trait is decisive, the trait of the sameness is here. In order that the « thing » which is sought be here in you, it is necessary that the first trait be rubbed out because the trait itself is a modification. It is the taking away of all difference, and in this case, without the trait, the first « thing » is simply lost. The key to this insistence in repetition is that in its essence repetition as repetition of the symbolical sameness is impossible. In any case, the subject is the effect of this repetition in as much as it necessitates the « fading », the obliteration, of the first foundation on the subject, which is why the subject, by status, is always presented as a divided essence. The trait, I insist, is identical, but it assures the difference only of identity – not by effect of sameness or difference but by the difference of identity. This is easy to understand : as, we say in French, je vous numérote, I give you each a number ; and this assures the fact that you are numerically different but nothing more than that.

What can we propose to intuition in order to show that the trait be found in something which is at the same time one or two ? Consider the following diagram which I call an inverted eight, after a well known figure :

 

You can see that the line in this instance may be considered either as one or as two lines. This diagram can be considered the basis of a sort of essential inscription at the origin, in the knot which constitutes the subject. This goes much further than you may think at first, because (193) you can search for the sort of the surface able to receive such inscriptions. You can perhaps see that the sphere, that old symbol for totality, is unsuitable. A torus, a Klein bottle, a cross-cut surface, are able to receive such a cut. And this diversity is very important as it explains many things about the structure of mental disease. If one can symbolize the subject by this fundamental cut, in the same way one can show that a cut on a torus corresponds to the neurotic subject, and on a crosscut surface to another sort of mental disease. I will not explain this to you tonight, but to end this difficult talk I must make the following precision.

I have only considered the beginning of the series of the integers, because it is an intermediary point between language and reality, language is constituted by the same sort of unitary traits that I have used to explain the one and the one more. But this trait in language is not identical with the unitory trait, since in language we have a collection of differential traits. In other words, we can say that language is constituted by a set of signifiers – for example, ba, ta, pa, etc, etc. – a set which is finite. Each signifier is able to support the same process with regard to the subject, and it is very probable that the process of the integers is only a special case of this relation between signifiers. The definition of this collection of signifiers is that they constitute what I call the Other. The difference afforded by the existence of language is that each signifier (contrary to the unitary trait of the integer number) is, in most cases, not identical with itself – precisely because, we have a collection of signifiers, and in this collection one signifier may or may not designate itself. This is well known and is the principle of Russell’s paradox. If you take the set of all elements which are not members of themselves, the set that you constitute, with such elements leads you to a paradox which, as you know, leads to a contradiction, In simple terms, this only means that in a universe of discourse nothing contains everything, and here you find again the gap that constitutes the subject. The subject is the introduction of a loss in reality, yet nothing can introduce that, since by status reality is as full as possible. The notion of a loss is the effect afforded by the instance of the trait which is what, with the intervention of the letter you determine, places – say a1 a2 a3 – the places are spaces, for a lack. When the subject takes the place of the lack, a loss is introduced in the word, and this is the definition of the subject. But to inscribe it, it is necessary to define it in a circle,(194)what I call the otherness, of the sphere of language. All that is language is lent from this otherness and this is why the subject is always a fading thing that runs under the chain of signifiers. For the definition of a signifier is that it represents a subject not for another subject but for another signifier. This is the only definition possible of the signifier as different from the sign. The sign is something that represents something for somebody, but the signifier is something that represents a subject for another signifier. The consequence is that the subject disappears exactly as in the case of the two unitary traits, while under the second signifier appears what is called meaning or signification ; and then in sequence the other signifiers appear and other significations.

The question of desire is that the fading subject yearns to find itself again by means of some sort of encounter with this miraculous thing defined by the phantasm. In its endeavor it is sustained by that which I call the lost object that I evoked in the beginning – which is such a terrible thing for the imagination. That which is produced and maintained here, and which in my vocabulary I call the object, lower-case, a, is well known by all psychoanalysts as all psychoanalysis is founded on the existence of this peculiar object. But the relation between this barred subject with this object (a) is the structure which is always found in the phantasm which supports desire, in as much as desire is only that which I have called the metonymy of all signification.

In this brief presentation I have tried to show you what the question of the structure is inside the psychoanalytical reality. I have not, however, said anything about such dimensions as the imaginary and the symbolical. It is, of course, absolutely essential to understand how the symbolic order can enter inside the vécu, lived experienced, of mental life, but I cannot tonight put forth such an explanation. Consider, however, that which is at the same time the least known and the most certain fact about this mythical subject which is the sensible phase of the living being : this fathomless thing capable of experiencing something between birth and death, capable of covering the whole spectrum of pain and pleasure in a word, what in French we call the sujet de la jouissance.When I came here this evening I saw on the little neon sign the motto « Enjoy Coca-Cola. » It reminded me that in English, I think, there is no term to designate precisely this enormous weight of meaning which is in the French word jouissance – or in the Latin fruor. In the dictionary I looked up jouir and found « to possess, to use », but it is not that at all. If the living being is something at all thinkable, it will be above all as subject of the jouissance ; but this psychological law that we call the pleasure principle (and (195)which is only the principle of displeasure) is very soon to create a barrier to all jouissance. If I am enjoying myself a little too much, I begin to feel pain and I moderate my pleasures. The organism seems made to avoid too much jouissance. Probably we would all be as quiet as oysters if it were not for this curious organization which forces us to disrupt the barrier of pleasure or perhaps only makes us dream of forcing and disrupting this barrier. All that is elaborated by the subjective construction on the scale of the signifier in its relation to the Other and which has its root in language is only there to permit the full spectrum of desire to allow us to approach, to test, this sort of forbidden jouissance which is the only valuable meaning that is offered to our life.

Discussion

ANGUS FLETCHER. – Freud was really a very simple man. But he found very diverse solutions to human problems. He sometimes used myths to explain human difficulties and problems ; for example, the myth of Narcissus : he saw that there are men who look in the mirror and love themselves. It was as simple as that. He didn’t try to float on the surface of words. What you’re doing is like a spider : you’re making a very delicate web without any human reality in it. For example, you were speaking of joy [joie, jouissance]. In French one of the meanings of jouir is the orgasm – I think that is most important here – why not say so ? All the talk I have heard here has been so abstract !… It’s not a question of psychoanalysis. The value of psychoanalysis is that it is a theory of psychological dynamism. The most important is what has come after Freud, with Wilhelm Reich especially, All this metaphysics is not necessary, The diagram was very interesting, but it doesn’t seem to have any connection with the reality of our actions, with eating, sexual intercourse, and so on.

 

HARRY WOOLF. – May I ask if this fundamental arithmetic and this topology are not in themselves a myth or merely at best an analogy for an explanation of the life of the mind ?

 

JACQUES LACAN. Analogy to what ? « S » designates something which can be written exactly as this S. And I have said that the « S » which designates the subject is instrument, matter, to symbolize a loss. A loss that you experience as a subject (and myself also). In other words, this gap between one thing which has marked meanings and this other thing which is my actual discourse that I try to put in the place where (196)you are, you as not another subject but as people that are able to understand me. Where is the analogon ? Either this loss exists or it doesn’t exist. If it exists it is only possible to designate the loss by a system of symbols. In any case, the loss does not exist before this symbolization indicates its place. It is not an analogy. It is really in some part of the realities, this sort of torus. This torus really exists and it is exactly the structure of the neurotic. It is not an analogon ; it is not even an abstraction, because an abstraction is some sort of diminution of reality, and I think it is reality itself.

 

NORMAN HOLLAND – I would like to come to Mr. Lacan’s defense ; it seems to me that he is doing something very interesting. Reading his paper before the colloquium was the first time I had encountered his work and it seems to me that he has returned to the Project for a Scientific Psychology, which was the earliest of Freud’s psychological writings. It was very abstract and very like what you have written here, although you are doing it with algebra and he is doing it with neurons. The influence of this document is all through The Interpretation of Dreams, his letters to Fliess, and all the early writings, although often merely implicit.

 

ANTHONY WILDEN.– If I may add something, you spoke at the beginning of your talk of repudiation or nonrecognition [méconnaissance], and we have begun with such an extreme case of this that I don’t know how we’re going to work our way out of it. But you have started at the top (at the most difficult point of your work), and it is very difficult for us to recognize the beginnings of this thought, which is very rich and very deep. In my opinion, as your unhappy translator, you are absolutely faithful to Freud and it is absolutely necessary for us to read your works before talking a lot of nonsense – which we may very well do here tonight. And after they have read your work, I would urge these gentlemen to read Freud.

 

RICHARD SCHECHNER – What is the relationship between your thought about nothingness and the work that Husserl and Sartre have done ?

 

LACAN – « Nothingness, » the word that you have used, I think that I can say almost nothing about it, nor about Husserl, nor about Sartre. Really, I don’t believe that I have talked about nothingness. The sliding and the difficulty of seizing, the never-here (it is here when I search there ; it is there when I am here) is not nothing. This year I shall announce as a program of my seminar, this thing that I have entitled La Logique du phantasme. Most of my effort, I believe, will be to define the different sorts of lack, of loss, of void which are of (197)absolutely different natures. An absence, for instance. The absence of the queen, it is necessary to make an addition with this sort of element, but to find the absence of the queen… I think that the vagueness of the mere termnothing is not manageable in this context. I am late in everything I must develop, before I myself disappear. But it is also difficult enough to make the thing practicable to advance. It is necessary to proceed stage by stage. Now I will try this different sort of lack.

[M. Kott and Dr. Lacan discuss the properties of Möbius strips at the blackboard].

 

JAN KOTT. There is a curious thing which is probably accidental. We find all these motifs in Surrealist painting. Is there any relationship here ?

 

LACAN. At least I feel a great personal connection with Surrealist painting.

 

POULET. This loss of object which introduces the subject, would you say that it has any connection with the void [Le néant] in Sartre’s thinking ? Would there be an analogy with the situation of the sleeper awakened that we find at the beginning of Proust’s work ? You remember, the dreamer awakens and discovers a feeling of loss, of an absence, which is moreover, an absence of himself. Is there any analogy ?

 

LACAN. I think that Proust many times approached certain experiences of the unconscious. One often finds such a passage of a page or so in Proust which one can découper very clearly. I think you are right ; Proust pushes it very close, but instead of developing theories he always comes back to his business, which is literature. To take the example of Mlle Vinteuil, as seen by the narrator with her friend and her father’s picture, I don’t think that any other literary artist has ever brought out a thing like this. It may be because of the very project of his work, this fabulous enterprise of « time recovered » – this is what guided him, even beyond the limits of what is accessible to consciousness.

 

SIGMUND KOCH. I find a pattern constantly eluding me in your presentation, which I can only attribute to the fact that you spoke in English. You placed a great deal of emphasis on the integer 2 and on the generation of the integer 2. Your analysis is, as I recall, that if one starts with a unitary mark, then there is the universe of the nonmarked, which brings you, PRESUMABLY, to the integer 2. What is the analogical correspondence between the marked and the unmarked ? Is the marked the system of consciousness and the nonmarked the unconscious (198)system ? Is the marked the conscious subject and the nonmarked the unconscious subject ?

 

LACAN. From Frege I only recalled that it is the class with characteristic numbers 0, which is the foundation of the 1. If I have chosen 2 for psychoanalytical reference, it is because the 2 is an important scheme of the Eros in Freud. The Eros is that power which in life is unifying, and it is the basis on which too many psychoanalysts found the conception of the genital maturity as a possibility of the so-called perfect marriage, for instance, which is a sort of mystical ideal end, which is promoted so imprudently. This 2 that I have chosen is only for an audience which is, at first, not initiated to this question of Frege. The 1 in relation with the 2 can, in this first approach, play the same role as the 0 in relation to the 1.

For your second question, naturally, I was obliged to omit many technical things known by those who possess Freud perfectly. In the question of repression it is absolutely necessary to know that Freud put as the foundation of the possibility of repression something that in German is called the Urverdrängung. Naturally, I could not afford here the whole set of my formalization, but it is essential to know that a formalism of the metaphor is primary for me, to make understood what is, in Freudian terms, condensation.

[Dr. Lacan concluded his comment with a reprise of L’instance de la lettre at the blackboard.]

GOLDMANN. Working in my method on literature and culture, what strikes me is that in dealing with important, historical, collective phenomena and with important works, I never need the unconscious for my analysis. I do need thenonconscious ; I made the distinction yesterday. Of course there are unconscious elements ; of course I can’t understand the means by which the individual is explaining himself and that, I have said, is the domain of psychoanalysis, in which I don’t want to mix. But there are two kinds of phenomena which, according to all the evidence, seem to be social and in which I must intervene with the nonconscious, but not the unconscious. I think you said that the unconscious is the ordinary language, English, French, that we all speak.

 

LACAN. I said like language, French or English, etc.

 

GOLDMANN – But it’s independent from this language ? Then I’ll stop ; I no longer have a question. It’s linked to the language that one speaks in conscious life ?(199)

 

LACAN. Yes.

 

GOLDMANN. All right. The second thing that struck me, if I understood you. There were a certain number of analogies with processes that I find in consciousness, on the level where I get along without the unconscious. There is something that since Pascal, Hegel, Marx, and Sartre we know without recourse to the unconscious : man is defined by linking these invariants to difference. One doesn’t act immediately dépasse l’homme Pascal said. History and dynamism, even without reference to the unconscious, cannot be defined except by this lack. The second phenomenon I find on the level of consciousness ; it seems obvious that consciousness, inasmuch as it is linked to action, cannot be formulated except by constituting invariants, that is objects, and by linking these invariants to difference. One doesn’t act immediately on a multiplicity of givens. Action is closely linked to the constitution of invariants, which permit a certain order to be established in the difference. Language exists before this particular man exists is this language (French, English, etc.) linked simply to the problem of the phantasm ? There is no subject without symbol, language, and an object. My question is this : Is the formation of this symbolism and its modifications linked solely to the domain of the phantasm, the unconscious, and desire, or is it also linked to something called work, the transformation of the outside world, and social life ? And if you admit that it is linked to these also the problem comes up : Where is the logic, where is the comprehensibility ? I don’t think that man is simply aspiration to totality. We are still facing a mixture, as I said the other day, but it is very important to separate the mixture in order to understand it.

 

LACAN. And do you think that work is one of the « mooring-points » that we can fasten to in this drift ?

 

GOLDMANN. I think that, after all, mankind has done some very positive things.

 

LACAN. I don’t have the impression that a history book is a very structured thing. This famous history, in which one sees things so well when they are past, doesn’t seem to be a muse in which I can put all my trust. There was a time when Clio was very important – when Bossuet was writing. Perhaps again with Marx. But what I always expect from history is surprises, and surprises which I still haven’t succeeded in explaining, although I have made great efforts to understand. I explain myself by different coordinates from yours. In particular, I wouldn’t put the question of work in the front rank here.(200)

 

CHARLES MORAZÉ. I am happy to see in this discussion the use of the genesis of numbers. To reply to Mr. Goldmann, when I study history, I depend on this same genesis of numbers as the most solid reality. Apropos of this, I would like to ask this question to see if our postulates are really the same or different. It seems to me that you said at the beginning of your talk that for you the structure of consciousness is language, and then at the end you said the unconscious is structured like language. If your second formulation is the correct one, that is also mine.

 

LACAN. It is the unconscious that is structured like language – I never varied from that.

 

RICHARD MACKSEY. We have perhaps exhausted our quota of méconnaissances for this session, but I’m still a bit confused about the consequences which your invocation of Frege and Russell imply for your ontology (or at least your ontics). Thus, I’m concerned about the extreme realist position which your mathematical example would seem to imply. I’m not troubled by the argument that the incompletability theorem undermines realism, since Gödel himself has maintained his realist position, simply seeing the theorem as a basic limitation on the expressive power of symbolism. Rather, I think that the logistic thesis itself has been subjected to serious criticism. If the authors of the Principia attempt to define the natural numbers as certain particular sets of sets, apart from other metalinguistic difficulties in the theory of types one could counter that their derivation is arbitrary, since in a set theory, not based on a theory of types, « one » could be defined as, say, the set whose sole number is the empty set, and so on, so that the natural numbers could retain their conventional properties. Ergo, one might ask which set is the number one ? A few months ago Paul Benacerraf carried this line of argument further, asserting that the irreducible characteristic of the natural numbers is simply that they form a recursive progression. Thus, any system that forms such a progression will do as well as the next ; it’s not the mark which particular numbers possess, but the interrelated, abstract Structure (rather than the constituent objects) which gives the properties of the system. This attacks any realist position that equates numbers with entities or objects (and proposes a kind of conceptualist or nominalist structuralism).

 

LACAN. Without enlarging on this comment, I should say that concepts and even sets are not objects. I have never denied the structural aspect of the number system.

 

TRADUCTION :

(186)Quelqu’un[2] consacra un peu de temps cette après-midi en essayant de me convaincre qu’il ne serait sûrement pas agréable à un public anglophone d’écouter mon mauvais accent et que, pour moi, parler en anglais constituerait un risque pour ce qu’on pourrait appeler la transmission de mon message. En vérité c’est pour moi un cas de conscience car faire autrement serait absolument contraire à ma conception du message : du message tel que je vais vous l’expliquer, du message linguistique. De nos jours nombreux sont ceux qui parlent de message à propos de tout, dans l’organisme une hormone est un message, un faisceau lumineux guidant un avion ou venant d’un satellite est un message et ainsi de suite ; mais le message dans le langage est absolument différent. Le message, notre message dans tous les cas vient de l’Autre par quoi j’entends « du lieu de l’Autre ». Assurément ce n’est pas l’autre ordinaire, l’autre avec un petit a, et c’est pour cela que j’ai mis un A majuscule comme initiale de cet Autre dont je parle maintenant. Puisque en l’occurrence, ici à Baltimore, il semble que l’Autre est naturellement anglophone, ce serait me faire violence que de parler français. Cependant la question que soulevait cette personne, à savoir qu’il serait peut-être difficile voire même un peu ridicule pour moi de parler anglais, est un argument important, et je sais aussi qu’il y a de nombreux francophones ici présents qui ne comprennent pas du tout l’anglais ; pour eux mon choix de l’anglais (187)les sécurisera mais peut-être ne désirais-je pas qu’ils se sentent trop en sécurité – c’est pourquoi je parlerais un petit peu en français aussi.

D’abord laissez-moi proposer quelques conseils à propos de la structure, sujet de notre rencontre. Il se pourrait qu’aient lieu des fautes, des confusions, des usages de plus en plus approximatifs de cette notion, et je pense que bientôt il y aura une sorte de snobisme pour ce mot. Pour moi c’est différent car cela fait longtemps que je me sers de ce terme – depuis le début de mon enseignement. La raison pour laquelle quelque chose de ma position n’est pas mieux connue est que je m’adressais seulement à un petit auditoire particulier, nommément des psychanalystes. Là se trouvent quelques difficultés particulières, parce que les psychanalystes savent réellement quelque chose de ce dont je leur parlais et que de cette chose il est particulièrement difficile de venir à bout pour quiconque pratique la psychanalyse. Le sujet n’est pas chose simple pour les psychanalystes qui ont quelque chose à faire avec le sujet proprement dit. Dans ce cas j’aimerais éviter les méprises,méconnaissances concernant ma position. Méconnaissance est un mot français dont je serais obligé de me servir car il n’a pas d’équivalent anglais. Méconnaissance justement implique le sujet dans sa signification – et j’étais aussi averti qu’il n’est pas facile de parler du « sujet » devant un public anglophone. Méconnaissance ce n’est pas méconnaître ma subjectivité. Ce qui est exactement en question c’est la position du problème de la structure.

Quand j’ai commencé à enseigner quelque chose de la psychanalyse j’ai perdu une partie de mon auditoire pour avoir compris depuis longtemps le fait simple qu’à ouvrir un livre de Freud, et particulièrement ces livres qui traitent de l’inconscient proprement dit, vous pouvez être absolument sûrs – ce n’est pas une probabilité mais une certitude – de tomber sur une page où ce n’est pas seulement une question de mots – bien sûr il y a toujours beaucoup de mots qui sont l’objet à travers lesquels on cherche une piste pour manier l’inconscient. Pas seulement le sens des mots, mais les mots dans leur chair, dans leur matérialité. Une grande part des spéculations de Freud concerne les jeux de mots dans le rêve, les lapsus, ou ce qu’on appelle en français calembour, homonymie ou encore la division d’un mot en parties dont chacune prend un sens nouveau après le découpage. Il est intéressant de noter, même si dans ce cas ce n’est pas absolument prouvé, que les mots sont le seul matériel de l’inconscient. Ce n’est pas prouvé mais c’est probable (et de toute façon je n’ai jamais dit que l’inconscient était un assemblage de mots, mais qu’il était structuré de façon précise). Je ne pense pas qu’il existe un tel mot en anglais mais il est nécessaire d’avoir ce (188)terme parce que nous parlons de structure et que l’inconscient est structuré comme un langage. Qu’est ce que cela veut dire ?

À proprement parler, c’est une redondance parce que « structuré » et « comme un langage » pour moi cela dit exactement la même chose. Structuré c’est mon discours, mon lexique etc. ce qui est tout à fait pareil qu’un langage. Et ce n’est pas tout. Quel langage ? Ce sont plutôt mes élèves que moi-même qui se sont donnés grand mal pour trouver à cette question une signification différente et pour chercher la formule d’un langage réduit. Ils se demandaient quelles étaient les conditions minimum nécessaires pour constituer un langage. Peut-être quatre signifiants, quatre éléments signifiants seulement sont suffisants. C’est un exercice singulier basé sur une erreur totale, comme j’espère pouvoir vous le montrer tout à l’heure au tableau. Il y avait aussi quelques philosophes, pas beaucoup en vérité, parmi ceux présents à mon séminaire à Paris qui ont trouvé depuis lors qu’il n’était pas question d’un « sous » langage ou d’un « autre » langage, ni mythe ni phonèmes par exemple, mais du langage. C’est extraordinaire la peine qu’ils ont prise pour déplacer la question. Les mythes par exemple n’entrent pas en considération pour nous, justement parce qu’ils sont aussi structurés comme un langage et quand je dis « comme un langage » il ne s’agit pas d’un langage particulier tel que le langage mathématique, sémiotique ou cinématographique. Le langage c’est le langage ; il n’y en a qu’une seule variété – c’est le langage concret. L’anglais ou le français par exemple – celui que parlent les gens. La première chose à établir dans ce contexte est qu’il n’y a pas de méta-langage. Car il est nécessaire que tous les soi-disant méta-langages soient présentés par un langage. Vous ne pouvez pas donner un cours de mathématiques en utilisant seulement des lettres au tableau. Il est toujours nécessaire de parler un langage ordinaire qui est compris.

Ce n’est pas seulement parce que le matériel de l’inconscient est d’ordre linguistique, langagier dit-on en français, que l’inconscient est structuré comme un langage. La question que pose l’inconscient touche au point le plus sensible de la nature du langage à savoir la question du sujet. Le sujet ne peut être simplement identifié avec celui qui parle ou avec le pronom personnel d’une phrase. En français l’énoncé c’est exactement la phrase mais il existe beaucoup d’énoncés sans aucun indice de qui tient l’énoncé. Quand je dis « il pleut », le sujet de l’énonciation ne fait plus partie de la phrase. Il y a là en tout cas quelques difficultés. Le sujet, ne peut pas toujours être identifié à ce que les linguistes nomment le « shifter ».

La question que nous pose la nature de l’inconscient c’est en peu de mots, (189) que quelque chose tout le temps pense. Freud nous dit que l’inconscient est au dessus de toute pensée et que ce qui pense est barré de la conscience. Cette barre a plusieurs applications, plusieurs possibilités quant au sens. La principale est qu’il s’agit réellement d’une barrière ; barrière qu’il est nécessaire de sauter ou de traverser. C’est important parce que si je n’insiste pas sur cette barrière tout va bien pour vous. Comme on dit en français : ça vous arrange, car si quelque chose pense à l’étage au dessous ou dans les sous-sol les choses sont simples ; la pensée est toujours là, et tout ce dont on a besoin c’est un peu de conscience de la pensée que tout être vivant pense naturelle, et tout va bien. Si c’était le cas, la pensée serait préparée par la vie, naturellement, comme l’instinct par exemple. Si la pensée est un processus naturel alors l’inconscient est sans difficulté. Mais l’inconscient n’a rien à faire avec l’instinct, un savoir primitif ou avec la préparation des pensées dans quelque souterrain. C’est le fait de penser avec des mots, avec des pensées qui échappent à votre vigilance, à votre état d’attention. La question de la vigilance est importante. C’est comme si un démon jouait avec votre attention. La question est de trouver un statut précis à cet autre sujet qui est exactement cette sorte de sujet que nous pouvons déterminer en prenant notre point de départ dans le langage.

Il était tôt ce matin quand je préparais ce petit discours pour vous. Je pouvais, par la fenêtre, voir Baltimore et c’était un instant très intéressant, pas encore le lever du jour. Une enseigne au néon m’indiquait à chaque minute le changement de l’heure ; il y avait naturellement une forte circulation et je me faisais la remarque que tout ce que je pouvais voir, hormis quelques arbres lointains, était le résultat de pensées, de pensées activement pensantes, d’où le rôle joué par les sujets n’était pas tout à fait clair. En tout cas, le dit Dasein comme définition du sujet, était là dans ce spectateur plutôt intermittent ou évanescent. La meilleure image pour résumer l’inconscient c’est Baltimore au petit matin.

Où est le sujet ? Il est nécessaire de poser le sujet comme objet perdu. Plus exactement cet objet perdu est le support du sujet et la plupart du temps c’est une chose plus abjecte que vous ne vous souciez de l’envisager – dans quelque cas c’est une chose faite comme le savent parfaitement bien tous les psychanalystes et beaucoup de ceux qui ont été analysés. C’est pourquoi nombreux sont les psychanalystes qui préfèrent en revenir à une psychologie générale comme le président de la Société Psychanalytique de New York nous enjoint de le faire. Mais je ne peux pas changer les choses, je suis un psychanalyste et si quelqu’un préfère s’adresser à un professeur de psychologie c’est son affaire. La question de la structure,(190) vu que nous parlons de psychologie, n’est pas un terme que j’utilise seulement. Pendant longtemps les penseurs, les chercheurs et même les inventeurs concernés par la question de l’esprit ont au fil des ans mis en avant l’idée d’unité comme le trait le plus important et caractéristique de la structure. Conçue comme une chose déjà là dans la réalité de l’organisme c’est évident. L’organisme quand il est mature est une unité et fonctionne comme une unité. La question devient plus difficile quand cette idée d’unité est appliquée à la fonction de l’esprit, parce que l’esprit n’est pas une totalité en soi, mais ces idées sous une forme d’unité intentionnelle étaient les bases comme vous le savez de tout le mouvement dit phénoménologique.

De même c’était aussi vrai pour la physique et la psychologie avec l’école dite Gestalt et la notion de bonne forme dont le rôle était de conjoindre, par exemple, une goutte d’eau avec des idées plus compliquées et de grands psychologues, et même des psychanalystes sont pleins de l’idée de « personnalité totale ». En tout cas, c’est toujours l’unité unifiante qui est au premier plan.

Je n’ai jamais compris cela, car si je suis psychanalyste je suis aussi un homme et en tant qu’homme mon expérience m’a montré que la caractéristique principale de ma vie et, j’en suis sûr, de celle des gens ici présents – si quelqu’un n’est pas d’accord j’espère qu’il lèvera la main – est que la vie est quelque chose, comme on dit en français qui va à la dérive. La vie suit le cours du fleuve, touchant de temps en temps la rive, s’arrêtant parfois ici ou là, sans rien comprendre – et c’est le principe de l’analyse que personne ne comprend rien de ce qui arrive. L’idée d’une unité unifiante de la condition humaine a toujours eu pour moi l’aspect d’un scandaleux mensonge.

Nous devons essayer d’introduire un autre principe pour comprendre ces choses. Si nous essayons rarement de comprendre les choses du point de vue de l’inconscient, c’est que l’inconscient nous dit les choses articulées en mots et peut-être pourrions-nous essayer d’en chercher leur principe.

Je vous suggère d’aborder l’unité avec un autre éclairage. Non pas une unité unifiante mais l’unité dénombrable, un, deux, trois. Après quinze ans d’efforts, j’ai appris à mes élèves à compter au plus jusqu’à cinq, ce qui est difficile (quatre est plus facile) et ils ont au moins compris cela. Mais pour ce soir permettez-moi d’en rester à deux. Bien sûr ce à quoi nous avons à faire est la question du nombre entier, et ce n’est pas une question simple comme je suppose que beaucoup ici le savent. Compter, en fait, ce n’est pas difficile. Cela nécessite seulement d’avoir par exemple, un certain nombre de séries et une correspondance terme à terme. Il est vrai par exemple (191)qu’il y a autant de gens assis dans cette salle que de sièges. Mais il est nécessaire d’avoir une collection de nombres entiers pour avoir un nombre entier ou ce que l’on appelle un entier naturel. C’est bien sûr naturel en partie mais seulement au sens où nous ne comprenons pas pourquoi ça existe. Compter ce n’est pas empirique et il est impossible de déduire cet acte de seules données empiriques. Hume a essayé, mais Frege a démontré l’ineptie de la tentative. La difficulté réelle réside dans le fait que chaque entier est en soi une unité. Si je prends 2 comme une unité, les choses sont très drôles, les hommes et les femmes par exemple – l’amour plus l’unité ! Mais ça s’arrête vite, après ces deux il n’y a personne ; un enfant peut-être, mais c’est d’un autre ordre et pour faire 3 c’est une autre affaire. Quand vous essayez de lire les théories mathématiques des nombres, vous trouvez la formule « n plus un » (n+ 1), à la base de toutes les théories. C’est la question du « un de plus » qui est la clé de la genèse des nombres et plutôt que cette unité unifiante que constitue déjà le 2, je propose d’envisager la genèse réelle numérique de 2.

Il est nécessaire que ce 2 constitue le premier entier non encore advenu comme nombre avant que le 2 n’apparaisse. Cela est possible parce que le 2 est là pour accorder existence au premier 1 : mettez 2 à la place de 1 et en conséquence vous verrez le 3 apparaître à la place de 2. Ce que nous avons là est ce que je pourrais appeler la marque. Vous avez donc quelque chose qui est marqué ou quelque chose qui ne l’est pas. C’est avec la première marque que nous avons la position de la chose. C’est exactement de cette façon que Frege explique la genèse du nombre ; la classe caractérisée par 0 élément est la 1ère classe ; vous avez 1 à la place de 0 et ensuite il est facile de comprendre comment la place de 1 devient la seconde place qui fait place pour 2, 3 etc. La question du 2 est pour nous la question du sujet et là nous rejoignons un fait d’expérience psychanalytique pour autant que le 2 ne complète pas le 1 pour faire 2, mais doit répéter le 1 pour permettre au 1 d’exister. Cette première répétition est la seule nécessaire pour expliquer la genèse du nombre et une seule répétition est nécessaire pour constituer la position du sujet. Le sujet inconscient est quelque chose qui tend à se répéter lui-même, mais une seule répétition est nécessaire pour le constituer. Quoiqu’il en soit, regardons plus précisément ce qui est nécessaire au second pour répéter le premier, de façon à avoir une répétition. On ne peut répondre trop vite à la question. Si l’on répond trop vite on dira qu’il est nécessaire qu’ils soient les mêmes. Dans ce cas le principe du 2 serait celui des jumeaux – et pourquoi pas des triplés (192)ou des quintuplés ? De mon temps on apprenait aux élèves qu’il ne fallait pas additionner des microphones et des dictionnaires ; ceci est totalement absurde parce que nous n’avions pas d’addition si nous n’étions pas capables d’ajouter des dictionnaires à des microphones ou, selon Lewis Carrol, des choux avec des rois. La mêmeté n’est pas dans leschoses mais dans la marque qui rend possible de les additionner sans considération de leurs différences. La marque a pour effet de gommer la différence et c’est la clef de ce qui arrive au sujet, au sujet inconscient dans la répétition ; parce que vous savez que ce sujet répète quelque chose de particulièrement signifiant, le sujet est là, par exemple, au lieu de cette chose obscure que nous appelons tantôt trauma, tantôt plaisir exquis.

Qu’arrive-t-il ? Si la « chose » existe dans cette structure symbolique, si ce trait unaire est décisif, le trait de mêmeté est là. Afin que la « chose » recherchée soit là en vous, il est nécessaire que le premier trait soit effacé parce que le trait lui-même est une modification. C’est la suppression de toute différence et dans ce cas, sans le trait, la première « chose » est simplement perdue. La clé de cette insistance répétitive est que dans son essence la répétition comme répétition de la mêmeté symbolique est impossible. En tout cas, le sujet est l’effet de cette répétition en tant que cela nécessite le « fading », l’oblitération, de la première fondation du sujet, c’est pourquoi le sujet, statutairement, est toujours présenté comme essence divisée. Le trait, j’insiste, est identique mais il assure la différence seulement de l’identité – non par effet de mêmeté ou de différence mais par la différence d’identité. C’est facile à comprendre : comme l’on dit en français, je vous numérote, je vous donne à chacun un numéro ; et cela assure le fait que vous êtes numériquement différents mais pas plus que ça.

Que proposer à l’intuition dans le but de montrer que le trait peut être trouvé dans quelque chose qui est en même temps 1 ou 2 ? Regardez le dessin suivant que j’appelle un 8 à l’envers d’après un dessin bien connu.

Vous pouvez voir que la ligne dans ce cas peut être considérée comme une ou comme deux lignes. Ce diagramme peut être considéré comme la base d’une sorte d’inscription essentielle à l’origine, au nœud qui constitue le sujet. Cela va plus loin que vous ne pouvez le penser d’emblée, parce que (193)vous pouvez rechercher la surface capable de recevoir de telles inscriptions. Vous voyez peut-être que la sphère, ce vieux symbole de la totalité ne convient pas. Un tore, une bouteille de Klein, une surface en « cross-cut » sont à même de recevoir une telle coupure. Et cette diversité est très importante car elle explique beaucoup de choses concernant la structure des maladies mentales. Si l’on peut symboliser le sujet par cette coupure fondamentale de même on peut démontrer qu’une coupure sur un tore correspond au névrosé, et sur une surface en « cross-cut » un autre désordre mental. Je ne vous expliquerais pas cela ce soir mais pour terminer ce discours difficile je dois apporter la précision suivante.

J’ai seulement considéré le début de la série des entiers parce que c’est un point intermédiaire entre le langage et la réalité : le langage est constitué des mêmes sortes de traits unaires dont je me suis servi pour expliquer le 1 et l’1 en plus. Mais ce trait n’est pas, dans le langage, identique au trait unaire dans la mesure ou avec le langage nous avons une collection de traits différentiels. Autrement dit, le langage est constitué par un ensemble de signifiants – par exemple ba, ta, pa etc. – un ensemble fini. Chaque signifiant est à même de supporter le même processus quant au sujet et il est très probable que le traitement des entiers est seulement un cas particulier de cette relation entre signifiants. La définition de cette collection de signifiants est qu’ils constituent ce que j’appelle l’Autre. La différence fournie par l’existence du langage est que chaque signifiant (contrairement au trait unaire du nombre entier), dans la plupart des cas, n’est pas identique à lui-même – précisément parce qu’il s’agit d’une collection de signifiants et dans cette collection un signifiant peut ou non se désigner lui-même. C’est bien connu : c’est le principe du paradoxe de Russell. Si vous prenez l’ensemble des éléments qui ne s’appartiennent pas, l’ensemble constitué de tels éléments, vous mène à un paradoxe qui, vous le savez, aboutit à une contradiction. En termes simples cela veut seulement dire que dans l’ordre d’un discours rien ne contient tout, et là vous retrouvez la faille qui constitue le sujet. Le sujet est l’introduction d’une perte dans le réel, bien que rien ne puisse introduire cela, alors que le réel est aussi plein que possible. La notion d’une perte est l’effet fourni par l’insistance du trait qui est que, par l’intervention de la lettre on détermine des places – dites a1 a2 a3 – que ces places sont des espaces pour un manque. Quand le sujet prend la place du manque, une perte est introduite dans le mot et c’est là la définition du sujet. Mais pour l’inscrire il est nécessaire de le définir dans un cercle (194)que j’appelle l’altérité, de l’ordre du langage. Tout ce qui est langage est assuré par cette altérité et c’est pourquoi le sujet est toujours cette chose évanescente qui court sous la chaîne des signifiants. Car la définition d’un signifiant est qu’il représente le sujet non pour un autre sujet mais pour un autre signifiant. C’est la seule définition possible du signifiant en tant qu’il diffère du signe. Le signe est ce qui représente quelque chose pour quelqu’un, alors que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. La conséquence c’est que le sujet disparaît exactement comme dans le cas des deux traits unaires, tandis que sous le second signifiant apparaît ce que l’on appelle sens ou signification ; puis en série les autres signifiants et significations apparaissent.

La question du désir est que le sujet « évanescent » a bien envie de se retrouver à nouveau par le biais d’une espèce de rencontre avec cette chose miraculeuse que définit le fantasme. Dans ses efforts il est soutenu par ce que j’ai appelé l’objet perdu évoqué au début – qui est une chose si terrible pour l’imagination. Ce qui est produit et maintenu ici, et que dans mon jargon j’appelle l’objeta avec une minuscule, est bien connu de tous les psychanalystes dans la mesure où toute la psychanalyse est fondée sur l’existence de cet objet particulier. Mais la relation entre le sujet barré et cet objet a est la structure que l’on retrouve dans le fantasme qui soutient le désir en tant que le désir est uniquement ce que j’ai appelé métonymie de toute signification.

Par cette brève présentation, j’ai essayé de vous montrer que la question de la structure est interne au réel psychanalytique. Je n’ai pas, cependant, dit quoi que ce soit de ces dimensions que sont l’imaginaire et le symbolique. Il est, bien sûr, essentiel de comprendre comment l’ordre symbolique peut entrer dans le vécu, l’expérience vécue, de la vie mentale mais je ne peux aller plus loin ce soir dans l’explication. Considérez cependant ce qui est à la fois le moins connu et le plus assuré des faits à propos de ce sujet mythique qui est la phase perceptible de l’être humain : cette chose insondable à même d’éprouver quelque chose entre la naissance et la mort, capable de parcourir le spectre de la douleur au plaisir, en un mot ce que nous appelons en français le sujet de la jouissance.En venant ici ce soir j’ai lu le slogan de l’enseigne au néon « Aimez Coca Cola ». Cela m’a rappelé qu’en anglais, je pense, il n’y a pas de terme pour désigner précisément cette masse énorme de sens qu’il y a dans le mot français jouissance – ou en latin fruor. Dans le dictionnaire j’ai cherché jouir et trouvé « posséder, utiliser » mais ce n’est pas cela du tout. Si l’être humain est une chose en quoi que ce soit pensable, c’est par dessus tout comme sujet de la jouissance ; mais cette loi psychologique que l’on appelle principe de plaisir (et (195)qui n’est que le principe de déplaisir) est bien près de créer une barrière à toute jouissance. Si je jouis un peu trop, je commence à sentir la douleur et je modère mes plaisirs. L’organisme semble fait pour empêcher trop de jouissance. Nous serions probablement aussi tranquilles que des huîtres s’il n’y avait cette étrange organisation qui nous force à franchir cette barrière du plaisir, ou peut-être seulement à rêver que nous le faisons. Tout ce qui est élaboré par la construction subjective à l’échelle du signifiant dans sa relation à l’Autre et qui a ses racines dans le langage, est seulement là pour permettre au champ du désir de nous autoriser à approcher, à tester cette sorte de jouissance interdite, seul sens précieux offert à notre vie.

 

Discussion :

 

ANGUS FLETCHER – Freud était vraiment un homme très simple. Mais il trouva de très différentes solutions aux problèmes humains. Il se servait parfois des mythes pour expliquer les difficultés et problèmes humains ; par exemple le mythe de Narcisse : il s’aperçut que certains hommes se mirant, s’aimaient eux-mêmes. C’était aussi simple que cela. Il n’a pas essayé de glisser à la surface des mots. Vous agissez comme une araignée ; tissant une toile très délicate vide de toute réalité humaine. Par exemple vous parliez de joie, jouissance. En français un des sens de jouir c’est l’orgasme – je pense cela très important ici – pourquoi ne pas le dire ? Tout le discours que j’ai entendu ici était si abstrait !… cela ne ressort pas de la psychanalyse. La psychanalyse vaut parce qu’elle est une théorie de la dynamique psychologique. Le plus important est ce qui a succédé à Freud avec W. Reich en particulier. Toute cette métaphysique n’est pas nécessaire. Le diagramme était intéressant mais il ne semble avoir aucun lien avec la réalité de nos actions, le fait de manger, les relations sexuelles etc.

 

HARRY WOOLF – Puis-je demander si cette arithmétique fondamentale et cette topologie ne sont pas elles-mêmes un mythe, ou au mieux une analogie pour expliquer la vie de l’esprit ?

 

JACQUES LACAN – Analogie de quoi ? « S » désigne quelque chose qui peut s’écrire exactement comme ce S. Et j’ai dit que le « S » qui désigne le sujet est instrument, matière pour symboliser une perte. Une perte que vous éprouvez en tant que sujet (et moi aussi). En d’autres termes, ce vide entre cette chose qui a des significations définies et cette autre chose qui est mon discours actuel que j’essaye d’adresser là où vous êtes vous, non pas comme autre sujet, mais comme individus capables de me comprendre. Où est l’analogon ? Soit cette perte existe soit elle n’existe pas. Si elle existe, il est seulement possible de la désigner par un système de symboles. En tout cas cette perte n’existe pas avant que cette symbolisation n’indique sa place. Ce n’est pas une analogie. C’est réellement dans quelque partie de la réalité, cette sorte de tore. Ce tore existe réellement et c’est exactement la structure du névrosé. Ce n’est pas un analogon ; ce n’est même pas une abstraction parce qu’une abstraction est une espèce de diminution du réel et je pense que c’est le réel lui-même.

 

NORMAN HOLLAND – Je voudrais venir à la défense de M. Lacan ; il me semble qu’il fait quelque chose de très intéressant. Lisant son texte avant le colloque c’était ma première rencontre avec son œuvre et il me semble qu’il en était revenu au « Projet pour une psychologie scientifique » qui est le plus ancien des écrits psychologiques de Freud. C’était très abstrait et très proche de ce que vous avez écrit ici, bien que vous utilisiez l’algèbre et lui les neurones. L’influence de ce document se ressent dans toute « L’interprétation des rêves », ses lettres à Fliess, et les premiers écrits, bien que souvent de façon purement implicite.

 

ANTHONY WILDEN – Si je peux ajouter quelque chose, vous avez parlé au début de votre discours de répudiation ou non-reconnaissance « méconnaissance » et nous avons débuté avec un exemple si extrême de ce fait que je ne sais pas comment nous allons faire pour nous en sortir. Donc vous êtes parti de haut (du point le plus ardu de votre travail) et il est très difficile pour nous de reconnaître les prémices de cette pensée qui est très riche et très profonde. À mon avis, en tant que votre malheureux traducteur, vous êtes absolument fidèle à Freud et il est tout à fait nécessaire que nous lisions tous vos travaux avant de dire un tas de non sens – ce que nous pouvons très bien faire ici ce soir. Et après qu’ils auront lu votre travail je presserais ces gentlemen de lire Freud.

 

RICHARD SCHECHNER – Quelle est la relation entre votre pensée concernant le néant et les travaux de Husserl et Sartre ?

 

JACQUES LACAN – « Néant », le mot que vous avez utilisé, je pense que je ne peux presque rien en dire, pas plus qu’à propos de Husserl ou Sartre. En réalité, je ne pense pas avoir parlé du néant. Le glissement et la difficulté à saisir le jamais ici – (c’est ici quand je le cherche là ; c’est là quand je suis ici) n’est pas rien. Cette année j’annoncerai, comme programme de mon séminaire, cette chose que j’ai intitulé La logique du fantasme. La plus grande partie de mon effort, je crois, portera sur la définition des diverses sortes de manque, perte, néant qui sont de natures absolument différentes. Une absence par exemple. L’absence de la reine, c’est nécessaire pour faire une addition avec cette sorte d’élément, mais trouver l’absence de la reine… Je pense que le vague de ce simple mot rien n’est pas utilisable dans ce contexte. Je suis en retard pour tout ce que je dois développer avant de disparaître moi-même. Mais aussi c’est assez difficile de rendre les choses satisfaisantes pour pouvoir avancer. Il est nécessaire de procéder étape par étape. Je vais tester cette différente sorte du manque.

 

Monsieur Kott et le Dr Lacan discutent les propriétés de la bande de Moebius au tableau

 

JAN KOTT – Il y a une chose curieuse, probablement accidentelle. Nous trouvons tous ces motifs dans la peinture surréaliste. Y a-t-il quelque relation ?

 

LACAN – Je me sens pour le moins un lien personnel avec la peinture surréaliste.

 

POULET – Cette perte de l’objet qui introduit le sujet, diriez-vous qu’elle a quelque lien avec le néant dans la pensée de Sartre ? Y aurait-il une analogie avec la situation du dormeur éveillé que l’on trouve au début de l’œuvre de Proust ? Vous vous souvenez, le rêveur se réveille et découvre un sentiment de perte, d’absence, qui est de plus, absence de lui-même. Y a-t-il quelqu’analogie ?

 

LACAN – Je pense que Proust a approché plusieurs fois certaines expériences de l’inconscient. On trouve souvent un tel passage d’une page ou deux dans Proust, que l’on peut découper très clairement. Je pense que vous avez raison ; Proust en est très proche, mais au lieu de développer des théories il revient toujours à son affaire qui est la littérature. Prenant pour exemple Mlle Vinteuil vue par le narrateur, avec son amie et le portrait de son père. Je pense qu’aucun autre artiste littéraire ait fait ressortir une chose comme celle-là. C’est peut-être à cause du projet lui-même de l’œuvre, cette entreprise fabuleuse du temps retrouvé – c’est ce qui le guide au delà même de ce qui est accessible à la conscience.

 

SIGMUND KOCH – J’ai trouvé un modèle qui sans cesse m’échappe dans votre présentation, ce que je ne peux attribuer uniquement au fait que vous parliez en Anglais. Vous avez longuement insisté sur l’entier 2 et la production de l’entier 2. Votre analyse, telle que je m’en souviens, est que si l’on débute avec un trait unaire, alors il y a l’univers du non marqué qui mène probablement à l’entier 2. Quelle est la correspondance analogique entre le marqué et le non marqué ? Le marqué est-il le système de conscience et le non marqué celui de l’inconscient ? Le marqué est-il le sujet conscient et le non marqué le sujet inconscient.

 

LACAN – De Frege je me souviens seulement que c’est la classe au nombre caractéristique 0 qui est la fondation du 1. Si j’ai choisi 2 comme référence psychanalytique c’est parce que 2 est une combinaison essentielle de l’Éros dans Freud. L’Éros est ce pouvoir qui, dans la vie, unifie et c’est la base sur laquelle trop de psychanalystes appuient la conception d’une maturité génitale telle qu’une possibilité d’un soi-disant mariage parfait, par exemple, ce qui est une sorte de fin idéale mystique, promue trop imprudemment. Ce 2 que j’ai choisi c’est seulement pour un auditoire qui est, avant tout, non initié à cette question de Frege. Le un en relation avec 2 peut, au premier abord, jouer le même rôle que le 0 par rapport au 1. En ce qui concerne votre seconde question, j’ai été, naturellement obligé d’omettre beaucoup de choses techniques qui sont connues de ceux qui possèdent Freud parfaitement. Pour la question du refoulement il est absolument nécessaire de savoir que Freud a posé comme fondation d’une possibilité de refoulement cette chose qu’en allemand on appelle Urverdrängung. Je ne peux naturellement pas donner ici l’ensemble de ma formalisation mais il est essentiel de savoir qu’un formalisme de la métaphore est primordial pour moi, afin de faire comprendre ce qu’est en terme freudien, la condensation.

 

Le Dr Lacan conclut son commentaire au tableau, par une reprise de l’instance de la lettre.

 

GOLDMANN – Utilisant ma méthode sur la littérature et la culture, ce qui me frappe c’est que, travaillant sur des phénomènes importants, historiques et collectifs je n’ai jamais besoin de l’inconscient pour mes analyses. J’ai besoin du nonconscient ; je faisais hier la distinction. Bien sûr il y a des éléments inconscients ; bien sûr je ne peux comprendre les voies par lesquelles un individu s’explique lui-même – cela, disais-je, est le domaine de la psychanalyse dans lequel je ne veux pas m’ingérer. Mais il y a deux catégories de phénomènes qui de toute évidence, semble être d’ordre social et à propos desquels je dois intervenir avec le non-conscient et non l’inconscient. Vous avez dit, je pense, que l’inconscient est le langage ordinaire, anglais, français que nous parlons tous.

 

LACAN – J’ai dit comme un langage, français ou anglais.

 

GOLDMANN – Mais c’est indépendant de ce langage ? Donc je m’arrête ; je n’ai plus de question. C’est lié au langage que chacun parle dans la vie consciente ?

 

Lacan – Oui.

 

GOLDMANN – D’accord. La seconde chose qui m’a frappé si je vous ai compris. Il y a un certain nombre d’analogies avec les processus que j’ai trouvé dans la conscience, au niveau où je m’avance sans l’inconscient. Il y a quelque chose que depuis Pascal, Hegel, Marx et Sartre nous savons sans avoir recours à l’inconscient : l’homme est défini […]* « dépasse l’homme » dit Pascal. Histoire et dynamisme, même sans référence à l’inconscient, ne peuvent être définis sinon par ce manque. Le second phénomène que j’ai trouvé au niveau conscient ; il semble évident que la conscience, en tant qu’elle est liée à l’action, ne peut être formulée sauf à constituer des invariants à savoir des objets et en liant ces invariants à la différence. Nul n’agit sur une multiplicité de données. L’action est étroitement liée à la constitution d’invariants, ce qui permet d’établir un certain ordre dans la différence. Le langage existe avant cet homme particulier – est-ce que le langage (français, anglais etc.) est simplement lié au problème du phantasme ? Il n’y a pas de sujet sans symbole, sans langage, et sans objet. Ma question est celle-ci : la formation de ce symbolisme et ses modifications sont-elles uniquement liées au domaine du phantasme, de l’inconscient et du désir ou est-ce également lié à quelque chose appelé travail, transformation du monde extérieur et vie sociale ? Et si vous admettez que c’est aussi lié à cela aussi, le problème se pose : où est la logique, où est la compréhensibilité ? Je ne pense pas que l’homme soit simplement aspiration à la totalité ; nous sommes encore en face d’un mélange, comme je disais l’autre jour, et il est très important de séparer les composants du mélange dans le but de le comprendre.

 

LACAN – Et pensez-vous que le travail est l’un de ces points d’ancrage où nous amarrer dans cette dérive ?

 

GOLDMANN – Je pense qu’après tout, l’humanité a fait des choses très positives.

 

LACAN – Je n’ai pas l’impression qu’un livre d’histoire soit une chose très structurée. Cette fameuse histoire, où nous voyons si bien les choses quand elles sont passées, me paraît être une muse dans laquelle je ne puisse mettre toute ma confiance. À une époque, Clio était très importante – quand Bossuet écrivait. Peut-être de nouveau avec Marx. Mais ce que j’attends toujours de l’histoire ce sont des surprises, et des surprises que je n’ai pas encore réussi à expliquer, bien qu’ayant fait de grands efforts pour comprendre. Je m’explique avec différentes coordonnées que les vôtres. En particulier, je ne mettais pas la question du travail au premier rang ici.

 

CHARLES MORAZE – Je suis heureux de voir dans cette discussion l’usage de la genèse des nombres. Pour répondre à M. Goldmann, quand j’étudie l’histoire, je compte sur cette même genèse des nombres comme réalité la plus solide. À ce propos, je voulais poser cette question pour voir si nos postulats sont identiques ou différents. Il me semble que vous avez dit au début de votre discours que, pour vous, la structure de la conscience est langage et puis à la fin que l’inconscient est structuré comme un langage. Si votre seconde formulation est la bonne c’est aussi la mienne.

 

LACAN – C’est l’inconscient qui est structuré comme un langage – je n’ai jamais varié de cela.

 

RICHARD MACKSEY – Nous avons peut-être épuisé notre quota de méconnaissance pour cette session mais je suis encore un peu confus sur les conséquences que votre évocation de Frege et Russel implique pour votre ontologie (ou au moins votre ontique). Ainsi, je suis intéressé par l’extrême position réaliste que votre exemple mathématique semble impliquer. Je ne m’inquiète pas de l’argument que le théorème d’incomplétude sape le réalisme, dans la mesure ou Gödel lui-même a maintenu sa position réaliste, simplement en prenant le théorème comme limitation de base du pouvoir expressif du symbolisme. Je pense plutôt que la thèse logistique elle-même a été sujette à de sérieuses critiques. Si les auteurs des Principia essaient de définir les nombres naturels comme certains ensembles particuliers d’ensembles, outre d’autres difficultés métalinguistiques dans la théorie des types on peut contrecarrer l’idée que leur dérivation est arbitraire, dans la mesure ou dans une théorie d’ensemble, non basée sur la théorie des types, « un » peut être défini comme, disons, l’ensemble dont le seul nombre est l’ensemble vide, et ainsi de suite, de sorte que les nombres naturels puissent maintenir leur propriétés conventionnelles. Ergo on doit se demander quel ensemble est le premier ? Il y a quelques mois Paul Benacerraf a poussé plus loin cet argument, soutenant que la caractéristique irréductible des nombres naturels est simplement leur forme récursive de progression. Ainsi, n’importe quel système qui forme une telle progression sera aussi valable que les autres ; ce n’est pas la marque que chaque nombre particulier possède, mais la structure abstraite d’interrelation (plutôt que les objets constituants), qui donne ses propriétés au système. Cela détruit toute position réaliste qui assimilerait les nombres à des entités ou des objets (et propose une sorte de structuralisme conceptualiste ou nominaliste).

 

LACAN – Sans m’étendre sur ce commentaire, je dirais que les concepts et même les ensembles ne sont pas des objets. Je n’ai jamais dénié l’aspect structural du système numérique.


[1]. Since Dr. Lacan, as he remarks in his introduction, chose to deliver his communication alternately in English and French (and at points in a composite of the two languages), this text represents an edited transcription and paraphrase of his address.

[2]. Le Dr Lacan, comme il le faisait remarquer dans son introduction, avait choisi de faire cette communication alternativement en français et en anglais (et ponctuellement dans un mélange des deux).

* Les mots en italiques sont en français dans le texte.

* « by linking these invariants to difference. One doen’t act immediately » est ce qui figure dans le texte anglais.

1966 LACAN MORAZE BILINGUE  « Literary Invention » BALTIMORE

au Symposium International du John Hopkins Humanities Center à Baltimore (USA). Paru dans The Languages of Criticism and the Sciences of Man : The structuralist Controversy, dirigé par R. Macksey et E. Donato, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins Press, 1970, pp. 41-44. Les interventions de Lacan ont été faites en anglais. Une traduction vous en est proposée. 1966-10-18

(41)It is rare for a discussion to bring forward so quickly what could have remained unsettled after a presentation. Much of what there is [to discuss] has been put in its proper place. A minute ago, for example, when you were saying that as to the question of the (42)« imaginary root », things had been resolved very simply. You yourself brought the necessary corrective, viz, that it was a terrible drama. What it seemed to me was the essence of your communication, what it centered about, what gave it its essential character, was that you touched on the question of invention, namely : Who invents ? There would be no question of invention if that were not the question. You consider this question resolved. In any case, you were very anxious to be precise about the fact that whatever the constellation, the configuration, in which you place the phenomenon we call « invention » (and which you brought into the discussion in an admirably cogent and primary way) : one invents to the degree that he puts a number of signs in relationship to each other. I do not advance this argument ; it is you who have restated the problem in this way. (Parenthetically I am leaving aside here something that it seems useful to me to recall concerning the use of the term « symbol », which you seem to regret [coming from] the mouth of mathematicians, and which means only this : symbols are the relations between signs.)

But I want to keep to the heart of the matter, which is something you evidently took to be resolved from the beginning – that the man who invents is he whom you were speaking of when you spoke, a moment ago, of saveur de vivre, goût de vivre, espoir de vivre [zest for life, love for life, anticipation]. It is a question of the living being, it is the individual, the living individual. But there must still have been a question in the back of your mind, since throughout your exposé that point seemed so obvious that it was almost surprising to hear you emphasize it. You explained that, in spite of all you had said about the context of the invention, it was after all the inventor who invented, who was the author of the invention, and your phrases saveur de vivre, goût de vivre, espoir de vivre, actually implied the flesh-and-blood individual. The term « disincarnated » you used, not in connection with this inventor, but in connection with the sign, the mathematical sign ; which goes to show that the question of incarnation was there present in your mind, although we don’t, of course, both give it equal value. It is certain that in this domain of mathematics, which you have aptly chosen in introducing the question of invention, inventions are produced, we may say, at exactly the same time, or within a few months of each other, by subjects (I must pronounce the word sooner or later) who are at great distances (geographic or otherwise) from one another. The same phenomenon is no less observable in other fields of invention and especially in the field of literature, although here it does not evoke the same property of astonishment as in mathematics. So, (43)here is where the question lies. In proposing the term subject in this connection, and asking that we distinguish it from your living being with all his animation (your conception of which you have clearly expressed since it is a question of that charge which does or does not attach itself to the manipulation of the signs, and which you have presented to us on the whole as an emotional charge), you have shown us that this can go even further where the apprehension of signs is involved, for example pictorial signs, whose intuitive connotations you have rightly accepted : the picturesque element counts for something in the way in which they move us more than other signs.

But, leaving the elements in this sort of relationship in which you have left them, are we not ourselves losing something essential, an approach which we must adopt in posing the question ? I mean the one which might appear if we focused on the most paradoxical points. I seemed to understand you to say that it was necessary for these mathematical signs to be recharged at times. But with what ? You certainly emphasized what Russell had said, after all, that in mathematics one knows neither if what one is saying is true, nor precisely of what one is speaking. In the sense, of course, and only in this sense, one can talk of a certain emptiness of the sign. In any case, one thing seemed to me certain : that the sign is not recharged with this emotional quality. This I believe is the same thing you suggested when you talked of a purely « quantitative » energy. That must have been what you were thinking of – that it wasn’t a – let’s not call it « quantitative », which would be really awkward, but a, shall we say, « qualified », energy.

So, if it’s not that which periodically presents us with a certain crisis in mathematics, if it is no re-charging of this kind, then the question comes up : What accounts for the passion of this mathematical crisis ? What is this passion which is internal, in your admirable demonstration, to this crisis of the signs ? To use your vocabulary (at least one I think you can accept, even if you are not the one who associated these exact words) : What is the order of the passions around which this event will or will not occur, whatever it may be, this algorithm, invention of a new sign or of a new algorithm or a different organization of some logical system ? Asked in this way the question seems to show a close connection with the question posed by the introduction of the term subject as [something] distinct from the function of individuality you introduced – and it is quite normal to have done so – as essential to the question of the inventor. Is the inventor the physical person that each of us is here, facing the other, being looked at, capturing and being captured, more or less, within a play of gestures ? Is it something (44) else ? Or is it to the extent that we are both caught up in the system of signs which is creeping into our debate with a sort of effort at approximation, but in which all the same there is a necessary internal coherence, a logical necessity – as someone here recalled just a little while ago. It is after all true that a collective agreement does not bring about the triumph or the failure of a theory in formal mathematics. There is another sort of necessity which obtains. Only this other necessity transfers a certain charge which plays, may I say, the same role as that which we call roughly the « affective charge » [charge affective]. This seems to me very close to my immediate concern and what it seeks to elucidate : to know in what sense it is, properly speaking, concerned with the status of the subject, in so far as it is the same question as the question of the « passion of signs. ». If one goes a little further in this line, one very quickly, it seems to me, comes to what could seem mysterious to M. Hyppolite in the announcement of the title of my own communication here. I am thinking of the word « inmixing » [inmiction]*. I think that the first time I introduced this word was precisely in respect to subjects. Subjects (even the Natural History of Buffon was not so « natural » as that, may I add) are not as isolated as we think. But, on the other hand, they are not collective. They have a certain structural form, precisely « inmixing, » which is, properly speaking, that to which a discussion such as that today can introduce us, and I think uniquely in so far as we are not so sure that he who invents is exactly he who is designated by a certain proper name.

 

Traduction

 

(41) – C’est exceptionnel de mettre si rapidement en évidence dans une discussion ce qui a pu rester problématique après une présentation. Beaucoup de ce qui devait [être discuté] a été mis à sa juste place. Il y a une minute, par exemple, lorsque vous disiez que jusqu’à la question de la (42)« racine imaginaire », les choses ont été résolues très simplement. Vous avez vous même amené la rectification nécessaire, à savoir, que c’était un terrible drame. Ce qui m’a semblé être l’essence de votre communication, ce sur quoi elle était centrée, ce qui lui a donné son caractère essentiel, c’était ce que vous avez touché avec la question de l’invention, à savoir : qui invente ? Ce ne serait pas la question de l’invention si ce n’était pas la question. Vous considérez cette question résolue. En tout cas, vous étiez très soucieux d’être précis sur le fait que quelle que soit la constellation, la configuration, dans laquelle vous mettez le phénomène que nous appelons « invention » (et que vous avez amené dans la discussion d’une façon admirablement concluante et primordiale) : quelqu’un invente jusqu’au point où il met un nombre de signes en relation les uns avec les autres. Je n’avance pas cet argument ; c’est vous qui avez refixé le problème de cette façon. (Entre parenthèses je laisse ici de côté quelque chose qu’il me semble utile de rappeler concernant l’utilisation du terme « symbole », que vous semblez regretter [qu’il sorte] de la bouche des mathématiciens, et qui veut seulement dire ceci : les symboles sont des relations entre les signes).

Mais je veux garder au cœur du sujet, ce que vous avez manifestement pris pour être résolu du début – que l’homme qui invente est celui dont vous parliez quand vous parliez, il y a un instant, desaveur de vivre, goût de vivre, espoir de vivre[1]C’est une question d’être vivant, c’est l’individu, l’individu vivant. Mais vous devez encore avoir une question derrière la tête, bien qu’à travers votre exposé ce point ait semblé si évident qu’il était presque surprenant de vous entendre l’accentuer. Vous avez expliqué que, en dépit de tout ce que vous avez dit sur le contexte de l’invention, c’était après tout l’inventeur qui inventait, qui était l’auteur de l’invention, et vos phrases saveur de vivre, goût de vivre, espoir de vivre signifient en fait l’individu en chair et en os. Le terme « désincarné » que vous avez utilisé, non en relation avec l’inventeur, mais en relation avec le signe, le signe mathématique, tend à montrer que la question de l’incarnation était là présente dans votre esprit, bien que naturellement nous ne lui donnions, vous et moi, une valeur équivalente. Il est certain que dans le domaine des mathématiques, que vous avez pertinemment choisi en introduisant la question de l’invention, les inventions sont produites, pouvons-nous dire, exactement au même moment, ou à quelques mois les unes des autres, par des sujets (je dois prononcer ce mot tôt ou tard) qui sont très éloignés (géographiquement ou autrement) les uns des autres. Le même phénomène n’en est pas moins observable dans d’autres champs de l’invention et spécialement dans le champ de la littérature, bien qu’il n’y évoque pas la même qualité de surprise que dans les mathématiques. C’est donc (43)là que réside la question. En proposant le terme sujet, dans cette relation, et en demandant que nous le distinguions de votre être vivant avec toute sa vivacité (la conception que vous avez clairement exprimée puisque c’est une question de cette charge qui s’attache ou non à la manipulation des signes, et que vous nous avez présentée en somme comme une charge émotionnelle), vous nous avez montré que cela peut même aller plus loin, où l’appréhension des signes est engagée, par exemple les signes descriptifs, dont vous avez justement accepté les connotations intuitives : l’élément en image compte pour quelque chose dans la mesure où ils nous touchent davantage que les autres signes.

Mais, en laissant les éléments dans cette sorte de parenté dans laquelle vous les avez laissés, ne perdons-nous pas quelque chose d’essentiel, une approche que nous devons adopter en posant cette question ? Je veux dire celle qui pourrait apparaître si nous nous concentrions sur les points les plus paradoxaux. Je vous comprends, me semble-t-il, lorsque vous dites qu’il était nécessaire pour ces signes mathématiques d’être rechargés à temps. Mais avec quoi ? Vous avez certainement accentué ce que Russel a dit, après tout, qu’en mathématiques on ne sait pas si ce qu’on dit est vrai, ni précisément de quoi on parle. En ce sens, naturellement, et seulement en ce sens, on peut parler d’un certain vide du signe. Une chose en tout cas me semble certaine : c’est que le signe n’est pas rechargé avec cette qualité émotionnelle. Vous avez suggéré je crois la même chose lorsque vous parliez d’une énergie purement « quantitative ». Ça doit être ce à quoi vous pensiez – que ce n’était pas une – ne l’appelons pas « quantitative », ce qui serait réellement fâcheux, mais, dirions-nous, une énergie « qualifiée ».

Alors, si ce n’est pas ce qui s’offre périodiquement à nous dans une certaine crise en mathématiques, si ça ne se recharge pas de cette façon, alors la question se pose : Qu’est-ce qui rend compte de la passion de cette crise mathématique ? Qu’est-ce que cette passion qui, dans votre admirable démonstration, est interne à cette crise des signes ? Pour employer votre vocabulaire (celui que vous pouvez je pense au moins accepter, même si vous n’avez pas associé ces mots exacts) : Quel est l’ordre des passions autour duquel cet événement, quel qu’il puisse être, se produira ou ne se produira pas, cet algorithme, cette invention d’un nouveau signe ou d’un nouvel algorithme, ou une organisation différente de quelque système logique ? Posée ainsi, la question semble montrer un lien étroit avec la question posée par l’introduction du terme sujet comme [quelque chose de] distinct de la fonction d’individualité que vous avez introduite – et c’est assez normal de l’avoir fait – comme essentielle à la question de l’inventeur. L’inventeur est-il la personne physique qui, comme chacun de nous, face à l’autre, est ici regardé, capturant et capturé, plus ou moins, dans un jeu de gestes ? Est-ce quelque (44)chose d’autre ? Ou est-ce au point que nous sommes tous deux attrapés dans le système des signes qui s’insinue dans notre débat avec une sorte d’effort à l’approximation, mais dans lequel tout de même il y a une cohérence nécessairement interne, une nécessité logique – comme quelqu’un l’a rappelé ici il y a juste un instant. C’est vrai après tout qu’un accord collectif ne cause pas le triomphe ou l’échec d’une théorie en mathématiques formelles. C’est une autre sorte de nécessité qu’elle obtient. Seulement cette autre nécessité transmet une certaine charge qui joue, puis-je dire, le même rôle que celui que nous appelons approximativement la « charge affective ». Cela me semble très proche de ma préoccupation immédiate et ce que cela cherche à élucider : savoir dans quel sens elle est, à proprement parler, concernée par le statut du sujet, pour autant que c’est la même question que la question de la « passion des signes ». Si on va un peu plus loin dans cette direction, on arrive très rapidement, me semble-t-il, à ce qui semblait mystérieux à M. Hyppolite dans l’annonce du titre de ma propre communication ici. Je pense au mot « immixtion ». Je pense que la première fois que j’ai introduit ce mot c’était précisément par rapport aux sujets. Les sujets (puis-je ajouter que même l’Histoire Naturelle de Buffon n’était pas si « naturelle » que ça) ne sont pas aussi isolés que nous le pensons. Mais, d’un autre côté, ils ne sont pas collectifs. Ils ont une certaine forme structurale, précisément « immixtion », qui est, à proprement parler, ce à quoi une discussion comme celle d’aujourd’hui peut nous introduire, et je pense uniquement dans la mesure où nous ne sommes pas si sûrs que celui qui invente est exactement celui qui est désigné par un certain nom propre. […]


* immixion ?

[1] En français dans le texte.

La Méprise du sujet supposé savoir prononcée à l’Institut français de Naples le 14 décembre 1967 fut publié dans Scilicet, n° 1, pp. 31-41.

 1967-12-14 :     (8 p.)

(31)Qu’est-ce que l’inconscient ? La chose n’a pas encore été comprise.

L’effort des psychanalystes pendant des décades ayant été à rassurer sur cette découverte, la plus révolutionnaire qui fût pour la pensée, d’en tenir l’expérience pour leur privilège, il est vrai que l’acquis en restait d’appréciation privée, les choses en arrivèrent à ce qu’ils fissent la rechute que leur ouvrait cet effort même, d’être motivé dans l’inconscient : d’avoir voulu s’en rassurer eux-mêmes, ils réussirent à oublier la découverte.

Ils y eurent d’autant moins de peine que l’inconscient n’égare jamais mieux qu’à être pris sur le fait, mais surtout qu’ils omirent de relever ce que Freud en avait pourtant dénoté : que sa structure ne tombait sous le coup d’aucune représentation, étant plutôt de son usage qu’il n’y eût égard que pour s’en masquer (Rücksicht auf Darstellbarkeit).

La politique que suppose toute provocation d’un marché, ne peut être que falsification : on y donnait alors innocemment, faute du secours des « sciences humaines ». C’est ainsi qu’on ne savait pas que c’en était une que de vouloir faire rassurant l’Unheimlich, le fort peu rassurant qu’est l’inconscient, de sa nature.

La chose admise, tout est bon pour servir de modèle à rendre compte de l’inconscient : le pattern de comportement, la tendance instinctive voire la trace phylogénétique où se reconnaît la réminiscence de Platon : – l’âme a appris avant de naître, l’émergence développementale qui fausse le sens des phases dites prégénitales (orale, anale), et dérape à pousser l’ordre génital au sublime… Il faut entendre la momerie analytique se donner carrière là-dessus, de façon inattendue la France s’y étant distinguée de la pousser au (32)ridicule. Il se corrige de ce qu’on sache tout ce qui peut s’y couvrir : la moins discrète coprophilie à l’occasion.

Ajoutons à la liste la téléologie, pour faire scission des fins de vie aux fins de mort. Tout cela de n’être autre que représentation, intuition toujours naïve et, pour le dire, registre imaginaire, est assurément air à gonfler l’inconscient pour tous, voire chanson à susciter l’envie d’y voir chez aucun. Mais c’est aussi flouer chacun d’une vérité qui miroite à ne s’offrir qu’en fausses prises.

Mais en quoi donc démontrées fausses, me dira t-on, que diable ?

– Simplement de l’incompatibilité où la tromperie de l’inconscient se dénonce, de la surcharge rhétorique dont Freud le montre argumenter. Ces représentations s’additionnent, comme il se dit du chaudron, dont le méfait s’écarte de ce qu’il ne m’a pas été prêté 1°, de ce que, quand je l’ai eu, il était percé déjà 2°, de ce qu’il était parfaitement neuf 3°, au moment de le rendre. Et mets toi ça que tu me montres où tu voudras.

Ce n’est tout de même pas du discours de l’inconscient que nous allons recueillir la théorie qui en rend compte.

Que l’apologue de Freud fasse rire, prouve qu’il touche au bon endroit. Mais il ne dissipe pas l’obscurantisme qui le relègue aux amusettes.

C’est ainsi que j’ai fait bâiller trois mois, à décrocher le lustre dont je croyais l’avoir une fois pour toutes éclairé, mon auditoire, à lui démontrer dans le Witz de Freud (le mot d’esprit, traduit-on) l’articulation même de l’inconscient. Ce n’était pas la verve qui me faisait défaut, qu’on m’en croie, ni, j’ose le dire, le talent.

Là j’ai touché la force d’où résulte que le Witz, soit inconnu au bataillon des Instituts de psychanalyse, que la « psychanalyse appliquée » ait été le rayon réservé à Ernst Kris, le non médecin du trio new yorkais, et que le discours sur l’inconscient soit un discours condamné : il ne se soutient en effet que du poste sans espoir de tout métalangage.

Il reste que les malins le sont moins que l’inconscient, et c’est ce qui suggère de l’opposer au Dieu d’Einstein. On sait que ce Dieu n’était pas du tout pour Einstein une façon de parler, quand plutôt faut-il dire qu’il le touchait du doigt de ce qui s’imposait : qu’il était compliqué certes, mais non pas malhonnête

Ceci veut dire que ce qu’Einstein tient dans la physique (et c’est (33)là un fait de sujet) pour constituer son partenaire, n’est pas mauvais joueur, qu’il n’est même pas joueur du tout, qu’il ne fait rien pour le dérouter, qu’il ne joue pas au plus fin.

Suffit-il de se fier au contraste d’où ressortirait, marquons le, combien l’inconscient est plus simple, – et de ce qu’il roule les malins, faut-il le mettre plus haut que nous dans ce que nous croyons bien connaître sous le nom de malhonnêteté ? C’est là qu’il faut être prudent.

Il ne suffit pas qu’il soit rusé, ou tout au moins qu’il en ait l’air. Conclure là est vite fait pour les béjaunes dont toute la déduction s’en trouvera farcie par la suite. Dieu merci ! pour ceux à qui j’ai eu à faire, j’avais l’histoire hégélienne à ma portée, dite de la ruse de la raison, pour leur faire sentir une différence où nous allons peut-être faire comprendre pourquoi ils sont perdus d’avance.

Observons le comique, – je ne le leur ai jamais souligné, car avec les dispositions que nous leur avons vues plus haut, où cela serait-il allé ?, le comique de cette raison à qui il faut ces détours interminables pour nous mener à quoi ? à ce qui se désigne par la fin de l’histoire comme savoir absolu.

Rappelons-nous ici la dérision d’un tel savoir qu’a pu forger l’humour d’un Queneau, de s’être formé sur les mêmes bancs que moi en Hegel, soit son « dimanche de la vie », ou l’avènement du fainéant et du vaurien, montrant dans une paresse absolue le savoir propre à satisfaire l’animal ? ou seulement la sagesse qu’authentifie le rire sardonique de Kojève qui fut à tous deux notre maître.

Tenons nous en à ce contraste : la ruse de la raison abattrait à la fin son jeu.

Ceci nous ramène à ce sur quoi nous sommes passés un peu vite Si la loi de nature (Dieu de la physique) est compliquée, comment se fait-il que nous ne l’atteignions qu’à jouer la règle de la pensée simple, entendons là : qui ne redouble pas son hypothèse de façon à en rendre aucune superflue ? Est-ce que ce qui s’est imagé là dans l’esprit d’Occam du rasoir, ne nous permettrait pas, du bout que nous savons, de faire hommage à l’inconscient d’un fil qui, somme toute, s’est révélé pas mal tranchant ?

Voilà qui nous introduit peut-être mieux à cet aspect de l’inconscient, par quoi il ne s’ouvre pas tant qu’il ne s’ensuive qu’il se ferme. Dès lors rendu plus coriace à une seconde pulsation ? La chose est (34)claire de l’avertissement où Freud a si bien prévu ce que nous avons commencé par relever, du rengrègement de refoulement qui s’est produit dans la moyenne clinique, se fiant à ses disciples pour y mettre du leur, d’une pente d’autant mieux intentionnée que moins intentionnelle à céder à l’irrésistible du behaviourisme pour paver cette voie.

Où le propos présent fait apercevoir ce qui se formule, à qui lit Freud à notre école tout au moins : que la discipline behaviouriste se définit de la dénégation (Verneinung) du principe de réalité.

Voilà t-il pas où rendre place à l’opération du rasoir, en soulignant que ma polémique ici non plus qu’ailleurs n’est digressive, pour démontrer que c’est au joint même de la psychanalyse à l’objet qu’elle suscite que le psychanalyste ouvre son sens d’en être le déchet pratique ?

Car où il semble que je dénonce pour trahison la carence du psychanalyste je serre l’aporie dont j’articule cette année l’acte psychanalytique.

Acte que je fonde d’une structure paradoxale de ce que l’objet y soit actif et le sujet subverti, et où j’inaugure la méthode d’une théorie de ce qu’elle ne puisse, en toute correction se tenir pour irresponsable de ce qui s’avère de faits par une pratique.

Ainsi est-ce au vif de la pratique qui a fait pâlir l’inconscient, que j’ai maintenant à prendre son registre

Il y faut ce que je dessine d’un procès noué de sa propre structure. Toute critique qui serait nostalgie d’un inconscient dans sa prime fleur, d’une pratique dans sa hardiesse encore sauvage, serait elle-même pur idéalisme. Simplement notre réalisme n’implique pas le progrès dans le mouvement qui se dessine de la simple succession. Il ne l’implique nullement parce qu’il le tient pour une des fantaisies les plus grossières de ce qui mérite en chaque temps d’être classé idéologie, ici comme effet de marché en tant qu’il est supposé par la valeur d’échange. Il y faut que le mouvement de l’univers du discours soit présenté au moins comme la croissance à intérêts composés d’un revenu d’investissement.

Seulement quand il n’y a pas d’idée de progrès, comment apprécier la régression, la régression de la pensée naturellement ? Observons même combien cette référence à la pensée est sujette à caution tant qu’elle n’est pas définie, mais c’est aussi que nous ne pouvons (35)la définir tant que nous n’avons pas répondu à la question de ce qu’est l’inconscient. Car l’inconscient, la première chose à en dire, ce qui veut dire son : ce que c’est, le quod est tñ tÛ ¤stÛ, en tant que c’est le sujet de tout ce qui peut lui être attribué, c’est ce que Freud en dit d’abord en effet : c’est des pensées.

Aussi bien le terme de régression de la pensée, a-t-il tout de même ici l’avantage d’inclure la pulsation indiquée par nos préliminaires : soit ce mouvement de retrait prédateur dont la succion vide en quelque sorte les représentations de leur implication de connaissance, ceci tantôt de l’aveu même des auteurs qui se prévalent de ce vidage (behaviouriste ou mythologisant au meilleur cas), tantôt de ce qu’ils n’en soutiennent la bulle qu’à la farcir de la « paraffine » d’un positivisme moins de saison encore ici qu’ailleurs (migration de la libido prétendu développement affectif).

C’est du mouvement même de l’inconscient que procède la réduction de l’inconscient à l’inconscience, où le moment de la réduction se dérobe de ne pouvoir se mesurer du mouvement comme de sa cause.

Nulle prétention de connaissance ne serait de mise ici, puisque nous ne savons même pas si l’inconscient a un être propre, et que c’est de ne pouvoir dire « c’est ça « qu’on l’a appelé du nom de ça ». (Es en allemand soit : ça, au sens où l’on dit « ça barde » ou « ça déconne »). En fait l’inconscient « c’est pas ça », ou bien « c’est ça, mais à la gomme ». Jamais aux p’tits oignons.

« Je suis un tricheur de vie », dit un gosse de quatre ans en se lovant dans les bras de sa génitrice, devant son père qui vient de lui répondre : « Tu es beau » à sa question « Pourquoi tu me regardes ? » Et le père n’y reconnaît pas (même de ce que l’enfant dans l’intervalle l’ait feinté d’avoir perdu le goût de soi du jour où il a parlé) l’impasse que lui-même tente sur l’Autre, en jouant du mort. C’est au père qui me l’a dit, d’ici m’entendre ou non.

Impossible de retrouver l’inconscient sans y mettre toute la gomme, puisque c’est sa fonction d’effacer le sujet. D’où les aphorismes de Lacan : « L’inconscient est structuré comme un langage », ou bien encore « L’inconscient, c’est le discours de l’Autre ».

Ceci rappelle que l’inconscient, ce n’est pas de perdre la mémoire ; c’est de ne pas se rappeler de ce qu’on sait. Car il faut dire, selon (36)l’usage du non puriste : « je m’en rappelle[1] », soit : je me rappelle à l’être (de la représentation) à partir de cela. De quoi ? D’un signifiant.

Je ne m’en rappelle plus. Ça veut dire, je ne me retrouve pas là-dedans. Ça ne me provoque à nulle représentation d’où se prouve que j’aie habité là.

Cette représentation, c’est ce qu’on appelle souvenir[2]. Le souvenir, le glisser dessous, est de deux sources qu’on a confondues jusqu’ici :

1) l’insertion du vivant dans la réalité qui est ce qu’il en imagine et qui peut se mesurer à la façon dont il y réagit ;

2) le lien du sujet à un discours d’où il peut être réprimé, c’est-à-dire ne pas savoir que ce discours l’implique.

Le formidable tableau de l’amnésie dite d’identité, devrait ici être édifiant.

Il y faut impliquer que l’usage du nom propre, de ce qu’il soit social, n’y livre pas que ce soit là son origine. Dès lors on peut bien appeler amnésie l’ordre d’éclipse qui se suspend à sa perte : l’énigme ne s’en distingue que mieux que le sujet n’y perde aucun bénéfice de l’appris.

Tout ce qui est de l’inconscient, ne joue que sur des effets de langage. C’est quelque chose qui se dit, sans que le sujet s’y représente ni qu’il s’y dise, – ni qu’il sache ce qu’il dit.

Là n’est pas la difficulté. L’ordre d’indétermination que constitue le rapport du sujet à un savoir qui le dépasse, résulte, peut-on dire, de notre pratique, qui l’implique, aussi loin qu’elle est interprétative.

Mais qu’il puisse y avoir un dire qui se dise sans qu’on sache (37)qui le dit, voilà à quoi la pensée se dérobe : c’est une résistance ontique. (Je joue sur le mot on en français, dont je fais, non sans titre, un support de l’être, un ön un étant, et non pas la figure de l’omnitude : bref le sujet supposé savoir.)

Si on, l’omnitude, a fini par s’habituer à l’interprétation, c’est d’autant plus facilement qu’il y a beau temps qu’elle y est faite, par la religion.

C’est même par là qu’une certaine obscénité universitaire, celle qui se dénomme l’herméneutique trouve son beurre dans la psychanalyse.

Au nom du pattern, et du phylos évoqué plus haut, de l’étalon-amour qui est la pierre philosophale du fiduciaire intersubjectif et sans que personne se soit jamais arrêté au mystère de cette hétéroclite Trinité, l’interprétation donne toute satisfaction… à qui à propos ? Avant tout au psychanalyste qui y déploie le moralisme bénisseur dont les dessous sont dits plus haut.

C’est-à-dire qui se couvre de n’agir en tout cas que pour le bien conformisme, héritage et ferveur réconciliatrice, font la triple mamelle qu’offre celui-là au petit nombre de ceux qui, d’en avoir entendu l’appel, en sont déjà élus.

Ainsi les pierres où son patient trébuche, ne sont plus que les pavés de ses bonnes intentions, à lui, façon sans doute pour le psychanalyste de ne pas renier la mouvance de l’enfer à quoi Freud s’était résigné (Si nequeo flectere Superos…).

Mais ce n’est peut-être pas à cette pastorale, de ce propos de bergerie, que Freud procédait. Il suffit de le lire.

Et qu’il ait appelé mythologie la pulsion, ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre au sérieux ce qu’il y montre.

Ce qui s’y démontre, dirons-nous plutôt, c’est la structure de ce désir dont Spinoza a formulé que c’est l’essence de l’homme. Ce désir, qui de la désidération qu’il avoue dans les langues romanes, subit ici la déflation, qui le ramène à son désêtre.

Et il est assez bouffon, si le psychanalyste a bien touché, de son inhérence à la pulsion anale, que l’or, c’est de la merde, de le voir bourrer du doigt la plaie au flanc qu’est l’amour, avec la pommade de l’authentique, dont l’or fons et… origo.

C’est pourquoi le psychanalyste n’interprète plus comme à la (38)belle époque, on le sait. C’est pour, lui-même, en avoir souillé la source vive.

Mais comme il faut bien qu’il marche droit, il sèvre, c’est-à-dire qu’il corrige le désir et qu’il s’imagine qu’il sèvre (frustration, agression…, etc.). Castigat mores, dirons-nous : ridendo ? Non, hélas ! C’est sans rire : il châtre les mœurs de son propre ridicule.

L’interprétation, il la reporte sur le transfert qui nous ramène à notre on.

Ce que le psychanalyste d’aujourd’hui épargne au psychanalysant, c’est bien ce que nous avons dit plus haut : ce n’est pas ce qui le concerne, qu’il est bientôt prêt à gober puisqu’on y met les formes, les formes de la potion… Il ouvrira son gentil petit bec de bécot; l’ouvrira, l’ouvrira pas. Non, ce que le psychanalyste couvre, parce que lui-même s’en couvre, C’est qu’il puisse se dire quelque chose, sans qu’aucun sujet le sache.

Méné, méné, thékel, oupharsin. Si ça apparaît sur le mur pour que tout le monde le lise, ça vous fout un empire par terre. La chose est rapportée en bon lieu.

Mais du même souffle, on en attribue la farce au Tout-Puissant, de sorte que le trou est refermé du même coup dont on le rapporte, et l’on ne prend même pas garde que par cet artifice le fracas lui-même sert de rempart au désir majeur, le désir de dormir. Celui dont Freud fait la dernière instance du rêve.

Pourtant ne pourrions-nous nous apercevoir que la seule différence, mais la différence qui réduit au néant ce dont elle diffère, la différence d’être, celle sans quoi l’inconscient de Freud est futile, c’est qu’à l’opposé de tout ce qui a été avant lui produit sous le label de l’inconscient, il marque bien que c’est d’un lieu qui diffère de toute prise du sujet qu’un savoir est livré, puisqu’il ne s’y rend qu’à ce qui du sujet est la méprise ?

Le Vergreifen (cf. Freud : la méprise, c’est son mot pour les actes dits symptomatiques), dépassant le Begriff (ou la prise), promeut un rien qui s’affirme et s’impose de ce que sa négation même l’indique à la confirmation qui ne fera pas défaut de son effet dans la séquence.

Une question soudain se lève, de faire apparaître la réponse qui en prémunissait de lui être sup-posée. Le savoir qui ne se livre qu’à la méprise du sujet quel peut bien être le sujet à le savoir avant ?

(39)Si la découverte du nombre transfini, nous pouvons fort bien la supposer s’être ouverte de ce que Cantor ait achoppé à tripoter diagonalement des décimales, nous n’irons pas pour autant à réduire la question de la fureur que sa construction déchaîne chez un Kronecker. Mais que cette question ne nous masque pas cette autre concernant le savoir ainsi surgi : où peut-on dire que le nombre transfini, comme « rien que savoir », attendait celui qui devait se faire son trouveur ? Si ce n’est en aucun sujet, C’est en quel on de l’être ?

Le sujet supposé savoir, Dieu lui-même pour l’appeler par le nom que lui donne Pascal, quand on précise à son inverse : non pas le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, mais le Dieu des philosophes, le voici débusqué de sa latence dans toute théorie. Theoria, serait-ce la place au monde de la théo-logie ?

– De la chrétienne assurément depuis qu’elle existe, moyennant quoi l’athée nous apparaît celui qui y tient le plus fort. On s’en doutait : et que ce Dieu-là était un peu malade. Ce n’est pas la cure d’œcuménisme qui va le rendre plus vaillant, ni l’Autre avec un grand A, celui de Lacan, non plus je crains.

Pour la Dio-logie qu’il conviendrait d’en séparer : et dont les Pères s’étagent de Moïse à James Joyce en passant par Maître Eckhart, il nous semble que c’est encore Freud qui lui marque le mieux sa place. Comme je l’ai dit : sans cette place marquée, la théorie psychanalytique se réduirait à ce qu’elle est pour le meilleur et pour le pire, un délire du type schrébérien : Freud, lui, ne s’y et pas trompé et ne recule pas à le reconnaître (cf. précisément son « cas Schreber »).

Cette place du Dieu-le-Père, c’est celle que j’ai désignée comme le Nom-du-Père et que je me proposais d’illustrer dans ce qui devait être ma treizième année de séminaire (ma onzième à Sainte-Anne), quand un passage à l’acte de mes collègues psychanalystes m’a forcé d’y mettre un terme, après sa première leçon. Je ne reprendrai jamais ce thème, y voyant le signe que ce sceau ne saurait être encore levé pour la psychanalyse.

En effet c’est à un rapport si béant qu’est suspendue la position du psychanalyste. Non pas seulement est-il requis de construire la théorie de la méprise essentielle au sujet de la théorie : ce que nous appelons le sujet supposé savoir.

(40)Une théorie incluant un manque qui doit se retrouver à tous les niveaux, s’inscrire ici en indétermination, là en certitude, et former le nœud de l’ininterprétable, je m’y emploie non certes sans en éprouver l’atopie sans précédent. La question est ici : que suis je pour oser une telle élaboration ? La réponse est simple : un psychanalyste. C’est une réponse suffisante, si l’on en limite la portée à ceci que j’ai d’un psychanalyste la pratique.

Or c’est bien dans la pratique d’abord que le psychanalyste a à s’égaler à la structure qui le détermine non pas dans sa forme mentale, hélas ! c’est bien là qu’est l’impasse, mais dans sa position de sujet en tant qu’inscrite dans le réel : une telle inscription est ce qui définit proprement l’acte.

Dans la structure de la méprise du sujet supposé savoir, le psychanalyste (mais qui est, et où est, et quand est, épuisez la lyre des catégories, c’est-à-dire l’indétermination de son sujet, le psychanalyste ?), le psychanalyste pourtant doit trouver la certitude de son acte et la béance qui fait sa loi.

Irai-je à rappeler à ceux qui en savent quelque chose, l’irréductibilité de ce qui en reste à la fin de la psychanalyse, et que Freud a pointé (dans Analyse finie et indéfinie) sous les termes de la castration voire de l’envie du pénis ?

Peut-il être évité que m’adressant à une audience que rien ne prépare à cette intrusion de l’acte psychanalytique, puisque cet acte ne se présente à elle que sous des déguisements qui le ravalent et le dévient, le sujet que mon discours cerne, ne demeure ce qu’il reste pour notre réalité de fiction psychologisante : au pire le sujet de la représentation, le sujet de l’évêque Berkeley, point d’impasse de l’idéalisme, au mieux le sujet de la communication, l’intersubjectif du message et de l’information, hors d’état même de contribuer à notre affaire ?

Bien qu’on ait été pour me produire en cette rencontre, jusqu’à me dire que j’étais à Naples populaire, je ne puis voir dans le succès de mes Écrits plus que le signe que mon travail émerge en ce moment du pressentiment universel, qui ressortit d’autres émergences plus opaques.

Cette interprétation est sûrement juste, s’il s’avère que cet écho se produit au-delà du champ français, où cet accueil s’explique mieux de l’exclusion où je l’ai vingt ans maintenu.

(41)Aucun critique, depuis la parution de mon livre, n’ayant fait son métier qui est de rendre compte, à part un nommé Jean-Marie Auzias, dans un de ces petits livres-torchon dont la légèreté pour la poche n’excuse pas les négligences typographiques, cela s’appelle : Clefs du structuralisme : le chapitre IX m’est consacré et ma référence est utilisée dans les autres. Jean-Marie Auzias, je répète, est un critique estimable, avis rara.

Malgré son cas, je n’attends de ceux à qui ici je parle que de confirmer le malentendu.

Retenez au moins ce dont vous témoigne ce texte que j’ai jeté à votre adresse : c’est que mon entreprise ne dépasse pas l’acte où elle est prise, et que donc elle n’a de chance que de sa méprise.

Encore de l’acte psychanalytique faut-il dire qu’à être de sa révélation originelle, l’acte qui ne réussit jamais si bien que d’être manqué, cette définition n’implique pas (non plus qu’ailleurs en notre champ) la réciprocité, notion si chère à la divagation psychologique.

C’est dire qu’il ne suffit pas qu’il échoue pour réussir, que le ratage à lui seul n’ouvre pas la dimension de la méprise ici en question

Un certain retard de la pensée dans la psychanalyse, – en laissant aux jeux de l’imaginaire tout ce qui peut se proférer d’une expérience poursuivie à la place que Freud lui a faite, constitue un ratage sans plus de signification.

C’est pourquoi il est toute une part de mon enseignement qui n’est pas acte analytique, mais thèse, et polémique à elle inhérente, sur les conditions qui redoublent la méprise propre à l’acte, d’un échec dans sa retombée.

De n’avoir pu changer ces conditions, laisse mon effort dans le suspens de cet échec.

La fausse méprise, ces deux termes noués au titre d’une comédie de Marivaux, trouvent ici un sens renouvelé qui n’implique nulle vérité de trouvaille. C’est à Rome qu’en mémoire d’un tournant de mon entreprise, demain je donnerai, comme il se peut, la mesure de cet échec avec ses raisons.

Le sort dira s’il reste gros de l’avenir qui est aux mains de ceux que j’ai formés.

J. L.

 

 


[1]. « De ceci, dit le sujet, je ne me rappelle pas ». – Soit : à l’appel d’un signifiant dont il faudrait « qu’il me représente pour un autre signifiant », je ne réponds pas.. « présent », pour la raison que de l’effet de cet appel, je ne me représente plus rien. je suis une chambre obscure où l’on a allumé : plus moyen que s’y peigne par son trou d’épingle l’image de ce qui se passe au dehors.

L’inconscient n’est pas subliminal, faible clarté. Il est la lumière qui ne laisse pas sa place à l’ombre, ai s’insinuer le contour. Il représente ma représentation là où elle manque, où je ne suis qu’un manque du sujet.

D’où le terme dans Freud de : représentant de la représentation.

[2]. Il est amusant de noter ici que : se souvenir de, vient du : se rappeler de, réprouvé des puristes, lequel est attesté du XIVe siècle.

1967 LACAN CONFERENCE Strasbourg 1967-06-10 :

La « Conférence à la faculté de Médecine de Strasbourg » est un document polycopié dont l’origine n’est pas précisée. Le texte, peu déchiffrable à certains endroits, a été reproduit avec quelques hypothèses de lecture, chaque fois mentionnée.

Je ne peux pas dire que ma situation soit bien difficile. Elle est extraordinairement facile au contraire. La façon même dont je viens d’être présenté indique que de toute façon j’aurai parlé à titre de Lacan, donc vous aurez entendu Lacan.

Le genre conférence n’est pas le mien. Ce n’est pas le mien parce que ce que je fais tous les huit jours depuis quinze ans, quelque chose qui n’est pas une conférence, qu’on a appelé un séminaire au temps de l’enthousiasme, c’est un cours, un séminaire quand même, ça a gardé le nom.

Je dois dire que ce n’est pas moi qui en témoignerait, je pense qu’il y en a quelques uns qui sont là dès le début en se relayant parce que quand même ils se sont relayés un peu (mais il y en a qui sont là dès le début) : il n’y a pas un seul de ces cours qui se soit répété. Je veux dire qu’à un moment au cours des circonstances je me suis cru en devoir, pour le petit nombre de ceux qui étaient autour de moi, de leur expliquer quelque chose, quelque chose qui est ce qui va être en question maintenant. Et que ce quelque chose mon Dieu ait une étendue suffisante pour que je n’ai pas encore fini de leur expliquer. C’est étrange. C’est peut-être aussi que le développement même de ce que j’avais à expliquer, m’a posé des problèmes et a ouvert de nouvelles questions. C’est peut-être, ce n’est pas sûr. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, je ne peux aucunement prétendre, fusse par allusion pour ceux qui savent de quoi je parle, qui savent même un peu plus ou moins de ce que j’en ai dit, fusse par allusion en évoquer même les principaux détours.

Pour les autres qui sont ici, dont je suppose qu’ils forment une part de cette assemblée, ils n’en savent rien ou peu de chose. Il n’est bien sûr pas question, si c’est vrai ce que je viens de dire que je ne me suis jamais répété, que je leur en donne même une idée. À la vérité le genre conférence suppose ce postulat qui est au principe même du nom d’université : il y a un univers, un univers du discours s’entend. C’est à dire que le discours aurait réussi, pour des siècles, à constituer un ordre suffisamment établi pour que tout soit réparti en cases, secteurs, secteurs qu’il n’y aurait qu’à bien étudier séparément et sur lesquels chacun n’aurait à apporter que sa petite pierre dans une mosaïque dont les cadres seraient déjà suffisamment établis : on aurait déjà suffisamment travaillé pour ça.

L’idée que les acquis qui se sont constitués au cours de l’histoire avec l’étagement des siècles, seraient des acquis qui s’additionnent et qui du même coup peuvent se rassembler pour faire cette université, université des Lettres, Universitas Litterarum, c’est au principe de l’organisation de l’enseignement qui porte ce nom, cette idée est contredite par le plus simple examen de l’histoire. Et puis mon Dieu, par cette histoire je vous en prie, n’entendez pas ce qu’on vous enseigne sous le nom d’histoire de la philosophie par exemple, ou quoi que ce soit d’autre, qui est une sorte de replâtrage qui est fait pour vous donner l’illusion que ces diverses couches, que ces diverses étapes de la pensée s’engendrent l’une l’autre. Le moindre examen prouve qu’il n’en est rien et qu’au contraire tout a procédé par cassure, par une succession d’essais, d’ouvertures qui à chaque fois a donné l’illusion qu’on pouvait embrayer sur une totalité. Le résultat est qu’il suffit bien entendu d’aller dans n’importe quelle boutique, je veux dire de libraire, de libraire d’antiquités, piquer n’importe quel bouquin du temps de la Renaissance : ouvrez-le, lisez-le vraiment, vous vous apercevrez que les trois-quarts des choses qui les préoccupaient et qui paraissaient pour eux essentiel, vous n’en trouvez même plus le fil conducteur et bien sûr, ce qui peut vous paraître à vous évidence a été engendré à une certaine époque qui n’est pas très exactement bien sûr il y a 20 ans, 50 ans ou 30 ans, mais qui ne remonte pas plus haut que Descartes. C’est qu’à partir de Monsieur Descartes il est arrivé certaines choses quand même notables en particulier l’inauguration de quelque chose qui s’appelle notre science à nous, une science qui se distingue quand même au moins apparemment très certainement pour nous par une efficace, une efficace assez prenante pour intervenir jusqu’au plus quotidien de la vie de chacun. Mais à la vérité c’est peut-être ce qui la distingue des savoirs précédents, qui se sont toujours exercés d’une façon plus ésotérique, je veux dire qui était le privilège, privilège qu’on dit, privilège qu’on croit d’un petit nombre.

Pour nous, nous baignons dedans, dans les résultats de cette science. Je veux dire que la moindre des choses qui sont ici et jusqu’aux petits sièges bizarres sur lesquels vous êtes assis, en sont vraiment la conséquence. Auparavant on faisait des sièges avec quatre pattes comme de solides animaux, enfin il fallait que cela ressemble à des animaux. Maintenant ça prend un petit aspect mécanique. Vous vous n’y êtes pas encore faits bien sûr. Les sièges anciens vous manquent.

Alors moi, je fais un enseignement pour quelque chose qui est né dans ce moment de l’histoire et des siècles où on était déjà jusqu’au cou avant même qu’on puisse le dire comme je viens de le dire, dans le contexte de la science qui s’appelle la psychanalyse. C’est comme ça que j’ai été entraîné à me mettre dans une position d’enseignement bien particulière. Une position d’enseignement qui sur un certain point, sur un certain terrain va repartir comme si rien n’avait été fait. Car la psychanalyse ça veut dire ça. C’est que dans un certain champ classique qui avait été appelé jusque là psychologie et qu’on peut expliquer bien sûr par toutes ces conditions historiques qui avaient précédé, rien n’avait été fait. Je veux dire si on avait fait une sorte de construction très élégante et bien sûr qui peut servir étant admis à la base un certain nombre de postulats qu’il faut d’ailleurs toujours qu’elle reconstruise rétroactivement : somme toute si ces postulats sont admis, tout va bien, mais si quelque chose est mis en question d’une façon radicale, rien ne va plus. C’est à ça, non pas que mon enseignement sert, c’est à ça qu’il est asservi, c’est à ça qu’il est au service : c’est à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, qui s’appelle Freud. Ça arrive qu’il arrive des choses qui portent un nom. À soi tout seul c’est un problème. C’est un problème qui n’est aucunement résoluble à l’aide de simples notions de ce qu’on appelle les influences, les emprunts, la matière. Bien sûr dans beaucoup de cas çà peut servir, quelles sont les sources. Ça sert justement sur le plan littéraire, sur le plan et dans la perspective dite université de Lettres. Ça ne résout d’ailleurs absolument rien, dès que quelque chose qui existe un peu, par exemple un grand poète : une pure folie de vouloir aborder le problème au nom des sources. Dans ce qui s’appelle l’enseignement courant, autrement dit ce que j’ai appelé tout à l’heure le genre conférence, ça peut aussi servir le point de vue source. Seulement il est clair avec ce que je vous ai dit d’abord que de temps en temps il y a des cassures à savoir qu’il y a des gens qui en effet ont su emprunter des petites choses par ci par là pour nourrir leur discours, n’est que l’essence de ce discours qui part d’un point de rupture. Si mon enseignement sert et déclare au service de ceci faire valoir Freud, dans ce cas qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire précisément que ce qui m’intéresse ça n’est pas de réduire Freud à ses sources. Au contraire je montrerai la fonction qu’il a eu comme cassure ; parce que bien entendu pour le faire rentrer dans le rang, le remettre à sa place dans la psychologie générale, il y en a d’autres qui s’y emploient, moyennant quoi, ils négligent la seule chose qui est intéressante ; c’est à savoir pourquoi Freud est un nom, autour de quoi s’accroche cette chose si singulière qui fait la place de ce nom dans la conscience de notre époque ; pourquoi après tout, Freud, apparemment, n’a pas encore eu quelques unes des conséquences cataclysmiques qu’a eu le nom de Marx ; pourquoi est-ce qu’il a un prestige du même ordre, pourquoi diable ; pourquoi est-ce qu’il y a tout un champ non seulement où on ne peut faire que de l’évoquer, mais où, qu’on adhère ou pas à ce quelque chose qu’il a dit et qui serait son message, je dirais même sans qu’on puisse dire à proprement parler, à part une sorte de mythologie qui circule, ce que ça veut dire, qu’il ait cette valeur, ce point nodal ; comment ça se fait que ce nom soit là si présent à nos consciences. Que je m’attache ainsi à faire valoir Freud, ceci est une toute autre affaire que ce que j’appellerai des victoires de penseurs. Bien sûr ce n’est pas sans rapport avec la pensée, mais en quelque sorte c’est quelque chose qui nous éclaire sur ce qu’il peut y avoir déjà de surprenant, dans cette incidence sur notre histoire à tous, des effets de la pensée. On pourrait croire que puisque ce sont des médecins qui pour l’instant portent le faix du message de Freud, on puisse dire qu’après tout ce n’est pas lui le principal ; quel est le principal, ce sont les choses concrètes auxquelles ils ont affaire, je dis, concrètes au sens que ce mot a comme résonance, choses comme ça est fait, un morceau, un bloc, quelque chose qui tient, enfin quoi, chacun sait, des malades, on dit qu’ils ont simplement des choses à traiter, quelque chose qui résiste.

Freud nous a appris que parmi ces malades il y a des malades de la pensée. Seulement il faut faire attention que c’est une fonction qui est ainsi désignée, qu’on est malade de la pensée au sens où l’on dit qu’on travaille du chapeau. À savoir que ça se passe au niveau de la pensée, est-ce que c’est ça ce que ça veut dire ? C’est ce qu’on disait jusqu’à lui, en somme. C’est bien là tout le problème : psychopathologie mentale. Il y a des étages dans l’organisme, l’étage supérieur là, au niveau des commandes. Il doit y avoir quelque part un type ici, dans une petite salle d’où il peut éteindre tout ce qui est là haut dans le plafond. C’est comme cela qu’on s’imagine la pensée au niveau d’un certain point de vue, à la vérité sommaire, c’est qu’il y a quelque part quelque chose de directeur. Et que si c’est à ce niveau là que cela se détraque on aura des troubles de la pensée. Évidemment si l’on éteint tout cela engendrerait une certaine perturbation mais enfin nous n’en serons pas moins tous bien vivants, nous nous dirigerons à tâtons vers une porte et on remettra ça. C’était ça. C’est ça la conception classique du malade de la pensée. Le mot malade de la pensée peut-être pris dans un autre registre. Nous pourrions dire des animaux malades de la pensée, comme on dit des animaux malades de la peste. C’est une autre acception. Je ne vais pas jusqu’à dire que la pensée en soi est une maladie. Le bacille de la peste en lui-même n’est pas une maladie non plus. Il l’engendre. Il l’engendre pour les animaux qui ne sont pas faits pour le supporter, le bacille. C’est peut-être ça dont il s’agit. Penser n’est pas en soi une maladie, mais il y en a qu’elle peut rendre malade. Quoiqu’il en soit, c’est quelque chose qui est assez proche de ça que Freud découvre, découvre d’abord. Au niveau de la maladie, il y a de la pensée qui circule et même de la pensée de tout le monde : notre pain et notre vin, la pensée que nous partageons peu, de celle dont on pourrait, changeant une formule, dire : pensez-vous les uns les autres. C’est de celle-là qu’il s’agit : c’est à s’introduire dans ceci que c’est à penser les uns les autres que nous sommes, qu’il y a des phénomènes qui se produisent, qui tiennent étroitement à ce pensez-vous les uns les autres et qui constituent un certain champ de maladie.

Les névroses : voilà avec quoi Freud s’introduit ; c’est à savoir que loin que le processus de la pensée soit une fonction autonome, ou plus exactement qui ne se situe, se constitue que du dégagement de son autonomie, de cette échelle, pyramide humaine, grimpage sur les épaules les uns des autres qui ont permis au cours des siècles dans une tradition qui s’est elle même appelée, mais pourquoi pas philosophique, qui ont permis de dégager des conditions d’un pur exercice de la pensée, quelque chose d’essentiel à isoler pour que de là, elle reprenne une prise au sens inverse sur tout ce dont elle a dû d’abord se préserver pour garantir son juste exercice. Bref, quelque chose qui assurément n’est pas rien, puisqu’il se trouve en apparence que c’est de là qu’à la fin s’est engendré ce qui est notre privilège, une physique correcte, se trouve qu’il nous est représenté de ce travail de culture, d’isolation, pointant vers une certaine efficace, laisse complètement de côté ce qu’il en est des rapports de l’animal humain à la pensée parce qu’il y est intéressé depuis l’origine et qu’à la vérité, il n’est pas sûr, il semble même certain que ces activités, que ces fonctions voire au niveau le plus élémentaires, le plus physiologique au sens où ce mot désigne les fonctions les plus familières sont déjà intéressés à titre de maintien, à titre de chose qui est roulée, déplacée, qui sert déjà à des fonctions de pensée. Bref, que loin qu’il en soit comme tout ce que le travail des philosophes nous a donné à le supposer, que c’est dans ce dernier critère un acte transparent à lui-même, une pensée qui sait penser que soit l’essence de la pensée ; que tout au contraire tout, tout ce dans quoi nous avons cru devoir nous purifier, nous dégager pour isoler ce processus de la pensée, à savoir nos passions, nos désirs, nos angoisses, voire nos coliques, nos peurs, nos folies, tout cela nous paraissait en nous témoin de la seule intrusion de ce qu’un Descartes appelle le corps, car à la pointe de cette purification de la pensée il y a que la pensée nous ne pouvons saisir par aucun point qu’elle soit sécable : tout vient du trouble apporté par des passions… ?… des organes : tel est le point où on en arrive au terme d’une tradition philosophique. Au contraire Freud nous faisant retourner en arrière, nous dit que c’est au niveau de nos rapports, rapports à la pensée qu’il faut chercher le retord (sic) de toute une part, singulièrement accrue semble-t-il dans notre contexte ; de civilisation de gouverner par la prévalence, la croissance de la pensée en quelque sorte incarnée dans des brain-trusts, comme on dit, de la pensée, est là depuis toujours et pour nous sensible encore, dans ce qui nous paraît le plus caduque, le plus déchet, le plus inassimilable au niveau de certaines défaillances qui, en apparence, ne paraissent rien devoir qu’à la fonction du déficit. En d’autre termes çà pense à un niveau où ça ne se saisit pas du tout soi-même comme pensée. Bien plus encore, ça pense et ça pensant à ce niveau ou ça ne se saisit pas soi-même, ça va plus loin. Justement, c’est ainsi parce que ça ne veut à aucun prix se saisir ; que ça préfère incontestablement se dessaisir de soi-même encore que ce soit pensé. Et bien plus encore, ça ne reçoit pas du tout volontiers les observations qui pourraient, du dehors, l’inciter, ce qui pense, à se ressaisir comme pensée. C’est ça la découverte de l’inconscient. Ça a été fait à une époque où rien n’était moins contestable que cette supériorité de la pensée et en particulier, il y avait quand même des gens qu’on appelait selon les registres, nobles descendants des grecs et des romains, civilisés, hommes arrivés au stade de leur pensée positive, enfin où on faisait un crédit que l’histoire nous a montré excessif, au progrès de l’esprit humain et au fait que dans certaines zones pour peu qu’on y ait été un peu aidé, qu’on vous ait tendu la main, on pouvait franchir une frontière et entrer dans le cercle des hommes dans le monde, qui pouvaient se dire éclairés. Évidemment le mérite de Freud est de s’apercevoir qu’il faut en juger autrement, ceci bien avant que l’histoire nous ait en effet rappelé à plus de modestie, en nous montrant ce que nous pouvons depuis telle et telle date toucher du doigt tous les jours, c’est qu’il n’y a en tout cas dans le champ humain défini comme celui des gens qui sont pourvus de pouvoirs singuliers de manier le langage, il n’y a à proprement parler aucune espèce d’aire privilégiée et que civilisés ou pas sont capables des mêmes entraînements collectifs, des mêmes fureurs, qu’ils sont toujours restés à un niveau qu’il n’y a nullement lieu de qualifier comme plus haut ou plus bas, comme affectif, passionnel ou prétendu intellectuel, ou développé comme on dit, mais ont tous à leur portée exactement les mêmes choix et susceptibles de se traduire dans le même succès et les mêmes aberrations. C’est que Freud, par le message qu’il porte, si réduit qu’il soit véhiculé grâce aux soins des gens plus ou moins infirmes qui en sont les représentants officiels ; c’est qu’assurément Freud ne discorde en rien avec tout ce qui nous est arrivé depuis son temps, de nature à nous inspirer sur cette perspective de progrès de la pensée de vues plus modestes.

Il ne discorde en rien, il reste là avec son message, peut-être d’autant plus fort, dans son incidence, qu’il reste encore à l’état fermé du plus énigmatique et que même si on réussit, grâce à un certain niveau de vulgarisation, une certaine flottabilité, il se trouve qu’il y a quelque chose justement à ce niveau où l’être humain est une pensée qui heureusement a ce secret avertissement au sein d’elle même qu’elle s’ignore que les gens sentent que dans ce message freudien même sous la forme où pour l’instant il vogue, transformé en pilules qu’il y a quelque chose de précieux, d’aliéné sans doute, mais dont nous savons qu’à cette aliénation nous sommes liés parce que c’est notre propre aliénation même, et que quiconque se donne la peine d’essayer de rejoindre le niveau où il porte, c’est sûr, la preuve est faite, ne serait-ce que par ce recueil de scories que sont mes propres Écrits, c’est sûr d’intéresser, d’intéresser singulièrement les gens les plus divers, les plus dispersés, les plus étrangement situés et pour tout dire, n’importe qui, ceci à l’étonnement de ceux qui veulent que la littérature soit toujours faite pour répondre à de certains besoins. Ils se demandent pourquoi mesÉcrits se sont vendus. Moi je suis gentil quand on vient me demander cela, je me mets à leur place, je leur dis : je suis comme vous, je ne sais pas. Et puis, après tout, je leur rappelle que ces Écritssont quand même uniquement quelques fils flotteurs, îlots, points de repère que j’ai mis de temps en temps pour les gens à qui j’enseignais. J’ai mis en réserve le comprimé, dans un certain coin pour qu’ils se souviennent que j’avais déjà dit ça à telle date ; le lendemain du jour où j’ai quitté le journaliste qui venait me demander pourquoi on lisait mes Écrits, mais après tout, les Écrits ça intéresse le journaliste qui me l’apprend, c’est certain. Si ça intéresse tellement de monde c’est peut-être à cause de ce que j’y dis, tout simplement. Évidemment il y a une certaine conception, celle que j’ai appelé la conception besoin, besoin concret bien sûr, c’est là le principe de toute publicité, au niveau besoin on s’étonne. Pourquoi est-ce qu’ils auraient besoin de ces Écrits qui sont paraît-il incompréhensibles ? Ils ont peut-être aussi besoin d’avoir un endroit où ils s’aperçoivent qu’on parle de ce qu’ils ne comprennent pas. Pourquoi pas. Enfin la question de mon enseignement, si elle est, qu’il faille faire valoir Freud, ça n’est évidemment pas au niveau de ce grand public comme on dit, puisque comme je viens de vous l’expliquer, quoi qu’on fasse, et je dirai ça veut dire : n’importe quoi qu’on fasse, à savoir même en laissant la charge des choses à cette corporation qui s’appelle les psychanalystes et dont je suis un des fleurons, ça va très bien avec ce que font les autres, les copains. Le grand public n’a pas besoin de moi pour lui faire valoir Freud puisque je viens de vous expliquer que quoiqu’on fasse, entendez-le comme vous voudrez, et même entendez-le comme je l’entends, Freud est bien là. Donc ce qui jusqu’ici constitue l’effort de mon enseignement n’est évidemment pas à mettre au registre de faire valoir Freud au niveau de la grande presse, mais à un tout autre. Et à la vérité cet enseignement bien sûr n’aurait pas lieu d’être, mais à la vérité je ne vois pas pourquoi je m’en serais moi-même imposé le souci ni l’effort s’il ne s’adressait pas aux psychanalystes. Car voilà, si nous parlons de ce que je vous donne dans sa formule la plus vaste, c’est à savoir que c’est au niveau d’une pensée qu’il me faut bien à partir de maintenant considérer comme existante au niveau le plus radical et conditionnant déjà au moins une part immense de ce que nous connaissons comme animal-humain. Qu’il faille reposer la question de ce que c’est que la pensée que ce n’est pas au niveau où on considère que son essence est d’être transparente à elle-même et de se savoir pensé que gîte la question, mais bien plutôt au niveau du fait que, en naissant tout être humain baigne dans quelque chose que nous appelons la pensée, mais dont un examen plus profond démontre avec évidence, et ceci dès les premiers travaux de Freud, c’est qu’il est tout à fait impossible de saisir ce dont il s’agit, sinon à s’appuyer sur son matériel, constitué par le langage dans tout son mystère. Je veux dire mystère au sens où rien n’est éclairci concernant son origine mais où au contraire, quelque chose est parfaitement discible concernant ses conditions, son appareil, comment c’est fait, au minimum, un langage. Telle est ce qu’on appelle à proprement parler sa structure. Nier que ce soit de là que Freud est parti, c’est nier l’évidence, c’est nier le témoignage que constitue pour nous ses grandes premières œuvres, celles qui s’appellent nommément la Traumdeutung, la Psychopathologie de la vie quotidienne et que nous ce que nous avons traduit par Le Mot d’Esprit, le Witz c’est nier que c’est uniquement et d’abord au niveau du fait que des phénomènes qui en apparence se présentent fondamentalement comme irrationnels, comme capricieux, comme bouchon, le rêve comme absurdité, le lapsus, son caractère dérisoire du Witz qui nous fait rigoler on ne sait pas pourquoi, c’est là que Freud d’abord désigne le champ de l’inconscient et que si à l’intérieur de cela, forcé d’aller vite, évidemment il nous dirige vers le champ spécialement intéressé par tous ces phénomènes, c’est à dire le champ de la sexualité, il n’en reste pas moins, que la structure, le matériel qui est en cause désigne, puisque justement tout ce qui se passe sans le moindre secours de ce que nous avons pris jusqu’alors pour la pensée c’est à dire quelque chose de saisissable comme conscient, comme capable de se saisir soi-même, c’est bien là d’où part Freud. Ce qu’introduit comme radical, comme bascule, qu’introduit comme champ qui pose des questions complètement nouvelles en particulier celle-ci, la première de toutes, qui est de savoir si la conscience elle-même est cette chose qui se prétend peut-être la plus impondérable des choses, mais assurément la plus autonome, l’inconscient n’est pas une simple conséquence, un détail et en plus un détail frappé de mirage, par rapport à ce qu’il en est des effets d’une certaine articulation radicale, celle que nous saisissons dans le langage, en tant que ce serait peut-être bien elle après tout, qui aurait engendré ce quelque chose qui est en question sous le nom de pensée. Autrement dit la pensée n’est pas quelque chose que nous concevons pointée comme une espèce de fleur, chose qui pointe au sommet dont (sic) ne sait quelle évolution, dont on voit mal au reste qui serait le facteur commun qui la destinerait cette évolution à produire cette fleur ou au contraire de quelque chose dont il s’agit pour nous, de réinterroger sérieusement quelle peut être l’origine et de voir qu’en tout cas tel que ça se présente à nous pour l’instant, ça n’est assurément pas sous la forme d’une fonction détachable, qualifiable à aucun degré de supérieure, mais au contraire une condition préalable, radicale à l’intérieur desquelles on fasse loger comme elles peuvent toute une série de fonctions en effet animales et ceci depuis les plus supérieures comme on dit, celles qui peuvent se situer au niveau du névraxe jusqu’aussi bien à celles qui se passent, on ne sait pas pourquoi on les appelle inférieures, au niveau des tripes et des boyaux. Ce qui importe en d’autres termes c’est de remettre en question tout cet étagement d’entités qui tentent à nous faire saisir les mécanismes organiques comme quelque chose de hiérarchisé, alors qu’en fait, c’est au contraire peut-être, au niveau d’un certain dis
cord radical cadre deux*, peut-être trois registres que je désigne comme le symbolique, l’imaginaire et le réel. Même leurs distances réciproques ne sont pas homogènes et les mettre sur une même liste a déjà quelque chose d’arbitraire ; qu’importe si ces registres au moins pour introduire la question, peuvent avoir quelque chose d’efficace. Quoiqu’il en soit, dès lors qu’il s’agit au niveau d’une certaine passion, souffrance, dès lors qu’il s’agit d’une pensée, dont nous ne pouvons saisir nulle part qui la pense comme étant une conscience, avoir une pensée qui nulle part ne se saisit elle-même, une pensée dont toujours peut se poser la question du qui la pense, ceci suffit, pour que quiconque s’introduit dans cette étrange dialectique, doive au moins pour lui, avoir renoncé à cette prévalence de la pensée en tant qu’elle se saisit elle-même. Je veux dire que le psychanalyste ne doit pas seulement avoir plus ou moins bien lu Freud en gardant par devers lui ces petites cases de l’univers psychologique, grâce à quoi il est bien d’avance clair que toi c’est toi et moi je suis moi, moi en tout cas bien entendu puisque je suis psychanalyste, je suis le gros malin chargé de te conduire dans les détours d’un sérail dont j’aurai depuis longtemps la familiarité ; que si le psychanalyste, je veux dire au niveau de sa pratique, n’est pas capable de se présentifier à tout instant comme étant, ce qui est en principe parfaitement à sa portée, à savoir quelle est sa dépendance à lui d’un certain nombre de choses qu’en principe, je répète, il a du toucher du doigt dans son expérience inaugurale, la dépendance d’un certain fantasme par exemple, et de considérer que ce n’est pas parce qu’on vient le trouver comme étant ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir, il sait, puisque justement ce sur quoi on le consulte c’est non pas sur ce qui est en marge d’un savoir quelconque, que ce soit celui du sujet ou que ce soit le savoir commun, que c’est justement sur le point qui se présente comme étant ce qui échappe au savoir, à savoir radicalement sur ce qui pour chacun est ce qu’il ne veut pas savoir. Pourquoi ne veut-il pas le savoir si ce n’est parce que c’est, parce que c’est là quelque chose qui le met en question comme sujet du savoir, ceci au niveau de l’être le plus simple et disons le moins informé. Que l’analyste ne croie pas pouvoir s’introduire dans une pareille question, à purement accepter ce qui lui a été déféré comme rôle dans cette forme du sujet supposé savoir, puisqu’il sait bien qu’il ne sait pas, que tout ce qu’il pourra forger comme savoir propre risque de ne pas se constituer autrement qu’il ne ferait d’une défense contre sa propre vérité. Tout ce qu’il construira comme psychologie de l’obsessionnel, tout ce qu’il incarnera dans telle ou telle tendance dite primitive, n’empêchera pas, qu’à mesure que plus loin se poussera cette relation qu’on appelle le transfert, il sera mis en question sur le mode fondamental qui est celui de la névrose en tant qu’il comporte le jeu glissant de la demande et du désir. Il ne sait pas, il ne sent pas, que rien ne saurait se déplacer quand il ne sent effectivement pas que c’est son désir que la demande hystérique intéresse ; que c’est sa demande que le désir de l’obsessionnel veut faire surgir à tout prix, ce qui selon la loi pour chacun règle leurs rapports avec leur partenaire, il ne suffit pas que cet appel il y réponde en démontrant à chacun de ses questionnants qu’il y a là telles formes déjà qui sont passées, reproduites, qu’il recule la question vers je ne sais quelle réitération toujours bien sûr rétroactive, assurément dimension essentielle à faire saisir au sujet, ce qu’il a laissé tomber de lui-même sous la forme d’un irréductible noyau. Mais sans échafaudage, tant de constructions compliquées destinées à rendre compte des résistances, des défenses, des opérations du sujet, de tel et tel gain plus ou moins désirable, peuvent ne représenter que superstructures au sens de constructions fictives destinées pour l’analyse à le séparer de ceci où en fin de compte il est traqué qui finit par représenter pour le sujet ce à quoi le progrès analytique doit enfin le faire renoncer : cet objet à la fois privilégié et objet-déchet à quoi il s’est lui même accolé et qui finit par mettre l’analyste dans une position si dramatique puisqu’il faut qu’il sache lui-même à la fin, éliminer de ce dialogue comme quelque chose qui en tombe et qui en tombe pour jamais. Cette discipline qui, contraire à celle qui compte sur je ne dirai pas le savant, car le savant de la science moderne c’est quelqu’un qui a un rapport singulier avec ce qu’on peut appeler socialement sa surface avec sa propre dignité qui est tellement loin de cette forme idéale, qui est au fond, qui constitue le statut de sa dignité, de celui qui sait et qui touche, de celui qui par la présence de sa seule autorité opère et guérit, que ce n’est pas au savant que je m’en remettrai mais chacun sait que ce qui est tellement nouveau, qui spécifie les formes les plus actuelles de la recherche scientifique ne sont pas, ne sont nullement identifiables aux types traditionnels de l’autorité savante. La voracité avec laquelle ceux qui entendent, ce je l’enseigne déjà depuis tant d’années se suent**, c’en est dérisoire, sur mes formules pour en faire <de petits articles>*** donc chacun en fin de compte ne pense rien d’autre que ceci, qu’ils se pareront de mes plumes, tout ceci bien sûr pour se donner les gants d’avoir fait un article qui tient debout. Rien n’est plus contraire à ce qu’il s’agirait d’obtenir d’eux à savoir justement à conquérir la juste situation de dépouillement, de démunissement dirai-je qui doit constituer celle de l’analyste en tant qu’il est un homme entre d’autres qui doit savoir qu’il n’est ni savoir ni conscience, mais dépendant aussi bien du désir de l’Autre que de sa parole. Tant qu’il n’y aura pas d’analyste qui m’aient assez bien entendu pour arriver à ce point, bien sûr il n’y aura pas non plus c’est que cela engendrerait aussitôt à savoir ces pas essentiels où nous en sommes encore à attendre dans l’analyse et qui redoublant les pas de Freud la ferait de nouveau avancer.

 


* Nous reproduisons textuellement la transcription proposée, manifestement peu compréhensible.

**. Proposition de lecture : […] ce que j’enseigne depuis tant d’années et suent […]

***. mots difficilement lisibles : de petite artoulets.

1967 LACAN Milan De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité

1967-12-18 :       (7 p.)

Conférence donnée à l’Institut Français de Milan, le 18 décembre 1967 à 18 h 30, in Scilicet n° 1 pp. 51-59, Paris, Seuil, 1968.

(51)Si étonnant que cela puisse paraître, je dirai que la psychanalyse, soit ce qu’un procédé ouvre comme champ à l’expérience, c’est la réalité. La réalité y est posée comme absolument univoque, ce qui de nos jours est unique : au regard de la façon dont l’empêtrent les autres discours.

Car ce n’est que des autres discours que le réel vient à flotter. Ne nous attardons pas au passe-passe du mot : réel. Retenons qu’il indique que, pour le psychanalyste, les autres discours font partie de la réalité.

Celui qui écrit ces lignes peut bien dire l’effet de dénuement dont il ressent sa place, au moment d’aborder ce thème dont on ne sait quel respect l’a tenu écarté. Son « si étonnant que cela puisse paraître »… est oratoire, c’est-à-dire secondaire, et ne dit pas ce qui l’arrête ici.

Il se sait, il l’avoue, simplement « réaliste »… – Au sens médiéval ? croit-il entendre, à le tracer d’un point d’interrogation. C’est déjà la marque qu’il en a trop dit, et que l’infection dont ne peut plus se dépêtrer le discours philosophique, l’idéalisme inscrit au tissu de sa phrase, va faire là son entrée.

Il faut prendre les choses autrement. Qu’est-ce qui fait qu’une psychanalyse est freudienne, voilà la question.

Y répondre conduit jusqu’où la cohérence d’un procédé dont on connaît la caractéristique générale sous le nom d’association libre (mais qui ne se livre pas pour autant), impose de présupposés sur lesquels l’intervention, et nommément celle en cause : l’intervention du psychanalyste est sans prise.

Ceci est fort remarquable et explique que, de quelque visée de profondeur, d’initiation, ou de style, qu’un boasting dissident se targue, elle reste futile auprès de ce qu’implique le procédé. je ne(52)veux affliger personne. Mais c’est pourquoi la psychanalyse reste freudienne « dans son ensemble » c’est parce qu’elle l’est dans son axe.

C’est que le procédé est d’origine solidaire du mode d’intervention freudien.

Ce qui prouve la puissance de ce que nous appelons le procédé, c’est qu’il n’est aussi bien pas exclu que le psychanalyste n’en ait aucune espèce d’idée. Il en est là-dessus de stupides : vérifiez, c’est facile. Naturellement si vous savez vous-même ce que veut dire une question.

Je tâcherai à dire ce que n’est pas l’axe du procédé.

L’assomption mystique d’un sens au-delà de la réalité, d’un quelconque être universel qui s’y manifeste en figures, – est-elle compatible avec la théorie freudienne et avec la pratique psychanalytique ?

Assurément celui qui prendrait la psychanalyse pour une voie de cette sorte se tromperait de porte. À ce qu’elle se prête éventuellement au contrôle d’une « expérience intérieure », ce sera au prix de départ d’en changer le statut.

Elle répugnera à l’aide d’aucun soma hallucinogène, quand déjà on sait qu’elle objecte à celle de la narcose.

Pour tout dire, elle exclut les mondes qui s’ouvrent à une mutation de la conscience, à une ascèse de la connaissance, à une effusion communicative.

Ni du côté de la nature, de sa splendeur ou de sa méchanceté, ni du côté du destin, la psychanalyse ne fait de l’interprétation une herméneutique, une connaissance, d’aucune façon, illuminante ou transformante.

Nul doigt ne saurait s’y indiquer comme d’un être, divin ou pas. Nulle signature des choses, ni providence des événements.

Ceci est bien souligné dans la technique du fait qu’elle n’impose nulle orientation de l’âme, nulle ouverture de l’intelligence, nulle purification préludant à la communication.

Elle joue au contraire sur la non préparation. Une régularité quasi bureaucratique est tout ce qui est exigé. La laïcisation aussi complète que possible du pacte préalable installe une pratique sans idée d’élévation.

Même de préparer ce qui sera dit dans la séance, est un inconvénient (53)où l’on sait que se manifesteront résistance, voire défenses.

Indiquons que ces deux mots ne sont pas synonymes, bien qu’on les emploie, je parle des psychanalystes, à tort et à travers. Peu leur importe au reste qu’au dehors on les prenne dans le sens diffus d’opposition bien ou mal orientée, d’être salubre ou non. Ils préfèrent même ça.

Ce qui est attendu de la séance, c’est justement ce qu’on se refuse à attendre, de crainte d’y trop mettre le doigt : la surprise, a souligné Reik.

Et ceci exclut tout procédé de concentration : cette exclusion est sous-jacente à l’idée d’association.

Au présupposé de l’entreprise, ce qui domine est un matter offact

Ce que nous avons à surprendre, est quelque chose dont l’incidence originelle fut marquée comme traumatisme. Elle n’a pas varié de ce que la stupidité qu’elle implique, se soit transférée au psychanalyste. Ce qui reste dans l’idée de situation dont se totalisent les effets qu’on dit déformants, les dirait-on informants même qu’il s’agirait de la même chose.

L’idée d’une norme n’y apparaît jamais que comme construite. Ce n’est pas là le « matériel », comme on dit significativement.

Là-dessus si vous entendez parler de la fonction d’un moi autonome, ne vous y trompez pas : il ne s’agit que de celui du genre de psychanalyste qui vous attend 5e avenue. Il vous adaptera à la réalité de son cabinet.

L’on ne saura jamais vraiment ce que doit Hitler à la psychanalyse, sinon par l’analyste de Goebbels. Mais pour le retour qu’en a reçu la psychanalyse, il est là.

Ce n’est qu’un branchement abusif, mais édifiant, sur ce dont il s’agit dans la relativité introduite par l’inconscient. C’est dans la réalité qu’elle s’inscrit.

Relativité restreinte d’abord. Le « matériel » reste le type de son propre métabolisme. Il implique une réalité comme matérielle elle-même, c’est-à-dire non interprétable au titre, dirait-on, de l’épreuve qu’elle constituerait pour une autre réalité qui lui serait transcendante : qu’on mette ce terme au chef du cœur ou de l’esprit. Elle ne saurait être en elle-même mise en question : elle estAnankè, nous dit Freud : Diktat aveugle.

C’est pourquoi l’interprétation dont s’opère la mutation psychanalytique (54)porte bien là où nous le disons : sur ce qui, cette réalité, la découpe, de s’y inscrire sous les espèces du signifiant.

Ici notons que ce n’est pas pour rien que Freud fait usage du terme Realität quand il s’agit de la réalité psychique.

Realität, et non Wirklichkeit, qui ne veut dire qu’opérativité : autant dire ce à quoi le psychanalyste d’aujourd’hui fait ses courbettes pour la frime.

Tout est dans la béance par quoi le psychique n’est nullement règle pour opérer, de façon efficace, sur la réalité, y compris sur ce qu’il est en tant qu’il en fait partie. Il ne comporte en lui-même que nature, non connature. Il n’est nullement fait d’accord avec une réalité qui est dure ; à laquelle il n’y a de rapport que de s’y cogner : une réalité dont le solide est la meilleure métaphore. À entendre au sens de l’impénétrable, et non de la géométrie. (Car nulle présence du polyèdre, symbole platonicien des éléments : au moins apparemment dans cette réalité[1]).

Toute Weltanschauung est tenue dans l’idée de Freud pour caduque et sans importance. Elle n’est, il le dit, rien de plus que suppléance aux énoncés révélatoires d’un catéchisme qui, pour parer à l’inconnu, reste à ses yeux sans rival. Ce n’est pas là, faut-il le dire, position de complaisance, c’est affirmation de l’inaptitude de la connaissance à s’accoler à rien d’autre qu’à une opacité sans remède.

Mais la complicité marquée ici à la position vraiment chrétienne, l’accès interdit au champ de la Révélation, a son sens – dans l’histoire.

Le nerf de la relativité n’est introduit au principe de la réalité psychique qu’en ceci paradoxalement que le processus d’adaptation n’y est que secondaire.

Car les « centres » dont elle s’organise dans les schémas dont Freud l’ordonne (cf. système C), ne sont nulle fonction de synthèse, mais bien d’interposition dans un circuit plus direct : le processus primaire est d’obstruction.

Le processus secondaire nous est décrit comme s’en passant, comme ne lui étant en rien raccordé, pour ce qui lui est réservé de tâtonnements.

(55)Ce changement d’ordre ne va pas sans difficulté : à vrai dire abstraite, car il ne fait que dire crûment ce que l’expérience fabrique. En tout cas il repousse tout recours à quelque théorie de la forme, voire à aucune phénoménologie à s’imaginer de la conscience non-thétique.

Le primaire, de sa structure, ne fonctionne que d’un tout ou rien de trace. Aussi bien trompé dans sa prise, est-ce à cette trace qu’il « régresse ». Le mot n’est propre qu’à indiquer le renversement d’une force, car il n’a pas d’autre référence. L’hallucination n’est tenue pour en résulter que d’un rapport des plus lointains avec ses formes cliniques.

Elle n’est là que pour signifier que du psychisme, c’est l’insatisfaction qui est le premier constituant.

Ce qui y satisfait ne serait frayé en aucun cas par le processus primaire, si le processus secondaire n’y paraît.

Je ne veux pas m’étendre ici sur la façon dont est conçu le processus secondaire. C’est une simple pièce rapportée des théories de toujours, en tant qu’elles restent adhérer à l’idée qui a produit son dernier rejet dans la formule de la « sensation, guide de vie », d’une inférence toujours aussi peu assise.

Le recours à l’articulation du stimulus à la réponse, tenue pour équivalente du couple sensori-moteur, n’est qu’une fiction de l’expérience où l’intervention motrice n’est due qu’à l’expérimentateur, et où l’on traduit la réaction de l’organisme maintenu dans l’état de passivité, en l’idée qu’il a senti quelque chose.

Rien n’indique qu’un tel forçage donne le modèle d’un quelconque fonctionnement propre au biologique.

L’idée du couple tension-décharge est plus souple. Mais la tension fort mal définie n’implique nullement que la sensation s’y règle d’aucune fonction d’homéostase, ce que Freud aperçoit fort bien à en exclure l’opération dans un système détaché du circuit tensionnel, qu’il désigne comme v.

Bref, plus l’on entre dans l’implication des schèmes freudiens, plus c’est pour voir que le plaisir y a changé de valeur.

Principe du bien pour les anciens qui en recueillaient l’embarras de rendre compte qu’il y eût des plaisirs dont l’usage est nuisible, le voici devenu le lieu du monde où ne passe qu’une ombre que rien ne saurait saisir : moins que l’organisme y prenne l’ombre (56)pour la proie, qu’il n’est lui-même proie de l’ombre, soit récuse de sa conduite cette connaissance dont s’est imaginée la fonction de l’instinct.

Tel est le support dont le sens doit s’estimer de ce qu’il faille le construire pour rendre compte de ce qui est en cause, ne l’oublions pas : à savoir l’inconscient.

Qu’à la physiologie de cette construction rien d’appréhendable dans les fonctions de l’organisme (nulle localisation d’appareil en particulier) ne réponde présentement : hors des temps du sommeil. Voilà-t-il pas qui en dit long, s’il faut supposer à ces temps une permanence mythique hors de leur instance effective ?

Pourquoi ne pas saisir que cet angle si fort à marquer l’écart du principe du plaisir au principe de réalité, c’est précisément de faire place à la réalité de l’inconscient qu’il se soutient, que l’inconscient est là en un ternaire dont ce n’est pas qu’il soit fait de manque qui nous empêche d’en tracer la ligne comme fermant un triangle ?

Suivez moi un instant à remarquer l’affinité du signifiant à ce lieu de vide

Appelons-0y, quoique ce ne soit pas là que nous l’y situerons enfin, ce lieu de l’Autre, de ce qu’assurément ce soit bien là ce dont nous avons montré que le requiert le désir.

Il est significatif que dans Freud le désir ne se produise jamais que du nom de Wunsch. Wunsch, wish, c’est le souhait. Il n’y a de souhait qu’énoncé. Le désir n’est présent que sous la demande.

Si rien de ce qui s’articule dans le sommeil n’est admis à l’analyse que de son récit, n’est-ce pas supposer que la structure du récit ne succombe pas au sommeil ?

Ceci définit le champ de l’interprétation analytique.

Dès lors nul étonnement que l’acte en tant qu’il n’existe que d’être signifiant, se révèle apte à supporter l’inconscient : qu’ainsi ce soit l’acte manqué qui s’avère réussi, n’en est que le coronaire, dont il est seulement curieux qu’il faille l’avoir découvert pour que le statut de l’acte soit enfin fermement distingué de celui du faire.

Le dire, le dire ambigu de n’être que matériel du dire, donne le suprême de l’inconscient dans son essence la plus pure. Le mot d’esprit nous satisfait d’en rejoindre la méprise en son lieu. Que(57)nous soyons joués par le dire, le rire éclate du chemin épargné, nous dit Freud, à avoir poussé la porte au-delà de laquelle il n’y a plus rien à trouver.

Désir qui se reconnaît d’un pur défaut, révélé qu’il est de ce que la demande ne s’opère qu’à consommer la perte de l’objet, n’est-ce pas là assez pour expliquer que son drame ne se joue que sur ce que Freud appelle l’Autre scène, là où le Logos, déchu d’être du monde la raison spermatique, s’y révèle comme le couteau à y faire entrer la différence ?

À ce seul jeu de la coupure, le monde se prête à l’être parlant. Ce sont ces coupures où il s’est cru longtemps chez lui, avant que s’animant d’une conjoncture de robot, elles ne le refoulent dans ce qui d’elles se prolonge dans sa réalité, qu’on n’appelle en effet psychique que de ce qu’elle soit chute du corps.

Interrogeons pourquoi l’être parlant dévitalise tellement ce corps que le monde lui en a paru longtemps être l’image. Moyennant quoi le corps est microcosme. Notre science a mis fin à ce rêve, le monde n’est pas un macrocorps. La notion de cosmos s’évanouit avec ce corps humain qui, de se barder d’un poumon de métal, s’en va tracer dans l’espace la ligne, inouïe des sphères, de n’avoir figuré jusque là que sur le papier de Newton comme champ de la gravitation. Ligne où le réel se constitue enfin de l’impossible, car ce qu’elle trace est impensable : les contemporains de Newton ont marqué le coup.

Il suffit de reconnaître le sensible d’un au-delà du principe de réalité dans le savoir de la science, pour que au-delà du principe du plaisir qui a pris place dans l’expérience psychanalytique, s’éclaire d’une relativité plus généralisable.

La réalité de l’écart freudien fait barrière au savoir comme le plaisir défend l’accès à la jouissance.

C’est occasion à nous rappeler ce qu’il y a entre eux à s’établir de jonction disjonctive, dans la présence du corps.

L’étrange est ce à quoi le corps se réduit dans cette économie.

Si profondément méconnu d’être par Descartes réduit à l’étendue, il faudra à ce corps les excès imminents de notre chirurgie pour qu’éclate au commun regard que nous n’en disposons qu’à le faire être son propre morcellement, qu’à ce qu’il soit disjoint de sa jouissance.

(58)Tiers « au-delà » dans ses rapports à la jouissance et au savoir, le corps fait le lit de l’Autre par l’opération du signifiant.

Mais de par cet effet, qu’en reste t-il ? Insensible morceau à en dériver comme voix et regard, chair dévorable ou bien son excrément, voilà ce qui de lui vient à causer le désir, qui est notre être sans essence.

La dualité saisie ici de deux principes, ne nous divise comme sujet qu’à être trois fois répétée de chaque essence qui s’en sépare, chacune saisie de sa perte en la béance des deux autres.

Nous les appellerons : jouissance, savoir et vérité.

Ainsi est-ce de la jouissance que la vérité trouve à résister au savoir. C’est ce que la psychanalyse découvre dans ce qu’elle appelle symptôme, vérité qui se fait valoir dans le décri de la raison. Nous, psychanalystes savons que la vérité est cette satisfaction à quoi n’obvie pas le plaisir de ce qu’elle s’exile au désert de la jouissance.

Sans doute le masochiste sait, cette jouissance, l’y rappeler, mais c’est à démontrer (précisément de n’y parvenir qu’à exalter de sa simulation une figure démonstrative) ce qu’il en est pour tous du corps, qu’il soit justement ce désert.

La réalité, de ce fait, est commandée par le fantasme en tant que le sujet s’y réalise dans sa division même.

La satisfaction ne s’y livre qu’au montage de la pulsion, soit ce détour qui livre assez son affinité à l’instinct de ce qu’il faille, pour le décrire, métaphoriser le cercle du catgut qu’une aiguille courbe s’emploierait à coudre ensemble deux grandes lèvres.

Pour la réalité du sujet, sa figure d’aliénation, pressentie par la critique sociale, se livre enfin de se jouer entre le sujet de la connaissance, le faux sujet du « je pense », et ce résidu corporel où j’ai suffisamment, je pense, incarné le Dasein, pour l’appeler par le nom qu’il me doit : soit l’objet (a).

Entre les deux, il faut choisir :

Ce choix est le choix de la pensée en tant qu’elle exclut le « je suis » de la jouissance, lequel « je suis » est « je ne pense pas ».

La réalité pensée est la vérité de l’aliénation du sujet, elle est son rejet dans le désêtre, dans le « je suis » renoncé.

Ce que le « je ne pense pas » de l’analyste exprime, c’est cette nécessité qui le rejette dans le désêtre.

(59)Car ailleurs il ne peut être que « je ne suis pas ».

Le psychanalysant est celui qui parvient à réaliser comme aliénation son « je pense », c’est-à-dire à découvrir le fantasme comme moteur de la réalité psychique, celle du sujet divisé.

Il ne le peut qu’à rendre à l’analyste la fonction du (a), que lui ne saurait être, sans aussitôt s’évanouir.

L’analyste doit donc savoir que, loin d’être la mesure de la réalité, il ne fraye au sujet sa vérité qu’à s’offrir lui-même comme support de ce désêtre, grâce à quoi ce sujet subsiste dans une réalité aliénée, sans pour autant être incapable de se penser comme divisé, ce dont l’analyste est proprement la cause.

Or c’est là que le psychanalyste se trouve dans une position intenable : une aliénation conditionnée d’un « je suis » dont, comme pour tous, la condition est « je ne pense pas », mais renforcée de ce rajout qu’à la différence de chacun, lui le sait. C’est ce savoir qui n’est pas portable, de ce que nul savoir ne puisse être porté d’un seul.

D’où son association à ceux qui ne partagent avec lui ce savoir qu’à ne pas pouvoir l’échanger.

Les psychanalystes sont les savants d’un savoir dont ils ne peuvent s’entretenir. C’est une autre affaire que la mystagogie du non-savoir.

Puisque l’analyste ne se refuse pas au principe du plaisir, ni à celui de la réalité, simplement il y est l’égal de celui qu’il y guide, et il ne peut, ne doit d’aucune façon l’amener à les franchir.

Il ne lui apprend rien là-dessus, ne faisant plus que le guigner, s’il lui arrive de transgresser l’un ou l’autre.

Il ne partage avec lui qu’un masochisme éventuel, de la jouissance duquel il se tient à carreau.

D’où la part de méconnaissance sur laquelle il édifie une suffisance fondée sur une sorte de savoir absolu, qui est plutôt point zéro du savoir.

Ce savoir n’est d’aucune façon exercé, de ce qu’à le faire passer à l’acte, le psychanalyste attenterait au narcissisme d’où dépendent toutes les formes.

L’analyste se fait le gardien de la réalité collective, sans en avoir même la compétence. Son aliénation est redoublée, – de ce qu’il puisse y échapper.

J. L.


[1] Ironie que ceux qui me suivent, situeront de ce que du « réel », en tant que registre déduit du symbolique et de l’imaginaire, il n’est ici soufflé qu’un mot.

L’énoncé présent définit le seuil psychanalytique.

1967 LACAN Discours à l’EFP sur la proposition

(15 p.) 1967-12-06 :

La proposition de J. Lacan en date du 9 octobre 1967 ayant donné lieu aux manifestations d’avis qu’elle sollicitait et qui furent enregistrées sur bande, J. Lacan en réponse a prononcé le 6 décembre 1967 un discours qui fut publié sous la forme ci-dessous dans Scilicet 2/3, pp. 9-29.Des pointillés à la page 24, font la séparation entre la réécriture du discours du 6 décembre 1967 et une suite datée du 1er octobre 1970 (cette date étant vraisemblablement aussi celle de la réécriture).

(9)L’immixtion de mon fait, depuis l’année dernière, de la fonction de l’acte dans le réseau (quelque usage de ce terme qu’aient fait certains avis à leur tour exprimés), dans le texte, disons, dont mon discours se trame, – l’immixtion de l’acte était le préalable à ce que ma proposition dite du 9 octobre parût.

Est elle acte ? C’est ce qui dépend de ses suites, dès les premières à se produire.

Le cercle ici présent de ce qu’il en ait reçu non seulement l’adresse, mais l’aval, fut choisi par moi dans l’École, d’y constituer deux classes. Ça devrait vouloir dire qu’on s’y sente plus égaux qu’ailleurs et lever du même coup un handicap pratique.

Je respectais l’approximation du tri d’où sont sortis les A.E. et les A.M.E., tels qu’ils sont portés sur l’annuaire de 1965, celui dont la question se pose s’il doit demeurer le produit majeur de l’École.

Je respectais non sans raison ce que méritait l’expérience de chacun en tant qu’évaluée par les autres. Une fois ce tri opéré, toute réponse de classe implique l’égalité supposée, l’équivalence mutuelle, toute réponse courtoise, s’entend.

Inutile donc que quiconque, pour s’y croire chef de file, nous assourdisse des droits acquis de son « écoute », des vertus de son « contrôle » et de son goût pour la clinique, ni qu’il prenne l’air(10)entendu de celui qui en tient un bout de plus qu’aucun de sa classe.

Madame X. et madame Y. valent de ces chefs autant que messieurs P. et V.

On peut admettre cependant que vu le mode sous lequel le tri s’est toujours opéré dans les sociétés de psychanalyse, voire celui dont nous-mêmes fûmes triés, une structuration plus analytique de l’expérience prévale chez certains.

Mais comment se distribue cette structuration dont personne, que je sache, ne peut prétendre, hors le personnage qui a représenté la médecine française au bureau de l’Internationale psychanalytique, que ce soit une donnée (lui, dit que c’est un don !), voilà le premier point dont s’enquérir. Le point second devient alors de faire des classes telles non seulement qu’elles entérinent cette distribution mais qu’à servir à la produire, elles la reproduiront.

Voilà des temps qui mériteraient de subsister dans cette production même, faute de quoi la question de la qualification analytique peut être soulevée d’où l’on veut : et pas plus concernant notre École, comme nous le persuaderaient ceux qui la veulent aussi propice à leur gouverne qu’ils en ont le modèle ailleurs.

Si désirable qu’il soit d’avoir une surface (qu’on irait bien de l’intérieur à ébranler), elle n’a de portée que d’intimider, non d’ordonner.

L’impropre n’est pas qu’un quelconque s’attribue la supériorité, voire le sublime de l’écoute, ni que le groupe se garantisse sur ses marges thérapeutiques, c’est qu’infatuation et prudence fassent office d’organisation.

Comment espérer faire reconnaître un statut légal à une expérience dont on ne sait pas même répondre ?

 

Je ne peux faire mieux pour honorer les non licet que j’ai recueillis que d’introduire l’élusion prise d’un drôle de biais, à partir de cet « être le seul » dont on se donne les gants d’y saluer l’infatuation la plus commune en médecine, non pas même pour le couvrir de l’« être seul », qui, pour le psychanalyste, est bien le pas dont il entre en son office chaque matin, ce qui serait déjà abusif, mais pour, de cet être le seul, justifier le mirage à en faire le chaperon de cette solitude.

(11)Ainsi fonctionne l’i(a) dont s’imaginent le moi et son narcissisme, à faire chasuble à cet objet a qui du sujet fait la misère. Ceci parce que le (a), cause du désir, pour être à la merci de l’Autre, angoisse donc à l’occasion, s’habille contraphobiquement de l’autonomie du moi, comme le fait le bernard-l’ermite de n’importe quelle carapace.

On fait donc artifice délibéré d’un organon dénoncé, et je me demande quelle faiblesse peut animer une homélie si peu digne de ce qui se joue. L’ad hominem s’en situe-t-il de me faire entendre qu’on me protège des autres à leur montrer qu’ils sont pareils à moi, ce qui permet de faire valoir qu’on me protège de moi-même.

Mais si j’étais seul en effet, seul à fonder l’École, comme, d’en énoncer l’acte, je l’ai dit bille en tête : « seul comme je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique… », me suis-je cru le seul pour autant ? Je ne l’étais plus, du moment même où un seul m’emboîtait le pas, pas par hasard celui dont j’interroge les grâces présentes. Avec vous tous pour ce que je fais seul, vais-je prétendre être isolé ?

Qu’est ce que ce pas, d’être fait seul, a à faire avec le seul qu’on se croit être à le suivre ? Ne me fié je à l’expérience analytique, c’est à dire à ce qui m’en vient de qui s’en est débrouillé seul ? Croirais-je être seul à l’avoir ; alors pour qui parlerais-je ? C’est plutôt d’en avoir plein la bouche de l’écoute, la seule étant la sienne, qui ferait bâillon à l’occasion.

Il n’y a pas d’homosémie entre le seul et seul.

Ma solitude, c’est justement à quoi je renonçais en fondant l’École, et qu’a-t-elle à voir avec celle dont se soutient l’acte psychanalytique, sinon de pouvoir disposer de sa relation à cet acte ?

Car si cette semaine revenu à faire séminaire, j’ai sans plus tarder, posé l’acte psychanalytique, et des trois termes à l’interroger sur sa fin : visée idéale, clôture, aporie de son compte-rendu, – n’est-il pas remarquable que, des éminents qui m’en refusent ici la conséquence, de ceux mêmes dont c’est l’habitude (habitude des autres) qu’on les y voie, nul n’y ait paru ? Si après tout ma proposition leur fait passion au point de les réduire au murmure, n’eussent-ils pu attendre d’une articulation patente qu’elle leur offrît points à réfuter ?

Mais c’est bien que je ne sois pas seul à m’inquiéter de cet acte, qu’on se dérobe à qui est le seul à prendre le risque d’en parler.

Ce que j’ai obtenu d’un sondage confirme qu’il s’agit d’un (12)symptôme, aussi psychanalytiquement déterminé que le nécessite son contexte et que l’est un acte manqué, si ce qui le constitue est d’exclure son compte-rendu[1].

On verra bien si c’est façon où l’on gagne de se parer, fût-ce à me retourner la question : si, de ne pas s’y pointer, c’est tout vu. On ne veut pas cautionner l’acte. Mais l’acte ne dépend pas de l’audience trouvée pour la thèse, mais dans ce qu’en sa proposition elle reste pour tous lisible au mur, sans que rien contre ne s’énonce.

D’où vous fûtes ici requis d’y répondre et sans tarder. Tiendrait-on cette hâte pour vice de forme, n’aurais-je dit ce qui s’oublie de la fonction logique de la hâte ?

Elle est de la nécessité d’un certain nombre d’effectuations qui a bien à faire au nombre des participants pour qu’une conclusion s’en reçoive, mais non au compte de ce nombre, car cette conclusion dépend dans sa vérité même des ratages qui constituent ces effectuations comme temps.

Appliquez mon histoire de relaxes, mis à l’épreuve d’avoir à justifier quelle marque ils portent (blanche ou noire) pour avoir la clef des champs : c’est bien parce que certains savent que vous ne sortirez pas, quoi qu’ils disent, qu’ils peuvent faire que leur sortie soit une menace, quel que soit votre avis.

L’inouï, qui le croirait sauf à l’entendre inscrit sur bande, c’est que mon opération s’identifie du fantasme sadien, que deux personnes tiennent pour craché dans ma proposition. « La posture se rompt, dit l’un d’eux », mais c’est de construction. L’autre y alla de la clinique.

Où le dommage pourtant ? quand pas plus loin ne va-t-il que n’en souffre le personnage vaporeux de l’histoire, qui pour avoir, des barreaux d’une grille tâtés pas à pas, retrouvé l’un marqué d’abord, concluait : « Les salauds, ils m’ont enfermé ». C’était la grille de l’Obélisque, et il avait à lui la place de la Concorde.

Où est le dedans, où le dehors : les prisonniers à la sortie, pas ceux de mon apologue, se posent la question, paraît-il.

Je la propose à celui qui sous le coup d’une vapeur aussi philosophique (avant ma proposition) me faisait confidence (peut-être seulement rêvait devant moi) du lustre qu’il retirerait dans notre(13)petit monde à faire savoir qu’il me quittait, au cas que son envie l’emportât.

Qu’il sache en cette épreuve que je goûte assez cet abandon pour penser à lui quand je déplore que j’aie si peu de monde à qui communiquer les joies qui m’arrivent.

Qu’on ne croie pas que moi aussi je me laisse aller. Simplement je décolle de ma proposition assez pour qu’on sache que m’amuse qu’échappe sa minceur, laquelle devrait détendre même si l’enjeu n’est pas mince. Je n’ai avec moi décidément que des Suffisances à la manque, à la manque d’humour en tout cas.

[Qui verra donc que ma proposition se forme du modèle du trait d’esprit, du rôle de la dritte Person[2] ? ] Car il est clair que si tout acte n’est que figure plus ou moins complète de l’acte psychanalytique, il n’y en a pas qui domine ce dernier. La proposition n’est pas acte au second degré, mais rien de plus que l’acte psychanalytique, qui hésite, d’être déjà en cours.

Je mets toujours balises à ce qu’on s’y retrouve en mon discours. Au liminaire de cette année, luit celle-ci qui s’homologue de ce qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre (de fait), ni de vrai sur le vrai (de droit) : il n’y a pas non plus d’acte de l’acte, à vrai dire impensable.

Ma proposition gîte à ce point de l’acte, par quoi s’avère qu’il ne réussit jamais si bien qu’à rater, ce qui n’implique pas que le ratage soit son équivalent, autrement dit puisse être tenu pour réussite.

Ma proposition n’ignore pas que le discernement qu’elle appelle, implique, de cette non-réversibilité, la saisie comme dimension : [autre scansion du temps logique, le moment de rater ne réussit à l’acte que si l’instant d’y passer n’a pas été passage à l’acte, de paraître suivre le temps pour le comprendre[3]].

On voit bien à l’accueil qu’elle reçoit qu’à ce temps je n’ai pas pensé. J’ai seulement réfléchi à ce qu’elle doive l’entamer.

Qu’elle attaque l’acte psychanalytique par le biais dont il s’institue dans l’agent, ne le rate que pour ceux qui font que l’institution soit l’agent dudit acte, c’est-à-dire qui séparent l’acte instituant du psychanalyste de l’acte psychanalytique.

(14)Ce qui est d’un raté qui n’est nulle part le réussi.

Alors que l’instituant ne s’abstrait de l’acte analytique qu’à ce qu’il y fasse manque, justement d’avoir réussi à mettre en cause le sujet. C’est donc par ce qu’elle a raté que la réussite vient à la voie du psychanalysant, quand c’est de l’après-coup du désir du psychanalyste et des apories qu’il démontre.

Ces apories sont celles que j’ai illustrées il y a un instant d’un badinage plus actuel qu’il n’y paraissait, puisque, si le vaporeux du héros permet de rire à l’écouteur, c’est de le surprendre de la rigueur de la topologie construite de sa vapeur.

Ainsi le désir du psychanalyste est-il ce lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, soit cette sortie ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle, puisque c’est la voie du psychanalysant. Ne laissons pas passer que décrire ce lieu en un parcours d’infinitifs, dit l’inarticulable du désir, désir pourtant articulé du « sens-issue » de ces infinitifs, soit de l’impossible dont je me suffis à ce détour.

C’est là qu’un contrôle pourrait sembler n’être pas de trop, même s’il en faut plus pour nous dicter la proposition.

C’est autre chose que de contrôler un « cas » : un sujet (je souligne) que son acte dépasse, ce qui n’est rien, mais qui, s’il dépasse son acte, fait l’incapacité que nous voyons fleurir le parterre des psychanalystes : [qui se manifestera devant le siège de l’obsessionnel par exemple, de céder à sa demande de phallus, à l’interpréter en termes de coprophage, et ainsi, de la fixer à sa chiasse, à ce qu’on fasse enfin défaut à son désir[4]].

À quoi a à répondre le désir du psychanalyste ? À une nécessité que nous ne pouvons théoriser que de devoir faire le désir du sujet comme désir de l’Autre, soit de se faire cause de ce désir. Mais pour satisfaire à cette nécessité, le psychanalyste est à prendre tel qu’il est dans le fait, ce qui ne lui permet pas de bien faire en tous les cas de la demande, nous venons de l’illustrer.

La correction du désir du psychanalyste, à ce qu’on dit reste ouverte, d’une reprise du bâton du psychanalysant. On sait que (15)ce sont là propos en l’air. Je dis qu’ils le resteront tant que les besoins ne se jugeront pas à partir de l’acte psychanalytique.

C’est bien pourquoi ma proposition est de s’intéresser à la passe où l’acte pourrait se saisir dans le temps qu’il se produit.

Non certes de remettre quiconque sur la sellette, passé ce temps : qui aurait pu le craindre ? Mais on en a senti atteint le prestige du galon. C’est là mesurer la puissance du fantasme d’où surgirent, pour vous de frais la dernière fois, les primes sauts qui ont lancé l’institution dite internationale, avant qu’elle en devint la consolidation.

Ceci pour être juste, montre notre École pas en si mauvais chemin de consentir à ce que certains veulent réduire à la gratuité d’aphorismes quand il s’agit des miens. S’ils n’étaient pas effectifs, aurais-je pu débusquer d’une mise au pas alphabétique la position de se terrer qui fait règle à répondre à tout appel à l’opinion dans un convent analytique, voire y fait simagrée du débat scientifique, et ne s’y déride pour aucune probation.

D’où par contraste ce style de sortie, malmenant l’autre, qu’y prennent les interventions, et la cible qui deviennent ceux qui se risquent à y contrevenir. Mœurs aussi fâcheuses pour le travail que répréhensibles au regard de l’idée, aussi simplette qu’on la veuille, d’une communauté d’École.

Si y adhérer veut dire quelque chose, n’est-ce pas pour que s’ajoute à la courtoisie que j’ai dit lier le plus strictement les classes, la confraternité en toute pratique où elles s’unissent.

Or il était sensible que l’acte psychanalytique, à solliciter les plus sages d’en faire avis, s’y traduisait en note de hargne, pour que le ton en montât à mesure que l’évitement inévitablement s’en levait.

Car si, à les entendre, il devient notoire qu’on y entre plus avant de vouloir s’en sortir, comment sauf à être débordé, ne pas se fier à sa structure.

Il y suffirait, je pense, d’un plus sérieux réseau pour la serrer. Vous voyez comme je tiens à ces mots qu’on veut me rendre meschéans[5] ! Je gage qu’ils seront pour moi, si je leur conserve mes faveurs.

Je ne parle pas du retournement qu’on promet à mes (16)aphorismes. Je croyais ce mot destiné à porter plus loin le génie de celui-là qui n’hésite pas à en rabattre ainsi l’emploi.

En attendant, c’est bien d’avouer la garantie qu’elle croit devoir à son réseau, pris au sens de ses pupilles au titre de la didactique, que du premier jet et d’y revenir formellement, quelqu’un à qui nous ferons hommage de la place qu’elle a su prendre dans le milieu psychiatrique au nom de l’École, a déclaré devoir s’opposer à toute suite qui résulte de ma proposition. L’argumentation qui a suivi fut un parti pris de là : où elle tient pour tranché que la didactique ne saurait qu’en être affectée ? Oui, mais pourquoi dans le pire sens ? Nous n’en savons encore rien.

Je ne vois aucun inconvénient à ce que la chose qui du réseau s’intitule comme patronage du didactitien sur sa clique quand celle-ci s’y complaît, soit proposée à l’attention pour peu qu’un soupçon de raison s’en promette un succès : mais consultez sa courageuse dénonciation dans l’International Journal, ça vous en dira long sur ce qui peut suivre de ce courage.

Précisément il me semblait que ma proposition ne dénonçait pas le réseau, mais dans sa plus minutieuse disposition se mettait en travers. D’où m’étonne moins de voir qu’on s’alarme de la tentation qu’elle offre aux vertueux du contr’réseau. Ce qui me barrait cette vue, sans doute était-ce de me refuser de m’étonner que mon réseau ne m’étranglât pas ?

Vais-je m’attarder à discuter d’un mot comme le « plein transfert » en son usage d’hourvari. J’en ris parce que chacun sait que c’est le coup bas le plus usuel à toujours faire ses preuves dans un champ où les intérêts ne se ménagent pas plus qu’ailleurs.

Même à ne pas être dans le coup, on est frappé de percevoir dans tel factum à faire avis diffusé à l’avance, que le réseau mien serait plus dangereux que les autres de tisser sa toile, c’est écrit en toutes lettres : de la rue de Lille à la rue d’Ulm[6]. Et alors ?

Je ne crois pas au mauvais goût d’une allusion à mon réseau familial. Parlons de mon bout d’Oulm (ça fera Lewis Carroll) et de ses Cahiers pour l’analyse.

Est-ce que je propose d’installer mon bout d’Oulm au sein (17)des A. E. ? Et pourquoi pas, si par hasard un bout d’Oulm se faisait analyser ? Mais pris en ce sens, mon réseau, je l’affirme, n’en a aucun qui y ait pris rang, ni y soit en instance.

Mais le réseau dont il s’agit est pour moi d’autre trame, de représenter l’expansion de l’acte psychanalytique.

Mon discours, d’avoir retenu des sujets que n’y prépare pas l’expérience dont il s’autorise, prouve qu’il tient le coup d’induire ces sujets à se constituer de ses exigences logiques. Ce qui suggère que ceux qui, ladite expérience, l’ont, ne perdraient rien à se former à ces exigences qui en sortent, pour les lui restituer dans leur « écoute », dans leur regard clinique, et pourquoi pas dans leurs contrôles. Où ne les rend pas plus indignes d’être entendues qu’elles puissent servir en d’autres champs.

Car l’expérience du clinicien comme l’écoute du psychanalyste n’ont pas à être si assurées de leur axe que de ne pas s’aider des repères structuraux qui de cet axe font lecture. Ils ne seront pas de trop pour, cette lecture, la transmettre, qui sait : pour la modifier, en tout cas pour l’interpréter.

Je ne vous ferai pas l’injure d’arguer des bénéfices que l’École tire d’un succès que j’ai longtemps réussi à écarter de mon travail et qui, venu, ne l’affecte pas.

Cela me fait souvenir d’un nommé dindon (en anglais) dont il m’a fallu supporter en juillet 62 les propositions malpropres, avant qu’une commission d’enquête dont il était l’entremetteur, mît en jeu son homme de main. Au jour prévu pour le verdict, convenu au départ de la négociation, il s’acquittait avec mon enseignement, d’alors plus de dix ans, à me décerner le rôle de sergent-recruteur, l’oreille de ceux qui collaboraient avec lui semblant sourde à ce qui, à eux, par cette voie leur revenait de l’histoire anglaise, de jouer les recrutés ivrognes.

Certains sont plus sourcilleux aujourd’hui devant la face d’expansion de mon discours. À se rassurer d’un effet de mode dans cet afflux de mon public, ils ne voient encore pas que pourrait être contesté le droit de priorité qu’ils croient avoir sur ce discours de l’avoir tenu sous le boisseau.

C’est à quoi ma proposition parerait, à ranimer dans le champ de la psychanalyse ses justes suites.

Encore faudrait-il que ce ne soit pas de ce champ que vint le (18)mot de non-analyste pour un office que je reconnais à le voir resurgir : à chaque fois que mon discours fait acte en ses effets pratiques, ce mot épingle ceux qui l’entendent bien ainsi.

C’est sans gravité pour eux. L’expérience a montré que, pour rentrer en grâce, la prime est faible à payer. Qui se sépare de moi, redeviendra analyste de plein exercice, au moins de par l’investiture de l’Internationale psychanalytique. Un petit vote pour m’exclure, que dis-je, même pas : une abstention, une excuse donnée à temps, et l’on retrouve tous ses droits à l’Internationale, quoique formé de pied en cap par ma pratique intolérable. On pourra même user de mes termes, pourvu qu’on ne me cite pas, puisque dès lors ils n’auront plus de conséquence, pour cause du bruit à les couvrir. Que ne l’oublie ici personne, la porte n’est pas refermée.

Il y a néanmoins pour redevenir analyste un autre moyen que j’indiquerai plus tard parce qu’il vaut pour tous, et pas seulement pour ceux qui me doivent leur mauvais pas, telle une certaine bande-à-Moebius, vrai ramassis de non-analystes[7].

C’est que, quand on va jusqu’à écrire que ma proposition aurait pour but de remettre le contrôle de l’École à des non-analystes, je n’irai pas à moins qu’à relever le gant.

Et à jouer de dire que c’en est bien en effet le sens : je veux mettre des non-analystes au contrôle de l’acte analytique, s’il faut entendre par là que l’état présent du statut de l’analyste non seulement le porte à éluder cet acte, mais dégrade la production qui en dépendrait pour la science.

En un autre cas, ce serait bien de gens pris hors du champ en souffrance qu’on attendrait intervention. Si cela ne se conçoit pas ici, c’est en raison de l’expérience dont il s’agit, celle dite de l’inconscient puisque c’est de là que se justifie très sommairement l’analyse didactique.

Mais à prendre le terme d’analyste dans le sens où à tel ou tel peut s’imputer d’y manquer au titre d’un conditionnement mal saisissable sinon d’un standard professionnel, le non-analyste n’implique (19)pas le non-analysé, qu’évidemment je ne songe pas à faire accéder, vu la porte d’entrée que je lui donne, à la fonction d’analyste de l’École.

Ce n’est même pas le non-praticien qui serait en cause, quoique admissible à cette place. Disons que j’y mets un non-analyste en espérance, celui qu’on peut saisir d’avant qu’à se précipiter dans l’expérience, il éprouve, semble-t-il dans la règle, comme une amnésie de son acte.

Est-il concevable autrement qu’il me faille faire émerger la passe (dont personne ne me discute l’existence) ? Ceci par le moyen de la redoubler du suspense qu’y introduit sa mise en cause aux fins d’examen. C’est de ce précaire que j’attends que se sustente mon analyste de l’École.

Bref c’est à celui-là que je remets l’École, soit entre autres la charge d’abord de détecter comment les « analystes » n’ont qu’une production stagnante, – sans issue théorique hors mon essai de la ranimer –, où il faudrait faire mesure de la régression conceptuelle, voire de l’involution imaginaire à prendre au sens organique (la ménopause pourquoi pas ? et pourquoi n’a-t-on jamais vu d’invention de jeune en psychanalyse ?).

Je n’avance cette tâche qu’à ce qu’elle fasse réflexion pour (j’entends qu’elle répercute) ce qu’il y a de plus abusif à la confier au psychosociologue, voire à l’étude de marché, entreprise dont vous ne vous êtes pas autrement aperçu (ou bien alors comme semblant, c’est réussi), quand la pourvut de son égide un psychanalyste professeur.

Mais observez que si quelqu’un demande une psychanalyse pour procéder sans doute, c’est là votre doctrine, dans ce qu’a de confus son désir d’être analyste, c’est cette procession même qui, de tomber en droit sous le coup de l’unité de la psychologie, va y tomber en fait.

C’est pourquoi c’est d’ailleurs, de l’acte psychanalytique seulement, qu’il faut repérer ce que j’articule du « désir du psychanalyste », lequel n’a rien à faire avec le désir d’être psychanalyste.

Et si l’on ne sait même pas dire, sans s’enfoncer dans le vaseux du « personnel » au « didactique », ce qu’est une psychanalyse qui introduit à son propre acte, comment espérer que soit levé ce handicap fait pour allonger son circuit, qui tient à ce que nulle (20)part l’acte psychanalytique n’est distingué de la condition professionnelle qui le couvre ?

Faut-il attendre que l’emploi existe de mon non-analyste à soutenir cette distinction pour qu’une psychanalyse (une première un jour) à se demander comme didactique sans que l’enjeu en soit un établissement, quelque chose survienne d’un ordre à perdre sa fin à chaque instant ?

Mais la demande de cet emploi est déjà une rétroaction de l’acte psychanalytique, c’est-à-dire qu’elle en part.

Qu’une association professionnelle ne puisse y satisfaire, la produire a ce résultat de forcer celle-ci à l’avouer. Il s’agit alors de savoir si l’on y peut répondre d’ailleurs, d’une École par exemple.

Peut-être serait-ce là raison pour quelqu’un de demander une analyse à un analyste-membre-de… l’École, sans quoi au nom de quoi pourrait-elle s’y attendre ? au nom de la libre entreprise ? qu’on dresse alors autre boutique.

Le risque pris, pour tout dire, dans la demande qui ne s’articule que de ce qu’advienne l’analyste, doit être tel objectivement que celui qui n’y répond qu’à la prendre sur lui, soit : d’être l’analyste, n’aurait plus le souci de devoir la frustrer, ayant assez à retordre de la gratifier de ce qu’en vienne mieux qu’il ne fait sur l’heure.

Façon d’écoute, mode de clinique, sorte de contrôle, peut-être plus portante en son objet présent de le viser à son désir plutôt que de sa demande.

Le « désir du psychanalyste », c’est là le point absolu d’où se triangule l’attention à ce qui, pour être attendu, n’a pas à être remis à demain.

Mais le poser comme j’ai fait, introduit la dimension où l’analyste dépend de son acte, à se repérer du fallacieux de ce qui le satisfait, à s’assurer par lui de n’être pas ce qui s’y fait.

C’est en ce sens que l’attribut du non-psychanalyste est le garant de la psychanalyse, et que je souhaite en effet des non-analystes, qui se distinguent en tout cas des psychanalystes d’à présent, de ceux qui payent leur statut de l’oubli de l’acte qui le fonde.

Pour ceux qui me suivent en cette voie, mais regretteraient pourtant une qualification reposante, je donne comme je l’ai promis, l’autre voie que de me laisser : qu’on me devance dans mon discours à le rendre désuet. Je saurai enfin qu’il n’a pas été vain.

(21)En attendant, il me faut subir d’étranges musiques. Voilà-t-il pas la fable mise en cours du candidat qui scelle un contrat avec son psychanalyste : « tu me prends à mes aises, moi je te fais la courte échelle. Aussi fort que malin (qui sait un de ces normaliens qui vous dénormaliseraient une société tout entière avec ces trucs chiqués qu’ils ont tout loisir de mijoter pendant leurs années de feignantise), ni vu ni connu, je les embrouille, et tu passes comme une fleur : analyste de l’École selon la proposition ».

Mirifique ! ma proposition n’aurait-elle engendré que cette souris qu’elle y devient rongeur elle-même. Je demande : ces complices, que pourront-ils faire d’autre à partir de là qu’une psychanalyse où pas une parole ne pourra se dérober à la touche du véridique, toute tromperie d’être gratuite y tournant court. Bref une psychanalyse sans méandre. Sans les méandres qui constituent le cours de toute psychanalyse de ce qu’aucun mensonge n’échappe à la pente de la vérité.

Mais qu’est-ce que ça veut dire quant au contrat imaginé, s’il ne change rien ? Qu’il est futile, ou bien que même quand quiconque n’en a vent, il est tacite.

Car le psychanalyste n’est-il pas toujours en fin de compte à la merci du psychanalysant, et d’autant plus que le psychanalysant ne peut rien lui épargner s’il trébuche comme psychanalyste, et s’il ne trébuche pas, encore moins. Du moins est-ce ce que nous enseigne l’expérience.

Ce qu’il ne peut lui épargner, c’est ce désêtre dont il est affecté comme du terme à assigner à chaque psychanalyse, et dont je m’étonne de le retrouver dans tant de bouches depuis ma proposition, comme attribué à celui qui en porte le coup, de n’être dans la passe à connoter que d’une destitution subjective : le psychanalysant.

Pour parler de la destitution subjective, sans vendre la mèche du baratin pour le passeur, soit ce dont les formes en usage jusqu’ici déjà font rêver à leur aune, – je l’aborderai d’ailleurs.

Ce dont il s’agit, c’est de faire entendre que ce n’est pas elle qui fait désêtre, être plutôt, singulièrement et fort. Pour en avoir l’idée, supposez la mobilisation de la guerre moderne telle qu’elle intervient pour un homme de la belle époque. Ça se trouve chez le futuriste qui y lit sa poésie, ou le publiciste qui rameute le tirage. Mais pour ce qui est de l’effet d’être, ça se touche mieux chez(22)Jean Paulhan. Le guerrier appliqué, c’est la destitution subjective dans sa salubrité.

Ou bien encore imaginez-moi en 61, sachant que je servais à mes collègues à rentrer dans l’Internationale, au prix de mon enseignement qui en sera proscrit. Je poursuis pourtant cet enseignement, moi au prix de ne m’occuper que de lui, sans m’opposer même au travail d’en détacher mon auditoire.

Ces séminaires dont quelqu’un à les relire, s’écriait devant moi récemment, sans plus d’intention m’a-t-il semblé, qu’il fallait que j’eusse bien aimé ceux pour qui j’en tenais le discours, voilà un autre exemple de destitution subjective. Eh bien, je vous en témoigne, on « être » assez fort en ce cas, au point de paraître aimer, voyez-vous ça.

Rien à faire avec le désêtre dont c’est la question de savoir comment la passe peut l’affronter à s’affubler d’un idéal dont le désêtre s’est découvert, précisément de ce que l’analyste ne supporte plus le transfert du savoir à lui supposé.

C’est sans doute à quoi répondait le Heil ! du Kapo de tout à l’heure quand à se sentir lui-même criblé de son enquête, il soufflait « Il nous faut des psychanalystes trempés ». Est-ce dans son jus, qu’il voulait dire ?

Je n’insiste pas : évoquer les camps, c’est grave, quelqu’un a cru devoir nous le dire. Et ne pas les évoquer ?

J’aime mieux au reste rappeler le propos du théoricien d’en face qui de toujours se fait amulette de ce qu’on psychanalyse avec son être : son « être le psychanalyste » naturellement. Dans certains cas, on a ça à portée de la main au seuil de la psychanalyse, et il arrive qu’on l’y conserve jusqu’à la fin.

 

Je passe sur ce que quelqu’un qui s’y connaît, me fait fasciste, et pour en finir avec les broutilles, je retiens avec amusement que ma proposition eût imposé l’admission de Fliess à l’Internationale psychanalytique, mais rappelle que l’ad absurdum nécessite du doigté, et qu’il échoue ici de ce que Freud ne pouvait être son propre passeur, et que c’est bien pourquoi il ne pouvait relever Fliess de son désêtre.

Si j’en crois les souvenirs si précis que Madame Blanche Reverchon-Jouve me fait parfois l’honneur de me confier, j’ai le sentiment (23)que, si les premiers disciples avaient soumis à un passeur choisi d’entre eux, disons : non leur appréhension du désir de l’analyste, – dont la notion n’était pas même apercevable alors – si tant est que quiconque y soit maintenant –, mais seulement leur désir de l’être, l’analyste, le prototype donné par Rank en sa personne du « je ne pense pas » eût pu être situé beaucoup plut tôt à sa place dans la logique du fantasme.

Et la fonction de l’analyste de l’École fût venue au jour dès l’abord.

Car enfin il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, ainsi est-on dans la voie psychanalysante ou dans l’acte psychanalytique. On peut les faire alterner comme une porte bat, mais la voie psychanalysante ne s’applique pas à l’acte psychanalytique, dont la logique est de sa suite.

Je suis en train de démontrer à choisir pour mon séminaire telles de ces propositions discrètes que noie la littérature psychanalytique, que chaque fois qu’un psychanalyste capable de consistance fait prévaloir un objet dans l’acte psychanalytique (cf. article de Winnicott[8]), il doit déclarer que la voie psychanalysante ne saurait que le contourner : n’est-ce pas indiquer le point d’où seul ceci est pensable, le psychanalyste lui-même en tant qu’il est cause du désir ?

J’en ai assez dit, je pense, pour qu’on entende qu’il ne s’agit nullement d’analyser le désir du psychanalyste. Nous n’oserons parler même de sa place nette, avant d’avoir articulé ce qui le nécessite de la demande du névrosé, laquelle donne le point d’où il n’est pas articulable.

Or la demande du névrosé est très précisément ce qui conditionne le port professionnel, la simagrée sociale dont la figure du psychanalyste est présentement forgée.

Qu’il favorise en ce statut l’égrènement des complexes identificatoires n’est pas douteux, mais a sa limite, et celle-ci n’est pas sans faire en retour opacité.

(24)Tel est, désigné de la plume de Freud lui-même, le fameux narcissisme de la petite différence, pourtant parfaitement analysable à le rapporter à la fonction qu’en le désir de l’analyste occupe l’objet (a).

Le psychanalyste, comme on dit, veut bien être de la merde, mais pas toujours la même. C’est interprétable, à condition qu’il s’aperçoive que d’être de la merde, c’est vraiment ce qu’il veut, dès qu’il se fait l’homme de paille du sujet-supposé-savoir.

Ce qui importe n’est donc pas cette merde-ci, ou bien celle-là. Ce n’est pas non plus n’importe laquelle. C’est qu’il saisisse que cette merde n’est pas de lui, pas plus que de l’arbre qu’elle couvre au pays béni des oiseaux : dont, plus que l’or, elle fait le Pérou.

L’oiseau de Vénus est chieur. La vérité nous vient pourtant sur des pattes de colombe, on s’en est aperçu. Ce n’est pas une raison pour que le psychanalyste se prenne pour la statue du Maréchal Ney. Non, dit l’arbre, il dit non, pour être moins rigide, et faire découvrir à l’oiseau qu’il reste un peu trop sujet d’une économie animée de l’idée de la Providence.

Vous voyez que je suis capable d’adopter le ton en usage quand nous sommes entre nous. J’en ai pris un peu à chacun de ceux qui ont manifesté leur avis, à la hargne près, j’ose le dire : car vous le verrez avec le temps, dont ça se décante comme l’écho du « Loup-y-es-tu ? ».

Et concluons. Ma proposition n’eût changé que d’un cheveu la demande de l’analyse à une fin de formation. Ce cheveu eût suffi, pourvu que se sût sa pratique.

Elle permettait un contrôle non inconçu de ses suites. Elle ne contestait nulle position établie.

S’y opposent ceux qui seraient appelés à son exercice. Je ne puis le leur imposer.

Mince comme un cheveu, elle n’aura pas à se mesurer à l’ampleur de l’aurore.

Il suffirait qu’elle l’annonce.

 

………………………………………………………………………………………….

 

J’arrête là le morceau, les dispositions pratiques dont il se clôt n’ayant plus d’intérêt en ce 1er octobre 70. Qu’on sache (25)pourtant que de n’être pas lu, il fut dit autrement, au reste comme en témoigne la version enregistrée, à le suivre ligne à ligne. Ceux qui d’y avoir été priés, la reçurent, pourront, de sa syntaxe parlée, apprécier l’inflexion.

Celle-ci se fait plus patiente, d’autant que vif est le point qui fait enjeu.

La passe, soit ce dont personne ne me dispute l’existence, bien que la veille fût inconnu au bataillon le rang que je viens de lui donner, la passe est ce point où d’être venu à bout de sa psychanalyse, la place que le psychanalyste a tenue dans son parcours, quelqu’un fait ce pas de la prendre. Entendez bien : pour y opérer comme qui l’occupe, alors que de cette opération il ne sait rien, sinon à quoi dans son expérience elle a réduit l’occupant.

Que révèle qu’à applaudir à ce que je marque ainsi ce tournant, on ne s’en oppose pas moins à la disposition la plus proche à en tirer : soit qu’on offre à qui le voudrait d’en pouvoir témoigner, au prix de lui remettre le soin de l’éclairer par la suite ?

Évidemment on touche là la distance, qui tient de moi sa dimension, distance du monde qui sépare le bonhomme qu’on investit, qui s’investit, ce peu importe, mais qui fait la substance d’une qualification : formation, habilitation, appellation plus ou moins contrôlée, c’est tout un, c’est habit, voire habitus à ce que le bonhomme le porte, – qui, dis-je, sépare le bonhomme, du sujet qui n’arrive là que de la division première qui résulte de ce qu’un signifiant ne le représente que pour un autre signifiant, et que cette division, il l’éprouve à reconnaître que l’autre signifiant : Ur, à l’ourigine (au départ logique), est refoulé. Par quoi, si on le lui ressortait (ce qui ne saurait être le cas, car nous dit Freud, c’est le nombril de l’inconscient), alors ce serait de son représentant qu’il perdrait les pédales : ce qui laisserait la représentation dont il s’imagine être la chambre noire, alors qu’il n’en est que le kaléidoscope, dans une pagaille à ce qu’il y retrouve fort mal les effets de symétrie dont s’assurent sa droite et sa gauche, ses droits et ses torts, à le remettre d’assiette au giron de l’Éternel.

Un tel sujet n’est pas donné d’une intuition qui fasse bonheur à soutenir la définition de Lacan.

Mais l’extrémisme de celle-ci démarque des implications dont se pare la routine de la qualification traditionnelle, les nécessités qui (26)résultent de la division du sujet : du sujet tel qu’il s’élabore du fait de l’inconscient, soit du hic, dont faut-il que je rappelle qu’il parle mieux que lui, d’être structuré comme un langage, etc. ?

Ce sujet ne s’éveille qu’à ce que pour chacun au monde, l’affaire devienne autre que d’être le fruit de l’évolution qui de la vie fait au dit monde une connaissance : oui, une connerie-sens dont ce monde peut dormir sur ses deux oreilles.

Un tel sujet se construit de toute l’expérience analytique, quand Lacan tente par son algèbre de le préserver du mirage d’en être Un : par la demande et le désir qu’il pose comme institués de l’Autre, et par la barre qui rapplique d’être l’Autre même, à faire que la division du sujet se symbolise du S barré, lequel, sujet dès lors à des affects imprévisibles, à un désir inarticulable de sa place, se fait une cause (comme on dirait : se fait une raison), se fait une cause du plus-de-jouir, dont pourtant, à le situer de l’objet a, Lacan démontre le désir articulé, fort bien, mais de la place de l’Autre.

Tout ça ne se soutient pas de quatre mots, mais d’un discours dont il faut noter qu’il fut d’abord confidentiel, et que son passage au public ne permettait en rien à un autre fanal de même sous cape dans le marxisme, de se laisser dire que l’Autre de Lacan, c’est Dieu mis en tiers entre l’homme et la femme. Ceci pour donner le ton de ce que Lacan trouve comme appui hors de son expérience.

Néanmoins il se trouve qu’un mouvement qu’on appelle structuralisme, patent à dénoncer le retard pris sur son discours, une crise, j’entends celle dont Université et marxisme sont réduits à nager, ne rendent pas déplacé d’estimer que le discours de Lacan s’y confirme, et ce d’autant que la profession psychanalytique y fait défaut.

Dont ce morceau prend sa valeur de pointer d’abord d’où se fomentait une proposition : le temps de l’acte, à quoi nulle temporisation n’était de mise puisque c’est là le ressort même de son tamponnement.

On s’amuserait à ponctuer ce temps par l’obstacle qu’il manifeste. D’un « Directoire » consulté qui prend la chose à la bonne de s’en sentir encore juge, non sans que s’y distingue telle ferveur à prendre la flèche avant de prendre le vent, mais nettement déjà telle froideur à ressentir ce qui ici ne peut qu’éteindre sa réclame.

(27Mais de l’audience plus large, quoique restreinte, à quoi prudent, j’en remets l’avis, un tremblement s’élève chez ceux dont c’est l’établissement, que le point que j’ai dit reste couvert pour être à leur merci. Ne montrais-je pas à ma façon de sortie discrète pour ma « situation de la psychanalyse en 1956 », que je savais qu’une satire ne change rien ?

Comme il faudrait que changent ceux dont l’exercice de la proposition dépend au titre de la nomination de passeurs, du recueil de leur témoignage, de la sanction de ses fruits, leur non licetl’emporte sur les licet qui font pourtant, quels qu’en soient les quemadmodum, majorité aussi vaine qu’écrasante.

On touche là ce qui s’obtient cependant de n’avoir pas temporisé, et ce n’est pas seulement que, frayée par l’émoi de mai dont s’agitent même les associations psychanalytiques, il faut dire même les étudiants en médecine dont on sait qu’ils prirent leur temps pour y venir, ma proposition passera haut la main un an et demi plus tard.

À ne livrer, qu’à l’oreille qui puisse en rétablir l’écart, les thèmes, le ton dont les motifs se lâchent à l’occasion des avis que j’ai sollicités d’office, ma réponse laisse, de l’avatar qui me fait sort, une trace propre, je ne dis pas à un progrès, je ne prétends à rien de tel, on le sait, mais à un mouvement nécessaire.

Ce que je puis dénoncer concernant l’accession à la fonction de psychanalyste, de la fonction de l’influence dans son approche, de la simagrée sociale dans son gradus, de l’ignorance qualifiée pour ceux qu’on porte à en répondre, n’est rien auprès du refus d’en connaître qui du système fait bloc.

Car on n’a qu’à ouvrir le journal officiel dont l’association donne à ses actes une portée internationale pour y trouver, littéralement décrit, autant et plus que je n’en peux dire. Quelqu’un m’a suggéré à relire l’épreuve de mon texte de préciser le numéro dont j’y fais référence, de l’International Journal. Je ne m’en donnerai pas la peine : qu’on ouvre le dernier paru. On y trouvera, fût-ce à ce qu’un titre l’annonce de ce terme même, l’irrévérence qui fait cortège à la formation du psychanalyste : on y touche que c’est bien de lui faire enseigne qu’il s’agit. C’est qu’à n’emporter aucune proposition d’aller plus loin dans ces impasses, tous les courages, c’est ce que plus haut je laisse entendre, sont permis.

(28)Autant à dire, quoique seulement depuis mai 68, de débats ronéotypés qui me parviennent de l’Institut psychanalytique de Paris.

À la différence de l’École où se produit ma proposition, de ces endroits ne vient nul écho que personne en démissionne, ni même qu’il en soit question.

Pour moi, je n’ai rien forcé. Je n’ai eu qu’à ne pas prendre parti contre ma proposition à ce qu’elle me revienne elle-même du floor, il me faut le dire : sous des formules plus ou moins bien inspirées, pour que la plus sûre s’impose de loin à la préférence des votants, et que l’École pût venir au jour d’être allégée de ses empêcheurs, sans que ceux-ci eussent à se plaindre ni de la solde prise en son temps de leurs services, ni de l’aura gardée de sa cote.

Je relis des notes qui me font reproche de cette issue, tenant la perte que j’en supporte pour signe d’un manque de sagesse. Serait-elle plus grande que ce qu’y démontre de sa nécessité mon discours ?

Je sais de la curieuse haine[9] de ceux qui d’autrefois furent empêchés de savoir ce que je dis, ce qu’il faut y reconnaître du transfert, soit au-delà de ce qui s’impose de mon savoir, ce qu’on m’en suppose, quoi qu’on en ait.

Comment l’ambivalence, pour parler comme ceux qui croient qu’amour et haine ont un support commun, ne serait-elle pas plus vive d’un sujet divisé de ce que je le presse de l’acte analytique ?

Occasion de dire pourquoi je n’ai pu longtemps mettre qu’au compte d’histoires le fait étonnant, à le prendre de son biais national, que mon discours fût rejeté de ceux-là mêmes qu’eussent dû intéresser le fait que sans lui, la psychanalyse en France serait ce qu’elle est en Italie, voire en Autriche, où qu’on aille pêcher ce qu’on sait de Freud !

L’anecdote, c’est le cas à faire de l’amour : mais comment donc (29)ce dont chacun dans le particulier fait sa règle, peut-il prêter à cette inflation dans l’universel ? Que l’amour ne soit que rencontre, c’est-à-dire pur hasard (comique ai-je dit), c’est ce que je ne puis méconnaître dans ceux qui furent avec moi. Et ce qui leur laisse aussi bien leurs chances, en long en large et en travers. Je n’en dirais pas autant de ceux qui contre moi furent prévenus, – qu’ils aient mérité de l’être n’y changeant rien.

Mais tout de même ça me lave aux yeux des sages de tout attrait pour la série dont je suis le pivot, mais non pas le pôle.

Car l’épisode de ceux qu’on pouvait croire m’être restés pas par hasard, permet de toucher que mon discours n’apaise en rien l’horreur de l’acte psychanalytique.

Pourquoi ? parce que c’est l’acte, ou plutôt ce serait, qui ne supporte pas le semblant.

Voilà pourquoi la psychanalyse est de notre temps l’exemple d’un respect si paradoxal qu’il passe l’imagination, de porter sur une discipline qui ne se produit que du semblant. C’est qu’il y est nu à un tel point que tremblent les semblants dont subsistent religion, magie, piété, tout ce qui se dissimule de l’économie de la jouissance.

Seule la psychanalyse ouvre ce qui fonde cette économie dans l’intolérable : c’est la jouissance que je dis.

Mais à l’ouvrir, elle le ferme du même coup et se rallie au semblant, mais à un semblant si impudent, qu’elle intimide tout ce qui du monde y met des formes.

Vais-je dire qu’on n’y croit pas à ce qu’on fait ? Ce serait méconnaître que la croyance, c’est toujours le semblant en acte. Un de mes élèves un jour a dit là-dessus de fort bonnes choses : on croit ne pas croire à ce qu’on fait profession de feindre, mais c’est une erreur, car il suffit d’un rien, qu’il en arrive par exemple ce qu’on annonce, pour qu’on s’aperçoive qu’on y croit, et que d’y croire, ça fait très peur.

Le psychanalyste ne veut pas croire à l’inconscient pour se recruter. Où irait-il, s’il s’apercevait qu’il y croit à se recruter de semblants d’y croire ?

L’inconscient, lui, ne fait pas semblant. Et le désir de l’Autre n’est pas un vouloir à la manque.

 


[1]. Ainsi quelqu’un n’a t-il nulle intention de n’y pas venir, c’est seulement d’avoir à cette heure rendez-vous avec son dentiste.

[2]. Ceci a été sauté lors de la réponse d’où les crochets dont je l’encadre ; j’indique là cette structure de ce que personne ne s’en soit encore aperçu…

[3]. Même remarque qu’à l’instant.

[4]. Même remarque qu’auparavant. Ajoutons que c’est là de quoi donner un autre poids au réseau dont on s’agitait en ce débat.

[5]. Voir quelques lignes plus bas.

[6] De mon cabinet professionnel à l’École Normale Supérieure où mon séminaire se tenait à l’époque et y était écouté d’une génération.

[7]. C’est le ramassis à s’être commis dans le premier numéro de Scilicet, dont la parution devait faire l’objet bientôt de curieuses manœuvres dont pour certains le scandale ne tint qu’à leur divulgation.

À la date du 6 décembre, c’était encore à venir.

[8]CfOn transferenceI.J.P., octobre 1956, numéro IV-V, pages 386-388. Article que j’introduisis le 29 novembre 1967 pour indiquer comment l’auteur ne repère un objet privilégié de son expérience, à le qualifier de false self, qu’à exclure sa manœuvre de la fonction analytique telle qu’il la situe. Or il n’articule cet objet que du processus primaire, pris de Freud.

J’y décèle le lapsus de l’acte psychanalytique.

[9]. Le croira t-on : dans le cas dont je l’illustre dans Scilicet I, on a remis ça de la même veine : soit une lettre dont on se demande par quel bout la prendre, de l’irrépressible de son envoi ou de la confiance qui m’y est faite.

Je dis : le sentiment de ma réalité y est conforme à l’idée qu’on se fait de la norme du côté en question, et que je dénoncerai en ces termes : la réalité est ce sur quoi on se repose pour continuer à rêver.

LACAN Mardis du Vinatier MALDINEY 1967

Ce texte circule avec l’introduction suivante : « En 1967, Jacques Lacan tenait, dans le cadre des « Mardis du Vinatier » une conférence où il développait, à l’usage d’un public provincial, les grandes lignes de son enseignement. Il nous a paru intéressant, en introduction à un débat s sur sa pensée, de publier ici un texte reconstitué à partir de l’enregistrement de cette conférence et de la discussion avec H. Maldiney qui lui fit suite. Reproduction, avec quelques blancs aujourd’hui inaudibles, de ce qui fut ce soir-là entendu ou que les auditeurs crurent saisir d’un discours spontané et associatif, ce texte ne saurait représenter un écrit lacanien inédit et n’engage donc ni Lacan ni Maldiney ».

 

(5)Je ne pense pas vous livrer mon enseignement sous la forme d’un comprimé, ça me parait difficile. On fera peut-être ça plus tard, c’est toujours comme ça que ça finit. Quand vous êtes disparu depuis suffisamment de temps, vous vous résumez en trois lignes dans les manuels. On ne sait pas de quoi d’ailleurs ; pour l’occasion, je ne peux pas prévoir dans quel manuel je serai inséré pour la raison que je ne prévois rien de l’avenir de ce à quoi se rapporte mon enseignement, c’est-à-dire la psychanalyse.

 

On ne sait pas ce qu’elle deviendra cette psychanalyse. Enfin, moi, je souhaite qu’elle devienne quelque chose. Il n’est pas sûr qu’elle en prenne le chemin. Alors, « PLACE, ORIGINE ET FIN DE MON ENSEIGNEMENT », voyez ça peut commencer à prendre un sens, un sens qui n’est pas seulement résumatif. Vous mettre dans le coup d’une chose qui est engagée, qui est en train, quelque chose de pas fini, qui ne finira probablement qu’avec moi si je ne suis atteint d’aucun de ces incidents fâcheux qui vous font se survivre à vous-même ; là encore, je vais vous dire que je n’en prends pas le chemin.

 

Alors, « PLACE », il faut bien commencer par le commencement, c’est fait comme une dissertation bien faite, il y a un début, un commencement, une fin. Au début, c’est justement pas l’origine, c’est la place. La place, il y en a peut-être deux ou trois ici qui ont une petite idée de mes ritournelles. La place, c’est un terme dont je me sers souvent parce que justement dans ce champ à propos duquel se tiennent mes discours ou (6)mon discours comme vous voudrez, il y a souvent des références à la place. Autrement dit, pour s’y retrouver dans ce champ, il convient d’avoir ce qu’on appelle dans d’autres domaines plus assurés une topologie, avoir une idée du comment c’est construit, le support sur quoi tout ça s’inscrit qui est en cause.

 

Je n’irai sûrement pas ce soir si loin simplement parce que comme je vous l’ai dit d’abord je ne peux absolument pas vous donner un petit comprimé de mon enseignement. Alors place, ça aura ainsi une toute autre portée. La place, ça peut avoir un tout autre sens que la topologie au sens de la structure enfin de savoir si une surface est une sphère ou bien si c’est un anneau. C’est pas du tout pareil ce qu’on peut faire avec. Mais il ne s’agit pas de cela. Simplement, je suis venu à cette place qui me met en posture d’enseigner puisqu’il s’agit d’enseignement. Eh bien cette place, elle est à inscrire au registre de ce qui est le sort commun : on occupe la place où un acte pousse comme ça de droite ou de gauche, de bric ou de brac. Il s’est trouvé des circonstances qui étaient telles que ce à quoi, à vrai dire, je ne me croyais pas du tout destiné, eh bien, il a fallu que j’en prenne la corde en main.

 

Tout s’est fait autour de ceci que la fonction du psychanalyste ça ne va pas de soi.

 

Ça ne va pas tout seul pour ce qui est de lui donner son statut, ses habitudes, ses références et justement à elle aussi sa place dans le monde.

 

Il y a les places dont j’ai parlé tout d’abord, les places topologiques, les places dans l’ordre de l’essence, il y a la place dans le monde. Ça s’acquiert du fait de la bousculade en général. Ça laisse de l’espoir en somme. Vous voyez que tous autant que vous êtes avec un peu de chance vous devez toujours finir par occuper une certaine place. Ça ne va pas plus loin.

 

On est en un moment de ce qu’on pourrait appeler un moment de crise ; dans la psychanalyse, en France, le moment d’une mise en place d’un certain dispositif qui devrait régler dans l’avenir le statut des psychanalystes, tout ça accompagné de grandes promesses électorales.

 

Le statut des psychanalystes devait rapidement, si on suivait Monsieur untel, être accompagné de toutes sortes de sanctions, bénédictions officielles, et tout spécialement médicales. Rien d’ailleurs, comme il est ordinaire dans cette sorte de promesse, ne s’est réalisé. Néanmoins, il y a eu une certaine mise en place qui s’est réalisée, qui s’est trouvée à ce moment-là, pour des raisons extrêmement contingentes, ne pas convenir à tout le monde. Il y en a certains qui trouvaient que ce changement de coutume n’était pas ce qui leur convenait ; enfin, tant qu’on n’a pas mis les choses en place, il peut y avoir des tiraillements, ce qu’on appelle des conflits. Dans ce tohu-bohu, je me suis trouvé avec un certain nombre sur un radeau. Pendant dix années, ma foi, on a vécu avec les moyens du bord, enfin on n’était pas absolument sans ressources, on n’était pas quidam. Et là-dedans, il s’est trouvé que ce que j’avais à dire sur la psychanalyse a pris une certaine portée. C’est pas des choses qui se font toutes seules ; on peut parler de la psychanalyse comme il est très facile de vérifier qu’on en parle comme ça. Il est un peu moins facile d’en parler tous les huit jours en s’imposant comme discipline de ne (7)vraiment jamais répéter la même chose et de ne pas dire ce qui est déjà courant, quoique ce qui est déjà courant ne soit pas tout à fait essentiel à connaître, mais quand ce qui est déjà courant vous parait laisser un peu à désirer, pêcher par la base !

 

Il faut dire que la psychanalyse tout le monde croit avoir là-dessus une certaine idée, une idée suffisante. Il n’y a plus de problème, l’inconscient, eh bien, c’est l’inconscient, tout le monde sait maintenant qu’il y a un inconscient. Il n’y a plus d’objections, il n’y a plus d’obstacles. Mais qu’est-ce que c’est que cet inconscient ? On le connaît depuis toujours, bien sûr qu’il y a un tas de choses qui sont inconscientes et même que tout le monde en parle depuis beaucoup de temps dans la philosophie. Mais attention, cet inconscient, c’est un inconscient qui pense ferme enfin c’est fou ce que ça s’élucubre dans cet inconscient. Alors là, attention minute, c’est « des pensées », mais si c’est des pensées, ça ne peut pas être inconscient du moment que ça pense, ça pense que ça pense. La pensée c’est transparent à soi-même, on peut pas penser sans savoir qu’on pense. Tout ça, bien sûr maintenant n’a plus du tout de portée. Non pas, bien sûr, que personne se soit fait vraiment une idée de ce que cette objection a de réfutable. Elle apparaît futable, elle est irréfutable. C’est justement ça l’inconscient ; c’est un fait, un fait nouveau. Il faudra commencer à penser quelque chose qui rende compte de ceci qu’il peut y avoir des pensées inconscientes. Ça ne va pas de soi. En fait, personne ne s’est jamais vraiment attelé à ça qui est pourtant une question hautement philosophique.

 

Je vais tout de suite vous dire que c’est pas par ce bout là que j’ai pris les choses. Il se trouve que le bout par lequel j’ai pris les choses résout aisément cette objection, mais c’était même plus une objection parce que, je l’ai dit, tout le monde a déjà là-dessus sa religion faite.

 

L’inconscient eh bien voilà, c’est admis et puis beaucoup de choses encore qu’on croît avoir admis en paquet, en vrac, moyennant quoi tout le monde croît savoir ce que c’est que la psychanalyse. L’embêtant, c’est que c’est seulement les psychanalystes qui eux ne le savent pas. Non seulement, ils ne le savent pas, mais jusqu’à un certain point, c’est tout à fait justifié qu’ils ne le savent pas, car c’est précisément de ça qu’il s’agit. S’ils croyaient le savoir, tout de suite comme ça, ce serait grave et puis il n’y aurait plus de psychanalyse du tout, puisqu’en fin de compte tout le monde est d’accord, c’est une affaire classée. Pour les psychanalystes, ça ne peut pas l’être.

 

Alors il y a deux façons de procéder, ça commence à devenir intéressant. Il y a deux façons de procéder dans ces cas-là.

 

Essayer d’aller au plus près dans le vent, et de mettre ça en question. Une opération, une expérience, une technique à propos de quoi les techniciens sont forcés de donner leur langue au chat sur ce qui est de plus central, de plus essentiel. Ça serait pas mal de voir ça hein ! Ça pourrait éveiller bien des sympathies parce qu’il y a quand même des tas de choses de notre sort commun qui sont de cette espèce là. C’est même précisément les choses dont s’occupe la psychanalyse.

 

Seulement voilà, le sort a fait que les psychanalystes ont toujours adopté une attitude opposée. Ils ne disent pas absolument qu’ils (8)savent, mais ils le laissent entendre, d’en savoir un bout, là-dessus motus, ça se règle entre nous. On entre dans ce champ de savoir par une expérience unique qui consiste tout simplement à se faire psychanalyser, après quoi on peut parler. On peut parler, ça ne veut pas dire qu’on parle. On pourrait. On pourrait si on voulait et on voudrait bien si on parlait à des gens comme vous qui savent, mais alors à quoi bon ? Donc on se tait aussi bien avec ceux qui savent qu’avec ceux qui ne savent pas ; car ceux qui ne savent pas ne peuvent pas savoir.

 

Néanmoins, cette attitude quoique après tout elle soit tenable, la preuve c’est qu’on la tient, n’est pas du goût de tout le monde. Or le psychanalyste a une faiblesse comme ça quelque part, c’est une très grande faiblesse. Jusqu’ici il n’y en a pas. Ça peut vous paraître comique tout ce que j’ai dit, mais ce n’est pas des faiblesses, c’est cohérent.

 

Sa faiblesse, son penchant, c’est quelque chose dans quoi il sait bien qu’il faudrait se garder de tomber. Bien sûr dans la pratique quotidienne, on se tient à carreau mais il y a tout de même quelque chose quelque part qui fait changer d’attitude et c’est en quoi il commence à devenir incohérent.

 

Pris au collectif, enfin non pas le psychanalyste, mais des psychanalystes quand il y en a une foule, une tripotée, là ils veulent qu’on sache qu’ils sont là pour le bien de tous.

 

Ils font très attention quand même à ne pas avoir cette faiblesse d’aller trop vite au bien du singulier, celui-à-qui ils ont affaire parce qu’ils savent très bien et ça, c’est heureusement une des choses qui sont acquises par leur expérience que c’est pas comme ça en voulant le bien des gens qu’on y arrive, la plupart du temps, c’est même le contraire. C’est une idée tout de même qui est pour eux acquise. Il s’en faut qu’en dehors de la psychanalyse ils soient de véritables propagandistes. Alors que ça serait salubre si plus de gens savaient ça : que ce n’est pas en voulant trop de bien à son prochain qu’on lui en fait. Ça pourrait servir.

 

Non les psychanalystes comme ça en tant que corps représenté veulent absolument être du bon côté du manche et alors pour le faire valoir il faut qu’ils montrent que ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ça s’est déjà trouvé quelque part, ça s’est déjà dit, ça se rencontre.

 

Dans d’autres sciences, on arrive au même carrefour et on dit quelque chose d’analogue ; on a déjà pensé à ça.

 

Alors cet inconscient justement on le rapporte à de vieux échos, on efface la frontière, la limite qui ferait qu’on verrait que l’inconscient freudien ça n’a absolument rien à faire avec ce qu’on a appelé inconscient. On s’est servi de ce mot là mais ce n’est pas ce qui est caractéristique, l’inconscient qu’il soit inconscient. Ce n’est pas une caractéristique négative. Il y a une foule de choses dont je ne suis pas conscient dans mon corps. Ça ne fait absolument pas partie de l’inconscient freudien. C’est pas parce que le corps est de temps en temps intéressé que ça veut dire que c’est ce qui est le fonctionnement inconscient du corps qui est en cause dans l’inconscient freudien.

 

Enfin, je donne ça comme exemple parce que je ne veux pas trop déborder n’est-ce pas. Je veux simplement dire aussi qu’ils iront même (9)jusqu’à faire croire que quand ils parlent de sexualité, c’est de la même chose que ce dont parlent les biologistes – absolument pas. Enfin, c’est le boniment.

 

Depuis Freud, l’équipe psychanalytique fait sa propagande dans le style que dit très bien le mot boniment. Il y a le bon, le bien dont je vous parlais tout à l’heure et c’est devenu vraiment une seconde nature. Les psychanalystes, quand ils sont entre eux, les problèmes qui sont vraiment en jeu, qui s’agitent et qui peuvent provoquer même entre eux de sérieux conflits, ce sont des problèmes pour ceux qui savent justement. Mais à ceux qui ne savent pas, il est reçu, ça fait partie du style psychanalytique, qu’on raconte des choses qui sont destinées à faire pour eux chemin, accès, petite marche… ça peut se soutenir. Ça n’est plus du tout dans le champ de ce qu’on peut appeler le cohérent, mais après tout, nous connaissons beaucoup de choses au monde qui vivent sur ces bases là. Ça fait partie de ce qui s’est toujours fait dans un certain registre, ce que je n’ai pas appelé pour rien tout à l’heure propagande. Le terme propagande a une origine tout à fait précise dans l’histoire et dans la structure sociologique. L’origine, c’est propaganda fide c’est le terme même. C’est quelque part à Rome dans un bâtiment qu’on peut très bien voir où tout le monde peut faire ses entrées et ses sorties. Donc, ça se fait et ça s’est toujours fait. La question est de savoir si ça peut se faire pour ce qui est de la psychanalyse ou si c’est tenable.

 

Au premier abord, la psychanalyse est-elle purement et simplement une thérapeutique, un médicament, un emplâtre, une poudre de perlimpinpin ? Tout ça qui guérit. Pourquoi pas ?

 

Seulement, la psychanalyse, ça n’est absolument pas ça. Il faut d’ailleurs avouer que si c’était ça, on se demande vraiment pourquoi ça serait ça qu’on s’imposerait car c’est vraiment de tous les emplâtres un des plus fastidieux à supporter. Car, malgré tout, si les gens s’engagent dans cette affaire infernale qui consiste à venir voir un type trois fois par semaine pendant des années, c’est tout de même que ça a en soi un certain intérêt.

 

Il ne suffit pas de manier des mots qu’on ne comprend pas, comme transfert, pour expliquer que ça dure. Mais nous sommes seulement à la porte des choses. Je suis bien forcé de commencer par le commencement, de ne pas faire moi aussi un boniment qui consisterait à faire comme si je croyais que vous saviez quelque chose concernant la psychanalyse. J’étais bien forcé de mettre au début un certain nombre d’évidences. Tout ce que je dis là, ce n’est pas nouveau ; non seulement ce n’est pas nouveau, mais ça crève les yeux. Tout le monde s’aperçoit très bien que tout ce qui se raconte en fait d’explications ad usum du public concernant la psychanalyse, c’est du boniment. Personne ne peut douter parce qu’après tout enfin, au bout d’un certain temps, le boniment ça se reconnaît. Eh bien, le curieux voyez-vous, c’est que nous sommes en 1967 et qu’une chose qui a commencé au début du siècle en gros, mettons même si vous voulez en poussant les choses un peu plus loin, quatre ou cinq ans avant, si on veut vraiment appeler psychanalyse ce que Freud faisait quand il était seul, eh bien, qu’elle est toujours là la psychanalyse bon pied, bon œil à travers tous ses boniments et même qu’elle jouit d’une espèce comme ça de respect, de prestige, d’effet de prestance tout à fait singulier si l’on songe quand même à ce que c’est que les exigences de l’esprit scientifique. De temps en temps, ceux qui sont des scientifiques sont agacés, protestent, haussent (10)les épaules. Mais quand même il reste quelque chose au point que les gens qui peuvent porter les appréciations les plus désagréables à d’autres moments invoqueront tel ou tel fait, voire tel ou tel principe au même précepte de la psychanalyse, citerons un psychanalyste, invoqueront l’acquis d’une certaine expérience comme étant l’expérience psychanalytique.

 

C’est quand même quelque chose qui donne à réfléchir. Il y en a eu beaucoup de boniments à travers l’histoire, mais enfin, à regarder de bien près, il n’y en a pas qui ont eu une telle survie si l’on peut dire. Ça doit bien répondre quand même à quelque chose, à quelque chose que la psychanalyse garde en soi, qui fait justement ce poids, cette dignité, une chose qu’elle garde bien à elle dans une position que j’ai appelée quelque fois même du nom qu’elle mérite « extra-territoriale ».

 

Ça vaut la peine qu’on s’y arrête.

 

En tout cas, c’est une porte d’entrée à la question que je pose, que j’essaye d’introduire ici.

 

En fait, il y a tout de même des gens qui ne savent pas du tout ce que c’est que la psychanalyse, qui n’en sont pas, mais qui en ont entendu parler, entendu parler si mal de temps en temps qu’ils s’en servent eux aussi quand il s’agit d’une certaine façon d’opérer du terme de psychanalyse. Il vous pondront un bouquin comme ça, « Psychanalyse de l’Alsace-Lorraine » par exemple ou « du Marché Commun », ça se rapporte à quelque chose.

 

Vraiment là, c’est le pas introductif, mais qui peut s’énoncer très bien et très clairement et sans plus de référence au mystère qu’il ne convient quand on emploie certains mots, des mots qui portent en eux-mêmes leur effet choc, qui font sens. Il faut se secouer après les avoir entendu et commencer à poser des questions. Qu’est-ce que c’est un mot comme la vérité ? Eh bien, c’est un de ces mots là. Au premier abord, ça ne fait absolument pas de doute, tout le monde sent que ça veut dire quelque chose de bien à part surtout que dans ce cas cette vérité est en quelque sorte armée, articulée, à un mode de représentation qui donne son style et qui fait justement l’emploi secondaire si je puis dire de ce mot psychanalyse.

 

La vérité dont il s’agit exactement comme dans l’image mythique qui la représente, c’est que c’est quelque chose de caché dans la nature et puis que ça sort naturellement. Vous voyez l’image naturellement : ça sort du puits. « Ça sort » mais ce n’est pas assez : « ça dit ». Ça dit des choses et des choses qu’on n’attendait pas généralement ; ce qu’on entend quand on dit nous savons enfin la vérité sur cette affaire : il y a quelqu’un qui a commencé à se mettre à table. Quand on parle de psychanalyse, je veux dite quand on se réfère à ce quelque chose qui fait son poids, c’est de ça qu’il s’agit et bien entendu avec l’effet corrélatif, celui qui convient, qui est ce que l’on appelle l’effet de surprise.

 

Il y a un élève, un jour quand il était saoul. Ça lui arrive tout le temps depuis quelque temps – , à propos comme ça des faits de chaque jour – parce que de temps en temps il y a des choses qui se mettent en croix comme on dit – a commencé à me dire que j’étais un type dans le genre de Jésus-Christ. Il se foutait de ma gueule, n’est-ce pas bien sûr, ça va de soi. Je n’ai pas le moindre rapport, bien sûr, avec cette incarnation, je (11)suis plutôt un type dans le genre de Ponce Pilate. Ponce Pilate, il n’a pas eu de chance, moi non plus, il a dit cette chose qui est vraiment courante et facile à dire : qu’est-ce que la vérité ? Il n’a pas eu de chance. Il a posé la question à la vérité elle-même. Ça lui a fait toutes sortes d’ennuis, il n’a pas bonne réputation.

 

Il y a quelqu’un que j’aime beaucoup. C’est un faible, je suis pas du tout thala, mais j’aime Claudel. Claudel a fait une petite rallonge de vie à Ponce Pilate. Comme vraiment, il a toujours un incroyable génie divinatoire, j’imagine que pour avoir posé la question de la vérité justement là où il ne fallait pas, à la vérité elle-même quand Ponce Pilate se baladait dans la suite, chaque fois qu’il passait devant ce qu’on appelle, dans le langage claudelien, bien sûr, une idole – comme si c’était une chose répugnante une idole – Pouah ! chaque fois qu’il passait devant une idole Pouf ! le ventre de l’idole s’ouvrait et l’on voyait qu’elle n’était qu’une tirelire.

 

Eh bien, c’est à peu près ce qui m’arrive. Vous ne pouvez pas savoir l’effet que je fais aux idoles psychanalytiques.

 

Reprenons. C’est évident qu’il faut aller dans ces choses pas à pas et prendre le premier temps comme ça, le temps de la vérité parce que après ça ce qui est dit de la vérité ou ce qu’on croit qu’elle dit, depuis le temps qu’elle parle la psychanalyse, naturellement, ça n’épate plus personne.

 

Quand une chose a été dite et redite un certain nombre de fois, ça passe dans la conscience commune. Comme disait Max Jacob et comme je me suis plié à le reproduire à la fin d’un de mesÉcrits : « Le vrai est toujours neuf » et pour être vrai, il faut qu’il soit neuf.

 

Alors évidemment, il faut croire que la vérité ne le dit pas tout à fait de la même façon, que le discours commun le répète et puis il y a des choses qui ont changé. La vérité psychanalytique, c’est qu’il y avait quelque chose de bougrement important à la base dans tout ce qui se tramait en fait d’interprétations de la vérité qui était la vie sexuelle.

 

Enfin, c’est vrai ou c’est pas vrai ?

 

Si c’est vrai, il faut savoir si c’était seulement parce qu’on était encore en pleine période victorienne, la sexualité serait le poids dans la vie de chacun, le poids qu’elle a maintenant dans la vie de tous. Il y a quand même quelque chose de changé et, à la vérité, je ne crois pas que la psychanalyse y soit pour grand chose. Quand même, la sexualité c’est quelque chose de beaucoup plus public ; enfin maintenons que si la psychanalyse y est pour quelque chose, c’est précisément ce que je suis en train de dire, à savoir que ce n’est pas vraiment la psychanalyse.

 

Pour l’instant, la référence à la sexualité ce n’est pas du tout ça en soi qui peut constituer cette révélation du caché. La sexualité, c’est toutes sortes de choses, les journaux, les habillements, la façon dont on se conduit, la façon dont les garçons et les filles font ça, un beau jour en plein vent sur le marché enfin « sa vie sexuelle » il faudrait écrire ça avec une orthographe particulière. Je vous conseille beaucoup l’exercice qui consiste à essayer de transformer les façons dont on écrit (12)les choses « ça visse exuelle ». Voilà où nous en sommes. C’est un exercice qui est assez révélateur et puis c’est à l’ordre du jour. Enfin là, pour allécher les gens tout à fait friands, ceux qui sont pour l’instant en train d’entendre comme des échecs qu’on aurait tout foutu en l’air dans la linguistique, Monsieur Derrida a inventé la Grammatologie. Il faut lui donner des applications ; essayez de jouer avec l’orthographe, vous verrez, c’est une certaine façon de traiter l’équivoque, mais qui n’est pas du tout…

 

Vous verrez, ça peut aller loin si vous écrivez la formule « ça visse exuelle » ça éclairera certaines choses, ça pourra en tout cas faire venir une petite étincelle dans les esprits.

 

Le fait que « ça visse » si bien « exuelle » fait qu’évidemment il y a un grand désarroi sur le sujet dans la vérité psychanalytique.

 

Ça les psychanalystes y ont été très sensibles, je dois dire, c’est pour ça qu’ils s’occupent d’autres choses et que vous n’entendrez plus jamais maintenant parler de sexualité dans les cercles psychanalytiques. Et puis, quand vous ouvrez les revues de psychanalyse, ce sont les plus chastes qui soient. On ne raconte plus les histoires de baisages comme ça. C’est bon pour les journaux quotidiens. On s’occupe de choses alors là qui vont loin dans le domaine de la morale, d’instinct de vie. Ah, soyons fortement instinctuels de vie, méfions-nous de l’instinct de mort.

 

Voyez, là nous entrons dans la grande représentation, dans la mythologie supérieure.

 

Il y a des gens qui croient vraiment qu’ils tirent les leviers de tout ça, qui nous parlent de ça comme si c’était des objets de manipulation courante et puis alors il s’agit d’obtenir entre les uns et les autres le bon équilibre : tangences, intersection juste… et puis avec la grande économie de force… et puis, vous savez quel est le but dernier ?

 

Obtenir au milieu de tout ça de ces savantes instances qui en découlent ce qu’on appelle de ce grand nom du « moi », du fort « moi ».

 

On y arrive, on fait de bons employés ; c’est ça le moi fort ! Évidemment, il faut avoir un moi résistant pour être un bon employé. On fait ça à tous les niveaux, au niveau des patients et puis au niveau des psychanalystes, des bons employés.

 

Tout de même, on peut se demander si c’est ça ! L’idéal d’une fin de cure psychanalytique, c’est qu’un Monsieur gagne un peu plus d’argent qu’avant et qu’il s’adjoigne dans l’ordre de sa vie sexuelle précisément, à l’aide modérée qu’il demande à sa compagne conjugale, celle de sa secrétaire. C’est en général ce qui est considéré comme une très bonne issue. Quand un type avait un peu des embêtements sur ce sujet jusque là soit que ce fut simplement une vie d’enfer ou bien quelques unes de ces petites inhibitions qui peuvent vous arriver à divers niveaux, bureau, travail et puis quoi même au lit pourquoi pas ?

 

Quand tout ça est levé, que le moi est fort et tranquille et que comme on dit la fesse a passé son petit traité de paix avec le surmoi et que le ça ne gratouille plus à l’excès eh bien ça va. La(13)sexualité là-dedans est tout à fait secondaire. Il y a même, mon cher ami Alexander – car c’était un ami hein celui-là, Alexander il n’était pas bête, mais comme il vivait aux Amériques, il répondait à la commande – il a même dit qu’en somme la sexualité c’était à considérer comme une activité de surplus, vous comprenez quand on avait tout bien fait régulièrement payé ses impôts, alors ce qu’il y avait en plus, c’était la part du sexuel. Il doit y avoir maldonne vous comprenez pour que ça en arrive là. On ne s’expliquerait vraiment pas cet énorme frayage théorique qui a été nécessaire pour que la psychanalyse s’installe et même prenne décemment ses quartiers dans le monde, inaugure cette extravagante mode thérapeutique.

 

Pourquoi tant de discours si c’est pour en arriver là. Il doit y avoir tout de même quelque chose qui ne va pas. Peut-être qu’il faudrait chercher autre chose. On pourrait d’abord se demander ceci qu’il devrait y avoir une raison pour qu’une fois – si ce n’est qu’une fois, mais justement ce n’est pas une fois – pour qu’une fois la sexualité ait pris la fonction de la vérité. Après tout, ce n’est pas une chose si irrecevable que ça la sexualité. Et puis, si elle l’a pris une fois, elle la garde.

 

Et ce dont il s’agit est vraiment à la portée de la main en tout cas du psychanalyste qui nous en témoigne quand il parle de quelque chose de sérieux et non pas de ses résultats thérapeutiques. Ce qui est à la portée de la main, c’est ceci que la sexualité fait trou dans la vérité.

 

C’est que c’est justement le terrain si je puis dire où on ne sait pas sur quel pied danser à propos de ce qui est vrai. Et dans ce qui est rapport sexuel, la question de ce qu’on fait vraiment – je ne dirai pas quant on dit à quelqu’un « je t’aime » parce que tout le monde sait que c’est un propos de Jean foutre – mais quand on a avec ce quelqu’un un lien sexuel quand ça a une suite, quand ça prend la forme de ce qu’on appelle un acte ; un acte, ce n’est pas simplement quelque chose qui vous sort comme ça, comme dit trop volontiers et trop souvent la théorie analytique une décharge motrice, même si on arrive à l’aide d’un certain nombre d’artifices, de frayages divers ou même de l’établissement d’une certaine promiscuité, à faire de l’acte sexuel quelque chose qui dit-on n’a pas plus d’importance que de boire un verre d’eau.

 

Ce n’est pas vrai et on s’en aperçoit vite parce qu’il vous arrive justement de boire un verre d’eau et puis après ça d’avoir la colique – ça ne va pas tout seul pour des raisons qui tiennent à l’essence de la chose c’est-à-dire pour ceci qu’on se demande si dans cette relation soit pour un homme par exemple, on est vraiment un homme ou l’autre là – pour moi – une femme si c’est vraiment une femme. Ce n’est pas seulement la partenaire qui se le demande, c’est chacun, soi-même, qui se le demande et puis ça compte, ça compte pour tout le monde et puis ça compte tout de suite. Alors, quand je parle d’un trou, dans la vérité naturellement ce n’est pas là une métaphore grossière, un trou au veston, c’est cet aspect négatif qui apparaît dans ce qui est du sexuel, justement de son inaptitude à s’avérer, c’est de ça qu’il s’agit dans une psychanalyse.

 

Alors évidement, de deux choses l’une, on ne peut pas en (14)rester là, ou bien, c’est à partir d’une question comme celle-là qui est vraiment actuelle, présente pour tous qu’on peut faire sentir le renouvellement du sens de ce que depuis l’origine Freud a appelé…

 

Par définition, on ne peut pas en rester là si on commence à emmancher les choses comme ça, les termes de Freud se raniment, y prennent une autre portée. On s’aperçoit même alors de leur portée littéraire, c’est dire à quel point ils conviennent comme lettre à la manipulation de ce dont il s’agit et l’idéal est justement de pousser les choses si loin que mon Dieu, après tout, j’ai commencé de les pousser. Je les ai poussés, les littéraires, jusqu’à leurs derniers termes, à savoir à ce qu’on arrive à faire du langage quand on veut éviter les équivoques, c’est-à-dire à le réduire au littéral, aux petites lettres de l’algèbre.

 

Ceci nous mène tout de suite à mon second chapitre : l’origine de mon enseignement.

 

Alors, voyez-vous ici, c’est le contraire de tout à l’heure. Je vous ai dit que la place c’était l’accident, en fin de compte, j’étais poussé là justement dans le trou dont on parle où personne ne veut basculer.

 

Si je me bagarre sérieusement, c’est bien qu’une fois que c’est commencé on ne peut pas s’arrêter comme ça.

 

Maintenant sur le sujet de l’origine, eh bien, ça ne voudra sûrement pas dire ce que ça peut comme ça vous suggérer à l’oreille.

 

D’abord savoir justement à quel moment et pourquoi ça a commencé ; je ne suis pas en train de vous parler de ce qu’on appelle noblement dans les thèses de Sorbonne ou d’autres facultés des lettres les origines de ma pensée ni même de ma pratique. Quelqu’un de bien intentionné voulait que je vous parle de Monsieur de Clérambault, mais je ne vous en parlerai pas parce que vraiment ça ne va pas.

 

Clérambault m’a apporté des choses, m’a appris simplement à voir ce que j’avais devant moi : un fou. Il m’a appris comme il convient à un psychiatre en interposant entre ça un fou – tout ce qu’il y a de plus inquiétant au monde en fin de compte, parce qu’on interpose toujours quand on est un psychiatre – une très jolie petite théorie dans ce cas là : le mécanicisme. Alors on a en face de soi quelque chose de tout ce qu’il y a de plus inquiétant : un type qui a ce qu’il appelait automatisme mental, c’est-à-dire un type qui ne peut pas faire un geste sans qu’il soit commandé, sans qu’on lui dise « il est en train de faire ça le petit coquin ». Si vraiment vous n’êtes pas psychiatre, un type qui vient vous raconter un truc pareil si vous avez simplement une attitude que nous appellerons comme ça humaine, inter-subjective, sympathique, ça doit vous foutre sacrément froid quelque part ; quand même un type qui vit comme ça, qui ne peut pas faire un geste sans qu’on dise : « tient, il tend le bras, quel con » : c’est tout de même une chose fabuleuse, mais si vous avez décrété que c’est par l’effet d’une espèce d’effet mécanique quelque part, d’une chose que d’ailleurs personne n’a jamais vu, qui vous chatouille la circonvolution, vous voyez comme vous redevenez tranquille. Alors Clérambault m’a évidemment beaucoup instruit sur ce qu’il en est du statut du psychiatre. Enfin, naturellement, j’en ai gardé la leçon, mais beaucoup de gens s’en sont aperçus depuis et l’ont exprimé à peu près dans les mêmes termes ; mais tout cela ne veut pas dire que ça n’a pas(15)toujours son prix quand quelqu’un reçoit ça de son chef. Ceci dit, il les voyait très bien car avec tout ça, il n’en restait pas moins qu’avant Clérambault personne ne s’était aperçu de la nature de cet automatisme mental comme il l’appelait ; pourquoi, hein, si ce n’est parce qu’ils faisaient des voiles encore plus épais, ils arrivaient à mettre tellement de facultés des lettres entre eux et leurs fous qu’ils ne voyaient même pas les phénomènes.

 

Et encore actuellement on pourrait en voir plus, on pourrait décrire d’une façon complètement différente l’hallucination, il suffirait qu’on soit vraiment psychanalyste mais on ne l’est pas. On ne l’est pas exactement dans la mesure où en étant psychanalyste on reste à cette noble distance de ce qu’on appelle encore même quand on est psychanalyste le malade mental. Enfin, laissons pour ce qui est de l’origine de mon enseignement eh bien, on ne peut pas en parler plus que d’aucune autre question des origines.

 

L’origine de mon enseignement, c’est bien simple, elle est là depuis toujours, puisque le temps est né avec lui, avec ce dont il s’agit parce que mon enseignement c’est tout simplement le langage, absolument rien d’autre.

 

Comme probablement pour la plus grande part d’entre vous, c’est la première fois qu’une idée pareille vous tombe dans l’oreille sous cette incidence là, que je pense qu’il y en a quand même un bon nombre ici qui ne sont pas encore entrés au siècle des Lumières. Il est probable qu’un bon nombre ici croient que le langage c’est une superstructure. Même Monsieur Staline ne le croyait pas. Il s’est quand même bien rendu compte que ça pouvait aller mal si on commençait comme ça, ça pouvait aller mal parce que, bien sûr, dans un pays que j’oserais dire avancé – je n’aurai probablement pas le temps de vous dire pourquoi – ça pouvait avoir des conséquences. C’est très rare qu’une chose qui se fait à l’Université puisse avoir des conséquences puisque l’Université est faite pour que la pensée n’ait jamais de conséquences. Enfin, quand on a pris le mors aux dents comme ça, comme c’était arrivé quelque part en 1917, ça aurait pu avoir des conséquences que Monsieur… déclare que le langage était une superstructure. On aurait pu se mettre par exemple à changer le Russe. Minute papillon, là le père Staline a senti que ça allait barder si on faisait ça. Vous voyez ça sous quelle forme de confusion on allait entrer. « Ne dites pas un mot de plus là-dessus ; le langage n’est pas une superstructure » ; en quoi il est d’accord avec Monsieur Heidegger : « l’homme habite le langage ». Ce que Heidegger veut dire en disant ça, ce n’est pas de ça dont je vais vous parler ce soir, mais vous voyez je suis forcé de faire le balayage devant le monument.

 

« L’homme habite le langage », même extrait du texte de Heidegger, ça parle tout seul, ça veut dire que le langage est là avant lui, ce qui est évident. Non seulement l’homme naît dans le langage, exactement comme il naît au monde, mais il naît par le langage. Il faut quand même désigner là l’origine de ce dont il s’agit à savoir que personne n’a jamais semblé avant moi accorder la moindre importance au fait que dans les premiers bouquins de Freud, les bouquins fondamentaux, celui sur les rêves, celui sur ce qu’on appelle la psychopathologie de la vie quotidienne, on trouve ce facteur commun issu des trébuchements de parole, des trous dans le discours, des jeux de mots et des calembours et des équivoques. C’est tout cela qui vient à l’appui des premières interprétations et des découvertes inaugurales de ce dont il s’agit dans l’expérience (16)psychanalytique, le champ qu’elle détermine. Et pour le rêve qui est venu le premier, c’est exactement pareil, ouvrez-le à n’importe quelle page, vous n’y verrez parler que d’affaires de mots ; vous en verrez parler d’une façon telle que vous vous apercevrez que dans Freud il y a écrit en toutes lettres exactement les lois de structures que Monsieur Saussure a diffusé à travers le monde, n’en étant pas d’ailleurs le premier inventeur mais dont il a été l’ardent transmetteur pour constituer ce qui se fait actuellement de plus solide sous le terme, sous la rubrique de linguistique. Un rêve dans Freud, ça n’est pas une nature qui rêve, un archétype qui s’agite, une matrice du monde, un rêve divin, le cœur de l’âme.

 

Quand Freud parle de ce point, il s’agit d’un certain nœud, d’un réseau associatif de formes verbales analysées et se recoupant comme telles non pas parce qu’elle signifient mais par une espèce d’homonymie. C’est quand un même mot se rencontre à trois croisements d’idées qui viennent au sujet que vous vous apercevrez que ce qui est important c’est ce mot-là, ce n’est pas autre chose. C’est quand vous avez trouvé le mot qui a le plus de fils de ce mycélium qui se concentrent autour de lui que vous savez que c’est là le centre de gravité caché du désir dont il s’agit. C’est l’endroit pour tout dire, ce point dont je parlais tout à l’heure, ce point noyau, c’est là ou le discours fait trou.

 

Si je me livre à cette prosopopée, c’est simplement pour rendre sensible pour ceux qui ne l’auraient pas encore entendu ce que je dis.

 

Quand je m’exprime dans ces termes, c’est pour essayer de redonner sa vraie fonction à tout ce qui se structure sous l’égide freudienne, que l’inconscient est structuré comme un langage alors ça commence déjà à nous permettre d’entrevoir un pas.

 

C’est parce qu’il y a du langage comme chacun peut s’en aviser qu’il y a de la vérité.

 

Tout ce qui se manifeste comme pulsation vivante comme ça, au nom de quoi, en quoi ce qui peut se passer à un niveau aussi végétatif que vous voudrez ou au niveau le plus élaboré dans le gestuel, pourquoi quoique ce soit serait-il plus vrai que le reste. La discussion de la vérité, elle peut être nulle part tant qu’il s’agit de la bagarre biologique – une parade même si nous y introduisons cette dimension que c’est pour tromper l’adversaire, qu’est-ce que ça ajoute ? Elle est aussi vraie que n’importe quoi d’autre puisque justement ce qu’il s’agit d’obtenir c’est un résultat réel, à savoir que l’autre soit coincé. La vérité, ça commence à s’installer uniquement à partir du moment où il y a du langage. S’il n’y avait pas de langage dans la conscience, si l’inconscient n’était pas langage, il n’y aurait aucune espèce de privilège, d’intérêt à ce qu’on peut appeler au sens freudien l’inconscient. D’abord, parce qu’il n’y aurait pas d’inconscient au sens freudien. Il y aurait de l’inconscient eh bien oui, l’inconscient, c’est très bien, parlons-en. Ça aussi, c’est de l’inconscient cette table – oui, ce sont des choses qu’on a tout à fait en somme oublié à partir d’une certaine perspective qui est la perspective dite évolutionniste. C’est celle qui a trouvé tout naturel de dire que l’échelle minérale ça aboutit tout naturellement à une espèce de pointe supérieure où nous voyons vraiment (17)jouer la conscience comme si la conscience tenait dans ce que je viens d’évoquer – son relief. S’il ne s’agit de penser la conscience que sous la forme de quelque chose qui donne à des êtres particulièrement évolués la possibilité de refléter quelque chose du monde en quoi, comme l’ont très bien fait remarquer tous ces gens qu’on a appelé de divers termes péjoratifs des idéalistes, enfin en quoi est-ce qu’il y a le moindre privilège à l’endroit de cette fonction de connaître parmi toutes les autres qui sont attenantes à l’espèce biologique comme telle. Ce que je voudrais vous faire remarquer, c’est que quand même nous ne sommes pas dépourvus de termes sérieux pour faire la comparaison. Nous avons une science qui est organisée sur des bases qui ne sont pas du tout celles que vous croyez. C’est pas parce que c’est une genèse, notre science, c’est pas dans la pulsation de la nature que nous sommes rentrés, non, nous avons fait jouer des petites lettres, des petits chiffres et puis avec ces petites lettres et ces petits chiffres, c’est avec eux que nous construisons des machines qui marchent, qui volent, qui se déplacent dans le monde, qui vont très loin. Ça n’a plus, absolument plus rien à faire avec ce qu’on a pu rêver sous le registre de la connaissance. C’est une chose qui a son organisation propre et l’organisation de ce qui finit par en sortir comme étant son essence même, à savoir nos fameux petits ordinateurs de diverses espèces, électroniques ou pas. C’est ça l’organisation de la science. Bien sûr, naturellement, ça ne marche pas tout seul, mais c’est quand même ça ce que je peux vous faire remarquer, c’est qu’il n’y a pour l’instant et jusqu’à nouvel ordre, aucun moyen de faire un pont, précisément entre les formes les plus évoluées des organes d’un organisme vivant et cette organisation de la science. Pourtant, ce n’est pas tout à fait sans rapport. Là aussi, il y a des lignes, des tubes, des connexions, mais c’est tellement plus riche que tout ce que nous avons pu encore construire comme machine, un cerveau humain. Pourquoi ne se poserait-on pas la question de savoir pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas de la même façon.

 

Pourquoi est-ce que nous aussi nous ne faisons pas en vingt secondes trois milliards d’opérations, d’additions, de multiplications et autres opérations usuelles comme le fait la machine. Nous avons encore beaucoup plus de choses qui convoient dans notre cerveau. Chose curieuse, ça fonctionne quelques fois comme ça un court instant, sur l’ensemble de ce que nous pouvons constater, c’est chez les débiles. Nous trouvons ce qui est bien connu les débiles calculateurs. Ils calculent eux comme des machines. Ça suggère peut-être autre chose, à savoir que peut-être tout ce qui est de l’ordre de notre pensée est quelque chose qui est comme la prise d’un certain nombre d’effets, des effets de langage que, comme tels, ce sont ceux sur lesquels nous pouvons opérer ; je veux dire que nous pouvons construire des machines qui en sont en quelque sorte l’équivalent, mais dans un registre évidemment plus court que ce que nous pourrions attendre d’un rendement comparable s’il s’agissait vraiment d’un cerveau qui fonctionne de la même façon. Tout ça simplement, non pas pour appuyer quoi que ce soit là-dessus de ferme, mais pour vous suggérer une certaine prudence qui est particulièrement valable là où justement la fonction pourrait paraître se faire dans ce qu’on appelle « parallélisme ». Non pas, bien entendu, pour réfuter le fameux parallélisme psycho-physique qui est comme chacun sait bien une foutaise depuis bien longtemps démontrée, mais pour suggérer que ce n’est pas entre le physique et le psychique que la coupure serait à faire, mais entre « le psychique » et « le logique ».

 

(18)Quand on en est arrivé là, on voit quand même un petit peu ce que je veux dire quand je dis que mettre en question ce qu’il en est du langage est quelque chose qui parait indispensable à éclairer des premiers abords de ce dont il s’agit quant à la fonction de l’inconscient. Car, c’est peut-être bien vrai que l’inconscient ne fonctionne pas selon la même logique que la pensée consciente. Il s’agit, dans ce cas-là, de savoir laquelle, à savoir comment ça fonctionne – non pas moins logiquement – ce n’est pas une prélogique, non, c’est une logique plus souple, une logique plus faible comme on dit chez les logiciens. Mais il ne faut pas se tromper « plus faible » ça indique la présence ou l’absence de certaines corrélations fondamentales sur lesquelles s’édifie la tolérance de cette logique ; mais une logique plus faible, ce n’est pas du tout moins intéressant qu’une logique plus forte, c’est même beaucoup plus intéressant parce que c’est beaucoup plus difficile à faire tenir, mais ça tient quand même. Cette logique, on peut s’y intéresser, ça peut même être expressément notre objet de nous y intéresser à nous, psychanalystes, enfin si tant est (tentès) qu’il y en ait.

 

Il faut que vous pensiez un petit peu à tout ça comme ça grossièrement, l’appareil langagier qui est là quelque part sur le cerveau comme une araignée – c’est lui qui a la prise ; ça peut vous choquer, je veux dire vous pouvez vous demander, mais alors tout de même, qu’est-ce que vous nous racontez, d’où vient-il ce langage ? Je n’en sais rien. Je ne suis pas forcé de tout savoir moi. Vous n’en savez rien non plus d’ailleurs. Vous n’allez pas imaginer que l’homme a inventé le langage. Vous n’en êtes pas sûr, vous n’avez aucune preuve. Vous n’avez vu aucun animal humain devenir devant vous homosapiens comme ça – quand il est homosapiens, il l’a déjà le langage. Quand on a voulu s’intéresser à ce qu’il en est de la linguistique – un Monsieur Helmholtz en particulier – on s’est interdit de poser la question des origines. C’était une décision sage ; ça ne veut pas dire que c’est une interdiction qu’il faudra toujours maintenir, mais il est sage de ne pas trop fabuler et on fabule toujours au niveau des origines. Cela n’empêche pas qu’il se fait tout un tas d’ouvrages méritoires dont nous pouvons tirer des aperçus tout à fait amusants. Rousseau a écrit là-dessus. Il y a même certains de mes chers nouveaux amis de la génération de l’École Normale qui veulent bien me prêter l’oreille de temps en temps qui ont édité un certain essai sur l’origine du langage chez Jean-Jacques Rousseau, c’est très amusant, je vous le conseille.

 

Mais enfin, sur tout ce qui touche à la psychologie, il faut faire attention. À partir du moment où vous avez cette idée là, cette espèce de dissociation que j’ai essayé de vous faire sentir ce soir devant vous, vous pouvez peut-être vous rendre compte ce qu’il y a de futile dans la psychologie de l’enfant d’un Piaget. Parce que croire que si on interroge un enfant à partir d’un appareil logique qui est celui de l’interrogateur qui est lui-même logicien – et même un très bon logicien Monsieur Piaget – alors on n’a pas à s’étonner qu’on le retrouve dans l’être interrogé, c’est-à-dire qu’on s’aperçoive simplement du moment où ça prend ou ça mord chez l’enfant. En déduire que c’est le développement de l’enfant qui construit les catégories logiques, c’est une pure et simple pétition de principe. Vous l’interrogez dans le registre de la logique et il vous répond dans le registre de la logique. Il est bien clair qu’il ne sera pas à tous les niveaux entré de la même façon dans le champ du langage, il lui faut du temps ça c’est certain. Il y a un Monsieur qui s’appelait Vigotski qui opérait quelque part du (19)côté de Saint-Petersbourg, qui a même survécu quelques années aux épreuves révolutionnaires mais enfin il était un tout petit peu comme ça tubard alors il s’en est allé sans finir ce qu’il avait à faire. Mais il avait très bien repris Monsieur Piaget là-dessus et pas psychanalyste du tout, il s’était quand même aperçu de ceci que – chose curieuse – l’entrée de l’enfant dans l’appareil de la logique ne devait pas être conçu comme un fait de développement intérieur psychique, mais qu’il fallait la considérer au contraire comme quelque chose de semblable à sa manière d’apprendre à jouer si l’on peut dire.

 

Il constate que la notion de concept, ce qui répond à un concept, c’est quelque chose dans quoi l’enfant n’entre pas avant la puberté par exemple, pourquoi ça hein ?

 

La puberté, ça paraît dire une autre catégorie que celle d’une idée farfelue de la façon dont se mettent à fonctionner les circonvolutions cérébrales. Il avait très bien aperçu ça dans l’expérience.

 

Tout ça pour vous dire qu’en fin de compte tout de même je ne peux pas ne pas avancer ici quoiqu’on m’ait dit… ils exagèrent, moi, je trouve que vous m’écoutez très bien, vous êtes gentils plus que gentils parce que quand on est gentil, ça ne suffit pas pour faire qu’on écoute si bien, alors je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais pas des choses un petit peu plus difficiles.

 

Pourquoi ai-je introduit comme quelque chose de distinct de ce qui est du psychisme – la fonction du sujet ? Évidemment, je ne peux pas vous faire vraiment une théorie. Je veux vous montrer comment ça s’attache avec le « sujet » dans sa fonction dans le langage, à savoir une fonction double.

 

Il y a le sujet qui est le sujet de l’énoncé. Il n’est pas toujours le sujet de l’énoncé, tous les énoncés ne contiennent pas « je » ; je ne veux pas toujours dire « celui qui parle » même quand il n’y a pas de « je ». Il y a un sujet d’énonciation quand vous dites « il pleut », il y a aussi un sujet même s’il n’est plus saisissable dans la phrase. Tout ça permet de représenter bien des choses. Le sujet de l’énoncé évidemment c’est assez facile de le repérer. Cette désignation « je » ça veut dire celui qui est en train de parler actuellement au moment où « je » dis « je ».

 

Le sujet qui nous intéresse, sujet non pas en tant qu’il fait le discours, mais qu’il est fait par le discours et même fait comme un rat, c’est le sujet de l’énonciation. Et c’est cela qui me permet d’avancer une formule que je vous donne comme une des plus primordiales – tout ce que je pense faire ce soir, c’est d’essayer de vous intéresser un peu – une définition de ce qu’on appelle élément dans le langage – on a toujours appelé ça l’élément, même en grec, qui est ce que les stoïciens ont appelé « le signifiant ». J’énonce que ce qui le distingue du signe c’est que « le signifiant c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », pas pour un autre sujet.

 

Je ne pense pas faire plus que de vous taper ça dans la main et de vous dire essayer de le faire fonctionner et puis d’ailleurs vous pouvez quand même par ci, par là, avoir quelques indications. J’ai des élèves qui de temps en temps montrent comment ça fonctionne. L’important (20)n’est-ce pas, c’est que ça nécessite l’admission formelle, peu importe de savoir où ça crèche, c’est une admission formelle topologique d’un certain tableau, si vous voulez d’un tableau que nous appellerons le tableau A. On l’appelle encore l’Autre quelque fois, dans le voisinage, quand on sait ce que je raconte, l’Autre avec un grand A lui aussi et qui est à définir pour que ça fonctionne pour qu’on puisse se repérer quant au fonctionnement de ce sujet comme le lieu de la parole. Je veux dire non pas là où la parole s’émet, mais là où elle prend sa valeur de parole, c’est-à-dire où elle inaugure la dimension de la vérité. C’est absolument indispensable pour faire fonctionner ce dont il s’agit. On s’aperçoit alors vite que ça ne peut pas aller tout seul pour toutes sortes de raisons. La principale en est qu’il arrive que cet Autre dont je vous parle, soit représenté par un vivant réel auquel vous avez par exemple des choses à demander, mais ce n’est pas forcé. Il suffit que ce soit celui à qui vous disiez quelque chose comme « plut au ciel que n’importe quoi » et que vous employiez l’optatif ou même aussi le subjonctif. Eh bien, ce lien de vérité prend une toute autre portée parce que déjà le seul énoncé que je viens de vous dire vous le fait sentir. Nous nous introduisons dans cette référence à la vérité tout à fait spéciale qui est celle du désir. Cette logique du désir, celle qui n’est pas à l’indicatif, elle n’a jamais été poussée très loin. On a commencé des choses qui s’appelaient logiques modales, on n’a jamais poussé les choses très loin, sans doute pour ne pas s’être aperçu de la nécessité du tableau A, à savoir que le registre du désir est à constituer au niveau de ce tableau, en d’autres termes, que la référence du désir est toujours ce qui s’inscrit comme désir, en tant que conséquence de l’articulation langagière au niveau de l’Autre. Au désir de l’homme, comme j’ai dit un jour où il fallait que je me fasse entendre, parce que pourquoi n’aurai-je pas dit « homme », mais enfin, ce n’est pas vraiment le bon mot, que le désir si vous voulez tout court est toujours le désir de l’Autre. Ceci veut dire qu’en somme, nous en sommes toujours à demander à l’Autre son désir. C’est tout à fait maniable, ce n’est pas incompréhensible, ce que je suis en train de vous dire. Quand vous sortirez d’ici, vous vous apercevrez tout de suite que c’est vrai, que simplement il suffit d’y penser, de le formuler comme ça. Et puis, c’est des formules tout à fait pratiques, vous savez, parce qu’on peut les renverser.

 

Un certain sujet, dont le désir est que l’Autre lui demande – c’est simple ça, on renverse, on bascule – eh bien, vous avez la définition du névrosé, voyez comme ça peut être pratique quand même pour se diriger. Seulement évidemment il faut regarder ça de très près. Ça ne se fait pas en un jour. Vous pouvez d’ailleurs aller plus loin et vous apercevoir du même coup pourquoi le religieux a pu être comparé au névrosé. Il n’est pas du tout névrosé le religieux, il est le religieux, mais ça ressemble parce que lui aussi est en train de combiner des trucs autour de ce qui est bien le désir de l’Autre, seulement comme c’est un autre qui n’existe pas puisque c’est Dieu, il faut se donner une preuve. Alors, on feint qu’il demande quelque chose, par exemple des victimes. C’est pour ça que ça vient se confondre tout doucement à l’attitude du névrosé en particulier pour ce qui est de l’obsessionnel. Ça ressemble énormément à toutes les techniques des cérémonies victimatoires. Enfin, c’est pour vous dire que c’est des choses tout à fait maniables et qui non seulement ne vont pas à l’encontre de ce qu’a dit Freud, mais même le rendent tout à fait lisible.

 

Je veux dire que ça sort de la lecture même de Freud si (21)simplement on veut bien ne pas le lire à travers la coupe parfaitement opaque dont se servent d’ordinaire les psychanalystes, tout ça pour leur tranquillité personnelle parce que bien entendu vous voyez qu’il suffit de pousser un tout petit peu le jeu pour s’apercevoir qu’on entre dans des terrains très scabreux et puis qui renouvellent un peu la matière.

 

Ce n’est pas parce qu’on s’aperçoit d’un lien entre le névrosé et le religieux qu’il faut faire une collusion qui serait un peu rapide en les accolant ensemble. Il faut tout de même voir qu’il y a une nuance : savoir pourquoi c’est vrai, jusqu’où c’est vrai, pourquoi ça ne l’est pas tout à fait. Ça ne veut pas dire qu’on va contre Freud, ça veut dire justement qu’on s’en sert, qu’on s’aperçoit pourquoi ça avait une portée ce qu’il racontait de si opaque. De si opaque parce que le pauvre il était là comme il disait comme un archéologue, il faisait des trous, des tranchées et puis il récoltait des objets. Peut-être même qu’il ne savait pas très bien ce qu’il fallait faire à savoir laisser les choses in situ ou emporter tout de suite ça sur son étagère. Ça permet de voir ce qu’il y a effectivement de véridique dans cette recherche de la vérité d’un nouveau style, celle qui a commencé avec Freud. Alors par conséquent, cette référence au désir de l’Autre surtout si vous avez obtenu – bien sûr il a fallu prendre le temps pour ça – une construction tout à fait correcte du désir en fonction du langage, vous l’avez rattachée à ce qui est sa base linguistique fondamentale qui s’appelle la métonymie. Vous avancez alors de façon beaucoup plus rigoureuse dans le champ à explorer qui est le champ de la psychanalyse. Vous pouvez même très bien vous apercevoir du véritable nerf de quelque chose qui reste si opaque, si obtus, si obstrue dans la théorie psychanalytique, c’est que si évidemment c’est dans le champ de l’Autre que se constitue le désir, que si « le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre », il arrive qu’il faille bien que son désir à l’homme soit le sien propre. Eh bien, comme vous vous êtes exercé à quelque chose auparavant, vous êtes en état de voir les choses d’une façon moins précipitée comme on le fait d’abord, moins acharnée à tout de suite en trouver des raisons anecdotiques. Quand le désir de l’homme, il faut bien qu’il s’extraie du champ de l’Autre et que ce soit le mien eh bien il arrive quelque chose de très drôle, il s’aperçoit qu’en tant que c’est à lui maintenant de désirer eh bien il est il châtré, le complexe de castration c’est ça. Ça veut dire que quelque chose se produit nécessairement dans la signifiance qui est cette sorte de perte qui nécessite que quand l’homme entre dans le champ de son propre désir en tant que désir sexuel il ne peut le faire que par le médium de cette sorte de symbole qui représente la perte d’un organe en tant que dans l’occasion il prend fonction signifiante, fonction de l’objet perdu.

 

Si vous voulez quand même que je dise quelque chose pour vous calmer parce que bien sûr vous allez dire que là j’avance quelque chose qui n’est pas plus transparent pour ça, mais moi je ne cherche pas la transparence, je cherche d’abord à coller à ce que nous trouvons dans notre expérience et quand ce n’est pas transparent et bien tant pis.

 

Il faut bien l’admettre d’abord. Seulement évidemment, on n’est pas habitué. Ça gêne alors pour la reconquérir de quelque façon, pour la rattraper cette transparence on invente toutes sortes d’histoires à dormir debout compris les menaces des parents qui seraient les responsables en cette occasion comme s’il suffisait que les parents disent quelque chose comme cela pour qu’une structure aussi fondamentale, aussi générale que le complexe de castration en résulte.

 

(22)Cela va au point d’ailleurs que la femme s’en invente un de phallus, qui s’appelle phallus revendiqué, phallus du pénis… uniquement pour ça, pour se considérer comme châtrée, ce qu’elle n’est justement pas la pauvrette au moins quant à ce qui est de cet organe puisqu’elle ne l’a pas du tout. Qu’elle ne nous raconte pas qu’elle en a un petit bout, ça ne sert à rien.

 

Alors je vais quand même vous dire quelque chose qui va vous rendre ça un peu plus compréhensible. C’est peut être tout simplement parce que ce désir quand c’est bien du sien qu’il s’agit, il ne peut pas être eu, être quelque chose qu’on a comme après tout un organe maniable. Il ne peut pas être à la fois l’être et l’avoir. Alors ce quelque chose qui est en fonction au niveau du désir, c’est peut-être ça justement à quoi sert l’organe, il est l’objet perdu parce qu’il vient là à la place du sujet comme désir, enfin c’est une suggestion. Là-dessus, ramenez la paix dans votre esprit et surtout tempérez ce qui peut paraître là une sorte de hardiesse alors qu’il s’agit simplement d’essayer de formaliser correctement ce qui est tout simplement l’expérience que nous avons à contrôler tous les jours.

 

Nous avons des élèves qui viennent nous raconter des histoires de leurs patients qui s’aperçoivent qu’après tout avec le langage de Lacan on entend non seulement aussi bien les malades qu’avec le langage qui est répandu et diffusé par les instituts autrement constitués et même qu’on l’entend mieux. Quelquefois il arrive que les patients disent des choses vraiment astucieuses, c’est le discours de Lacan lui-même qu’ils disent seulement si on n’avait pas entendu Lacan avant on n’aurait même pas écouté le malade et on aurait entendu dire c’est encore de ces types de malades mentaux qui débloquent ; bon, alors passons à la fin.

 

La fin de mon enseignement. Si j ai employé le mot de fin, ce n’est pas que nous allons faire ici du drame. Il ne s’agit pas du jour où ça fera « couic », non, la fin c’est le « télos », pourquoi c’est fait. La fin de mon enseignement, eh bien ce serait de faire des psychanalystes à la hauteur de cette fonction qui s’appelle le sujet parce qu’il s’avère bien qu’il n’y a qu’à partir de là, de ce point de vue qu’on voit bien ce dont il s’agit dans la psychanalyse. Ça peut vous paraître pas tellement clair, ça des psychanalystes qui soient à la hauteur du sujet – c’est vrai.

 

Je vais essayer de vous amorcer ce qu’on peut en déduire dans la théorie de la psychanalyse didactique. Ce serait déjà une pas mauvaise préparation qu’ils fassent déjà comme ça un peu de mathématiques où le sujet est là fluide et pur accroché, coincé nulle part, ça les aiderait, ils s’apercevraient justement qu’il y a certains cas où ça ne circule plus parce que justement le sujet comme l’Autre vous l’avez vu tout à l’heure, l’Autre là parait scindé du lieu de la vérité d’une part et du désir de l’Autre d’autre part. Pour le sujet, c’est pareil. Un sujet d’après le langage c’est celui que l’on arrive à purifier si élégamment dans la logique mathématique seulement il reste toujours quelque chose à citer qui est « d’avant ». Fabriqué par un certain nombre d’articulations qui se sont produites et d’où il est tombé comme un fruit mûr de la chaîne (23)signifiante, le sujet déjà quand il vient au monde, il tombe d’une chaîne signifiante, peut être compliquée, en tout cas élaborée, et c’est elle très précisément à laquelle est sous-jacente ce que l’on appelle le désir des parents qu’on peut difficilement ne pas faire rentrer en ligne de compte dans le fait de sa naissance même quand ce désir était justement qu’il ne naisse pas et surtout dans ce cas-là. Enfin il y aurait un minimum c’est que les psychanalystes s’aperçoivent de ce qu’ils vont poieÝn ; ils sont poètes, c’est ce qu’il y a de drôle, c’est même très drôle. Je vais prendre le premier exemple venu.

 

Je me sers comme ça un petit peu des notes que j’ai prises dans le train en pensant à vous, naturellement j’en rajoute, j’en retire. Il n’y avait pas que mon papier dans le train, il y avait aussi unFrance-Soir qui traînait alors je regarde ça. Claudine, vous savez la jolie française, je ne sais pas si on l’a étranglée ou poignardée, en tout cas il y a un américain qui a foutu le camp en vitesse et qui est actuellement dans une maison de santé, grand bien lui fasse. Réfléchissons, il est dans une maison de santé, il y a un psychanalyste qui va le voir, enfin ça peut arriver parce qu’il est d’une très bonne société. Bon, alors qu’est-ce qu’on va trouver ? On va trouver qu’il y avait le L.S.D. parce qu’il paraît qu’il en était bourré-bourratif au moment où ça s’est passé.

 

Il y a le L.S.D., mais enfin quand même, le L.S.D. ne doit pas complètement chahuter les chaînes signifiantes, enfin, espérons le en tout cas pour que nous trouvions quelque chose qui soit recevable. On va trouver cette impulsion meurtrière comme on dira et que c’est une chose qui s’articule parfaitement avec un certain nombre de chaînes signifiantes qui ont été tout à fait décisives à tel ou tel moment de son passé. Mais dites donc, c’est le psychanalyste qui dit ça, parce qu’après tout pour quoi est-ce qu’on ne dirait pas tout simplement, il a bousillé la fille et puis c’est tout quoi. C’est aussi vrai que de s’apercevoir qu’il y a à cela des causes quelque part au niveau de la chaîne signifiante. Le psychanalyste dit ça hein, mais le plus fort c’est qu’on le croit. Je vous demande bien pardon, on le croit. Si on ne le croit pas, on est mal vu, on n’est pas à la page. Il faudrait savoir ce que ça signifie justement qu’on le croie. En tout cas, lui, ça devrait l’inciter à une certaine critique par exemple dans ce qui est tout à fait analogue. Car je n’anticipe pas bien entendu sur la bienveillance des juges anglais. C’est que quand il s’agit du transfert par exemple, c’est le psychanalyste qui dit que le transfert ça reflète quelque chose qui était dans le passé, c’est lui qui le dit. La règle du jeu, c’est de le croire, mais après tout pourquoi ?

 

Pourquoi aussi, ce qui se passe actuellement dans le transfert ça n’aurait pas sa valeur propre ? Il faudrait peut-être trouver un autre mode de référence pour justifier cette préférence donnée au point de vue du psychanalyste sur le sujet des faits et de ce qui se passe.

 

Vous savez, ce n’est pas moi qui ait inventé ça. Il y a un psychanalyste américain – ils ne sont pas tous idiots – qui vient exactement de faire ces remarques dans un numéro relativement récent du Journal Officiel de la Psychanalyse.

 

Un petit exemple parce que je veux terminer sur des choses comme on dit comme ça vivantes. Un patient – je vous passe à la suite de (24)quoi il vient sortir un truc pareil – il dit « si j’avais su, j’aurais pissé au lit plus de deux fois par semaine ». C’était à la suite de toute une série de considérations sur des privations diverses et après qu’il fut allégé comme ça d’un certain nombre de dettes dont il se sentait chargé, il se trouvait bien à l’aise et il émettait assez étrangement ce regret de ne pas avoir fait ça plus souvent alors voyez-vous là je suis tout à fait frappé d’une chose, c’est que le psychanalyste ne se rende pas compte de la position décisive qu’il a en articulant « nachträglich » comme s’exprime Freud un « après coup » qui fonde la vérité de ce qui a précédé. Comme il ne le sait pas vraiment ce qu’il fait parce que inutile de vous dire que l’après-coup, hein, l’après-coup que vous pouvez trouver dans les premières pages d’un certain vocabulaire qui est sorti il n’y a pas très longtemps, l’après-coup, personne ne l’aurait jamais mis dans un vocabulaire freudien encore que ce « nachträglich » y soit à toutes les pages de Freud, personne ne l’aurait jamais mis si moi je ne l’avais pas sorti dans mon enseignement parce que personne avant moi n’avait jamais remarqué la portée de « nachträglich » qui est pourtant très important à détacher parce que dans ce cas-là aucun psychanalyste ne se fait la réflexion, je veux dire que jamais n’a été même écrit ceci qui est pourtant dans la droite ligne de ce qu’il fait comme psychanalyse à savoir que du seul fait que vous savez écouter quand on vous dit : « Dieu du ciel, pourquoi ne pisse-je pas au lit plus de deux fois par semaine », ça veut dire que dans son énurésie le fait de ne pisser que deux fois par semaine est aussi à considérer et que de ceci aussi il faut rendre compte, à savoir de ce chiffre deux introduit en corrélation avec le symptôme énurétique. Peut-être que si on savait comme ça utiliser ce qui n’est que la simple conséquence de la cohérence de la pensée avec elle-même…

 

Quand la pensée n’est pas trop empirique, elle ne consiste pas à « bailler aux corneilles » et à attendre que les inspirations vous viennent devant des faits dont d’ailleurs comment même dire que nous serions en présence de purs et simples faits dans une situation aussi articulée, aussi interventionniste, aussi artificielle qu’est la psychanalyse. Ce n’est pas parce que le psychanalyste ne bouge pas et les trois quarts du temps les quatre vingt dix neuf centièmes du temps la boucle qu’il faut considérer que c’est une expérience d’observation ; c’est une expérience où le psychanalyste est dans le coup et d’ailleurs il n’y a aucun psychanalyste pour même oser tenter de le nier seulement il faut savoir ce qui se fait et moins là que partout ailleurs, méconnaître le vrai ressort d’une structure scientifique, c’est sa logique et non pas sa face empirique.

 

À partir de ce moment-là, on pourra peut-être commencer à voir quelque chose. Et, peut-être, que le psychanalyste sera d’autant plus fortement appuyé dans son assiette qu’il pourra n’être pas simplement un psychiatre parce que figurez-vous que ce fameux petit « d » de « A », ce désir de l’Autre nous n’avons aucune raison de le limiter uniquement au champ de la pratique psychanalytique. On pourrait peut-être s’apercevoir que s’il n’y a pas de conscience collective, la fonction du désir de l’Autre est tout a fait essentielle à considérer et spécialement de notre temps quant à l’organisation des sociétés. Conséquence qui résulte de l’institution que l’on appelle communément le communisme, un désir de l’Autre fondé sur une justice au sens distributif du terme. C’est quelque chose dont on pourrait peut-être apercevoir plus d’une corrélation, celle avec le sujet de la science d’un côté, celle avec d’un autre côté ce qu’il en résulte au niveau du rapport à la vérité. Est-ce qu’il ne serait (25)peut-être pas curieux enfin d’essayer de voir la corrélation qu’il y a entre une certaine instauration du désir de l’Autre comme tel au sommet d’un régime et le fait que pendant un temps considérable il est de règle de tenir mordicus pour un certain nombre, un nombre considérable, un nombre toujours plus étendu de purs et simples mensonges. Ne croyez pas, hein, que je sois en train pour l’instant de tenir des propos « anti-coco ». C’est pas de ça du tout dont il s’agit parce que je vais vous poser une autre énigme à savoir l’autre côté où le désir de l’Autre est fondé sur ce qu’on appelle la liberté, c’est-à-dire l’injustice est-ce que vous croyez que ça vaut mieux le résultat dans ce pays où l’on peut tout dire, même la vérité, mais où quoiqu’on dise, ça n’a en aucun cas aucune espèce de conséquences ?

 

Je voulais simplement terminer là-dessus pour vous dire peut-être qu’il viendra un temps où l’on s’apercevra qu’être psychanalyste ça peut être une place dans la société qui sera tenue, je l’espère, j’en suis sûr, si elle est jamais tenue au présent par les psychanalystes embardés dans leur petite boutique à malice.

 

Parce que, évidemment, c’est peut-être une mode, une mode d’abord scientifique concernant les choses qui se rapportent au sujet. Elle va cependant devenir de plus en plus utile à préserver au milieu de ce mouvement toujours accéléré dans lequel notre monde entre.

 

 

H. MALDINEY. – Comment discuter votre discours ? II faudrait le faire pour une pluralité de points, s’insinuer aux articulations… On ne peut pas le faire pour tout. Je vous poserai une simple question sur la distinction de vos deux sujets. Il semble que vous simplifiez abusivement le premier, celui justement qui n’a pas de sens lexical, celui qui n’est déterminé que par l’acte de prendre la parole, celui qui n’est pas simplement déterminé par l’ensemble des possibles semantèmes du mot – qui du reste ne sont jamais purs – ni par l’ensemble des morphèmes, mais par le possible d’une situation.

Il me semble qu’à le négliger vous vous montrez ici en opposition avec Heidegger que vous citiez tout à l’heure car l’Žrx®[1] de Heidegger est fondamentalement présence et articulation avant d’être structure morphologique, avant d’être sens. Elle est originairement souveraine dans le concret et hors du comprendre, dans la situation elle même : aussi bien ce « je » qui prend la parole et ce « tu », cette altérité dont il a besoin, qui lui est nécessaire car si tout est clair il n’y a plus rien. Je veux dire que s’il n’y a pas cette résistance de l’autre il ne peut pas s’y retrouver lui-même. Or ce « je » qui est ainsi institué échappe à la législation du langage sauf dans une logique de la prédication et je trouve qu’avec la logique de votre exposé, en définissant le sujet de l’énoncé, vous entrez dans un système de prédication. Or ce n’est tout de même qu’une forme de logique, la logique de la prédication, et c’est sûrement une logique de l’objet plus qu’une logique du rapport sujet-objet.

Précisément cette objectivation qui est présente dans cette logique me paraît tout à fait contraire à la notion même d’insight !

Car elle n’est que le deuxième temps d’une singularisation de cette fonction beaucoup plus fondamentale qui est celle d’être au monde. Or être au sein même de cette logique et être au monde ce n’est pas tout à fait la même chose : vous risquez de rester à l’intérieur du champ de « l’acquis » pour parler comme Husserl.

Et le rapport à la chose, l’articulation des choses elle-même, perpétuellement présente chez Heidegger, je ne vois pas bien quelle présence elle peut avoir si le langage devient véritablement le signe, je dirai, la forme même de l’absolu, au-delà du principe de réalité, ce qui est contraire à la « Verneinung[2] » de Freud dont vous avez fait…

 

LACAN – Je n’ai pas parlé aujourd’hui le moindrement du monde de la « Verneinung ».

 

MALDINEY – Non, et pourtant si, étant donné que le refoulement n’est pas levé par le sens intellectuel de la représentation et que c’est le sens qu’on obtient par le langage. Il me semble que le langage lui-même n’est pas contemporain, ne naît pas simplement avec le temps. En général le langage fait l’économie du temps, le sens au fond est réversible, or c’est dans le présent seul que vous pouvez récupérer ce quelque chose qui n’est pas simplement dans le sens…

 

LACAN – Je vous en supplie n’en jetez plus. Je ne me suis pas réclamé de Heidegger pour autant que je me suis permis de le citer pour trouver une formule frappante. À supposer que certaines personnes de mon auditoire aient même pensé à ce rapport, j’ai tout de suite dit : je prends cette formule, ce qu’Heidegger en fait est une autre question mais ce que j’en fais ici voilà. D’autre part je vois mal pour répondre à ce qui me semble l’essentiel de ce que vous m’avez dit, je vois mal pourquoi vous dites que je sacrifie ce sujet de l’articulation, de l’ Žrx® de la situation, du sujet en tant qu’il parle, qu’il entend, en tant qu’il entre dans la situation présente, en tant qu’il est l’être au monde, comme vous dites, puisque c’est précisément pour ça que je parle de division du sujet.

Je dis – c’est toute la portée même de ce que j’instaure – que le sujet, tout en étant le sujet, il se trouve qu’il ne fonctionne que comme divisé – je dois même vous dire que cette division du sujet(27)je lui consacre, je la dénonce, je la démontre par de toutes autres voies bien sûr que celle dont – réduite – je me suis servi ici et qui d’ailleurs ne répondait pas absolument de la division elle-même. Car il aurait fallu que je fasse quelque chose dont je me suis complètement interdit même d’apporter ce soir la référence, car il ne faut pas penser que j’ai parlé de ce que, si vous me permettez, j’appellerai pour aller vite non seulement mon enseignement mais ma doctrine et de ce qui en résulte, ça je n’ai point pu le faire.

Dans cette division il y a un élément causal qui est ce que j’appelle l’objet petit « a[3] » – y a ceux qui ont déjà entendu ça et y a ceux qui ne l’ont pas entendu – ceux qui ne l’ont pas entendu ça peut leur paraître une bizarrerie surtout que je n’ai vraiment pas le temps même d’évoquer de quel ordre[4] ça peut être, que ça a un rapport le plus étroit avec la structure du désir. En tout cas cet objet petit « a » est à la même place où se révèle cette singulière absence phallique, à la racine de ce que j’ai voulu ici mettre au centre, parce que c’est le centre de l’expérience analytique, de ce que j’ai appelé comme tout le monde la castration.

Alors pour dire que ce sujet était divisé j’ai simplement indiqué ses deux positions par rapport à la fonction du langage. À savoir que notre sujet tel qu’il est peut revendiquer la primauté, c’est le sujet qui parle si vous voulez, mais qu’il ne sera jamais possible de le tenir pour purement et simplement initiateur, libre de son discours pour autant qu’en étant divisé il est lié à cet autre sujet qui est celui de l’inconscient et qui se trouve être dépendant d’une structure langagière. La découverte de l’inconscient c’est cela. Ou ceci est vrai ou ceci n’est pas vrai mais si c’est vrai c’est ce qui interdit, même à Monsieur Heidegger de parler toujours d’une certaine même façon de ce qu’il en est du sujet. D’ailleurs laissez-moi vous dire que si nous entrons dans une controverse heideggerienne je me permettrai d’avancer ici que pour Heidegger l’emploi qu’il fait du terme de sujet est loin d’être homogène.

 

MALDINEY – Il ne l’emploie presque jamais.

 

LACAN – Exactement. Moi je l’emploie…

 

MALDINEY – Avec vos raisons.

 

LACAN – Avec mes raisons, celles que je suis en train d’essayer de vous articuler. Vous m’avez fait dans la ligne de cela un certain nombre d’objections en faisant intervenir quelques registres de la doctrine freudienne, le refoulement, la Verneinung et bien d’autres choses.

II est bien évident que tout ça a joué son rôle, est passé au crible de ma réflexion, de ma réflexion, au cours des 17 ans, je m’excuse, depuis que dure ce que je suis venu ici présenter – non pas présenter mais évoquer – dans trois références que j’ai appelées successivement place, origine et fin de mon enseignement. Ces objections que vous pouvez élever sont des objections d’une certaine perspective gardant bien sûr toute leur présence. Mais ça nécessiterait sûrement un beaucoup plus long dialogue que nous ne pouvons le faire ici pour que je puisse au moins vous démontrer que je n’ignore rien de ce que vous entendez là préserver.

 

MALDINEY – Je ne nie pas ce que vous dites de l’inconscient. De même que vous en faites un langage, Husserl en fait des « inactualités ». Et par conséquent à ce moment-là on ne peut avoir, non pas un dialogue, mais disons seulement un double monologue entre l’articulé…

 

LACAN – Ça n’est pas spécifique de ce qui se passe entre philosophes, entre mari et femme c’est pareil.

 

 


[1]. Dans question II, Martin Heidegger précise p. 191 : Žrx® Arché : peut être traduit par « pouvoir originaire » (et non) « l’archaïque ».

[2]Verneinung : dénégation.

[3]. « La fin de notre enseignement, pour autant qu’il poursuit ce qui se peut dire et s’énoncer du discours analytique, est de dissocier le a et le A en réduisant le premier à ce qui est de l’imaginaire, et l’autre à ce qui est du symbolique » écrit J. Lacan dans le Livre XX Le Séminaire Encore, p. 77, Éd. Le Seuil.

[4]. Jacques Lacan fait ici allusion à ce qu’il appelle l’ordre du Symbolique.

1967 LACAN Petit discours aux psychiatres

1967-11-10 (22 p.)

En 1966 avait été créé, sous l’autorité du Dr. Henri Ey, le Cercle d’études psychiatriques. Un cycle d’enseignement avait été organisé, dans lequel une section était réservée à la psychanalyse. C’est dans ce cadre que le Dr. Jacques Lacan avait accepté d’intervenir. Le 10 novembre 1967, il y fit une conférence sur la psychanalyse et la formation du psychiatre. Cette conférence fut enregistrée sur bande magnétique. Rappelons le contexte de l’époque : la « Proposition du 9 octobre » par le Dr. Lacan, avec les dissensions qui allaient aboutir à la création du « Quatrième Groupe », la préparation de la revue « Scilicet » avec son principe du texte non signé, l’annonce faite par Lacan du litre de son prochain séminaire sur « l’Acte psychanalytique » et l’annonce concomitante de l’échec de son enseignement en tant qu’il ne s’était adressé qu’à des psychanalystes. Le transcripteur a pris le parti de donner à ce « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », une forme écrite qui reproduise dans la mesure du possible le style parlé, avec les artifices de ponctuation qui ne peuvent être évités. Sont maintenus les suspens, les hésitations, scansions, répétitions et lapsus comme parties intégrantes du discours. Des indications sur les variations du ton auraient inutilement surchargé le texte, qu’on sache seulement que l’orateur ne se privait pas d’en faire usage : mordant, voire grinçant au début, incisif et concis dans la partie où il s’agit de la théorie du langage, confidentiel et d’une grande douceur à la fin. La très mauvaise qualité de l’enregistrement n’a pas permis de transcrire en totalité quelques passages. D’où l’utilisation des signes […] qui indiquent des passages absolument inaudibles et donc laissés en blanc ou les corrections du transcripteur. Entre crochets <…> quelques rares corrections au texte de la transcription originale. Enfin entre parenthèses sont notées les réactions de la salle.

–          °     –

Je vous remercie d’être venus, comme ça, si nombreux. Je vais tâcher de rendre cette cohabitation momentanée pas trop désagréable, étant donné cette espèce d’attention collective que vous voulez bien me donner.

Pourtant, en principe, je n’aurai pas, ce soir, des choses spécialement encourageantes à vous dire. En tout cas, ce n’était pas dans cette intention que j’avais accepté de parler, comme ça, presque en tête, car c’est tout au moins, ainsi, qu’on m’avait présenté les choses. Et si j’ai choisi car c’est moi qui l’ai choisi, ce titre : Formation du psychanalyste et… Psychanalyse[1], c’est parce que ça me parait un thème spécialement important, mais, à propos de quoi, j’étais porté à commencer par, mon Dieu, ce qui peut se voir, se toucher, ce qui de toute apparence, en est déjà là, comme résultat, à savoir une constatation assez désabusée.

La formation du psychiatre, ça ne semble pas être quelque chose de tout simple, ni qui aille de soi, je dirai presque, jusqu’a un certain point, que cet énorme programme dans lequel on m’inscrit, en est la preuve. Pour déplacer tellement de personnes pour la « formation du psychiatre », il faut en mettre un rude coup. Enfin… c’est une certaine conception de la formation qui se répand de plus en plus : on forme, on forme. On forme à l’aide de communications, conférences, entassement de propos ; à propos de quoi, d’ailleurs, on pourrait de temps en temps se demander quel peut en être le résultat, car on ne peut pas dire, non plus, que ce que vous alliez entendre, ici, sur ce qui vous concerne comme psychiatres – je suppose qu’il y en a ici une très grande majorité – vous n’allez pas entendre des propos qui soient tous convergents, ni même seulement compatibles. Alors, qu’est-ce que vous allez faire ? Une synthèse, comme on dit ? On peut appeler ça autrement… pourquoi pas fatras aussi ! Il faut dire que la question se pose quelques fois sérieusement, de la différenciation entre le fatras et la synthèse.

Alors évidemment, cette formation du psychiatre, pour l’instant, semble entraîner beaucoup de remue-ménage, dans l’espace et dans le temps.

Il s’agit de voir… il s’agit de voir là-dedans quel est le rôle qui peut et doit être réservé à la psychanalyse.

Le côté désabusé dont je parlais tout à l’heure c’est, et au premier abord, cette conjonction qui est vraiment à la portée de tous – j’crois que personne ici, ou ailleurs, enfin là où il y a des psychiatres, où on fait de la psychiatrie, n’élèvera la voix contre ce que je vais avancer – c’est que la psychanalyse, au niveau où nous sommes là, n’est-ce pas, au niveau du collectif – je parle pas des effets de la psychanalyse, localisés chez tel ou tel, ça c’est une autre question, à laquelle nous viendrons tout à l’heure – mais enfin au niveau de l’effet d’masse… – j’emploie le terme que Freud emploie quand il s’agit du collectif, c’est un terme qui me paraît excellent, parce que ça ne suppose pas… rien de commun ce terme de masse ; ce n’est pas une conscience collective. Il n’y a pas besoin de conscience de masse, il y a des effets de masse – mais au niveau des effets de masse, qui ne sont que l’addition d’un certain nombre d’effets particuliers qui se produisent – <avec>* pour résultat de faire que le psychiatre s’occupe de moins en moins de ce qu’on appelle le malade, en général. Il s’en occupe de moins en moins, parce qu’il est tout occupé à sa formation psychanalytique et qu’il pense que tant qu’il n’aura pas la clef que peut lui donner la psychanalyse, ben, mon Dieu, ce n’est pas la peine de faire ce qui ne sera jusque là que du grossier sarclage, de l’approche inconsidérée.

Le résultat, c’est que pendant sa période de formation, précisément, celle qui est de l’internat, il ne songe absolument pas à ce qu’il en est de sa position de psychiatre : il se considère comme psychanalyste en formation. C’est pour les lendemains qui chantent, qu’on attendra le résultat.

En outre, un certain nombre de malentendus existant à la base, par exemple ceux qui fleurissent sur la bouche des candidats… – je dois dire qu’au courant d’une existence déjà longue, j’ai déjà vu se présenter devant moi pas mal de candidats à la position de psychanalyste et, histoire d’amorcer l’entretien, je leur demande : « enfin, qu’est-ce qui peut bien vous pousser dans cette voie ? »… Bien sûr, c’est une question à laquelle les réponses surabondent, mais il y en a une qui est toujours avancée, parce que c’est évidemment la plus noble, c’est le désir de comprendre ses malades. Évidemment, je ne peux pas dire que ce ne soit pas un motif tout à fait recevable, la première chose, en effet, qui apparaît, qui peut fort bien se manifester, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas du côté de la compréhension, quand on est en présence de ce qui, tout de même il faut le dire, est le cœur, le centre du champ du psychiatre et qu’il faut appeler par son nom : c’est le fou. Psychotique, si vous voulez.

Seulement, il n’y a pas que ça dans l’expérience d’un psychiatre, il y a aussi un tas d’autres malades qui viennent, pour des raisons de police, dans le même cadre, mais enfin, accordons nos violons, sachons de quoi nous avons à parler, c’est du fou. On peut parler d’un tas d’autres choses qui ne sont pas des fous, quoique ce soient des gens qui viennent dans les mêmes lieux que ceux où l’on soigne le fou, c’est des déments, des gens affaiblis, désintégrés, désagrégés, mis de façon passagère en état de moins-value mentale ; ça, ce n’est pas ça qui est à proprement parler l’objet du psychiatre.

C’est pour ça qu’il faut faire une grande différence entre une certaine théorie qui peut s’appeler, à plus ou moins juste titre, déstructuration de la conscience, ou tout autre mode d’organo-dynamisme jouant dans le sens d’une moindre fonction, il n’en reste pas moins qu’il apparaît – et justement dans toute la mesure où le dit organo-dynamisme a eu tout le temps… enfin… de répandre ses lumières – qu’il faut changer de registre, quand on parle, à proprement parler du fou. D’ailleurs, les propres représentants – mêmes de cet organo-dynamisme, éprouvent bien la nécessité de ce changement de registre et ne peuvent classer de façon univoque les démences et les folies, dans le même registre, disons jacksonien. Il faut faire intervenir autre chose, qu’on appelle – quand on est de ce côté là – au titre de la personnalité, pour commencer à… et non plus seulement de la conscience, quand il s’agit du fou.

Or, ce fou, c’est vrai qu’on ne le comprend pas et on vient trouver le psychanalyste, en lui déclarant que… c’est l’espoir, enfin, la… la certitude, car c’est un bruit qui s’est répandu que la psychanalyse aide à comprendre, et c’est ainsi qu’on entre d’un bon pas dans ce chemin de la psychanalyse ; d’ici à comprendre le fou pour autant, il est clair qu’on peut attendre, pour la raison que c’est tout a fait une maldonne que de croire que ce soit dans ce registre de la compréhension que l’analyse doive jouer. Je veux dire, ce qui peut de l’analyse avoir prise sur le fou, bien entendu ça va de soi, mais même, en elle-même, la psychanalyse n’est nullement une technique dont l’essence soit de répandre la compréhension, d’établir, même, quoi que ce soit entre l’analysé et l’analyste qui serait de cet ordre, si nous donnons au mot « compréhension » un sens, qui est le sens jaspersien, par exemple ; cette communauté de registre, ce quelque chose qui va s’enraciner dans une sorte d’Einfühlung, d’empathie, qui ferait que l’autre nous deviendrait transparent, à la façon naïve dont nous nous croyons transparents à nous-mêmes, ne serait-ce que pour ceci que justement la psychanalyse ça consiste à découvrir que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes ! Alors, pourquoi est-ce que les autres nous le deviendraient ?

S’il y a quelque chose que la psychanalyse est faite pour faire ressortir, pour mettre en valeur, ça n’est certainement pas le sens, au sens en effet où les choses font sens, où on croit se communiquer un sens, mais justement de marquer en quels fondements radicaux de non-sens et en quels endroits les non-sens décisifs existent sur quoi se fonde l’existence d’un certain nombre de choses qui s’appellent les faits subjectifs. C’est bien plus dans le repérage de la non-compréhension, par le fait qu’on dissipe, qu’on efface, qu’on souffle le terrain de la fausse compréhension que quelque chose peut se produire qui soit avantageux dans l’expérience analytique.

De sorte que, comme vous le voyez, cette expérience du candidat psychiatre qui vient comme candidat à se faire analyser, vous voyez déjà que dès les premiers pas, la première minute, la première seconde de l’abord, cela s’engage sur le plan du malentendu, que je peux bien qualifier de plus radical, parce qu’à la vérité, je vous ai dit tout à l’heure que c’est une grande majorité des gens que j’ai vu, parmi les candidats que j’écoutais, faire cette déclaration d’intention, comme on dit, mais… c’est parce que… enfin, je vous l’ai déjà dit en vous voyant si nombreux, je me suis un peu attendri, j’étais venu ici avec un discours fait de rugissements, alors je tempère… mais en réalité il n’y en a PAS UN SEUL qui ne m’ait dit, aussi : « je viens là pour mieux comprendre mes patients » ! Je peux dire que TOUS démarrent sur cette erreur de principe. C’est tout dire… Naturellement, je ne suis pas là, comme ça, face à des candidats pour enseigner la doctrine, la théorie, pour redresser ou discuter, je suis là pour enregistrer de quel pied ils partent. Ils partent tous, comme vous le voyez, du pied qu’il ne faudrait pas. Enfin, ils ne sont pas du tout, du tout éclairés. On peut se demander, jusqu’à un certain point, comment ça se fait, parce que ce que je viens, enfin, de vous dire comme ça, je ne vous dis pas que c’est pour la première fois. Je ressasse ça, mon Dieu, entre autres choses, depuis maintenant… ouais… on entre maintenant dans la dix-septième année de mon enseignement. Comme vous voyez, l’effet, enfin, est… magistral, c’est le cas de le dire ! c’est vous dire que, bien sûr, il y a des choses qui ne pénètrent pas, simplement d’être enseignées comme ça ex cathedra.

Il y a peut-être des gens qui de ce que je viens de dire ont un soupçon, de la valabilité de ce que je viens de dire. Je pense que c’est le cas en général des gens que j’ai analysé moi-même et aussi bien d’ailleurs de tous ceux qui auront passé par une véritable psychanalyse. Si la psychanalyse doit leur apprendre quelque chose, c’est évidemment, que ce qu’on recueille à la fin n’est pas de l’ordre, tenu pour sublime de l’intersubjectivité du sens. C’est une expérience d’un tout autre ordre. Ce qu’on a gagné, c’est précisément de voir que ce qu’on croyait si bien comprendre, justement, on n’y comprenait rien. Et ça ne veut pas dire pour autant qu’on a conquis autre chose qui soit entièrement caractérisé dans la note qui soit constituée par le fait de ce que l’on pourrait appeler une compréhension plus profonde. Si ce n’est ça qu’on recueille à la fin et même certainement, je dirais qu’on n’en sort pas généralement intact.

Le fait, donc, que le préjugé continue à circuler dans le discours commun est très précisément quelque chose de nature à nous faire toucher la faille qu’il peut y avoir entre le discours commun et cette expérience, cette expérience qui est celle de l’analyse et dont il semble donc, que si vous vous reportez à tout ce que je viens de dire, à mes propos précédents, naturellement j’ai beaucoup insisté sur ce… cette petite chose du seuil – parce qu’après tout je considère que c’est ce qui est le plus immédiatement à votre portée – puisque je ne suppose pas que vous soyez tous ici déjà entrés dans cette voie – du seuil et puis du résultat final que j’ai placé tout à l’heure au niveau collectif comme enfin, comme… je ne sais pas quoi, je ne sais pas quoi… qui est certainement l’objet de questions valables et que nous pouvons appeler, désigner d’un terme qui n’est pas de moi, que j’emprunte à un jeune interne, qui est venu devant moi, tâcher de me dire, enfin, ce qu’il éprouvait, lui qui était effectivement des personnes que j’ai rencontrées, des plus sensibles à ce qui constitue l’expérience qui est celle de la position du médecin qui aborde le champ du fou, la réalité du fou, la confrontation avec le fou, l’affrontement avec le fou. Je dois dire que c’est assez exceptionnel, il restait assez… assez vif, assez frais, assez neuf, à ce qu’il y a – disons le mot – d’angoisse à cette rencontre, cet affrontement – il ne lui semblait pas à lui que la psychanalyse diminuât en rien cette note de la rencontre avec le fou. Pour caractériser ce qu’il en était, enfin, de ce que l’on appelle la salle de garde, à savoir une masse collective, avec laquelle il était et le rapport de ce qui s’y passait avec la psychanalyse, il avait trouvé un mot que je trouve, ma foi, excellent et qui date tout à fait ce qu’il en est de l’effet de l’introduction de la psychanalyse dans le champ – disons depuis une trentaine d’années – dans le champ français, le résultat est une chose qu’il a appelée : un profond [et… tant] accentué PASSIF.

En fait c’est bien frappant, c’est bien frappant que depuis un certain nombre… un certain temps qui correspond à cette trentaine d’années dont je viens de vous parler, il n’y a pas eu, dans le champ de la psychiatrie, le champ de ce rapport avec cet objet : le fou, pas eu la moindre, la moindre découverte ! Pas la plus petite modification du champ clinique, pas le moindre apport. avec tous les moyens considérablement accrus d’interrogation, enfin… qui…qu’on a en main, il est clair que tout ce qu’on a, même à un certain moment, comme ça, pu voir spécifier d’un petit épinglage de… d’anneau psychique, l’association de certains tableaux avec certains dosages, enfin… tout ça a été toujours extraordinairement fugace, au bout de deux ou trois ans personne ne parle plus du petit syndrome que tel ou tel a décrit et nous en restons avec le bel héritage du 19e siècle qui est là constitué, intégral, n’est-ce pas… Évidemment on a ajouté un peu à ce [qu’on avait dessiné, ne parlons pas des grands noms français,] que je ne prononcerai plus, pour parler d’un autre… on a ajouté quelques détails, quelques retouches, mais dans l’ensemble… enfin, ils sont quoi, les derniers, les derniers compléments, constitués techniquement, que j’appelle des découvertes, spécification de telle entité clinique ? Eh bien, c’est Clérambault. Clérambault… Maintenant si vous allez chercher jusqu’à la plus extrême pointe, là où ça devient complètement minuscule, vous prenez cette dernière retouche : ma thèse, la Paranoïa d’autopunition. J’ajoute un petit truc, à l’emmanchure Kraepelin Clérambault. Bon et puis… depuis ? Je demande… Enfin, ça m’intéresserait d’ailleurs, peut-être que j’oublie quelque chose, quelqu’un qui ait apporté un nouveau tableau clinique ? Évidemment, tout n’est pas dans la clinique, mais enfin la clinique traduit, traduit quand même quelque chose, dans le sens de la compréhension ou de l’extension, je ne sais pas, mais assurément dans le sens de ce qui est, enfin, de ce qui devrait être la psychiatrie. Maintenant, comme vous le savez, la psychiatrie – j’ai entendu ça à la télévision – la psychiatrie rentre dans la médecine générale sur la base de ceci que la médecine générale entre elle-même entièrement dans le dynamisme pharmaceutique. Évidemment, il se produit là des choses nouvelles : on obnubile, on tempère, on interfère ou modifie… Mais on ne sait pas du tout ce qu’on modifie, ni d’ailleurs où iront ces modifications, ni même le sens qu’elles ont ; puisqu’il s’agit de sens.

Alors, est-ce à dire que… bon, [nous avons assez] de ces choses, je pense que le [test] de la chose, la référence, ce soit ce que je vous ai dit tout à l’heure, à savoir ce garçon qui paraissait se distinguer entre tous ses camarades, [de marquer], d’appeler par son nom ceci qui lui paraissait vraiment irréductible : l’angoisse. Elle était pour lui absolument coextensive de son expérience du fou. Il se croyait pas, parce qu’il était en psychanalyse, il se croyait pas moins en devoir pour autant d’aller… enfin, de faire sa visite au fou.

Est-ce que [nous allons] donner à cet [effet/son affect] d’angoisse une espèce de valeur mystique ? Non, ce n’est pas ça du tout. Le fait qu’on soit angoissé, c’est pas parce que c’est l’angoisse que c’est important. [J’parle] pas d’une expérience existentielle, [je suis là] pour la prôner, pour en faire en quelque sorte l’éloge comme d’un trait caractéristique ? Non, [je n’ai pas dit ça ce soir]. Mais enfin, à laisser de côté ce que l’angoisse a d’angoissant, j’dirais, il est quand même tout à fait décisif que pour concevoir seulement ce qu’il en est, ce qu’il en est du fou, de tenir compte de ceci, c’est que celui qui se pose en sa présence dans cette position qui est celle du psychiatre, est, qu’il le veuille ou non, concerné. Il est irréductiblement concerné ! S’il ne se sent pas concerné c’est, – c’est là quelque chose de tout à fait démontrable, tangible, sans qu’on ait besoin pour autant de faire intervenir l’expérience psychanalytique – s’il n’est pas concerné, c’est par certains procédés qui se manifestent quand on y regarde de près, de façon pas contestable, ceci qu’on soit psychanalyste ou pas, par le fait qu’il se protège de ce concernement, si vous permettez. C’est-à-dire qu’il interpose entre lui et le fou, un certain nombre de barrières protectrices, qui sont à la portée des grands patrons, il met, par exemple, d’autres personnes que soi, n’est-ce pas, qui lui fournissent des rapports… Et puis, pour ceux qui ne sont pas des grands patrons, il suffit d’avoir une petite idée, un organo-dynamisme, par exemple, ou n’importe quoi d’autre, une idée qui vous sépare de ce… de cette espèce d’être qui est en face de vous, qui est le fou, qui vous en sépare en l’épinglant, n’est-ce pas, comme une espèce, entre autres, de bizarre coléoptère, dont il s’agit de rendre compte, comme ça, dans sa donnée naturelle. Qu’est-ce que ce […] ce « concerné », ce n’est pas du tout forcément un affect ; bien sûr que ça prend la forme, la forme de l’angoisse, comme je disais tout à l’heure […]l’angoisse n’est pas un affect si simple que ça, en tant qu’affect. La preuve que… le mal qu’on se donne pour en rendre compte : « peur sans objet », par exemple, qu’on dit ; le seul fait qu’on précise « sans objet », montre bien qu’il y a autre chose là que la dimension affective, on éprouve le besoin de mentionner que là, on s’attendrait à un objet, un objet qui n’est pas simplement quelque chose qui vous remue là-bas quelque part dans les tripes. C’est un certain rapport, c’est un rapport avec un objet absent… vous voyez ? bon… enfin, laissons ça de côté. La question n’est pas là. Ce que je[…] simplement pour vous préciser que je parle de ce rapport du psychiatre en tant qu’il est concerné avec le fou, ça n’est pas pour porter les choses sur le plan de l’affectif, de l’élan, de je ne sais quoi qui irait à forcer cette difficulté, cette difficulté de rapport.

Il est évident que ce n’est pas du côté de l’élan généreux que j’indiquais la solution, d’ailleurs, pour en revenir au personnage exemplaire dont je parlais tout à l’heure, ce n’était certainement pas non plus, pour lui, dans ce sens que… que s’aiguillait, quoiqu’on dise, enfin, l’impression, la chose unique qui semblait être pour lui à retenir dans ce rapport qui lui semblait, du fait de son destin, avoir ce caractère tout à fait privilégié. Donc, ce que je suis en train de vous dire, ça ne veut pas dire que, ce fou, enfin… quel qu’il soit, vous allez lui donner le sein, comme ça, tout d’un coup, comme Rosen, comme Mme Sechehaye. Vous allez pas lui donner le sein d’abord parce qu’il vous le demande pas. C’est même peut-être ce qu’il y a de plus troublant justement c’est qu’il ne vous le demande pas. Bref, si la question du fou peut s’éclairer par la psychanalyse, ben, ça serait évidemment à partir d’abord d’un autre centrement [c’est/de] ce qu’on appelle rapport premier. [Vous voyez peut-être ce que je dis].

Ce centrement, j’essayerai de vous faire sentir pourquoi tout à l’heure, tout à l’heure pourquoi, euh… ben, il n’est pas du tout donné, comme ça, par tout ce qui se dit, par tout ce qu’on dit, par tout ce qui se rapporte, par tout ce qui se ramène, au sujet de la psychanalyse ; et pourtant il y est inclus et il est tout à fait aussi difficile d’y accéder après avoir beaucoup entendu parler de psychanalyse, car la chose curieuse, c’est que le fait d’y avoir accès dans le courant de la psychanalyse ne laisse pas moins intouché qu’avant une espèce de monde de préjugés. On revient dans le discours commun qui s’oppose à ce recentrement. Ce recentrement, [je l’ai manifestement exprimé d’une façon…].Enfin…

Il nous est commandé de repenser – comme on s’exprime – quelque chose qui dans l’occasion n’est pas mince, puisque c’est la pensée elle-même ! Il nous est demandé de repenser la pensée et… ça ne se fait pas tout seul. à la vérité, après que ça ait beaucoup étonné le monde qu’il y ait de la pensée inconsciente, ça a provoqué vraiment une espèce de blocage général, pendant dix ans, vingt ans et même plus tard.

Au début de mon internat, il y avait encore un homme d’esprit qui s’appelait Charles Blondel, qui avait articulé des choses, justement sur la conscience morbide et pour lequel c’était un argument de dire que la pensée et la conscience c’est forcément de la même dimension et, par conséquent, que l’inconscient avec des pensées dedans, c’était impensable. Ouais…

Depuis, on a fait beaucoup de progrès. Personne ne pensant plus à ce que c’est que la conscience, ni non plus d’ailleurs à ce que c’est que la pensée, les choses sont devenues naturellement plus facile, surtout qu’il y a tellement de bruit ! Hein ? Il y a les existentialistes, il y a les phénoménologistes, il y a les… les… les philologistes, il y a les structuralistes maintenant ; alors tout ça… tous ces discours se superposant bien, en quelque sorte tous entretenus pour votre formation, n’est-ce pas, vous êtes radicalement formés à tout, c’est-à-dire que quoi qu’on puisse vous dire, ça vous fait en somme à peu près le même effet, à savoir que tout ça c’est du baratin. alors, il n’y a plus d’objection à l’inconscient, l’inconscient c’est de la pensée, oui, tout le monde le sait, et qu’est-ce que ça peut faire ! n’est-ce pas ? alors…

Je dois vous dire que la formation […] de ces discours bien construits, j’crois pas que c’est en les laissant faire en vous, comme ça, une espèce de turn, n’est-ce pas, de cirque… tous ces discours, l’un après l’autre, chacun fonctionne, l’un courant après l’autre, j’crois pas que ça soit d’aucune façon ça, qui puisse avoir un rôle de formation.

À la vérité, un p’tit fil, hein ! que vous trouveriez tout seuls, dans ce rapport de concernement avec cette chose vraiment unique, problématique, qui vous est donnée, je ne dirais pas sous le titre de fou, parce que ce n’est pas un titre… un fou, c’est quand même quelque chose… ça résiste, voyez-vous, et qui n’est pas encore près de s’évanouir simplement en raison de la diffusion du traitement pharmacodynamique. Si vous aviez un p’tit fil, quel qu’il soit, ça vaudrait mieux que n’importe quoi, d’autant plus que ça vous mènerait quand même nécessairement à ce dont il s’agit.

Pour moi, le p’tit fil, ça a été ceci – j’étais pas un gros malin – c’est cette chose qui s’articule comme ça, c’est : l’inconscient est structuré comme un langage. J’aurais pu partir d’un autre point, mais celui-là m’est apparu sérieux. Ou l’inconscient ne veut rien dire du tout, ou dès qu’il nous est présenté […] je veux dire non pas […] mais en l’interrogeant lui-même comme – psychanalyste, c’est au titre de ceci qu’il est un langage, avec un certain nombre de propriétés qui n’existent que dans la dimension du langage : la traduction par exemple.

Alors… évidemment ceci ne va pas de soi, que si à ce propos, de cette expérience et de ce petit fil que ça accroche, on en tire, après un certain nombre de questions, ce qui veut dire un certain nombre de réponses – et en particulier sur ceci : qu’est-ce que c’est qu’un langage ? Parce que si, comme ça, de première approximation, c’est impossible d’écarter ça : le langage y est là : c’est même ce qui domine, c’est la plus belle occasion de se demander… quand j’ai commencé avec ce petit fil on n’en était pas encore, j’vous prie de le croire – vous l’oubliez parce que d’abord vous êtes nés d’hier, vous ne savez pas – on n’en était pas encore à ce que tout le monde parle de linguistique et Dieu sait comment, dans la confusion la plus totale ! Parce que la diffusion des idées c’est pas ça qui éclaircit l’esprit, qui conditionne pour autant les lumières. Enfin, pour l’instant, il n’y a personne dans la bouche duquel vous ne voyiez traîner, enfin, ces termes de « signifiant », de « signifié », de « communication », de « message »…on marche avec ça, on n’a plus d’autres semelles ; quand on fait de la physiologie on considère que la thyroïde envoie un message à l’hypophyse… on appelle ça un message… Je veux bien, c’est une question de définition. Il s’agit de savoir si c’est un langage. Ce qui est très difficile c’est qu’à partir du moment où vous mettez le mot « message », c’est difficile de ne pas imaginer que l’hypophyse le reçoit !… et y répond ! On parle aussi de message plus ou moins à propos de je ne sais quel objet que vous découvrez dans le ciel. On traduit en terme de message le fait que simplement vous le voyez, ça envoie des photos… en message !

Ça c’est vous dire que ceci serait du jeu tout à fait innocent, n’est-ce pas, si justement le langage n’y était pas intéressé et premièrement d’une certaine façon, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de parler du langage à cause de tout ce grand brouhaha qui monopolise les mots qui pourraient servir à accrocher les choses dans ce domaine assez complexe et qui sont déjà tellement diffus partout, qu’à la vérité, enfin, une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Enfin… moi j’suis un des responsifs, hein, de cette espèce de grande confusion dans laquelle nous nageons pour l’instant ; parce que j’ai commencé, moi, à parler de langage il y a dix-sept ans. À ce moment nous étions dans la fleur de… de la morale en situation, l’engagement… enfin… vous connaissez… d’autres conneries, quoi !

Enfin, quand même, il y a des gens qui s’occupent du langage. Et moi, ce que je trouve le plus encourageant c’est que… c’est que dans ceux qui s’occupent vraiment de langage, on emploie le langage dans le même sens que je me suis trouvé en avoir développé les dimensions, à savoir ce que ça voulait dire – dans mon discours. Là où on sait de quoi on parle : premièrement tout le monde s’aperçoit qu’un langage n’est pas fait de signes. Ce qui veut dire qu’un langage n’a pas de rapport direct aux choses. Un signe, pour le définir d’une façon claire et simple, je le fais comme je crois sans que personne ne le conteste, c’est ce qui représente quelque chose justement et qui représente pour quelqu’un. Un langage ça ne sert pas à ça, c’est pas fait de signes, ça peut s’étudier. La fonction du signe, c’est même très important comme toujours, même parfaitement important, en plus il n’y a aucun besoin, d’ailleurs, comme on l’a vu jusqu’ici depuis le temps qu’il y a une sémiotique médicale, jamais personne ne s’était le moindrement du monde intéressé au langage.

Ce qui trouble, bien sûr, c’est que le langage a en général une signification, c’est-à-dire qu’il engendre du signifié. C’est justement pour ça qu’on s’est aperçu que le rapport que peut avoir le langage, éventuel, aux choses, est un rapport tiers, ternaire, et qu’il faut distinguer le signifiant, le signifié et éventuellement le référent qui n’est pas toujours facile à trouver, pas plus d’ailleurs que le signifié n’est facile à cerner. C’est pourtant là que se joue le jeu du flou des choses, à savoir ce qui fait que, par exemple, un langage est ou n’est pas adéquat. Un langage plutôt que d’être signe des choses, nous dirons plutôt quelque chose, pour ceux qui n’auraient jamais entendu dire enfin, naturellement ce dont j’ai donné, enfin… l’énonciation beaucoup élaborée, nous dirons, n’est-ce pas, pour nous faire entendre aujourd’hui, que sa fonction c’est… de faire le tour, non pas des choses, hein ? de la chose. En tout cas c’est bien sensible pour nous quand il s’agit de l’expérience analytique. La chose, que j’ai appelée un jour la Chose Freudienne, qui est là au cœur et qu’on ne touche pas facilement, en tout cas je vous l’assure, qu’on ne vient jamais à comprendre – le langage la cerne, la chose. Et la chose, que même, si vous voulez, j’écrirais comme ça : [Lacan écrit au tableau : l’achose] pour bien indiquer qu’elle ne se distingue pas là par sa présence.

Et puis, le langage est quelque chose de tout à fait nécessaire. Je parle naturellement du premier débroussaillage, une chose tout à fait nécessaire… En tout cas pour que vous compreniez mon p’tit fil : l’inconscient est structuré comme un langage ; c’est que le langage, tout le monde le sait, enfin, on vit là-dedans, seulement c’est assez curieux, c’est très curieux même, quand on parle du langage spécialement, on se croit toujours obligé d’aller à ce qui est exactement le contraire de l’expérience la plus commune : le langage n’est pas fait pour la communication. La preuve, elle est à notre portée à tout instant ; vous devez quand même vous apercevoir, quand vous êtes avec votre conjoint ou votre conjointe par exemple, que quand vous commencez à être forcés d’expliquer les choses, premièrement c’est non seulement que ça va mal, mais deuxièmement c’est sans espoir ! Et plus vous en mettrez et moins on communiquera… enfin… (rires dans la salle) c’est tuant ! (rires). Ca fait tout de même dix-sept ans que je me suis forcé d’rapport… de recommencer toujours les mêmes choses, d’ailleurs avec le même résultat, n’est-ce pas, qui est vraiment formidable, à savoir que si ça vous amuse un instant, si vous trouvez que, bien sûr, ce sont des jeux d’esprit, n’est-ce pas – j’intellectualise, paraît-il – ouais…une scène de ménage par exemple, en effet, voilà un procédé d’intellectualisation qui est bien connu (rires) je vous en informe.

Alors à quoi ça sert le langage ?

S’il n’est ni fait pour signifier les choses expressément, je veux dire que c’est pas du tout sa première destination, et si la communication non plus ?

Eh bien c’est simple, c’est simple et c’est capital : il fait le sujet. Ca suffit bougrement. Parce qu’autrement, je vous le demande, comment vous pouvez justifier l’existence au monde de ce qu’on appelle le sujet.

Alors, est-ce qu’on peut se comprendre ? La réponse est tout à fait accessible : on se comprend en é-chan-geant ce que fabrique le langage.

N’est-ce pas clair que, la communication… à savoir ceci, qu’on imaginerait que quand vous dites une phrase, ça représente un message, et que de l’autre côté, la phrase, c’est la même que celle que vous avez prononcée… à la vérité, c’est pas celle que vous avez prononcée qui est importante, c’est celle qui est de l’autre côté, bien sûr. C’est justement pour ça que vous ne savez pas ce que vous avez dit. Il est capital que vous le sachiez : que chaque fois que vous parlez, au moins à quelqu’un d’autre, vous ne savez pas ce que vous dites, quand vous êtes tout seul, encore moins.

Mais le résultat du langage c’est quand même que quelque chose arrive dès qu’on a trouvé ce sacré médium, quelque chose arrive, quelquefois chez l’autre, à la vérité toujours chez l’autre, et de ce fait il vous en revient toujours des retours de bâton. Et c’est même comme ça que ce qui s’appelle l’être humain en a la première expérience : on s’aperçoit qu’il arrive des choses quand on parle. Ces choses peuvent très bien être cernées en elles-mêmes, c’est même ce dont je m’efforce d’écrire, depuis les 17 années que j’ai suffisamment évoquées, la théorie.

Ce que fabrique le langage, par exemple, c’est le désir, hein ! Le désir, après tout, c’est pas quelque chose… qui soit… qui soit très connu. Parmi les philosophes on a toujours plutôt considéré que c’était l’objet à écarter pour parvenir à ce qu’on appelle la connaissance : la connaissance est troublée, soi-disant par le désir… d’ailleurs c’est vrai. Seulement ça tient à ce qu’on croyait à la connaissance ! Je ne veux pas entrer dans le détail de tout ça, faire le… un dessin sur ce qui distingue ce qui a prévalu pendant des siècles concernant la fonction de la connaissance, avec les positions bien différentes qui sont celles que nous devons adopter maintenant, du fait d’avoir créé une science qui ne doit absolument rien aux catégories de la connaissance et qui ne s’en porte pas plus mal ; nous, peut-être nous nous en portons plus mal ; mais c’est pas ça qui est la question. C’est que la science fonctionne et… une foule de dimensions que suscitait, que suggérait cette [psychologie] de la connaissance sont parfaitement périmées et hors de jeu.

Ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’à considérer comme étant absolument coextensif au registre de plus en plus élaboré de la science, ce que j’ai appelé tout à l’heure le sujet, on peut arriver à donner une théorie complètement différente, complètement distincte et tout autrement maniable de ce qu’il en est à proprement parler du désir que tout ce qui s’est fait jusqu’à présent. Et on a même, à l’occasion, le bonheur de s’apercevoir qu’il y avait eu de ça, enfin, chez quelques très rares gens, parmi les philosophants du passé, je ne sais quoi qui pourrait s’en appeler un pressentiment. C’est à Spinoza que je pense. Quoi qu’il en soit, cette théorie, comme chacun sait, ou croit savoir, je l’ai donnée, je l’ai affinée même pendant des années, je suis bien sûr loin de penser que j’en ai donné la formulation définitive, mais il y a dans ce que j’en ai énoncé quelque chose qui me parait assez prometteur, c’est que, il y a là, de par mes soins, un tout petit commencement de formalisation. à savoir quelque chose qui peut s’exprimer par ce qu’il y a de plus pur et de plus maniable dans la fonction comme telle du signifiant, à savoir un maniement de petites lettres. C’est d’une certaine façon de manier ces petites lettres et de les mettre entre elles dans des connexions définies qu’est fondée cette théorie du désir, en quoi elle laisse l’espoir d’un développement ultérieur beaucoup plus précis pour peu qu’on y mette cette sorte de capacité mentale qui relève de la combinatoire.

Car évidemment ceci suppose la simple reconnaissance – de ce qui n’est pas donné de la façon la plus commune dans la formation que vous recevez comme médecins, qui est une formation qu’on peut qualifier de positiviste. C’est ceci qui ne vous est pas rendu familier faute d’avoir une véritable formation mathématique qui ne soit pas simplement un instrument à usage des connaissances sur les choses en tant qu’elles sont des choses, des étants. C’est ceci, qui est parfaitement rendu sensible par un certain usage de la mathématique mais qui n’est pas son privilège, c’est que par elle-même la combinaison des signifiants constitue un ordre, un registre, que vous pouvez qualifier comme vous voulez, vous pouvez en faire un jeu ; néanmoins, c’est même un jeu si sérieux que c’est ça qui constitue justement le sérieux du jeu. Ce qu’il y a de drôle dans le jeu c’est que c’est une des choses les plus soumises à des lois qui soient qu’il n’y a pas de jeu qui ne consiste en une certaine rigueur […] justement faite et qui existe toujours, à savoir : une combinatoire entre des signifiants ; des signifiants en tant que ce ne sont pas des signes, mais que le signifiant que j’ai défini très précisément en cette formule qui après tout mérite que je l’aie un tant soit peu serinée, ne serait-ce que parce qu’on peut dire que personne ne l’a donnée avant moi, c’est qu’un signifiant est ce qui représente un sujet, pour qui ? justement pas « pour qui », pour un autre signifiant.

Ça peut vous paraître opaque, peu compréhensible, mais comme je viens de vous en avertir je m’en fous, parce que c’est pas fait pour que vous le compreniez, c’est fait pour que vous vous en serviez… et que vous voyiez que ça marche toujours, et non seulement que ça marche toujours, mais que ça commence à [rendre] à partir de là. Ceci veut dire deux choses : premièrement que le signifiant ne prend son statut que là et ensuite que de sa relation à l’autre signifiant qui inaugure la dimension de la batterie signifiante, ce qui commence à poser des questions, cette batterie est-elle finie ou infinie, et là, évidemment on peut continuer, à savoir [ce qu’infini veut dire] et que d’autre part le signifiant est antérieur au sujet, que pour qu’apparaisse cette fonction en tant qu’elle est définie par un sujet, qu’elle est distincte de ce qu’on peut appeler par exemple psychisme, connaissance, représentation, qu’elle est tout à fait distincte de tout ça, car c’est une dimension de l’être… : il y a du sujet seulement et uniquement après qu’il y ait eu du signifiant.

Maintenant, la question de savoir comment le signifiant apparaît avant qu’apparaisse ce qui est à proprement parler le sujet on peut aussi y répondre. C’est précisément, pour y donner une réponse formelle, que j’ai introduit ce champ, cette dimension de l’Autre (avec un grand A) comme place, et lieu du signifiant. Cet Autre avec un grand A, bien sûr, vous allez me demander où est-ce qu’il est, hein ? Est-ce que c’est l’espace commun ? Est-ce que c’est l’oreille du voisin ? Est-ce que c’est ceci ou cela… c’est ne rien comprendre à ce en quoi consiste un système formaliste. Cet Autre est précisément un lieu défini comme nécessaire à cette primarité de la chaîne signifiante.

Au départ se trouve ainsi, puisqu’il y a avant le sujet introduite la dimension que nous appellerons celle de la vérité car il n’y a de dimension de la vérité qu’à partir du moment où il y a du signifiant.

Il n’y a ni vérité, ni mensonge, dans la feinte par exemple, ou la parade animale, pour la simple raison qu’elles sont exactement ce qu’elles sont, ni menteuses ni vraies ; elles répondent à cet effet de captation [réduit], c’est en ça qu’elles ne sont pas du registre du signifiant. Le signifiant c’est autre chose.

C’est à partir du moment où il a engendré le sujet et où il s’inscrit quelque part à ce niveau de l’Autre, que la dimension de quelque chose qui se propose toujours comme une vérité, même quand c’est un mensonge – car ce ne serait pas un mensonge si ça ne se proposait pas comme une vérité – qu’il y a cette dimension du signifiant, observez ceci que l’Autre en aucun cas n’est garant de la vérité. Puisque l’Autre en lui-même rien ne nous dit qu’il est un sujet. Il y a des gens qui disent qu’il est un sujet, qui l’appellent Dieu, avec divers qualificatifs : bon Dieu, méchant Dieu… ça c’est une autre affaire, c’est un autre pas à franchir. Nous n’avons aucun besoin de le franchir pour donner la théorie du langage.

L’expérience/de l’analyse/n’est rien d’autre/que/de réaliser/ce qu’il en est/de cette fonction, comme telle, du sujet. Il se trouve/que ça ouvre/à certain effet/qui nous montre/que dans ce qui est primordialement intéressé de cette fonction du signifiant, prédomine/une difficulté, une faille, un trou, un manque, /de cette opération signifiante,/qui est très précisément liée/à l’aveu, l’articulation/du sujet/en tant/qu’il s’affecte d’un sexe. C’est parce que le signifiant/se montre manifester/des défaillances électives/à ce moment où il s’agit que ce qui dit Je/se dise,/comme mâle ou comme femelle/qu’il se trouve qu’il ne peut pas dire ça sans que ça entraîne le surgissement au niveau du désir de quelque chose de bien étrange, de quelque chose qui représente ni plus ni moins que l’escamotage symbolique – entendez qu’on ne le trouve plus à sa place – l’escamotage d’une chose tout à fait singulière qui est très précisément l’organe de la copulation. À savoir ce qui dans le Réel est le mieux destiné à faire la preuve de ce qu’il y en a un qui est mâle et l’autre qui est femelle, hein ? [C’est encore…].

C’est ça, c’est ça la grande trouvaille de la psychanalyse, c’est une trouvaille qui n’a pu strictement être faite que d’y être faite d’une façon qui lui donne un sens, c’est le cas de le dire, qui lui donne un sens recevable, au niveau d’autre chose que de ce que Spinoza, puisque j’en ai parlé tout à l’heure il faut que j’en reparle maintenant, appelait des historiolae, des petites histoires, hein ? c’est parce que papa ou maman lui ont fait peur qu’il croit à ça, enfin… des tas de choses qui ne tiennent pas debout. Ce qui s’appelle la castration c’est ça, c’est que pour que vienne à s’articuler en fonction du signifiant – du signifiant en tant qu’il est primordial au sujet – pour que vienne à s’articuler quelque chose qui porte le sujet sur le plan sexuel, il faut qu’il y intervienne ceci que, en tant que […] du signifiant, que ce soit comme manquant que soit représenté l’organe, précisément de la copulation.

Cela mérite un tout petit peu qu’on y fasse attention, car ceci – c’est le fait de l’expérience poursuivie d’une façon correcte, à savoir qu’on ait poursuivi l’expérience analytique – rend compte du fait que, quoiqu’on en dise, ce n’est purement et simplement qu’une expérience menée à l’aide et à l’intérieur du médium signifiant – que tout ce qu’on peut y ajouter de plus, de ce qui s’appelle, en effet, effets psychiques, à savoir : réaction, défense, résistance, tout ce que vous voudrez, affect, transfert, tout ça ne prend son sens que si nous arrivons à y pointer, [à débrouiller], à l’épingler dans le registre d’une formalisation qui prend pour départ et pour base la primordialité par rapport au sujet de la chaîne signifiante.

Il est évident que ce n’est pas ce soir que je vous en ferai la démonstration, mais si jamais ce que j’ai dit a une portée quelconque, il est en tout cas certain, clair, que je ne dis pas autre chose, que je ne fais pas autre chose que de poursuivre la construction qui s’y rapporte depuis exactement les dix-sept ans dont je vous parlais tout à l’heure.

Que ce que laisse la fin de l’expérience analytique ne soit pas autre chose que d’avoir à son terme une […] du fait de cette expérience, qui vous permet de savoir ce que c’est que de vous mettre vous-même à cette place du sujet, dans cette dépendance très spéciale du signifiant, qui fait que tel ou tel énoncé qui s’en déduit, par exemple de la valabilité de cette formule que j’énonce : votre désir ne se conçoit, ne prend sa place juste, ne s’anime qu’à ce que vous ayez effectivement aperçu qu’il s’est formé dans ce lieu que j’ai appelé tout à l’heure le lieu de l’Autre, avec un grand A, qu’il est de sa nature et de sa fonction désir de l’Autre et que ceci est précisément la raison qui fait que vous ne pouvez en aucun cas le reconnaître tout seul et c’est ce qui justifie que l’analyse, vous n’ayez pu la poursuivre qu’avec l’aide d’un analyste, ce qui ne veut pas dire que l’analyste soit l’Autre, avec un grand A, dont j’ai parlé tout de suite, il est bien autre chose que je ne peux pas vous expliquer ce soir.

Enfin pour ceux qui en auraient vaguement, comme ça, enfin quand même, une petite idée, je veux dire que le propos [d’arrêt] paradoxal que je pousse devant vous ce soir aurait quand même suffisamment chatouillé pour qu’ils aient envie d’en savoir un peu plus, je peux vous dire que c’est cette année ce que je donnerais pour sujet à mon séminaire, j’essayerais d’y préciser d’une façon telle que je n’ai pas encore pu le faire – parce qu’il y a beaucoup de choses que je n’ai pas encore pu faire, parce qu’on ne peut même pas imaginer à quel point dans mon enseignement je suis didactique, je veux dire par là que je pars de l’idée que… qu’il est en tout cas bien certain qu’on ne comprend rien à ce que je dis. Ma seule chance c’est de le répéter assez longtemps pour que ça finisse par meubler quelque part des cervelles. Il n’y a pas à s’étonner bien sûr que pendant un certain temps on ne trouve pas mieux à faire que de me répéter, vaguement. Pour certains d’ailleurs ça a un autre usage : on peut toujours développer – et justement parce que ce que je formule est si incompréhensible – autour de ce que j’enseigne, un certain snobisme. alors quand on est distingué, comme ça, on enseigne Lacan, à l’Institut de Psychanalyse de Paris par exemple, ça fait distingué ; seulement ça ne veut pas dire qu’on comprenne ce que je dis, d’ailleurs comme je suis en train de vous le dire c’est pas fait pour ça, c’est fait pour qu’on s’en serve et, avec le temps, il finira bien par arriver ceci qui arrive toujours quand des formules fonctionnent, c’est qu’on finit par s’en servir, tout bêtement. alors on s’aperçoit que ça éclaire quelques perspectives, aucun besoin qu’on ait à ressentir auparavant le choc intuitif de la vérité.

Ceci ne veut pas dire pourtant que la vérité ne soit pas intéressée dans la chose… la vérité est intéressée justement en ceci qu’il apparaît dans tout cette affaire ce quelque chose d’inattendu dont je vous ai parlé tout a l’heure à savoir l’intrusion véritablement incroyable, enfin… obscène, déplacée, pas à sa place du tout, justement, de la sexualité, là où on l’attendait le moins. Car en fin de compte il faut bien le dire, c’est pas parce que nous savons maintenant, bien sûr, qu’elle est là, que nous en savons plus ! Car il ne suffit pas d’appeler ça non plus la sexualité. Tout à l’heure j’ai essayé de vous en donner une formule plus précise en vous disant que c’était l’aveu du sujet comme affecté d’un sexe qui était concerné. C’est pas vaguement la sexualité, comme ça, c’est pas tout ce qu’on peut savoir sur la sexualité ; la preuve, c’est que tout ce que l’on peut savoir sur la sexualité – on en a fait des pas depuis Freud à ce sujet – on en a fait des expériences et on en sait un tout petit peu plus maintenant sur ce que c’est… je ne sais pas… par exemple que le chromosome sexuel… à quoi ça nous sert en psychanalyse ? Eh bien à rien du tout ! C’est pas la sexualité comme ça dans son ensemble, dans son essence, comme si d’ailleurs ça existait quelque part… Ça n’a aucun sens la sexualité. Il y a des faits biologiques qui se rapportent au fait qu’il y a des choses qu’on qualifie généralement de sexuelles et puis quand on y regarde de près, on voit qu’il y a un tas d’étages et que ces étages ne se recouvrent pas. Et que si à prendre les choses au niveau, par exemple, hormonal ou des caractères dits sexuels secondaires, on voit bien que la répartition, le jeu des choses, n’est pas la même chose que si vous le prenez au niveau des fonctions cellulaires ; alors ne parlons pas de la sexualité comme ça, comme si c’était une vague et grande chose… non, il y a quelque chose qui se produit pour le sujet à ce niveau là. Et ça peut bien prendre… étant donné que ça vient là où on ne l’attend pas et qu’en tout cas il y a une chose bien certaine c’est très justement que ça résiste et que ça résiste même tellement bien que quoi qu’on en pense, loin que nous soyons vraiment habitués à ce que Freud a découvert, à savoir que la sexualité était dans le coup, nous nous y retrouvons toujours de la façon la plus énergique, et pour une simple raison, c’est que c’est au niveau, là, juste où je le place, à savoir de cette, en quelque sorte, déclaration de sexe que se placent les choses ; il y a en effet vraiment là quelque chose qui parait tellement opaque et pour tout dire en effet incompréhensible, que nous nous réfugions vers toute espèce d’autre idée de la sexualité, nous faisons entrer en jeu la sexualité comme émotion, comme instinct, comme affect, comme attrait, toutes sortes de choses qui n’ont absolument rien à faire dans la question. Tout, plutôt que de chercher à comprendre ce dont il s’agit au niveau de ce que j’appellerais de l’acte sexuel, l’acte étant une chose conçue, comme ayant essentiellement en elle-même cette dimension de signifiant.

Il ne s’agit pas simplement de savoir ce qu’on fait et comment on opère, il s’agit de s’apercevoir que ce qui fait difficulté, c’est qu’on entre dans l’acte sexuel pour s’avérer tel ou tel, mâle ou femelle par exemple.

C’est de l’acte que les difficultés commencent, c’est en tant que l’acte est signifiant et que comme signifiant il rate. D’où ma remarque qu’en définitive quoi que vous fassiez, messieurs-dames, vous ne serez jamais absolument sûrs d’être mâles ou d’être femelles. Ça, ça c’est la chose…

Bon, enfin, je sens que ce soir je me suis laissé un tout petit peu entraîner… Ce que je voudrais vous dire c’est que cette fin, cette pointe, ce sommet de l’expérience psychanalytique se caractérise en ceci qu’elle est précaire. Je veux dire qu’il ne suffit pas d’avoir eu à un moment cette expérience qui est celle du sujet en tant qu’il est déterminé par tout ce qui lui a préexisté de signifiant. Bien entendu, c’est dans la mesure où ces signifiants lui sont d’autant plus proches pour avoir été ceux qui ont constitué ce dont il surgit un jour, même si c’est par hasard, à savoir le désir de ses parents. Car, même si c’est par hasard, c’est tout de même là qu’il est venu choir ; à savoir que tout ce qui lui arrive – au moins au départ – va dépendre de cette place qui s’appelle, chez ses parents, le désir, déjà qui se manifeste dans son existence – et prenons le mot existence dans tous les sens que vous voudrez lui donner, aussi bien existentialiste – [existence] de l’Autre, de cet Autre qui est là incarné par le rapport aussi de ses parents toujours à cet Autre comme lieu du signifiant, que c’est là qu’il vient choir, il ne se peut pas que [cela n’ait pas] sur tout ce qui va lui arriver une fonction déterminante.

 

Je voudrais revenir aux psychiatres, leur donner avec mon algèbre… – je serais désolé si elle ne vous paraît pas immédiatement frappante, mais enfin, c’est une formule de politesse – je n’ai pas le temps de vous l’écrire autrement, mais je pense que ça vous donnera par contre une petite idée des modes simples sous lesquels ça peut exprimer certaines choses pour ne pas être confondues avec d’autres ensuite. [Lacan va au tableau].

Je vous ai parlé tout à l’heure de l’organe, organe copulatoire en tant qu’il manque – c’est parce que j’ai été… enfin… je vous ai indiqué ce que ça voulait dire, l’ordre de vérité que permet de découvrir d’avoir pris le bon départ… Enfin il y a d’autres choses qui arrivent à cette place où l’organe manque, il y a même d’autres choses qui se placent, expressément faites pour faire qu’on ne s’aperçoive pas qu’il manque. C’est ce que j’ai appelé, dans mon algèbre, l’objet a. Tous ceux qui ont quand même une vague teinture ici de ce que c’est que la psychanalyse doivent tout de même savoir le rapport d’homotopie, d’à-la-même-place, qu’il peut y avoir entre la castration d’une part et la fonction que jouent éventuellement un certain nombre d’objets. C’est même au point qu’on parle couramment de castration anale, orale et de tout ce qui s’en suit. Je ne vais pas ici là-dessus faire un cours. Quoi qu’il en soit cet objet a, c’est la formule générale de ce qui se manifeste de façon absolument décisive et causale dans la détermination précisément de ce que la découverte de l’inconscient nous a permis d’apercevoir a savoir : la division du sujet.

Ce sujet n’est pas simplement comme dans la théorie mathématique par exemple où une suite de chaînes signifiantes ne fait que se transmettre d’un bout à l’autre un seul et univoque sujet, d’ailleurs impossible à localiser sous aucun des signifiants dont il s’agit. Or certes, il se produit quelque chose d’autre du… de la fonction, de l’effet de langage dans toute sa généralité, qui est étroitement lié à ce qui est son premier effet, à savoir une certaine participation du corps en tant que réel. Étroitement lié au fait que le sujet joue précisément sur ce double registre qui fait que si nous pouvons épurer le sujet de la science, le sujet d’une chaîne mathématique, comme quelque chose de simple et d’univoque, nous ne pouvons pas le faire dans le cas où l’être parlant est un être vivant, pour la simple raison que quelque chose reste enchaîné précisément à cette origine, à savoir à cette dépendance première de la chaîne signifiante, qu’il n’y est pas maniable à son gré, qu’il y reste fixé en certains points ; que même certaines données de l’expérience et celle parmi les plus évidentes, celle par exemple que sa mère n’a pas de pénis, n’est pas une chose qui fonctionne pour une partie du sujet, pour cette partie divisée, pour la raison très simple que pour cette partie il faut non pas qu’elle ne l’ait pas, mais qu’elle en ait été privée. Voilà ce que désigne le S barré, S c’est le sujet en tant que divisé, qui est dans un certain rapport avec l’objet a. Cet objet a, a pour propriété d’être ce qui fait le désir, en tant que le désir est ce qui est supporté par ceci qui est la formule du fantasme. Si ce désir dépend du désir du grand Autre, à savoir ce qui est formalisable au niveau du grand Autre comme effet du désir, c’est dans la mesure où – alors ceci… je fais une réserve, c’est parce que je suis devant vous ce soir et que je vous suppose, enfin, concernant ce que je vous dis, que je répète depuis des temps et des temps, complètement dans les vapes – alors ici j’inscris ce que je n’ai jamais inscrit nulle part, mais que je fais là pour empêcher que ça file : demande de petit a. Je le mets ainsi parce que j’ai mes raisons pour ça, parce que c’est trop simple. Mais pour ce soir ça peut suffire. Ce qui fait le lien du désir en tant qu’il est fonction du sujet, du sujet lui-même désigné comme effet du signifiant, c’est ceci, c’est que le a est toujours demandé à l’Autre. C’est la vrai nature du lien qui existe [pour] cet être que nous appelons normé.

Bon, alors, pour vous expliquer les choses simplement, il y a des hommes libres, et comme je l’ai dit depuis toujours, car je l’ai écrit au Congrès de Bonneval bien avant les dix-sept ans dont il s’agit – vous ne pouvez pas même imaginer à quel point je suis vieux – les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous. Il n’y a pas de demande du petit a, son petit il le tient, c’est ce qu’il appelle ses voix, par exemple. Et ce pourquoi vous êtes en sa présence À juste titre ANGOISSÉS c’est parce que le fou c’est l’homme libre.

Il ne tient pas au lieu de l’Autre, du grand Autre, par l’objet a, le a il l’a à sa disposition. Le fou est véritablement l’être libre. Le fou, en ce sens, c’est d’une certaine façon cet être d’irréalité, cette chose absurde, absurde… d’ailleurs magnifique comme tout ce qui est absurde. Le bon Dieu des philosophes on l’a appelé « causa sui », cause de soi, lui, disons qu’il a sa cause dans sa poche, c’est pour ça qu’il est un fou ; c’est pour ça que vous avez devant lui un sentiment bien particulier qui est ce qui devrait, chez nous, constituer le progrès – progrès capital – qui pourrait résulter du fait que quelqu’un de psychanalysé s’occupe un jour vraiment du fou. C’est un fait que de temps en temps, ça donne quelque chose qui ressemble à de la psychanalyse, à de premiers succès, hein ! ça ne va pas très loin. Ça ne vas pas très loin pourquoi ? Parce que, je vous le dis : cette expérience de la psychanalyse est une expérience précaire. Elle est précaire pourquoi ? parce qu’il y a le psychiatre ; c’est que quand vous sortez d’une psychanalyse dite didactique vous reprenez la position psychiatrique.

La position psychiatrique est parfaitement définissable historiquement. Il y a un monsieur qui s’appelle Michel Foucault et qui a écrit l’Histoire de la folie ; il explique, il met en valeur [à ce moment précis le bouchon en plastique d’une bouteille d’eau minérale saute en l’air] il démontre magnifiquement… [rires] (vous voyez c’est un signe ça !) il démontre magnifiquement… [rires] (c’est beau hein c’est ce qui s’appelle la chaleur communicative, hein ! bon) il démontre magnifiquement la mutation, la mutation essentielle, qui résulte du moment où ces fous – avec lesquels, enfin, on en avait agi jusque là, mon Dieu, comme on avait pu… en fonction de toutes sortes de registres et principalement les registres du Sacré – tous ces fous ont été traités, ont été traités de la façon qu’on appelle humanitaire, à savoir : enfermés. Cette opération… n’est pas du tout dépourvue d’intérêt… du point de vue de l’histoire de l’esprit… car c’est ça précisément qui nous a permis de mettre au moins en question que quelque chose existât qu’on puisse appeler des symptômes. On ne commence à avoir l’idée de symptôme qu’a partir du moment où le fou est isolé…

Naturellement, ce livre absolument capital de Michel Foucault a eu ce succès on peut dire vraiment remarquable, qu’il n’y a pas un seul psychiatre qui s’en soit occupé ! Je demande qu’on me donne un juste compte-rendu paru dans une revue psychiatrique concernant ce livre de Michel Foucault. C’est tout à fait frappant ! Car c’est quelque chose pour la compréhension de la position du psychiatre d’absolument capital ! Ça replace les choses dans un contexte qui permet vraiment de voir ce dont il s’agit : qu’est-ce que ça veut dire qu’Esquirol et Pinel ? Il ne s’agit quand même pas là, pour l’instant de faire… de… de la politique, n’est-ce pas… Il ne s’agit pas de ça du tout. Il s’agit de s’apercevoir d’une certaine fonction qui est née avec cette pratique qui a constitu… constitué (sic) à isoler les fous. Le fait que nous tendions maintenant de moins en moins à les isoler ça veut dire que nous y mettons d’autres barrières, d’autres murailles… dont en particulier ceci que nous les considérons beaucoup plus – c’est là justement la pente psychiatrique – beaucoup plus comme objets d’études que comme point d’interrogation au niveau de ce qu’il en est d’un certain rapport du sujet, de ce qui situe le sujet par rapport à ce quelque chose que nous qualifions d’objet étranger, parasitique, qui est la voix essentiellement. En tant [que] voix, elle n’a ici de sens que d’être support du signifiant.

À partir de là, ce qu’il en est de la position du psychiatre, va nous permettre d’entrevoir, si je puis dire, que ça n’est pas une position toute simple. Outre que du fait de <l’observer> – c’est-à-dire, de prendre une certaine position de principe qui est aussi radicalement contraire, s’il se peut, à ce qui peut en être expérimenté en tant que le psychiatre saurait ce qu’il en est de la considération du sujet – outre cela, ce qui fait barrière, c’est à savoir que le psychiatre est intégré comme tel à un certain rapport hiérarchique, qu’il le veuille ou pas, il est en position d’autorité, de dignité, de défense d’une certaine position qui, d’abord et avant tout, est la sienne : il s’agit précisément que ce soit par autre chose que par l’angoisse qu’il réponde à cette existence du fou. Je n’irai pas plus loin ce soir dans ce sens, car on aurait tort de croire qu’ici je veuille d’aucune façon mettre en cause la position du psychiatre : elle ne peut pas être autre chose que ce qu’elle est. Ce que je mettrais plutôt en cause c’est que ma dignité, si l’on peut dire, [n’y accusait] un échelon de voix dans ce qui constitue ces sortes de réunions dont on souhaiterait qu’elles soient de société scientifique, qui sont celles qui prouvent que les psychanalystes conservent dans leur hiérarchie quelque chose qui est du même ordre que cette distance, que cet échelonnage, par rapport à un objet, qui fait justement l’impossibilité dans laquelle est le psychiatre d’aborder la réalité du fou d’un nouveau point de vue.

Ce que je veux mettre simplement en valeur ce soir, parce que je crois que c’est quelque chose dont, peut-être – comme je vous vois tous ici, je connais bien à peu près pour tous vos bouilles, je vois bien ceux qui ont déjà entendu parler de certaines choses et les autres pas – donc quelque chose dont en somme vous n’avez pas eu vent jusqu’ici. C’est une considération qui est celle-ci : cette histoire du sujet, vous me direz, n’est pas une chose pour [l’y entifier] – ça pouvait être au temps de Freud – seulement il s’est passé – je pense quand même que vous vous en rendez compte – une certaine transformation que connaît notre monde qui est considérable et qui fait que le sujet est quelque chose, dans notre temps, que définit comme sujet l’existence de la science. La science qui est la nôtre est ceci qui ne se constitue que d’une rupture qui est datable dans les siècles, et l’âge n’en est pas plus que le siècle d’or, le 17e. La science est née précisément du jour où l’homme a rompu les amarres de tout ce qui peut s’appeler intuition, connaissance intuitive, et où il s’en est remis au pur et simple sujet qui est introduit, inauguré d’abord sous la forme parfaitement vide qui s’énonce dans le cogito ; je pense, donc je suis. Il est tout à fait clair maintenant à nos yeux que cette formule ne tient pas debout, elle est néanmoins décisive, car c’est elle qui a permis… qui a permis ceci : on n’avait plus aucun besoin d’en recourir à l’intuition corporelle pour commencer d’énoncer les lois de la dynamique.

À partir de ce moment là la science est née, corrélative d’une première isolation du sujet pur, si je puis dire. Ce sujet – pur – bien sûr, n’existe nulle part, sinon comme sujet du savoir scientifique. C’est un sujet dont une part est voilée, celle justement qui s’exprime dans la structure du fantasme, à savoir qui comporte une autre moitié du sujet et son rapport à l’objet a. Le fait que tout ce qui a été jusqu’ici intéressé à son insu par cette structure réelle, à savoir la façon dont on l’a traitée jusque là, la façon dont ça s’est inscrit dans les rapports sociaux, dont en quelque sorte toute la construction sociale s’est fondée sur ces réalités subjectives mais sans savoir les nommer ; il est clair que l’expansion, la dominance de ce sujet pur de la science est ce qui vient à ces effets dont vous êtes tous les acteurs et les participants, à savoir : ces profonds remaniements des hiérarchies sociales qui constituent la caractéristique de notre temps. Eh bien, ce qu’il faut que vous sachiez, parce que vous allez le voir et vous le verrez de plus en plus – si naturellement jusqu’ici vous ne l’avez pas vu, encore que ça crève les yeux – c’est qu’il y a un prix dont ça se paye l’universalisation du sujet, en tant qu’il est le sujet parlant, l’homme.

Le fait que s’effacent les frontières, les hiérarchies, les degrés, les fonctions royales et autres, même si ça reste sous des formes atténuées, plus ça va plus ça prend un tout autre sens, et plus ça devient soumis aux transformations de la science, plus c’est ce qui domine toute notre vie quotidienne et jusqu’à l’incidence de nos objets a. Je ne peux pas [en rester] ici, mais s’il est un des fruits les plus tangibles, que vous pouvez maintenant toucher tous les jours, de ce qu’il en est des progrès de la science, c’est que les objets a cavalent partout, isolés, tous seuls et toujours prêts à vous saisir au premier tournant. Je ne fais là allusion à rien d’autre qu’à l’existence de ce qu’on appelle les mass-média, à savoir ces regards errants et ces voix folâtres dont vous êtes tout naturellement destinés à être de plus en plus entourés – sans qu’il n’y ait pour les supporter autre chose que [ce qui est intéressé] par le sujet de la science qui vous les déverse dans les – yeux et dans les oreilles.

Seulement il y a une rançon à ça – vous ne vous en êtes pas encore aperçus, quoi que vous ayez traversé – malgré tout il y a un certain nombre d’entre vous qui n’avait pas seulement un an ou deux à ce moment là, mais certainement il s’est produit pas mal de choses – c’est que, probablement en raison de cette structure profonde, les progrès de la civilisation universelle vont se traduire, non seulement par un certain malaise comme déjà Monsieur Freud s’en était aperçu, mais par une pratique, dont vous verrez qu’elle va devenir de plus en plus étendue, qui ne fera pas tout de suite voir son vrai visage, mais qui a un nom qui, qu’on le transforme ou pas voudra toujours dire la même chose et qui va se passer : la ségrégation.

Messieurs les nazis, vous pourriez leur en avoir une reconnaissance considérable, ont été des précurseurs et ont d’ailleurs eu tout de suite, un peu plus à l’Est, des imitateurs, pour ce qui est de concentrer les gens – c’est la rançon de cette universalisation pour autant qu’elle ne résulte que du progrès du sujet de la science.

C’est précisément en tant que vous êtes psychiatres que vous pourriez avoir quelque chose à dire sur les effets de la ségrégation, sur le sens véritable que ça a. Parce que de savoir comment les choses se produisent ça permet très certainement de leur donner une forme différente, d’une lancée moins brutale et si vous le voulez plus consciente, que si on ne sait pas à quoi l’on cède, vôtre… ce que vous représentez si je puis dire dans l’histoire, et comme les choses vont vite, ce qu’on verra très vite, je sais pas, peut-être dans une petite trentaine ou cinquantaine d’années, c’est qu’il y avait déjà, autrefois, quelque chose qui s’appelait le corps des psychiatres et qui se trouvait dans une position analogue à ce qu’il faudra bien alors inventer pour comprendre ce dont il s’agira dans les remuements qui vont se produire et à des niveaux sur lesquels vous pouvez compter, qui seront planétaires, dans ce qui se produira au niveau de ces initiatives constituant une nouvelle répartition [interhumaine] et qui s’appellera : l’effet de ségrégation. À ce moment là l’historien dira : mon Dieu, les chers psychiatres, en effet, nous donnent un petit modèle de ce qui aurait pu être fait à ce moment là comme cogitation qui aurait pu nous servir, mais à la vérité il ne nous l’ont pas donné, parce qu’à ce moment là ils dormaient, ils dormaient pourquoi ? Mon Dieu, parce qu’ils n’ont jamais vu bien clairement de quoi il s’agissait dans leur rapport à la folie à partir d’une certaine période ; ils ne l’ont pas vu, Dieu sait pourquoi, dira-t-on, ils ne l’ont pas vu justement parce qu’ils avaient le moyen de le voir. Simplement parce que la psychanalyse était là et que la psychanalyse c’est trop difficile. C’est trop difficile pourquoi ? Parce que la psychanalyse ils en ont fait après tout quelque chose que nous pourrons appeler plutôt un moyen d’accession sociale. D’accession sociale à quoi ? Oh, mon Dieu, à quelque chose qui n’est pas très compliqué : moi j’ai beaucoup parlé avec mes collègues américains, de questions de technique par exemple, et, ce qui leur apparaissait décisif pour le maintien de certaines habitudes, de certaines coutumes, d’une certaine routine, eh bien, mon Dieu, ils le disaient : c’était leur tranquillité ; rien ne leur paraissait plus décisif pour motiver la façon, par exemple, dont est levée ou fermée la séance que le fait qu’ils pourraient être absolument sûrs qu’à cinq heures moins dix ils prendraient tranquillement leur whisky. Je vous donne ma parole que je n’exagère pas. Pour tout dire il y a bien d’autres choses encore de reposantes dans la psychanalyse telle qu’elle est actuellement organisée, ne serait-ce que par cette espèce de progression, d’incita… d’accession sûre à des positions qu’on considère comme d’autant plus éminentes que l’on est censé détenir un savoir que les autres, les petits, les novices, enfin ceux à qui on n’aurait pas encore donné… enfin… la baraka, la bénédiction, auraient pas. Alors que dans bien des cas il est tout à fait clair que quelqu’un qui sort juste de sa psychanalyse est capable de voir des choses que le psychanalyste chevronné, n’est-ce pas – qui depuis le temps, a eu le temps tout à fait d’oublier son expérience que j’ai appelée précaire – laisse tranquillement passer.

Alors il est bien certain que dans tout ça je pourrais penser qu’après tout je n’ai pas parlé pour en obtenir de grands résultats. Bien que j’ai parlé si longtemps, il est clair que tout un ordre de mœurs quant à la transmission de l’expérience psychanalytique s’avère non seulement pas du tout bouger, mais qu’il conserve tout son prestige, tout son pouvoir d’attraction sur les jeunes génies qui sont titillés par l’envie d’y consacrer leur existence. Oui, à la vérité je pourrais penser qu’en effet j’ai longuement parlé et parlé pour pas grand chose, si finalement reste cet obstacle qui me permettrait, ce serait facile, de montrer la même absence de progrès concernant les vérités analytiques que celles que j’avais désignées tout à l’heure dans l’expérience psychiatrique.

Il ne suffit évidemment pas de se servir de mon vocabulaire pour épingler, enfin… des choses qu’on disait avant moi autrement, pour que ça ait le moindre effet sur ce qu’il en est effectivement de la pratique psychanalytique. Oui, il ne suffit même pas, je dirais, de répéter d’une façon, non plus simplement de vocabulaire – vous comprenez, on ne s’en aperçoit même plus, mais enfin depuis un temps, le désir, la demande… on a complètement oublié que personne n’avait parlé du désir et de la demande avant que j’aie appris à ce qu’on les distingue – mais ceci n’a aucune importance, parce qu’on peut parler du désir et de la demande et ça peut n’avoir aucune espèce d’effet dans la pratique analytique, même pas le plus petit commencement d’illumination dans la pensée du psychanalyste qui les emploie. On peut aussi transcrire plus intelligemment si je puis m’exprimer ainsi – je voulais aujourd’hui vous faire une théorie intelligente mais, vous voyez, je suis débordé par le temps – on peut parler plus intelligemment de ce que je raconte et même le transcrire d’une façon beaucoup plus intéressante. Il y a là une toute petite chose, dont je n’ai fait la découverte que tout a fait récemment et que je vous communique comme ça parce que je suis de bonne humeur, (ça ne fait pas partie de mon plan) ; j’ai observé ça après que j’aie – faut vous dire que j’ai tout de suite posé comme principe au départ qu’il n’y a pas de propriété intellectuelle – ça je l’ai toujours dit, je l’ai dit dès les premiers jours, dès les premières minutes de mon enseignement – enfin, n’est-ce pas, ce que je raconte pourquoi est-ce que quelqu’un d’autre ne le reprendrait pas ? et même s’il veut le reprendre comme étant de lui, je n’y vois absolument aucun obstacle. Dans cet ordre de choses pourquoi est-ce qu’on dirait que ça appartient à Monsieur Untel ? Seulement voilà, [en fonction d’un but] secondaire, je suis revenu sur mes positions.

Il y a donc ceux qui font ça et puis, bon, euh… enfin… c’est bien, fait proprement… il y en a beaucoup maintenant, ça se fait beaucoup… enfin… certains de mes élèves pensent que même, enfin, maintenant… oui… « maintenant voila faisons autre chose ! La doctrine de Lacan, eh ben, on sait que c’est vrai, c’est établi, c’est acquis… après tout, tout le monde est d’accord ! elle est en circulation ! »… oui…

Il y a une chose très frappante c’est que ceux qui font très bien le travail de la transmission, sans me citer, perdent régulièrement l’occasion qui est souvent visible, comme ça, affleurant dans leur texte, de faire juste la petite trouvaille qu’ils pourraient faire au-delà ! Petite ou grande même. Parce que bien sûr je n’ai pas eu le temps de toujours tout dire, tout monnayer, enfin ne croyez pas que tant que je vivrai vous pourrez prendre aucune de mes formules comme définitive, j’ai encore d’autres petits trucs dans mon sac à malices. Et quelques fois rien n’est plus visible que le fait qu’ils sont tout proches de la trouver avant moi et ça me ferait tellement d’plaisir, qu’un type ait fait une trouvaille dans mon sac à malices avant moi (rires). Eh bien, pas du tout ! Ils ne me citent pas pourquoi ? – Pour que tout le monde croie que c’est d’eux. Ils sont tellement fascinés par ce fait, parce qu’ils veulent que ça soit eux qui aient dit ça – tout le monde sait effectivement que c’est moi, mais peu importe – que c’est ça qui les empêche de faire le petit pas d’après – je peux pas – on est tard ce soir – j’aurais pu vous apporter des exemples, et après tout je veux pas être méchant, n’est-ce pas (rires dans la salle) alors… oui… Et pourquoi, pourquoi est-ce qu’ils feraient la petite trouvaille, hein ? S’ils me citaient ? C’est pas parce qu’ils me citeraient, mais parce que du fait de me citer, ils présentifieraient – c’est la même chose que pour les noms propres dans une psychanalyse, dont vous savez que c’est tellement utile que les gens les disent – ils évoqueraient le contexte, à savoir le contexte de bagarre dans lequel moi je pousse tout ça. Du seul fait de l’énoncer dans ce contexte de bagarre, ça me remettrait à ma place, ça leur permettrait, à eux, de faire juste la petite trouvaille d’après et de dire : « mais voilà, là… c’est grossièrement incomplet, on peut dire quelque chose de tellement plus intelligent » !… Seulement voilà, seulement voilà, il y a un obstacle comme ça, qui fait que… qui fait que – ça a un certain rapport, enfin… Je vous expliquerai ça une autre fois, ça s’appelle l’aliénation – n’est-ce pas ? (rires). Il y a des choses comme ça, vous comprenez, que… dans lesquelles on n’a pas le choix. La dernière fois que je vous ai fait un petit discours, je vous ai parlé d’une chose drôle, comme ça, sur la psychanalyse, qui est passée, parce que dans le fond tout ce que je dis passe ! Je peux dire tout ce que je veux, enfin, n’est-ce pas ! Ça vous fait ni chaud ni froid… J’ai parlé de la bêtise et de la canaillerie, comme ça entre autres… Eh bien, la psychanalyse – je peux pas vous développer ça ce soir – est un domaine tout à fait extraordinaire et spécifique, c’est ça qui pourrait de fait faire penser qu’elle est vraiment de la nature de la science, je n’ai encore jamais osé le dire : c’est que la canaillerie n’y a aucune place. Elle peut pas s’y manifester. Alors c’est comme vous le savez à la bourse ou la vie, hein, on n’a pas le choix… On choisit naturellement la vie : on est écorné quant à la bourse. Ben, là où on ne peut pas choisir c’est ça que j’appelle l’aliénation – vous voyez, on en vient à une tout autre définition que ce qui est courant – là où <on> ne peut pas choisir l’alternative on choisit forcément la bêtise, un tout petit peu écornée de canaillerie. Voilà – au revoir.


[1] La conférence avait été annoncée sous le titre de « La Psychanalyse et la formation du psychiatre ».

* La transcription originale indiquait ait.

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