mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

Les écrits Du sujet enfin en question 1966

Les chiffres indiquent les numéros de page de l’édition originale

p 229 – Du sujet enfin en question

1966

 

Un rien d’enthousiasme est dans un écrit la trace à laisser la plus sûre pour qu’il date, au sens regrettable. Regrettons-le pour le discours de Rome, aussi sec, les circonstances qu’il mentionne n’y apportant rien d’atténuant.

Le publiant, nous supposons un intérêt à sa lecture, malentendu compris.

Même à vouloir la précaution, ce n’est pas d’une « adresse au lecteur u que nous redoublerions son adresse originale (au Congrès), quand la constante, dont nous avons d’abord averti, de notre adresse au psychanalyste, culmine ici dé s’approprier à un groupe appelant notre aide.

Redoubler l’intérêt serait plutôt notre parade, si ce n’est pas le diviser que de dévoiler ce qui, quoi qu’il en soit pour la conscience du sujet, commande cet intérêt.

Nous voulons parler du sujet mis en question par ce discours, quand le remettre en place ici du point où nous ne lui avons pas fait défaut pour notre part, est seulement faire justice au point où il nous donnait rendez-vous.

Pour le lecteur, nous ne ferons plus désormais, au pointage près un peu plus loin du dessein de notre séminaire, que nous fier à son tête-à-tête avec des textes certes pas plus faciles, mais repérables intrinsèquement.

Meta, la borne qui assigne le tournant à serrer d’une course, est la métaphore dont nous lui ferons viatique pour lui rappeler le discours inédit que nous poursuivons depuis lors chaque mercredi de l’année d’enseignement, et dont il se peut qu’il l’assiste (s’il n’y assiste pas) de circuler d’ailleurs.

Sur le sujet mis en question, la psychanalyse didactique sera notre départ. On sait qu’ainsi s’appelle une psychanalyse qu’on se propose d’entreprendre à un dessein de formation,

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– spécialement comme un élément de l’habilitation à pratiquer la psychanalyse.

La psychanalyse, lorsqu’elle est spécifiée par cette demande, en est tenue pour modifiée dans les données qu’on y suppose ordinaires, et le psychanalyste considère avoir à y parer.

Qu’il accepte de la conduire dans ces conditions, comporte une responsabilité. Il est curieux de constater comment on la déplace, aux garanties qu’on y prend.

Car le baptême inattendu que reçoit ce qui s’y propose, de « psychanalyse personnelle’ » (comme s’il y en avait d’autres), si les choses en sont bien remises au point revêche qu’on désire, ne nous semble en rien concerner ce que la proposition emporte dans le sujet qu’on accueille ainsi, de la négliger en somme.

Peut-être y verra-t-on plus clair à purifier le dit sujet des préoccupations que résume le terme de propagande : l’effectif à étendre, la foi à propager, le standard à protéger.

Extrayons-en le sujet qu’implique la demande où il se présente. Qui nous lit, fait un premier pas à remarquer que l’inconscient lui donne assiette peu propice à le réduire à ce que le rapport aux instruments de précision désigne comme erreur subjective, – prêt à ajouter que la psychanalyse n’a pas le privilège d’un sujet plus consistant, mais doit plutôt permettre de l’éclairer aussi bien dans les avenues d’autres disciplines.

Cette démarche d’envergure nous distrairait indûment de faire droit à ce dont on argue de fait : soit du sujet qu’on qualifie (significativement) de patient, lequel n’est pas le sujet strictement impliqué par sa demande, mais plutôt le produit qu’on en voudrait déterminé.

C’est-à-dire qu’on noie le poisson sous l’opération de sa pêche. Au nom de ce patient, l’écoute, elle aussi, sera patiente. C’est pour son bien que la technique s’élabore de savoir mesurer son aide. De cette patience et mesure, il s’agit de rendre le psychanalyste capable. Mais après tout, l’incertitude qui subsiste sur la fin même de l’analyse a pour effet de ne laisser entre le patient et le sujet qu’on lui annexe, que la différence, promise au second, de la répétition de l’expérience, étant même légitimé que leur équi-

1. Moyen par quoi l’on s’évite d’avoir à trancher d’abord si une psychanalyse sera ou non didactique.

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valence de principe se maintienne de plein effet dans le contretransfert. En quoi dès lors la didactique serait-elle un problème ?

Il n’y a dans ce bilan nulle intention négative. Nous pointons un état de choses où se font jour bien des remarques opportunes, une remise en question permanente de la technique, des luisances parfois singulières dans la verve de l’aveu, bref une richesse qui peut fort bien se concevoir comme fruit du relativisme propre à la discipline, et lui rendant sa garantie.

Même l’objection à tirer du black-out qui subsiste sur la fin de la didactique, peut rester lettre morte, au regard de l’intouchable de la routine usagère.

Seul l’intouché du seuil maintenu à habiliter le psychanalyste à faire des didactiques (où le recours à l’ancienneté est dérisoire), nous rappelle que c’est le sujet en question dans la psychanalyse didactique qui fait problème et y reste sujet intact.

Ne faudrait-il pas plutôt concevoir la psychanalyse didactique comme la forme parfaite dont s’éclairerait la nature de la psychanalyse tout court : d’y apporter une restriction?

Tel est le renversement qui avent nous n’est venu à l’idée de personne. Il semble s’imposer pourtant. Car si la psychanalyse a un champ spécifique, le souci thérapeutique y justifie des courts-circuits, voire des tempéraments; mais s’il est un cas à interdire toute semblable réduction, ce doit être la psychanalyse didactique.

Mal inspiré qui en émettrait le soupçon que nous avancions que la formation des analystes soit ce que la psychanalyse a à présenter de plus défendable. Car cette insolence, si elle était, ne toucherait pas les psychanalystes. Plutôt quelque faille à combler dans la civilisation, mais qui n’est pas encore assez cernée pour que personne puisse se targuer d’en prendre la charge.

N’y prépare qu’une théorie congrue à maintenir la psychanalyse dans le statut qui préserve sa relation à la science. Que la psychanalyse soit née de la science, est manifeste. Qu’elle ait pu apparaître d’un autre champ, est inconcevable.

Que la prétention à n’avoir pas d’autre soutien soit encore ce qui est tenu pour allant de soi, là où elle se distingue d’être freudienne, et qui ne laisse en effet nulle transition avec l’ésoté-

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risme dont se structurent des pratiques voisines d’apparence, ce n’est pas là hasard, mais conséquence.

Comment dès lors rendre compte des méprises évidentes qui s’étalent dans les conceptualisations en cours dans les cercles institués? Qu’on en bâcle la façon comme on peut, – de la prétendue effusion unitive, où, au culmen du traitement, se retrouverait la béatitude qu’il faudrait croire inaugurante du développement libidinal – jusqu’aux miracles vantés de l’obtention de la maturité génitale, avec son aisance sublime à se mouvoir dans toutes les régressions, – partout se reconnaîtra ce mirage qui n’est même pas discuté : la complétude du sujet, qu’on avoue même en forme tenir pour un but en droit possible à atteindre, si dans le fait des boiteries attribuables à la technique ou aux séquelles de l’histoire la gardent au rang d’un idéal trop reculé.

Tel est le principe de l’extravagance théorique, au sens propre de ce terme, où se démontrent pouvoir tomber le plus authentique interrogateur de sa responsabilité de thérapeute comme aussi bien le scrutateur le plus rigoureux des concepts : qu’on le confirme du parangon que nous évoquons le premier, Ferenczi, dans ses propose de délire biologique sur l’amphimixis, ou pour le second,’ où nous pensons à Jones, qu’on le mesure à ce faux pas phénoménologique, l’aphanisis du désir, où le fait glisser son besoin d’assurer l’égalité-de-droit entre les sexes au regard de cette pierre de scandale, que l’on n’admet qu’à renoncer à la complétude du sujet : la castration, pour l’appeler par son nom.

Auprès de ces illustres exemples, le foisonnement étonne moins de ces recentrements de l’économie à quoi chacun se livre, extrapolant de la cure au développement, voire à l’histoire humaine, – tels le report du fantasme de la castration sur la phase anale, le fondement pris d’une névrose orale universelle… sans limite assignable à son etc. Au mieux faut-il le prendre pour témoignant de ce que nous appellerons la naïveté de la perversion personnelle, la chose étant entendue pour laisser place à quelque illumination.

Nulle référence dans ces mots à l’inanité du terme de psychanalyse personnelle dont on peut dire que trop souvent ce qu’il désigne s’y égale, à ne se sanctionner que de réaménagements fort pratiques. D’où rebondit la question du bénéfice de cette curieuse fabulation.

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Sans doute le praticien non endurci n’est-il pas insensible à une réalité rendue plus nostalgique de se soulever à sa rencontre, et répond-il en ce cas au rapport essentiel du voile à son expérience par des ébauches de mythe.

Un fait contredit à cette qualification, c’est qu’on y reconnaisse non pas des mythes authentiques (entendons simplement de ceux qui ont été relevés sur le terrain), lesquels ne manquent jamais de laisser lisible la décomplétion du sujet, mais des fragments folkloriques de ces mythes, et précisément ceux qu’en ont retenu les religions de propagande dans leurs thèmes de salut. Le discuteront ceux pour qui ces thèmes abritent leur vérité, trop heureux d’y trouver à la conforter de ce qu’ils appellent herméneutique.

(Exploitation à quoi une saine réforme de l’orthographe permettrait de donner la portée d’une pratique famillionnaire : celle du faufilosophe par exemple, ou de la flousophie, sans mettre plus de points ni d’i.)

Le vice radical se désigne dans la transmission du savoir. Au mieux se défendrait-elle d’une référence à ces métiers où, pendant des siècles, elle ne s’est faite que sous un voile, maintenu par l’institution du compagnonnage. Une maîtrise ès-art et des grades y protègent le secret d’un savoir substantiel. (C’est tout de même aux arts libéraux qui ne pratiquent pas l’arcane, que nous nous référons plus loin pour en évoquer la jeunesse de la psychanalyse.)

Si atténuée qu’elle puisse être, la comparaison ne se supporte pas. Au point qu’on pourrait dire que la réalité est faite de l’intolérance à cette comparaison, puisque ce qu’elle exige est une toute autre position du sujet.

La théorie ou plutôt le ressassement qui porte ce nom et qui est si variable en ses énoncés qu’il semble parfois que seule son insipidité y maintienne un facteur commun, n’est que le remplissage du lieu où une carence se démontre, sans qu’on sache même la formuler.

Nous tentons une algèbre qui répondrait, à la place ainsi définie, à ce qu’effectue pour sa part la sorte de logique qu’on appelle symbolique : quand de la pratique mathématique elle fixe les droits.

Ce n’est pas sans le sentiment de ce qui y convient de prudence et de soins.

Qu’il s’agisse d’y conserver la disponibilité de l’expérience acquise par le sujet, dans la structure propre de déplacement et

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de refente où elle a dû se constituer, c’est ici tout ce que nous pouvons dire, – renvoyant à nos développements effectifs. Ce que nous avons à souligner ici, c’est que nous prétendons frayer la position scientifique, d’analyser sous quel mode elle est déjà impliquée au plus intime de la découverte psychanalytique.

Cette réforme du sujet, qui est ici inaugurante, doit être rapportée à celle qui se produit au principe de la science, cette dernière comportant un certain sursis pris au regard des questions ambiguës qu’on peut appeler les questions de la vérité.

Il est difFicile de ne pas voir, dès avant la psychanalyse, introduite une dimension qu’on pourrait dire du symptôme, qui s’articule de ce qu’elle représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir.

Il ne s’agit pas du problème classique de l’erreur, mais d’une manifestation concrète à apprécier « cliniquement », où se révèle non un défaut de représentation, mais une vérité d’une autre référence que ce, représentation ou pas, dont elle vient troubler le bel ordre…

En ce sens on peut dire que cette: dimension, même à n’y être pas explicitée, est hautement différenciée dans la critique de Marx. Et qu’une part du renversement qu’il opère à partir de Hegel est constituée par le retour (matérialiste, précisément de lui donner figure et corps) de la question de la vérité. Celle-ci dans le fait s’impose, irions-nous à dire, non à prendre le fil de la ruse de la raison, forme subtile dont Hegel la met en vacances, mais à déranger ces ruses (qu’on lise les écrits politiques) qui ne sont de raison qu’affublées…

Nous savons de quelle précision il conviendrait d’accompagner cette thématique de la vérité et de son biais dans le savoir, – pourtant principe, nous semble-t-il, de la philosophie en tant que telle.

Nous n’en faisons état que pour y dénoter le saut de l’opération freudienne.

Elle se distingue d’articuler en clair le statut du symptôme avec le sien, car elle est l’opération propre du symptôme, dans ses deux sens.

A la différence du signe, de la fumée qui n’est pas sans feu, feu qu’elle indique avec appel éventuellement à l’éteindre, le symptôme ne s’interprète que dans l’ordre du signifiant. Le signifiant n’a de sens que de sa relation à un autre signifiant.

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C’est dans cette articulation que réside la vérité du symptôme. Le symptôme gardait un flou de représenter quelque irruption de vérité. En fait il est vérité, d’être fait du même bois dont elle est faite, si nous posons matérialistement que la vérité, c’est ce qui s’instaure de la chaîne signifiante.

Nous voudrions ici nous démarquer du niveau de plaisanterie où se tiennent d’ordinaire certains débats de principe.

En demandant d’où notre regard doit prendre ce que lui propose la fumée, puisque tel est le paradigme classique, quand elle s’offre à lui de monter des fours crématoires.

Nous ne doutons pas qu’on accorde que ce ne puisse être que de sa valeur signifiante; et que même s’y refuserait-on d’être stupide au critère, cette fumée resterait pour la réduction matérialiste élément moins métaphorique que toutes celles qui pourraient s’élever à débattre si ce qu’elle représente, est à reprendre par le biais du biologique ou du social.

A se repérer à ce joint qu’est le sujet, des conséquences du langage au désir du savoir, peut-être les voies deviendront-elles plus praticables, de ce qu’on sait depuis toujours de la distance qui le sépare d’avec son existence d’être sexué, voire d’être vivant.

Et en effet la construction que nous donnons du sujet dans le fil de l’expérience freudienne, n’ôte rien de leur poignance personnelle aux plusieurs déplacements et refentes qu’il peut avoir à traverser dans la psychanalyse didactique.

Si celle-ci enregistre les résistances franchies, c’est à ce qu’elles remplissent l’espace de défense où s’organise le sujet, et ce n’est qu’à certains repères de structure que l’on peut tenir le parcours qui s’en fait, pour en esquisser l’exhaustion.

De même un certain ordre de bâti est-il exigible de ce qui est à atteindre comme écran fondamental du réel dans le fantasme inconscient.

Toutes ces valeurs de contrôle n’empêcheront que la castration, qui est la clef de ce biais radical du sujet par où se fait l’avènement du symptôme, ne reste même dans la didactique l’énigme que le sujet ne résout qu’à l’éviter.

Du moins si quelque ordre, à s’installer dans ce qu’il a vécu, lui donnait ensuite de ses propos la responsabilité, n’essaierait-il pas de réduire à la phase anale ce que de la castration il saisira dans le fantasme.

Autrement dit l’expérience serait prémunie de sanctionner

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des aiguillages théoriques propres à entretenir dans sa transmission le déraillement.

Il y faut la restauration du statut identique de la psychanalyse didactique et de l’enseignement de la psychanalyse, dans leur ouverture scientifique.

Celle-ci comporte, comme tout autre, ces conditions minimales : une relation définie à l’instrument comme instrument, une certaine idée de la question posée par la matière. Que les deux convergent ici en une question qui ne s’en simplifie pas pour autant, peut-être fermera cette autre dont la psychanalyse redouble la première, comme question posée à la science, d’en constituer une par elle-même et au second degré.

Si ici le lecteur peut s’étonner que cette question lui parvienne si tard, et du même tempérament qui fait qu’il a fallu deux répercussions des plus improbables de notre enseignement pour recevoir de deux étudiants de l’Université aux U.S.A. la traduction soigneuse (et réussie) que méritaient deux de nos articles (dont le présent), – qu’il sache que nous avons mis au tableau de notre ordre préférentiel : d’abord qu’il y ait des psychanalystes.

Au moins maintenant pouvons-nous nous contenter de ce que tant qu’une trace durera de ce que nous avons instauré, il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives, si les qualifier de l’article défini était trop dire, ou bien encore trop désirer.

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