Groupe niçois de psychanalyse lacanienne

MOMENT POUR CONCLURE

 

Leçon VI 19 décembre 1962 Par contre, s’il est quelque chose que notre expérience nous commande d’in­troduire, et justement dans la mesure aussi où elle noue pour nous étroitement, aux fondements du sujet le lieu qui lui est propre, si en effet c’est dans le rap­port au langage qu’il détermine sa structure, si c’est le lieu de l’Autre, avec un grand A, le champ de l’Autre qui va commander cette structure, le champ de l’Autre, lui – je l’annonce ici comme l’amorce de ce que j’aurai à ouvrir cette année – ce champ de l’Autre s’inscrit dans ce que j’appellerai des coordonnées cartésiennes, une sorte d’espace, lui, à trois dimensions, à ceci près que ce n’est point l’espace, c’est le temps. Car dans l’expérience qui est l’expérience créatri­ce du sujet au lieu de l’Autre, nous avons bel et bien, quoiqu’on en ait de toutes les formulations antérieures, à tenir compte d’un temps qui ne peut d’aucune façon se résumer à la propriété linéaire passé-présent-avenir, où il s’inscrit dans le discours, à l’indicatif – dont encore ce qu’on peut appeler l’esthétique trans­cendantale communément reçue dans toute tentative d’inscrire, disons, dans les termes les plus généraux, l’ensemble du monde, l’univers en termes d’événe­ments. Ces trois dimensions de ce que j’ai appelé en son lieu, dans un article… difficile j’en conviens à trouver, mais qui, je l’espère, sera de nouveau mis à la portée de ceux qui en voudront lire le caractère de sophisme, je l’ai appelé ainsi, fondamental, le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée, ici vient lier étroitement son instance à ce dont il s’agit, à savoir ce point privilégié de l’iden­tification. Dans toute identification, il y a ce que j’ai appelé l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Nous y retrouvons les trois dimensions du temps qui sont, même pour la première, loin d’être identiques à ce qui s’offre pour les recevoir.

L’instant de voir, peut-être n’est qu’instant, il n’est point pourtant entièrement identifiable à ce que j’ai appelé tout à l’heure le fondement structural de la surfa­ce du tableau. Il est autre chose en ce qu’il a d’inaugural, il s’insère dans cette dimension que le langage instaure – comme l’analyse – que le langage instaure comme synchronie, qui n’est aucunement à confondre avec la simultanéité.

La diachronie, c’est le second temps où s’inscrit ce que j’ai appelé le temps pour comprendre, qui n’est point fonction psychologique mais qui, si la struc­ture du sujet représente cette courbe, cette apparente solidité, ce caractère irré­ductible qu’a une forme comme celle que je promeus sous le titre de la bouteille de Klein devant vous, le terme comprendre est à appréhender par nous dans ce geste même qui s’appelle appréhension et pour autant que reste irréductible à cette forme substantielle de la surface, dans cet aspect d’enveloppe où elle se présente, ceci que les mains peuvent la saisir, et que c’est là sa forme d’appré­hension la plus adéquate; qu’il ne suf­fit pas de croire qu’elle est là, grossiè­rement imaginaire, d’aucune façon réductible au tangible. Assurément pas, car si c’est là que la notion de Begriff même, de concept, peut se por­ter de la façon la plus adéquate – comme j’espère à l’occasion, par un de ces éclairages latéraux fait en passant, comme il arrive, que je doive m’en contenter ici pour tel ou tel aspect de l’expérience – vous verrez que c’est là assurément mode d’abord infiniment plus subtil que celui que donne l’opposi­tion des termes extension et compréhension.

Le troisième temps, ou la troisième dimension du temps où il convient que nous voyions là où nous avons à repérer, à donner les coordonnées de notre expérience, c’est celui que j’appelle le moment de conclure, qui est le temps logique comme hâte, et qui désigne expressément ceci qui s’incarne dans le mode d’entrée dans son existence qui est celle qui se propose à tout homme autour de ce terme ambigu, puisqu’il n’en a point épuisé le sens et que plus que jamais en ce tournant historique il vit son sens en vacillant, je suis un homme. Qui ne saura, et plus encore au niveau de notre expérience analytique que de tout autre, voir que dans cette identification, où sans doute la venue au départ du semblable, l’expérience qui se mène par les chemins contournés sur eux-mêmes, les cycles qu’accomplit, à se poursuivre tout autour de cette forme torique, dont la bouteille de Klein est une forme privilégiée, ce temps de cerner les tours et les retours et l’ambiguïté, et l’aliénation, et l’inconnu de la deman­de, après ce temps pour comprendre, il est tout de même un moment, le seul d’ailleurs décisif, le moment où se prononce ce « je suis un homme ». Et je le dis tout de suite de peur que les autres, l’ayant dit avant moi, ne me laissent seul en arrière d’eux. Telle est cette fonction de l’identification par quoi la bouteille de Klein nous parait la plus propice à désigner ceci.

Si une fois de plus j’en dessine pour vous ce que, bien sûr, il est tout à fait impropre d’en appeler les contours, puisque à la vérité, ces contours n’ont abso­lument rien de ce que je vous ai déjà présenté de deux manières, dont l’aspect l’un à l’autre est franchement étranger, jusque dans l’utilisation qu’on peut faire de tel ou tel de ses recessus, suivant la formule, la forme la plus simple est, non pas un contour, mais ce qui associe deux surfaces, cette forme très particulière où vous retrouvez ici, venant s’insérer sur l’orifice circulaire par où également […].

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