mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LXXV LE MOMENT DE CONCLURE Leçon Χ 11 avril 1978

Le moment de conclure

Leçon Χ 11 avril 1978

J’ai énoncé, en le mettant au présent, qu’il n’y a pas de rapport sexuel. C’est le fondement de la psychanalyse. Tout au moins me suis-je permis de le dire. Ιl n’y a pas de rapport sexuel, sauf pour les générations voisines, à savoir les parents d’une part, les enfants de l’autre. C’est à quoi pare – je parle au rapport sexuel – c’est à quoi pare l’interdit de l’inceste. Le savoir, c’est toujours en rapport avec ce que j’écris « l’asexe », à condition de le faire suivre du mot qui est à mettre entre parenthèses « ualité » l’asexe (ualité). Ιl faut savoir comment s’y prendre avec cette sexualité. Savoir « comme enfer », c’est tout au moins comme ça que je l’écris. J’ai commencé dans un temps à faire, pour symboliser cette sexualité, une bande de Moebius. Je voudrais maintenant corriger cette bande, je veux dire par là la tripler.

 

Ceci est une bande, tout comme l’autre, c’est à savoir que son endroit coïncide avec son envers, mais cette fois-ci ça se passe deux fois. Ιl vous est facile de voir que, si ceci est l’endroit, ceci qui tourne c’est l’envers, à la suite de quoi on revient à l’endroit; et après ça, c’est ici l’envers, de même qu’ici où c’était l’envers, c’est l’endroit; et même qu’ici l’endroit c’est l’envers. C’est donc une double bande de Moebius, je veux dire que c’est sur la même face qu’apparaissent l’endroit et l’envers.

 

Ici nous pouvons dire que c’est plus simple : si ici c’est l’endroit, c’est aussi l’envers, comme il apparaît de ce fait que ce qui était l’envers ici revient là; c’est-à-dire que la bande de Moebius n’a qu’un endroit et un envers. Mais la distinction qu’il y a entre ceci [figure Χ-2] et cela [figure Χ-1] tient à ce qu’il est possible d’avoir une bande de Moebius qui, sur ses deux faces, est à la fois endroit et envers. Ιl y a une seule face de chaque côté : c’est une bande de Moebius qui a pour propriété d’être bilatérale.

Qu’est-ce qu’on perd dans l’abstraction ? On perd le tissu, on perd l’étoffe, c’est-à-dire qu’on perd ce qui se présente comme une métaphore. Aussi bien, je vous le fais remarquer, l’art, l’art par lequel on tisse, l’art est aussi une métaphore. C’est pourquoi je m’efforce de faire une géométrie du tissu, du fil, de la maille. C’est tout au moins où me conduit, où me conduit le fait de l’analyse ; car l’analyse est un fait, un fait social tout au moins, qui se fonde sur ce qu’on appelle la pensée qu’on exprime comme on peut avec « lalangue » qu’on a – je rappelle que cette « lalangue », je l’écrivais en un seul mot dans le dessein d’y faire sentir quelque chose. Dans l’analyse, on ne pense pas n’importe quoi et pourtant c’est bien ce à quoi on tend dans l’association dite libre : on voudrait penser n’impor­te quoi. Est-ce que c’est ça que nous faisons ? Est-ce ça qui consiste à

rêver ? En d’autres termes : est-ce que nous rêvons sur le rêve ? Car c’est ça qui est l’objection. L’objection, c’est que Freud, dans L’interprétation des rêves, ne fait pas mieux: sur le rêve, par l’association libre, sur le rêve, il rêve. Comment savoir où s’arrêter dans l’interprétation des rêves ? Ιl est tout à fait impossible de comprendre ce qu’a voulu dire Freud dans L’interprétation des rêves. C’est bien ce qui m’a fait, il faut bien le dire, délirer quand j’ai introduit la linguistique dans ce qu’on appelle une pâte bien efficace, tout au moins nous le supposons, et qui est l’analyse. De la syntaxe à l’interprétation, c’est ce que nous propose Jean-Claude Milner. Ιl est certain qu’il a toutes les difficultés à passer de la syntaxe à l’inter­prétation. Qu’est-ce qu’il en était au temps de Freud ? Ιl y a évidemment une question d’atmosphère comme on dit, de coordonnées qu’on appelle culturelles. Je veux dire qu’on reste dans les pensées et agir par l’interme-diaire de la pensée, c’est quelque chose qui confine à la débilité mentale. Ιl faudrait qu’il existe un acte qui ne soit pas débile mental. Cet acte, j’essaye de le produire par mon enseignement. Mais c’est quand même du bafouillage. Nous confinons ici à la magie. L’analyse est une magie qui n’a de support que le fait que, certes, il n’y a pas de rapport sexuel, mais que les pensées s’orientent, se cristallisent sur ce que Freud imprudemment a appelé le complexe d’Œdipe. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de trouver dans ce qu’on appelait la tragédie, au sens où ce mot avait un sens, ce qu’on appelait la tragédie lui a fourni, sous la forme d’un mythe, quelque chose qui articule qu’on ne peut pas empêcher un fils de tuer son père. Je veux dire par là que le Laïos a bien fait tout pour éloigner ce fils sur lequel une prédiction avait été faite, ça ne l’a pas empêché pour autant, et je dirai d’autant plus, d’être tué par son propre fils.

Je crois qu’en m’employant à la psychanalyse, je la fais progresser. Mais en réalité, je l’enfonce. Comment diriger une pensée pour que l’analyse opère ? La chose qui en est le plus près, c’est de se convaincre, si tant est que ce mot ait un sens, c’est de se convaincre que ça opère. J’essaie de mettre ça à plat. C’est pas facile.

Dans le passage du signifiant, tel qu’il est entendu, au signifié, il y a quelque chose qui se perd, en d’autres termes, il ne suffit pas d’énoncer une pensée pour que ça marche. Élever la psychanalyse à la dignité de la chirurgie par exemple, c’est ce qui serait bien souhaitable. Mais il est un fait que le fil de la pensée n’y suffit pas. Qu’est-ce que ça veut dire,

d’ailleurs, le fil de la pensée ? C’est aussi une métaphore. C’est bien pour­quoi j’ai été conduit à ce qui est aussi une métaphore, à savoir à matériali­ser ce fil des pensées. J’y ai été encouragé par quelque chose qui n’est au fond que ce que je disais au départ, à savoir cette triplicité qui fonde le fait de la succession des générations. Ιl y en a trois, trois générations, entre les­quelles il y a du rapport sexuel. Ça entraîne bien entendu toute une série de catastrophes et c’est ce dont Freud, somme toute, s’est aperçu. Ιl s’en est aperçu, mais ça ne s’est pas vu dans sa vie familiale ; parce qu’il avait pris la précaution d’être fou d’amour pour ce qu’on appelle une femme, il faut le dire, c’est une bizarrerie, c’est une étrangeté. Pourquoi le désir passe-t-il à l’amour ? Les faits ne permettent pas de l’expliquer. Ιl y a sans doute des effets de prestige. Ce qu’on appelle la supériorité sociale doit y jouer un rôle ; en tous les cas, pour Freud, c’est vraisemblable. L’ennui c’est qu’il le savait. Ιl s’est aperçu que cet effet de prestige jouait, du moins c’est vraisemblable qu’il s’en soit aperçu. Freud était-il – il faut bien poser la question quand même – Freud était-il religieux ? Ιl est certain qu’il vaut de se poser la question. Est-ce que tous les hommes tombent sous ce « faix » – f.a.i.x. – d’être religieux ? C’est quand même curieux qu’il y ait quelque chose qui s’appelle la mystique; la mystique qui est un fléau, comme le prouvent bien tous ceux qui tombent dans la mystique.

Je m’imagine que l’analyse, je veux dire en tant que je la pratique, c’est ce qui m’a rendu borné. C’est, il faut le dire, une excellente méthode de crétinisation que l’analyse. Mais peut-être que je me dis queje suis borné parce que je rêve, je rêve de l’être un peu moins. Mettre à plat quelque chose, quoi que ce soit, ça sert toujours. Ιl y a quelque chose qui est frap­pant, c’est que mettre à plat ceci, on s’aperçoit que ce n’est rien d’autre que le fil à trois, je veux dire que ceci est exactement identique à ce fil à trois.

Mis à plat, c’est la même chose que ce fil à trois. Ça n’a pas l’air, pour­tant c’est bien ce dont il s’agit. Le fil à trois, je veux dire ce qui est à pro­prement parler un nœud, un nœud dit à trois points d’intersection, c’est ce qui met à plat notre bande de Moebius. Je vous prie de le considérer et de me permettre de m’en tenir là.

 

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