mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LXXV LE MOMENT DE CONCLURE Leçon III, 20 décembre 1977

Le moment de conclure

Leçon III, 20 décembre 1977

 

Je travaille dans l’impossible à dire. – Est-ce qu’on entend ?

Je préférerais qu’on entende, non pas du tout que j’aie des choses importantes à dire….

– Est-ce que ça fonctionne là le haut-parleur ? – Oui ?

– Bon enfin tant pis.

Dire est autre chose que parler. L’analysant parle. Ι1 fait de la poésie. Ι1 fait de 1a poésie quand i1 y arrive – c’est peu fréquent – mais il est art. Je coupe parce que je veux pas dire il est tard.

L’analyste, lui, tranche. Ce qu’il dit est coupure, c’est-à-dire participe de l’écriture, à ceci près que pour lui i1 équivoque sur l’orthographe. Ι1 écrit différemment de façon à ce que de par 1a grâce de l’orthographe, d’une façon différente d’écrire, i1 sonne autre chose que ce qui est dit, que ce qui est dit avec l’intention de dire, c’est-à-dire consciemment, pour autant que la conscience aille bien loin.

C’est pour ça que je dis que, ni dans ce que dit l’analysant, ni dans ce que dit l’analyste, il y a autre chose qu’écriture. Elle ne va pas loin cette conscience, on ne sait pas ce qu’on dit quand on parle. C’est bien pour cela que l’analysant en dit plus qu’il n’en veut dire.

L’analyste tranche à lire ce qu’il en est de ce qu’il veut dire, si tant est que l’analyste sache ce que lui-même veut. Ι1 y a beaucoup de jeu, au sens de liberté, dans tout cela. Ça joue, au sens que le mot a d’ordinaire.

Tout ça ne me dit pas à moi-même comment j’ai glissé dans le nœud borroméen pour m’en trouver, pour m’en trouver à l’occasion serré à 1a gorge. Ι1 faut dire que le nœud borroméen, c’est ce qui, dans la pensée, fait matière.

La matière, c’est ce qu’on casse, 1à aussi au sens que ce mot a d’ordi­naire.

Ce qu’on casse, c’est ce qui tient ensemble et est souple, à l’occasion, comme ce qu’on appelle un nœud.

Comment ai-je glissé du nœud borroméen à l’imaginer composé de tores et, de là, à la pensée de retourner chacun de ces tores, c’est ce qui m’a conduit à des choses qui font, qui font métaphore, métaphore au naturel, c’est-à-dire que ça colle avec la linguistique, pour autant qu’il y en ait une. Mais la métaphore a à être pensée métaphoriquement.

L’étoffe de 1a métaphore, c’est ce qui dans 1a pensée fait matière, ou comme dit Descartes : étendue, autrement dit corps.

La béance est ici comblée comme elle l’était depuis toujours. Le corps ici représenté est fantasme du corps. Le fantasme du corps, c’est l’étendue imaginée par Descartes. Il y a distance entre l’étendue, l’étendue de Descartes, et le fantasme.

Ici intervient l’analyste qui colore le fantasme de sexualité.

Il n’y a pas de rapport sexuel, certes, sauf entre fantasmes. Et le fantas­me est à noter avec l’accent que je lui donnai quand je remarquai que 1a géométrie, (l’âge et haut-maître hie écrit au tableau), que la géométrie est tissée de fantasmes et du même coup, toute science.

Je lisais, récemment un machin qui s’appelle – c’est en quatre volumes – The world of mathematics. Comme vous le voyez, c’est en anglais. Ι1 n’y a pas le moindre monde des mathématiques. Ι1 suffit d’ac­crocher les articles en question. Ça ne suffit pas à faire ce qu’on appelle un monde, je veux dire un monde qui se tienne. Le mystère de ce monde reste absolument entier.

Qu’est-ce que veut dire du même coup que le savoir ? Le savoir, c’est ce qui nous guide. C’est ce qui fait qu’on a pu traduire le savoir en ques­tion par le mot instinct, dont fait partie, dont fait partie ce qu’on articule comme l’appensée que j’écris comme ça, parce que ça fait, ça fait équi­voque avec l’appui.

Quand j’ai dit, comme ça, l’autre jour, que 1a science n’est rien d’autre qu’un fantasme, qu’un noyau fantasmatique, je suis, certes, mais au sens de « suivre » et, contrairement à ce que quelqu’un comme ça dans un article a espéré [voir leçon du 15 novembre ρ. 12 article de J. Β. Pontalis dans Le Monde], je pense que je serai suivi sur ce terrain. Ça me semble évident.

La science est une futilité qui n’a de poids dans 1a vie d’aucun, bien qu’elle ait des effets, la télévision par exemple. Mais ses effets ne tiennent à rien qu’au fantasme qui, écrirai-je comme ça, qui hycroit. La science est liée à ce qu’on appelle spécialement pulsion de mort. C’est un fait que 1a vie continue. grâce au fait de 1a reproduction liée au fantasme. Voilà.

L’autre jour, je vous ai fait un tore en vous faisant remarquer que c’est un nœud borroméen.

 

Je veux dire qu’il y a ici trois éléments, le tore retourné et puis les deux ronds de ficelle, que vous voyez là, qui sont des tores également; et je vous ai fait remarquer que si l’on coupe ce tore, que si on le coupe comme ça, c’est-à-dire comme je me suis exprimé longitudinalement par rapport au tore, ce n’est pas surprenant, ce n’est pas surprenant qu’on obtienne l’effet de coupure qui est celui du nœud borroméen. C’est le contraire qui serait surprenant.

C’est la même chose que de couper – là, je complète, puisque j’ai lais­sé ce nœud borroméen inachevé – c’est la même chose que de couper ça, à ceci près que dans ce cas, la coupure est, contrairement à celui-ci

(longitudinale), perpendiculaire à ce qu’on appelle le trou.

 

Mais i1 est bien clair que, si les choses se complètent, c’est-à-dire que ceci se recolle, à savoir qu’il se passe quelque chose ici comme une jonc­tion, 1a coupure circulaire laisse le nœud borroméen intact et c’est bien 1a même coupure qui se retrouve là, la même coupure que ce qui résulte de ce que j’ai appelé 1a coupure longitudinale.

La coupure n’est rien que ce qui élimine le nœud borroméen tout entier. C’est de ce fait quelque chose qui est réparable, à condition de s’apercevoir que le tore intéressé se recolle, si on le traite convenablement retourné. Ce qu’on peut appeler 1a suggestion du tore, du tore, du tore transformé, je veux dire du tore que constitue le retournement, la suggestion du tore en remet – si je puis m’exprimer ainsi – sur 1a solidité du nœud.

C’est-à-dire que ce qui se voit, à condition qu’on coupe perpendiculai­rement au trou, ce qui se voit, c’est que le tore, à ce moment-là, maintient le nœud borroméen.

Ι1 suffit qu’une coupure participe de la coupure dite, comme je viens de m’exprimer, perpendiculaire au trou, pour que ça retienne le nœud.

Supposez que 1a coupure que nous avons faite ici (longitudinale) participe de la coupure que nous avons faite ici c’est-à-dire que quelque chose s’ins­taure de cette nature-là, autrement dit, autrement dit que ça tourne autour du tore, je veux dire :la coupure.

 

Voilà ce que nous obtenons : le retournement du tore pare aux effets de sa coupure.

 

Le fantasme de la coupure suffit à tenir le nœud borroméen. Pour qu’il y ait fantasme, i1 faut qu’il y ait tore.

L’identification du fantasme au tore est ce qui justifie, si je puis dire, mon imagination du retournement du tore.

Alors 1à, je vais dessiner ce qu’il en est du tore que j’ai appelé l’autre jour « tore à 6 ».

 

Et imaginez ce qui se déduit de la figuration que je viens de faire. Ι1 y a un couple: pulsion-inhibition.

Prenons par exemple celui-ci : pulsion-inhibition.

De la même façon, pour les autres, appelons le couple suivant : princi­pe du plaisir-inconscient.

On voit assez de ce fait que l’inconscient est ce savoir qui nous guide que j’appelai tout à l’heure principe du plaisir.

L’intérêt, c’est de s’apercevoir que le tiers, je veux dire ce qui de ce fait s’organise de cette façon – je vous demande pardon, ces nœuds sont tou­jours très difficiles à faire – ici vous avez une façon meilleure que celle que j’ai dû rectifier 1à, de représenter, de représenter ce que j’ai appelé principe du plaisir-savoir, pulsion-inhibition, et c’est ici que le tiers se présente comme l’accouplement du Réel et du fantasme.

C’est mettre l’accent sur le fait qu’il n’y a pas de réalité. La réalité n’est constituée que par le fantasme, et le fantasme est aussi bien ce qui donne matière à la poésie.

C’est-à-dire que tout notre développement de science est quelque chose qui, on ne sait pas par quelle voie, émerge, fait irruption, du fait de ce qu’on appelle rapport sexuel.

Pourquoi est-ce qu’il y a quelque chose qui fonctionne comme scien­ce ? C’est de 1a poésie.

L’aspersion [?] de ce World of mathematics m’en a convaincu. Ι1 y a quelque chose qui arrive à passer par l’intermédiaire de ce qui se réduit dans l’espèce humaine au rapport sexuel.

Qu’est-ce qui se réduit au rapport sexuel dans l’espèce humaine, c’est quelque chose qui nous rend très difficile la saisie de ce qu’il en est des ani­maux. Est-ce que les animaux savent compter ? Nous n’en n’avons pas de preuves, ce qui s’appelle des preuves sensibles.

Tout part de la numération, pour ce qu’il en est de la science.

Quoi qu’il en soit, même ce qu’il en est de cette pratique, c’est aussi bien de la poésie – je parle de la pratique qui s’appelle l’analyse. Pourquoi est-ce qu’un nommé Freud a réussi dans sa poésie à lui, je veux dire à ins­taurer un art analytique ? C’est ce qui reste tout à fait douteux.

Pourquoi est-ce qu’on se souvient de certains hommes qui ont réussi ? Ça ne veut pas dire que ce qu’ils ont réussi soit valable.

Ce que je fais 1à, comme l’a remarqué quelqu’un de bon sens qui est Althusser, c’est de 1a philosophie. Mais la philosophie, c’est tout ce que nous savons faire.

Mes nœuds borroméens, c’est de la philosophie aussi. C’est de la phi­losophie que j’ai maniée comme j’ai pu en suivant le courant, si je puis dire, le courant qui résulte de la philosophie de Freud.

Le fait d’avoir énoncé le mot d’inconscient, ça n’est rien de plus que de 1a poésie avec laquelle on fait de l’histoire. Mais l’histoire, comme je le dis quelquefois, l’histoire, c’est l’hystérie.

Freud, s’il a bien senti ce qu’il en est de l’hystérique, s’il a fabulé autour de l’hystérique, ça n’est évidemment qu’un fait d’histoire.

Marx était également un poète, un poète qui a l’avantage d’avoir réussi à faire un mouvement politique. D’ailleurs s’il qualifie son matérialisme d’historique, ça n’est certainement pas sans intention. Le matérialisme his­torique, c’est ce qui s’incarne dans l’histoire. Tout ce que je viens d’énon­cer concernant l’étoffe qui constitue la pensée n’est pas autre chose que de dire exactement les choses de 1a même façon.

Ce qu’on peut dire de Freud, c’est qu’il a situé les choses d’une façon telle que ça ait réussi. Mais ce n’est pas sûr. Tout ce dont il s’agit, c’est une composition, une composition telle que j’ai été amené à – pour rendre tout ça cohérent – à donner la note d’un certain rapport entre la pulsion et l’inhibition, et puis le principe du plaisir et le savoir, le savoir incons­cient, bien entendu.

Faites bien attention que c’est ici, et qu’ici c’est le tiers élément, je veux dire que c’est là qu’il y a le fantasme et ce qu’il se trouve que j’ai désigné du Réel.

Je n’ai vraiment pas trouvé mieux que cette façon d’imager métaphori­quement ce dont il s’agit dans la doctrine de Freud.

Ce qui me semble matériellement abusif, c’est d’avoir imputé tellement de matière au sexe. Je sais bien qu’il y a les hormones, que les hormones font partie de la science, mais il est tout à fait clair que c’est là le point le plus épais et qu’il n’y a là nulle transparence.

Bien, j’en reste là.

 

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