mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LII LE MOI DANS LA THÉORIE DE FREUD ET DANS LA TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 1954-1955 Leçon du 19 Janvier 1955

 Leçon du 19 Janvier 1955

Petite référence : nous allons nous interroger sur la conférence extraordi­naire d’hier. Que vous en ressent – il ? Vous y êtes – vous vous-mêmes un peu retrouvés ? Dans l’ensemble cela a été d’une très bonne tenue. La discussion remarquablement peu discordante, divergente, comme sont souvent les dis­cussions dans de pareilles conditions. J’ai été très satisfait. Mais enfin, voyez – vous bien où est le cœur du problème, et je dirais, la distance où MERLEAU – PONTY reste irréductiblement, ce que j’essaie de vous montrer comme étant vraiment le point original, la distinction du champ analytique, de l’expérience analytique ? Je ne sais pas si beaucoup d’entre vous… j’ai supposé la chose non seule­ment connue, mais intégrée… ont très présente la Phénoménologie de la per­ception qui est tout un programme. Quels sont ceux pour qui c’est très vivant ? Jean HYPPOLITE La Structure du comportement me paraît un ouvrage beau­coup plus original que la Phénoménologie de la perception. LACAN Il y a un terme qui donne le point sur lequel techniquement la dis­cussion aurait pu porter si nous avions eu devant nous beaucoup plus que le temps d’une rencontre, d’une soirée de Sainte – Anne, c’est le terme de Gestaltisme. Je ne sais pas si vous l’avez repéré au passage. Il a poussé à un moment comme vraiment ce qui est pour lui la mesure, l’étalon de la rencontre avec l’autre et la réalité… le terme aussi de conscience. Très évidemment, le dis­cours venait là s’ordonner dans une expérience qui aboutit aussi à un autre terme, qui est vraiment au fond de tout ce que MERLEAU – PONTY enseigne, et plus particulièrement de ce qui l’occupe pour l’instant, de ce qu’il énonce, en fin de compte, c’est le terme de compréhension. Et avec tout le recul qu’il essaie de prendre par rapport à ce qu’il appelle la position libérale, traditionnelle, eh bien, comme on le lui a fait remarquer justement, il ne s’en détache pas de beau­coup. Parce qu’en fin de compte son seul pas en avant c’est de constater qu’il y a des choses qui sont dures à avaler, difficiles à comprendre. Vous voyez bien à quoi je fais allusion. Ce n’est pas pour rien qu’il a pris son terme de référence dans l’expérience politique contemporaine. Vous savez que cela le soucie énor­mément cette rupture de dialogue avec le communisme, cela le préoccupe au maximum, c’est pour lui l’exemple critique de l’expérience humaine, une crise historique que nous traversons. Il constate à la fois qu’on ne se comprend pas, et il réaffirme qu’il faut comprendre, comme il mettait dans un titre d’une de ses manifestations littéraires, un petit peu littérales, voire journalistiques, dans un récent article paru dans un journal hebdomadaire : Il faut comprendre le communisme, ce qui est très paradoxal. Et il constate que son point de vue ne peut pas se comprendre. C’était la même chose hier soir, c’est le sens de ce qu’il vous a dit. Et il est curieux qu’il n’ait pas vu justement, en faisant ce parallèle, en l’instaurant, ce qu’il y avait. Il n’a peut – être pas poussé aussi loin qu’on l’aurait désiré… faute aussi d’être suffisamment familier sur le terrain de l’analyse… la recherche de savoir si le terme de compréhension s’applique. En d’autres termes, si l’analyse, cette sorte de champ, est en fin de compte sinon d’emblée homogène, mais peut arriver à l’homogène, c’est – à – dire que tout peut être compris, c’est – à – dire la question, telle que la posait M. Jean HYPPOLITE, dont nous regrettons qu’il n’ait pas pu dire hier soir ce qu’il a dit de la conférence de MERLEAU – PONTY tout de suite après : « Est – ce que oui ou non nous pouvons dire que le freudisme est ou non un humanisme ? » Que la position de MERLEAU – PONTY soit essentiellement humaniste, je crois que c’est ce que disait à l’instant M. HYPPOLITE. Et on voit d’ailleurs où ça le mène, ou plus exactement à quelle voie il se réfère, on pourrait presque dire il se raccroche. C’est une notion, toutes les notions de totalité, de fonctionnement unitaire, tout ce qui justement tend à résoudre le problème, la distinction, l’explication, l’élabora­tion du mécanisme, par cette référence. Nous trouvons une unité qui serait don­née, qui serait accessible à une parole qui s’établit, à une saisie qui en fin de compte se réduit à une saisie instantanée, théorique, à une saisie contemplative, pour laquelle l’expérience tellement ambiguë, je dis ambiguë dans cette théorisation qu’est la Gestalt psychologique donc, en somme, un semblant d’appui expérimental. Je dis « semblant » non pas bien entendu que cela ne réponde pas à des faits mesurables, à toute une richesse expérimentale, qui assurément est che­ville essentielle de notre conception de la phénoménologie vivante, la notion de la bonne forme. Mais là où les difficultés commencent, c’est de savoir si c’est là un ressort théorique qui ne tient pas uniquement en jouant sur une ambiguïté fondamentale. On a déjà assez souligné ces ambiguïtés pour que je ne les rappelle pas ici. Elle gît tout entière dans quelque chose où la physique se confond avec la phé­noménologie, celle qui fait mettre sur le même plan la goutte d’eau, pour autant qu’elle prend la forme sphérique et aussi ce quelque chose qui fait que nous ten­dons toujours à tirer vers le circulaire de la forme approximative que nous voyons. Il y a là quelque chose qui assurément fait image, dont nous pouvons même concevoir jusqu’à un certain point la correspondance, le mode de forma­tion. Mais certainement c’est cela qui est ambigu et fait que là on fait une espè­ce d’élision du problème essentiel. Si effectivement il y a quelque chose qui tend en effet à produire au fond de la rétine, par exemple, cette bonne forme, nous pouvons en saisir le rapport avec le fait aussi que dans le monde physique il y a quelque chose qui tend à réaliser certaines formes analogues. Mais si nous vou­lons mettre en relation l’une avec l’autre, je crois qu’alors ça n’est certainement pas une façon de résoudre dans toute sa richesse l’expérience. Mais on ne peut plus faire de la conscience ce quelque chose qui est maintenu comme essentiel­lement au cœur de la phénoménologie au sens existentiel, vécu, tel que MERLEAU – PONTY nous le promet, c’est – à – dire cette primauté de la conscience. La conscience devient elle – même mécanisme en fin de compte. Et elle joue, sans qu’il s’en rende compte, la fonction que je promets ici comme étant le premier temps sur lequel la dialectique du moi se fonde, justement pour s’en séparer. Seulement pour MERLEAU – PONTY tout est là, dans la conscience, et dans le fait qu’une conscience contemplative constitue le monde dans une série de syn­thèses, d’échanges, qui le structure, le situe à chaque instant dans une totalité plus enveloppante, renouvelée toujours, qui toujours prend son origine dans le sujet, dans l’homme, dans l’homme qui se regarde. [À Jean Hyppolite] Vous n’êtes pas d’accord ?

Jean HYPPOLITE J’écoute le mouvement que vous développez à partir de la Gestalt.

LACAN En fin de compte, vous allez le voir tout à l’heure, nous allons en reparler, c’est une phénoménologie de l’imaginaire, ce que nous appelons ici l’imaginaire.

Octave MANNONI Cela peut dépasser quand même le plan de l’imaginaire.  Je vois l’origine de la Gestalt de la pensée, le germe de la pensée gestaltiste, dans le fait que DARWIN a échoué.  Quand il remplace la variation par la mutation, il découvre une nature qui donne des bonnes formes.  À ce moment là ça pose un problème.  Il semble que la Gestalt est un mouvement pour récupérer cette existence de formes qui ne sont pas simplement mécaniques, mais qui justement sont plus que mécaniques.

LACAN Bien sûr.  Ce que vous dites là est un pas de plus, que je ne dis pas, parce que je ne veux pas l’imputer au–delà du plan où se tient MERLEAU–PONTY.  C’est que nous revenons à la mystérieuse force créatrice, à un vitalisme, en fin de compte toute la question est là. Est–ce que toute la découverte anthropologique que fait FREUD… et c’est dans cette direction que je vous mène pour l’instant…n’est pas dirigée…et ceci conformément à un progrès historique tout à fait strict…dans le sens radicalement contraire de toute espèce de vitalisme, à cette sorte de diri­gisme qu’il [ Freud ] désigne d’ailleurs dans son œuvre toujours pour le répudier expres­sément, et qui s’appellerait fondamentalement la tendance à un progrès vital, à la création de formes toujours supérieures, tout ce qu’il a de notion d’une réa­lisation, d’une harmonie toujours plus grande d’organismes, de plus en plus éla­borés, par quoi la nature produirait quelque chose de toujours plus parfait, de toujours plus intégré, de toujours mieux construit, dans le sens d’une harmo­nie, comme on le disait hier soir. Un esprit aussi peu porté dans ses choix à par­tir   de positions philosophiques, de positions de principe… mettons — et je ne demande qu’à l’admettre — que c’est son expérience de l’homme qui l’oriente et le dirige…eh bien, justement son expérience de l’homme dont il est parti, c’est son expérience médicale, du moment même où son esprit s’est formé, cette chose unique qu’il a faite c’est de comprendre le sens… qu’il a tout d’un coup situé dans le registre d’un certain type de souffrance et de maladie de l’homme …de ce conflit fondamental.  Pour ne pas l’apporter […] toute pensée : de progrès immanent au mouvement de la vie, d’évolu­tion créatrice, de cette tendance à réaliser des formes…  là nous retrouvons même la Gestalt, mais justement dans son ambiguïté, c’est–à–dire au point où le mot Gestalt rejoint le mot forme dans son sens le plus ample… toute tendan­ce à créer des formes supérieures considérée comme un mode d’explication, quel qu’il soit, du monde, est pour lui absolument à rejeter, parce que c’est quelque chose qui est à l’opposé du conflit essentiel que lui donne son expérience de l’homme. Et le conflit essentiel tel qu’il le voit jouer dans l’être humain, le mène à une catégorie incontestablement, elle, métaphysique.  Je ne sais pas si elles sont philosophiques ou pas, elles sont certainement méta­physiques et le conduisent à un dualisme fondamental, et un dualisme à pro­prement parler qui s’exprime comme le conflit. Justement, c’est parce que ça n’est pas simplement aux racines de l’être humain qui l’émet que cela le mène à quelque chose qui dépasse l’homme, c’est par là qu’il est vraiment projeté dans quelque chose,au niveau de l’Au–delà du principe du plaisir , qui ne peut pas ne pas être la catégorie,  les têtes de chapitres, métaphysiques ou ontologiques, qui est à proprement parler sortant des limites du champ proprement humain au sens organique du terme.  L’être humain, là, débouche sur un conflit qui le dépasse.  C’est une conception non pas du monde, c’est un ordre, ce sont des catégories de la pensée qu’il nous apporte, comme étant quelque chose à quoi toute expérience du sujet concret ne peut pas ne pas se référer.

Jean HYPPOLITEJe ne conteste pas du tout la crise décrite par FREUD.  Mais, quand il parle de l’instinct de mort, il lui oppose la libido, et il définit la libido comme la tendance d’un organisme à se grouper avec d’autres organismes, comme si c’était une sorte de progrès, d’intégration.  D’ailleurs il le regrette, et il dit, en ce qui concerne la matière inerte, qu’il y aurait un retour, une sorte de dissociation, de retour.  On ne peut pas en dire autant de la vie bien qu’il y ait […] platonicien.  On voudrait bien admettre que c’est plutôt un retour à quelque chose qui a déjà été donné dans sa totalité.  Cependant, on ne peut pas le dire, c’est du mythe.  Il y a donc quand même chez lui…indépendamment de ce conflit indéniable dont vous parlez et qui ne le rend pas optimiste, du point de vue vital, humain…une certaine conception de la libido, d’ailleurs mal définie, par rapport à la découverte de l’instinct de mort.  Il affirme bien cette intégra­tion de plus en plus grande des organismes, il le dit d’une manière nette.  Je parle du texte même de FREUD, et non pas du conflit en esprit, pour lequel je suis tout à fait d’accord avec ce que vous venez de dire.

LACAN J’entends.  Observez bien que cette « tendance à l’union »… c’est ce qu’il dit : l’Ἔρως  [ Éros ] tend à unir…n’est jamais saisie que dans un rapport à « tendance à la division », à la rupture, à la redispersion et très spécialement de la matière inanimée.  Les deux sont strictement inséparables.  Il n’y a pas donc de notion qui soit moins unitaire.  Il ne pense justement l’Ἔρως  [ Éros ] qu’en fonction de cette ten­dance du retour à la démultiplication. Reprenons cela pas à pas.  Nous verrons mieux quel sens lui donner.  Je vous ai laissés la dernière fois sur la problématique engendrée par l’introduction des notions énergétiques.  Et ceci en tant qu’elle est corrélative de ce quelque chose qui est fait historique, que nous pouvons manier, qui est interposé dans HEGEL ou FREUD : l’avènement d’un monde de la machine, qui a commencé de poser…dans des termes caractéristiques, d’une précision symbolique exception­nelle…la notion d’énergie. Je vous ai indiqué… je ne veux pas vous mener aujourd’hui trop tard et j’es­saierai de vous donner des lignes générales à l’intérieur desquelles, pendant la suite, par les commentaires de textes dont le premier indiqué est celui que j’ai confié aujourd’hui à ANZIEU, ces commentaires devront trouver leur place…je vais essayer d’éclairer tout de suite…non pas totalement, mais assez bien…ma lan­terne un peu plus que je ne l’ai fait la dernière fois. L’impasse à laquelle nous sommes arrivés est quelque chose qui est au–delà du principe de plaisir et qui pourtant se montre à tous présent dans cette sin­gulière ambiguïté, voire confusion avec le principe du plaisir.  Si le principe du plaisir est cette tendance restitutive d’un équilibre pour un organisme déjà conçu exactement comme une machine, ce retour à un certain état d’équilibre, cette tendance restitutive, nous l’avons vu, se distingue mal…au premier abord, dans le texte de FREUD…de cette tendance répétitive qui assurément est ce qui est nouveau.  Et ce que son texte apporte d’original, l’impasse à laquelle nous arri­vons, est celle–ci : quelle est la distinction qu’il y a entre  cette tendance répétitive et cette tendance restitutive ? Les moyens sont très curieux dans ce texte, parce qu’ils sont de dialectique circulaire.  Il revient perpétuellement sur une notion qui semble toujours lui échapper et dont la seule résistance est indiquée par le fait qu’il ne s’arrête pas, qu’il continue d’essayer à tout prix de maintenir l’originalité de cette tendance répétitive.  Est–ce une pérennité de plus du princi­pe du plaisir, extrapolé, fondamental ? C’est bien d’autre chose qu’il s’agit.  Et sans aucun doute ce quelque chose…dans l’ordre des catégories, ou des images peut–être simplement…lui a manqué pour bien nous en faire sentir le relief, l’ori­ginalité, la distinction qu’il y a entre la tendance répétitive et la tendance restitutive.  C’est à ce point que j’avais amené la problématique de la question telle que M.  HYPPOLITE a bien voulu la dire après la conférence.  C’est à ce point que nous étions arrivés. Observons tout de suite quelque chose qui est justement très ambigu dans cette application du princi­pe du plaisir, considéré depuis le début jusqu’à la fin de l’œuvre de FREUD, chaque fois s’y révèle quelque chose qui veut essentielle­ment dire ceci : devant une stimulation apportée à cet appareil vivant, le systè­me nerveux représente en quelque sorte le délégué essentiel de cet homéostat, le régulateur essentiel, spécialisé peut–on dire, cet homéostat grâce auquel l’être vivant persiste et à quoi va correspondre une tendance à ramener l’excitation au plus bas.  Si vous lisez des auteurs analytiques, vous verrez leur embarras extrê­me : vous les verrez tout le temps glisser dans cette pente qui justement leur est offerte par la façon même dont FREUD a dialectisé la question.  FREUD leur offre là l’occasion d’un malentendu de plus.  Tous en chœur s’y précipitent, dans leur affolement, quand ils arrivent sur ce plan. L’excitation qui doit être ramenée au plus bas, qu’est–ce que c’est ? Parce que « le plus bas » peut vouloir dire deux choses, tous les biologistes seront bien d’accord : la tension ramenée au plus bas, étant donné une certaine définition de l’équilibre du système, ou la tension ramenée au plus bas, tout simplement, c’est–à–dire pour ce qui est                         de l’être vivant il n’y a pas plus basse tension à laquelle on puisse arriver que la mort,                   toutes les tensions seront ramenées – du point de vue de l’être vivant – à zéro.  D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait exact.  Car si nous ne faisons pas justement un tranchant, une distinction, nous pouvons considérer que les processus de la décomposition qui suivront la mort prolongeront directement ce que nous avons défini.  Et nous arriverons à définir que le principe du plaisir ne trouve son achèvement terminal que dans la complète et définitive dissolution de l’être vivant, c’est–à–dire après tout un champ, tout un espace parcouru, qui se passerait entre le passage de l’état de cadavre et la dissolution concrète de cadavre.  Il y a là quelque chose évidem­ment dont on ne peut pas voir immédiatement le caractère abusif.  Ce côté « ramener la tension au plus bas » ne peut pas en lui–même… s’il est posé comme un principe régulateur de l’être vivant comme tel…être considéré comme ce qui est désigné par le principe du plaisir, en tant que principe régulateur du fonction­nement. Pourtant vous le verrez, je peux vous citer plusieurs articles – à la limite, tout de suite – et dans les principes desquels « ramener la tension au plus bas » ne désigne rien d’autre que la mort de l’être vivant : ce qui est supposer le problème réso­lu, ce qui est confondre le principe du plaisir avec ce qu’on croit que FREUD nous a désigné  sous le titre d’instinct de mort.  Je dis « ce qu’on croit » : si on lit FREUD, on voit bien que quand FREUD parle d’instinct de mort il désigne quelque chose d’heureusement moins absurde, moins anti–tout, anti–biologique, anti–scienti­fique, le contraire de la cohérence.  Cette implication qui est faite du principe du plaisir, ce qu’il vise, est ceci – distinct du principe du plaisir – et qui tend à ramener tout l’animé à l’inanimé… c’est ainsi qu’il s’exprime…et c’est ce qu’il essaie de saisir.  Ça veut dire, plus exactement : qu’il est forcé de penser à ça.  Il y est forcé par des choses qui n’ont rien à faire avec la mort des êtres vivants.  Il est forcé d’y penser par des manifestations qui sont dans l’homme.  Ne l’oublions pas, ce que nous cherchons ici, c’est pourquoi, par des manifestations qui sont dans l’homme… le vécu humain, l’échange humain, l’intersubjectivité… il ne peut pas échapper à cette nécessité de sortir des limites de la vie. Il faut considérer en soi un principe qui ramène à la mort la libido, mais qui ne l’y ramène pas n’importe comment, car s’il l’y ramène par les voies les plus courtes, le problème est résolu.  Il ne l’y ramène que par les voies de la vie, jus­tement.  C’est derrière ceci…à savoir la nécessité de l’être vivant de passer par les chemins de la vie, et ça ne peut se passer que par là…que le principe qui le ramè­ne à la mort se situe, est repéré.  Il ne peut pas
aller à la mort par n’importe quel chemin.  En d’autres termes, la machine, elle, se maintient, dessine une certaine courbe, une certaine persistance et c’est par la voie de cette subsistance que quelque chose d’autre se manifeste, mais qui est en quelque sorte soutenue par cette forme d’existence qui est là, qui lui indique son passage.  Alors, qu’est–ce que c’est, une fois de plus ?Il y a une question qu’il faut poser tout de suite, parce que, si nous avons vu quelque chose qui s’est passé entre HEGEL et FREUD, nous ne pouvons pas en admettre un ressort, une articulation essentielle, la première en évidence, sous cette forme humoristique : « Que quand on sort un lapin d’un chapeau c’est qu’on l’y a préalablement mis.  » Cette formulation depuis quelque temps était le dernier mot de la métaphysique.  Elle a un nom pour les physiciens, c’est « le premier principe de la thermo–dynamique ».  Autrement dit la conservation de l’énergie.  Autrement dit :  pour qu’il y ait quelque chose à la fin, il faut qu’il y ait eu au moins autant au commencement. Mais il y a le deuxième [ principe de la thermo–dynamique ], c’est–à–dire que dans la manifestation de cette éner­gie il y a… je vais essayer de vous le faire sentir d’une façon imagée…des modes nobles et des modes pas nobles.  Autrement dit, il se passe des choses telles qu’on ne peut pas remonter le courant, si on peut dire : que quand on fait un travail, pendant qu’il s’opère une partie de ce travail se dépense en chaleur…ceci dans l’illustration centrale d’expériences…et cette chaleur on ne peut pas la faire retourner à une quantité égale de travail, elle reste à son niveau.  Il y a chute, perte.  Et ceci s’appelle l’entropie. FREUD lui–même fait une allusion à ceci…et à plusieurs reprises dans son œuvre…que le phénomène auquel nous assistons soit qu’il s’agisse de phéno­mène tout à fait précis et concret dans la physico–logique.  Il en parle à la fin de L’Homme aux loups et quand j’ai fait mon cours sur L’Homme aux loups j’ai indiqué la signification de FREUD dans cette introduction.  Je le reprendrai peut–être une fois.  Dans Au–delà du principe du plaisir, il y revient.  Bien entendu, cette espèce de second appel, cette recherche circulaire qui est la sienne, sans pouvoir s’y arrêter, faute…c’est pour ça que nous sommes ici…de tout à fait péné­trer le mystère qui se cache, non pas dans l’entropie, il n’y a pas de mystère dans l’entropie, c’est un symbole, une chose qui s’écrit au tableau et vous auriez bien tort de croire qu’elle existe.  L’entropie, c’est un grand E absolument indispen­sable à notre pensée, et même si ce grand E vous vous en foutez, du fait qu’un Monsieur qui s’appelle Julius Robert VON MAYER, médecin de marine, a médité sur ces choses qui sont le principe même, actuellement, de tout : on ne peut pas ne pas en tenir compte quand on organise un pays, une usine, atomique ou pas.  M.  Julius Robert VON MAYER a commencé à y penser fortement en faisant des saignées à ses malades…parfois les voies de la pensée sont obscures, celles du Seigneur sont insondables…ce Monsieur a fondé ce principe et c’est une autrequestion que nous verrons une autre fois.  Il est quand même assez frappant que pour avoir pondu ceci, qui est assurément une des grandes émergences de la pensée, il en soit – comme on dit – « resté sec » après ça, et ait été un homme extrê­mement diminué.  Cela est drôle, comme s’il semblait…cela n’est pas du tout étranger à notre sujet …que l’accouchement du grand E, dont je vous parlais, et qui n’a l’air de rien, ait été quelque chose qui, d’une certaine façon, pouvait s’inscrire dans le système nerveux. Vous auriez tort de croire que quand je prends des positions qu’on croit communément être anti–organicistes, c’est parce que, comme disait un jour quelqu’un que j’aime bien, le système nerveux ça m’embête.  Ce ne sont pas du tout ces raisons sentimentales qui me guident.  Je crois que l’organicisme com­mun est une stupidité, mais qu’il y en a un autre, et qui ne néglige pas du tout des phénomènes matériels, que ce quelque chose auquel je vise très spéciale­ment pour l’instant et qui me fait vous dire, en toute bonne foi…sinon en toute vérité car la vérité ça demande justement une certaine réflexion d’en rechercher les traces dans l’expérience…à propos de l’aventure de M.  Julius Robert VON MAYER, que je pense que ça n’est pas du tout sans effet sur le malheureux indi­vidu qui a été chargé par je ne sais quoi… le saint langage, comme disait M.  VALÉRY [ Cf.  La Pythie, dernière strophe ]…d’être celui qui fait survivre le grand E, cela ne se passe peut–être pas sans dommage.  Je vous signale au passage que M.  Julius Robert VON MAYER a certainement deux parties dans sa vie : celle qui était avant ça, et celle qui était après où il ne s’est plus rien produit.  Il avait dit ce qu’il avait à dire, comme on dit. Eh bien, cette entropie…c’est–à–dire ce principe de la dégradation de l’énergie …que FREUD rencontre et dont il sent bien que ça a un certain rapport avec son instinct de mort, sans qu’il puisse, bien entendu, non plus trouver là son assiet­te, je veux dire l’endroit où il s’assiérait un peu pour se reposer, et il continue pendant tout cet article, Au–delà du principe du plaisir, sa petite ronde inferna­le, comme DIOGÈNE cherchant un homme avec sa lanterne.  Cela veut dire qu’il est en train de nous raconter que là où il peut raccrocher cela, il lui manquait quelque chose.  Il lui manquait quelque chose que naturellement ça serait trop simple si je vous disais… je vais vous le dire…c’est en ajoutant un grand F au grand E, ou un grand I,  ce n’est certainement pas ça, parce que c’est quelque chose qui n’est pas encore entièrement élucidé. Mais La pensée moderne est en train d’essayer d’attraper par des voies sou­vent ambiguës, voire confusionnelles…mais dont vous ne pouvez pas mécon­naître que vous êtes contemporains de son accouchement, et je dirai plus, vous êtes tous en train, pour autant que vous êtes ici en train de suivre mon séminai­re, de basculer dans cet accouchement lui–même, dans ce quelque chose essentiellement lié dans cette dimension dans laquelle la pensée essaie de s’ordonner…de trouver son symbole correct et son grand F succédant au grand E.  Ce quelque chose actuellement, dans l’état actuel des choses, c’est la quantité d’information.  Il y en a que cela n’étonne pas.  Il y en d’autres que ça à l’air de souffler.  Je ne vais pas aller beaucoup plus loin dans ce sens pour aujourd’hui. Je vais simplement vous rappeler qu’aux dernières nouvelles… et selon toute apparence, d’une façon qui est presque correcte, encore qu’elle laisse à désirer …l’élaboration de toute catégorie, quantité constante, la somme d’expériences, les choses concrètes, qui sont accumulées dans les recherches autour de la commu­nication…et bien entendu à une certaine distance apparente de ce qui nous inté­resse …la grande aventure, si on peut dire…on ne sait jamais où elle a commencé…disons qu’elle a trouvé un de ses moments significatifs au niveau des ingénieurs des téléphones. Il s’agissait de faire des économies dans la Bell Telephon Company c’est–à–dire de faire passer, si possible, le plus grand nombre possible de communica­tions sur un seul fil.  Quand on est dans un pa
ys aussi grand que l’Amérique, ça devient très important d’économiser quelques fils, de pouvoir faire passer les fadaises qui se véhiculent généralement sur ces sortes d’appareils de transmis­sion par le moins de fils possible.  C’est à partir de là qu’on a commencé à quan­tifier la communication, c’est–à–dire qu’on est parti de quelque chose dont – vous le voyez bien – c’est ce qui allait le plus loin du monde, en apparence, de ce que nous appelons ici la parole.  Il ne s’agissait pas du tout de savoir si ce que les gens se racontent avait un sens.  Bien entendu ce qui se dit au téléphone, vous l’avez remarqué par expérience, n’en a strictement jamais aucun.  Mais on com­munique, c’est–à–dire que ce dont il s’agit c’est de pouvoir reconnaître la modu­lation d’une voix humaine et d’avoir cette apparence de compréhension qui résulte du fait qu’on y reconnaît les mots déjà connus.  Il s’agit de savoir dans quelles conditions les plus économiques ce phénomène se passait, à savoir que les gens reconnaissent les mots… le sens, bien entendu, personne ne s’en occupe.  Ceci est excessivement important, car cela souligne le point sur lequel je mets l’accent, à savoir que le langage…ce langage qui est l’instrument de la parole…c’est justement quelque chose de matériel, point qu’on oublie toujours. Quand il s’est agi de cela, on s’est aperçu qu’on était loin d’avoir besoin de tout ce qui s’inscrit sur une petite feuille d’un appareil, plus ou moins perfec­tionné, électronique dans l’intervalle, en fin de compte c’est toujours un appareil de Marey  qui oscille et représente la modulation de la voix, mais qu’il suf­fit d’en prendre une petite tranche, qui réduit l’ensemble de l’oscillation, je crois, de beaucoup, c’est quelque chose de l’ordre de 1 à 10, et d’en prendre beaucoup moins, et ça marche parfaitement, à savoir que non seulement on entend, mais on reconnaît la voix du cher bien–aimé ou de la chère une telle, qui est au bout, le côté cœur, la chose conviction agissante de l’individu à individu passe en apparence intégralement.  Alors, on a commencé à codifier quantité d’informations.  La quantité d’informations ne signifie absolument pas qu’il se passe des choses fondamentales entre êtres humains.  Il s’agit de ce qui court  dans les fils, et de ce qu’on peut mesurer.  Seulement de ce seul fait on a fait fran­chir un pas essentiel, c’est–à–dire qu’on commence à poser au niveau de l’infor­mation toute cette dialectique, à savoir d’un dualisme, si ça passe [ 1 ]  ou si ça ne passe pas  [ 0 ].  C’est–à–dire à quel moment ça se dégrade, à quel moment ça n’est plus de la communication. C’est ce qu’on appelle en psychologie, du mot américain « jam », mot que je vous prie de retenir, parce que c’est la première fois qu’apparaît comme telle, comme fondamentale, la réalité, c’est le concept surgi de la confusion comme telle, c’est–à–dire de cette tendance qu’il y a dans la communication à cesser d’être la communication, c’est–à–dire à ne plus rien communiquer du tout. Alors, voilà un symbole nouveau ajouté. L’introduction de ce symbole nou­veau a permis à des gens qui s’appellent mathématiciens…effectivement dans l’ordre des mathématiques nous avons la notion que l’initiation ou non à un certain système symbolique permet ou non aux gens d’aborder des ordres entiers d’une réalité qui nous touche au plus près, à savoir de ce qui se passe effectivement entre les hommes.  Faute d’avoir l’idée du maniement correct de ces grand E et grand F, il y a des gens qualifiés ou disqualifiés à parler des relations interhumaines.  Et c’est bien une objection que nous aurions pu faire hier soir à M.  MERLEAU–PONTY, qu’à un certain point de développement du système symbolique, tout le monde ne peut pas parler avec tout le monde.  Et quand on lui parle de subjectivité fermée, et qu’il a dit : « Si on ne peut pas par­ler avec eux, le fond du langage s’évanouit,      et le fond du langage c’est d’être uni­versel.  » Bien entendu ! Encore faut–il être introduit dans ce circuit du langage et savoir de quoi on parle quand on parle de la communication.  Et vous allez voir que c’est essentiel quand on parle de l’instinct de mort, qui semble oppo­sé.  Ce dont il s’agit réside dans cette direction… j’étais en train de vous le dire ! …que les mathématiciens qualifiés pour manier ces symboles, parce qu’ils en ont l’usage et parce que pour eux c’est le centre de ce qui a – non pas coordonné – mais a organisé toute une série d’expériences qui font de l’information ce qui actuel­lement se présente de plus vraisemblable dans notre réalité, comme allant juste­ment dans la direction opposée à l’entropie.  
En d’autres termes, je vous rappel­le pour l’illustrer, la petite illustration… il y a mille façons de l’illustrer…à savoir que le passage… d’un système à un autre, ou d’un état d’un système au sys­tème suivant,…d’une quantité d’information quelconque est justement ce quelque chose qui va dans le sens contraire, qui annule, mais qui a cette tendance géné­rale désignée par la dégradation de l’énergie, telle qu’elle est conçue en l’absen­ce de cette notion que l’information sert à quelque chose. En d’autres termes, quand les gens ont commencé d’aborder la thermo­dynamique, c’est–à–dire comment leur machine allait se payer, ils se sont omis eux–mêmes, c’est–à–dire qu’ils prenaient la machine comme le maître prend l’es­clave : la machine est là, à distance, et elle travaille.  Ils n’ont oublié qu’une chose, c’est que c’étaient eux qui avaient signé le bon de commande.  Or, rien que le fait d’avoir signé le bon de commande se révèle avoir une importance considérable dans le domaine de l’énergie.  Et c’est de cela qu’il s’agit dans le taux [ d’information ? ] quand il s’agit de l’information.  Pour le faire comprendre, nous dirons ceci, un petit apo­logue, celui du « démon de Maxwell ».  Il n’est pas autre chose que l’illustration imagée de ce fait que l’information, si elle s’introduit dans le circuit de la dégra­dation de l’énergie, peut faire des miracles, c’est–à–dire que si le démon de Maxwell arrête tous les atomes qui s’agitent trop lentement et ne garde que ceux qui ont une tendance un tant soit peu frénétique, il fera remonter la pente géné­rale de l’énergie, c’est–à–dire qu’il pourra, avec ça, refaire intégralement, avec ce qui serait dégradé en chaleur, un travail équivalent à celui qui s’y était dégradé.

Ceci à l’air loin de notre sujet.  Il faut pourtant que j’en situe le repère.  Vous allez voir comment nous allons le retrouver. Repartons maintenant de notre principe du plaisir.  Refaisons–nous, tout d’un coup, une âme naïve.  Replongeons–nous dans les ambiguïtés.  Le principe du plaisir c’est quelque chose…comme ANZIEU vous le dira la prochaine fois…quand FREUD vous parle de ce qui se passe au niveau du système nerveux, une stimulation, tout opère, tout est mis en jeu, les efférents [centrifuges], les afférents [centripètes], tout cela se met en fonction pour que l’être vivant retrouve le repos.  Je ne sais pas si vous voyez qu’il y a quand même, sur le plan de l’intuition, une espèce de dis­cordance entre le principe du plaisir, ainsi défini, et ce que ça évoque de guille­ret quand même, le principe du plaisir : chacun court après sa chacune.  Jusqu’à présent c’était comme ça qu’on avait vu ça ! Chez M.  LUCRÈCE, c’était clair.  Enfin, c’est plutôt gai, plutôt stimulant ! Et même, de temps en temps, les ana­lystes, désespérés tout de même d’avoir à faire rentrer des catégories qui leur paraissent si contraires, nous rappellent qu’après tout il doit y avoir, il y a bien… il n’y a qu’à regarder comment ça se passe : un jeune animal qui est là, qui a l’air si content de vivre …il y a un plaisir de l’activité, un goût de la stimulation.  en fin de compte on recherche…ce qui nous est donné par la théorie allait dans le sens contraire…quand même justement à se divertir, on est captivé dans le jeu.  Il y a là quelque chose qui semble être donné, subjectif, non seulement primor­dial, mais dont on ne peut pas dire même que l’accent ne colle pas d’une certaine façon, par exemple le sentiment naïf qu’il peut y avoir du fait que FREUD a introduit la fonction élémentaire absolument essentielle, la notion de la libido, dans le comportement humain.  Il y a aussi une tendance à penser que cette libi­do est, somme toute, quelque chose d’assez libidineux : les gens cherchent leur plaisir… Alors ! C’est tout de même assez frappant, assez curieux de voir que ceci se traduit théoriquement par le principe du plaisir, qui énonce en somme ceci : ce qui est recherché, c’est en fin de compte la cessation du plaisir.  Chacun, bien entendu, s’en doutait quand même, parce qu’on sait bien que c’est tout de même la fin, la courbe du plaisir.  Mais vous voyez que le versant de la théorie va ici en sens strictement contraire de l’intuition subjective, qu’en somme le plaisir c’est quelque chose qui, par définition, dans le principe du plaisir, tend à sa fin.  Le principe du plaisir, c’est que le plaisir cesse.  Vous êtes bien d’accord ?Regardez dans cette perspective ce que devient le principe de réalité.  Le prin­cipe de réalité est justement introduit en cette simple remarque qu’à trop cher­cher son plaisir il arrive toutes sortes d’accidents, on se brûle les doigts, on attrape une chaude–pisse, on se casse la gueule… C’est comme ça qu’on nous fait, en général, la genèse de ce qu’on appelle l’apprentissage humain.  Alors, on nous dit, le principe du plaisir s’oppose au principe de réalité.  Dans cette pers­pective, ceci prend évidemment un autre sens.  Le principe de réalité, en fin de compte, c’est le terme frappant, singulier, ça consiste en ce que le jeu dure : c’est–à–dire que le plaisir se renouvelle, c’est–à–dire que le combat ne finisse pas faute de combattants.  Le principe de réalité consiste à nous ménager nos plaisirs, ces plaisirs dont la tendance et la fin c’est précisément d’arriver à la cessation. Voilà comment se pose le problème.  Et il faut encore y introduire ceci : on essaie aussi… parce que ne croyez pas, bien entendu, que les psychanalystes soient complètement satisfaits de cette façon de penser le principe du plaisir, qui est fondamentale, absolument essentielle de bout en bout à toute la théorie.  Si vous ne pensez pas le principe du plaisir dans ce registre, il est inutile de l’in­troduire dans FREUD, c’est absolument déterminant.  Le seul fait de commencer à introduire la notion qu’il y a une espèce de plaisir propre à l’activité introduit dans la théorie analytique… le plaisir ludique, par exemple…flanque par terre, toutes nos directives, toutes les positions, toutes les catégories même de la pen­sée analytique.  À partir de ce moment–là qu’avons–nous à faire même avec cette technique ? S’il s’agit simplement d’apprendre aux gens la gymnastique et la musique, et tout ce que vous voudrez : les procédés formatifs, pédagogiques, éducatifs sont totalement d’un autre registre que l’expérience analytique.  Je ne dis pas qu’ils n’aient pas leur fonction, leur valeur, qu’on puisse leur faire jouer un rôle essentiel dans La République.  Il suffit de se reporter aux catégories platoniciennes pour savoir combien c’est important.  Il s’agit : de faire rentrer l’homme dans un certain heureux fonctionnement naturel, de lui faire rejoindre les étapes de son développement, de lui donner le libre fleurissement de ce qui, dans son organisme, arrive à chaque étape, à son temps, à une certaine maturi­té, à donner                     à chacune de ces étapes son temps de jeu, puis en somme ensuite son temps d’adaptation,                   de stabilisation, jusqu’à ce que la nouvelle émergence vitale.  Il s’agit de catégories qui sont parfaitement concevables, autour des­quelles peut s’organiser toute une anthropologie.  Il s’agît de savoir si c’est celle qui justifie ou non des psychanalyses, c’est–à–dire les foutre sur un divan pour nous raconter des conneries.  Il s’agit de savoir si c’est le rapport entre ça et ça, c’est–à–dire si PLATON, pour la gymnastique et la musique, aurait compris ce que c’était que la psychanalyse.  Il ne l’aurait pas compris, malgré les appa­rences, parce qu’il y a là un abîme, une faille.  Et c’est ce que nous sommes en train de chercher, avec cet Au–delà du principe du plaisir.  Car pour faire le pont, le rapport entre notre psychanalyse et la psychologie, il y a encore quelque chose que j’essaie d’introduire : essayer de faire comprendre les rapports qu’il y a entre notre expérience d’analyste et les notions, par exemple, d’apprentissage.  On nous les ramène, et de façon assez séduisante, assurément métaphorique.  Il s’agit de savoir si c’est une bonne métaphore.  Qu’est–ce qu’on dit ? Que l’analyse, par exemple, est un apprentissage de la liberté.  Avouez que ça sonne drôlement : « l’apprentissage de la liberté »… Tout de même, au point où nous en sommes, à l’époque historique, comme disait hier Maurice MERLEAU–PONTY, on devrait se méfier.  Mais réfléchissons, simplement : quelle est la notion implicite à l’expérience analytique de l’apprentissage ? Qu’est–ce que nous donnent d’abord les premières découvertes analytiques, le trauma, les fixations, la reproduction, le transfert… qu’est–ce que ça veut dire, tout ça ? Je parle du champ.  Parce que je ne dis pas que les analysés ne sont pas capables d’appren­tissage.  On peut mettre à un plus haut degré l’apparence de phénomènes d’ap­prentissage dans des champs limités.  Mais il faut d’abord, comme pour l’autre, le bon de commande de sa machine, pour qu’il décide d’apprendre le piano, il faut qu’il existe, le piano.  Mais on isole les gens entre quatre murs et on va leur apprendre la musiquette.  Et on s’aperçoit de toutes sortes de propriét
és que pendant qu’ils jouent du piano, jusques et y compris qu’ayant appris à jouer sur des pianos à larges touches vous savez jouer au piano avec des petites touches, sur un clavecin, etc.  Il s’agit toujours de segments déterminés de comporte­ment humain et non pas, comme pour FREUD, du niveau de tout l’être humain, au niveau de sa destinée, de sa conduite, et qui fait que quand la leçon de piano n’est plus là et qu’il va voir sa petite amie, c’est le propre de l’apprentissage tel que nous le constatons à l’intérieur de l’expérience analytique, il est à peu près celui de GRIBOUILLE.  Vous savez l’histoire de GRIBOUILLE : il va à un enterrement, et il dit « bonne fête ».  Il se fait engueuler, il lui arrive des malheurs.  On lui tire les cheveux, il rentre chez lui : « Voyons, on ne dit pas « bonne fête » à un enterre­ment, on dit « Dieu ait son âme » ».  Il ressort, il rencontre un mariage : « Dieu ait son âme » et il lui arrive encore des ennuis… Eh bien, c’est cela l’apprentissage tel que le démontre l’analyse.  C’est ça.  Ce à quoi nous avons affaire avec la notion de fixation, de reproduction, de transfert, tel que nous le constatons.  Nous cherchons dans l’expérience analytique ce qu’on appelle cette présence, cette intrusion du passé dans le présent, c’est quelque chose de cet ordre–là.  C’est toujours l’apprentissage de quelqu’un qui fera mieux la prochaine fois.  Et quand je dis qu’il fera mieux la prochaine fois, c’est qu’il faudra qu’il fasse tout autre chose. Le dévoilement qui est dans l’analyse, c’est le dévoilement de cette discor­dance foncière, absolument radicale, des conduites essentielles pour l’homme, par rapport à tout ce qu’il vit, la dimension découverte par l’analyse est le contraire de quelque chose qui progresse par adaptation, par approximation, par perfectionnement.  C’est quelque chose qui va par sauts, par bonds, qui est toujours l’application strictement inadéquate de certaines relations symbo­liques totales et je veux dire impliquant plusieurs tonalités, l’un avec l’autre, dans des relations de l’un à l’autre, qui sont justement celles qui ne comportent plus cette espèce de […] L’immixtion, par exemple, de l’imaginaire dans le symbo­lique, ou inversement.  Vous suivez, ANZIEU ? Cela vous tracasse, hein ? Je veux simplement vous faire remarquer ceci, la différence qu’il y a entre toute inves­tigation, découverte un petit peu approfondie de ce qui se passe dans l’être humain…et je dis même au niveau du laboratoire.  Je vais vous amener la preuve de cela dans le registre de l’apprentissage…et de ce qui se passe au niveau ani­mal.  Je ne peux pas vous faire l’immense rappel de la psychologie animale, ni des essais d’apprentissage en laboratoire, mais je veux vous faire simplement remarquer : du côté de l’animal, l’espèce d’ambiguïté fondamentale dans laquelle on se déplace entre l’instinct et l’apprentissage dès qu’on essaie, on le fait maintenant, car on fait de très grands progrès, scientifiquement parlant, de serrer les faits d’un peu près, les préformations de l’instinct ne sont pas du tout chez l’animal exclusives de l’apprentissage.  De plus, on trouve sans cesse des possibilités d’apprentissage chez l’animal, à l’intérieur des cadres de l’instinct.  Bien plus, on découvre que les émergences de l’instinct ne sauraient se faire sans cette espèce d’abord, d’appel environnemental, comme on dit, qui en quelque sorte stimule et provoque la cristallisation des formes, des comportements et des conduites. Ce dont on a le sentiment, quand on voit entre quelle et quelle catégories naviguent les expérimentateurs, c’est justement d’une convergence, d’une espèce de cristallisation, d’une sorte de chose qui donne tout le sentiment…bien entendu, si sceptiques que nous soyons à l’égard de ces termes…d’une espèce d’harmonie préétablie, bien entendu, comme toutes les harmonies préétablies, susceptible de toutes sortes d’achoppements, d’égarements.  Tout cela n’em­pêche rien, mais ça ne fait rien.  La notion d’apprentissage est absolument indis­cernable de la maturation de l’instinct.  Et ce qu’on voit c’est que quelque chose ici, en effet, s’applique, qui fait naturellement surgir comme repères, comme catégories directrices, des catégories gestaltistes.  L’animal reconnaît son frère, son semblable, son partenaire sexuel.  À telle ou telle étape du développement instinctuel, il trouve sa place dans le paradis, le milieu.  Il le pétrit aussi.  Il s’y imprime lui–même.  L’épinoche fait un certain nombre de petits trous, qui ont l’air tout gratuits.  On sent bien que c’est son saut qui marque, son saut dont tout son corps est le portant, il s’emboîte.  Il y a une certaine adaptation.  Et jus­tement c’est une adaptation qui a sa fin, son terme et sa limite.  Vous voyez où je veux en venir.  Il y a dans cet apprentissage animal quelque chose qui juste­ment présente les caractères d’un perfectionnement fini, et d’un perfectionne­ment organisé. Vous voyez bien quelle différence, quel pas il y a entre cela et ceci, qui nous est découvert par les mêmes recherches…qu’on croit ! …le fait de l’appren­tissage chez l’homme qu’ils ont mis en évidence, ceci que vous savez bien, car même on vous le rappelle, mais on vous le rappelle sans mettre vraiment en valeur ce que ça veut dire, à savoir que le privilège dans le sujet, du point de vue de ses tensions intérieures, de son désir d’y revenir, précisément le contraire de ce que nous venons de voir chez l’animal, les tâches inachevées, que d’autre part un M.  ZEIGARNIK qu’on invoque, je ne dis pas à la mauvaise place, mais qu’on invoque sans bien savoir ce qu’il répond, qui nous dit que la mémorisation d’une tâche sera d’autant meilleure que justement dans des conditions détermi­nées elle a échoué.  Est–ce que vous ne saisissez pas que ceci va non seulement tout à l’opposé de ce que nous trouvons dans la psychologie animale et même tout à l’opposé de la notion que nous pouvons nous faire de la mémoire, comme d’un registre ou d’un empilement d’engrammes, d’impressions, de choses ou l’être se forme ? C’est précisément, si je puis dire, là, la mauvaise forme qui est prévalente, c’est–à–dire que c’est dans la mesure – je vous le disais à l’instant –où une tâche est inachevée, que le sujet y revient, que dans la mesure qu’un échec a été cuisant, que le sujet s’en souvient mieux. Ceci alors… tout de même ne nous plaçons pas là au niveau de l’être et de la destinée…c’est dans les limites d’un laboratoire que cette chose a été mesurée.  Mais il ne suffit pas de mesurer, il faut aussi essayer de comprendre.  On parle là de deux catégories d’apprentissage, de deux modes d’adaptation qui procèdent par des voies strictement opposées.  Je sais bien que l’esprit est toujours fécond en modes de « comprendre ».  Je le dis souvent aux personnes que je contrô­le : « Faites surtout bien attention à ne pas comprendre le malade,     il n’y a rien qui vous perde comme ça.  » Le malade vous dit une chose que vous me rappor­tez, qui n’a ni queue ni tête et, en me le rapportant : « Eh bien j’ai compris – me dit–on – qu’il voulait dire ça.  » c’est–à–dire qu’au nom de l’intelligence, comme on dit communément, à certaine – simplement – élusion de ce qui doit nous arrêter, de ce qui n’est pas compréhensible. Alors là on comprend aussi, bien sûr, l’effet ZEIGARNIK.  Tout le monde com­prend ça, l’échec cuisant ou la tâche inachevée.  Tout le monde comprend ça.  On se souvient de MOZART, vous vous
rappelez la tasse de chocolat, il a avalé la tasse de chocolat et il est revenu plaquer le dernier accord.  On ne comprend pas que ce n’est pas une explication, ça, ou que si c’en est une, ça veut dire que justement nous ne sommes pas des animaux, et qu’être musicien, ça ne veut pas dire l’être à la façon de mon petit chien qui devient rêveur quand on met certains disques, ça veut dire qu’un musicien est toujours musicien de sa propre musique, tou­jours d’une certaine façon, en tout cas, s’il est MOZART, c’est lui qui compose sa musique et il y a peu de gens en dehors des gens qui composent leur musique eux–mêmes, c’est–à–dire qui ont leur distance de cette musique, qui reviennent plaquer leur dernier accord.  En sorte que dans l’effet ZEIGARNIK, c’est bien de cela qu’il s’agit, de cela que je vais essayer de vous donner quand même une der­nière référence, pour aujourd’hui vous faire comprendre à quel niveau ça se place le besoin de répétition. Eh bien, une fois de plus, c’est à une certaine distance  que nous allons trou­ver la référence de ceci… ce qui, je vous l’indique en passant, a le plus étroit rapport avec un certain M.  KIERKEGAARD, qui était, comme vous le savez, un humoriste…ce que M.  KIERKEGAARD a appelé la différence entre le monde païen et le monde de la grâce, du drame tel que le christianisme dans sa perspective l’introduit.  Vous voyez bien où se pose la question : cette convergence de l’ap­prentissage, cette reconnaissance de son objet naturel, qui est donnée dans l’ani­mal, dans l’homme aussi, pour autant qu’il y a quelque chose d’où ce même registre est là, qui est :la capture dans la forme, la saisie dans le jeu, la prise dans le mirage de la vie.  Tout ceci est exactement ce à quoi se réfère une pensée théo­rique, ou théoriale, ou contemplative, ou platonicienne et ça n’est pas pour rien, en effet, qu’au centre de toute sa connaissance PLATON met la réminiscence.  Si l’objet naturel, le correspondant harmonique du vivant est ainsi reconnaissable, si toutes les voies mènent à Rome, si je puis dire, c’est parce qu’on sait déjà que Rome est là, que sa figure se dessine.  Et pour qu’elle se dessine il faut qu’elle ait été déjà dans celui qui va s’y conjoindre.  C’est le rapport de la dyade.  Et toute théorie de la connaissance dans PLATON…Jean HYPPOLITE ne me contredira pas…est dyadique. Mais il y a un Monsieur qui remarque que pour certaines raisons un certain revirement, un certain retournement s’est fait.  Et que dans la catégorie triadique, qui est celle de l’homme dans sa direction de l’homme, dans son péché fondamental, la voie de la réminiscence ne peut jamais être égarée et que c’est dans la répétition qu’il trouve son chemin, ce en quoi il a quelque chose qui le met justement sur la voie de nos intuitions freudiennes.  Ce n’est pas une pure et simple homonymie.  Ce petit livre de KIERKEGAARD s’appelle La répétition.  J’en conseille la lecture aux gens déjà un peu avancés.  Mais ceux–là prendront grand plaisir.  Il faut connaître pas mal de choses de KIERKEGAARD pour s’y retrouver.  Que ceux qui n’ont pas beaucoup de temps en lisent au moins la première par­tie et la forme humoristique que M.  KIERKEGAARD va chercher à Berlin de La répétition.  Il veut échapper à ce moment à des problèmes qui sont précisément ses problèmes essentiellement de l’accession à un ordre nouveau, devant lequel il rencontre tous les barrages de ses réminiscences, de ce qu’il croit être et de ce qu’il sait qu’il ne pourra pas devenir.  Il essaie de faire l’expérience de La répétition.  Il retourne à Berlin.  Lors de son dernier séjour il en a eu un infini plaisir, il remet ses pas dans ses pas et vous verrez ce qui lui arrive à chercher son bien dans l’ombre de son plaisir ! Vous verrez que l’expérience échoue totalement.  Mais quand il indique la suite de ça…car la flèche reste indiquée et élucide complètement la signification de la répétition dans cette petite œuvre très amu­sante…il nous mène sur la voie de notre problème, à savoir comment et pour­quoi tout ce qui est d’un progrès essentiel dans l’être humain doit passer par cette voie d’une répétition obstinée, d’une répétition qui est toujours la répétition de quelque chose à un moment et dans un texte ectopique où ce qui est ramené au départ n’est pas adapté, ne veut plus rien dire et doit vouloir dire autre chose à ce moment–là. Eh bien, je reviens à l’image, au modèle sur lequel je veux vous laisser aujour­d’hui, pour vous indiquer dans quel sens ces indices convergents nous mènent, ou plus exactement quelle petite image va vous permettre d’entrevoir alors ce que veut dire chez l’homme le besoin de répétition.  Vous avez, je pense… déjà je vous l’ai indiqué la dernière fois…vu que tout est justement dans l’intrusion du registre symbolique, seulement, je vais vous le montrer d’une façon particu­lièrement illustratrice. Nous avons fait justement, dans la mesure où progresse cette science de la communication qui n’a pu commencer à s’élaborer qu’à partir d’un certain moment de perfectionnement et, je dirais plus, de mue dans l’ordre des machines.  Il y a quelque chose de nouveau, c’est très important les modèles.  Non pas, bien entendu, parce que ça veut dire quelque chose : ça ne veut rien dire, mais nous sommes comme ça, c’est notre faiblesse animale, nous avons besoin d’images.  Et faute d’images, il arrive que des symboles ne viennent pas au jour.  Et en général c’est plutôt la déficience symbolique qui est grave, qui est critique.  L’image nous vient d’une création essentiellement symbolique, c’est–à–dire d’une machine la plus moderne des machines, c’est–à–dire de quelque chose, dont chacun sait ici que c’est beaucoup plus dangereux pour l’homme que la bombe atomique, la machine à calculer.  On vous le dit, vous l’entendez, et bien entendu, vous n’y croyez pas : la machine à calculer a une mémoire.  Personne ne vous fera croire qu’une machine a une mémoire.  Cela vous amuse de dire ça, mais vous ne croyez pas qu’elle a une mémoire.  Détrompez–vous : elle a quand même une mémoire.  Tout au moins elle a un mode et une façon de mémoire qui est destinée à nous faire drôlement réfléchir et tout à fait mettre en question et en cause toutes les images que nous nous étions données à nous, présentement, de la mémoire.  Car, comme vous le savez, ce qu’on a encore trouvé de mieux pour imaginer le phénomène de la mémoire, c’est quelque chose qui ne date pas d’hier, c’est le sceau à cire babylonien, un truc avec quelques petits reliefs et quelques traits que vous roulez sur une plaque de cire, ce qu’on appelle un engramme.  Le sceau est aussi une machine, simplement on ne s’en aperçoit pas.  Le sceau à cire babylonien, c’est où nous en sommes enco­re quant à la mémoire. Pour que les machines se souviennent à chaque question… ce qui est nécessai­re dans certains cas…des questions qu’on leur a proposées précédemment… et ce sont des machines qui ne seraient pas du tout conformes au génie de ces récentes machines…on a trouvé quelque chose de plus malin, plus astucieux, c’est–à–dire que ce qui se rapporte à la première expérience ou première ques­tion de la machine circule dans la machine à l’état de message.  Autrement dit, supposez que j’envoie un télégramme d’ici Le Mans, avec charge pour Le Mans de le renvoyer à Tours, de là à Sens, de là à Fontainebleau et de là à Paris et comme ça indéfiniment.  La seule question est que quand j’arrive à la queue de
mon message la tête n’ait pas encore rejoint.  Il faut que le message ait le temps de tourner.  Il tourne essentiellement vite, il ne cesse pas de tourner, il tourne en rond. Cela ne commence pas un tout petit peu à luire dans votre esprit ce qui se passe? C’est drôle ce machin qui revient sur lui–même comme ça, ça doit quand même d’un côté vous faire dire on connaît déjà un peu ça.  C’est ce qu’on appelle le feed–back, ça doit avoir rapport avec l’homéostat.  Vous savez que c’est comme ça qu’on règle l’admission de la vapeur dans une machine à vapeur.  Si ça barde trop vite, un tourniquet enregistre ça et deux choses s’écartent avec la force centrifuge, on règle alors l’admission de la vapeur et on règle ainsi la marche homéostatique de la machine à vapeur. Là ce n’est pas tout à fait la même chose.  C’est plus compliqué.  Vous appe­lez ça un message et vous devez bien vous rendre compte que c’est là aussi très ambigu.  Qu’est–ce qu’un message à l’intérieur d’une machine ? Disons simple­ment la différence entre une régulation du type, dont je vous parlai, quantitatif avec seuil, mais seuil continu.  Il n’y a pas de tranchant dans ce seuil, il y a une oscillation sur un point d’équilibre.  C’est quelque chose un tant soit peu diffé­rent de ce qui circule comme message à l’intérieur d’une machine, quelque chose qui procède par ouverture ou non–ouverture, comme ce qu’on appelle une lampe électronique.  L’important est que ce soit par oui ou non, n’est–ce pas?X – Je ne crois pas. LACAN Vous me le direz la prochaine fois.  L’important est que ce messa­ge soit quelque chose d’articulé, et nous donne le sentiment qu’il s’agit de quelque chose de même ordre que les oppositions fondamentales du registre symbolique.  Ce quelque chose qui tourne doit, ou non, si on peut dire, à un moment donné, rentrer dans le jeu.  Êtes–vous d’accord ?X Oui, oui. LACAN C’est–à–dire qu’en somme c’est toujours prêt à apporter une réponse et à se compléter dans cet acte même pour répondre, c’est–à–dire juste­ment à cesser de fonctionner comme circuit isolé et tournant, c’est–à–dire à ren­trer dans un jeu général, qu’il s’agisse ou non de tel ou tel mode spécial sur lequel vous me ferez le plaisir de revenir à propos de ce oui ou non du petit relais.  C’est là l’élément important. Vous voyez qu’il y a là quelque chose qui est d’un ordre tout différent, d’un modèle complètement différent dans ce qu’on peut appeler mémoire et qui se rapproche tout à fait de ce que nous pouvons concevoir comme ce mécanisme ou plus exactement ce Zwang, cette compulsion de répétition. Mais alors qu’est–ce que ça veut dire ?Dès qu’on a ce petit modèle, on s’aperçoit d’un tas de choses, qu’à l’intérieur… je veux dire dans l’anatomie même de l’appareil cérébral…on a des choses comme ça qui reviennent sur elles–mêmes.  On en voit tout le temps des modèles et chez certains animaux, comme un certain poulpe auquel je me suis beaucoup intéressé.  J’en remercie RIQUET sur l’indication duquel j’ai lu l’ouvrage d’un neurologiste anglais.  Il semble qu’il a un système nerveux assez réduit pour avoir des choses très joliment isolées, un nerf qui préside à ce qu’on appelle le jet ou la propulsion de liquide, grâce à quoi la pieuvre a cette façon de progres­ser si jolie, où il y a de très gros nerfs, on peut croire aussi que son appareil de mémoire est à peu près réduit à quelque chose comme ça, à ceci qu’un message circulant, que je vous faisais entre Paris et Paris, tout à l’heure, et qui se trou­vait réduit sur de très petits points du système nerveux. Mais l’important est ceci : revenez à ce que nous disions la dernière fois, ou même les années précédentes, à ces concours frappants que tel ou tel texte de FREUD dans l’ordre de ce qu’on appelle… on ne l’a pas appelé depuis, car on est engagé dans une voie où on aboutira à des absurdités          …ce qu’il appelle, lui, « télépathie »… dans ce par quoi des choses s’accomplissent, très importantes, dans l’ordre du transfert chez deux patients corrélativement, soit que l’un soit en analyse ou l’autre à peine touché, soit que les deux soient en analyse, mais dont je vous ai montré en son temps, tout au moins pour ceux qui ont assisté à ces commentaires de textes–là…télépathie à propos d’un rêve dont je vous ai mon­tré que c’est preuve précisément d’être agent intégré, chaînon, support, anneau dans un même cercle de discours, que les sujets se trouvent également,en même temps, voir surgir tel acte symptomatique, voire se révéler en même temps tel souvenir. En d’autres termes, ce que je vous suggère aujourd’hui, en perspective, à ce point de notre exposé où nous sommes parvenus, est que ce dont il s’agit dans le besoin de répétition en tant qu’il se manifeste concrètement dans le sujet, par exemple dans l’analyse, sous la forme des conduites apparemment de reproduction de ce comportement monté dans le passé et qui vient là d’une façon si peu conforme à toute adaptation vitale, c’est là qu’il met l’accent.  C’est que pour autant que nous retrouvons là ce que je vous ai déjà indiqué, à savoir que l’in­conscient est le discours de l’Autre, ce discours de l’Autre vous le voyez là s’or­ganiser.  Ça n’est pas le discours de l’autre abstrait, de l’autre dans la dyade, de mon correspondant, ni même simplement de mon esclave, c’est le discours de tout un certain circuit dans lequel je suis intégré, parce que je suis un des chaî­nons.  C’est le discours qui est le discours de mon père, par exemple, en tant que mon père a fait des fautes que je suis absolument condamné, chacun le sait, à reproduire.  C’est ce qu’on appelle super ego.  Je suis condamné à les reprodui­re, parce qu’il faut que je reprenne ce discours qu’il m’a légué, non pas simple­ment parce que je suis son fils, mais parce qu’on n’arrête pas la chaîne du dis­cours et que je suis justement chargé de le transmettre dans toute sa forme aber­rante et mal posée à quelqu’un d’autre, c’est–à–dire à poser à quelqu’un d’autre le problème d’une situation vitale où il y a toutes les chances qu’il achoppe éga­lement.  C’est–à–dire que ce discours fasse enfin cette sorte de petit circuit où se trouve pris toute une famille, toute une coterie, voire tout un camp, toute une nation ou la moitié du globe et qu’on appelle cette forme circulaire d’une cer­taine parole.  Précisément pour autant qu’elle est à la fois juste à cette limite de sens et de non–sens, qui fait que c’est une parole problématique, c’est–à–dire que quelque chose est posé qui est un problème, qui est la solution d’une question symbolique posée. Ce que nous trouvons dans le besoin de répétition, tel que nous le voyons surgir au–delà du principe du plaisir, c’est cela qui vacille au–delà de tous les mécanismes d’équilibre, d’harmonisation et d’accord, sur le plan biologique, c’est quelque chose qui est introduit par le registre du langage, la fonction du symbole et la problématique de « la question » dans l’ordre humain. Comment est–ce que ceci est littéralement projeté par FREUD sur un plan qui est en apparence de l’ordre biologique ? C’est là justement ce sur quoi nous aurons à revenir dans les fois suivantes.  C’est là que je vous montrerai qu’il y a en effet quelque chose qui aborde un certain problème de la vie, mais qui ne le prend que morcelé, décomposé, pris dans toute cette dialectique sy
mbolique
qui fait que c’est justement uniquement dans l’ordre existentiel où l’être humain lui–même vit ce registre de la vie, c’est–à–dire pour autant que cette vie est bri­sée, morcelée, malade, qu’il est en partie hors de la vie, qu’il participe à l’instinct de mort, que l’être humain peut aborder ce registre de la vie.

Print Friendly, PDF & Email