mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LV LES FORMATIONS DE L'INCONSCIENT 1957-1958 Leçon du 5 Mars 1958

Leçon du 5 Mars 1958

Chers amis, pour reprendre notre discours interrompu depuis trois semaines, je partirai de ce que nous rappelions hier soir avec justesse : que notre discours doit être un discours scientifique. Ceci dit, il apparaît que pour aboutir à cette fin, les voies ne sont pas si faciles quand il s’agit de notre objet. J’ai simplement hier soir pointé l’originalité du moment que constitue dans l’examen des phénomènes de l’homme la mise au premier plan, l’arrêt constitué par toute la discipline freudienne sur cet élément privilégié qui s’appelle le désir. Je vous ai fait remarquer que jusqu’à FREUD, cet élément en lui – même a toujours été réduit, et par quelque côté, élidé précocement. Et c’est ce qui permet de dire que jusqu’à FREUD, toute étude de l’économie humaine est plus ou moins partie d’un souci de morale, d’éthique, au sens où il s’agit moins d’étudier le désir que d’ores et déjà le réduire et le discipliner. Or c’est aux effets du désir au sens très large… le désir n’est pas l’un des effets à côté… aux effets du désir que nous avons affaire dans la psychanalyse. Ceci, c’est le sens de tout ce qu’ici je m’efforce de vous rappeler, de ce qui se manifeste dans ces phénomènes du désir humain, à savoir sa foncière subduction, pour ne pas dire subversion par un certain rapport qui est le rapport du désir au signifiant. Aujourd’hui, ce n’est pas tellement cela que je vous rappellerai une fois de plus… encore que nous devions y revenir pour en repartir… mais je vous montrerai ce que signifie dans une perspective rigoureuse, celle qui maintient l’originalité de la condition du désir de l’homme, ce que représente pour lui ce quelque chose qui toujours pour vous est plus ou moins impliqué dans le maniement que vous faites de cette notion du désir et qui mérite d’en être distingué. Je dirai plus : qui ne peut commencer d’être articulé qu’à partir du moment où ici nous sommes suffisamment inculqués de la notion de complexité dans laquelle se constituent ce désir, et cette notion dont je parle – qui va être l’autre pôle du discours d’aujourd’hui – elle s’appelle la jouissance. Reprenons brièvement ce qui constitue comme telle cette déviation – aliénation du désir dans le signifiant. Nous essayerons d’aboutir à ce qui peut constituer dans cette perspective, ce terme en quoi consiste le fait que le sujet humain, dans son monde, s’empare des conditions mêmes qui lui sont imposées, comme si ces conditions étaient faites pour lui, et qu’il s’en satisfasse. Ceci – je vous l’indique déjà – nous fera déboucher… j’espère y arriver aujourd’hui… sur ce que je vous ai déjà indiqué au début de l’année en prenant les choses dans la perspective du trait d’esprit, sur la nature de la comédie. Rappelons brièvement ceci : que le désir est installé essentiellement dans un rapport à la chaîne signifiante, que le désir se pose et se propose d’abord dans l’évolution du sujet humain comme demande, que la frustration dans FREUD est Versagung, c’est – à – dire refus, plus exactement encore dédit. Si haut que nous remontions avec les kleiniens, dans la genèse, observez que cette exploration… qui assurément était un progrès, celle qui nous mène de la plupart des problèmes d’évolution du sujet névrotique à la satisfaction dite sadique – orale… observez simplement que cette satisfaction s’opère en fantasme, et d’ores et déjà, et d’emblée en rétorsion de la satisfaction fantasmée. On nous dit : tout part du besoin de morsure, quelquefois agressif, du petit enfant par rapport au corps de la mère. N’oublions tout de même pas que tout ceci ne consiste jamais en morsure réelle, que ce sont là fantasmes et que rien de cette déduction ne peut même nous faire faire un pas, si ce n’est pour nous montrer que la crainte de la morsure en retour est là le nerf essentiel de ce dont il s’agit, de ce qu’il s’agit de démontrer. Aussi bien, m’entretenant hier soir avec l’un d’entre vous qui essaye de reprendre après Susan ISAACS quelques définitions valables des termes de fantasme, à très juste titre il me disait son embarras total à en faire une quelconque déduction qui soit fondée purement et simplement sur la relation imaginaire entre les sujets. Il est absolument impossible de distinguer d’une façon valable les fantasmes inconscients de cette création formelle qu’est le jeu de l’imagination si nous ne voyons pas que d’ores et déjà le fantasme inconscient est dominé, structuré par les conditions du signifiant. Les objets primordiaux, bons et mauvais, les objets primitifs à partir desquels se refait toute la déduction analytique, constituent une sorte de batterie dans laquelle se dessinent plusieurs séries de substitutifs d’ores et déjà promis à l’équivalence : le lait, le sein, deviennent ultérieurement, qui, le sperme, qui, le pénis. D’ores et déjà, les objets sont, si je puis m’exprimer ainsi, signifiantisés. Ce qui se produit de la relation avec l’objet le plus primordial, l’objet maternel, s’opère d’emblée et d’ores et déjà sur des signes, sur ce que nous pourrions appeler… pour imager ce que nous voulons dire… « la monnaie du désir de l’Autre ». [Cf. les débris de l’objet métonymique, séance du 20-11-1957] Et ce que je vous ai indiqué la dernière fois, en regardant d’aussi près qu’il est nécessaire pour le bien voir, cette œuvre que FREUD considère comme décisive [On bat un enfant], je vous ai souligné qu’elle a marqué le pas inaugural dans la compréhension par les analystes, compréhension véritable, authentique, du problème de la perversion. Ce que nous avons fait donc la dernière fois était de nature à vous faire apercevoir que dans ces signes mêmes, une division peut s’opérer. Tous ces signes sont plus compliqués, plus exactement l’ensemble des signes n’est pas réductible à ce que nous pourrions appeler ce que je vous ai déjà indiqué comme étant des titres, des sortes de valeurs fiduciaires : avoir ceci ou cela. Ils ne sont pas purement et simplement valeurs représentatives, « monnaie d’échange » comme nous venons de le dire à l’instant, et en quelque sorte signes en tant que constitués comme tels. Il y en a parmi ces signes qui sont des signes constituants, je veux dire par où la création de la valeur est assurée, je veux dire par où ce quelque chose de réel… qui est engagé à chaque instant dans cette économie… est frappé de cette barre qui en fait un signe. Cette barre [Cf. trait unaire, einziger Zug]… constituée la dernière fois par ce signe – bâton de la cravache ou du n’importe quoi qui frappe… est ce quelque chose par où, même un effet désagréable devient distinction et instauration de la relation même, par où la demande peut être reconnue comme telle.

Ce par quoi ce qui a été d’abord moyen d’annuler  la réalité rivale du frère devient secondairement  ce quelque chose par quoi le sujet lui–même se trouve distingué, par où lui–même est reconnu comme quelque chose qui peut être ou reconnu ou jeté au néant. Ce quelque chose qui d’ores et déjà se présente donc comme la surface sur laquelle peut s’inscrire tout  ce qui peut être donné par la suite :  une sorte de chèque, si je puis dire, tiré en blanc,  sur lequel tous les dons sont possibles.  Et vous voyez bien que puisque tous les dons sont possibles, c’est qu’aussi bien il ne s’agit même pas de ce qui peut ou non être donné, parce que là il s’agit bien de cette relation de l’amour dont je vous dis qu’elle est constituée par ce que le sujet lui, donne essentiellement : c’est–à–dire ce qu’il n’a pas.  Tout le possible de cette intro-duction à l’ordre  de l’amour suppose ce signe fondamental par le sujet, qui peut être, ou annulé, ou reconnu comme tel.  Je vous ai demandé pendant cet intervalle de faire quelques lectures. J’espère que vous les avez faites, je veux dire que vous vous êtes un petit peu au moins occupés de La phase phallique d’Ernest JONES, et du développement précoce de la sexualité féminine.  Je ne veux – puisque je dois avancer aujourd’hui – que vous ponctuer à propos d’un exemple qui est un exemple tout à fait localisé… Je l’ai retrouvé en voyant ce qui avait été dit pour un certain anniversaire commémorant le cinquantième de JONES, et qui coïncidait avec l’époque où cette Phase phallique venait au premier plan de l’intérêt des psychanalystes anglais. Et dans ce numéro j’ai relu une fois de plus avec beaucoup d’intérêt cet article de Joan RIVIERE,  dans International Journal of Psychoanalysis, vol X, intitulé   « La féminité comme mascarade » .  Poursuivant l’analyse d’un cas spécifié qui n’est pas le cas général de l’assomption de la féminité, Joan RIVIERE montre comment… dans un cas qu’elle situe par rapport à  diverses branches, et cheminements possibles  dans l’accession à la féminité …comment un de ces cas démontrait pour elle,  se présentait comme ayant une féminité d’autant plus remarquable dans son assomption apparemment absolument complète que c’était précisément chez un de ces sujets dont toute la vie par ailleurs peut sembler être…  à l’époque beaucoup plus encore qu’à la nôtre …l’assomption de toutes les fonctions masculines.  Autrement dit, il s’agit de quelqu’un qui avait  une vie professionnelle parfaitement indépendante, élaborée, libre, et qui néanmoins…  ce qui – je le répète – tranchait  plus à cette époque qu’à la nôtre …se manifestait par une sorte d’assomption corrélative, et au maximum, à tous les degrés, de ce qu’on pouvait appeler ses « fonctions féminines ». Ceci, non seulement sous la forme apparente, publique, des fonctions de maîtresse de maison,  dans ses rapports avec son époux… en tant que montrant partout la supériorité des qualités qui sont, dans notre état social, censées être de façon univoque les caractéristiques sociales de ce qui est la charge de la femme …mais particulièrement dans un autre registre,  tout spécialement sur le plan sexuel, quelque chose d’entièrement satisfaisant dans ses relations à l’homme,  autrement dit dans la jouissance de la relation.  Or cette analyse met en valeur, sous cette apparente et entière satisfaction de la position féminine, quelque chose de très caché qui n’en constitue pas moins la base, quelque chose qui sans aucun doute est  ce qu’on trouve après qu’on y ait été incité tout de même par quelque menue – mais infiniment menue – discordance apparaissant à la surface de cet état en principe complètement satisfaisant.  Ce quelque chose de caché, il est intéressant de  le montrer parce que vous savez l’importance,  l’accent que notre expérience a pu mettre sur le Penisneid, revendication du pénis, dans beaucoup de troubles  du développement de la sexualité féminine. Ici ce qui est caché, c’est bien tout le contraire : c’est à savoir ce phallus, comme on l’appelle. Je ne peux pas vous refaire l’histoire de cette femme, ce n’est pas notre objet aujourd’hui,  mais la source de la satisfaction fondamentale qui supporte ce qui apparemment fleurit dans cette libido heureuse, c’est la satisfaction cachée de  sa suprématie sur les personnages parentaux. C’est le terme même dont se sert Madame Joan RIVIERE, et ceci est par elle considéré comme étant à la source même de ce qui se présente avec un caractère qui n’est pas tellement assuré dans l’évolution de la sexualité féminine pour ne pas être remarqué dans ce cas. La source du caractère satisfaisant de l’orgasme lui–même,  est la preuve que précisément à partir de la détection de ce ressort caché de la personnalité chez le sujet… même si c’est seulement d’une façon transitoire …obtient cet effet de perturber profondément  ce qui avait été acquis ou présenté chez le sujet comme relation achevée, mûre et heureuse,  ayant entraîné même, pour un temps, la disparition  de cette heureuse issue de l’acte sexuel.  Ce devant quoi nous nous trouvons en présence, souligne Madame Joan RIVIERE, est ceci :  c’est que c’est en fonction du besoin chez le sujet d’éviter de la part des hommes la rétorsion de  cette subreptice soustraction à l’autre de la source  et du symbole même de leur puissance qui, à mesure qu’apparaît l’analyse, qu’avance l’analyse,  apparaît de plus en plus évidemment guidé et dominé,  est donné le sens de la relation du sujet  avec les personnes de l’un et l’autre sexe. C’est dans la mesure où ceci doit être pour en éviter le châtiment, la rétorsion de la part des hommes  qui sont ici visés, que le sujet…  dans une scansion très fine qui apparaît d’autant mieux que l’analyse avance mais qui était déjà perceptible pourtant dans ces petits traits anomaliques de l’analyse …à chaque fois en somme que le sujet a fait preuve de sa puissance phalliquement constituée, se précipite dans une série de démarches, soit de séduction,  soit même de procédures sacrificielles :  tout faire pour les autres, et justement, en apparence, adoptant là les formes les plus élevées du dévouement féminin comme quelque chose qui consiste à dire :   « Mais voyez, je ne l’ai pas ce phallus, je suis femme, et pure femme… »   Et à se masquer, spécialement dans les démarches  qui suivent immédiatement auprès des hommes, dans ces démarches professionnelles par exemple, dans lesquelles elle se montre éminemment qualifiée, adoptant soudain par une sorte de dérobade l’attitude de quelqu’un d’excessivement modeste, voire anxieux sur la qualité  de ce qu’il a fait, et en réalité jouant « tout un jeu de coquetterie » – comme s’exprime Madame Joan RIVIERE –  qui à ce moment–là, lui sert non pas tant à rassurer  qu’à tromper dans son esprit ceux qui pourraient souvent s’offenser de ce quelque chose qui, chez elle, se présente essentiellement et fondamentalement :  comme agression,  comme besoin et jouissance de la suprématie comme telle,  comme profondément structuré sur toute une histoire qui est celle de la rivalité avec la mère d’abord, avec le père ensuite.  Bref, à propos d’un exemple comme celui–là… aussi paradoxal qu’il paraisse …nous voyons donc bien que ce dont il s’agit dans  une analyse, dans la compréhension d’une structure subjective : c’est toujours de quelque chose qui nous montre  le sujet engagé dans un procès de reconnaissance comme tel.  Mais de reconnaissance de quoi ?  Comprenons–le bien : puisque de ce besoin de reconnaissance  le sujet est inconscient, c’est bien pourquoi  il nous faut quelque part situer cet Autre, nécessité par tout rapport de reconnaissance,  le situer dans une altérité d’une qualité que nous n’avons pas connue jusqu’à présent, ni jusqu’à FREUD :   celle qui en fait la pure et simple place de signifiant par quoi l’être se divis
e d’avec sa propre existence,   qui fait du sort du sujet humain quelque chose d’essentiellement lié à son rapport avec ce signe : d’être ce qui est fait de ce signe, d’être l’objet de toutes sortes de passions qui présentifient dans ce procès même la mort en ce que c’est dans son lien  à ce signe que le sujet est assez détaché de lui–même pour pouvoir avoir ce rapport…  semble–t–il unique dans la création …à sa propre existence et qui est la dernière forme de ce que dans l’analyse nous appelons le masochisme, à savoir ce quelque chose par quoi le sujet appréhende la douleur d’exister, cette division où le sujet se trouve constitué                                  dès l’abord en tant qu’existence.  Pourquoi ? Parce qu’ailleurs, son être a à se faire représenter dans le signe, et le signe lui–même est dans un tiers endroit. C’est là ce qui, dès le niveau de l’inconscient, structure le sujet dans cette décomposition de lui–même sans laquelle il nous est impossible de fonder d’aucune façon valable ce qui s’appelle l’inconscient.  Prenez le moindre rêve qui soit, vous verrez…  à condition que vous l’analysiez correctement,  à vous reporter à la Traumdeutung …que ce n’est pas dans ce qui se présente dans le rêve comme signifiant articulé… même le premier déchiffrage étant fait …que s’incarne l’inconscient. À tous les propos FREUD y revient et le souligne :  il y a des rêves, dit–il, hypocrites.  Ils n’en sont pas moins la représentation d’un désir, ne serait–ce que le désir de tromper l’analyste.  Rappelez–vous ce que je vous ai souligné  de ce passage pleinement articulé dans l’analyse  d’un cas d’homosexualité féminine.  Mais ce discours inconscient lui–même… mais qui n’est pas le dernier mot de l’inconscient  …est supporté par ce qui est vraiment le dernier ressort de l’inconscient :  il ne peut pas être articulé autrement que comme  désir de reconnaissance du sujet…  fut–ce à travers un mensonge d’ores et déjà articulé au niveau des mécanismes qui  échappent à la conscience …désir de reconnaissance qui soutient en cette occasion  le mensonge lui-même, qui peut se présenter, dans une fausse perspective, comme mensonge de l’inconscient.  Ceci vous donne le sens et la clef de la nécessité  où nous nous trouvons de poser… à l’origine de toute analyse du phénomène subjectif complet tel qu’il nous est livré  par l’expérience analytique …ce schéma autour duquel j’essaye de faire progresser le cheminement authentique de l’expérience  des formations de l’inconscient. Et il est celui que j’ai promu devant vous récemment sous cette forme que je peux aujourd’hui  vous présenter en somme d’une façon plus simple.  C’est bien entendu toujours les formes les plus simples qui doivent être amenées en dernier.  Ici, qu’avons–nous dans ce « triangle à trois pôles »  qui constitue la position du sujet ?  Le sujet en tant que dans son rapport avec une triade de termes qui sont les fondations signifiantes  de tout son progrès ?  Nommément la mère en tant qu’elle est le premier objet symbolisé, que son absence ou sa présence  vont devenir pour le sujet le signe du désir auquel va s’accrocher son propre désir, autrement dit ce qui va faire ou non de lui, non pas simplement un enfant satisfait ou non, mais un enfant désiré ou non.                               Ceci ne constitue pas une construction arbitraire. Reconnaissez que je mets là en place quelque chose que notre expérience pas à pas nous a appris à découvrir. Nous avons su par l’expérience ce que comporte  de conséquences en cascade, de déstructuration presque infinie, le fait pour un sujet, avant sa naissance, d’avoir été d’ores et déjà un enfant non désiré.  Ce terme est essentiel. Il est plus essentiel que d’avoir été à tel ou tel moment un enfant plus ou moins satisfait.    Le terme enfant désiré est celui qui répond à la constitution de la mère en tant que siège du désir. À ceci répond toute cette dialectique du rapport de l’enfant au désir de la mère que j’ai essayé de vous montrer et qui se résume, qui se concentre en ceci,  dans le fait primordial du symbole de l’enfant désiré,  et ici le terme du père [ Nom du père ], pour autant  qu’il est dans le signifiant, ce signifiant par quoi  le signifiant lui–même est posé comme tel. Et c’est pour cela que le père est essentiellement créateur, je dirai même créateur absolu, celui qui crée avec rien, c’est pour autant que le signifiant, dans sa dimension originale, en lui–même, peut contenir le signifiant, qu’il se définit comme le surgissement de ce signifiant.  C’est par rapport à cela que quelque chose d’essentiellement confus, indéterminé, non détaché de son existence  et pourtant fait pour se détacher d’elle…  le sujet en tant qu’il doit être signifié …a à se repérer. Si des identifications sont possibles,  c’est dans la mesure toujours où quelque chose  pour le sujet se structure dans ce rapport triadique  constitué au niveau du signifiant.  Et s’il peut arriver à l’intérieur de son vécu  à donner tel ou tel sens à ce quelque chose qui lui est donné par sa physiologie humaine particulière,  c’est dans ce rapport que ceci se constitue.  Or je n’ai pas à revenir sur le fait de l’homologie des termes, de ce qui constitue au niveau du signifié,  du côté où est le sujet par rapport à ces trois termes symboliques.  Cette homologie, en partie je l’ai démontrée… je ne fais que cela en fin de compte ici …Je vous demande – jusqu’à toujours plus ample informé,  plus ample démonstration – de me suivre là–dessus. C’est dans le rapport à sa propre image que le sujet retrouve la duplicité du désir maternel par rapport  à lui comme enfant désiré, qui n’est que symbolique.  Il l’éprouve, il l’expérimente dans ce rapport  à l’image de lui–même à laquelle peuvent venir se superposer tant de choses, ce quelque chose qui par un exemple s’illustre. Je vais le faire tout de suite.  Hier soir j’ai fait allusion au fait d’avoir regardé d’assez près l’histoire de l’enfance de GIDE telle que Jean DELAY  nous l’expose d’une façon véritablement exhaustive dans la pathographie qu’il nous a livrée de ce cas. Il est tout à fait clair que GIDE, l’enfant disgracié… comme l’a dit quelque part l’auteur à la vue photographique devant laquelle le personnage s’est senti frémir …que GIDE, l’enfant disgracié, l’enfant livré dans son érotisme, auto–érotisme primitif, aux images les plus inconstituées puisque, nous dit–il, il trouvait son orgasme dans son identification à des situations en quelque sorte catastrophiques, il trouvait très précisément sa jouissance dans la lecture de quelques termes, à la lecture de Madame de SÉGUR par exemple…  dont véritablement les livres sont fondamentaux de toute l’ambiguïté du sadisme primordial, mais où le sadisme n’est peut–être pas le plus élaboré …où il a pris la forme de l’enfant battu,        d’une servante qui laisse tomber quelque chose  dans un grand patatras de destruction  de ce qu’elle tient entre les mains. D’où l’identification à ce personnage de GRIBOUILLE dans un conte d’ANDERSEN , qui s’en va au fil  de l’eau et finit par arriver à un lointain rivage, transformé en un rat mort, c’est–à–dire  dans les formes les moins humainement constituées  de cette douleur de l’existence.  Assurément, nous ne pouvons rien, là, appréhender d’autre, sinon ce quelque chose d’abyssal qui est constitué dans ce rapport premier avec une mère  dont nous savons à la fois qu’elle avait de très hautes et très remarquables qualités, et ce  je ne sais quoi de totalement élidé dans sa sexualité, dans sa vie féminine, qui met assurément en sa présence l’enfant, dans ses années de départ, dans une position totalement insituée.  Le point tournant, le point où la vie du jeune GIDE reprend, si l’on peut dire, sens et constitutio
n humaine, est dans ce moment d’identification crucial… qui nous est donné aussi clairement qu’il est possible de l’être dans son souvenir et qui laisse d’une façon non douteuse sa marque  sur toute son existence, puisque aussi bien  il en a conservé le point pivot et l’objet  à travers toute son existence  …dans cette identification à sa jeune cousine dont il ne suffit pas de donner le terme sous cette forme vague. Identification, c’est certain, il nous le dit. Quand ?   Dans ce moment, dont on ne s’arrête pas assez  à son caractère singulier, où il retrouve sa cousine en pleurs au deuxième étage de cette maison  où il s’est précipité, non pas tant attiré par elle que par son flair, par son amour du clandestin  qui sévit dans cette maison. Après avoir traversé le premier étage où la mère  de cette cousine – sa tante – il la voit,  ou plus exactement l’entrevoit plus ou moins au bras d’un amant, il trouve sa cousine en pleurs. Et là, somme d’ivresse, d’enthousiasme, d’amour,  de détresse et de dévotion, il se consacre à « protéger cette enfant », nous dit–il plus tard. N’oublions pas qu’elle était son aînée : à cette époque GIDE [ 22-11-1869 ] avait 13 ans, et Madeleine [ Madeleine Rondeaux : 07-12-1867 ] en avait 16.  Il se produit à ce moment ce quelque chose dont  nous ne pouvons absolument pas comprendre le sens :   si nous ne le posons pas dans cette relation tierce où le jeune André se trouve, non pas seulement avec sa cousine, mais avec celle qui,  à l’étage au–dessous, est en train d’évaporer les chaleurs de fièvre,   et si nous ne nous souvenons pas de cet antécédent qu’André GIDE nous livre dans La porte étroite, à savoir d’une tentative de séduction opérée                    par la dite mère de sa cousine.  Ce qui se produit alors, c’est quelque chose  qui est quoi ?                                          Il est devenu l’enfant désiré, André GIDE, au moment  de cette séduction… dont il s’est d’ailleurs enfui avec horreur  parce qu’en effet rien ne vient y apporter  cet élément de médiation, cet élément d’approche qui fait de cela autre chose qu’un trauma  …il s’est trouvé pour la première fois pourtant  en position d’enfant désiré. Ce moment produit l’issue de cette situation nouvelle qui, d’un certain côté, va être pour lui salvatrice mais qui va néanmoins le fixer dans une position profondément divisée, eu égard au mode d’activité tardive, et je le répète sans médiation,  dans lequel se produit cette rencontre.  Que va–t–il garder dans la constitution  de ce terme symbolique qui jusqu’alors lui manquait ?   Il ne gardera rien d’autre que la place de l’enfant désiré qu’il va pouvoir enfin occuper par l’intermédiaire  de sa cousine. À cette place où il y avait un trou,  il y a maintenant une place, mais rien de plus,  car à cette place, bien sûr il se refuse :  il ne peut accepter le désir dont il est l’objet. Mais par contre son moi incontestablement ne cesse pas :    de s’identifier, et ceci à jamais, sans le savoir, au sujet du désir duquel il est maintenant dépendant, c’est–à–dire lui,   de devenir amoureux à jamais, et jusqu’à la fin de son existence, de devenir amoureux de ce petit garçon qu’il a été un instant entre les bras  de sa tante, de cette tante qui lui a caressé le cou, les épaules et la poitrine. Et nous verrons que toute sa vie est dans ce dont nous pouvons faire état, à savoir de ce qu’il nous  a avoué, à savoir que dès son voyage de noces…  chacun s’en époustoufle et s’en scandalise …et presque devant sa femme, il pense au suppliciant délice,  comme il s’exprime, du caressage des bras et des épaules  des jeunes garçons qu’il rencontre dans le train. C’est là une page désormais célèbre qui fait partie de la littérature, dans laquelle GIDE montre ce qui, pour lui, reste le point privilégié de toute fixation de son désir. En d’autres termes, ce qui… au niveau de ce qui devient pour lui son idéal du moi …a été soustrait ici, à savoir le désir dont il est l’objet et qu’il ne peut supporter, il l’assume  pour lui–même, il devient à jamais et éternellement amoureux de ce même petit garçon caressé  qu’il n’a pas voulu, lui, être.  En d’autres termes, nous saisissons là ceci :  que ce terme de l’enfant désiré :   où il faut que s’élabore quelque chose,   où il faut qu’il rejoigne ce signifiant qui primordialement constitue le sujet dans son être,  …il faut que ce moi, ce point x où il est, le rejoigne d’une façon quelconque, que se constitue ici cet idéal du moi qui marque tout développement psychologique d’un sujet. Cet idéal du moi est marqué :  du signe du signifiant,  de savoir d’où il peut partir, à savoir – par progression à partir du moi, – ou au contraire, sans que le moi puisse faire autre chose que de subir par une série d’acci-dents, livré aux aventures à partir du signifiant lui–même. Autrement dit, de reconnaître que ce qui se produit  à l’insu du sujet par la seule succession d’accidents, que ce qui lui permet de subsister dans sa position signifiante d’enfant plus ou moins désiré, ce quelque chose est là qui nous montre que c’est à la même place…  selon que cela se produit par la voie  consciente ou par la voie inconsciente …c’est à la même place que se produit ce que nous appelons dans un cas, idéal du moi, et dans l’autre cas, perversion.  La perversion d’André GIDE ne tient pas tellement dans le fait qu’il ne peut désirer  que des petits garçons,  que le petit garçon qu’il avait été.  La perversion d’André GIDE consiste en ceci :  c’est que là, il ne peut se constituer  qu’à perpétuellement se dire, se soumettre… dans cette correspondance qui pour lui  est le cœur de son œuvre …qu’à être celui qui se fait valoir à la place occupée par sa cousine, celui dont toutes les pensées sont tournées vers elle, celui qui lui donne littéralement  à chaque instant tout ce qu’il n’a pas…  mais rien que cela  …qui se constitue comme personnalité :   dans elle,  par elle,   et par rapport à elle. Ce qui le met par rapport à elle dans cette sorte de dépendance mortelle qui le fait s’écrier quelque part :   « Vous ne pouvez savoir ce que c’est que l’amour d’un uraniste !     C’est quelque chose comme un amour embaumé. »  Cette entière projection de ce qui est sa propre essence dans ce qui est la base, et en effet le cœur et la racine, chez lui de son existence d’homme littéraire…  d’homme tout entier dans le signifiant et  dans ses rapports et dans ce qu’il communique …c’est par là qu’il est saisifié dans sa relation  inter–humaine et que pour lui cette femme non désirée peut être en effet l’objet du suprême amour, qui lui est essentiellement lié, et quand cet objet avec lequel il a rempli ce trou de l’amour sans désir, quand cet objet vient à disparaître, il pousse ce misérable cri dont j’ai indiqué hier soir dans ce que je vous disais,  la parenté avec le cri comique par excellence…   Ma cassette ! ma chère cassette! …la cassette de L’Avare. Toutes les passions, en tant qu’elles sont aliénation du désir dans un objet, sont sur le même pied.

Bien sûr la cassette de L’Avare nous fait plus facilement rire… au moins si nous avons en nous quelque accent d’humanité, ce qui n’est pas le cas universel …que la disparition de la correspondance de GIDE avec sa femme. Évidemment, ce devrait être pour nous tous une chose ayant son prix pour toujours. Il n’en reste pas moins que fondamentalement,  c’est la même chose, et que le cri de GIDE lors de  la disparition de cette correspondance est le même cri que celui de la comédie, que celui de l’avare HARPAGON. Cette comédie dont il s’agit, qu’est–ce que c’est ? La comédie est quelque chose qui nous atteint par mille propos dispersés. La comédie n’est pas le comique. Tout comique doit pouvoir :   si nous donnons de la comédie une théorie correcte, si nous croyons qu’au moins pendant un temps  la comédie a été la production devant la communauté…  la communauté en tant qu’elle représente un groupe d’hommes, c’est–à–dire comme constituant  au–dessus d’elle l’existence d’un Homme comme tel, …si la comédie a été ce qu’elle semble avoir été à un moment où la représentation du rapport de l’homme à la femme était l’objet de quelque chose qui avait une valeur cérémonielle, de quelque chose qui fait que je ne suis pas le premier  à comparer le théâtre à la messe :  tous ceux qui se sont approchés de la question  du théâtre ont marqué qu’assurément, seul à notre époque, le drame de la messe représente essentiellement ce qui, à un moment de l’histoire, a représenté le développement complet des fonctions du théâtre : si d’une part donc, au temps de la grande époque du théâtre grec  la tragédie représente ce rapport de l’homme à la parole en tant qu’il le prend dans sa fatalité et dans une fatalité conflictuelle, alors, pour autant que la chaîne symbolique est le lien de l’homme à la loi signifiante, elle n’est pas la même au niveau de la famille et au niveau de la communauté.            Ceci est l’essence de la tragédie. La comédie représente ceci… et c’est non sans lien avec la tragédie, puisque vous le savez, une comédie complétait toujours la trilogie tragique. Nous ne pouvons pas la considérer indépendamment, et cette comédie, je vous montrerai que nous en trouvons la trace et l’ombre jusque dans le commentaire marginal du drame chrétien lui–même. Bien sûr, pas à notre époque du christianisme constipé, où on n’oserait pas accompagner les cérémonies de ces robustes farces  qui sont constituées par ce qu’on appelait  le Risus pascalis, mais laissons ceci de côté  …la comédie se présente comme le moment où le sujet  et l’homme tentent de prendre ce rapport à la parole comme étant, non plus son engagement, son déguisement dans ces nécessités contraires, mais comme étant après tout non seulement son affaire, mais ce quelque chose dans lequel il a à s’articuler lui–même comme celui   qui en profite,  qui en jouit,  qui le consomme,  et qui pour tout dire, est celui qui, de cette communion, est destiné à absorber la substance et la matière.  La comédie, peut–on dire, est quelque chose comme la représentation  de la fin du repas communionnaire à partir duquel la tragédie elle–même a été évoquée. C’est l’homme en fin de compte, qui consomme tout ce qui a été là présentifié de sa substance et de sa chair commune, et il s’agit de savoir ce que cela va donner.  Ce que cela va donner, pour le comprendre je crois qu’il n’y a absolument pas d’autre moyen que de vous reporter à l’ancienne comédie…  dont toutes les comédies qui ont suivi ne sont qu’une sorte de dégradation où les traits sont toujours reconnaissables …aux comédies d’ARISTOPHANE, à ces comédies :   comme L’Assemblée des femmes,  comme Lysistrata,  comme les Thesmophories.  Il faut vous y reporter pour voir où cela nous mène, et bien sûr c’est à celles–là que je me reportais quand je commençais de vous indiquer dans quel sens la comédie manifeste, par une sorte de nécessité interne, ce rapport du sujet à partir du moment où c’est  son propre signifié… à savoir le fruit du résultat de ce rapport de signifiant …qui doit venir effectivement sur la scène de la comédie, pleinement développé. C’est ce terme qui désigne lui–même,  nécessairement en tant qu’il est signifié… c’est–à–dire en tant qu’il recueille, qu’il assume, qu’il jouit de la relation à un fait qui, lui, est fondamentalement dans un certain rapport avec l’ordre signifiant …l’apparition de ce signifié qui s’appelle le phallus.  Il se trouve que depuis que je vous ai apporté ce terme, je n’ai eu qu’à ouvrir ce quelque chose… dans les jours qui ont suivi l’esquisse rapide que je vous avais donnée de L’école des femmes de MOLIÈRE, comme représentant ce rapport comique essentiel  …quelque chose que je crois pouvoir considérer comme une très singulière résurgence d’un chef–d’œuvre véritablement extraordinaire de la comédie… si ce que je crois lire dans la comédie d’Aristophane est juste …et qui n’est rien d’autre que Le balcon de Jean GENÊT.  Qu’est–ce que Le balcon de Jean GENÊT ?  Vous savez que d’assez vives oppositions  ont été formées à ce qu’il nous soit présenté. Nous n’avons bien entendu pas à nous étonner  d’une pareille chose dans un état du théâtre  où on peut dire que sa substance et son intérêt consistent principalement en ce que sur la scène  les acteurs se fassent valoir à des titres divers,  ce qui bien entendu comble d’aise et de chatouillement ceux qui sont là pour s’identifier à cette sorte d’exhibition :  il faut bien l’appeler par son nom.  Si le théâtre est autre chose assurément,  je crois qu’une pièce comme celle qui nous est  articulée par Jean GENÊT est bien faite pour nous  le faire sentir, mais il n’est pas certain non plus que le public soit en état de l’entendre.  Il me paraît néanmoins difficile de ne pas en voir l’intérêt dramatique, ce que je vais essayer de vous exposer.  Voyez–vous, GENÊT parle de quelque chose qui veut dire à peu près ceci…  je ne dis pas qu’il sait ce qu’il fait, cela n’a aucune espèce d’importance qu’il le sache ou qu’il ne le sache pas, CORNEILLE ne savait probablement pas non plus ce qu’il écrivait en tant que CORNEILLE, n’empêche qu’il l’a fait avec une grande rigueur,  si les fonctions humaines en tant qu’elles se rapportent au symbolique, à savoir le pouvoir de celui qui, comme on dit, lie et délie… à savoir ce qui a été conféré par le Christ  à la postérité de Saint–Pierre et à tous les épiscopes [ religere, en latin ] …lie et délie l’ordre du péché, de la faute, si le pouvoir de celui qui condamne, qui juge  et qui châtie, à savoir celui du juge, si le pouvoir de celui qui assume le commandement dans ce grand phénomène qui dépasse infiniment celui de la guerre, et qui donc, est le chef de guerre, plus communément le général, si tous ces personnages représentent donc des fonctions par rapport auxquelles le sujet se trouve en quelque sorte comme aliéné par rapport à cette parole dont il se trouve le support  en une fonction qui dépasse de beaucoup sa particularité, si ces personnages vont être tout d’un coup soumis à la loi de la comédie, c’est–à–dire si nous nous mettons à nous représenter ce que c’est que de jouir de ces positions,  …position d’irrespect sans doute que de poser  la question ainsi, mais l’irrespect de la comédie n’est pas quelque chose auquel il faille s’arrêter sans essayer de savoir ce qui en résulte un peu plus loin.  Bien sûr, c’est toujours dans quelque période de crise, c’est au suprême moment de la détresse d’Athènes… de par précisément l’aberration d’une série de mauvais choix et d’une soumission à la loi de la cité qui paraît littéralement l’entraîner à sa perte  …qu’ARISTOPHANE essaye ce réveil qui consiste à dire qu’après tout, on s’épuise dans cette guerre sans issue, qu’il n’y a rien de tel que de rester chez soi bien au chaud et de retrouver sa femme. Ce n’est pas
là quelque chose qui est à proprement parler posé comme une morale, c’est une reprise  du rapport essentiel de l’homme à son état qui est suggérée, sans que nous ayons à savoir d’ailleurs  si les conséquences en sont plus ou moins salubres.  Ici nous voyons donc « l’Évêque », « le Juge » et « le Général », devant nous promus à partir de cette question : qu’est–ce que cela peut bien être que de jouir  de son état d’« Évêque », de « Juge » ou de « Général » ?   Et alors ceci vous explique l’artifice par lequel ce Balcon n’est autre que ce qu’on appelle « une maison d’illusion ».  C’est à savoir que si effectivement ce qui se produit au niveau des différentes formes de l’idéal du moi  que j’ai situé ici, est quelque part quelque chose qui effectivement n’est pas comme on le croit, l’effet d’une supplication au sens où ce serait  la neutralisation progressive de fonctions enracinées dans l’intérieur, mais bien au contraire quelque chose qui est toujours plus ou moins accompagné  d’une érotisation du rapport symbolique, l’assimilation peut être faite de celui qui, dans sa position et dans sa fonction d’« Évêque », de « Juge » ou de « Général »,  jouit de son état avec ce quelque chose que tous  les tenanciers de maisons d’illusion connaissent,  à savoir le petit vieux qui vient se satisfaire  d’une position strictement calculée qui le mettra pour un instant dans la plus étrange diversité  de position assumée par rapport à une partenaire complice qui voudra bien assurer le rôle  d’être en l’occasion sa répondante.  C’est ainsi que nous voyons quelqu’un qui est employé dans quelque établissement de crédit, qui vient là  se revêtir des ornements sacerdotaux pour obtenir d’une prostituée complaisante une confession dont bien entendu, elle n’est qu’un simulacre, et dont  il lui faut bien que par quelque degré la vérité s’approche, autrement dit que quelque chose dans l’intention de sa complice lui permette d’y voir cette relation à une jouissance coupable à laquelle il lui faut au moins croire qu’elle participe… et ce n’est pas la moindre singularité de l’art, du lyrisme avec lequel le poète Jean GENÊT sait devant nous poursuivre ce dialogue du personnage assurément grotesque au–delà de toute expression, grotesque à des dimensions grandies encore :  il le fait monter sur des patins pour que sa position caricaturale en soit encore exhaussée …et dans laquelle nous voyons le sujet pervers assurément se complaire à chercher sa satisfaction dans ce quelque chose à quoi il se met en rapport, avec une image, avec une image pourtant en tant qu’elle est le reflet de quelque chose d’essentiellement signifiant.  Autrement dit, en trois grandes scènes  GENÊT nous présentifie, nous incarne sur le plan  de la perversion ce qui, à partir de ce moment–là  prend son nom, à savoir ce que dans un langage dru nous pouvons aux jours de grand désordre appeler : « tout le bordel dans lequel nous vivons », en tant que c’est,  comme toute société, toujours plus ou moins  en état de dégradation. Car la société ne saurait se définir autrement  que par un état plus ou moins avancé de dégradation de la culture : tout le bordel… à savoir toute cette confusion qui s’établit  dans les rapports pourtant sacrés et fondamentaux de l’homme et de la parole …tout le bordel est là représenté à sa place,  et nous savons de quoi il retourne.  De quoi donc s’agit–il ?   Il s’agit bien de quelque chose qui nous incarne  le rapport du sujet aux fonctions de la loi  dans leurs formes diverses et dans leurs formes  les plus sacrées comme étant elles–mêmes quelque chose qui se poursuit par une série de dégradations où le saut est pour un instant fait, à savoir que  ce n’est pas autre chose que l’« Évêque » lui–même,  le « Juge » et le « Général » que nous voyons ici en posture de spécialistes, comme on s’exprime en termes de perversion, et qui mettent en cause le rapport du sujet  avec la fonction de la parole.  Que se passe–t–il ?   Il se passe ceci, que ce rapport…  si c’est un rapport adultéré,  si c’est un rapport où chacun a échoué et où personne ne se retrouve,  …il n’en reste pas moins que ce rapport continue de se soutenir. Si dégradé qu’il soit…  là, à être présenté devant nous …il n’en reste pas moins, ce rapport, à savoir subsister purement et simplement, si ce n’est comme dépendance et reconnaissance légitime de ce rapport,  tout au moins comme quelque chose qui est lié à ceci, qu’il existe ce qu’on appelle « son ordre ».  Or, ce rapport au maintien de l’ordre, à quoi se réduit–il  si une société est venue à son plus extrême désordre ?   Il se réduit à quelque chose qui s’appelle la police. Cette sorte de recours dernier, de dernier droit,  de dernier argument de l’ordre qui s’appelle le maintien de l’ordre, qui se crée à l’aide de l’instauration…  comme étant le centre en fin de compte de la communauté …de ce qui se présente également à son origine… à savoir les « trois piques croisées » et au centre du campus …cette réduction de tout ce qui est l’ordre, à son maintien, ceci est incarnée dans le personnage pivot, central, du drame de GENÊT, à savoir le Préfet de police.  L’hypothèse est celle–ci, et elle est vraiment  très jolie : c’est que le Préfet de police … à savoir celui qui sait essentiellement que sur lui repose ce maintien de l’ordre et qu’il est en quelque sorte le terme dernier, le résidu de tout pouvoir  … le Préfet de police, son image ne s’est pas encore élevée  à une suffisante noblesse pour qu’aucun des petits vieux qui viennent dans le bordel, demandent à avoir les ornements, les attributs, le rôle et la fonction du Préfet de police. Il y en a qui savent jouer au « Juge », et qui, devant une petite prostituée, pour qu’elle s’avoue voleuse rentrent d’ailleurs en lui pour obtenir cet aveu,  car « Comment serais–je juge si tu n’étais pas voleuse ? », dit le « Juge ».  Mais je vous passe ce que dit « le Général » à sa jument. Par contre personne n’a demandé à être le Préfet de police.  Ceci, bien entendu, est pure hypothèse :  nous n’avons pas assez d’expérience des bordels pour savoir si effectivement depuis longtemps le Préfet de police s’est élevé à la dignité des personnages  dans la peau desquels on peut jouir. Mais le Préfet de police … car là le Préfet de police est le bon ami de la tenancière de tout le bordel : je ne cherche pas du tout ici à faire de la théorie, pas plus que je n’ai dit qu’il s’agissait de choses concrètes … le Préfet de police vient et interroge anxieusement :  « Y en a–t–il un qui a demandé à être le Préfet de police ? ». Et ceci n’arrive jamais. De même qu’il n’y a pas d’uniforme de Préfet de police.  Nous avons vu s’étaler l’habit, la toque du « Juge »,  le képi du « Général »… sans compter le pantalon de ce dernier …mais il n’y a personne qui soit entré dans la peau du Préfet de police pour faire l’amour.  C’est ceci qui est le pivot du drame. Or sachez que tout ce qui se passe à l’intérieur du bordel se passe pendant qu’autour la révolution fait rage.  Tout ce qui se passe…  et je vous en passe : vous aurez beaucoup  de plaisir de découverte à lire cette comédie …tout ce qui se passe à l’intérieur… et c’est loin d’être aussi schématique  que ce que je vous dis, il y a des cris,  il y a des coups, enfin on s’amuse …est accompagné du crépitement des mitraillettes à l’extérieur. La ville est en révolution, et bien entendu  toutes ces dames s’attendent à périr en beauté, massacrées par les brunes et vertueuses ouvrières  qui sont ici censées représenter l’homme entier, l’homme réel, celui qui ne doute pas que son désir peut arriver à l’avènement, à savoir à se faire valoir comme tel et d’une façon harmonieuse.  La conscience prolétarienne a toujours cru au succès de la morale, elle a tort ou elle a raison, qu’importe…   Ce qui
importe c’est que Jean GENÊT nous montre l’issue de l’aventure… je suis forcé d’aller un peu vite …en ceci que le Préfet de police, lui, ne doute pas,  parce que c’est sa fonction. Comme c’est sa fonction… c’est à cause de cela que la pièce  se déroule comme elle se déroule … le Préfet de police ne doute pas, qu’« après comme avant » la révolution, ce sera toujours le bordel. Il sait que la révolution en ce sens est un jeu,  et en effet, en un tour de main que je vous passe…  car il y a encore là une fort belle scène où le diplomate de race vient éclairer l’aimable groupe qui se trouve ici au centre de la maison d’illusion sur ce qui se passe au palais royal,  à savoir là, dans son état de plus grande légitimité :  la reine brode, et ne brode pas…  la reine ronfle, elle ronfle et ne ronfle pas …la reine brode un petit mouchoir :  il s’agit de savoir ce qu’il y aura au milieu,  à savoir un cygne, un cygne dont on ne sait pas encore s’il ira sur la mer, sur un étang ou sur une tasse de thé …je vous passe donc ce qui concerne l’évanouissement dernier du symbole.  Mais ce qui se produit est que celle qui se fait  la voix, la parole de la révolution, à savoir une des prostituées  qui a été enlevée par un vertueux plombier et qui se trouve à remplir le rôle de la femme en bonnet phrygien sur les barricades avec ceci de plus qu’elle est  une sorte de Jeanne d’Arc, à savoir qu’elle saura… elle la connaît dans les coins, la dialectique masculine parce qu’elle a été là où on l’entend se développer dans toutes ses phases …elle saura leur parler et leur répondre, la dite Chantal, puisqu’on l’appelle ainsi dans cette pièce.  Et elle est escamotée en un tour de main,  c’est–à–dire qu’elle reçoit une balle dans la peau  et qu’immédiatement après le pouvoir apparaît incarné par la maîtresse de la maison en question, Irma,  la tenancière du bordel, qui assume, et avec quelle supériorité, les fonctions de la reine.  N’est–elle pas, elle aussi, quelqu’un qui est passé au pur état de symbole, puisque, comme il l’exprime quelque part : « chez elle rien n’est vrai sinon ses bijoux » ?  Et à partir de ce moment, nous arrivons à ce quelque chose qui est l’enrégimentement des personnages…  des pervers que nous avons vu s’exhiber  pendant tout le premier acte …au rôle bel et bien authentique, intégral,  à l’assomption des fonctions réciproques qu’ils incarnaient dans leurs petits ébats diversement amoureux.  À ce moment-là un dialogue d’une assez grande verdeur politique s’établit entre le personnage du Préfet de police qui a besoin d’eux naturellement pour représenter  ce qui doit se substituer à l’ordre précédemment bousculé, et pour leur faire assumer des fonctions…  ce qu’ils ne font pas d’ailleurs sans répugnance, car ils comprennent fort bien qu’autre chose est de jouir bien au chaud et à l’abri des murailles d’une de ces maisons dont on ne réfléchit pas assez que c’est l’endroit même où l’ordre est  le plus minutieusement préservé …à savoir pour les mettre à la merci des coups de vent, voire des responsabilités que ces fonctions réellement assumées comportent.  Ici nous sommes évidemment dans la franche farce, mais c’est le thème, c’est la conclusion de cette farce de haut goût sur laquelle je voudrais à la fin mettre l’accent.  C’est à savoir qu’au milieu de tout ce dialogue,  le Préfet de police continue à garder son souci :   « Y en a–t–il eu un qui est venu pour demander à être le préfet de police ? »   « Y en a–t–il eu un qui a reconnu assez ma grandeur ? »   Il faut reconnaître que là peut–être, un instant  au moins, sa place imaginaire dans cette rencontre  a une satisfaction difficile à obtenir.  Que se passe–t–il ?  Il se passe d’abord ceci : c’est que… découragé d’attendre indéfiniment l’événement qui doit être pour lui la sanction de son accession à l’ordre des fonctions respectées, puisque profanées  …le Préfet de police d’abord consulte…  ce qu’il est maintenant parvenu à démontrer :  que lui seul est l’ordre et le pivot de tout,  à savoir qu’en fin de compte ceci veut dire  qu’il n’y a rien d’autre en dernier terme  que la poigne, et ici nous trouvons quelque chose qui ne manque pas de signification pour autant que la découverte de l’idéal du moi   a été à peu près chez FREUD coïncidante avec l’inauguration de  ce type de personnage qui offre à la communauté politique une identification unique et facile,  à savoir : le dictateur  …le Préfet de police consulte ceux qui l’entourent  sur le sujet de l’opportunité d’une sorte d’uniforme et aussi bien de symbole qui serait celui  de sa fonction, et non sans timidité, pour le cas. À la vérité, il a un peu choqué les oreilles  de ses auditeurs : il propose un phallus. Est–ce que l’Église n’y verrait pas quelque objection ? Et il s’incline vers l’« Évêque » qui en effet  un instant hoche du bonnet et marque quelque hésitation,  mais suggère qu’après tout, si on faisait la colombe du Saint–Esprit la chose serait plus acceptable. De même le « Général » propose que ledit chiffre soit peint aux couleurs nationales, et quelques autres suggestions de cette espèce laissent à penser  que bien entendu on va arriver assez vite  à ce qu’on appelle dans l’occasion un Concordat.  C’est à ce moment là que le coup de théâtre éclate. Une des filles, dont je vous ai passé le rôle dans cette pièce vraiment fourmillante de significations, apparaît sur la scène et la parole encore coupée  par l’émotion de ce qui vient de lui arriver,  et qui n’est rien de moins que ceci :   le personnage…  qui était l’ami – et cela  se trouve bien significatif  …du sauveur de la prostituée parvenue à l’état  de symbole révolutionnaire, le personnage donc du plombier…  on le connaît dans la maison …est venu la trouver et lui a demandé tout ce qu’il fallait pour ressembler au personnage du préfet de police.  Émotion générale.  Striction de la gorge.  Nous sommes au bout de nos peines. Tout y a été, jusques et y compris la perruque du préfet de police qui sursaute : « Comment saviez–vous ? ». On lui dit :   « Il n’y a que vous à croire que tout le monde ignorait que vous portiez perruque. »   Et le personnage, une fois revêtu de tous les attributs de celui dont la figure est véritablement la figure héroïque du drame, fait ce geste… que la prostituée fait …de lui jeter à la figure, après l’avoir tranché,  ce avec quoi, dit–elle pudiquement, il ne dépucellera jamais personne. À ce moment le Préfet de police, qui était tout près d’arriver au sommet de son contentement, a tout de même ce geste rapide de contrôler qu’il le lui reste encore.  Il le lui reste en effet, et son passage à l’état  de symbole, sous la forme de l’uniforme phallique proposé, est désormais devenu inutile. En effet, à partir de ce moment il est tout à fait clair que celui qui représente le désir simple…  le désir pur et simple, ce besoin qu’a l’homme  de rejoindre, d’une façon qui puisse être authentiquement et directement assumée, sa propre existence, sa propre pensée, une valeur qui  ne soit pas purement distincte de sa chair …il est clair que c’est pour autant que ce sujet  qui est là représentant l’homme…  celui qui a combattu pour que quelque chose  que nous avons appelé jusqu’à présent le bordel retrouve son assiette, sa norme et sa réduction à quelque chose  qui puisse être accepté comme pleinement humain …que celui–là ne s’y réintègre, que celui–là ne s’y offre une fois l’épreuve passée, qu’à la condition précisément de se castrer. C’est–à–dire de faire que le phallus soit quelque chose qui soit de nouveau réduit à l’état de signifiant, à ce quelque chose que peut ou non donner ou retirer, conférer ou ne pas conférer,  celui qui à ce moment–là se confond…  et de la façon la plus explicite, c’est–à–dire que c’est là–dessus que se termine
la comédie …se confond et rejoint l’image du Créateur du signifiant,  du « Notre Père », du « Notre Père qui êtes aux cieux… ».  C’est là–dessus que… d’une façon dont assurément nous pouvons à notre gré porter l’accent comme blasphématoire ou comme à proprement parler comique …la comédie se termine.  Je reprendrai et je me référerai à ces termes.  Vous verrez comment pour nous il pourra nous servir pour la suite de repère dans cette question essentielle du désir et de la jouissance dont aujourd’hui j’ai voulu vous donner le premier gramme.

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