samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LXVII L'ENVERS DE LA PSYCHANALYSE 1969 – 1970 Leçon du 15 Avril 1970

Leçon du 15 Avril 1970

Exposé de Monsieur CAQUOT

Bon, je ne dirai pas que je vous présente Monsieur le Professeur André CAQUOT… qui est directeur d’études à la Vème section, dite des sciences religieuses aux Hautes Études dont vous savez que je suis chargé de conférences… je ne dirai pas que je vous le présente parce que je ne peux pas vous le présenter. Je « me » présente comme ayant été, par sa grâce et sa bonté, tout à fait dépendant de lui pendant ce temps qui s’est écoulé, je dirai environ deux jours après… avant notre dernière rencontre, à savoir à partir du moment où je me suis mis à vouloir… enfin en savoir un mot, approcher de la question, du livre de SELLIN. Je vous en ai parlé depuis assez longtemps pour que vous sachiez l’importance de ce livre, n’est-ce pas ? Pour ceux qui viendraient par hasard ici pour la première fois, c’est le livre venu, si je puis dire, à point… ou encore, comme je me suis exprimé, comme une bague au doigt… à FREUD, pour qu’il puisse soutenir cette thématique d’une mort de MOÏSE qui eût été un meurtre, à savoir que MOÏSE ait été tué. Il est clair que tout ce que j’ai pu apprendre, grâce à Monsieur CAQUOT, de la situation de ce livre, tout d’abord par rapport à l’exégèse insérée dans l’efflorescence de ce qu’on peut appeler la critique textuelle telle qu’elle était instaurée… et tout spécialement à partir du XIXème siècle,… dans les universités allemandes. Il fallait, il fallait situer ce SELLIN au milieu de ceux qui l’ont précédé et puis de ceux qui l’ont suivi… après Edouard MEYER et GRESSMANN, avant bien d’autres… pour saisir quelle était exactement l’incidence qu’il avait amenée et dont la dimension était donnée par ce texte que j’ai réussi à me procurer comme je vous l’ai signalé là dernière fois — non sans mal — puisqu’aussi bien ce livre était, en Europe, vraiment tout à fait introuvable. J’ai fini… par les soins de l’Alliance Israélite française… j’ai fini par le recevoir de Copenhague et avoir de ce fait un texte dont j’ai fait prendre connaissance à Monsieur CAQUOT, qui était une des rares personnes qui en avait déjà, non seulement eu vent, mais qui l’avait tenu en main un certain temps déjà avant que je vienne lui présenter ma requête. Et donc nous avons regardé ce texte tout spécialement sur le point où il permet à FREUD de situer quelque chose qui évidemment lui tient à coeur et pas forcément pour les mêmes raisons… Vous avez quelque chose à dire ?… et pas forcément pour les mêmes raisons que FREUD. Ceci, bien sûr, n’a pas pu faire… Parce que c’est le texte même de SELLIN qui le comporte… que ça ne nous ait obligés à en venir à ce champ dans lequel je suis d’une profonde ignorance. Vous ne pouvez pas savoir tout ce que j’ignore ! Heureusement d’ailleurs, parce que si vous saviez tout ce que j’ignore, vous sauriez tout ! Et c’est là qu’évidemment à l’épreuve, une tentative que j’ai faite de mettre en ordre ce que j’avais pu moi-même apprendre de Monsieur CAQUOT, je me suis tout d’un coup avisé de ceci : qu’il y a une très grande différence entre savoir… savoir ce dont on parle et dont on croit pouvoir parler… et puis ce qu’il en est de ce que j’appellerai d’un terme qui va servir à bien expliquer ce que nous allons faire ici : il va y avoir pour la deuxième fois une rupture quant à la façon dont je m’adresse à vous. La dernière fois, vous avez subi une rude épreuve, même jusqu’au point que certains avaient émis l’hypothèse que c’était pour aérer un peu la salle, je vois que le résultat est médiocre [Rires]. Bien, alors cette fois-ci, je pense qu’au contraire vous aurez plutôt des raisons de rester parce que si je vous offrais une seconde fois ce que grâce à Monsieur CAQUOT je peux faire aujourd’hui, ça sera une autre manière. Et disons que, à tout prendre, je me suis senti à la pensée de manier ce que nous avons bien été forcés de manier, à savoir des lettres hébraïques, si la dernière fois, j’ai inséré dans ce texte que je vous ai lu ce qu’est la définition du Midrasch qui est celui d’un rapport à l’écrit, soumis à certaines lois qui nous intéressent éminemment, puisque c’est… comme je vous l’ai dit dans l’intervalle… d’un certain rapport à l’écrit, à une intervention parlée qui y prend appui, qui s’y réfère. L’analyse toute entière, j’entends la technique analytique, peut d’une certaine façon s’élucider de cette référence, être considérée comme ce jeu, appelons-le entre guillemets « d’interprétation » puisque le terme est employé à tort et à travers depuis qu’on nous parle de « conflits des interprétations », par exemple. Comme si il pouvait y avoir conflit entre les interprétations ! Tout au plus les interprétations se complètent. Les interprétations jouent précisément de cette référence et ce qui importe, c’est ce que je vous ai dit la dernière fois : « falsum », ce qui en tombe avec toute l’ambiguïté, que autour de ce mot peut s’établir de la chute et du faux, du faux, j’entends du contraire du vrai : j’ai dit que même à l’occasion ce faux de l’interprétation peut avoir sa portée de déplacer le discours. Eh bien, ce que nous allons faire est ceci, je crois, que ce que nous pouvons souhaiter de mieux : vous transmettre ce dont il s’agit, qui ne saurait pour moi aucunement dans ce champ répondre à un savoir, mais plutôt ce que j’ai appelé de cette « mise au parfum ». Et là je vais, je vais continuer l’opération devant vous, je vais continuer à essayer de me mettre au parfum, sous la forme, qui n’a rien de fictif, de questions qui restent forcément inépuisées, qui sont les mêmes que j’ai posées à Monsieur CAQUOT ces jours derniers. Et à ce propos, je serai au même titre que vous dans ce rapport de la « mise au parfum » de ce qui d’un certain savoir qui est très précisément celui de l’exégèse biblique… ai-je besoin de vous dire que Monsieur CAQUOT est à cette Vème section au titre des Religions Sémitiques Comparées… je crois, par l’expérience que j’en ai fait, que personne ne peut assurément dans ce domaine être plus adéquat… au sens où je l’ai trouvé moi-même… à vous faire sentir ce qu’il en est de ce qu’est l’approche d’un SELLIN quand il tire des texte d’Osée… et vous verrez par quel procédé… quand il tire des texte d’Osée, une chose que lui-même a bien envie de faire sortir. Il a ses raisons pour ça et ses raisons nous importent. Là-dessus ce que m’a apporté Monsieur CAQUOT est également précieux. Je parlais tout à l’heure d’ignorance. Pour être un père, j’entends : pas seulement un père réel, un père du réel, il y a assurément des choses qu’il faut férocement ignorer. Il faudrait d’une certaine façon tout ignorer de ce qui n’est pas de ce que j’ai essayé dans mon texte la dernière fois de fixer comme le niveau de la structure, celui-ci étant à proprement parler défini de l’ordre des effets du langage. C’est là qu’on tombe — si je puis dire — sur la vérité… le sur pouvant aussi bien être remplacé par de : qu’on tombe de la vérité… à savoir, que chose singulière, à envisager cette référence absolue, on pourrait dire que celui qui s’y tiendrait… mais bien sûr il est impossible de s’y tenir… ne saurait pas ce qu’il dit. Ce n’est certainement pas là dire quelque chose qui d’aucune façon spécifie ou pourrait servir à spécifier l’analyste. Ce serait bien sûr le mettre, je dois dire… ou plus exactement vous êtes tout près à me dire… le mettre au rang de tout le monde, à savoir que : « qui sait ce qu’il dit » ? Mais ce serait là une erreur : ce n’est pas parce que tout le monde parle que tout le monde dit quelque chose. C’est une tout autre référence de savoir dans quel discours on s’insère qu’il pourrait s’agir, à la limite de cette position en quelque
sorte fictive. Il y a quelqu’un qui y répond à cette position, quelqu’un que je vais nommer sans hésiter, parce qu’il paraît essentiel, essentiel à l’intérêt que nous, analystes, devons porter à ce qu’il en est de l’histoire hébraïque et de ce qui fait que l’analyse n’était peut-être pas concevable à être née ailleurs que de sa tradition. Et quelqu’un qui y est né et qui… comme je vous l’ai souligné… insiste sur ceci qu’il n’a proprement confiance… pour faire avancer dans le champ qui est celui qu’il a découvert… justement qu’en ces juifs qui savent lire depuis assez longtemps et qui depuis assez longtemps vivent — c’est le Talmud — de la référence à un texte. Celui ou ce que je vais nommer, qui réalise cette position radicale d’une ignorance féroce, il a un nom : c’est YAHVÉ lui-même. La caractéristique de YAHVÉ dans son interpellation à ce peuple choisi est proprement ceci : qu’il ignore tout férocement, de tout ce qui est existant, au moment où il s’annonce, de certaines pratiques, de certains rapports, qui sont ceux des religions déjà existantes, foisonnantes, et dont nous devons dire qu’elles sont fondées sur un certain type de savoir, savoir sexuel précisément. Et quand nous parlerons d’Osée tout à l’heure nous verrons à quel point c’est à ce titre qu’il les invective, tout ce qu’il en est d’un rapport en quelque sorte mêlant avec des instances surnaturelles la nature elle-même qui en quelque sorte en dépend, de quel droit avons-nous, quel droit avons-nous de dire que ceci ne reposait sur rien, que le mode d’émouvoir le BAAL qui en retour fécondait la terre ne correspondait pas à quelque chose qui aussi bien pouvait avoir son efficace, et pourquoi pas ? Simplement parce qu’il y a eu YAHVÉ et qu’un certain discours s’est inauguré que j’essaie cette année d’isoler comme l’envers du discours psychanalytique, à savoir le discours du Maître, à cause de ça précisément, nous n’en savons plus rien. Est-ce que c’est la position que doit avoir l’analyste ? Sûrement pas ! L’analyste… et ce que j’irai à dire, j’ai pu l’éprouver sur moi-même… l’analyste n’a pas cette passion féroce et qui nous surprend tellement, quand il s’agit de YAHVÉ. C’est que YAHVÉ se situe au point le plus paradoxal, au regard d’une perspective autre qui serait celle, par exemple, du bouddhisme. Des trois passions fondamentales dont il est recommandé de se purifier, à savoir : l’amour, la haine et l’ignorance, vous pouvez constater… c’est ce qui saisit le plus, dans cette histoire d’une manifestation religieuse unique… qu’il n’est dépourvu d’aucun. Amour, haine et ignorance, voilà en tout cas des passions qui ne sont point absentes à proprement parler de son discours. Ce qui distingue très évidemment la position de l’analyste… et je n’irai pas aujourd’hui à l’écrire sur le tableau à l’aide de mon petit schéma, celui où l’objet (a) est en haut et à gauche… la position de l’analyste très évidemment… c’est là le seul sens qu’on puisse donner à la neutralité analytique… est de ne pas participer de ces passions. Ce qui lui fait — ce qui lui fait tout le temps — être là dans cette zone incertaine où il est vaguement en quête d’une mise au parfum, d’une mise au parfum de ce qu’il en est des savoirs que pourtant il a à proprement parler à répudier. C’est bien de cette approche du dialogue de YAHVÉ avec son peuple que ce dont il s’agit aujourd’hui, à savoir de ce qui a bien pu se passer dans la tête de SELLIN, et aussi de ce que peut nous révéler la rencontre qui se trouve de ce fait établie entre ce que recherche FREUD qui est proprement de cette ligne mais où il s’arrête, comme je vous l’ai dit, où il échoue, où il fait de la thématique du père cette espèce de noeud mythique dont c’est à proprement parler une des visées de ce que j’ai maintenant à vous développer, dont il fait en quelque sorte un court-circuit, et pour tout dire un ratage. Je vous l’ai dit, le complexe d’Œdipe, c’est le rêve de FREUD, comme tout rêve, il a besoin d’être interprété, et très précisément de voir où se produit cet effet de déplacement qui est à très proprement parler à concevoir comme celui qui peut se produire du décalage dans une écriture. Que le père réel… si on peut essayer de le restituer de l’articulation de FREUD… s’articule proprement avec ce qui ne concerne que le père imaginaire… à savoir l’interdiction de la jouissance… et que d’autre part y soit masqué ce qui fait de lui l’essentiel, à savoir cette castration à proprement parler que je visais à l’instant en disant qu’il y avait là un ordre d’ignorance féroce… j’entends dans la place du père réel… c’est ce que je pourrais, j’espère, vous démontrer d’autant plus facilement qu’aujourd’hui nous aurons à propos de SELLIN clarifié un certain nombre de choses. C’est pourquoi vous me permettrez d’abord de poser à Monsieur CAQUOT quelques questions. Certes il sait bien… de ce que je lui ai exprimé de mille façons… que le fond de notre problème, ici sur ce point, c’est comment, pourquoi, FREUD a-t-il eu besoin de MOÏSE ? Il est évident qu’il est essentiel pour le savoir d’avoir quand même une petite idée de ce que ça signifiait « MOÏSE ». Et le texte, le texte de SELLIN commence effectivement par ceci, par la question : « Wer war Mose ? » : « qu’est-ce qu’était Moïse ? » et par résumer, résumer tous ceux qui l’ont précédé, et ce que ceux qui sont là en train de travailler avec lui prennent comme positions diverses. Il est certain qu’elles sont… qu’il est exclu que ces positions ne soient clarifiable qu’en fonction de savoir depuis quand YAHVÉ était là. Si YAHVÉ était déjà « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » et qu’il s’agisse là d’une tradition dont nous puissions être sûrs, c’est évidemment tout différent de ceci : que cette tradition ait pu être en quelque sorte rétroactivement reconstituée, et ceci par le fondateur de religion que serait alors MOÏSE, en tant qu’au pied de l’Horeb ou plus exactement sur l’Horeb lui-même, il aurait reçu, remarquez-le, écrites, les tables de la loi. Le livre de SELLIN tourne à proprement parler autour de ceci : « Mose und seine Bedeutung für die israelitisch-jüdische Religiongesischte ». Pourquoi a-t-il fallu que SELLIN nous présente un MOÏSE tué ? C’est une question. Je ne voudrais même pas l’aborder, je veux en laisser entièrement le champ à Monsieur CAQUOT. Il est certain que ceci est lié étroitement au fait que MOÏSE est considéré comme un prophète. Pourquoi est-ce au titre de prophète qu’il doit être tué ou plus exactement, que SELLIN le pense comme ayant subi la mort d’un martyr au titre de ce qu’il est prophète ? Voilà ce que déjà, je pense, Monsieur CAQUOT voudra bien nous éclaircir.

Exposé de Monsieur CAQUOT Si vous me permettez de présenter d’abord le personnage dont nous parlons puisque nous sommes ici, non pas pour expliquer des textes d’Osée… je crois qu’il faudrait y rester toute l’année… mais pour expliquer une opinion sur Osée qui est celle d’Ernst SELLIN. Ernst SELLIN est le type même de ces professeurs d’Universités allemandes du début du siècle, du XXème siècle. Il était né en 1867 et il a fait une carrière absolument rectiligne comme professeur d’ancien testament dans les facultés de théologie protestante d’Allemagne. À l’époque, en 1920 je crois, il est professeur, il est professeur ordinaire d’ancien testament à l’université de Berlin. Il n’est peut-être pas inutile de savoir quelque chose de son idéologie. SELLIN était un représentant assez typique du protestantisme, enfin évangélique ou que nous appellerions plutôt libéral aujourd’hui, en cette Allemagne de la fin du XIXème siècle. La religion d’Israël est vue avant tout, par cette tendance, comme si vous voulez une leçon de morale. On insiste toujours sur les éléments éthiques dans la révélation. Or ces éléments éthiques nous les trouvons, et c’est l’opinion la plus courante du temps de SELLIN : – d’une part dans ce qu’on appelle les grands prophètes, mettez les ISAÏE, JÉRÉMIE, et puis les petits prophètes aussi, enfin les douze petits prophètes dont AMOS et OSÉE sont les représentants les plus anciens, – et d’autre part cette révélation morale se trouve dans le Décalogue, le Décalogue, en particulier ce qu’on appelle le Décalogue éthique d’Exode 20, ce que vous connaissez comme les Dix Commandements. Les Dix Commandements, SELLIN les attribue… et il n’est pas le seul… à MOÏSE lui-même. Et alors, comment relier l’un à l’autre les deux sommets de la révélation vétérotestamentaire ? SELLIN pose alors ceci qui est une sorte de postulat : les prophètes, les grands prophètes écrivains, sont les héritiers de la tradition mosaïque, de la véritable tradition issue de MOÏSE et comportant, véhiculant également des éléments authentiques sur le sort, la vie du vieux MOÏSE qui est le premier prophète. Il y aurait donc, si vous voulez, continuité entre MOÏSE et Osée puisque nous parlons de lui. Deuxième élément qui a déterminé sa réflexion dans le Mose und seine Bedeutung et qui l’a conduit à affirmer, à avancer cette thèse, extrêmement particulière, je m’empresse de le dire : la thèse d’une mort de MOÏSE n’a jamais été soutenue avant lui que par GOETHE dans un passage que je ne connais pas, mais qui a été repéré et que SELLIN lui-même ne connaissait pas. C’est quelques années plus tard Karl BUDE, un des collègues de SELLIN, qui a fait remarquer que cette idée d’une mort de MOÏSE avait déjà été lancée par GOETHE. Alors pourquoi la mort de MOÏSE ? Je me permets de refaire à l’inverse, si l’on veut, la présentation du livre Mose und seine Bedeutung de Ernst SELLIN. C’est qu’il y a un fait assez significatif. Au moment où SELLIN écrivait son Mose und seine Bedeutung, paru en 1922, il venait d’achever un commentaire des douze petits prophètes comprenant le livre d’Osée naturellement, qui a été publié la même année 1922 dans une série de commentaires exégétiques qu’on appelle le K.A.T. : Kommentat zum Alten Testament, Die zwöf Propheten Buch, le livre des douze petits prophètes. Dans ce commentaire sur Osée, il n’est pas question une minute de la mort de MOÏSE. Il passe sur les passages qu’il discute tout au long dans le livre Mose und seine Bedeutung, il en donne une exégèse tout à fait différente. Il n’a pas encore fait, si l’on peut dire, cette découverte, il n’a pas encore conçu cette hypothèse d’une mort de MOÏSE. Et alors je pense que c’est après avoir achevé la rédaction de son commentaire sur MOÏSE que SELLIN est revenu, est venu en effet à cette idée en réfléchissant sur autre chose. Et cette autre chose, c’est un autre passage biblique tout à fait différent d’Osée, mais qui est également prophétique, c’est le Deutero-Isaïe : les chapitres 40 et suivants du livre d’Isaïe, et en particulier les chapitres, fin du chapitre 52 — début du chapitre 53, collection d’un prophète du VIème siècle dans laquelle il est question d’un serviteur de YAHVÉ dont les souffrances ont une valeur expiatoire pour les péchés du peuple, considéré par la tradition chrétienne et également par cette tradition exégétique protestante comme un des sommets également de la révélation vétéro-testamentaire, puisque ça introduit l’idée de la mort rédemptrice et qu’il y a certainement dans l’évangile ou dans les écrits chrétiens appropriation de la figure du serviteur souffrant sur le personnage de JÉSUS. Ça, c’est incontestable. Alors à partir de là, voyez l’importance qu’il attache à MOÏSE, l’importance qu’il attache aux prophètes… OSÉE jusqu’au DEUTERO-ISAÏE qui est également prophète… l’importance qu’il attache aux prophètes comme successeurs héritiers de MOÏSE. SELLIN, je crois, a fait cette découverte : le serviteur souffrant du Deutero-Isaïe, dont la mort a valeur rédemptrice, c’est MOÏSE lui-même. Et à partir de là il a retrouvé, il s’est efforcé de retrouver, dans les livres prophétiques antérieurs, des allusions à une mort de MOÏSE. Et c’est là qu’il a réinterprété un certain nombre de passages d’Osée de manière à leur faire dire… je dis bien : à leur faire dire… qu’il était question d’une mort de MOÏSE. Osée, n’est-ce-pas, un des plus anciens prophètes, gardien de la tradition prophétique, c’est-à-dire de la véritable tradition sur MOÏSE, aurait exprimé… à mots, il faut bien le dire, couverts, et même tellement couverts qu’ils n’y sont probablement pas… la mort de MOÏSE. LACAN Non qu’ils n’y sont pas, mais qu’ils n’y avaient jamais été lus auparavant CAQUOT… qui n’ont jamais été lus, jamais été lus avant SELLIN et qui n’ont jamais été lus depuis SELLIN. Mais vous pouvez le voir, je crois que c’est évidemment un discours très… un genre, disons un genre d’étude à laquelle vous n’êtes peut-être pas coutumiers, mais c’est assez amusant de voir comment a procédé SELLIN et ça donne une idée. D’ailleurs il ne faut pas lui jeter la pierre, les exégètes de cette époque-là considéraient en quelque sorte que les copistes de la Bible ne savaient pas l’hébreu. C’est un peu grossier ce que je dis, mais finalement c’est ça. On disait : c’est du mauvais hébreu, donc il faut corriger. Alors, les résultats : on prenait une phrase, évidemment énigmatique, très difficile, parce que cet hébreu du VIème siècle était pratiquement surtout un hébreu poétique, était devenu une langue morte. Et les commentaires rabbiniques des rabbins et des auteurs juifs du début de notre ère, la traduction des Septante par exemple était faite par des Juifs qui savaient l’hébreu, eh bien, ils ne comprenaient pas plus que nous. Ils avaient pourtant le même texte très souvent. Alors à partir de là, on disait le texte de l’hébreu, le texte de la Bible hébraïque est corrompu, corrigeons-le, remplaçons un mot qui paraît bizarre, remplaçons-le par un mot bien connu et comme ça on arrive quelques fois — c’est la règle générale – à banaliser le texte, à faire dire des pauvretés au texte de la Bible. Et tantôt on arrive à lui faire dire — et c’est le cas de SELLIN — exactement ce que l’exégète voulût qu’il dit.

LACAN Les Septante auraient bien eu un texte qui est antérieur au texte que nous avons ?

CAQUOT Antérieur, oui, puisque les manuscrits hébraïques les plus anciens sont — la Bible complète — sont du IXème siècle de notre ère et que la version des Septante est certainement élaborée avant l’ère chrétienne. Mais il apparaît que… évidemment ça n’est pas toujours le cas, mais je crois personnellement — j’ai une certaine expérience… que la version grecque des Septante a très souvent sous les yeux ou dans l’oreille le même texte que la Bible imprimée, la Bible massorétique, la Bible traditionnelle, mais que quelquefois, ne le comprenant pas, ils interprètent. C’est comme ça qu’il faut envisager l’étude des anciennes traductions de la Bible. Alors je ne sais si nous continuons à…

LACAN Je crois que vraiment, si vous pouviez faire passer dans cette assemblée une idée des manipulations autour des quelques mots vraiment clés…

CAQUOT Alors pour le sujet qui nous intéresse, c’est-à-dire le MOÏSE de SELLIN, voilà, il faut partir de deux textes, des textes d’Osée et également d’un autre texte que je vous présenterai d’abord très rapidement, qui est Nombres 25 : le chapitre 25 des Nombres. Texte très curieux, très difficile, certainement remanié par d’anciennes traditions… avant bien entendu de connaître sa fixation par écrit dans la Bible… et qui raconte, vous le savez, l’idolâtrie des Israélites dans les plaines de Moab, culte de BAAL PÉOR, et ceci se passant dans un endroit appelé Shittim. Le texte est très difficile. Je me permets de vous relire la fin : Nombres 25 — je lis une traduction, le texte est facile et nous pouvons prendre-là n’importe quelle traduction : וַיֵּשֶׁב יִשְׂרָאֵל, בַּשִּׁטִּים; וַיָּחֶל הָעָם, לִזְנוֹת אֶל-בְּנוֹת מוֹאָב. « Pendant qu’Israël demeurait à Shittim, le peuple, commença à se livrer à la débauche avec les filles de Moab… Je passe, n’est-ce-pas. [Rires] Bon, enfin, je passe dans le texte [Rires], d’ailleurs le texte est extrèmement… X dans la salle : Censure ! ג וַיִּצָּמֶד יִשְׂרָאֵל, לְבַעַל פְּעוֹר; וַיִּחַר-אַף יְהוָה, בְּיִשְׂרָאֵל. La colère de Dieu s’enflamme contre Israël. ו וְהִנֵּה אִישׁ מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל בָּא, וַיַּקְרֵב אֶל-אֶחָיו אֶת-הַמִּדְיָנִית, לְעֵינֵי מֹשֶׁה, וּלְעֵינֵי כָּל-עֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל; וְהֵמָּה בֹכִים, פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד. Voici qu’un homme des enfants d’Israël… Et alors là un passage tout à fait, curieux : « Un homme des enfants d’Israël amène vers ses frères une Madianite sous les yeux de MOÏSE et, sous les yeux de toute l’assemblée des enfants d’Israël. » ז וַיַּרְא, פִּינְחָס בֶּן-אֶלְעָזָר, בֶּן-אַהֲרֹן, הַכֹּהֵן; וַיָּקָם מִתּוֹךְ הָעֵדָה, וַיִּקַּח רֹמַח בְּיָדוֹ. « À ce moment là le prêtre, Pinhas… l’ancêtre du sacerdoce de Jérusalem à l’époque royale, l’ancêtre fictif ח וַיָּבֹא אַחַר אִישׁ-יִשְׂרָאֵל אֶל-הַקֻּבָּה, וַיִּדְקֹר אֶת-שְׁנֵיהֶם–אֵת אִישׁ יִשְׂרָאֵל, וְאֶת-הָאִשָּׁה אֶל-קֳבָתָהּ; וַתֵּעָצַר, הַמַּגֵּפָה, מֵעַל, בְּנֵי יִשְׂרָאֵל.… Pinhas perce l’homme d’Israël, et la femme Madianite par le ventre et cela suspend un fléau… on ne sait pas trop lequel, probablement ça a l’air d’être une peste, mais on n’est pas très sûr et le texte glisse là-dessus… suspend un fléau, lequel fléau qui avait été déclenché pour punir, en punition de l’idolâtrie dans les plaines de Baal Péor. » Bon. Ce texte est très important, mais pour une autre raison : parce qu’il fonde — je le signale en passant — il fonde l’élection d’une dynastie sacerdotale qui prétend remonter à PINHAS. PINHAS reçoit à ce moment-là une alliance de sacerdoce, c’est-à-dire la garantie de perpétuation du sacerdoce dans sa lignée pour le prix du zèle qu’il a déployé en punissant les Israélites qui avaient péché dans les plaines de Moab. יד וְשֵׁם אִישׁ יִשְׂרָאֵל הַמֻּכֶּה, אֲשֶׁר הֻכָּה אֶת-הַמִּדְיָנִית–זִמְרִי, בֶּן-סָלוּא : נְשִׂיא בֵית-אָב, לַשִּׁמְעֹנִי. טו וְשֵׁם הָאִשָּׁה הַמֻּכָּה הַמִּדְיָנִית, כָּזְבִּי בַת-צוּר : רֹאשׁ אֻמּוֹת בֵּית-אָב בְּמִדְיָן, הוּא. {פ} Mais alors ici… c’est à partir du verset 14… une autre indication qui parait venir, qui parait être une espèce d’incident. « L’homme d’Israël qui fut tué avec la Madianite s’appelait Zimri, fils de Salou, il était prince, il était siméonite et la femme madianite s’appelait Kozbi. » Hypothèse de SELLIN : le texte a été torturé. On a voulu effacer le souvenir de tout autre chose. Et ce tout autre chose, c’était ceci : dans ce lieu appelé Shittim, dans les plaines du Moab, l’homme qui avait été mis à mort pour expulser le fléau, la peste qui frappait Israël, n’était pas ce personnage qu’on appelle ZIMRI de la tribu de SIMÉON… dont on ne parle — de lui — nulle part ailleurs… c’était MOÏSE lui-même ! C’était MOÏSE, et voilée : la mort rédemptrice de Moïse. En effet il ajoute quelques arguments : il est bien évident que : qui est-ce qui a épousé une madianite ? C’est MOÏSE, puisque dans la tradition la femme de MOÏSE, CIPPORA, est la fille d’un prêtre de Madiân. Donc cet époux d’une madianite dont on a dissimulé aussi le nom puisqu’on l’appelle KOZBI… et non pas CIPPORA, s’il y avait CIPPORA, ça serait trop facile… KOZBI qui est un sobriquet injurieux, dérivé d’un nom qui signifie le mensonge. Donc vous voyez, les prêtres… la tradition sacerdotale qui est à l’origine du chapitre 25 des Nombres, tel que nous le connaissons… auraient éliminé MOÏSE et l’auraient remplacé par cette espèce de bouche-trou qu’on appelle ZIMRI. Mais si l’on reconstitue la tradition que SELLIN croit authentique, il était question ici d’un meurtre de MOÏSE à Shittim. Tout ça, je l’expose, mais encore une fois, c’est absolument arbitraire ce que dit SELLIN. Et alors à partir de là, nous pouvons regarder les passages d’Osée. Il y a trois passages qui sont particulièrement significatifs. Le premier est au chapitre 5 ce sont les versets… Osée chapitre V, 2 Alors là, il faut dire : je renonce à traduire l’hébreu de Osée V, 2. Osée chapitre V, verset 2, je pourrais vous lire l’hébreu mais reconnaissons : il est inintelligible et la moindre honnêteté est de le traduire par des petits points. Osée V, 2, je lis une traduction… c’est une des dernières parues en Français, c’est la traduction, dite de la Bible œcuménique… qui en principe est extrêmement… telles sont les consignes au moins : être le plus près possible du texte hébraïque. Bon voilà Osée V, 1 : א שִׁמְעוּ-זֹאת הַכֹּהֲנִים וְהַקְשִׁיבוּ בֵּית יִשְׂרָאֵל, וּבֵית הַמֶּלֶךְ הַאֲזִינוּ–כִּי לָכֶם, הַמִּשְׁפָּט : כִּי-פַח הֱיִיתֶם לְמִצְפָּה, וְרֶשֶׁת פְּרוּשָׂה עַל-תָּבוֹר. « Écoutez ceci vous prêtres, soyez attentives maisons d’Israël, maisons du roi prêtez l’oreille. C’était à vous de rendre Justice. Or vous avez été un piège à Micpa et un filet tendu sur le Tabor. » C’est-à-dire « vous avez fichu les gens dedans » en quelque sorte.

LACAN Nous n’en savons pas plus long sur ce qui s’est passé à Micpa ?

CAQUOT Oh si, ça c’est une allusion à des épisodes de… Micpa était un lieu de… à l’époque pré-royale Micpa était un lieu de rassemblement, si vous voulez où la justice était rendue. Pour le Tabor, c’est plus mystérieux. Alors ensuite notre Bible, traduction aussi fidèle que possible, dit ceci — Osée V, 1 : ב וְשַׁחֲטָה שֵׂטִים, הֶעְמִיקוּ; וַאֲנִי, מוּסָר לְכֻלָּם. « Des infidèles ont creusé une fosse profonde. » Littéralement, il y a si peu de mots que je vais vous transcrire. Je les transcris, enfin s’il en est d’entre vous qui lisent l’hébreu : shahata settim he einikou Le verbe « he einikou » : ils ont creusé profondément, ils ont rendu quelque chose profond. Ce mot « settim » qu’on traduit par infidèles, sujet de « he einikou » : « Les infidèles ont approfondi, ont fait quelque chose de profond » ça peut aller, mais « Shahata » tout ce qu’on peut dire c’est que ce nom c’est un substantif dont on ne voit pas la fonction dans la phrase, mais qui se rattache à une racine verbale « shahat » qui signifie : égorger, massacrer. Voilà ce que ça devient chez SELLIN. Oui, alors je lis la traduction up-to-date : « Des infidèles ont creusé une fosse profonde. » Contre-sens : oui, on peut dire des infidèles ont creusé, mais la fosse profonde, non. Il n’y a pas de fosse profonde dans ce texte parce qu’on à confondu « Shahata » et « shahat » avec un tav, c’est-à-dire une consonne emphatique avec une consonne simple. Il n’y a pas de fosse profonde dans ce texte. Et alors voilà ce que SELLIN en a fait, je l’écris en-dessous : « shahat hasshitim he einikou » ce qui donne : « Ils ont creusé profondément une fosse, ou la fosse (shahat avec un tav) de Shittim ». Et alors nous retrouvons le « Shittim » de Nombres 25, verset 1, qui est selon l’hypothèse de SELLIN, le lieu où MOÏSE aurait été assassiné. Voilà ! Premier exemple. Ça n’est pas tout parce qu’il faut regarder également si ça ne vous ennuie pas trop, les deux autres passages que SELLIN invoque pour son hypothèse. Alors l’autre passage, c’est Osée IX, verset 7 à 14. Livre d’Osée IX, c’est un passage un peu plus facile… alors que là, franchement ce verset 2 du chapitre V d’Osée pour le moment je ne le traduirai pas. C’est pas la peine, il est certain qu’il y a un mot qui signifie, comme le dit le commentaire, qui évoque un massacre : on a creusé, ou des infidèles ont creusé (ou approfondi) mais on ne sait pas quoi. Je ne sais si le texte est corrompu ou si tout simplement, nous ne le comprenons plus et les Septante ne le comprenaient pas davantage… deuxième passage, donc nous disions : Osée, IX, 7-l4. Osée, IX, 7-8 ז בָּאוּ יְמֵי הַפְּקֻדָּה, בָּאוּ יְמֵי הַשִּׁלֻּם–יֵדְעוּ, יִשְׂרָאֵל; אֱוִיל הַנָּבִיא, מְשֻׁגָּע אִישׁ הָרוּחַ–עַל רֹב עֲו‍ֹנְךָ, וְרַבָּה מַשְׂטֵמָה. ח צֹפֶה אֶפְרַיִם, עִם-אֱלֹהָי; נָבִיא פַּח יָקוֹשׁ, עַל-כָּל-דְּרָכָיו–מַשְׂטֵמָה, בְּבֵית אֱלֹהָיו. C’est un passage qui semble parler du mépris dans lequel est tenu le prophète : « Les jours du châtiment sont arrivés, les jours de rendre compte sont arrivés. Qu’Israël la sache ! Le prophète devient fou. L’homme de l’esprit délire à cause de la grandeur de ton crime et de la grandeur de l’attaque que tu subis. La sentinelle d’Ephraïm est avec mon Dieu, c’est le prophète. On lui tend un piège sur tous ses chemins, on l’attaque jusque dans la maison de son Dieu. » Il est question au verset 7 d’un prophète. Ce prophète, je crois qu’à peu près tout le monde… et ça paraît être l’interprétation la plus obvie… reconnaît que c’est une manière dont Osée se désigne lui-même ayant été victime de la vindicte de ses contemporains, ou du mépris de ses contemporains. Pour SELLIN, dès qu’il voit le mot « prophète », ça y est il saute dessus : c’est MOÏSE. Et alors voilà comment s’arrange le verset 8 qui n’est pas facile non plus. Voilà, je vais recommencer à vous mettre le texte de la Bible sur une ligne et sur l’autre ligne ce que SELLIN en a fait. « Tshofe Ephraïm im elohaï. Navi pah iahoush al kol derekhai. » Nom collectif « La sentinelle d’Ephraïm est avec mon Dieu et le prophète est un piège tendu sur tous ses chemins. » C’est une phrase nominale sans copule. Eh bien voilà ce que ça devient chez SELLIN : « Ephraïm regarde vers la tente du prophète » (sous-entendu pour lui faire un mauvais coup) c’est-à-dire qu’il intervertit 2 mots et de « elohai » mon Dieu, il fait un substantif « ohel » ou son pluriel « ohelaï » qui signifie la tente ou les tentes. Ensuite plus loin il retrouve au verset suivant le mot « Shittim » : toujours dans ce chapitre IX. Il y a un mot « mastema » qui signifie adversaire : « mastema bebeit elohav » : « quelqu’un qui attaque, un adversaire, dans la maison de son Dieu ». C’est en parallèle au piège sur les chemins que nous avons vu tout à l’heure. C’est la fin du verset 8. ט הֶעְמִיקוּ שִׁחֵתוּ, כִּימֵי הַגִּבְעָה; יִזְכּוֹר עֲו‍ֹנָם, יִפְקוֹד חַטֹּאותָם. {ס} Et verset 9 : « he einikou ». Et alors nous retrouvons quelque chose que nous avons vu tout à l’heure : « shiheitou » : « Ils sont allés jusqu’au fond de la corruption » traduit notre version, c’est-à-dire ils ont fait quelque chose profondement « he einikou », « shiheitou » ils se sont corrompus. Alors pour SELLIN maintenant, ce « mastema » il le lit « hasshitim » : toujours la même histoire, le Shittim de Nombres XXV, 1, « he einikou » : ils ont approfondi, et au lieu de « shiheitou » — il garde évidemment les consonnes — mais il lit « shahato » au lieu de « shiheitou ». « shiheitou » est un verbe à la troisième personne du pluriel qui signifie « ils se sont corrompus » et « shahato » est un sustantif, accompagné du suffixe de troisième personne masculin, qui signifie « sa fosse ». « À Shittim, ils ont creusé sa fosse. » La fosse de MOÏSE naturellement ! Et alors, c’est pas fini, voilà le texte d’Osée qui, lui, aurait une certaine… pas puissance de conviction mais qui serait un peu moins faiblement interprété que les autres par SELLIN. C’est là fin du chapitre XII, début du chapitre XIII d’Osée. Il est incontestablement question de MOÏSE dans ce passage, et MOÏSE appelé prophète. Je vous lis la fin : il était question dans ce qui précède du patriarche JACOB et puis nous passons à MOÏSE.

LACAN Ce qui paraît tout de même frappant c’est que la transformation de « elohim », c’est-à-dire de Dieu, en « ohel » la tente, a été faite par d’autres commentateurs modernes.

CAQUOT Oui, c’est possible, mais vous savez SELLIN n’est pas le seul de son espèce à travailler comme ça. Seulement il est quand même allé un peu plus loin que les autres, seulement ils n’en tirent pas de conclusions aussi hardies. Osée XII : יג וַיִּבְרַח יַעֲקֹב, שְׂדֵה אֲרָם; וַיַּעֲבֹד יִשְׂרָאֵל בְּאִשָּׁה, וּבְאִשָּׁה שָׁמָר. « Jacob s’est enfui aux plaines d’Aram… Allusion à l’épisode de Genèse 29. «… Israël… c’est-à-dire JACOB, c’est le même nom repris… a servi… a travaillé, si vous voulez… pour une femme… et là c’est RACHEL… et pour une femme il s’est fait gardien de troupeau… littéralement il a gardé « shamar »… mais par un prophète le Seigneur a fait monter Israël hors d’Egypte et par un prophète Israël a été gardé… (« mishmar ») ». Il y a un jeu de mot dans lequel on met en comparaison l’action de DIEU par MOÏSE et l’action de JACOB pour avoir ses femmes. Vous avez les constructions des versets 13 et 14 qui sont un très beau parallélisme, très conscient et se terminant l’un et l’autre par un mot, le verbe « shamar » et « mishmar ». Mais là il est certain que « navi » le prophète dont il est question au verset 14, est MOÏSE, c’est lui qui a fait monter ISRAËL d’Egypte. D’ailleurs ce n’est pas le seul cas, un des cas où MOÏSE est appelé prophète, c’est caractéristique de ce passage d’Osée et de la traduction du Deutéronome. Et on sait qu’il y a certainement des liens entre Osée et le Deutéronome qui lui est un peu postérieur. Et alors le verset 15. טו הִכְעִיס אֶפְרַיִם, תַּמְרוּרִים; וְדָמָיו, עָלָיו יִטּוֹשׁ, וְחֶרְפָּתוֹ, יָשִׁיב לוֹ אֲדֹנָיו. Vous allez voir qu’au fond la liberté que SELLIN prend avec ce texte ne le rend pas plus convaincant que les interprétations qu’il tirait des chapitre V et du chapitre IX. « Hirahis Ephraïm tamrourim » « Ephraïm » alors sujet « Ephraïm a irrité… tamrourim, alors ça c’est ennuyeux, c’est quelque chose qu’on pourrait comprendre : Ephraïm a irrité « tamrourim » amèrement… c’est un substantif évidemment pluriel qui peut être employé adverbialement : d’une manière amère. Il y a la racine d’amertume certainement dans ce mot-là.

LACAN — C’est un mot rare ?

CAQUOT Oui, oui, rare ! « vdamav alav iatosh v’herfato » Il répandra, il reversera son sang sur lui « iashiv lo adonav » et son opprobre rendra à lui son seigneur. C’est un verset qui n’est pas très facile, mais qui peut quand même se comprendre : Ephraïm – Israël — a peiné ou a affligé « tamrourim » de manière amère, il faut suppléer un complément, il a affligé quelqu’un qui est probablement son seigneur : « adonav », c’est le dernier mot du verset, mais qui peut être mis — ça arrive souvent – en facteur commun dans deux hémistiches. Traduction de la Bible œcuménique : « Ephraïm a fait à Dieu une peine amère. » Ensuite, le verset suivant : « yitosh » il rejettera, sujet : probablement « adonav » son seigneur qui est le sujet commun des deux verbes de l’hémistiche 14b « son seigneur rejettera son sang sur lui » Rejeter le sang sur quelqu’un, c’est une formule juridique fixée. Cela indique un châtiment. Et « iashiv lo » il lui rendra, le seigneur rendra à Ephraïm « vherfato » sa honte, l’acte honteux qu’il a commis. Il le rétribuera pour son comportement honteux. Osée XIII, 1 א כְּדַבֵּר אֶפְרַיִם רְתֵת, נָשָׂא הוּא בְּיִשְׂרָאֵל; וַיֶּאְשַׁם בַּבַּעַל, וַיָּמֹת. C’est la suite du développement précédent d’après SELLIN : « kedabder » : quand parlait, « kedabder Ephraïm reuteit » : quand parlait Ephraïm, « reuteit » ça c’est un mot difficile. Littéralement : lors du parler d’Ephraïm, pendant qu’Ephraïm parlait, « reuteit » substantif tout surprenant, qui est une seule fois dans la Bible et qui signifie tremblement. Ce que nous comprenons : quand Ephraïm parlait — « reuteit » — c’était la terreur, le tremblement. C’est une expression elliptique, mais qui est tout à fait concevable en poésie hébraïque et dans la poésie sémitique archaïque en générale. C’est de ces formules extrêmement concises ou il n’y a pas un mot de trop. « Quand Ephaïm parlait c’était la terreur, le tremblement ». « nasa hou eb Israël » Ce verbe « nasa » il signifie porter, élever : « il portait en Israël » mais qui peut quelquefois être une ellipse pour signifier comme dans l’expression « nasa kol » lever la voix, ce qui revient encore à dire parler. « Quand Ephraïm parlait, c’était la terreur et il levait… » Dieu sait quoi… il levait la tête, il levait la parole… en Israël ». Et alors XIII, lb : « vaiahisham baBaal vaiamot » Mais il a péché par Baal et il est mort. L’idée du verset XIII est assez claire : autrefois Ephraïm était un personnage redouté, mais il a péché par BAAL et il est mort. Et alors voilà ce que ça devient chez SELLIN. C’est assez compliqué parce que, en plus, non seulement il corrige un mot sur deux, mais il change des versets ou des hémistiches de place ! D’abord, au lieu de « reuteit »… ce mot lui a paru bizarre, effectivement il l’est puisqu’il ne se trouve qu’une seule fois dans la Bible, donc s’il ne se trouve qu’une seule fois, on a tendance à croire qu’il n’a pas le droit d’exister… alors il lit tout simplement « torati », ma loi : « quand Ephraïm disait ma loi… D’ailleurs c’est une correction qui a été reprise il y a cinq ans par le père TOURNAI (?) dans un article, il a repris la correction de SELLIN, ce qui vraiment ne s’impose pas. Au lieu de « nasahou eb Israël », il lit « nasi », ça, c’est une correction mineure. Et ça devient : « il était prince en Israël ». Mais surtout il intervertit le verset XIII, là tel qu’il l’a corrigé, il le reporte après la phrase précédente. Il intervertit, si vous voulez, XII, 15b il reporte XII, 15b après XIII, 1a. Et voilà ça donne ceci, avec d’autres corrections, je lis la traduction de SELLIN : « Mais par un prophète, j’ai conduit Israël hors d’Egypte et par un prophète, il a été gardé. » Ça, c’est à peu près le texte hébreu. « Ephraïm l’a irrité, il a rendu Israël amer » Et alors c’est là qu’il place XIII, 1a « Tant qu’Ephraïm disait ma loi… « Ephraïm torati » au lieu de « reuteit »… il était prince en Israël. » « nasi hou eb Israël » au lieu de « nasa hou eb Israël » XIII, 1b maintenant. Le verbe que SELLIN… je ne sais pas pourquoi… traduit « il a expié », alors qu’il signifie « il a péché ». « Il a expié à cause de Baal et il a été tué. ». Je ne sais pas pourquoi, je n’ai même pas cherché, il a traduit « iesham » qui signifie tout simplement il a commis un péché, il l’a retourné, il en a fait : il a expié, il a expié son péché à cause de Baal. Et au lieu de « iamot » il est mort, il a lu « iumat » en changeant les voyelles : il a été tué. Et il s’agit bien entendu, de MOÏSE ! Et alors maintenant, nous retrouvons le membre de XII, 15b que SELLIN corrige encore. Il corrige la troisième personne « yitosh », il reversera, fera tomber son sang sur lui. SELLIN le corrige en : « je ferai retomber son sang sur toi ! » Dans le texte hébreu, c’est le sang d’EPHRAÏM, mais dans l’interprétation de SELLIN, ça devient le sang de MOÏSE ! « Je ferai retomber son sang sur toi et je te demanderai compte de l’opprobe qu’il a subie. » Ça veut dire que dans ce passage d’Osée XII, 14, XIII 1, il serait question d’un assassinat de MOÏSE dont Dieu demandera compte aux Israélites. Mais enfin vous voyez par quels artifices… parce qu’on ne peut pas appeler ça autrement… par quels artifices SELLIN est arrivé à faire dire au texte d’Osée quelque chose qu’il n’a certainement jamais voulu dire et qui n’a jamais été vu dans le texte d’Osée, ni par les anciens traducteurs, ni par les commentaires modernes dans leur ensemble, à l’exception de SELLIN. Et je crois que nous avions là l’endroit le plus caractéristique dans ce Mose und seine Bedeutung pour saisir la démarche de cet exégète. Évidemment sur le serviteur d’ISAÏE, on peut discuter, il y a des traits qui pourraient se comprendre comme faisant allusion à MOÏSE, c’est incontestable. Seulement j’ai l’impression que SELLIN les a surévalués. De même quand il fait un grand état, il veut voir également une allusion à l’assassinat de MOÏSE dans un personnage du DEUTERO-ZACHARIE, du Prophète ZACHARIE au chapitre XIII… si je ne me trompe… de ZACHARIE ou il est question d’un personnage transpercé, c’est sûrement pas MOÏSE, enfin c’est équivoque, c’est vague. Là, vous voyez où SELLIN pouvait accrocher son explication, c’était sur ces trois passages d’Osée et vous voyez comment il a procédé. Encore une fois ça n’est pas de sa faute, c’était de son temps : il était d’usage, en son temps, de se permettre de pareilles libertés avec le texte. Et ce qui est arrivé, étant donné l’autorité de SELLIN, il a pu être pris au sérieux par des gens qui n’étaient pas tout à fait de sa profession.

LACAN Ce qui me parait remarquable, c’est que dans l’article de 1928 dont vous avez là un des feuillets, il s’est mis à travailler d’une autre façon. Il a travaillé par l’intermédiaire de la version des Septante et il aboutit finalement à un tout autre type de corrections.

CAQUOT Voilà l’interprétation que SELLIN donne de notre passage en 1928 : « Par un prophète j’ai mené Israël hors d’Egypte et par un prophète — MOÏSE naturellement – il fut protégé. » Ca va très bien. « Ephraïm l’irrita amèrement, chaque fois qu’ Ephraïm tint des propos querelleurs. ». Alors cette fois, c’est « reuteit »…

LACAN — qui est tripoté autrement.

CAQUOT… qui est tripoté autrement, comme vous dites. Une fois, il l’a corrigé en « ma loi » et maintenant « des propos querelleurs », dernière correction de SELLIN dans son article de 1928. Par le détour incroyable d’un mot des Septante… Oui, c’est parfaitement possible, mais ça ne veut pas dire que les Septante aient lu ça. « Chaque fois qu’Ephraïm tint des propos querelleurs, il lui fallut le tolérer en Israël. » « anasahou », il le supporta… en Israël. Cette fois, il a gardé le verbe « nasa » « Il expia à cause du Baal et subit la mort. » « Je rejetterai son sang sur toi et son opprobre, je te la revaudrai. » Ça, c’est exactement la même solution qu’en 1921. Je pourrais rester plus longtemps pour étudier la manière dont SELLIN a procédé, mais ça risquerait d’être fastidieux. Dans la pensée de SELLIN, il n’est nulle part dit… qu’à supposer le texte ayant la portée des chiffres et donc restituant un texte ayant certain sens… il n’est nulle part dit que ce texte, si l’on peut dire, ou cette vocalisation, pouvait être comprise de quiconque. Car à vouloir dire, par exemple, que le paragraphe 25 de Nombres cache l’événement « meurtre de Moïse », nous sommes là en pleine ambiguïté… LACAN — en plein postulat. CAQUOT Oui, c’est ça. Au niveau de la pensée de SELLIN qui — je ne pense pas — fasse intervenir les catégories de l’inconscient.

LACAN Ah non ! Le fait de cacher de l’événement de Shittim avec toute une histoire à dormir debout… qui n’est probablement pas une histoire à dormir debout d’ailleurs, qui le serait si elle le remplaçait effectivement… nous sommes là au niveau où quelque chose oscille de tout à fait intenable dans le registre de la pensée de SELLIN lui-même. Et je crois que c’est évidemment là l’intérêt de la chose : c’est — en quelque sorte — de voir l’extraordinaire latence que comporte une pareille façon de procéder. On conçoit jusqu’à un certain point que FREUD ait trouvé… en quelque sorte s’y soit renforcé dans l’idée… qu’il s’agissait de quelque chose qui ressortait, malgré toutes les intentions, malgré la forte résistance à se souvenir qui serait supposée par son registre. Mais il n’en reste évidemment pas moins très étrange que ceci soit supporté par des écrits et que ça soit à l’aide de ces écrits que ça puisse être redéchiffré. Car il y a une chose que JONES atteste, c’est que FREUD aurait eu… c’est un « aurait » : aurait eu de l’aveu de SELLIN lui-même, JONES en fait état… communication du fait qu’après tout il n’était pas si sûr que ça. À savoir, la chose que vous nous avez indiqué tout à l’heure que dans la deuxième édition du K.A.T. il reprendrait à peu-près…

CAQUOT Dans l’édition de 1929 il a laissé tomber l’exégèse que j’ai esquissée de 1922 pour le chapitre V et pour le chapitre IX. Le cas de la mort de MOÏSE…

LACAN — Il garde donc le XII ?

CAQUOT Il a gardé le XII et il est question de MOÏSE. Seulement d’un autre coté je crois qu’il a renoncé à mettre en avant son hypothèse de la mort de MOÏSE parce que c’est dans ses travaux sur le fameux serviteur mort du DEUTERO-ISAÏE, le serviteur de YAHVÉ. L’hypothèse mosaïque que SELLIN soutenait en 1922, il y a renoncé de lui-même, et je précise vers 1929 et depuis, il a changé deux fois d’avis sur le serviteur. Il a abandonné complètement : le serviteur n’est pas MOÏSE. Il a peut-être gardé cette idée d’une mort de MOÏSE, mais a renoncé à s’en servir, si vous voulez, pour interpréter le thème du serviteur. Je me demande si FREUD n’a pas été victime du prestige académique de SELLIN…

LACAN La question que je me pose, c’est si FREUD a lu très attentivement…

CAQUOT Ah, je le crois, le livre Mose und seine Bedeutung est clair et rigoureux.

LACAN — C’est tout à fait vrai…

CAQUOT — C’est faux, mais c’est vrai !

LACAN Mais par contre FREUD ne prend appui dans rien de cette articulation. Il signale simplement qu’il y a un nommé SELLIN, qui récemment a émis l’hypothèse recevable que MOÏSE aurait été tué. Et il le signale par cette note très courte qui indique la référence sans rien d’autre, la référence de l’opuscule 22 du Mose und seine Bedeutung et rien de plus. Alors j’ai signalé tout à l’heure… parce que j’ai oublié de le faire jusqu’à présent… que JONES mentionne que dans un ouvrage de 35… c’est-à-dire encore postérieur à ce que nous avons pu vérifier nous-même… dans un ouvrage de 35, il maintiendrait sa position.

CAQUOT Oui, Je pourrai peut-être retrouver le texte, je vous l’enverrai.

LACAN Écoutez, si vraiment je n’ai pas jusqu’à présent trop abusé de votre temps dans ce que je vous ai amené à faire… dont je vous remercie, dont tout le monde peut vous remercier… je pense que ça serait simplement intéressant pour la suite de ce que je peux avoir à dire que quand même vous nous donniez une idée que Osée a un sens qui n’a absolument rien à faire avec ce que nous dit SELLIN, et que le Osée, enfin le point important, l’usage du « Ish » dont nous parlions l’autre jour, qui est vraiment conjoint et rapproché de ce que… enfin la nouveauté d’Osée, si j’ai bien entendu, c’est en somme cet appel, cet appel d’un type très particulier, car j’espère qu’après ça tout le monde ira chercher une petite Bible, n’importe laquelle d’ailleurs, pour simplement avoir une idée du ton que ça a, Osée. Cette espèce de fureur invective vraiment trépignante qui est celle de la parole de YAHVÉ parlant à son peuple dans un long discours que j’ai déjà indiqué quand j’en ai parlé, quand j’ai parlé d’Osée avant d’avoir le livre de SELLIN. J’ai lu, moi, dans Osée j’ai jamais rien lu qui ressemble, même de loin, à ça, mais par contre je vous ai signalé au passage l’importance de l’invective, de l’indication de rites d’une prostitution sacrée d’un bout à l’autre. Alors la mise en opposition à cela d’une sorte d’invite par où YAHVÉ se déclare l’époux — et on peut dire que là commence une espèce de longue tradition assez mystérieuse en elle-même et dont il ne m’est pas apparu à moi-même avec évidence que nous puissions vraiment situer le sens, qui fait par exemple du CHRIST l’époux de l’Église et inversement de l’Église l’épouse du CHRIST, ça commence là. N’est-ce pas, il y a pas de trace de ça dans Osée. Et alors le terme qui est employé pour époux, c’est-à-dire celui que nous avions regardé ensemble, le terme de « Ish » qui est celui-là même qui est employé au second chapitre de la Genèse, au moment où le « Ish » en question dénomme sa conjointe, non pas la première dont on parle, c’est-à-dire à 27 du 1er chapitre où Dieu les crée mâle et femelle, ensuite dans la seconde version puisque les choses sont toujours répétées deux fois dans la Genèse, c’est « Ish » qui dénomme l’être fait de sa cote, l’objet partiel comme je l’appelle, il le dénomme « Isha ». Comme par hasard, il a fallu ajouter un a ! Ce « Ish » pour désigner le terme époux, est-ce qu’il s’agit de quelque chose que je dirais de plus dénué encore, de sexualité…

CAQUOT Le « Ish » ça n’est pas du tout sexué. Les emplois conjugaux, ça n’est qu’une petite partie des acceptions de « Ish » qui est l’homme en général.

LACAN Ce n’est pas plus étonnant quand en allemand on vous « mein Hann » pour mon mari, alors qu’en français « mon homme » est plutôt familier. Alors-que, au vers suivant, ceci qui pourrait être appelé « mon époux », est vraiment rapproché de la répudiation du terme BAAL qui peut bien à l’occasion avoir le même sens : le seigneur et maître au sens d’époux qui est plus véridique dans ce sens…

CAQUOT Encore que BAAL c’est le maître. On peut observer, au féminin, Beoula, c’est la femme en puissance de mari. Tout ça est extrêmement flottant, ces questions de vocabulaire, dans Osée, il restreint les acceptions de manière à jouer sur l’opposition de YAHVÉ qui est le BAAL, en opposition au BAAL en jeu. C’est moi qui suis ton BAAL, tu n’as donc pas à courir après les BAAL !

LACAN Il y a une formation et une différence extrêmement nettes et qui restent en somme assez opaques malgré les siècles de commentaires.

CAQUOT C’est la métaphore conjugale. C’est la première fois qu’elle apparaît dans la Bible. C’est ce qui permet alors beaucoup plus tard, l’allégorisation du « Cantique des cantiques ». C’est Osée qui a permis d’allégoriser le « Cantique des cantiques ». Je me suis demandé s’il n’y avait pas une espèce de démythisation, c’est-à-dire de transfert sur la collectivité ISRAËL au fond de la déesse qui est le parêdre ou la femme du BAAL dans les religions sémitiques. Par moment, ISRAËL est bien décrit presque comme une déesse. Ça n’a jamais été dit, mais ça reste dans le cadre de mentalité des religions sémitiques d’Orient qui ne conçoivent pas un Dieu sans sa déesse. Mais sûrement la religion prophétique remplace la déesse par ISRAËL. Ça serait le cas pour Osée, par exemple.

LACAN Bon Eh bien, je pense qu’étant donnée l’heure qui est avancée, nous pouvons en rester là, en remerciant Monsieur CAQUOT.

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