lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LXVII L'ENVERS DE LA PSYCHANALYSE 1969 – 1970 Leçon du 17 Décembre 1969

Leçon du 17 Décembre 1969

Maître Hystérique Analyste Universitaire

Alors… ces quatre formules sont utiles à avoir ici comme référence. Ceux qui ont assisté à mon premier séminaire ont pu y entendre le rappel de la formule que : le signifiant, à la différence du signe, est ce qui représente… le terme « représente » étant bien sûr accentué du mot représentant et du mot représentation, c’est pourquoi :… qui représente un sujet pour un autre signifiant. Comme rien ne dit que l’autre signifiant ne sache rien de l’affaire, c’est pour cela qu’il est clair qu’il ne s’agit pas de représentation, mais de représentant. Moyennant quoi, à cette même date, j’ai cru pouvoir en illustrer ce que j’ai appelé le discours du Maître. Le discours du Maître, en tant que justement si nous pouvons le voir réduit à un seul signifiant, cela implique qu’il représente quelque chose, que c’est déjà trop d’appeler quelque chose, qu’il représente x, qui est justement ce qui est à élucider dans l’affaire. Car rien n’indique en quoi le Maître imposerait sa volonté. Qu’il y faille un consentement, c’est hors de doute ! Et que HEGEL à cette occasion ne puisse se référer, comme au signifiant du Maître absolu, qu’à la mort, est pour le coup un signe, un signe que rien n’est résolu par cette pseudo-origine, puisqu’aussi bien, pour que ça continue personne n’est mort : –   ni le Maître, dont il ne serait après tout démontré qu’il en est le Maître, que s’il était ressuscité, à savoir s’il avait passé effectivement par l’épreuve, –          quant à l’esclave, c’est la même chose : il a précisément renoncé à s’y affronter. L’énigme de la fonction du Maître ne se livre donc pas immédiatement. J’ai amorcé, j’indique, j’indique parce que c’est déjà sur la voie que nous n’avons pas à feindre de découvrir, sur la voie qui est celle par où… non pas la théorie de l’inconscient, mais la découverte de quelque chose qui nous assure que ça ne va pas de soi que tout savoir, d’être savoir, se sache comme tel. Puisque ce que nous découvrons dans l’expérience de la moindre psychanalyse c’est que c’est bien quelque chose de l’ordre – le plus précisément — du savoir, non pas de la connaissance, non pas de la représentation, mais très précisément de ce quelque chose qui lie, dans une relation de réseau, un signifiant S1 – si vous voulez — à un autre signifiant S2. C’est dans des termes aussi pulvérulents que je puis ainsi faire entendre — en usant de métaphore — l’accent qu’il convient de mettre, dans l’occasion, au terme savoir. C’est dans un tel rapport, et pour autant justement qu’il ne se sait pas, que réside que l’assiette de ce qui se sait, de ce qui s’articule tranquillement comme petit Maître, comme « moi », comme celui qui en sait un bout, qu’on voit tout de même, de temps en temps, que cela se détraque, et c’est là l’éruption de toute la face de lapsus, d’achoppements, où se révèle l’inconscient. Mais c’est bien mieux et bien plus loin, qu’à la lumière de l’expérience analytique nous nous permettons de lire une biographie : – quand nous en avons les moyens, – quand nous avons suffisamment de documents pour que s’atteste ce qu’elle croit, ce qu’elle a cru,  avoir été comme destinée, de pas en pas, voire même à l’occasion, comment cette destinée, elle a cru la clore.  Néanmoins il apparaît, à la lumière de cette notion « qu’il n’est pas sûr qu’un savoir se sache » :  – que nous puissions lire au niveau de quel savoir inconscient s’est fait le travail qui livre ce qui est effectivement la vérité de tout ce qui s’est cru être,  – que…  pour opérer sur le schème du  discours du Maître, du grand M  …c’est invisiblement le travail esclave,  celui qui constitue un inconscient non révélé,  qui livre de cette vie… qui vaut qu’on en parle …ce qui de vérités – de vérités vraies – a fait surgir tant de détours, de fictions, et d’erreurs.  Le savoir donc, est mis au centre, sur la sellette, par l’expérience psychanalytique. Ceci, à soi tout seul, nous impose un devoir d’interrogation, qui n’a nulle raison de restreindre son champ.   Pour tout dire, l’idée que le savoir puisse faire d’aucune façon… ni à aucun moment, fût-il d’espoir dans l’avenir …totalité close, voilà ce qui bien sûr, n’avait point attendu la psychanalyse pour pouvoir paraître douteux.  Mais enfin il est clair que cette mise en doute était peut-être abordée d’un peu bas, quand il s’agit des sceptiques.  Je parle de ceux qui se sont intitulés de ce nom  au temps où ça constituait une école, chose dont  nous n’avons plus qu’une fort maigre idée,  de ce que ça peut constituer, un école.   Mais après tout qu’en savons-nous ?   De ce qui nous reste des sceptiques peut-être,  peut-être vaut-il mieux juger, à savoir que nous n’en avons peut-être que ce qu’ont été capables de recueillir d’eux les autres : ceux qui ne savaient pas d’où partent leurs formules de radicale mise en question de tout savoir, a fortiori de sa totalisation.  C’est une idée… qui montre combien peu  porte l’incidence des écoles  …c’est une idée – que le savoir puisse faire totalité – qui, si je puis dire, est immanente, immanente au politique en tant que tel.  On le sait depuis longtemps.   L’idée imaginaire du tout, telle qu’elle est donnée par le corps, fait partie de la prêcherie politique comme s’appuyant sur la bonne forme de la satisfaction, ce qui fait sphère, à la limite :  –  quoi de plus beau, mais aussi,   – quoi de moins ouvert,   – quoi qui ressemble plus à la clôture de la satisfaction ?  La collusion de cette image avec l’idée de la satisfaction :   – c’est le quelque chose contre quoi nous abordons, chaque fois que nous rencontrons quelque chose qui fait nœud, dans ce travail dont il s’agit,  de la mise au jour de quelque chose par les voies de l’inconscient,   –  c’est l’obstacle,   – c’est la limite,  – c’est plutôt le coton dans lequel nous perdons sens, et où nous nous voyons obstrués.  Il est important de savoir qu’elle a toujours été utilisé dans le politique, et qu’il est étrange, qu’il est singulier, qu’il est singulier de voir qu’une doctrine, celle de MARX, qui en a instauré l’articulation sur la fonction de la lutte,  de la lutte de classes, n’a pas empêché qu’il en naisse ce quelque chose qui est bien pour l’instant  le problème qui nous est à tous présenté,  à savoir le maintien d’un discours du Maître.  Certes, non de pas la structure de l’ancien,  au sens où il s’installe de la place indiquée sous ce grand M :    M  Mais de celui qu’à gauche, je chapeaute de l’U :   U Je vous dirai pourquoi.   Et où ce qui y occupe la place que provisoirement nous appellerons dominante c’est justement ceci [S2] qui se spécifie d’être, non pas savoir de tout – nous n’y sommes pas – mais d’être tout-savoir, entendez ce qui s’affirme de n’être rien d’autre que savoir, et que l’on appelle, dans le langage courant, la bureaucratie.  Et on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas là quelque chose qui fasse problème.  Si aussi bien nous sommes partis de ce que dans ma première énonciation, celle d’il y a trois semaines, j’étais parti, c’est que dans le premier statut du discours du Maître, le savoir, c’est la part de l’esclave.   C’est pourquoi j’ai cru pouvoir indiquer…  je regrette qu’un mince contretemps m’ait empêché la dernière fois peut-être d’y revenir pour donner telles indication supplémentaires  …j’ai cru pouvoir indiquer que ce qui s’opère du discours du Maître antique à celui du Maître moderne, qu’on appelle capitaliste, c’est quelque chose qui s’est modifié dans la place du savoir.   J’ai même cru pouvoir aller jusqu’à dire que  la tradition philosophique avait sa responsabilité dans cette transmutation.   De so
rte que si c’est pour avoir été dépossédé de quelque chose…  c’est avant tout, bien sûr, de la propriété communale que le prolétaire se trouve qualifiable de  ce terme de dépossédé, qui justifie l’entreprise aussi bien que le succès de la révolution …est-ce qu’il n’est pas sensible que ce qui lui est restitué, ce n’est pas forcément sa part ?   Si ce savoir dont effectivement l’exploitation capitaliste le frustre en le rendant inutile,  celui-là lui est rendu dans un type de subversion, c’est autre chose qui lui est rendu : un savoir de Maître.  Et c’est pourquoi il n’a fait que changer de Maître.  Ce qui reste, c’est bien en effet l’essence du Maître,  à savoir qu’il ne sait pas ce qu’il veut.   Car c’est cela qui constitue la vraie structure du discours du Maître.   L’esclave sait beaucoup de choses, mais ce qu’il sait bien plus encore c’est ce que le Maître veut même si celui-ci ne le sait pas, ce qui est le cas ordinaire, car sans cela il ne serait pas un Maître.   L’esclave le sait, c’est cela, sa fonction d’esclave. C’est aussi pour ça que ça marche, car tout de même, ça a marché assez longtemps.  Le fait que le tout-savoir soit passé à la place du Maître, voilà ce qui, loin d’éclairer, opacifie un peu plus ce qui est en question, à savoir, la vérité.   D’où ça sort, qu’il y ait un signifiant de Maître ?   Là, il est bel et bien lové le S1 du Maître,  montrant l’os de ce qu’il en est de la nouvelle tyrannie du savoir, et rendant impossible qu’à cette place qui est la place où nous avions peut-être l’espoir qu’apparaisse au cours du mouvement historique ce qu’il en est  de la vérité :  ce signe est maintenant ailleurs.    Il est à produire par ceux-là qui se trouvent substitués à l’esclave antique, comme étant eux-mêmes des produits, comme on dit…  et consommables tout autant que les autres …d’une société dite « de consommation » : le matériel humain, comme on l’a énoncé dans un temps, aux applaudissements  de certains qui y ont vu de la tendresse.  Ceci mérite d’être pointé, puisque aussi bien ça nous concerne. Ce qui nous concerne maintenant c’est d’interroger, d’interroger ce dont il s’agit dans l’acte psychanalytique.  Je ne le prendrai pas au niveau…  dont j’ai espéré que je pourrai boucler la boucle, il y a deux ans , et qui resta interrompue …de l’acte où s’assoit, où s’institue comme tel le psychanalyste.   Je le prendrai au niveau de l’expérience, et de ses interventions une fois l’expérience instituée dans ses limites précises.  S’il y a un savoir qui ne se sait pas, je l’ai déjà dit : il est à situer au niveau de S2,  soit celui que j’appelle « l’autre signifiant ».   J’ai déjà assez insisté là-dessus l’année dernière : cet « autre signifiant » n’est pas seul,  le ventre de l’Autre, du grand A, en est plein.   Ce ventre est celui qui donne, tel un cheval de Troie monstrueux, l’assise de ce fantasme d’un « savoir-totalité ».   Il est bien clair pourtant que sa fonction implique que quelque chose y vienne frapper du dehors, sans ça jamais rien n’en sortira, et Troie ne sera jamais prise.  Qu’est-ce qu’institue l’analyste ?  J’entends beaucoup parler de discours de la psychanalyse, comme si cela voulait dire quelque chose !  Il y a… si nous caractérisons un discours de le centrer sur ce qui est sa dominante …il y a le discours de l’analyste, et ça ne se confond pas avec le discours du psychanalysant, avec le discours tenu effectivement dans l’expérience analytique.   Ce que l’analyste institue comme expérience analytique, ça peut se dire simplement : c’est l’hystérisation du discours, autrement dit, c’est l’introduction structurale, par des conditions d’artifice, du discours de l’hystérique, celui ici indiqué d’un grand H :                                                                          H    Celui que j’ai essayé de pointer l’année dernière  en disant que c’est ce discours qui existait,  et qui existerait de toute façon, que la psychanalyse soit là ou non, que c’était un discours… je l’ai dit d’une façon imagée parce que  je lui ai donné son support le plus commun …celui d’où est sortie pour nous l’expérience majeure, c’est à savoir le détour, le tracé en chicanes sur lequel repose ce malentendu de l’espèce humaine, que dans l’espèce humaine constitue le rapport sexuel.  Comme on a le signifiant, il faut qu’on s’entende,  et c’est justement pour cela qu’on ne s’entend pas : le signifiant n’est justement pas fait pour  le rapport sexuel.   Dès lors que l’être humain est parlant : fichu, fini, ce quelque chose, d’ailleurs impossible à repérer nulle part dans la nature, qui serait le caractère parfait, harmonieux, de la copulation.  La nature en présente des espèces infinies, et qui pour la plupart d’ailleurs, ne comportent aucune copulation, ce qui évidemment montre à quel point c’est peu dans les intentions de la nature que ça fasse, comme  je le rappelais tout à l’heure, un tout, une sphère.  Il y a en tout cas une chose qui est certaine : si pour l’homme cela va cahin-caha, c’est grâce à un truc qui le permet, mais qui d’abord le rend insoluble.  Voilà ce que veut dire le discours de l’hystérique, qui industrieuse comme elle est – si nous la faisons femme – ça n’est pas son privilège : beaucoup d’hommes se font analyser, et qui de ce seul fait sont bien forcés aussi d’en passer par le discours de l’hystérique, puisque c’est la loi, la règle du jeu. Il s’agit de savoir ce  qu’on en tire pour ce qui est du rapport entre hommes et femmes. Nous voyons donc l’hystérique fabriquer, comme elle peut, un homme, un homme qui serait animé du désir de savoir.  J’ai posé la question à mon dernier séminaire, la question qui ressort de ceci, que si nous constatons  qu’historiquement le Maître a lentement frustré l’esclave de son savoir, pour en faire un savoir de Maître, il restait mystérieux comment le désir… car du désir, si vous m’en croyez, il s’en passait si bien, puisque l’esclave le comblait avant que même il sache ce  qu’il pouvait désirer  …comment le désir a pu lui en venir.  C’est là-dessus qu’auraient porté mes réflexions de la dernière fois si cette charmante chose surgie du réel [ Rires ]… on m’affirme que c’est du réel de la décolonisation : un hospitalisé, de soutien pour nous, dans l’Algérie ancienne, et casé ici, et comme vous le voyez, une charmante folâtrerie [ Rires ]  …grâce à ça vous ne saurez pas, comme ça, au moins jusqu’à un certain temps…  car il faut bien que j’avance …quelle parenté je mets entre le discours philosophique  et le discours de l’hystérique, précisément en ceci justement qu’il semble que ce soit le discours philosophique qui ait animé le Maître, du désir de savoir.   Qu’est-ce que peut bien être l’hystérie en question ?  Il y a là quand même un domaine à ne pas déflorer.  S’il y en a dont la pensée aime à filer un tout petit peu en avant de ce que raconte l’orateur, qu’ils trouvent là une occasion d’exercer leur talent, je leur assure que la voie au moins est, il me semble, prometteuse.  Quoi qu’il en soit, pour donner une formule plus ample qu’à la localiser sur le plan du rapport homme-femme, disons qu’à seulement lire ce que j’inscris là du discours de l’hystérique, bien sûr nous savons toujours pas ce que c’est que cet  S là, mais si c’est de son discours dont il s’agit…  et dont je dis qu’il passe – quand il s’agit de l’homme – à ce qu’il y ait un homme animé du désir de savoir …c’est qu’il s’agit de savoir – quoi ? – de quel prix elle est, elle-même, cette personne qui parle.   En tant qu’objet(a), elle est chute, chute de cet ef
fet de discours, au contour toujours cassé quelque part.  Ce qu’à la limite l’hystérique veut que l’homme sache, c’est en quoi de par le langage, de par ce langage qui dérape sur l’ampleur de ce que, comme femme, elle peut ouvrir sur la jouissance, ce n’est pas là ce qui importe à l’hystérique.   Ce qui importe, à l’hystérique c’est que l’autre, l’autre qui s’appelle l’homme, sache quel objet précieux elle devient dans ce contexte de discours.  Et après tout, n’est-ce pas là le fond même de l’expérience analytique, si je dis qu’à l’autre  il donne la place dominante dans le discours de l’hystérique,  il hystérise son discours, il en fait ce sujet qui est prié d’abandonner toute référence autre que celle des quatre murs  qui le cernent, et de produire  des signifiants qui font cette association libre,     maîtresse pour tout dire, du champ.  Dire n’importe quoi, comment cela peut-il conduire  à quelque chose, s’il n’était pas déterminé qu’il n’y a rien dans ce qui… peut-être là sorti au hasard  …justement d’être signifiants ne se rapporte à ce savoir qui ne se sait pas, et qui est vraiment ce qui travaille ?  Seulement, il n’y a aucune raison qu’il en sache par là un peu plus. Si l’analyste ne prend pas la parole, que peut-il advenir de cette production foisonnante de S1 ?   Beaucoup de choses assurément. L’analyste qui écoute peut en enregistrer beaucoup de choses. Avec ce qu’un contemporain moyen peut énoncer  s’il ne prend garde à rien, on peut faire l’équivalent d’une petite encyclopédie, ça fera énormément de clés.   Si c’était enregistré, on pourrait même après  le construire, faire faire une petite machine électronique.  C’est d’ailleurs l’idée que peuvent avoir certains : c’est qu’ils construisent la machine électronique grâce à quoi l’analyste n’a en queque sorte  qu’à tirer le ticket pour leur donner la réponse.[ Rires ]  C’est que, ce qui est en jeu, ici dans le discours de l’analyste… car dans l’expérience, c’est lui qui est le Maître. Sous quelle forme, c’est ce qu’il faudra, bien entendu, que je réserve à nos prochains entretiens.  Pourquoi sous la forme (a)… si seulement je le marque, (je l’ai déjà souligné ailleurs) ?  Mais ce qui est remarquable, c’est que de son coté… c’est de son côté qu’il y a S2, qu’il y a savoir.  Que ce savoir il l’acquiert d’entendre son analysant, ou que ça soit savoir déjà acquis, repérage de ce qu’à un certain niveau on peut limiter au savoir-faire analytique.   Seulement, ce qu’il faut comprendre de ces schémas, comme déjà ce fut indiqué de mettre S2, dans le discours du Maître, à la place de l’esclave, et de le mettre ensuite, dans le discours du Maître modernisé, à la place du Maître : c’est pas le même savoir.  Là, à quelle place est-il ?

Maître                  Hystérique                Analyste                Universitaire

À la place que dans le discours du Maître, HEGEL… le plus sublime des hystériques [ Rires ] …HEGEL nous désigne comme étant celle de la vérité.  Car on ne peut pas dire, que la Phénoménologie de l’esprit  ça consiste à partir du Selbstbewusstsein soi-disant saisi au niveau le plus immédiat de la sensation, et impliquant que tout savoir se sait depuis le départ.   À quoi bon toute cette phénoménologie s’il ne s’agissait pas d’autre chose ?  Seulement il faut bien le dire, ce que j’appelle l’hystérie de ce discours tient précisément à ce qui élude cette distinction minimale qui permettrait  de s’apercevoir que si même jamais cette marche historique… qui est en fait la marche des écoles et rien de plus  …aboutissait au savoir absolu, ce ne serait que pour marquer l’annulation, l’échec, l’évanouissement au terme, de ce qui seul motive la fonction du savoir : c’est sa dialectique d’avec la jouissance, de ce qui ferait que le savoir absolu,  ce serait purement et simplement l’abolition de ce terme. Quiconque étudie  de près le texte de la Phénoménologie ne peut en avoir aucun doute.  Qu’est-ce donc maintenant que nous apporte cette position de S2 à la place de la vérité ? Qu’est-ce que la vérité comme savoir ?  C’est le cas de le dire : comment le savoir sans savoir ? C’est une énigme.   Eh ben, c’est la réponse : « c’est une énigme » entre autres.  Je vais vous en donner un autre exemple de ce que ça peut être aussi. Les deux ont la même caractéristique, qui est le propre de la vérité : c’est qu’on on ne peut jamais la dire qu’à moitié. Si notre chère « vérité de l’imagerie d’Épinal qui sort du puits », ce n’est jamais qu’à mi-corps.  J’ai fait état en Italie… dans une des conférences qu’on m’avait demandées – je ne sais pourquoi – et à laquelle j’ai fait face, assez médiocrement – pourquoi ? – …j’ai fait état de la Chimère, où s’incarne précisément  le caractère originel du discours de l’hystérique.    Elle pose une énigme à l’homme ŒDIPE, qui avait  peut-être déjà un complexe, mais pas forcément…  certainement pas celui auquel  il devait donner son nom …il lui répond d’une certaine façon, et c’est comme cela qu’il devient ŒDIPE.  Ce que lui a demandé la Chimère, il aurait pu y avoir beaucoup d’autres réponses :  –     4 pattes, 2 pattes, 3 pattes,  –    il aurait pu dire : c’est le schéma de LACAN !  Ç’aurait donné un tout autre résultat !   Il dit : « C’est un homme » et encore il précise :  « un homme en tant que nourrisson ». Nourrisson, il a commencé sur quatre pattes. S’éleva-t-il sur deux ou en reprit-il une troisième, c’est le nourisson,  et du même coup, il file droit comme une balle  dans le ventre de sa mère !   C’est ce qu’on appelle, en effet à juste titre le complexe d’Œdipe.  Mais je pense que vous voyez ce que veut dire ici  la fonction de l’énigme : un mi-dire, comme la Chimère apparaît à mi-corps, quitte à disparaître tout à fait quand on a donné la solution.  Un savoir en tant que vérité, ceci définit ce que doit être la structure de ce qu’on appelle une interprétation.   Si j’ai longuement insisté sur la différence de niveau de l’énonciation à l’énoncé, c’est bien pour que prenne sens la fonction de l’énigme,  mais d’une autre que je vais maintenant dire.   L’énigme, c’est proprement ça : une énonciation.  Je vous charge de la faire devenir un énoncé. Débrouillez-vous avec comme vous pouvez, comme fit ŒDIPE : vous en subirez les conséquences.  Voilà ce dont il s’agit dans l’énigme.  Mais il y a autre chose, à quoi on ne pense guère, que j’ai comme ça effleuré, chatouillé, de temps en temps, parce qu’à vrai dire, cela me concernait à ce titre assez souvent pour que ça ne soit pas commode, pour que j’en parle aisément.   Et ça s’appelle la citation.  La citation ça consiste, au cours d’un texte où vous vous avancez plus ou moins bien :   –               si vous êtes comme cela dans les bons endroits de la lutte sociale, tout d’un coup vous citez MARX, et vous ajoutez — MARX a dit…   – si vous êtes analyste vous citez FREUD à ce moment-là.  C’est capital ! [ Rires ]   L’énigme c’est l’énonciation… et débrouillez-vous pour l’énoncé !   La citation c’est : je pose l’énoncé, et pour le reste, c’est le solide appui que vous trouvez dans le nom  de l’auteur dont je vous remets la charge. Et c’est très bien ainsi, ça n’a rien du tout à faire avec  le statut plus ou moins branlant de la fonction de l’auteur.  Quand on cite MARX ou FREUD… ce n’est pas au hasard que j’ai choisi ces deux noms  …c’est en fonction de la part prise à un discours  par le lecteur supposé, qu’on les cite.   C’est là l’importance de la fonction de la citation : c’est qu’à sa façon c’est aussi un mi-dire.   C’est un énoncé dont on vous indique qu’il n’est recevable que pour autant que vous participez déjà  à un certain discours, et un discours structuré,  du niveau des structures tout à fait fondamentales qui sont là au tableau.   Vous remarquerez que c’est là le seul point vif…  mais pouvais-je l’expliquer jusqu’à présent ? …qui fait que la citation, le fait que l’on cite  ou non un auteur, peut avoir tout à fait, au second degré, une importance.   Je vais vous le faire comprendre…  j’espère que vous ne prendrez pas ça mal …par quelque chose de tout à fait familier.  Supposez qu’au second temps, on cite une phrase  en indiquant de là où elle est, du nom de l’auteur,  M. RICŒUR par exemple.   Supposez qu’on cite la même, et qu’on la mette sous mon nom. Cela ne peut absolument pas dans les deux cas avoir le même sens [ Rires ].   J’espère par là vous faire sentir ce qu’il en est  de ce que j’appelle la citation.  Eh bien, ces deux registres, en tant précisément qu’ils participent du mi-dire, voilà qui donne  le médium et, si l’on peut dire, l’éthique,  sous laquelle intervient l’interprétation.  L’interprétation…  ici ceux qui en usent s’en aperçoivent … l’interprétation est autant, et à mi-part énigme :   –               énigme autant que possible cueillie dans la trame du discours du psychanalysant, énigme que vous ne pouvez nullement compléter, de vous-même l’interprète, que vous ne pouvez pas considérer comme aveu sans mentir…   – et citation d’autre part, à savoir prise dans  le même texte que tel énoncé, tel énoncé lui qui peut passer pour aveu, à seulement que vous le joigniez à tout le contexte, vous faites appel là à celui qui en est l’auteur.  Car ce qui frappe, ce qui frappe de ce qu’il en est de cette institution du discours analytique et ce qui est le ressort du transfert, ce n’est pas… comme certains ont cru l’entendre – et de moi – …que l’analyste, ce soit lui qui soit placé en fonction du sujet supposé savoir.   Si la parole est donnée si librement au psychanalysant… c’est justement ainsi qu’il reçoit cette liberté …c’est qu’il lui est reconnu qu’il peut parler comme un Maître, c’est-à-dire comme un sansonnet, et que ça donnera d’aussi bons résultats que dans le cas d’un vrai Maître, que c’est supposé conduire à un savoir, un savoir dont se fait le gage, l’otage, celui qui accepte d’avance d’être le produit des cogitations du psychanalysant, c’est à savoir très précisément le psychanalyste, en tant que, comme ce produit, il est destiné à la fin à la perte, à l’élimination du processus, je veux dire qu’il puisse assumer cette place.   Si, au niveau du discours du Maître, il est clair déjà dans le simple fonctionnement des rapports du Maître et de l’esclave, que le désir du Maître, c’est le désir de l’Autre… puisque c’est le désir que l’esclave prévient …la question est
autre de savoir ce qu’il en est,  de ce de quoi l’analyste prend la place pour déchaîner ce mouvement d’investissement du sujet supposé savoir, sujet qui, d’être reconnu comme tel, est à son endroit, d’avance fertile de ce quelque chose qu’on appelle transfert.  Assurément, il n’est que trop facile de voir ici passer l’ombre d’une satisfaction d’être reconnu.   Mais ce n’est pas là l’essentiel :  à le supposer – le sujet – savoir ce qu’il sait… plus encore que l’hystérique, dont c’est la vérité de la conduite, mais non point l’être même …lui, l’analyste, se fait la cause du désir de l’analysant.   Que veut dire cette étrangeté ?  Devons-nous la considérer comme un accident,  une émergence historique, qui serait de la première fois apparue dans le monde, anticipant sur la suite. C’est une voie qui peut – peut-être – nous entraîner à un long détour.   Vous remarquez pourtant que c’est là fonction déjà apparue, et que ce n’est pas pour rien que FREUD recourait de préférence à tant de présocratiques,  à EMPÉDOCLE entre autres, vous le savez.  Pour des raisons qui tiennent au fait que je sais qu’à deux heures il y a ici quelque chose dans cet amphithéâtre, je finirai désormais comme je le fais aujourd’hui à deux heures moins le quart, et je vous donne rendez-vous le deuxième mercredi de Janvier.

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