lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 17 mars 1965

Leçon du 17 mars 1965

Peut-être aurais-je eu aujourd’hui prétexte à vous demander un peu de repos… Comment renvoyer tant de monde? Et d’autre part, jusqu’à un certain point, le temps me presse, insuffisant il l’est presque, à tenir la trajectoire que je me suis assignée cette année.

Je vous demande votre attention, dans la mesure surtout où je puis être amené à aller assez vite, dans la ligne que j’entends tendre aujourd’hui d’un point à un autre, et qui répond à ce que j’ai déjà annoncé, voire amorcé la der­nière fois, concernant ce qu’au point où nous en sommes d’une reprise, je dirai, plus que de l’expérience, de la technique analytique, à partir de cette affirmation qu’elle n’est pensable, je ne dis pas praticable, qu’elle n’est pensable qu’à partir d’une notion tout à fait articulée du sujet, du sujet comme tel, du sujet tout au moins tel que j’ai essayé pour vous de le focaliser autour d’une certaine concep­tion de ce qu’est l’expérience du cogito cartésien et de ce qu’il introduit de nou­veau du point de vue de l’être quant à la position pensée de celui qui va s’offrir à quelque chose qui s’appelle la psychanalyse.

Il n’est point nécessaire pour autant que le sujet le sache, si la formule clé qui nous donne la place dans l’expérience de l’inconscient, c’est, il ne savait pas que. C’est là le statut, tel que je vous l’ai introduit l’année dernière, de cette pulsa­tion où apparaît ce quelque chose dont on peut dire que, moins qu’elle ne se révèle, elle se trahit et comme déjà l’écrit, nous l’allègue la formule d’Héraclite parlant d’O’ anax « Du prince, de celui à qui appartient le lieu de la divination, celui qui est à Delphes », « il ne dit pas, il ne cache pas », il n’y a pas d’autre traduction possible – ce n’est pas […] qui est employé – il n’y a pas d’autre traduction possible que celle-ci « il fait du signifiant »64. Ce signifiant, c’est celui qui le recueille qui en fait quelque chose, et littéralement ce qu’il veut. Chacun sait qu’à l’endroit de ce, ce qu’il veut, l’analyste n’est pas dans une position simple; que de ce, ce qu’il veut il se sépare, par toutes sortes de murailles qui sont d’expérience, de principe, de doctrine.

Mais quand il s’agit d’aborder ce que j’ai appelé la dernière fois le second étage de l’usage de la parole dans l’analyse, il nous importe, ce second étage – dont on peut dire qu’il a été, au cours des années freudiennes et post-freudiennes fort bien exploré, fort bien développé – il s’agit pour nous de situer ce qui, à ce second étage appartient, et aussi ce qui constitue sa frontière et sa limite. Comme référence, dans ce défrichage qui est ici le mien, et dont vous pensez bien que ce n’est pas par hasard si, au moment de reprendre aujourd’hui mon discours, je vous indique, désigne – si c’est un autre geste que celui que j’évoquai tout à l’heure – que c’est de la position de l’analyste que, pour moi, pour vous, par ce que vous attendez ici, il s’agit de partir.

J’ai rappelé au tableau, d’une façon encore plus simple, je dirai presque frus­te, ce qui, dans le premier temps de ce défrichage, quand, pour des analystes, dont il faut dire que jusque-là bien souvent dans le langage, pour eux, ces trois espèces de formes de la dialectique du manque qui s’appellent privation, frus­tration, castration, étaient employées de façon presque interchangeable, quand j’ai rappelé que, au niveau de la référence au symbolique, à l’imaginaire et au réel, il convenait de voir qu’il y avait quelque chose, à ces trois niveaux, de radi­calement différent, que la frustration, je dirai, simplement à l’analyser de façon sémantique, c’est quelque chose qui porte en soi, dans son centre, son essence et si l’on peut dire son acte, cet en vain, cette chose qui fuit, cette fraude, ce frus­trage qui en fait incontestablement, de son statut, la déception sous son versant le plus imaginaire, et que ceci n’excluait pas que sa référence objectale fut quelque chose de réel; que d’autre part, ce qui en était le support et l’agent, l’Autre pour l’appeler par son nom, ne pouvait être pour nous situé que sous la forme la plus générale du lieu du symbolique; qu’il n’y a frustration, à propre­ment parler, que là où quelque chose est revendicable, et qu’aussi bien c’est la dimension qu’on ne saurait éliminer de sa définition, qu’aussi bien est-ce là le cadre le plus large où a paru, à l’expérience des psychanalystes, se situer la situa­tion quotidienne, l’au jour le jour de ce que peut découvrir, par étapes, une expérience analytique quand il s’agit de le conjoindre dans l’hic et nunc du rap­port à l’analyste.

Est-ce là quelque chose dont nous puissions d’aucune façon nous contenter? Quand il s’agit d’articuler cette frustration, il ne se peut que tout ce qui s’énon­ce dans le discours de l’analyste ne s’inscrive dans le double registre de la demande qui part de ce qui est une question qui se pose depuis le départ, le pre­mier pas dans l’analyse; l’analyse, le sujet vient la demander. Qu’est-ce qu’il vient demander dans l’analyse ? Toute la littérature psychanalytique, quand elle se porte sur cette expérience – sur, comme disent certains, ce vécu des étapes analytiques – elle s’emploie à dévoiler, à manifester ce qui, à travers quelque chose qui est fait à la fois de repérage mais aussi de construction, et là-dessus la pensée de ce que vit l’analyste, a démontré, a conjoint, a justifié la succession de ce qui se présente aux diverses étapes de l’analyse comme demande.

Or, la conjonction de cette demande avec quelque conception génétique que ce soit ne saurait s’opérer sans qu’en fait s’y présente une certaine marge d’ar­bitraire. Car, à la vérité, ce qui est fait, je veux dire effectivement, par les auteurs, ceci n’est pas sans devoir nous arrêter, se réfère, ose se référer à une fonction en quelque sorte… je ne dirai pas biologique, car ce serait déjà faire intervenir là un registre d’un niveau élevé qui n’est certainement pas en cause, à ce niveau simple que nous appellerons celui du rapport vital, tout simplement, et même disons un peu plus, du rapport charnel. La dépendance, la dépendance phy­sique, animale où le petit enfant se trouve par rapport à sa mère, est invoquée comme étant ce quelque chose qui définit, donne, met au premier arrière-fond de ce sur quoi va se développer la demande ce que nous appellerons la position anaclitique, avec la plupart des auteurs analystes.

Qu’on y conjoigne, à cette conception – d’ailleurs, dont le terme central est pris à la plume de Freud – qu’on y conjoigne une notion comme celle de l’au­toérotisme primordial, ou encore du narcissisme primaire, de cette époque où, dans une étape tout à fait initiale de sa venue au monde, le sujet, dans la théorie freudienne, est conçu comme ne faisant, comme on l’explique très couramment dans plus d’un endroit, qu’une seule unité, ou qu’un seul être, comme vous voulez, avec l’être dont il vient de se détacher; avec l’être du ventre duquel il vient de sortir, c’est là quelque chose qui est associé à cette position dite anacli­tique, qui se révèle dans l’exercice, par le sujet, de sa fonction de demande. Or il y a là incontestablement un saut, parce que, après tout, s’il n’est point impos­sible que cette position anaclitique qui tout de même, si elle est là présente dans le traitement, n’a rien à faire avec la position de dépendance vitale dont je vous parlai tout à l’heure, dont je vous parlai à l’instant, si cette position anaclitique peut être conçue, doctrinée exactement comme de même niveau dans la structure imaginaire que la position narcissique, il ne restera pas que la question soit tranchée de la relation primaire à la mère. Néanmoins, au moins quelque chose sera-t-il exigé qui en justifie le joint et qui nous assure qu’il ne s’agit pas, dans cette image souvent évoquée au cours du traitement analytique, d’un appui pris, fusionnel, d’une aspiration au retour comme aux origines conçues sous leur forme, comme je le disais tout à l’heure, la plus charnelle, qu’il ne s’agit pas là d’un fantasme à proprement parler, que nous pouvons là-dessus faire appui sur quelque continuité où se traduirait l’empreinte qui, elle, serait au-delà du lan­gage.

Or, jusqu’à présent, rien ne nous l’assure pour autant que, ce domaine de la demande étant exploré, nous pouvons toujours justifier ce qui y apparaît de plus paradoxal sans nous référer à ses origines concrètes et qui sont celles qui seraient à concevoir comme, fondamentalement, celles du nourrissage, du nour­rissage, si tant est qu’il apparaît essentiel dans quelque chose qui, ici ou là, peut apparaître comme constant ou gravé dans l’histoire du sujet. Ce n’est point tant parce qu’il a été en fait et réellement, que dans une fonction, dans une fonction qui est autre, qui fait en particulier que ce qui sert dans l’analyse, à ce nourris­sage, de symbole, à savoir le sein maternel, est absolument, exclusivement, vu les métamorphoses sous lesquelles nous avons à le repérer et à le voir se tradui­re, absolument exclusif d’une pure et simple expérience concrète. Caractère au premier aspect symbolique, métabolisable, métonymisable, traductible, et très tôt, c’est là l’intérêt de l’expérience kleinienne, son apparition très tôt sous la forme, pourquoi ne pas le dire, déguisée, entstellt, déplacée du phallus, c’est là quelque chose qui doit attirer notre attention et nous faire ne pas nous conten­ter de quelque – quels que puissent être le poids, la commodité de voir les recoupements souvent fallacieux que nous pouvons trouver dans l’observation directe – qui doit au moins nous faire mettre en suspens le statut de ses ori­gines.

Car cette expérience de la demande, cette analyse centrée sur le stade où le sujet incarne sa parole, ce n’est plus le sujet dont nous avons marqué le statut au niveau du plus radical du langage, du trait unaire et du statut de privation, où le sujet s’y installe. Comment ne sent-on pas qu’il est à retenir, de l’expé­rience ainsi centrée, ainsi articulée, que ce qui est venu au cours des ans et par étapes et donnant matière à arguer de façon assurément nuancée, subtile, parce qu’extrêmement divisée, je dirais d’école à école, si tant est que ce terme per­mette d’assurer des limites bien nettes à l’intérieur de l’analyse, que ce quelque chose dont cette expérience nous apporte le témoignage, c’est la découverte, c’est la manipulation, c’est la mise au point, c’est l’interrogation précise qui s’est centrée, depuis Abraham jusqu’à Mélanie Klein, et depuis se multipliant en des efforts multiples d’en assurer les avenues, sur l’objet partiel; ce que, dans notre discours ici, j’articule comme étant le a.

[Interruption]

Je m’excuse, je suis un petit peu fatigué. Vous entendez vraiment très mal?… Merci de m’en avoir averti.

Je pense que la diversité, la variété de ce petit a, si tant est que la liste que je vous en ai faite ici, non pas déborde, mais assurément articule d’une façon dif­férente leur ampleur, sans pour autant, du tout, aller dans le sens de ne pas rete­nir les réductions majeures auxquelles l’expérience analytique, ces objets a, les soumet. La prévalence de l’objet oral, si tant est qu’il est appelé communément le sein; de l’objet fécal, d’autre part, si nous le mettons sur le même tableau ou le même pourtour que celui où se situent deux de ces objets, articulés sans doute dans l’expérience analytique mais de façon infiniment moins assurée quant à leur statut que nous le faisons, à savoir le regard et la voix, il faut que nous nous interrogions comment… que nous nous interrogions sur le fait de savoir com­ment l’expérience analytique peut y trouver le statut fondamental de ce à quoi elle a affaire dans la demande du sujet.

Car après tout, ça ne va pas de soi que d’abord cette liste soit aussi limitée. Et sans doute, le privilège de ces objets s’éclaire d’être chacun dans une certaine homologie de position, à ce niveau de joint que j’évoquai la dernière fois, entre le sujet et l’Autre. Néanmoins, il n’est pas à dire que ce que le sujet, dans la demande à l’Autre, demande, ce soit le sein. Dans la demande à l’Autre, le sujet demande tout ce qu’il peut avoir à demander, au premier abord, dans l’analyse, par exemple que l’Autre parle. Il y a quelque chose d’abusif, d’excessif, à aussi­tôt traduire ce qui est caractéristique de la demande, à savoir que c’est vrai, il est demandé quelque chose que l’analyste aurait, mais ce qui est demandé comme ce qu’il a, c’est en fonction d’autre chose que l’analyste lui-même pose comme la vraie visée de ce que demande le sujet. Ceci mérite qu’on s’y arrête. Ceci mérite qu’on s’y arrête quand cet objet a s’installe ainsi, moins comme la pointe de la visée que comme ce qui surgit dans une certaine béance qui est celle créée par la demande. Et ce sur quoi la dernière fois j’ai insisté, poussant mon pinceau de lumière dans le sens d’aller chercher la demande et la phrase sous sa forme la plus ramassée, celle qui pourrait passer pour être au niveau de l’expression pure et simple, et que là, dans l’interjection, j’ai insisté à vous mon­trer que ce qui fait sa valeur et son prix, sa spécificité, d’autant plus saisissable qu’elle est ici plus ramassée, c’est qu’elle vient toujours frapper au joint du sujet et de l’Autre. Que ce que l’interjection en apparence la plus simple impose à l’interlocuteur, c’est cette référence commune au tiers qu’est le grand Autre, et c’est quelque chose qui à… toujours plus ou moins, invite à prendre un recul, à tempérer, à reconsidérer, à revoir, à réopposer, à rediriger le regard vers quelque antérieur interlocuteur, à – assurément on peut poser la question – entrevoir s’il n’est pas quelque incidence plus réduite, plus simple, plus efficace aussi du langage. Toute la théorie de Pierre Janet 69 est construite sur la théorie du com­mandement, l’ordre donné en tant que, de celui qui parle au bras qui agit, il ins­taure une sorte de statut commun, inaugural, dans l’instance de la conduite humaine. Chacun sait que l’analyse ne peut pas se contenter de cette recons­truction, qui n’est que reconstruction au tableau noir, et que ce qu’il en est du gubernator sur les barques égyptiennes, de celui qui, de sa baguette, rythme le battement des rames, n’est pas quelque chose qui soit du statut du sujet effec­tif; qu’il n’y a d’ordre qui ne soit référence à un sur-ordre.

Assurément la question se pose des cas où l’ordre va cheminer pour aller droit à son but et se manifester efficacement dans ce qu’on appelle la sugges­tion. Mais qu’est-ce que nous montre l’analyse, si ce n’est que, dans ce cas, la suggestion fonctionne par rapport à ce terme tiers qui est, dans ce cas-là, celui du désir inconnu. C’est au niveau de la répercussion de l’intérêt obtenu du désir inconscient que celui qui sait manier cette sorte de téléguidage, ce qu’on appel­le la suggestion, prend son point d’appui, et s’il ne l’a pas, la suggestion est inef­ficace. Qu’on puisse le prendre par des moyens extrêmement primitifs comme celui de la boule de cristal est simplement là pour nous montrer la fonction émi­nente, par exemple, du point brillant au niveau de l’objet a.

Il y a donc toujours cette référence tierce dans l’effet de la demande et pour­tant, n’est-il pas possible de découvrir quelque part ce quelque chose qui aurait le privilège de nous faire saisir ce quelque chose dont nous avons pourtant besoin, c’est à savoir, quel est le statut, quelles sont les limites de ce champ du grand Autre, auquel nous avons été amenés, amenés au niveau de l’expérience qui est celle du champ, du champ d’artifice assuré à la parole dans la psychana­lyse? C’est ici que j’espère que l’objet, que j’ai fait tout à l’heure circuler dans vos rangs, à savoir la reproduction du tableau célèbre d’Edvard Munch qui s’appelle Le cri, est quelque chose, une figure qui m’a semblé propice à, pour vous, articuler un point majeur, fondamental sur lequel beaucoup de glisse­ments sont possibles, beaucoup d’abus sont faits et qui s’appelle le silence.

Le silence, il est frappant que, pour vous l’illustrer, je n’ai pas trouvé mieux à mon sens que cette image, que vous avez tous vue je pense maintenant et qui s’appelle Le cri. Dans ce paysage singulièrement dessiné, dépouillé par le moyen de lignes concentriques, ébauchant une sorte de bipartition dans le fond qui est celle d’une forme de paysage, à son reflet, un lac aussi bien formant trou est là, au milieu, et au bord, droite, diagonale, en travers, barrant en quelque sorte le champ de la peinture, une route qui fuit. Au fond, deux passants, ombres minces qui s’éloignent dans une sorte d’image d’indifférence. Au premier plan cet être, cet être dont, sur la reproduction qui est celle du tableau, vous avez pu voir que l’aspect est étrange, qu’on ne peut même pas le dire sexué. Il est peut-être plus accentué dans le sens d’un être jeune et d’une petite fille dans certaines des redites qu’en a faites Edvard Munch, mais nous n’avons pas de raison spé­ciale de plus en tenir compte. Cet être, cet être ici dans la peinture d’aspect plu­tôt vieillot – au reste forme humaine si réduite que pour nous elle ne peut pas même manquer d’évoquer celles des images les plus sommaires, les plus rude­ment traitées de l’être phallique – cet être se bouche les oreilles, ouvre grand la bouche, il crie. Qu’est-ce que c’est que ce cri? Qui l’entendrait, ce cri que nous n’entendons pas? sinon justement qu’il impose ce règne du silence qui semble monter et descendre dans cet espace à la fois centré et ouvert? Il semble là que ce silence soit en quelque sorte le corrélatif qui distingue dans sa présence ce cri de tout autre modulation imaginable. Et pourtant, ce qui est sensible c’est que le silence n’est pas le fond du cri; il n’y a pas, là, rapport de Gestalt. Littéralement, le cri semble provoquer le silence et, s’y abolissant, il est sensible qu’il le cause, il le fait surgir, il lui permet de tenir la note. C’est le cri qui le sou­tient, et non le silence le cri. Le cri fait en quelque sorte le silence se pelotonner, dans l’impasse même d’où il jaillit, pour que le silence s’en échappe. Mais c’est déjà fait quand nous voyons l’image de Munch, le cri est traversé par l’espace du silence, sans qu’il l’habite; ils ne sont liés ni d’être ensemble ni de se succé­der; le cri fait le gouffre où le silence se rue.

Cette image où la voix se distingue de toute voix modulante, car dans le cri, ce qui le fait différent, même de toutes formes les plus réduites du langage, c’est la simplicité, la réduction de l’appareil mis en cause, ici le larynx n’est plus que syrinx. L’implosion, l’explosion, la coupure manquent; ce cri, là, peut-être nous donne l’assurance de ce quelque chose où le sujet n’apparaît plus que comme signifié… mais dans quoi? Justement, dans cette béance ouverte qui ici, anonyme, cosmique, tout de même marquée dans un coin de deux présences humaines absentes, se manifeste comme la structure de l’Autre, et d’autant plus décisive­ment que le peintre l’a choisie divisée en forme de reflet nous indiquant bien, dans ce quelque chose, une forme fondamentale qui est celle que nous retrou­vons dans l’affrontement, l’accolement, la suture de tout ce qui s’affirme, dans le monde, comme organisé. C’est pourquoi, quand il s’agit, dans l’analyse – où le mot court, et dont on fait un usage approximatif – de silence… Silence and verbalization4z, excellent article écrit par le fils de Wilhelm Fließ, le compagnon de l’autoanalyse de Freud, Robert Fließ donc. Assurément Robert Fließ dénomme d’une façon correcte ce qu’il en est du silence dans ce qu’il nous explique. Ce silence, c’est le lieu même où apparaît le tissu sur quoi se déroule le message du sujet, et là où le rien d’imprimé laisse apparaître ce qu’il en est de cette parole. Et ce qu’il en est, c’est précisément, à ce niveau, son équivalence avec une certaine fonc­tion de l’objet a. C’est en fonction de l’objet d’excrétion, de l’objet urinaire ou fécal, par exemple, du rapport à l’objet oral, que Fließ nous apprend à distin­guer la valeur d’un silence; par la façon dont le sujet y entre, le fait durer, s’y soutient, en sort, il nous apprend la qualité de ce silence. Il est clair qu’il est indiscernable de la fonction même de la verbalisation. Ce n’est nullement en fonction de quelque défense, de quelque prédominance des appareils du moi qu’il est apprécié. C’est au niveau de la qualité la plus fondamentale qui mani­feste la présence instante dans le jeu de la parole, de ce qui est indistinguable de la pulsion. D’un analyste de souche ancienne et de grande classe sans doute, ce travail, cette référence est assurément d’un grand prix, montrant comment les voies d’une certaine aperception de ce qu’il en est de la présence érotique du sujet est quelque chose sur quoi nous sommes en droit de faire fond, et qui est fort éclairant.

Néanmoins, ce silence, si, en quelque sorte dénoté dans sa fonction musica­le, aussi intégré au texte que peut l’être, dans ses variétés, le silence dont le musi­cien sait faire un temps, aussi essentiel que celui d’une note soutenue, de la pause ou du silence, est-ce là quelque chose que nous puissions nous permettre d’appliquer seulement au fait de l’arrêt de la parole ? Le se taire n’est pas le silence. Sileo n’est pas taceo. Plaute, quelque part, dit aux auditeurs, comme c’est l’ambition de tout un chacun qui sait ou veut se faire entendre : « Sileteque et tacete atque animum aduortite »126, faites attention, faites le silence et taisez vous… ce sont deux choses différentes. La présence du silence n’implique nul­lement qu’il n’y en ait pas un qui parle. C’est même dans ce cas-là que le silen­ce prend éminemment sa qualité, et le fait qu’il arrive que j’obtienne ici quelque chose qui ressemble à du silence, n’exclut absolument pas que peut-être, devant ce silence même, tel ou tel s’emploie dans un coin à le meubler de réflexions plus ou moins haut poussées. La référence du silence au se taire est une réfé­rence complexe. Le silence forme un lien, un nœud fermé entre quelque chose qui est une entente et quelque chose qui, parlant ou pas, est l’Autre, est ce nœud clos qui peut retentir quand le traverse, et peut-être même le creuse, le cri.

Quelque part, dans Freud, il y a l’aperception du caractère primordial de ce trou, de ce trou du cri. Quand Freud lui-même dans une lettre à Fließ46 l’arti­cule, c’est au niveau du cri qu’apparaît le Nebenmensch, ce prochain dont j’ai montré que c’est bien effectivement ainsi qu’il doit être nommé, le plus proche, parce qu’il est justement ce creux, ce creux infranchissable marqué à l’intérieur de nous-mêmes, et dont nous ne pouvons qu’à peine nous approcher.

Ce silence, c’est peut-être là le modèle ainsi dessiné, et vous l’avez senti, par moi confondu avec cet espace enclos par la surface, et d’elle-même par elle-même inexplorable, qui fait la structure originale que j’ai essayé de vous figurer au niveau de la bouteille de Klein.

Qu’est-ce alors qu’il nous faut distinguer, dans les opérations qui sont celles de la parole et de la demande? Au premier aspect, au premier temps, cette cou­pure que le schéma de la bouteille nous permet d’imager comme étant celle de sa division en deux champs dont le caractère surface de Moebius est là pour nous figurer le côté fermé sur lui-même, le côté non pas à double, mais à une seule surface; le côté qui, dans le signifiant, donne la prévalence, l’unicité à l’ef­fet de sens dans la mesure où il ne comporte pas, par lui-même, l’envers d’un signifié, dans la mesure où il se ferme sur lui-même et où il est avant tout cette coupure à quoi peut se réduire, vous ai-je dit, tout ce qu’il y a d’essentiel dans la structure de la surface puisque, pratiquée d’une façon appropriée, elle en fait disparaître cette fonction essentielle d’être sens et pur sens. Elle y fait apparaître cette duplicité, cet endroit et cet envers qui pour nous figureront la correspon­dance, la division du signifiant et du signifié.

Or, ce que veut dire que dans la demande se dégage, donc apparaisse quelque chose qui est d’une autre structure, qui apparaît, si l’on peut dire, hors de la pré­vision de ce qui est demandé, ceci, qui vous est figuré par le rapport, que j’ai reproduit une fois de plus ici sur le tableau, de la bande de Moebius périphérique et de cette rondelle réduite, de ce quelque chose d’indépendant qu’on peut en détacher, qui est chute, qui est apparition d’un résidu, d’un reste dans l’opération de la demande, et qui apparaît comme la cause d’une reprise, par le sujet, qui s’appelle fantasme et qui, à l’horizon de la demande, fait apparaître la structure du désir dans son ambiguïté, à savoir que le désir, s’il peut se détacher, surgir, apparaître comme condition absolue, et parfaitement présentifiable comme étant ce quelque chose dont le sujet qui le désire, qui le prend, comme tel au niveau de l’Autre, le fait subsister simplement de le soutenir, insatisfait, mécanisme hysté­rique dont j’ai marqué la valeur essentielle, que ce soit le seul point, le seul terme où converge en l’expliquant la jonction de la demande et du transfert que, dans la tromperie du transfert, ce dont il s’agit c’est de quelque chose qui, à l’insu du sujet, tourne autour de capter de quelque façon, qui est imaginaire ou bien qui est agie, cet objet a, que ce soit là le terme et la commune mesure autour de quoi fonctionne tout le niveau dit de la frustration, c’est là ce qu’il s’agit de poser, d’une façon qui permette de poser à partir de là les questions, et seulement à partir de là de distinguer ce que l’expérience peut nous permettre actuellement d’entériner concernant quelle est l’origine, par quelle porte est venue la fonc­tion de cet objet a ? C’est ici qu’il faut accentuer, rappeler toujours, que toutes nos connaissances, quant à ce qu’il s’agit d’un développement qui serait psy­chanalytiquement justifié, partent et s’originent toujours dans l’expérience, et dans l’expérience de la cure.

C’est pourquoi, le statut de l’analyste, il ne nous suffit pas pour l’instant ici simplement de le fonder, en quelque sorte d’une façon arbitraire, préfigurée par nos catégories. Il s’agit de voir si nos catégories ne sont pas celles qui nous per­mettent précisément de faire la carte, de comprendre ce qu’il en est de telle ou telle tendance théorique, dans le milieu analytique, dans la communauté des analystes, avec cette position qui, chez chaque analyste, et bien naturellement, pas simplement d’une façon isolée, mais à la mesure de l’expérience qu’il a faite, à savoir de son expérience formatrice, de ce qui, chez chaque analyste, peut être repéré comme un désir essentiel pour lui de référence.

Car ici il ressort de ce qui, dans les théories de la technique et les communi­cations, s’affirme et se repère que, de mettre l’accent par exemple sur une tech­nique qui fait apparaître au niveau de l’Autre, pour le sujet, dans le fantasme, l’image phallique sous la forme positive où elle est conçue et représentée comme objet de fellatio, qu’il y a là quelque chose qui déjà se distingue en ceci que dans la coupure, c’est du côté du grand A que cet objet tombe et que cet objet est chargé, au moins dans certain registre nosologique, spécialement par exemple dans le cas de la névrose de l’obsessionnel, pour l’auteur et le praticien que je vise et que beaucoup ici peuvent repérer17. Il est clair que de centrer autour du surgissement de ce fantasme, en tant qu’il apparaît au niveau de l’Autre, c’est-à-dire de l’analyste, un repérage, une approche, une critique de l’approche de la réalité qui semblerait dans cette perspective être la clé, le gond, la porte, par où peut se résoudre la mise en accord du sujet avec un indiqué pré­tendu objet réel. C’est là quelque chose qui se distingue, en tout cas, d’une autre pensée, d’une autre théorie moyennant quoi il ne saurait y avoir d’analyse qui puisse d’aucune façon se dire achevée, si ce n’est pas au niveau du sujet lui-même, qu’à une phase qui est précisément une phase qui franchit cette étape purement identificatoire de repérage, de pointage, de tâtage d’un certain réel qui est celui où une certaine technique se confine. C’est dans la mesure où le sujet lui-même peut en venir, au-delà de cette identification, à vivre l’effet de cette coupure comme étant lui-même ce reste, ce déchet même si vous voulez, cette chose extrêmement réduite d’où il est effectivement parti, à une origine qu’il ne s’agit pas tant de concevoir comme celle de son histoire mais comme cette ori­gine qui reste inscrite dans la synchronie, dans le statut même de son être. Que quelque chose, un temps, soit éprouvé comme, qu’il le soit, lui, cet objet, soit demandé à l’Autre, soit qu’on lui demande sein, voire même déchet, excrément à proprement parler, en d’autres cas, en d’autres registres, dans d’autre registres qui ne sont pas ceux de la névrose, cette fonction de la voix ou du regard.

Ici la référence est essentielle que j’ai faite en son temps à propos du trans­fert, au point où dans l’histoire apparaît le surgissement, surgissant d’une façon primordiale, voilé depuis, mais dans un texte célèbre de Platon qui nous garde le témoignage, il s’agit du texte du Banquet. A la fin de cette succession de dis­cours où se constitue le Sumposion… de ces discours qui sont épainon Erotos éloge ou illumination, de toute façon louange et célébration de la fonction de l’amour, voici qu’entre le cortège de ces gens fêtards, non certes ins­pirés, vrais trouble-fêtes, vrais personnages ici venant renverser toutes les règles de cette célébration extraordinairement civilisée, c’est Alcibiade… cet Alcibiade, qui pourtant se trouve ainsi au sommet du dialogue, et encore que la plupart des traducteurs, dans la tradition française, depuis Louis Le Roy jus­qu’à Racine 134,et jusqu’à Monsieur Léon Robin, n’aient pas cru, bien sûr d’au­cune façon, devoir se passer de ce complément essentiel, on sait que certains tra­ducteurs dans le passé ont coupé là, ont reculé, comme si ce n’était pas là qu’était le dernier mot, le secret de ce dont il s’agit! Pour comprendre ce dont il s’agit entre le sujet et l’analyste, quel meilleur modèle que cet Alcibiade qui, tout d’un coup vient raconter l’aventure qui lui est arrivée avec Socrate, ceci devant Socrate et devant l’assemblée des autres éminents et savants invités ? Il dit alors, de ce Socrate, il en fait d’abord la louange, et en quels termes! En ces termes qui le figurent à la façon d’un parement, d’une boîte… piqué de quelque chose qui enveloppe un objet précieux et qui, souvent, à l’extérieur, se présente sous une figure grotesque, caricaturale, déformée. L’antique figure de Socrate dans son aspect de Silène, si elle n’est vraie, elle n’est belle, elle sort de là, vous le savez, et à l’origine de son Grand livre, Rabelais 133 le reprend quand il s’adresse à ceux qui sont faits pour l’entendre, les buveurs très précieux et les vérolés. De tous temps, une assemblée qui se choisit a été, du dehors et de l’in­térieur, reprise avec humour, comme spécifiée par quelque trait de caricature. Il est arrivé que ceux qui ont constitué mon auditoire pendant dix années ne soient pas, du dehors, quoique sous d’autres termes, qualifiés de façon plus favorable.

Ici, nous avons Socrate, ainsi d’abord, sous cette forme énigmatique, loué, chanté, exalté. Et de quoi va nous témoigner Alcibiade ? C’est que pour obtenir ce qu’il y a dans cette boîte, ce qu’il en est du secret de Socrate si je puis dire, de quoi n’a-t-il pas été capable ? De quoi nous dit-il qu’il l’a été? De rien de moins que de mentir, du moins c’est lui qui le dit. Puisque aussi bien tout ce qu’il nous dépeint de sa conduite de déclaration d’amour, de séduction à l’endroit de Socrate, est quelque chose qu’il nous présente comme étant entièrement pointé vers l’obtention, sans doute un moment, de la part de Socrate, de ce qu’il en est au fond de lui de cette science mystérieuse, énigmatique, profonde, dont rien de plus assuré ne lui est donné que de cette extraordinaire atomia de Socrate; de ce quelque chose qui, dans sa conduite, le laisse en dehors, le distingue de tout ce qui est autour de lui, le laisse, disons le mot, sans dépendance. Et si Alcibiade pousse les choses aussi loin que d’avoir l’air d’y avoir l’occasion d’y faire la démonstration de la vertu de Socrate, puisque le cours de ses assauts va le pous­ser à aller coucher la nuit sous le même manteau que lui, le manteau de Socrate, et après tout, mon dieu, c’était probablement quelque chose qui valait la peine d’être remarqué, puisque, si nous en croyons les témoignages, il arrivait que Socrate se lavât, mais pas toujours, et là, si, aux déclarations de cet être… dont par ailleurs il est dit que Socrate lui porte une particulière attention, et qui est une attention d’amour, il est un fait, c’est que Socrate le renvoie et que toute la fable, dirais-je… car comment savoir si, la racontant, Alcibiade ment ou non? Assurément il en témoigne, «j’ai rusé, j’ai menti», mais comment qualifier ce mensonge, alors qu’il avait pour visée ce dont lui-même ne saurait même rendre compte? Car que veut-il ? La vérité est-elle si précieuse à Alcibiade, qui est celui qui est l’image même du désir qui va toujours tout droit devant lui, rompt tous les obstacles, fend les flots de la société jusqu’au terme où il arrive au bout de sa course et est abattu ?

Qu’est-ce donc cet agalma dont il s’agit et qui est ici le centre de la capti­vation d’Alcibiade par la figure de Socrate ? Et que veut dire… que veut dire ceci, que lui répond Socrate

«Tout ce que tu viens de dire… tout ce que tu viens de dire est là quelque chose qui n’a pour toi raison et lieu que de ceci, que tu aimes Agathon »… Laissons la figure d’Agathon dont le nom tôt ou tard pourrait nous servir à rêver. Indiquons seulement qu’il ne semble pas que personne avant moi ait fait la découverte que les propos imputés à Agathon dans le Banquet119 ne peuvent être qualifiés que de caricaturaux; que la façon dont il a loué l’amour est celle d’un précieux mais qui, dans son effet, n’aurait articulé que les vers les plus dérisoires, jusqu’à la façon dont ils sont allitérés souligne ce trait excessif qui fait de lui ce que nous pourrions nettement épingler bien plus légitimement que Nietzsche106 ne l’a fait pour Euripide, comme un tragique assurément perçant vers la comédie… Mais qu’importe. Ce dont il s’agit, n’est-ce pas là de nous faire apparaître la structure, la structure de tromperie qu’il y a dans le transfert qui accompagne ce certain type de demande, celui de l’agalma caché? Que ce transfert très spécial que nous avons le droit… qui est mis là au culmen de ce qu’il en est de l’amour, est-ce que nous ne voyons pas se renvoyer, quoique avec des accents contraires, deux paroles d’amour, celle d’Alcibiade et celle de Socrate qui, je l’ai dit, avec des accents qui ne sont pas les mêmes, tombent sous la clé de la même définition. L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

C’est vrai d’Alcibiade qu’il peut donner ce qu’il n’a pas, à savoir l’amour que lui demande Socrate, l’amour qui le renverra à son propre mystère et qui, dans le dialogue d’Alcibiade est incroyablement figuré, d’une façon qui me paraît tel­lement actuelle pour notre réflexion ici, puisque c’est à cette petite image qui apparaît au fond de la prunelle, c’est à ce quelque chose qui, dans la vision, n’est pas vision mais est à l’intérieur de l’œil, c’est à cette place, où nous situons cet objet fondant qu’est le regard, que dans le texte de Platon Alcibiade est ren­voyé. Et que Socrate n’en veuille pas, c’est là aussi une articulation essentielle mais qui demande à être retenue. Pourquoi n’en veut-il pas ? puisque aussi bien chacun sait que Socrate est, non seulement, dit attaché à Alcibiade, mais jus­qu’au point d’être jaloux; c’est le texte et la tradition qui nous le disent.

Et ce que Socrate renvoie à Alcibiade, c’est aussi quelque chose qu’il affirme ne pas avoir, puisqu’il n’a pas aucune science qui ne soit, dit-il, accessible à tous. Et la seule chose qu’il sait, c’est la nature du désir et que le désir est le manque. C’est ici que les choses restent suspendues dans le texte de Platon et que, après l’égaillement d’une partie de l’assemblée lassée, le passage à travers le sommeil d’une autre partie, les choses se retrouvent au matin dans une discussion sur la tragédie et la comédie. Ce qui est essentiel, c’est cette suspension autour du point où Alcibiade est renvoyé, vers quoi ? ce que nous appellerions la vérité de son transfert. Et qu’est-ce qu’il essaie d’obtenir d’Agathon si ce n’est, à pro­prement parler, ce qui est défini dans Freud comme le désir hystérique? Ce que Alcibiade simule, c’est ce qui a été précédemment défini dans Le Banquet comme le mérite maximum de l’amour, le fait que le désiré, le désirable se fasse, se pose, se dévoue comme étant le désirant. Et c’est là, et c’est par là qu’il pense fasciner le regard de celui que de toutes façons nous avons déjà vu pour être un personnage de type extraordinairement incertain quant au fondement de sa parole.

Telle est la voie par quoi nous est ouverte, et dès, vous le voyez, une Antiquité qui lui donne tous ses titres de noblesse, la dialectique du transfert si l’on peut dire, l’entrée dans l’histoire d’une question à proprement parler ana­lytique. Je proposerai de faire l’épreuve sur un texte que j’ai choisi – que j’ai déjà proposé à certains et qui j’espère sera choisi et accepté par tel ou tel – de vous montrer à propos d’un texte précisément choisi en raison de ceci que, assurément à travers des choix, peut-être prématurés – c’est un article où l’au­teur dont il s’agit fait ses premières armes – mais le prix de cet article est d’ap­porter le témoignage, de faire la preuve de sa première expérience analytique, et de sa première expérience analytique avec le silence, qu’il soit juste ou pas qu’il intitule ceci Le silence est une autre question, car après tout, ce n’est peut-être pas vraiment d’un silence dont il s’agit. Mais où il est mené, en toute cohéren­ce – et on ne peut pas dire, au premier aspect, sous l’influence de quelque gui­dage doctrinal – où il est mené dans sa conception de la relation du sujet à l’ob­jet partiel et de l’Autre à cet énigmatique objet total dont on croit pouvoir pure­ment et simplement déposer le sort et l’avenir entre les mains de l’analyste, là où il est amené, et la façon dont il a à se repérer avec les diverses références que lui ont offert… qui lui sont offertes par les doctrines plus ou moins courantes dans leur diversité, est quelque chose qu’assurément je ne peux faire poursuivre que dans un séminaire plus réduit que celui qui est ici, mais qui est, au dernier terme, la chose essentielle que nous visons.

Si ces catégories, si leur articulation, celle du S et du A et du a ont quelque sens, ce n’est pas de pouvoir s’adjoindre à je ne sais quel bagage culturel destiné à être appliqué là où il se peut, plus ou moins aveuglément. Ces choses sont construites autour de l’expérience analytique et, de l’expérience analytique, il n’est pas là moins précieux de savoir comment l’analyste la pense, qu’il veuille ou qu’il ne veuille pas le faire en termes de pensée. Qu’il s’exprime, « moi je ne suis pas de ceux qui philosophent » ne change rien à la question; moins on veut faire de philosophie plus on en fait, et aussi bien il est absolument obligé que, dans une expérience comme l’expérience analytique, le sujet laisse voir ce que nous appellerons le fond de son sac et que, dans une analyse, l’analyste soit autant en cause que l’analysé est le sens et la visée de ce vers quoi je vous dirige.

Et ce n’est pas pour rien qu’au niveau de cette expérience d’un silence pro­longé avec une patiente, l’auteur mette en avant la mise à jour de ce qu’il appel­le, d’ailleurs improprement, son contre transfert. Je l’ai souvent dit, le terme est impropre, et tout ce qui est de la position de l’analyste, tout et y compris l’en­semble et le bagage de ses règles, de ses indications, de sa doctrine et de sa théo­rie, doit toujours être mis au compte de ce que nous appelons transfert, c’est-à­-dire qu’il n’est en aucun cas quoi que ce soit qui, par l’analyste, ne puisse être mis en suspicion, en suspension de participer pour lui d’une identification indue.

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