samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LXIII L'OBJET DE LA PSYCHANALYSE 1965 – 1966 Leçon du 1er juin 1966

Leçon du 1er juin 1966

 

Nous avançons vers la clôture de cette année dont je m’aperçois que, par rap­port à la plus grande partie de mes collègues, je la prolonge avec un zèle inhabi­tuel. Il n’est pas coutume de vous solliciter d’une présence au-delà du début de juin, pourtant on sait que ma coutume est différente et il est probable que je ne la modifierai pas beaucoup cette année. Tout dépend de la place que le donnerai au séminaire fermé, un ou deux.

Il me reste donc, deux fois à vous parler, dans la position d’aujourd’hui dite du cours ouvert. Ce sera bien sûr pour essayer de rassembler le sens de ce que j’ai apporté devant vous cette année sous le titre de l’objet de la psychanalyse dont vous savez qu’il n’est point cette sorte d’ouverture vague qui s’offre à simple lecture du titre mais qu’il veut dire très précisément ce que j’ai articulé dans la structure comme l’objet a.

Vous pourrez remarquer aussi que, si l’objet a est bien celui dont il se trou­verait prendre dans son accolade l’ensemble des objets que les psychanalystes ont fait fonctionner sous cette rubrique, j’aurais certainement manqué quelque peu, même beaucoup, à la fonction descriptive ou de collection. Je les ai énu­mérés quelques fois à la file, mais on ne peut pas dire que je me sois appesanti sur leur bouquet et puisque l’autre jour je rappelais leur représentation juste­ment sous la forme d’un bouquet de fleurs, je ne me suis pas étalé sur leur bota­nique à chacune.

J’ai surtout parlé d’éléments topologiques et d’éléments topologiques où en somme je n’ai pas, jusqu’à présent, d’une façon explicite tout à fait pointé où le mettre, cet objet a. Bien sûr, ceux qui m’écoutent bien ont pu plus d’une fois recueillir que l’objet a est de structure topologique, celle que je vous ai imagée par les figures du tore, du cross-cap, de la mitre, voire de la bouteille de Klein. On peut l’en détacher avec une paire de ciseaux. Ils ont pu entendre aussi que c’est là une opération sur la nature de laquelle on se tromperait tout à fait que si on croyait que l’en détacher avec une paire de ciseaux sous la forme de quelques rondelles, ça représente quoi que ce soit.

Là, encore, le terme de représentant de la représentation conviendrait car la représentation n’est absolument pas du tout dans cette opération d’isolation, de découpage et il est facile de s’apercevoir que si ces structures sur lesquelles j’ai opéré pour mettre en valeur l’articulation de cette opération, ces structures ont, si je puis dire, leurs ressources propres en des points qui singulièrement par rap­port à ce qu’elles représentent, justement, ne peuvent guère se désigner que par le terme de trou.

Si notre tore est efficace à représenter quelque chose, un enroulement répété, successif comme du fameux serpent amphisbène qui représente pour les Anciens quelque symbole de la vie, bref si ce tore a une valeur quelconque c’est justement parce que c’est une structure topologique qui est marquée de cette chose centrale qu’il est assurément bien difficile de cerner quelque part, puis­qu’elle semble simplement n’être qu’une partie de son extérieur mais qui incon­testablement structure le tore très différemment d’une sphère. Eh bien, l’objet a, je le disais tout à l’heure, ceux qui ont prêté attention à ce que je dis et qui ont pu même incidemment me le voir explicitement prononcer, l’objet a, c’est là dans cet espace du trou qu’il est proprement, disons, représentable, proprement de ce fait qu’il n’est aucunement représenté.

Nous allons voir ces choses tout à l’heure se boucler. C’est à savoir pourquoi en somme nous en venions à une référence proprement située dans ce champ topologique; mais, dès maintenant, vous pouvez voir qu’il y a sûrement quelque cohérence entre le fait qu’au dernier temps des séminaires qui ont pré­cédé, y inclus les séminaires fermés qui se sont passés tout entiers à développer à propos d’un tableau très éminent pour permettre de manifester, accentuer en quelque sorte, par le peintre, la fonction de la perspective, nous nous sommes trouvés, je dois dire d’une façon à laquelle vous pouvez faire la plus grande confiance, je veux dire que j’y ai poussé aussi loin que possible la rigueur avec laquelle peut s’énoncer dans ce cas du champ scopique, comment se compose le fantasme, enfin qu’il est pour nous le représentant de toute représentation pos­sible du sujet.

Vous sentez bien qu’il y a un rapport entre le fait que j’ai mis tous les feux sur ce champ scopique, sur l’objet a scopique, le regard en tant, il faut bien le dire, qu’il n’a jamais été étudié, jamais été isolé, je parle là où j’ai à parler, à savoir dans le champ psychanalytique, où il est tout de même bien étrange qu’on ne se soit pas aperçu qu’il y avait là quelque chose à isoler autrement que pour l’évoquer dans, et encore sans le nommer, dans de grossières analogies; un auteur au nom un petit peu rebattu dans l’enseignement analytique, Monsieur Fenichel, nous a démontré les analogies de l’identification scoptophilique avec la manducation. Mais analogie n’est pas structure et ce n’est pas à l’intérieur de la scoptophilie isoler de quel objet il s’agit et quelle est sa fonction.

Il y a bien d’autres choses encore par où le regard aurait pu faire son entrée, au point où nous en sommes, et où au moins une partie d’entre vous ont pu la dernière fois m’entendre après l’avoir situé, ce regard au centre même du tableau, caché quelque part sous les robes de l’Infante, de ce point enveloppé, leur donner, si je puis dire, leur rayonnement et où j’ai fait remarquer qu’il était là. Par quel office ? S’il est vrai, comme je l’ai dit, que ce que le peintre nous représente, c’est l’image qui se produit dans l’œil vide du roi, cet œil qui comme tous les yeux est fait pour ne point voir et qui supporte en effet cette image, telle qu’on nous l’a peinte, c’est-à-dire non pas dans un miroir mais bel et bien son image dans le bon sens, à l’endroit. Ici le regard est ailleurs, là dans l’objet qui est l’objet a, par rapport à ceux qui tout au fond, le couple royal, en posture à la fois de ne rien voir et de voir par leur reflet quelque part au fond de la scène, là où nous sommes cet objet a devant ce miroir, en somme inexistant de l’Autre. Nous avons posé la question de savoir de qui il est l’appartenance : de ceux qui le supportent dans cette vision vide ou du peintre ici placé comme sujet regar­dant, qui fait surgir la transmutation de l’œuvre d’art?

Cette ambiguïté de l’appartenance de l’objet a, c’est là ce qui nous permet de le rapporter, de renouer à ce fil précédent que nous avons laissé pendant autour de la fonction de l’enjeu en tant que nous l’avons illustré du Pari de Pascal. L’objet a rejoignant ici sa plus universelle combinatoire, c’est ce qui est en jeu entre $ et A, en tant que aucun d’entre eux ne saurait coexister avec l’autre, sinon d’être marqué du signe de la barre, c’est-à-dire d’être en position de divi­sé précisément de l’incidence de l’objet a.

L’impasse, l’écartèlement, où est mise la fonction du sujet justement dans la fonction du pari, ce pari absurde vraiment crucial pour tous ceux qui se sont penchés sur son analyse, je rappelle que j’en ai fait le chapitre d’introduction à l’avancée de mon exposé cette année sur l’objet a.

Il s’agit, aujourd’hui, de placer ce que j’avance ainsi, de le replacer dans l’éco­nomie de ce que vous connaissez, de ce qui vous sert d’appui dans la doctrine de Freud, car aussi bien, il ne doit pas être oublié pour situer la portée de ce que je vous enseigne du procédé de mon enseignement, qu’il n’est autre que ce qu’il s’est déclaré être à l’origine, et qui lui donne sa chair et son lien, car autrement on pourrait s’étonner de tel ou tel détour de mes cheminements. Et pour qui reprendra ce que j’énonce depuis maintenant quelques quinze ans, dans le recueil qui en a toujours été fait avec soin, sinon avec succès, et qui permettra au moins d’en garder le réseau général, on verra qu’il n’y a rien qui n’ait été à chaque fois, très exactement commandé par ceci que ce qui m’est demandé est quoi? Repenser Freud. Voilà comme je l’avancerai d’abord en prêtant là à toutes sortes d’ambiguïtés voire de malentendus, Rückkehr zu Freud, retour à Freud, ai-je dit d’abord à un moment où ceci prenait son sens des manifestations confu­sionnelles d’un prodigieux dévoiement dans l’analyse.

Il est d’importance secondaire qu’il apparaisse ou non que j’y ai, si peu que ce soit, obvié. C’était plus ou moins de cette contingence que je m’autorisais. L’idéal, bien classique en toutes sortes d’idéalisations d’un retour aux sources, n’est certes pas ce qui me poignait! Repenser, voilà ma méthode. Mais j’aime mieux ce second mot, si justement vous penchant sur lui pour le dévisser quelque peu, vous vous apercevez que le mot méthode peut exactement vouloir dire : voie reprise par après. Le mot méta, comme toutes les prépositions grecques et à la vérité comme toutes les prépositions dans toutes les langues pour peu qu’on s’y intéresse, est toujours un objet d’études extraordinairement rémunérant. S’il y a une espèce de mots à propos duquel on peut dire que toute espèce de prééminence donnée dans l’étude linguistique à la signification est destinée à se perdre dans un labyrinthe inextricable, c’est bien toutes les prépo­sitions.

L’exploration de la richesse et de la diversité de l’éventail des sens du mot méta, vous pouvez vous-même essayer d’en faire l’épreuve avec les diction­naires et vous verrez que rien n’obvie à ce que de ce méta… – je passe ce que proprement nécessitent les formes structurales que j’ai, cette année, promues devant vous et nommément en vous montrant sur la bande de Moebius qui joue, apparemment, dans deux de ces formes la fonction d’un rapport tout à fait fon­damental, exemplaire, la fonction de support de ce qui est leur structure et qui est aussi latente à la troisième, cette bande de Moebius qui nous exemplifie ce que j’appellerai la nécessité dans une structure du double tour. Je veux dire que par un seul tour, vous ne bouclez qu’apparemment ce qui s’y cerne, ne faisant retour à votre point de départ qu’à cette seule condition d’y avoir renversé votre orientation. Surface non orientable ce qui nécessite qu’après, si je puis dire, l’avoir deux fois perdue, vous ne la retrouviez qu’à faire deux tours.

C’est très exactement le sens que je donnerai à ma méthode au regard de ce qu’a enseigné Freud. S’il y a, en effet, quelque chose d’étrange qui soit le carac­tère bouclé, fermé, s’achevant quoique marqué d’une torsion par quelque chose qui se rejoint dans ce point où je l’ai longtemps souligné sous sa plume, soit la Spaltung de l’ego et qui revient tout chargé du sens accumulé au cours d’une longue exploration, celle de toute sa carrière vers un point originel au sens com­plètement transformé, point originel d’où il partait presque de la notion com­plètement différente du dédoublement de la personnalité… disons que cette notion, en somme courante, il a su complètement la transformer par les repères de l’inconscient, c’est celle-là à laquelle à la fin, sous la forme de la division du sujet, il donnait son sceau définitif.

Ce que j’ai à faire c’est très exactement de faire une seconde fois le même tour mais dans une telle structure le faire une seconde fois n’a absolument pas le sens d’un pur et simple redoublement. Et cette nécessité structurale a quelque chose de tellement premier qu’il ne nous est permis d’y accéder que par la voie d’un difficile repérage, quelque chose qui, je dirais, presque nécessite une sorte de boussole à laquelle il me faut bien, de la façon dont j’ai à opérer, parlant à des praticiens […] de vous fier à la mienne, très proprement en tant qu’elle se sup­porte d’une combinaison de l’expérience analytique et de la lecture de Freud mais dont la trigonométrie a tout de même sa sanction, c’est à savoir, disons le mot, si ça colle ou pas.

Tous ceux qui viennent là pour m’entendre peuvent recouper effectivement qu’avec une construction qui, bien des fois, semble s’appareiller d’éléments qui étaient à Freud bien étrangers, c’est très précisément à ces points de rendez-­vous, et importants, que je me trouve le rencontrer et d’une façon qui éclaire d’une toute nouvelle perspective les points sur lesquels Nietzsche a mis l’accent de la valeur. J’ai dit tout à l’heure qu’il n’était pas tellement important que pen­dant le temps où je poursuis cette opération se manifeste bien clairement quelque chose du côté de ce qui s’énonce du courant de la psychanalyse comme un renversement du mouvement. Il faut bien en tout cas que je me résigne que ce que j’enseigne ne porte pas immédiatement ce qu’il est fait pour engendrer, qu’il se contente d’abord de rassembler ceux qui y peuvent trouver matière. Car aussi bien, il est un certain ordre d’opérations auquel je n’ai pas à donner de nom général, si ce n’est qu’il est proprement celui qui s’exemplifie de ce que je viens de définir, à savoir l’achèvement d’une structure dont il n’est pas tellement essentiel qu’il se sanctionne immédiatement par ses effets de communication.

Au grand étonnement de quelqu’un que j’évoque ici dans le souvenir, j’ai pu énoncer que ce que j’avais dit un jour devant un auditoire qui n’était certaine­ment pas le vôtre, devant un auditoire qui n’était pas non plus de tellement mauvaise qualité, mais devant un auditoire fort peu préparé, ce que j’avais pu avancer sous un titre comme : « Dialectique du désir et subversion du sujet ».

« Comment!

 me disait-on, pouvez-vous croire qu’il y ait le moindre intérêt à énoncer ce que vous énoncez devant des gens aussi peu faits pour l’entendre ? Est-ce que vous croyez que ceci existe dans une sorte de tiers ou de quart espace ? » Assurément pas, mais qu’une certaine boucle ait été effectivement bou­clée et que quelque chose, si peu que ce soit, en reste indiqué quelque part, voilà qui suffit parfaitement à justifier qu’on se donne la peine d’en faire l’énoncé. C’est ici que la notion d’intersubjectivité devient tout à fait secon­daire; le dessin de la structure peut attendre; une fois qu’il est là, il se soutient par lui-même et à la façon, si je puis dire, – la métaphore m’en vient là extem­poranée – à la façon d’un piège, d’un trou, d’une fosse. Il attend que quelque sujet du futur vienne s’y prendre. Il n’y a donc que peu à s’inquiéter de ce qu’on peut appeler la défaillance d’une certaine communauté, dans l’occasion, la psychanalytique, où plus tôt il y a à repérer, à ce propos, en quoi cette défaillance consiste, précisément dans la mesure, comme je le fais quelquefois, où on peut y repérer qu’elle porte témoignage en faveur de la structure qu’il y a à dessiner. Vous me direz : « où sont les critères de celui qui donne la bonne structure ? »

Mais, précisément, c’est la structure elle-même, dans le champ où il s’agit du sujet. Si la structure n’est pas telle que dans l’esquisse, le projet que vous faites d’un champ d’objectivation, il n’est pas impliqué comme nécessaire que vous deviez trouver la marque, l’empreinte, la trace sanglante et éclatée du sujet lui-même, si c’est exclu d’avance, si je puis dire, au nom de cette fausse modestie expérimentale qui, croyant s’autoriser de ce qui a réussi dans le champ de la science physique, croit pouvoir se permettre de projeter en ce champ qu’on appelle psychosociologie cette sorte d’objectivation pleine et de plein droit, au nom de je ne sais quelle façon de tirer son épingle du jeu au départ, à l’abri de la fausse modestie expérimentale, nous dirons qu’il est un critère, un registre de l’épreuve, qui est valable logiquement, que j’appellerais de ces termes. Il y a des structures initiales de la démarche de la pensée dont on ne peut rien dire de plus qu’elles peuvent ou ne peuvent pas être soupçonnées d’être vraies. Là est le test de la structure.

Si faussement modeste qu’elle soit, celle qui s’avance dans son champ, celui que j’ai nommé tout à l’heure d’une façon qui ne présente pas en elle la nécessi­té de cette déchirure, de cette béance, de cette plaie qui se retrouvera, c’est le signe dans un certain nombre de paradoxes et aussi bien le champ de cette scien­ce réussie, sans doute, qui est la nôtre pour autant que dans tout son champ physique qu’elle a réussi à forclore le sujet, ne peut donner son fondement, son principe mathématique qu’à retrouver cette même béance sous la forme d’un certain nombre de paradoxes. En ce point elle continue à pouvoir donc être soupçonnée d’être vraie. Mais toute cette plaie que nous laissons s’étendre au nom de ne pas savoir motiver ce que veut dire qu’elle ne saurait en aucun cas être soupçonnée d’être vraie, voilà ce qui laisse le champ libre à ce que j’ai appelé cette plaie que vous pouvez épingler encore du terme de médico-pédagogique. C’est bien là la gra­vité du cas du psychanalyste. Car c’est toute leur force et je pense que ce que les mots que je dis ont assez de poids et de portée pour que, concernant leur place, vous donniez son sens à ce prestige – ils n’en ont pas d’autre – dans le champ de la science qu’ils peuvent bien être soupçonnés d’être les représentants d’une représentation qui serait véridique. C’est bien dans ce registre, et ce qui accroche, et ce qui arrête devant ce qui serait normal : une pure et simple posi­tion de rejet puisqu’aussi bien nous n’avons pas encore réussi à donner un sta­tut valable au matériel qu’ils apportent.

Or c’est bien là, et le glissement, et l’alibi qu’une formation réponde à une définition de la structure par quoi elle peut être soupçonnée d’être vraie. Ce qui, puisqu’il n’y a que soupçon, ne veut pas dire suffisance mais n’implique un « il faut» au-delà duquel peut-être rien d’adjoint ne peut décisivement apporter la suffisance. Tel est ce signe qui est la définition de ce soupçon. Et c’est bien là, en effet, notre problématique devant ce que nous propose le symptôme comme question de la vérité. Chaque fois que nous avons affaire diversement campés dans un savoir à cette interrogation de la vérité, la même ambiguïté se présente que supporte et qu’incarne le terme de représentant de la représentation. Car c’est bien ainsi que depuis toujours échoue sur le leurre que je vais dire : la cri­tique par l’Aufklärung de la religion.

Ces représentants savent fort bien l’erreur en quoi consiste cette représen­tante de la vérité, de l’attaquer sur les représentations, sur les représentations qu’elle en donne, et ceci, les représentants eux-mêmes, c’est-à-dire les person­nages diversement sacralisés le savent fort bien. Ils encouragent que les assié­geants de la citadelle discutent sur la vraisemblance de l’arrêt du soleil dans la bataille de Josué ou telle ou telle autre historiette du texte sacré. La question n’est pas à porter dans la structure qui prétend intéresser la question de la véri­té sur les représentations, quelles que soient, quelles que puissent être les repré­sentations de cette structure, mais sur les représentants de la représentation.

C’est pourquoi bien que ceux-ci aiment mieux que la bataille se porte sur les thèmes d’autant plus inexpugnables de la révélation qu’on peut les pourfendre aussi longtemps qu’on voudra, comme ils sont de la matière même de la struc­ture, c’est-à-dire pas de la même matérialité que les épées qui les traversent, ils se porteront encore longtemps fort bien…

Ainsi, inverse est ce que nous pourrons appeler la trahison des psychana­lystes. C’est que pour être les représentants d’une position qui peut être soupçonnée d’être vraie, ils se croient en devoir de donner corps par tout autre moyen que ceux qui devraient découler du cernage le plus strict de leur fonc­tion de représentant; ils s’efforcent au contraire d’authentifier les représenta­tions de toutes les façons les plus étrangères qu’ils puissent chercher pour leur donner le sceau du généralement reçu.

Voici donc la fin de ce que nous cherchons à construire : les critères de la structure en tant qu’ils répondent à ces exigences étant donné ce qui est abordé, à savoir la structure du sujet, qu’une doctrine puisse être soupçonnée d’être vraie, ce qui implique chez ceux qui en sont les représentants quelque chose d’autre que de s’appuyer sur des critères étrangers. Voilà ce qui justifie non seu­lement la méthode mais les limites selon lesquelles nous devons aborder certains éléments-clé de cette structure et concernant tel objet a, celui par exemple du champ scopique, assurément, nous imposer cette discipline qui ne va pas sans quelque puritanisme, de faire peu de cas de la richesse de ce qui nous est là offert. Car aussi bien, comment ne pas marquer quel point de concours est ce regard autour duquel déjà Freud nous a appris, lui et lui seul, à repérer la fonc­tion, la valeur du signe de l’Unheimlichkeit car vous pourrez remarquer, à reprendre son étude, que dans les œuvres qu’il apporte en témoignage de cette dimension, le rôle, la fonction qu’y joue le regard sous cette forme étrange de l’œil aveugle parce qu’arraché.

je doute [que] quelque attribut que ce soit qui peut en représenter l’équiva­lent proche, les lunettes par exemple, ou encore l’œil de verre, le faux œil, c’est là toute la thématique d’Hoffman et Dieu sait si elle est encore plus riche que je ne peux ici l’évoquer: la référence aux Élixirs du diable est là à votre portée.

Il y a toute une histoire de l’œil, c’est le cas de le dire. Et ceux qui ont ici l’oreille ouverte de ce qui peut être information larvée, savent à quoi je fais allu­sion en parlant de L’histoire de l’œil. C’est un livre publié anonyme par un des personnages les plus représentatifs d’une certaine inquiétude essentielle, à notre époque, et qui passe pour un roman érotique. L’histoire de l’œil est riche de toute une trame bien faite pour nous rappeler, si l’on peut dire, l’emboîtement, l’équivalence, la connexion entre eux de tous les objets a et leur rapport central avec l’organe sexuel. Bien sûr, ce n’est pas sans effet que nous pourrions en rap­peler que ce n’est pas en vain que c’est dans ce point de la fente palpébrale que se produit le phénomène du pleur dont on ne peut pas dire que nous n’ayons pas, à cette occasion, à nous interroger sur son rapport à la signification struc­turale donnée à cette fente. Et comment ne pas voir aussi que ce n’est pas en vain que l’œil ou plutôt cette fente joue le rôle, pour nous, de la fonction de porte du sommeil. En voilà beaucoup et assez pour nous égarer. Trop de richesse ou trop d’anecdotes ne sont faites que pour nous faire retomber dans l’ornière de je ne sais quelle référence développementale où chercher une fois de plus les temps spécifiques dans l’histoire qui, quel que soit l’intérêt de ces repères, ne font que nous dissimuler ce qu’il s’agit de définir, à savoir la fonction occupée par ce champ scopique dans une structure qui est proprement celle qui intéresse le rap­port du sujet à l’Autre.

Il est bien étrange, précisément, qu’alors qu’au cours de tout ce temps, nous avons promu la fonction de la communication dans le langage comme étant ce qui essentiellement devait centrer ce qui regardait l’inconscient, alors que de toutes parts, nous n’avons cessé de réentendre cette objection qui n’en est pas une, à savoir qu’il y a du préverbal, de l’extraverbal, de l’antéverbal, alors qu’on a fait état, disons-nous, du geste, de la mimique, de la pâleur, de toutes les formes vasomotrices, cénesthésiques ou autres où soit disant pourrait s’exercer je ne sais quelle communication ineffable – comme si nous l’avions jamais contesté, – que personne n’ait jamais promu ce qui était pourtant le seul point sur lequel il y avait vraiment quelque chose à dire, à savoir l’ordre de commu­nication qui se passe par le regard.

Ça, en effet, ce n’est pas du langage. C’est justement ce qui vient à l’appui de la portée de mon recentrement du maniement de l’inconscient sur ce qui est du langage et de la parole. C’est que justement Freud a inauguré la position analy­tique en en excluant le regard. C’est une vérité première dont on est tout de même bien forcé de faire état car le fait justement qu’on les élide et qu’on les oublie, prouve à quel point on est à côté de la plaque. Alors, cet objet a, celui qui est en cause dans le champ scopique, pourquoi est-ce celui-là que nous avons mis, en somme, en avant, en pointe et sur lequel cette année nous nous sommes trouvés focaliser ce qu’on appelle, en cette occasion, l’attention?

L’objet a est l’enjeu de ce qu’il y a de fondateur pour le sujet dans son rap­port à l’Autre. Notre question est suspendue sur le sujet de son appartenance. Regardons de plus près de quoi il s’agit, et en partant du plus élémentaire de ce qui est donné dans l’expérience à propos de ce que les analystes appellent la rela­tion d’objet. S’ils ont nettement laissé s’infléchir ce rapport du sujet à l’Autre, à le réduire au registre de la demande, prenons-en faveur. Les deux plus connus de ces objets, les objets-types, si je puis dire, dans la fonction, dans l’état qu’en fait l’analyse : c’est l’objet de la demande faite à l’Autre du bon sein, comme on dit; c’est l’objet de la demande qui vient de l’Autre, celui qui donne sa valeur à l’objet excrément.

Il est clair que tout ceci nous laisse enfermé dans une relation parfaitement duelle. Quand je dis parfaitement, je ne veux y inscrire par là nul accent de satis­fecit mais de fermé, de parfaitement clos. Et l’on sait ce qu’il en résulte de réduction de toute la perspective aussi bien théorique, compréhensive, pratique, clinique, psychologique et même pédagogique pour s’enfermer dans ce cycle de la demande, cohérent de celui de la frustration ou gratification, frustration ou non­-frustration. La restitution, en quelque sorte interne, immanente à la fonction de la demande, de ce qui doit en surgir comme autre dimension du seul fait que cette demande s’exprime par le moyen du langage en tant qu’il donne au lieu de l’Autre la primauté, permet de donner un statut suffisant à la dimension du désir.

Dans la dimension du désir vient à se manifester le caractère spécifique de l’objet a qui le cause en tant que cet objet prend cette valeur absolue, ce cachet qui fait que ce que nous découvrons dans l’efficience, dans l’expérience, ce n’est pas à proprement parler de la satisfaction du besoin qu’il s’agit, ce n’est pas que l’enfant soit rempli, ni que rempli il s’endorme, qui compte. C’est que quelque chose qui prend un accent si particulier, un accent de condition si absolue qu’il vient à être isolé sous ces termes différemment dénommés qu’on appelle nipple, bout de sein, bon sein, mauvais sein, ce n’est pas de sa forme biologique qu’il s’agit mais d’une certaine fonction structurale qui, justement, permet de lui trouver l’équivalent qu’on veut, dans aussi bien la tétine, par exemple, le bibe­ron ou n’importe quel autre objet mécanique ou même le petit coin ou le petit bout de mouchoir, pourvu que ce soit le mouchoir sale de la mère, donnera, pré­sentifiera la fonction de cet objet oral d’une façon qui mérite d’être spécifiée, structuralement, comme étant là la cause du désir. Cette fonction de condition absolue auquel est porté un certain objet qui n’est définissable qu’en terme structural, voilà ce sur quoi il importe de mettre l’accent pour en donner les caractéristiques.

Car, en effet, c’est quelque chose qui est emprunté au domaine charnel et qui devient l’enjeu d’une relation que, pour parler tout à fait improprement, on peut appeler intersubjective. Mais quel est de cet objet l’exact statut? C’est précisé­ment ce que nous sommes en train d’essayer de définir. Pour les deux premiers objets que j’ai pointés, ils sont en jeu dans la demande mais pourtant pas sans qu’ils intéressent le désir de l’Autre. La valeur prise par l’objet réclamé dans la dialectique autant orale qu’anale joue sur le fait qu’en le donnant, ou en le refu­sant, le partenaire, quel qu’il soit, fait valoir ce qu’il en est de son désir dans son consentement ou son refus.

La dimension du désir surgit avec l’avènement de cet objet qui, je le répète, n’est pas l’objet de la satisfaction d’un besoin, mais d’un rapport de la demande du sujet au désir de l’Autre. Il est à l’inauguration de la fonction du désir et il introduit dans cette dimension la condition absolue du désir de l’Autre.

Voici pourquoi ces deux objets se trouvent prévalents dans la structure de la névrose et pourquoi à rester dans un horizon d’autant plus facilement borné que c’est eux-mêmes qui les bornent, – quand je dis horizon il a un sens depuis que j’ai parlé d’une certaine façon de l’objet scopique – les psychanalystes se contentent si aisément d’une théorie qui met tout l’accent sur la demande et la frustration, sans s’apercevoir que c’est une caractéristique spécifique de la névrose. Le névrosé a ce rapport à l’Autre que sa demande vise le désir de l’Autre et son désir vise la demande de l’Autre. Dans cet entrecroisement qui est lié aux propriétés – je l’ai accentué plus d’une fois – de la structure du tore, gît la limitation de la structure névrotique.

D’une autre dimension s’agit-il pour les autres objets que j’ai déjà introduits dans un certain quatuor qui, peut-être est-il un cadran, à savoir la voix et le regard. Il est certainement remarquable que je ne me sois pas, cette année, étant donné la prédilection que je peux avoir pour le champ des effets de la parole, [porté] sur la voix. Sans doute ai-je pour cela mes raisons, ne seraient-ce que celles que la limitation de temps qui m’impose peut-être de devoir en prendre quelque peu pour faire comprendre et promouvoir les choses nouvelles que j’ai apportées justement sur le champ scopique.

Que, pour ce qui est de la voix en tout cas, l’objet a soit directement impli­qué et immédiatement au niveau du désir, c’est ce qui est évident. Si le désir du sujet se fonde dans le désir de l’Autre, ce désir comme tel se manifeste au niveau de la voix. La voix n’est pas seulement l’objet causal, mais l’instrument où se manifeste le désir de l’Autre. Ce terme est parfaitement cohérent et constituant, si je puis dire, le point sommet par rapport aux deux sens de la demande, soit à l’Autre, soit venant de l’Autre.

Comment alors pourrons-nous situer cet objet et ce champ scopique ? Est-ce que ce n’est pas là que nous lui voyons et comme à nous laisser guider par le parallélisme des termes désir, demande, de…, à…, que nous voyons s’ouvrir cette dimension singulière déjà pour nous offerte par l’évocation de la fenêtre qui, aussi bien, on l’appelle elle-même volontiers un regard, dans cette dimen­sion de désir à l’Autre, d’ouverture, d’aspiration par l’Autre qui est à propre­ment parler ce dont, à ce niveau, il s’agit. C’est alors que nous pouvons voir pourquoi il prend dans la topologie elle-même cette fonction privilégiée, puis­qu’en fin de compte, à quelque réduction combinatoire que nous puissions pousser ces formes topologiques dont je fais devant vous état en en faisant image, il semble qu’il y reste quelques résidus de ce que peut-être faussement on appelle intuitif et qui est proprement cet objet a que j’appelle le regard.

je vais, pour terminer aujourd’hui et comme pour simplement fournir un point de scansion, évoquer sous une forme qui aura l’avantage de vous mon­trer la polyvalence des recours qu’on a, au niveau de la structure, évoquer pour vous une autre forme aussi bien topologique qui viendra recouper le paradigme, l’exemplification que je vous ai donnée de cette structure scopique au niveau des Ménines. Je vais terminer la leçon d’aujourd’hui pour trouver un point de chute sur ce que je vous ai présenté comme la bonne plaisanterie du roi collant la croix de Santiago sur la poitrine du peintre dans le tableau Les Ménines, que ce soit ou non comme la légende le dit en y mettant lui-même la main au pinceau.

Ce petit trait aurait ému, si j’en crois les échos dans l’assemblée, quelques bonnes âmes qui y aurait vu une secrète allusion à ce que j’ai à traîner moi-même. Que ces bonnes âmes se consolent, je ne me sens pas crucifié et pour une simple raison, c’est que la croix d’où je partais, celle des deux lignes qui divisent le tableau des Ménines, celui qui va du point d’horizon qui se perd, passant par la porte, le personnage qui sort jusqu’au premier plan au pied du grand tableau, représentant de la représentation, et l’autre ligne, celle qui part de l’œil de Velasquez pour s’en aller tout à fait vers la gauche, là où il rejoint son lieu natu­rel où je l’ai situé, à savoir à la ligne à l’infini du tableau, sont deux lignes qui, tout simplement, et toutes croisées qu’elles paraissent, ne se croisent pas, pour la bonne raison qu’elles sont dans des plans différents.

C’est bien aussi s’il en est une, toute la croix à laquelle j’ai affaire dans mes rapports avec les analystes à savoir que, on vous l’a représentée comme ça d’une façon qui s’interrompt. Nous avons donc deux lignes qui ne sont pas dans le même plan. Eh bien! sachez que c’est une petite trouvaille, faite depuis très longtemps par les gens qui se sont occupés de ce qu’on appelle les coniques que, quand on prend pour axe une troisième ligne quelconque entre ces deux précé­dentes qui sont donc comme ça et qu’on fait tourner le tout comme une toupie, qu’est-ce qu’on obtient ?

On produit quelque chose auquel peu de monde semble avoir, – enfin, dans les minutes précédentes – pensé puisque je n’entends aucun cri pour me dire de quoi il s’agit, on produit quelque chose comme ceci que, pour vous faire comprendre, parce que, Dieu sait ce qui va encore se produire, je vous deman­de de vous représenter comme ce qu’on appelle un diabolo. Autrement dit une surface ainsi modelée, à ceci près qu’elle s’en va, bien entendu puisqu’il s’agit d’une droite, à l’infini.

Qu’est-ce que c’est que cette surface ? Ça se démontre. C’est ce qu’on appel­le une hyperboloïde de révolution. Qu’est-ce que ça veut dire une hyperboloïde de révolution, c’est tout simplement ce qu’on obtient en faisant tourner, roter, une hyperbole autour d’une ligne qu’on appelle sa dérivée. Une hyperbo­le donc c’est ça qui est là, à savoir ces deux lignes que vous voyez là en profil mais que maintenant j’isole sur un plan. Qu’est-ce que c’est qu’une hyperbole? C’est une ligne dont tous les points ont la propriété de ce que leur distance à deux points qui s’appellent les foyers, a une différence constante. Il en résulte que la mesure de cette différence est exactement donnée par la distance qui sépa­re les deux sommets de cette courbe : les points où elles s’approchent au maxi­mum sans parvenir à se toucher. Il est remarquable que précisément à la surfa­ce de ce qui est obtenu par une telle révolution on puisse tracer une série de lignes droites qui ont pour propriété de s’en aller à l’infini.

J’espère que vous faites un peu attention à ce que je fais car ça, c’est justement le point vif et tout à fait amusant : ce sont toujours des lignes droites qui peu­vent ainsi se dessiner, si je puis dire, faisant se déployer autour de la surface défi­nie d’une façon qui, à partir de son origine du plan paraît en effet complexe et être ce qu’on appelle une conique. Nous trouvons donc sur une hyperbole de différentes révolutions la même propriété de lignes droites qui peuvent indéfi­niment se prolonger que nous trouverions sur un cône (qui est une autre forme de conique de révolution). Qu’en résulte-t-il ? C’est que précisément chacun des points de ce qui est sur cette hyperbole, même quand elle est déployée dans l’espace par cette révolution, a cette propriété d’avoir par rapport à chacun des foyers une distance telle que la différence des deux distances soit constante.

Nous voilà donc en mesure d’illustrer quelque chose qui est représenté par une sphère qui serait caractérisée, exactement par le fait d’avoir comme diamètre la mesure de cette différence que ceci représente quelque chose qui, à l’intérieur de cette surface hyperbolique, est juste ce qui vient passer à son point d’étroi­tesse maximum.

Tel est, si vous voulez voir une autre représentation des rapports de $ et de A, ce qui nous permettrait de symboliser d’une autre façon l’objet a. Mais ce qu’il y a d’important, ce n’est pas cette possibilité de trouver un support struc­tural, c’est la fonction dans laquelle nous pouvons l’inclure. Ce sera l’objet de notre prochaine rencontre. Nul élément ne peut avoir la fonction d’objet a s’il n’est associable à d’autres objets dans ce qu’on appelle une structure de groupe.

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