jeudi, mai 30, 2024
Recherches Lacan

LXXII R.S.I. 1974 – 1975 Leçon du 14 janvier 1975

Leçon du 14 janvier 1975

Voilà! Ce que je dis, ça intéresse, vous en êtes la preuve, ça intéresse tout le monde. Ça ne m’intéresse, moi, pas comme tout le monde. Et c’est bien pour ça que ça intéresse tout le monde, c’est que ça se sent dans ce que je dis. Pourquoi est-ce que ça se sent ? Parce que ce que je dis est un frayage qui concerne ma pratique, un frayage qui part de cette question que bien sûr je ne me poserais pas si je n’avais pas dans ma pratique la réponse. C’est : qu’est-ce qu’implique que la psychanalyse opère ?

Vous venez de me voir, mais ça n’a rien à faire avec ce que je fais de psychanalyse, vous venez de me voir opérer au tableau. Ça n’a certes pas été, comme vous avez pu le voir, une petite affaire… Je m’y suis repris à trente-six fois, encore que j’avais un petit papier dans ma poche pour me guider (sans ça je me serais encore plus foutu dedans, j’aurais encore plus cafouillé que je n’ai fait!) Effectivement…

Ce que vous voyez à droite [figure III-1], c’est ce bon petit nœud borroméen pépère, nœud borroméen à quatre, dont il est facile, immédiat, de voir, [que] si vous coupez un quelconque de ces ronds de ficelle, les trois autres sont libres. Il n’y a donc pas la moindre complication à faire un nœud borroméen aussi long que vous voudrez, c’est-à-dire, à nouer l’un à l’autre un nombre quelconque de ronds de ficelle.

Tel que, et j’ai déjà fait la remarque, tel que je le dessine là, le nombre, le nombre de ronds de ficelle n’est pas, si je puis dire, homogène. Comme vous pouvez le voir, rien qu’à regarder ce schéma, il y en a, ce que vous² appelleriez un premier et un dernier. Tel que c’est fait comme ça, il ne peut pas y en avoir plus de quatre et si je procède de la même façon pour qu’il y en ait cinq, il faudra en quelque sorte que je donne à celui que, (si vous voulez, celui tout à fait à droite) [ici sur la figure cri bas] nous appellerons le dernier, une autre façon de se nouer. Parce qu’en fin de compte, c’est le dernier qui tient toute la chaîne qui fait qu’il y en a là quatre, et si je procède un peu plus loin, il y en aura cinq, à condition que je ne donne pas au dernier le même rôle, puisqu’il en tiendra cinq au lieu de quatre.

Vous le savez par (j’ai dû au passage y faire allusion) la façon d’articuler l’essence du nombre qu’a faite Peano 1 au moyen d’un certain nombre d’axiomes, il semble qu’ici le n + 1, le successeur que Peano met en valeur comme structurant le nombre entier, ceci à une seule condition, c’est qu’il y en ait un au départ qui ne soit le « successeur » de personne, c’est-à-dire ce qu’imite fort bien ce rond de ficelle, ce qu’il désigne par le zéro.

C’est de façon axiomatique que s’énonce Peano, que Peano fait son énonciation, c’est-à-dire qu’il pose un certain nombre d’axiomes et que c’est de là, conformément à l’exigence mathématique, arithmétique en l’occasion, qu’il construit quelque chose qui nous donne la définition d’une série qui sera aux nombres (aux nombres entiers disons, parce que nous sommes ici), homologique, c’est-à-dire que tout ce qui sera fait au moyen de tels axiomes sera homologique à la série des nombres entiers. Mais qu’est-ce que je vous montre là ? Quelque chose d’autre, puisque là se spécifie la fonction de ce + 1 comme tel. C’est ce + 1 qui fait que, supprimez [celui-ci] par exemple, il n’y a plus ici de chaîne, il n’y a plus de série puisque du seul fait de la section de ce un-entre-autres, tous les autres, disons, se libèrent comme uns. C’est une façon, (la dirais-je matérielle ?) de faire sentir que 1 n’est pas un nombre, quoique cette suite de nombres soit faite d’une suite de uns.

A me servir de ronds de ficelle, disons que j’illustre quelque chose qui n’est pas sans rapport avec cette suite des nombres que, vous le savez, on a la plus grande peine à ne pas tenir pour constituante du Réel. Tout abord du Réel rend très difficile de ne pas tenir compte du nombre. Le nombre semble… pourquoi ne pas accueillir ce mot qui me vient ici prématurément? Tout abord du Réel est tissé par le nombre.

Il y a dans le nombre une consistance qui est bien d’une nature que nous pouvons dire pas naturelle du tout. Puisque, pour que je vous fasse sentir que j’aborde cette catégorie du Réel en tant qu’il y a quelque chose qui noue ce à quoi je suis amené à donner aussi consistance – l’Imaginaire et le Symbolique – comment se fait-il que ceci, si je puis dire, me pousse d’abord à me servir du nœud ?

C’est au titre d’être la même consistance dans ces trois « quelque chose » que j’originalise du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, c’est à ce titre d’être la même consistance que je produis (et ce pourquoi ? pour me rendre raison de ma pratique) que je produis ce nœud borroméen. On n’a jamais fait ça. Jamais fait ça qui consiste… consiste en quoi ? Faire abstraction de la consistance comme telle. J’isole la « consistance » comme ce quelque chose que j’appellerai comme ça, pour vous. Pour faire image, car de faire image, je ne m’en prive pas.

Qu’est-ce que c’est ce qu’il y a là [au tableau] si ce n’est des images, des images dont le plus étonnant, c’est que vous vous y repériez. Car ne croyez pas que ces images aillent toutes seules! Sans doute, vous avez l’habitude du tableau noir, mais qu’est-ce que vous y voyez? La peine même que vous avez vue qu’il a fallu que je me donne pour ces images, qui ont cette propriété que mises à plat, néanmoins il faut qu’une ligne passe dessus, crossing over [figure III-1] ou passe dessous, under-crossing [figure III-2]. Que ça fasse image est déjà en soi-même miraculeux, je ne suis d’ailleurs pas tout à fait sûr que ces deux images, vous les saisissiez si aisément que cela.

Vous voyez bien qu’il y a une différence néanmoins. je vous pose le problème : est-ce que tel que c’est là, ce nœud ci tel qu’il est fait, de la façon pépère que je vous avais déjà depuis longtemps signalée, est-ce que c’est le même ? Autrement dit, à simplement trifouiller le machin, est-ce que vous pouvez en celui-là, je ne dirais pas le transformer puisque ça serait le même ? Imposez-vous ça comme petit exercice… Est-ce qu’en d’autres termes, (c’est le sens de ce que je vous demande) à quatre, ça marche ? C’est le même nœud, ou est-ce qu’il en faut un de plus ? Car je vous dis déjà que dans une chaîne faite comme celle-là, la transformation, ça s’obtient. Mais je ne vous dis pas, pour vous en laisser à vous-mêmes le régal, je ne vous dis pas à partir de combien, car il y a une chose qui est certaine, c’est qu’avec trois, vous ne produirez pas cette petite complique très particulière qui distingue apparemment la figure de gauche de la figure de droite.

S’il y a quelque chose qui illustre que la consistance, (ce quelque chose qui est en quelque sorte sous-jacent, à quoi ? à tout ce que nous disons) que cette consistance est autre chose que ce qu’on qualifie, dans le langage, de la « non-contradiction », c’est bien cette sorte de figure, en tant qu’elle a ce quelque chose que je suis bien forcé d’appeler une consistance réelle, puisque c’est ça qui est supposé.

C’est qu’une corde, ça tient. On n’y pense jamais, on ne pense jamais à ce qu’il y a de métaphore dans le terme de consistance. Voilà quelque chose qui, qui est plus fort que ça, c’est que moi, cette consistance réel-         le, c’est par la voie d’une intuition dont je peux tout de même dire que puisque je vous la transmets par l’image, c’est par la voie d’une intuition imaginaire que je vous la communique. Et, le fait que je suis sûr que

vous ne soyez pas plus familiers que moi avec ces sortes de figures (les quelques frayages que je vous y donne, en la dessinant au tableau), je suis sûr que pour, disons, la grande majorité d’entre vous, la question que je pose, celle de la transformation (qui n’est pas une transformation, qui serait une transformation s’il fallait refaire le nœud pour que celle de gauche se transforme en celle de droite, ou inversement), je vous l’ai posée cette question, est-ce le même nœud ? Il y en a pas beaucoup qui puissent, tout à trac comme ça, me le dire. Encore bien moins me dire pourquoi.

Nous voilà donc avec, si je puis dire, en main cette corde comme fondement supposé de la consistance, d’une façon telle qu’on ne puisse dire qu’il s’agisse là de quelque chose à quoi nous soyons déjà habitués, à savoir la ligne géométrique. C’est tout de même bien autre chose : non seulement la ligne géométrique ça n’est pas ça, mais chacun sait que ce qu’elle engendre, c’est toutes sortes de problèmes concernant sa continuité, qui ne sont pas rien et qui ne sont pas rien pourquoi ? justement de ce qu’elle, la ligne, nous ne pouvons pas ne pas la supporter de quelque chose qui ait cette consistance justement, qui fasse corde c’est même là le principe. Le principe de ceci que la première poudre aux yeux qui fut donnée des fonctions dites continues, il semblait qu’on ne pouvait pas construire de ligne qui n’ait quelque part une tangente, que cette tangente fut droite ou courbe, d’ailleurs peu importait. C’est de cette idée que la ligne n’était tout de même pas sans épaisseur que se sont produits ces mirages avec lequel les mathématiciens ont dû longtemps se battre et que d’ailleurs il a fallu du temps pour qu’ils s’éveillent à ceci qu’on pouvait faire une ligne parfaitement continue et qui n’eût pas de tangente.

C’est dire quand même l’importance qu’a cette image, mais est-ce bien une image? Après tout, c’est pas pour rien qu’on vous dit « T’nez bien la corde hein! » « Tenez bien la corde », ça veut dire qu’une corde, quand à l’autre bout c’est noué, on peut s’y tenir. Ça a quelque chose à faire avec le Réel, et c’est bien là que, mon Dieu, ça ne me paraît pas à côté de la plaque de vous rappeler que dans sa Règle des bonnes Règles pour la direction de l’esprit, un nommé Descartes n’avait pas cru superflu, dans cette Règle X, de faire la remarque que «… comme tous les esprits ne sont pas également portés à découvrir spontanément les choses par leurs propres forces, cette règle (celle qu’il énonce) apprend qu’il ne faut pas s’occuper tout de suite des choses plus difficiles et ardues, (moins importantes) mais qu’il faut approfondir tout d’abord les arts les moins importants et les plus simples, ceux surtout où l’ordre règne davantage, comme sont ceux des artisans qui font de la toile et des tapis, ou ceux des femmes qui brodent ou font de la dentelle, ainsi que toutes les combinaisons des nombres et toutes les opérations qui se rapportent à l’arithmétique, et autres choses semblables… »2.

Il n’y a pas le moindre soupçon qu’en disant ces choses, Descartes eut le sentiment qu’il y a un rapport entre l’arithmétique et le fait que les femmes font de la dentelle, voire que les tapissiers font des nœuds. Il est d’autre part certain que jamais Descartes ne s’est le moindrement du monde occupé des nœuds; il a fallu bien au contraire être déjà assez avancé dans le vingtième siècle pour que quelque chose s’ébauche qui puisse s’appeler théorie des nœuds. Vous savez d’autre part, dans ce que je nous ai dit, que cette théorie des nœuds est dans l’enfance, est extrêmement maladroite; et telle qu’elle est fabriquée, il y a bien des cas où sur le nu de simples figures telles que celles que je viens de faire au tableau, vous ne pouvez d’aucune façon rendre raison de ceci: si oui ou non, l’embrouillis que vous avez tracé est ou n’est pas un nœud; ceci, quelles que soient les conventions que nous nous soyez données par avance pour rendre compte du nœud comme tel. C’est qu’aussi bien il y a quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête. Est-ce du fait de l’intuition? Mais ce que je vous démontre, c’est que ça va bien plus loin que ça c’est pas seulement que la vision fasse toujours plus ou moins surface, c’est pour des raisons plus profondes et qu’en quelque sorte ces nœuds nous rendent tangibles, c’est pour des raisons plus profondes pour ce qui est de la nature, de la « nature des choses » comme on dit. L’être qui parle puisque après tout nous ne pouvons pas dire grand chose des autres, au moins jusqu’à ce qu’on soit entré d’une façon un peu plus aiguë dans le biais de leur sens – l’être qui parle est toujours quelque part mal situé entre deux et trois dimensions.

C’est bien pourquoi, nous m’avez entendu produire ceci qui est la même chose, la même chose que mon nœud, cette équivoque sur dit-mension, que j’écris, nous le savez parce que je vous l’ai seriné, que j’écris d-i-t tiret et puis mension, mension du dire. On ne sait pas très bien si dans le dire, les trois dimensions écrites comme à l’accoutumée, nous les avons bien. Je veux dire si nous sommes si aisés à nous y déplacer, Ta zoa trékei 3. Et nous sommes assurément là, zoon. Nous marchons, mais faut pas s’imaginer que, parce que nous marchons, nous faisons quelque chose qui a le moindre rapport avec l’espace à trois dimensions. Que notre corps soit à trois dimensions, c’est ce qui [ne] fait aucun doute pour peu que, de ce corps, on crève la boudouille. Mais ça ne veut pas du tout dire que ce que nous appelons espace, ça ne soit pas toujours plus ou moins plat. Il y a même des mathématiciens pour l’avoir écrit en toutes lettres, tout espace est plat.

Toute manipulation de quelque chose de réel se situe dans ce cas dans un espace dont c’est un fait, que nous savons très mal le manier en dehors de techniques qui imposent cet espace à trois dimensions. C’est évidemment tout à fait frappant que ce soit une technique, une technique qu’on peut réduire à ce qu’elle est apparemment, à savoir le jaspinage qui, à moi, me force la main sur cette soupesée, si je puis dire, de l’espace comme tel.

Si nous repartons de quelque chose qu’il faut bien dire être la science, est-ce que la science ne nous permet pas de soupçonner, qu’à traiter l’espace de la même façon que celle qui s’impose du fait d’une technique (qui s’impose à moi tout au moins), ce qu’elle rencontre c’est le paradoxe. Car enfin, on ne peut dire que la matière, vous en avez un petit peu entendu parler, que la matière ne lui fasse pas problème à tout instant. Problème, c’est-à-dire, c’est ça que ça veut dire, problème : défense avancée, chose à concasser pour qu’on arrive à voir ce que ça défend. La science ne s’est peut-être pas encore tout à fait rendu compte que si elle traite la matière, c’est comme si elle avait un inconscient, ladite matière, comme si elle savait quelque part ce qu’elle faisait. Naturellement, c’est une vérité qui s’est très rapidement éteinte. On s’en est aperçu, il y a un petit moment de réveil, au moment de Newton, on lui a dit, mais enfin! cette histoire de cette sacrée gravitation que vous racontez, enfin! (comment d’ailleurs pouvait-on se la représenter avant ? Mis à part le topos d’Aristote !) Enfin! c’est à nous impensable!

Impensable parce que… pourquoi ? Parce que nous avons les petites formules de Newton, et que nous n’y « comprenons » rien, c’est ce qui en fait la valeur. Car quand ces formules ont fait leur entrée, c’est tout de suite ça qu’on y a fait objection, c’est à savoir, mais comment est-ce que chacune de ces particules peut savoir à quelle distance elle est de toutes les autres ? C’est-à-dire que ce qu’on évoquait c’est, c’était l’inconscient, enfin, de la particule bien sûr!

Tout ça, tout ça s’est éteint. Parce que pourquoi ? Parce qu’on a simplement renoncé à rien y comprendre, et que, d’ailleurs, c’est dans la mesure où on y est revenu qu’on a pu parvenir à des formules plus compliquées en nouant un petit peu plus de dimensions dans l’affaire, c’est bien le problème. Qu’est-ce que c’est que cette analyse, au sens proprement de ma technique, (celle que j’ai en commun avec un certain nombre de personnes qui sont ici) et quelle place occupe cette technique au regard de ce que fait la science ? La science compte, elle compte la matière, mais qu’est-ce qu’elle compte dans cette matière ? A savoir, s’il n’y avait pas le langage qui déjà véhicule le nombre, quel sens ça aurait-il de compter? Est-ce que l’inconscient par exemple a du comptable en lui? je ne dis pas quelque chose qu’on puisse compter, je dis s’il y a un comptable au sens du personnage que vous connaissez qui scribouille des chiffres. Est-ce qu’il y a du comptable dans l’inconscient? C’est tout à fait évident que oui. Chaque inconscient n’est pas du comptable, c’est un comptable, et un comptable qui sait faire les additions; naturellement la multiplication, il n’en est pas encore là bien sûr, c’est même bien ce qui l’embarrasse. Mais pour ce qui est de compter les trucs, de compter les coups, je ne dirai pas qu’il sait y faire, il est extrêmement maladroit, mais il doit compter dans le genre, dans le genre de ces nœuds.

C’est de là que procède le fameux « sentiment de culpabilité» dont vous avez probablement quelquefois entendu parler… Le sentiment de culpabilité est quelque chose qui fait les comptes, qui fait les comptes et bien entendu ne s’y retrouve pas, ne s’y retrouve jamais. Il se perd dans ses comptes. Mais c’est bien là où se touche qu’il y a au minimum un nœud, ce nœud dont, si vous me permettez de le dire, la nature a horreur – j’entends, une autre chanson que « la nature a horreur du vide », la nature a horreur du nœud. La nature a horreur du nœud, tout spécialement borroméen et, chose étrange, c’est en cela, que je vous repasse le machin. Le machin, ça n’est rien de moins que l’urverdrängt, le refoulé originaire, le refoulé primordial, et c’est bien pour ça que je vous conseille de vous exercer avec mes deux petits machins [figures III-1 et III-2], c’est non pas que ça vous donnera quoique ce soit du refoulé, puisque ce refoulé, c’est le trou. jamais vous ne l’aurez. Mais en route, à manipuler ce petit nœud, vous vous familiariserez, au moins avec vos mains, avec ce quelque chose auquel de toute façon vous ne pouvez rien comprendre, puisqu’il est tout à fait exclu que ce nœud, vous le sachiez. C’est même bien pour ça, l’histoire en témoigne, c’est bien pour ça que la géométrie est passée par tout; par les cubes, par les pyramides, les diverses formes de hérissons autour desquelles enfin on a cogité, enfin, la rigueur! c’est ce qui ne veut rien dire d’autre que les solides! Alors qu’elle avait à la portée de sa main, quelque chose qui valait bien, mon Dieu! les pierres dont elle faisait le charroi, ou les champs – justement qu’on pouvait pas mesurer sans tendre des cordes. Jamais à ces cordes, personne ne semble avoir réservé, avant une époque très moderne, la moindre attention.

En un certain sens, je dirai qu’il y a quelque chose de nouveau, à ce qu’on s’intéresse à des mots, à des termes comme celui par exemple de la mésologie – qu’est-ce qu’il y a entre, entre quoi et quoi ? Il s’agit de définir qu’est-ce que c’est, « entre ». Ouais ! je t’entre, c’est mon tentrisme à moi. « Entre », c’est une catégorie qui a fait son apparition, enfin tout récemment dans la mathématique et, c’est bien en cela, enfin, que de temps en temps, je vais consulter un mathématicien pour qu’il me dise où ils en sont à cet égard.

Oui! Il y a quelque chose que pour prendre… [au tableau]

Vous voyez, je fais des progrès, je suis presque arrivé à dessiner un nœud borroméen, sans être forcé de faire des petits effaçages. je voudrais aujourd’hui, puisque déjà l’heure avance, annoncer ce que j’ai à dire, et qui nous prendra notre année.

Ici [figure. III-3] au joint de l’Imaginaire et du Symbolique, et pas dans n’importe quel joint, dans ce joint-ci, où vous pouvez confondre ces deux points – encore qu’ils ne procèdent pas du même mouvement, du même mouvement relatif de l’Imaginaire et du Symbolique – ici, dans ces deux points qui d’ailleurs se confondent, quand de l’Imaginaire et du Symbolique le coincement se produit, en ces deux points, il y a le sens. Faut bien que je fende un peu les choses, puisque je m’en excuse, j’ai dû traîner pour vous donner un peu une dit-mension, une dit-mension qui me tracasse, celle du nœud.

Ici, et là, vous voyez comme c’est difficile, faut quand même que je fignole un peu, nous avons quelque chose qui s’appelle la jouissance phallique. Voilà! Pourquoi est-ce que nous l’appelons la jouissance phallique? Parce qu’il y a quelque chose qui s’appelle l’existence. L’eksistence, je dois dire, que ça a une histoire. C’est pas un mot qu’on employait si aisément, ni volontiers au moins dans la tradition philosophique, et comme nous ne savons pas comment parlaient les gens des premiers siècles, je veux dire que nous avons certes des aperçus, sur une certaine langue latine, langue vulgaire; peut-être qu’elle a été parlée dans une surface considérable, cette langue-noyau d’où sont sorties par différenciation les langues romanes, cette langue latine vulgaire, nous n’avons aucun témoignage qu’on y employât l’existo ni l’existere. Néanmoins, il est curieux que ce terme ait fait son émergence, et son émergence dans un champ que nous appellerons philosophico-religieux. C’est tout à fait dans la mesure où la religion humait, l’hu-mante religieuse, où la religion humait la philosophie que nous avons vu sortir ce mot d’existence, qui semble pourtant avoir eu, c’est le cas de le dire, bien des raisons d’être.

Qu’est-ce que c’est que cette existence, et où pouvons-nous bien la situer? Cette existence est très importante en soi. Parce que si nous avons l’idée, l’idée de quelque chose qui vient à la place de cette espèce de production naïve et qui ne part que des mots, à savoir ce dans quoi on s’est avancé avec Aristote, à savoir que dictum de omni et nullo s’exprime-t-il quelque part, voilà ce qu’est l’Universel : ce qu’on dit de tout peut aussi bien s’appliquer à quiconque. C’est de là que le premier débrouillage linguistique s’est fait. Le grave, c’est que la suite a consisté à démontrer à Aristote qui n’en pouvait mais depuis longtemps, que l’universalité n’impliquait pas l’existence. Mais c’est pas ça qu’il y a de grave dans une certaine appréhension des choses. Que l’universalité n’implique pas l’existence, nous en faisons le balayage tous les jours. C’est que l’existence implique l’universalité qui est grave. C’est que dans ce qui est l’existence, nous jaspinions quelque chose qui participe du général. Alors que tout ce pour quoi c’est fait, mon petit nœud-là borroméen, c’est pour vous montrer que l’existence, c’est de sa nature, ce qui ek. Ce qui tourne autour du consistant mais ce qui fait intervalle, et qui, dans cet intervalle a trente-six façons de se nouer, justement dans la mesure où nous n’avons pas avec les nœuds, la moindre familiarité ni manuelle, ni mentale. C’est la même chose d’ailleurs!

Beaucoup de gens ont soupçonné enfin! n’est-ce pas! que l’homme n’est qu’une main. S’il était encore une main! il y a tout son corps, il pense aussi avec ses pieds, je vous ai même conseillé de le faire, parce que c’est après tout ce qu’on peut vous souhaiter de mieux.

Là, qu’est-ce qui résiste à l’épreuve de l’existence, à prendre comme ce qui se coince dans le nœud ?

Il y a quand même là un frayage, le frayage fait par Freud. Freud n’avait certainement pas de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel la notion que j’ai, parce que c’est le minimum qu’on puisse avoir. Appelez-les comme vous voudrez, pourvu qu’il y ait trois consistances, vous aurez le nœud. Ce que Freud a fait, n’est pas sans se rapporter à l’existence et, de ce fait, à s’approcher du nœud. je vais comme ça, parce que je suis gentil et parce que je vous ai assez emmerdés aujourd’hui, je vais tout de même vous montrer un truc que je trouve moi assez rigolo et c’est naturellement de mon invention! Et à mon avis, ça illustre bien quelque chose qui donne tout son prix à ce sur quoi je vous ai [priés] de vous interroger, à savoir si c’est le même nœud, [au tableau] les deux du milieu? [figures III-1 et 111-2] Freud n’avait pas l’idée du Symbolique de l’Imaginaire et du Réel, mais il en avait quand même un soupçon. Le fait que j’ai pu vous en extraire, avec le temps sans doute et de la patience, que j’ai commencé par l’Imaginaire, et qu’après ça, j’ai assez dû mâcher cette histoire de Symbolique (avec toute cette référence, cette référence linguistique sur lequel j’ai pas effectivement trouvé enfin tout ce qui m’aurait bien arrangé) et puis, ce fameux Réel que je finis par vous sortir sous la forme même du nœud.

Il y a chez Freud une référence à quelque chose qu’il considère comme le Réel. C’est pas ce qu’on croit. C’est pas le Realistätsprinzip, parce qu’il est trop évident que cette Realitätsprinzip est une histoire de dire, c’est-à-dire sociale. Mais, supposons qu’il ait eu le soupçon simplement, qu’il ne se soit pas dit que ça pouvait faire nœud. Bref, Freud, contrairement à un nombre prodigieux de personnes, depuis Platon jusqu’à Tolstoï, Freud n’était pas lacanien. Faut bien que je le dise, mais à lui glisser sous le pied cette peau de banane, enfin, n’est-ce pas! du Rsi, du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, essayons de voir comment il s’en est, mais effectivement débrouillé.

Ceux-là [au tableau] ne tiennent pas, hein! [figure III-4] je vous fais remarquer, ils sont posés l’un sur l’autre, le Réel est là, l’Imaginaire est là et le Symbolique est là, tout comme dans le schéma de tout à l’heure. Ah! Qu’est-ce qu’il a fait Freud ? Ah! Je vais vous le dire. Il a fait le nœud à quatre avec ces trois, ces trois que je lui suppose peau de banane sous le pied. Mais alors, voilà comment il a procédé : il a inventé quelque chose qu’il appelle réalité psychique. Il conviendrait que j’aie mis ici le troisième nœud, le troisième champ de l’ek-sistence, à savoir la jouissance de l’Autre. Puisque ces deux figures, puisque figures il y a, ce sont les mêmes, vous voyez que c’est d’une ligne qui se trouve parcourir, parcourir les champs qui sont dessinés de l’ek-sistence de quelque chose autour de la consistance, de parcourir tous ces champs, (à savoir ici d’être dans la jouissance de l’Autre, puis dans l’Imaginaire, puis dans le sens, puis du trou du Symbolique et le franchissant, d’être quelque part [dans] une existence qui est extérieure au Symbolique et au Réel), qu’il fait retour vers ce point qui n’est autre que celui que le désigne de l’objet a. C’est ce qui peut nouer d’un quatrième terme, le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, en tant que Symbolique, Imaginaire et Réel sont laissés indépendants, sont à la dérive dans Freud. C’est en tant que cela qu’il lui faut une réalité psychique qui noue ces trois consistances.

J’ai dit, j’ai dit ici ou si ce n’est pas ici c’est ailleurs, c’est dans mon discours de Rome, le dernier que j’ai fait, celui que j’appelle la troisième, j’ai dit que si j’avais fait les Noms-du-père écrits cette fois correctement, j’aurais énoncé une consistance telle qu’elle nous donnerait raison de certains glissements de Freud. Il a fallu à Freud, non pas trois, le minimum, mais quatre consistances pour que ça tienne, à le supposer initié à la consistance du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.

Ce qu’il appelle la réalité psychique a parfaitement un nom, c’est ce qui s’appelle complexe d’Œdipe. Sans le complexe d’Œdipe, rien ne tient, rien ne tient de l’idée qu’il a, de la façon dont il se tient à la corde du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.

Ce par quoi, avec le temps, j’ai tenu à procéder, vient de ceci que je crois que, de ce que Freud a énoncé non pas! (non pas! dis-je) le complexe d’Œdipe est à rejeter, il est implicite.

Et ceci se démontre et chacun de ces points peut en lui-même se préciser, il est implicite en ceci que pour avoir le même effet, mais cette fois au minimum, il y suffit de faire passer en ces deux points ce qui était dessous dessus [figure 111-5]. En d’autres termes, il faut que le Réel surmonte, si je puis dire, le Symbolique pour que le nœud borroméen soit réalisé.

C’est ce que pour avoir quatre termes, Freud lui-même n’a pu faire, mais c’est très précisément ce dont il s’agit dans l’analyse, c’est de faire que le Réel, non pas la « réalité » au sens freudien, que le Réel en deux points, que je nommerai comme tels, que le Réel en deux points surmonte le Symbolique.

Il est clair que ceci que j’énonce ici sous cette forme n’a rien à faire avec un surmontement au sens imaginaire que le Réel devrait, si je puis dire, dominer. Parce qu’il suffit que vous retourniez ce petit machin pour que vous vous aperceviez que dans le sens contraire, bien sûr! ça ne marche pas et on ne voit pas pourquoi le nœud borroméen en serait moins réel, si vous retournez le truc; je vous fais remarquer, je vous l’ai déjà dit une fois au passage, que si vous le retournez, il a toujours exactement le même aspect c’est-à-dire: que si vous le retournez, ce n’est pas à son image en miroir que vous avez à faire, c’est exactement le même machin lévogyre que vous avez dans le nœud borroméen que vous trouvez au dos.

Ceci pour préciser qu’il ne s’agit pas, bien sûr! d’un changement d’ordre, d’un changement de plan entre le Réel et le Symbolique, c’est simplement quils se nouent autrement. Se nouer autrement, c’est ça qui fait l’essentiel du complexe d’Œdipe, et c’est très précisément ce en quoi opère l’analyse elle-même, c’est à entrer dans la finesse de ces champs d’ek-sistence, que cette année nous procéderons.

Il est déjà une heure assez avancée, je renonce, si je puis dire, vu la difficulté, la lenteur de ce que je vous ai aujourd’hui présenté, je renonce à aller plus loin, remettant à notre prochaine rencontre qui aura lieu dans huit jours la suite de ce que je voulais vous dire aujourd’hui.

Je peux quand même marquer quelque chose, c’est que si l’ek-sistence se définit par rapport à une certaine consistance, si l’ek-sistence n’est en fin de compte que ce dehors qui n’est pas un non-dedans, si cette eksistence est en quelque sorte ce autour de quoi s’élabore une substance, si l’ek-sistence, telle qu’un Kierkegaard nous l’avance est essentiellement pathétique, il n’en reste pas moins que la notion d’une faille, que la notion d’un trou, même dans quelque chose d’aussi exténué que l’existence garde son sens. Que si je vous dit d’abord qu’il y a dans le Symbolique un refoulé, il y a aussi dans le Réel quelque chose qui fait trou, il y [en] a aussi dans l’Imaginaire, Freud s’en est bien aperçu, et c’est bien pourquoi il a fignolé tout ce qu’il en est des pulsions dans le corps comme étant centrées autour du passage d’un orifice à l’autre.

1 – Pour plus de clarté, on peut consulter Blanché R., La logique et son histoire, Paris 1970, A. Colin.

2 – Descartes R., Œuvres Complètes, Paris 1953, Gallimard La Pléiade, p. 70.

3 – Ta zoa trékei : les animaux courent. Quand le sujet est au pluriel neutre, le verbe se met à la troisième personne du singulier.

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