jeudi, mai 30, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du 31 mars 1954

Leçon du 31 mars 1954

 MANNONI – Dans les Fragments du Narcisse de Valéry, on trouve le narcis­sisme primaire et le narcissisme secondaire, et une petite théorie y est exposée … Sans vous, belles fontaines,

Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines. Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher […] Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,

À d’autres que moi-même adresseraient leurs larmes… et par conséquent il tourne au narcissisme secondaire.

LACAN – Leclaire, qui a travaillé pour nous ce texte difficile, va continuer à nous apporter aujourd’hui ses réflexions, ses questions, à l’occasion, sur le texte Zur Einführung des Narzissmus.

LECLAIRE -je crois qu’on en a déjà dit pas mal, sur ce texte, c’est plein de choses…

LACAN – Reprenez la deuxième partie, si vous voulez, tâchez de citer aussi. Il faut vraiment le faire connaître, étant donné que beaucoup n’arrivent pas à le lire, faute d’en avoir le texte, ce qui est regrettable.

LECLAIRE – je vais le résumer. C’est impossible à résumer, il faut presque le citer intégralement et reprendre les passages qui nous intéressent dans la seconde partie.

La première, vous en avez le souvenir, elle pose la distinction fondamentale de la libido, donc des arguments importants sur lesquels vous avez dressé ces considérations sur le plasma germinal ?

Dans la seconde partie, il continue à nous dire que c’est certainement l’étude des démences précoces, ce qu’il appelle le groupe des paraphrénies, qui reste le meilleur accès pour l’étude de la psychologie du Moi. Mais ce n’est pas celle qu’il suivra dans cette deuxième partie, ou tout au moins ce n’est pas celle qu’il conti­nuera à examiner; et il nous en citera plusieurs autres voies d’abord, plusieurs autres considérations qui peuvent nous mener à des réflexions sur la psycholo­gie du Moi. Et il part de l’influence des maladies organiques sur la répartition libidinale, ce qui peut être considéré comme une excellente introduction à la médecine psychosomatique. Il se réfère à un entretien qu’il avait eu avec Ferenczi sur ce sujet et part de cette constatation que le malade retire son inves­tissement libidinal sur son Moi, au cours d’une maladie, d’une souffrance. Il trouve que c’est une considération banale, mais qui demande quand même à être examinée. Le malade retire son investissement libidinal sur son Moi pour le libé­rer de nouveau après sa guérison.

Pendant cette phase, pendant laquelle il retire son investissement libidinal des objets, la libido et l’intérêt du Moi sont de nouveau confondus, ont de nou­veau le même destin, et deviennent impossibles à distinguer.

LACAN – Est-ce que vous avez recouru à la référence à Wilhelm Busch? LECLAIRE – Laquelle? Celle dans un enfer étroit?

LACAN – Non, non, ce n’est pas Hölle, c’est Höhle c’est un trou, ce n’est pas l’enfer.

Wilhelm Busch est un humoriste dont vous devriez être nourris… Il y a une création inoubliable de Wilhelm Busch, qui s’appelle Baldvin Bählamm le poète entravé. Ses aventures sont émouvantes. [C’est un mal aux dents] qui vient mettre une suspension totale aux rêveries idéalistes et platonisantes, ainsi qu’aux inspirations amoureuses [du poète qui] est ici évoqué. C’est très amu­sant. Il a oublié les cours de la Bourse, les impôts, la table de multiplication; toutes les formes de l’être habituelles qui, autrement, paraissent réelles et importantes, sont tout d’un coup sans attrait et anéantisées.

Et maintenant dans le petit trou, et non dans l’enfer, de la molaire l’âme habite, cet investissement dans la douleur du monde, symbolique des cours de la Bourse et de la table de multiplication.

LECLAIRE – Je crois qu’il passe ensuite à un autre point d’abord, l’état de sommeil dans lequel il y a de même un retrait narcissique des positions libidi­nales…

LACAN, s’adressant à Perrier – Vous avez travaillé l’article ? Mettez-vous-y dès ce soir, c’est un article difficile, qui fait partie de notre cycle.

LECLAIRE -… pour en revenir ensuite à l’hypocondrie, dans ses différences et ses points communs avec la maladie organique. Il en arrive à cette notion que la différence, qui n’a peut-être aucune importance, entre les deux est l’existence d’une lésion organique. Tout au moins il en arrive à un certain point, à cette considération. Mais l’étude de l’hypocondrie et des maladies organiques lui per­met surtout de préciser que, justement chez l’hypocondriaque, il se produit sans doute aussi des changements organiques de l’ordre des troubles vasomoteurs, des troubles circulatoires, et il développe une similitude entre l’excitation d’une zone quelconque du corps et l’excitation sexuelle. Et il introduit la notion d’érogénéité,

Des zones érogènes qui peuvent, dit-il, remplacer le génital et se compor­ter comme lui, c’est-à-dire être le siège de manifestations [excitations ?] et de détentes. »

Et il nous dit que chaque changement de ce type de l’érogénéité dans un organe pourrait être parallèle à un changement d’investissement libidinal dans le Moi. Ça repose le problème psychosomatique. De toute façon, à la suite de cette étude d’érogénéité et des possibilités d’érogénéisation de n’importe quelle par­tie du corps, il en arrive à cette supposition que l’hypocondrie pourrait être clas­sée dans les névroses dépendant de la libido du Moi, alors que les autres névroses actuelles dépendraient de la libido objectale.

J’ai eu l’impression, quand même, que ce passage qui, dans l’ensemble de la seconde partie, est une sorte de paragraphe, était moins important que le second paragraphe de cette deuxième partie, dans lequel il nous définit les deux types de choix objectal.

LACAN-Tout de même, à ce moment-là, la remarque essentielle est que, vous savez combien c’est difficile à traduire Verarbeitung : élaboration ? ce n’est pas tout à fait cela, pour une telle élaboration de cette libido, il est à peu près indif­férent que ceci arrive, se produise sur des objets réels ou imaginaires. La diffé­rence n’apparaît que plus tard quand l’orientation de la libido se fait sur des objets irréels.

Ceci prend sa signification, [de ce] qu’il vient de dire; cela conduit à un bar­rage Libidodamming [?], un barrage de la libido, lequel blocage… Ceci est important parce que ceci nous introduit immédiatement, puisqu’il s’agit de la libido de l’ego, sur le caractère précisément imaginaire de l’ego.

MANNONI – Ce mot allemand [Libidostauung] doit signifier construction

d’une digue; il a l’air d’avoir un sens dynamique, et signifie en même temps une élévation du niveau, et par conséquent une énergie de plus en plus grande de la libido; ce que l’anglais rend bien par damming.

LACAN – Damming up, même.

Vous avez, au passage, une petite citation d’Henri Heine, dans les Schöpfungslieder, extrait des Neue Gedichte, recueillis, en général, avec les Lieder. C’est un très curieux petit groupe de sept poèmes où il s’agit d’une sorte de très curieuses… faites au Créateur. Et, à travers l’ironie, l’humour de ce poème, il apparaît évidemment beaucoup de choses qui touchent à notre psy­chologie de la Bildung. Ils nous montrent que Dieu fait un certain nombre de choses en double, et en particulier…

J’ai créé pour moi, pour ma louange et ma gloire, Les hommes, les lions, les bœufs, le soleil; cependant, étoiles, veaux, chats, singes,

je les ai créés pour mon propre ravissement.

Véritablement intéressants, les singes, ceux-là, il les appelle pour son propre plaisir… Dans un paragraphe précédent, le diable, fort aimablement, dit qu’il essaie de s’imiter lui-même! Ces choses sont écrites en 1839, avant la parution de L’Origine des espèces, et on peut encore parler très librement du singe comme d’une fantaisie de Dieu. Mais cette sorte de jeu auquel il se livre est tout de même assez profondément… va assez loin.1

Il est certainement frappant que Freud fasse intervenir, qu’à ce moment-là il se pose la question du sens de la sortie du narcissisme. Car, en fin de compte, la question se pose, là: pourquoi est-ce que l’homme est insatisfait ? Il nous donne la réponse dans une référence purement poétique, et à un moment vraiment cru­cial de sa démonstration scientifique, en disant

« La maladie, c’est Dieu qui parle, c’est bien le dernier fondement de l’en­semble de la poussée créatrice; en créant, j’ai pu guérir, en créant, je suis devenu bien portant, wurde ich gesund. »

LECLAIRE – C’est-à-dire que ce travail intérieur auquel il fait allusion, pour lequel sont équivalents, les objets réels et les objets imaginaires, je le précise pour situer…

LACAN-Il ne dit pas que c’est équivalent. Il dit que c’est indifférent d’abord

 

1 – Paragraphe corrigé et complété à partir du poème original de Heine. (N.d.E.) de considérer si c’est réel, ou imaginaire. Il dit qu’au point où nous en sommes de la formation du monde extérieur, c’est indifférent de les considérer l’un et l’autre comme tels. Mais que ce n’est qu’après, qu’apparaît la différence, au moment des effets que produit ce barrage. Car tout ce passage est fait pour mettre en parallèle la production de ce qu’il appelle encore à ce moment-là les névroses actuelles, c’est-à-dire fort tard, à la veille de l’élaboration légèrement différente de Inhibition, symptôme et angoisse. À ce moment-là, il considère l’hypocondrie comme [symétrique?] dans les perturbations de la libido du Moi; par conséquent, dans les affections paranoïdes et hypocondriaques, [l’angoisse ?] occupant la même place que l’anxiété dans les [névroses de?] transfert. Ce qui, d’ailleurs, laisse une question ouverte, que nous reprendrons quand nous abor­derons [comme prévu ?] l’analyse du président Schreber. C’est en même temps une [introduction?] du problème à propos de la genèse de la psychose.

LECLAIRE -J’en arrive donc au deuxième sous-chapitre de la deuxième par­tie, où il nous dit qu’un autre [aborde l’ ?] étude du narcissisme, un troisième, réside dans [l’étude. de la?] différence des modalités de la vie amoureuse de l’homme et de la femme.

Il en arrive à la distinction de deux types de choix, que l’on peut traduire par anaclitique et narcissique et il en étudie la genèse.

Il en arrive à cette phrase de laquelle on pourra partir

«L’homme a deux objets sexuels primitifs: lui-même et la femme qui s’oc­cupe de lui.»

LACAN – Lui-même, c’est-à-dire son image, c’est tout à fait clair.

LECLAIRE – Mais il détaille plus avant la genèse, la forme même de ce choix; il constate que les premières satisfactions sexuelles autoérotiques ont une fonc­tion dans la conservation de soi. Ensuite, il constate que les pulsions sexuelles d’abord s’appliquent à la satisfaction des pulsions du Moi, et ne deviennent autonomes que plus tard. Ainsi, l’enfant aime d’abord l’objet qui satisfait ses pulsions du Moi, c’est-à-dire la personne qui s’occupe de lui.

Enfin, il en arrive à définir le type narcissique de choix objectal,

« Surtout net, dit-il, chez ceux dont le développement libidinal a été perturbé. »

LACAN – C’est-à-dire chez les névrosés.

LECLAIRE – Ces deux types fondamentaux correspondent à, c’est ce qu’il nous avait annoncé, aux deux types fondamentaux, masculin et féminin. -LACAN – Les deux types: narcissique et Anlehnung.

LECLAIRE -Anlehnung, ça a une signification d’appui.

LACAN – Ce n’est pas sans rapport avec la notion de dépendance, déve­loppée depuis. Mais c’est une notion plus vaste et plus riche. Il est clair qu’à ce moment-là il nous fait une liste, on peut dire, des différents types de fixa­tions amoureuses, qui excluent toute référence à ce qu’on pourrait appeler une relation mûre, ce mythe de la psychanalyse en ce qui concerne la psy­chologie de la vie amoureuse. Il n’est certainement pas dans le mythe à ce moment-là, car il nous énumère comme couvrant d’une façon complète le champ de la fixation amoureuse, de la Verliebheit, le type narcissique qui est fixé par ceci: qu’on aime

l. ce qu’on est soi-même, c’est-à-dire, il le précise bien entre parenthèses, soimême;

2. ce qu’on a été;

3. ce qu’on voudrait être;

4. la personne qui a été une partie de son propre moi. Ceci est le narzisstischen Typus.

Vous verrez que l’Anlehnungstypus n’est pas moins imaginaire, car fondé aussi sur un renversement d’identification, par identification d’une situation primitive. Et ce qu’on aime, alors, c’est la femme qui nourrit et l’homme qui protège.

LECLAIRE – Là, nous en arrivons au résumé qu’il donne, un petit peu détaillé avant, je crois que c’est résumé là; il avance un certain nombre de considéra­tions comme preuves indirectes en faveur de la conception du narcissisme pri­maire de l’enfant, et qu’il voit essentiellement dans la façon – c’est amusant à dire – dont les parents voient leur enfant.

LACAN – Il s’agit là de la séduction qu’exerce le narcissisme et qui est très imagée. Il indique ce qu’a de fascinant et de satisfaisant pour tout être humain l’appréhension, prise au sens le plus total, l’appréhension fondamentale, pleine, d’un être présentant lui-même les caractéristiques de ce monde clos, fermé sur lui-même, satisfait, que représente le type narcissique, et il le rapproche avec cette espèce de séduction souveraine, le mot est impliqué dans le texte, qu’exerce n’importe quel bel animal.

LECLAIRE – Il dit sa majesté l’enfant. L’enfant est un peu autre chose, c’est ce qu’en font les parents dans la mesure où ils y projettent cette sorte d’idéal. LACAN – « His Majesty, the baby. »

LECLAIRE – Il faut le reconnaître comme un renouvellement, une reproduc­-tion depuis longtemps. Un certain nombre de notions nouvelles y sont intro­duites. Il dit qu’il laissera de côté les troubles du narcissisme primaire de l’en­fant, bien qu’il s’agisse là d’un sujet très important, d’un morceau de choix, puisque justement s’y rattache la question du complexe de castration; et il en profite pour mieux situer la notion de la protestation mâle d’Adler, en la remet­tant à sa juste place…

LACAN -… Qui n’est pas mince, pourtant.

LECLAIRE – Oui, qui est très importante. Mais qu’il rattache à ces troubles du narcissisme primaire originel.

Nous pouvons nous y arrêter, mais ça ne semble pas dans la ligne de cet article. Et nous en arrivons à cette question très importante : que devient la libido du Moi chez l’adulte normal ? Devons-nous admettre qu’elle s’est confondue en totalité dans les investissements objectaux? Il repousse cette hypothèse et constate, rappelle que le refoulement existe, ayant en somme une fonction normalisante.

C’est ainsi qu’on peut résumer ce qu’il en dit. Or,

« Ce refoulement, dit-il, et c’est l’essentiel de sa démonstration, émane du Moi »…

LACAN –

«émane du Moi, dans ses exigences éthiques et culturelles». Une fois de plus soulignées. »

LECLAIRE – je voulais citer exactement ce qu’il en dit, pour donner un exemple très précis

« Les mêmes impressions, les mêmes événements qui sont arrivés à un indi­vidu, les mêmes impulsions, excitations, qu’une personne par exemple laisse naître en elle ou du moins qu’elle élabore de façon consciente, sont par une autre personne, ces mêmes impulsions, excitations, repoussées avec indi­gnation, ou même étouffées, avant de devenir conscientes. »

Il y a là une différence de comportement, suivant les individus, les personnes. Et il essaie de formuler cette différence ainsi

« Nous pouvons dire qu’une personne a érigé un idéal auquel elle mesure son Moi actuel, tandis que l’autre en est dépourvue. La formation de l’idéal serait donc de la part du Moi la condition du refoulement. C’est vers ce

Moi idéal que va maintenant l’amour de soi, dont jouissait dans l’en­fance le véritable Moi. Le narcissisme paraît dévié sur ce nouveau Moi idéal qui se trouve en possession de toutes les précieuses perfections du Moi, comme le Moi infantile. L’homme s’est montré incapable, comme tou­jours dans le domaine de la libido, de renoncer à une satisfaction une fois obtenue. »

C’est là qu’il emploie pour la première fois le terme de Moi idéal. Et c’est vers ce Moi idéal que va maintenant l’amour de soi, dont jouissait, dans l’enfant, le véritable Moi. Il y a les deux termes: Idealich et Ichideal. L’individu ne veut pas renoncer à la perfection narcissique de son enfance, et il cherche à la regagner dans la forme nouvelle. Et là, il emploie le terme, de son idéal du Moi.

LACAN – N’est-ce pas, c’est une des énigmes de ce texte, étant donné la rigueur de l’écriture de Freud, qu’a très bien relevée Leclaire, de la coexistence, dans le même paragraphe, d’une façon tout à fait significative, des deux termes. LECLAIRE -je viens de le citer

«Nous pouvons dire que l’un a érigé un idéal auquel il mesure son Moi actuel, tandis que l’autre en est dépourvu. La formation de l’idéal serait, de la part du Moi, la condition du refoulement. »

LACAN – C’est le paragraphe suivant.

LECLAIRE – Il est important quand même qu’il parle de l’idéal comme un terme de référence, puisqu’il dit

« A érigé un idéal auquel il mesure son Moi actuel. Et alors le paragraphe suivant est celui-ci : c’est vers ce Moi idéal que va maintenant l’amour de soi, dont jouissait dans l’enfance le véritable Moi. »

LACAN – Le Moi réel, ce n’est pas «véritable», c’est réel, das wirkliche Ich. LECLAIRE –

« Le narcissisme paraît dévié sur ce nouveau Moi idéal, qui se trouve en possession de toutes les précieuses perfections du Moi, comme était le Moi infantile. L’homme s’est montré incapable, comme toujours dans le domaine de la libido, de renoncer à une satisfaction une fois obtenue. Il ne peut pas renoncer à la perfection narcissique de son enfance, et il cherche à la regagner dans la nouvelle forme de son idéal du Moi. »

C’est amusant, de remarquer…

LACAN – Parfaitement.

LECLAIRE – On peut dire que forme est substitué à moi.

LACAN – Et là il emploie Ichideal, qui est exactement la forme opposée. Et c’est le signe qu’à ce moment-là Freud désigne deux fonctions différentes, et que c’est justement là la question qui nous est aujourd’hui posée, à savoir qu’est-ce que ça veut dire ? Ce que nous allons essayer, tout à l’heure de préciser.

LECLAIRE – Ce que je remarque, maintenant, c’est qu’au moment où il sub­stitue le terme de Moi idéal à idéal du Moi, il fait précéder idéal du Moi par nou­velle forme.

LACAN – Bien sûr!

LECLAIRE – La nouvelle forme de son idéal du Moi, ce qu’il projette par­devant lui comme son idéal.

LACAN – Ceci éclairé immédiatement par le paragraphe suivant où, pour une fois exceptionnelle dans son oeuvre, il met les points sur les i, de ce que c’est que la sublimation, la différence entre sublimation et idéalisation, qui est extrême­ment importante. Vous l’avez bien traduit, allez-y.

LECLAIRE – Il nous a donc posé ceci: l’existence de ce Moi idéal, qu’il appelle ensuite idéal du Moi, ou forme de l’idéal du Moi. Il dit que là, à rechercher les relations de cette formation de l’idéal à la sublimation, il n’y a qu’un pas. Et il pose justement la question des rapports de l’idéal du Moi et de la sublimation. Il en dit ceci

« La sublimation est un processus de la libido objectale; l’idéalisation au contraire concerne l’objet qui est agrandi, élevé, ceci sans modifications de sa nature. L’idéalisation est possible aussi bien dans le domaine de la libido du Moi que dans celui de la libido objectale. »

LACAN – C’est-à-dire qu’une fois de plus il les place exactement sur le même plan.

LECLAIRE – L’idéalisation du Moi peut coexister avec une sublimation man­quée, c’est le sens. La formation de l’idéal du Moi augmente les exigences du Moi et favorise au maximum le refoulement.

LACAN – L’un étant le plan de l’imaginaire, et l’autre étant le plan du sym­bolique, pour autant qu’il est tout à fait indiqué que c’est dans l’ensemble des exigences de la loi que se situe cette exigence de l’Ichideal.

LECLAIRE-La sublimation offre donc le biais de satisfaire cette exigence sans entraîner le refoulement. C’est là-dessus qu’il termine.

LACANN – La sublimation réussie.

LECLAIRE – C’est là-dessus qu’il termine ce court paragraphe qui a trait aux rapports de l’idéal du Moi et de la sublimation.

« Il ne serait pas étonnant, dit-il ensuite, que nous soyons obligés de trou­ver une instance psychique spéciale qui remplisse la mission de veiller à assurer la sécurité de la satisfaction narcissique découlant de l’idéal du Moi, en observant et surveillant d’une façon ininterrompue le Moi actuel. C’est là qu’en fin de compte l’hypothèse de cette instance psychique spéciale qui remplirait donc cette fonction de vigilance et de sécurité nous conduira au Surmoi. »

Et il appuie sa démonstration sur un exemple tiré des psychoses où, dit-il, « Cette instance est particulièrement visible et claire dans le syndrome d’in­fluence. Les malades se plaignent… »

Avant de parler de syndrome d’influence, il dit que, si une pareille instance existe, nous ne pouvons pas la découvrir, mais seulement la supposer comme telle. Cela me paraît tout à fait important puisque lorsqu’il introduit donc cette première façon d’introduire le Surmoi, il dit qu’elle n’existe pas, qu’on ne la découvrira pas, qu’on ne peut que la supposer. Et il dit que ce que nous appelons notre conscience remplit cette fonction, a cette caractéristique; il dit que la reconnaissance de cette instance, dont il ne dit pas plus, nous permet justement de comprendre ce qu’on appelle le syndrome d’influence qui apparaît clairement dans la symptomatolo­gie paranoïde

« Les malades se plaignent d’être surveillés, d’entendre des voix, de ce qu’on connaît leur pensées, de ce qu’on les observe. Ils ont raison, cette plainte est justifiée; une pareille puissance qui observe, critique nos intentions existe réellement chez nous tous dans la vie normale. »

LACAN – Ce n’est pas tout à fait ça le sens

« Si une telle institution existe, il n’est pas possible qu’elle soit quelque chose que nous n’aurions pas encore découvert. »

Et il l’identifie avec la censure, n’est-ce pas. Et il le manifeste dans un certain nombre d’exemples, à savoir dans le délire d’influence, celui qui commande les actes du sujet. Il le manifeste encore dans un certain nombre de fonctions du rêve, dans les phénomènes fonctionnels, dans ce qui est défini comme phéno­mène fonctionnel. Point important, que nous ne pouvons pas absolument ouvrir ici, car ça irait trop loin. Mais vous savez ce qu’est le phénomène fonctionnel de Silberer. Il a mis en valeur le rôle formateur dans le rêve – quelque chose qui, dans le rêve, traduit une sorte de perception interne par le sujet de ses propres états, de ses propres mécanismes, cela veut dire de ses mécanismes mentaux en tant que fonctions au moment où il glisse dans le rêve. Et le rêve en donnerait immédiatement une transposition symbolique, au sens où symbolique veut dire simplement imagé. Silberer a mis en valeur ce phénomène important pour autant qu’il montre une forme spontanée du dédoublement du sujet par rapport à lui-même comme profondément actif. Ce point n’a pas été mis spécialement en valeur par Freud, qui a toujours eu, vis-à-vis du phénomène fonctionnel de Silberer une attitude ambiguë, en disant que c’est fort important et d’autre part c’est quand même quelque chose de secondaire par rapport à ce qui est le plus important à savoir les mécanismes que j’ai mis en évidence moi-même, Freud, la manifestation du désir dans le rêve; et peut-être si je ne l’ai pas mis autant en valeur c’est peut-être que je suis moi-même d’une nature telle que ces phéno­mènes n’ont pas eu dans mes propres rêves l’importance qu’ils peuvent avoir dans les rêves d’autres personnes. C’est strictement écrit. je ne sais plus à quel endroit, je vous le trouverai.

Et puis cette sorte de vigilance du Moi, qui est celle que Freud met en valeur, comme perpétuellement présente dans le rêve, c’est le gardien du sommeil, celui qui se révèle comme en marge de l’activité du rêve, et qui très souvent est prête, elle aussi, cette instance, à le commenter.

Ce reste de participation du Moi du sujet, qui se manifeste comme présent est, comme toutes ces instances dont il fait état à cet endroit, sous le titre de la censure, l’instance qui censure. C’est une instance qui parle, une instance sym­bolique.

LECLAIRE – Il y a ensuite, partant de là, une sorte de tentative de synthèse, où est abordée la discussion du sentiment de soi chez…

LACAN – Selbstgefühl

LECLAIRE -… Chez l’individu normal et chez le névrosé. On pourra la reprendre tout à l’heure, mais on peut la résumer, puisqu’en somme ce senti­ment de soi, en définitive, reconnaît un peu loin trois origines qui sont: la satis­faction narcissique primaire, le critère de réussite, c’est-à-dire la satisfaction du désir de toute-puissance, et la gratification qui est reçue des objets d’amour. Ce sont les trois racines qu’il semble retenir du sentiment de soi. Mais il y a là une discussion du sentiment de soi qui est plus développée cependant. je crois qu’il n’est pas nécessaire de l’aborder dans son détail ici. Et, pour moi, je préférerais revenir à la première de ces quelques remarques complémentaires, lorsqu’il a terminé son paragraphe sur le sentiment de soi, en disant qu’un amour heureux correspond à l’état primitif dans lequel la libido objectale et celle du Moi ne peu­vent plus être distinguées.

Tout de suite après, il introduit quelques remarques complémentaires qui portent sur tout l’article.

Il dit ceci, cela me paraît extrêmement important

« Le développement du Moi consiste en un éloignement du narcissisme pri­maire et engendre un vigoureux effort pour le regagner. Cet éloignement se fait par le moyen d’un déplacement de la libido sur un idéal du Moi imposé par l’extérieur, et la satisfaction résulte de l’accomplissement de cet idéal. »

Ce court résumé du développement du Moi, qui passe par une espèce d’éloi­gnement, par un moyen terme, qui est l’idéal, et qui revient ensuite dans sa posi­tion primitive, est un mouvement qui me semble être l’image même du développement.

MANNONI – La structuration.

LACAN – Oui, la structuration, comme dit très bien Mannoni.

LECLAIRE – Parce que là, justement, ce déplacement de la libido sur un idéal me parait une notion qui demanderait à être précisée, parce que, de deux choses l’une

– ou ce déplacement de la libido se fait une fois de plus sur une image, sur une image du Moi, c’est-à-dire sur une forme du Moi, que l’on appelle idéal parce qu’elle n’est pas semblable à celle qui y est présentement, ou à celle qui y a été;

– ou bien on appelle idéal du Moi, et cela existe quand même, cette notion existe dans le texte, tout au long du texte, quelque chose qui est au-delà d’une forme du Moi, c’est-à-dire quelque chose qui est proprement un idéal, et qui se rapproche plus de l’ordre de l’idée, de la forme ?

LACAN – D’accord.

LECLAIRE – C’est dans ce sens-là, il me semble, qu’on voit toute la richesse de cette phrase. Mais aussi une certaine ambiguïté dans la mesure où, si l’on parle de structuration, c’est qu’on prend alors idéal du Moi comme forme d’idéal du Moi. Mais je crois qu’il ne faut quand même pas oublier que là ce n’est pas précisé dans ce texte.

HYPPOLITE – Pourriez-vous relire la phrase de Freud ?

LECLAIRE –

«Le développement du Moi consiste en un éloignement du narcissisme pri­maire, et engendre un vigoureux effort pour le regagner. »

HYPPOLITE – Éloignement, c’est Entfernung ? LACAN – Oui, c’est Entfernung, exactement.

HYPPOLITE – Mais est-ce qu’il faut comprendre ça comme engendrement de l’idéal du Moi ?

LECLAIRE – Non. L’idéal du Moi, il en a parlé avant.

« Cet éloignement se fait par un déplacement de la libido sur un idéal du Moi imposé par l’extérieur. Et la satisfaction résulte de l’accomplissement de cet idéal. »

Évidemment, dans la mesure où il y a accomplissement de cet idéal… HYPPOLITE – Inaccomplissable, parce que c’est en fin de compte l’origine de la transcendance, destructrice et attirante.

LECLAIRE – Ce n’est pas explicite, cependant la première fois qu’il parle du Moi idéal, c’est pour dire que c’est vers ce Moi idéal que va maintenant l’amour de soi-même.

MANNONI – Il y a un problème… À mon avis, on a souvent l’impression qu’on parle plusieurs langues… Je crois, c’est une hypothèse, je crois qu’il faudrait peut­-être distinguer un développement de la personne et une structuration du Moi. C’est quelque chose de ce genre-là qui nous permettrait de nous entendre; car c’est bien un Moi qui structure, et c’est quand même dans un être qui se déve­loppe.

LACAN – Oui, nous sommes dans la structuration. Exactement là où se déve­loppe toute l’expérience analytique, au joint de l’imaginaire et du symbolique. Comme, tout à l’heure, Leclaire a posé la question: il s’agit de savoir quelle est là-dedans la fonction de l’image et la fonction de ce qu’il a appelé l’idée. L’idée, nous savons bien qu’elle ne vit jamais toute seule; ici, elle vit avec toutes les autres idées. Platon nous l’a déjà enseigné, personne ne peut l’oublier.

Reprenons pour tâcher de fixer un peu les idées, et pour commencer à le faire jouer, le petit appareil que je vous montre dans l’imaginaire depuis plusieurs séances; cela permettra quand même de faire un peu de clarté, je crois. Je rap­pelle une fois de plus quelle est sa valeur, sa signification, son mérite.

Partons de l’étude de l’instinct chez l’animal – un animal lui aussi idéal, c’est-à-dire réussi, le mal réussi, c’est l’animal que nous sommes arrivés à sai­sir – dont les mécanismes, le fonctionnement nous satisfassent. Cet animal nous donne précisément, le texte même de Freud que nous avons sous les yeux l’indique, cette vision de complétude, de monde accompli, de parfait emboîtement, voire identité de l’Innenwelt et de l’Umwelt, qui fait précisé­ment pour nous de la séduction une forme vivante, déroulant harmonieuse­ment son apparence.

Qu’est-ce que, dans le fonctionnement instinctuel, le développement nous montre ? C’est l’extrême importance de ce qu’on peut appeler l’image. Qu’est-­ce qui fonctionne dans la mise en route de ce comportement complémentaire de l’épinoche mâle et de l’épinoche femelle? Des Gestalten.

Simplifions, n’en considérons le fonctionnement qu’à un moment donné. On peut considérer le sujet animal, de quelque côté que nous nous placions, mâle ou femelle, comme capté par quelque chose qui est essentiellement cette Gestalt, mécanisme réaliseur [?]; le stimulus déclencheur est quelque chose auquel le sujet littéralement s’identifie. À partir du moment où le mâle est pris dans le phénomène de la danse en zigzag, c’est à partir d’une certaine interrelation entre lui-même, l’image qui littéralement commande le déclenchement de tout méca­nisme, qui est insérée dans le cycle du comportement sexuel de l’épinoche; de même que la femelle est également prise dans cette sorte de danse réciproque. En fin de compte, ce n’est pas là que la manifestation extérieure de quelque chose qui a toujours ce caractère de danse, de gravitation à deux corps – c’est-­à-dire un des problèmes les plus difficiles jusqu’à présent à résoudre en phy­sique, mais qui est réalisé harmonieusement dans le monde naturel par la relation de la pariade – le sujet à ce moment-là est entièrement identique à cette image qui commande le déclenchement total d’un certain comportement moteur, lequel lui-même produit en une certaine forme un certain style, renvoie au partenaire ce commandement qui lui-même lui fait poursuivre l’autre partie de la danse. Le caractère clos de ce monde à deux est précisément ce qui nous donne à l’état simple la confusion, la conjonction en une même manifestation naturelle de la libido objectale et de la libido narcissique; puisque l’attachement de chaque objet à l’autre est précisément fait de quelque chose qui est une fixa­tion narcissique, précisément, à cette image, car c’est cette image et elle seule qu’il attendait, c’est là le fondement même du fait que dans l’ordre des êtres vivants seul le partenaire de la même espèce-cela on ne le remarque jamais assez – peut déclencher cette forme spéciale qui s’appelle le comportement sexuel. À quelques exceptions près, qui doivent être justement considérées comme cette sorte d’ouverture d’erreur qu’il y a dans les manifestations de la nature.

C’est de là que nous partons.

Disons que dans ce cycle du comportement sexuel dans le monde animal, l’imaginaire domine tout. Et, d’autre part, c’est là aussi que nous voyons, même au niveau animal, se manifester la plus grande possibilité de déplacement. Et déjà nous en usons à titre expérimental quand nous présentons expérimentale­ment à l’animal un leurre, c’est-à-dire une fausse image, un partenaire mâle qui n’est qu’une ombre, portant les caractéristiques majeures. Au moment des manifestations du phénotype qui se produisent dans les nombreuses espèces au moment biologique qui appelle le comportement sexuel, il suffit de le présen­ter pour déclencher exactement la même conduite. Soulignant en quelque sorte, et la possibilité de déplacement qui est tout à fait essentielle à tout ce qui est de l’ordre des comportements sexuels, et, d’autre part, le caractère imaginaire, qui s’y manifestent dans le caractère illusoire de ce que nous provoquons expéri­mentalement.

C’est de là que nous partons.

Est-ce que chez l’homme, oui ou non, c’est pareil ? Car, en fin de compte, vous voyez que ça peut être là cette image, cet Idealich, dont nous parlions tout à l’heure.

Pourquoi pas ?

Néanmoins, on ne songe pas à appeler cela l’Idealich. Il faut bien qu’il soit situé autre part.

Et ici s’insèrent les mérites de mon petit appareil.

Quelle est sa portée? Je vous ai expliqué le phénomène physique de l’image réelle, telle qu’elle peut être produite par le miroir sphérique, et être vue à la place, et s’insérant dans le monde des objets réels, et être accommodée en même temps que les objets réels. Et pourquoi pas ? voire apporter à ces objets réels une espèce d’ordonnance imaginaire, à savoir les inclure, les exclure, les situer, les ordonner, les compléter d’une certaine façon.

Jusque-là, qu’est-ce que vous voyez? Rien d’autre que précisément ce phé­nomène imaginaire que je vous détaillais chez l’animal. Dans le fond, qu’est-ce qui se passe ? À peu près exactement ça: il fait coïncider un objet réel avec cette image qui est en lui. Et je dirais bien plus, comme il est indiqué quelque part dans les textes de Freud, cette coïncidence de l’image avec un objet réel la ren­force, lui donne corps et incarnation. Et c’est en ce sens que l’image est renfor­cée, qu’à ce moment un certain nombre de comportements se déclenchent qui mèneront, par l’intermédiaire de l’image, guideront le sujet vers son objet. Chez l’homme se produit-il ceci?

Nous savons que chez l’homme les manifestations de la fonction sexuelle se caractérisent par un désordre éminent. À savoir qu’il n’y a rien qui s’adapte; que cette image que nous apprenons, autour de quoi nous, psychanalystes, nous déplaçons, qu’il s’agisse des névroses ou des perversions, nous montre précisé­ment une espèce de fragmentation, d’éclatement, de morcellement de cette image, d’inadaptation, d’inadéquation de cette image, espèce de jeu de cache-cache, de jeu de non-coïncidence entre cette image et son objet normal, si tant est que nous adoptions cet idéal d’une norme dans le fonctionnement de la sexualité.

C’est ici que se pose le problème pour nous de voir comment nous pouvons nous représenter le mécanisme par où cette imagination en désordre peut fina­lement quand même arriver à remplir sa fonction.

J’essaie d’employer des termes simples pour bien vous guider dans le fil de la pensée; on pourrait en employer de plus compliqués.

Nous sommes en fin de compte autour de la question que se posent éperdu­ment les analystes en se grattant vigoureusement la tête devant tout le monde, il n’y a qu’à prendre n’importe quel article, le dernier que j’ai lu à votre usage de notre cher Michael Balint, dont je vous annonce prochainement la visite et la venue à notre société. En fin de compte: qu’est-ce que c’est que la fin du trai­tement ?

Peut-être, je ne sais pas, cela dépendra de mon inspiration, mais je voudrais, la dernière séance de notre cycle, ce trimestre, vous parler de la terminaison de l’analyse, ce qui représentera évidemment un certain saut. Notre examen des mécanismes de résistance et du transfert ne nous le permettrait peut-être pas ? Mais comme la terminaison de l’analyse est une des plus mythiques de notre connaissance, on peut bien la mettre dès le départ.

La question qui se pose est : qu’est-ce que c’est que la fin du traitement ? Est­ce que nous devons le considérer comme la fin d’un processus naturel, comme une issue naturelle ? Est-ce que l’atteinte génitale – ce fameux amour génital dont on dit que c’est l’Eldorado promis non seulement aux analystes, mais aussi que nous promettons bien imprudemment à nos patients – cet amour génital est-il un processus naturel ou au contraire le fait d’une série d’approximations culturelles qui ne peuvent être réalisées que dans un certain nombre de cas ? L’analyse et sa terminaison seraient donc dépendantes de toutes sortes de contingences.

Nous sommes toujours au cœur de la question.

En fin de compte, de quoi s’agit-il? De voir quelle est la fonction à propre­ment parler de l’autre, de l’autre humain, dans cette adéquation de l’imaginaire et du réel. C’est là en fin de compte à quoi nous arrivons.

Quel est le mérite donc de ce petit schéma? je lui ai apporté à la dernière séance ce perfectionnement qui fait d’ailleurs partie essentielle de ce que je cherche à démontrer. je vous ai expliqué que cette image réelle ne peut être vue de façon consistante que dans un certain champ de l’espace réel de l’appareil, qui est en. avant de l’appareil, constitué par le miroir sphérique, le bouquet qui se ren­verse. C’est seulement dans un certain champ que peut se produire l’accommo­dation de l’œil qui est ce mouvement de parallaxe qui donne la profondeur et l’espace, ces légers déplacements de l’œil. Pour des raisons qui tiennent aux lois de réflexion des rayons, situé trop près ou en arrière, on verrait encore moins.

Mais ce spectateur idéal placé très loin peut être de façon satisfaisante rem­placé par un sujet virtuel dans un miroir. Autrement dit, puisque nous savons que la vision d’une image dans le miroir est exactement équivalente pour le sujet qui voit quelque chose dans le miroir à ce que serait l’image de l’objet réel par rapport à un spectateur hypothétique qui serait au-delà du miroir à la même place où il voit son image, cet appareil que j’ai inventé veut dire qu’en étant placé dans un point très proche de l’image réelle on peut néanmoins la voir plus loin en regardant dans un miroir.

C’est-à-dire que cette image réelle vous la voyez à l’état d’image virtuelle. C’est ce qui se produit chez l’homme. Et ceci devient tout à fait intéressant à partir du moment où vous avez bien compris, et où vous pouvez simplifier le schéma.

Voici simplement un miroir, l’œil mythique, l’objet imaginaire ici, qui n’est pas vu ici, étant donné la position de l’œil mythique, mais qui est vu à l’état d’image virtuelle dans le miroir, en fonction de la position sûrement idéale de l’œil, du reflet de l’œil mythique dans le miroir. Qu’en résulte-t-il ? Une symétrie très particulière.

De quoi s’agit-il? En somme, que le reflet de l’œil mythique, c’est-à-dire l’autre que nous sommes, là où nous avons d’abord vu notre ego; c’est-à-dire hors de nous dans la forme humaine, non pas en tant qu’elle est faite pour cap­ter un comportement sexuel, mais en tant qu’elle est liée à quelque chose qui ne surgira que plus tard dans l’œuvre de Freud, fondamentalement lié à l’impuis­sance primitive de l’être humain, et au fait qu’il voit sa forme réalisée, sa forme totale, le mirage de lui-même hors de lui. C’est cela qui est l’orbite d’une cer­taine fonction du Moi.

Ceci va permettre d’en distinguer un certain nombre.

Vous voyez donc de ceci que, selon l’inclinaison de ce miroir, ce personnage qui n’existe pas, mais qui est celui qui voit pour que nous comprenions à chaque instant, nous savons ce que le sujet, lui, qui existe, va voir dans ce miroir, c’est-à-dire une image, nette ou fragmentée, inconsistante, décomplétée.

Ceci dépend de quoi? De ce qui était dans la remarque primitive, qu’il faut être dans une certaine position par rapport à l’image réelle, et pas au-delà. Trop sur les bords, on voit mal. Ceci est réalisé simplement par l’incidence particu­lière de ce miroir, c’est-à-dire que tout se passera pour voir cette image, comme s’il s’agissait d’un observateur placé en dehors du champ. Ce n’est que dans un certain cône que l’on se fait une image nette.

De l’inclinaison du miroir dépendra ce que vous verrez plus ou moins par­faitement. Vous verrez cette image plus ou moins parfaite, cette image réelle vue dans le miroir et qui n’est réalisée que dans le miroir. Vous la verrez plus ou moins bien, selon l’incidence [dans ?] les régions qui la constituent, selon l’inci­dence dont sera frappé ce miroir, selon l’inclinaison du miroir. Ce personnage qui est le spectateur lui, on peut le dire, idéal, celui que vous vous substituez par la fiction du miroir, pour voir cette image réelle, il suffit que le miroir soit incliné d’une certaine façon pour qu’il soit dans le champ où on voit très mal; de ce seul fait, vous voyez vous aussi très mal l’image dans le miroir; il s’agit toujours de quelque chose qui représente bien une sorte de reflet, représentation de cette difficulté accommodatrice de l’imaginaire chez l’homme.

Il nous suffit de supposer que l’inclinaison du miroir, c’est-à-dire de quelque chose qui n’existe pas, au niveau et au moment du stade du miroir, mais qui dans la suite est incarné, réalisé par notre relation avec autrui dans son ensemble, et dans son ensemble fondamental pour l’être humain, à savoir la relation symbolique, dans la voix de l’autre, et ce que dit cette voix, c’est elle qui commande l’inclinaison du miroir; c’est-à-dire qu’il vous suffit de supposer dans un modèle égocentrique que cette incidence du miroir réponde à la voix pour que vous compreniez ce dont il s’agit, que le com­mandement de l’appareil, la régulation de l’imaginaire puisse dépendre de quelque chose qui est situé d’une façon tout à fait transcendante, comme dirait M. Hyppolite, le transcendant dans l’occasion n’étant rien d’autre pour l’instant, au niveau où nous sommes, que la liaison symbolique entre les êtres humains. Qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire la façon dont, pour mettre les points sur les i, socialement nous définissons mutuellement par l’inter­médiaire de quelque chose qui s’appelle la loi, l’échange des symboles dont nous situons les uns par rapport aux autres nos différents Moi, dont vous êtes, vous, Mannoni, et moi, Jacques Lacan, et dans un certain rapport, qui est complexe, selon les différents plans où nous nous plaçons, selon que nous sommes ensemble chez le commissaire de police, ou ensemble dans cette salle, ou ensemble en voyage, selon tout ce qui se définit dans une certaine relation symbolique.

En d’autres termes, c’est la relation symbolique qui définit la position du sujet comme voyant. C’est la parole, la fonction symbolique qui peut – ceci nous est imagé par le schéma – définir le plus ou moins grand degré de perfec­tion, de complétude, d’approximation de l’imaginaire. La distinction est faite dans cette représentation entre ce que nous pouvons appeler Idealich et Ichideal, entre Moi idéal et idéal du Moi.

L’idéal du Moi commande un certain jeu de relations d’où dépend toute la relation à autrui; et de cette relation à autrui dépend le caractère plus ou moins satisfaisant de la structuration imaginaire.

On voit dans un tel schéma que l’imaginaire et le réel jouent au même niveau sur le même plan. Pour le comprendre, il suffit de faire un petit perfectionne­ment de plus à cet appareil, de penser que ce miroir – comme il est normal de l’être – est une vitre, à savoir que vous vous voyez à la fois dans une vitre et que vous voyez les objets au-delà. Il s’agit justement de cela, d’une coïncidence entre certaines images et le réel. C’est de cela que nous parlons quand nous parlons d’une réalité orale, anale, génitale, de quelque chose qui montre un certain rap­port entre nos images et les images. Ce ne sont rien d’autres que les images du corps humain, si vous voulez, l’hominisation du monde, la perception du monde en fonction d’un certain nombre d’images innées, liées à la structuration du corps. C’est de cela qu’il s’agit. C’est de ce qui se passe à la fois par l’inter­médiaire et à travers ce miroir: les objets réels sont à la même place que l’objet imaginaire, c’est-à-dire en fin de compte, ce qui est le propre de l’image, ce qu’on appelle investissement par la libido, ce en quoi un objet devient désirable, ce en quoi il se confond avec cette image que nous portons en nous diversement et plus ou moins structurée.

Ce schéma nous donne un schéma maniable, qui vous permet de vous repré­senter ce qui est toujours soigneusement distingué chez Freud et reste toujours, pour beaucoup de lecteurs, énigmatique : la différence entre la régression topique et la régression génétique, la régression archaïque, la régression dans l’histoire, comme on enseigne aussi à la désigner.

Mais il est tout à fait concevable, on peut l’imaginer, que, puisque cette image imparfaite dans le miroir sphérique est quelque chose qui donnera une image plus ou moins bien réussie au centre ou sur les bords, selon l’inclinaison du miroir, l’image peut se modifier et être pas simplement floue ou vague, mais modifiée; à savoir: comment la bouche originelle se transforme dans le phallus terminal; ce serait peut-être plus facile que de réaliser un pareil petit modèle de physique amusante. Mais, vous le voyez, tout ce que ceci représente, c’est que nulle espèce de régulation qui soit vraiment efficace et complète, humainement, ne peut s’établir que par l’intervention, par rapport, au sujet, dans sa réification, si on peut dire, de son propre être, dans ce que donne une certaine façon que poursuit, au moins mythiquement, l’analyse.

Quel est mon désir? Quelle est ma position dans la structuration imaginaire ? Elle n’est strictement concevable que pour autant qu’au-delà se trouve un guide, au niveau du plan symbolique, au niveau de l’échange légal qui ne peut pas avoir d’autres incarnations que d’échange verbal entre l’être humain, que quelque chose qui est au-delà de cet idéal du Moi le commande pour qu’il arrive en quelque sorte en opposition.

Cette distinction est absolument essentielle, mais, en même temps elle nous permet de concevoir exactement ce qui se passe dans l’analyse sur le plan ima­ginaire et qui s’appelle transfert.

Pour le comprendre – et c’est là le mérite du texte de Freud -, il faut com­prendre ce que c’est que la Verliebtheit, ce que c’est que l’amour. L’amour, pour autant précisément qu’il est un phénomène qui se passe au niveau de l’imagi­naire, et qui, par rapport au symbolique, provoque une véritable subduction du symbolique, une sorte d’annulation, de perturbation de ce qui est appelé à pro­prement parler fonction de l’idéal du Moi. Au sens que l’amour rouvre la porte – comme l’écrit dans ce texte Freud qui n’y va pas avec le dos de la cuiller – à la perfection. L’amour est précisément ceci : c’est au moment où cet Ichideal, l’idéal du Moi, l’autre en tant que parlant, l’autre en tant qu’ayant avec moi une certaine relation symbolique, une certaine relation sublimée, et cette sorte d’échange proprement humain qui est à la fois le même pour nous dans notre maniement dynamique et pourtant différent de la libido imaginaire, qui s’ap­pelle précisément l’échange symbolique, à savoir ce qui lie les êtres humains, ce qui fait de la parole cette sorte de lien, qui permet de l’identifier d’une façon qui est non pas seulement métaphorique, mais qui, en quelque sorte, enfante des êtres intelligents, comme dit Hegel.

Cet Ichideal, en tant que parlant, vient se situer dans le monde des objets, au niveau de l’Idealich, au niveau où peut se produire cette captation narcissique dont Freud, pendant tout ce texte, nous rebat les oreilles.

Vous pensez qu’au moment où toute cette confusion se produit, il n’y a plus aucune espèce de régulation possible de l’appareil, autrement dit, quand on est amoureux, comme le dit le langage populaire, on est « fou ».

je voudrais illustrer ceci d’un petit exemple. La psychologie du coup de foudre. Rappelez-vous Werther, voyant pour la première fois Lotte en train de poupon­ner un enfant, image parfaitement satisfaisante sur le plan de l’Anlehnungstypus, ou anaclitique; cette coïncidence de l’objet avec l’image intérieure fondamentale pour le héros de Goethe est ce qui déclenche cette espèce d’attachement mortel, car il faut aussi élucider encore pourquoi cet attachement est fondamentalement mortel; nous l’aborderons une prochaine fois. À ce moment-là, le phénomène est réalisé, à savoir que c’est ça l’amour, c’est son propre Moi qu’on aime dans l’amour, son propre Moi réalisé à ce moment au niveau imaginaire.

je vais vite pour vous indiquer ceci, qu’on se tue à se poser ces problèmes; c’est tout de même curieux ces névrosés qui sont absolument si entravés sur le plan de l’amour, comment est-ce qu’il peut se produire chez eux ce transfert ? Il est bien clair que le problème gît en ceci, dans le caractère absolument univer­sel, véritablement automatique avec lequel se produit le transfert, alors que les exigences de l’amour sont au contraire, chacun le sait! si spécifiques. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre juste l’image qui est faite pour vous donner à la fois l’image de votre désir, le plus satisfaisant – je laisse de côté la phase mor­telle de cette rencontre, je ne peux pas tout dire à la fois; mais c’est également essentiel de la mettre en valeur, je réserve cela pour la prochaine fois. Comment se fait-il, donc, que dans le rapport analytique, cette chose qui est de la même nature – Freud nous le dit dans le texte que j’avais donné à Granoff à dépouiller, sur l’amour de transfert – se produise, on peut dire avant même que l’analyse soit commencée ? Mais enfin ce n’est peut-être pas tout à fait la même chose avant que l’analyse soit commencée et pendant l’analyse je vois l’heure avancer, je ne peux pas vous tenir, comme je vous l’ai tou­jours promis, au-delà de deux heures moins le quart, je reprendrai les choses précisément à ce point-là, à savoir: comment, de par les prémisses même de la situation analytique, la fonction absolument mathématiquement déclen­chée, presque automatiquement déclenchée, que prend dans la relation ana­lysé-analyste, avant même qu’elle ait commencé, de par la présence et la fonction de l’analyste, va nous permettre de faire jouer cette fonction ima­ginaire de l’Idealich : comment d’ores et déjà quelque chose se situe là et situe l’analyste ?

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