mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 26 novembre 1958

Leçon du 26 novembre 1958

je commence par tenir mes promesses. La dernière fois je vous avais indiqué l’article de Sartre qui s’appelle: La transcendance de l’ego, esquisse d’une description phénoménologique. Cet article se trouve dans le Ve volume des Recherches philosophiques, excellente revue qui a cessé de paraître avec la guerre et avec la disparition de son éditeur, Boivin, pp 85 à 103.

La remarque faite par Freud que « l’affirmation que tous les rêves ont une signification sexuelle, (plus exactement exigent une interprétation sexuelle) contre laquelle toute la littérature infatigablement a polémiqué, est absolument étrangère à ma Traumdeutung, dans les sept éditions de ce livre (ceci est écrit naturellement dans la Vlle). Elle se trouve dans une contradiction particulièrement saisissable avec le reste du contenu » (ce qui se trouve dans le tome 2-3 qui contient la Traumdeutung, à la page 402),

Beaucoup d’entre vous ont entendu hier soir la relation clinique d’un de nos camarades et excellent psychanalyste, sur le sujet de l’obsédé. Vous l’avez entendu parler à propos du désir et de la demande. Nous cherchons ici à mettre en relief, parce qu’elle n’est pas seulement une question théorique mais qu’elle est liée à l’essentiel de notre pratique, cette question qui est celle autour de laquelle se joue le problème de la structure du désir et de la demande, et qui est quelque chose qui sans doute s’applique tout de suite à la clinique, la vivifie, la rend, je dirais, compréhensible. je dirais presque que c’est un signe, qu’à l’avoir maniée trop au niveau de la compréhension, vous puissiez éprouver je ne sais quel sentiment d’insuffisance. Et c’est vrai d’ailleurs, c’est que le niveau de la compréhension est loin d’épuiser les ressorts de ce qui est la structure que nous cherchons à pénétrer, parce que c’est sur elle que nous cherchons à agir; et que la clef autour de laquelle nous devons faire pivoter cette distinction de la demande et du désir – pour autant que tout de suite elle clarifie la demande, mais que par contre elle situe bien à sa place, c’est-à-dire à son point strictement énigmatique, la position du désir de l’homme – la clef de tout cela, c’est le rapport du sujet au signifiant. Ce qui caractérise la demande, ce n’est pas seulement que c’est un rapport de sujet à un autre sujet, c’est que ce rapport se fait par l’intermédiaire du langage, c’est-à-dire par l’intermédiaire du système des signifiants.

Puisque nous abordons – je vous l’ai annoncé – maintenant la question de ce qu’est le désir en tant qu’il est le fondement du rêve, vous savez tout de suite qu’il n’est pas simple de savoir quel est ce désir. S’il est le moteur du rêve, vous savez qu’à tout le moins il est double: 1) que ce désir d’abord est dans le maintien du sommeil, Freud l’a articulé de la façon la plus expresse, c’est-à-dire de cet état où pour le sujet se suspend la réalité. 2) Le désir est désir de mort, il l’est d’autre part et en même temps et parfaitement compatiblement je dirais, pour autant que c’est souvent par l’intermédiaire de ce second désir que le premier est satisfait, le désir étant ce en quoi le sujet du Wunsch se satisfait.

Et ce sujet, je voudrais le mettre dans une sorte de parenthèse: le sujet, nous ne savons pas ce que c’est, et le sujet du Wunsch, du rêve, la question est de savoir qui il est. Quand certains disent le moi, ils se trompent, Freud a sûrement affirmé le contraire. Et si on dit c’est l’inconscient, ce n’est rien dire. Donc quand je dis le sujet du Wunsch se satisfait, je mets ce sujet entre parenthèses, et tout ce que nous dit Freud, c’est que c’est un Wunsch qui se satisfait. Il se satisfait de quoi ? je dirais qu’il se satisfait de l’être, entendez de l’être qui se satisfait. C’est tout ce que nous pouvons dire, car à la vérité il est bien clair que le rêve n’apporte avec soi aucune autre satisfaction que la satisfaction au niveau du Wunsch, c’est-à-dire une satisfaction si l’on peut dire verbale. Le Wunsch se contente ici d’apparences, et c’est bien clair s’il s’agit d’un rêve; et aussi bien d’ailleurs le caractère de cette satisfaction est ici reflété dans le langage par où il nous l’a exprimé, par ce “satisfait de l’être” comme je me suis exprimé à l’instant, et où se trahit cette ambiguïté du mot “être” en tant qu’il est là, qu’il se glisse partout et qu’aussi bien, à se formuler ainsi, a cette forme grammaticale de renvoi de l’être -l’ “être satisfait”, je veux dire -: peut-il être pris pour ce côté substantiel ? Il n’y a rien d’autre de substantiel dans l’être que ce mot même, “il se satisfait de l’être”, nous [ne] pouvons le prendre pour ce qui est de l’être, si ce n’est au pied de la lettre.

En fin de compte, c’est bien en effet comme quelque chose de l’ordre de l’être qui satisfait le Wunsch. Il n’y a en somme que dans le rêve, tout au moins sur le plan de l’être, que le Wunsch puisse se satisfaire.

je voudrais presque faire ici cette chose que je fais souvent, ce petit préambule si vous voulez, ce regard en arrière, cette remarque qui vous permet de vous déciller les yeux de [ce] je ne sais quoi qui [ne] comprend rien de moins que l’ensemble de l’histoire de la spéculation psychologique pour autant qu’elle est liée, que la psychologie moderne a commencé par formuler, comme vous le savez, dans les termes de l’atomisme psychologique, ici toutes les [théories associationnistes]. Chacun sait que nous n’en sommes plus là, à l’associationnisme comme on dit, et que nous avons fait des progrès considérables depuis que nous avons fait entrer la demande de la totalité, l’unité du champ, l’intentionnalité et autres forces en considération. Mais je dirais que l’histoire n’est pas du tout réglée, et elle n’est pas du tout réglée précisément à cause de la psychanalyse de Freud, mais on ne voit pas du tout comment en réalité le ressort a joué de ce règlement de compte qui n’en est pas un, je veux dire que l’on a laissé complètement échapper l’essence, et du même coup aussi la persistance de ce qui y a été prétendument réduit.

Au départ c’est vrai, l’associationnisme de la tradition de l’école psychologique anglaise, où c’est le jeu articulé et une vaste méprise, si je puis m’exprimer ainsi, où je dirais l’on note le champ du réel, au sens où ce dont il s’agit c’est de l’appréhension psychologique du réel, et où il s’agit d’expliquer en somme, non pas seulement qu’il y a des hommes qui pensent, mais qu’il y a des hommes qui se déplacent dans le monde en y appréhendant d’une façon à peu près convenable le champ des objets.

Où est donc ce champ des objets, son caractère fragmenté, structuré ? de quoi ? de la chaîne signifiante tout simplement, et je vais vraiment essayer de choisir un exemple pour essayer de vous le faire sentir, qu’il [ne] s’agit de rien d’autre chose, et que tout ce qu’on apporte dans la théorie associationniste dite structurée – pour concevoir la progressivité de l’appréhension psychologique à partir de [la scansion (?)] – n’est rien d’autre en fait que le fait de doter d’emblée ces champs du réel du caractère fragmenté et structuré de la chaîne signifiante.

À partir de là bien entendu, on s’aperçoit qu’il va y avoir maldonne et qu’il doit y avoir des rapports plus originels, si l’on peut dire, avec le réel, et pour cela on part de la notion proportionnaliste – et on s’en va vers tous les cas où cette appréhension du monde est en quelque sorte plus élémentaire, justement moins structurée par la chaîne signifiante, sans savoir que c’est de cela qu’il s’agit – on va vers la psychologie animale, on évoque tous les linéaments stigmatiques grâce auxquels l’animal peut venir à structurer son monde et essaie d’y retrouver le point de référence.

On s’imagine que, quand on a fait cela, on a résolu – dans une espèce de théorie du champ animé du vecteur du désir primordial -, on a fait la résorption de ces fameux éléments qui étaient une première et fausse appréhension de la prise du champ du réel par la psychologie du sujet humain. On n’a simplement rien fait du tout, on a décrit autre chose, on a introduit une autre psychologie, mais les éléments de l’associationnisme survivent tout à fait parfaitement à l’éta-blissement de la psychologie plus primitive; je veux dire qui cherche à saisir le niveau de coaptation dans le champ sensori-moteur du sujet avec son Umwelt, avec son entourage. Il n’en reste pas moins que tout ce qui se rapporte, que tous les problèmes soulevés à propos de l’associationnisme survivent parfaitement à ceci, qu’il n’a été nullement une réduction, mais une espèce de déplacement du champ de visée, et la preuve en est justement le champ analytique dans lequel restent rois tous les principes de l’associationnisme. Car rien jusqu’ici n’a étranglé le fait que quand nous avons commencé d’explorer le champ de l’inconscient, nous l’avons fait, nous le refaisons tous les jours, à la suite de quelque chose qui s’appelle en principe “association libre”, et jusqu’à présent en principe – quoique bien entendu ce soit un terme approximatif, inexact pour désigner le discours analytique – la visée de l’association libre reste valable et que les expériences originelles révèlent des mots induits et gardent toujours – encore que bien entendu elles ne gardent pas de valeur thérapeutique ni pratique – mais elles gardent toujours leur valeur orientative pour l’exploration du champ de l’inconscient, et ceci suffirait à soi tout seul pour nous montrer que nous sommes dans un champ où règne le mot, où règne le signifiant.

Mais si ceci ne vous suffit pas encore, je complète cette parenthèse parce que je tiens à le faire pour vous rappeler sur quoi se fonde la théorie associationniste, et sur ce fond d’expérience ce qui vient à la suite, ce qui se coordonne dans l’esprit d’un sujet à tel niveau, ou pour reprendre l’exploration telle qu’elle est dirigée dans ce premier rapport expérimental, les éléments, les atomes, les idées comme on dit, sans doute approximativement, insuffisamment, mais non sans raison, ce premier rapport se présente sous cette forme: ces idées sont entrées par quoi, nous dit-on, à l’origine ? Il s’agit des rapports de contiguïté. Voyez, suivez les textes, voyez de quoi on parle, sur quels exemples on s’appuie, et vous reconnaîtrez parfaitement que la contiguïté n’est rien d’autre que cette combinaison discursive sur laquelle se fonde l’effet que nous appelons ici la métonymie. Sans doute contiguïté entre deux choses qui sont survenues, pour autant qu’elles sont évoquées dans la mémoire sur le plan des lois de l’association.

Qu’est-ce que cela veut dire? Cela signifie comment un événement a été vécu dans un contexte que nous pouvons appeler en gros un contexte de hasard. Partie de l’événement étant évoquée, l’autre viendra à l’esprit constituant une association de contiguïté qui n’est rien d’autre qu’une rencontre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire en somme qu’elle se brise, que ses éléments sont pris dans un même texte de récit. C’est pour autant que l’événement évoqué dans la mémoire est un événement récité, que le récit en forme le texte, que nous pouvons parler à ce niveau de contiguïté.

Contiguïté d’autre part que nous distinguons par exemple dans une expérience des mots induits. Un mot viendra avec un autre: si à propos du mot “cerise”, j’évoque évidemment le mot “table”, ce sera un rapport de contiguïté parce qu’il y avait tel jour des cerises sur la table; mais [pas] rapport de contiguïté si nous parlons de quelque chose qui n’est autre qu’un rapport de simili-tude. Un rapport de similitude est également toujours un rapport de signifiants pour autant que, la similitude, c’est le passage de l’un à l’autre par une similitude qui est une similitude d’être, qui est une similitude de l’un à l’autre, entre l’un et l’autre en tant que l’un et l’autre étant différents, il y a quelque sujet d’être qui les rend semblables.

je ne vais pas entrer dans toute la dialectique du même et de l’autre, avec tout ce qu’elle a de difficile et d’infiniment plus riche qu’un premier abord le laisse soupçonner. Ceux que cela intéresse, je les renvoie au “Parménide”, et ils verront qu’ils y passeront un certain temps avant d’épuiser la question.

Ce que je dis simplement ici et ce que je veux vous faire sentir c’est -puisque j’ai parlé tout à l’heure des cerises – qu’il y a d’autres usages que l’usage métonymique. À propos de ce mot, je dirais, justement un usage métaphorique: je peux m’en servir pour parler de la lèvre en disant que cette lèvre est comme une cerise, et donner le mot cerise venant comme mot induit à propos du mot lèvre. Ils sont liés ici pourquoi ? Parce qu’elles sont toutes les deux rouges, semblables par quelque attribution? Ce n’est pas uniquement que ce soit cela, ou parce qu’elles ont toutes les deux la même forme, analogiquement, mais ce qui est tout à fait clair, c’est que, de quoi qu’il s’agisse, nous sommes immédiatement, et ceci se sent, dans l’effet tout à fait substantiel qui s’appelle l’effet de métaphore. Ici il n’y a aucune espèce d’ambiguïté quand je parle, dans une expérience de mots induits, de la cerise à propos de la lèvre. Nous sommes sur le plan de la métaphore au sens le plus substantiel de ce que contient cet effet, ce terme, et sur le plan le plus formel, ceci se présente toujours, comme je vous l’ai réduit à cet effet de métaphore, à un effet de substitution dans la chaîne signifiante.

C’est pour autant que la cerise peut être mise dans un contexte structural ou non, à propos de la lèvre, que la cerise est là. À quoi vous pouvez me dire “la cerise peut venir à propos des lèvres dans une fonction de contiguïté (la cerise a disparu entre les lèvres, ou elle m’a donné la cerise à prendre sur ses lèvres)”. Oui, bien entendu c’est aussi comme cela qu’elle peut se présenter, mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit ici d’une contiguïté qui précisément est celle du récit dont je parlais tout à l’heure, car l’événement dans lequel s’intègre cette contiguïté, et qui fait que la cerise est en effet pendant un court moment au contact de la lèvre, c’est quelque chose qui bien entendu, du point de vue réel, ne doit pas nous leurrer. Ce n’est pas que la cerise touche la lèvre qui importe, c’est qu’elle soit avalée; de même que ce n’est pas qu’elle soit tenue avec les lèvres dans le geste érotique que j’ai évoqué, c’est qu’elle nous soit offerte dans ce mouvement érotique lui-même qui compte. Si un instant nous arrêtons cette cerise au contact de la lèvre, c’est en fonction d’un flash qui est le flash précisément du récit, où c’est la phrase, où ce sont les mots qui un instant suspendent cette cerise entre les lèvres. Et c’est d’ailleurs précisément parce qu’il existe cette dimension du récit en tant qu’elle institue ce flash, qu’inversement cette image en tant qu’elle est créée par la suspension du récit, devient effectivement à l’occasion un des stimulants du désir-pour autant qu’en imposant un ton qui n’est ici qu’implication du langage dans l’acte, le langage introduit dans l’acte cette stimulation après coup, cet élément stimulant à proprement parler qui est arrêté comme tel et qui vient à l’occasion nourrir l’acte lui-même de cette suspension qui prend la valeur du fantasme, qui a signification érotique dans le détour de l’acte.

Je pense que ceci est suffisant pour vous montrer cette instance du signifiant en tant qu’il est au fondement de la structuration même d’un certain champ psychologique (qui n’est pas la totalité du champ psychologique), qui est précisément cette partie du champ psychologique qui, jusqu’à un certain degré, est par convention à l’intérieur de ce que nous pouvons appeler la psychologie, pour autant que la psychologie se constituerait sur la base de ce que j’appellerai une sorte de théorie unitaire intentionnelle ou appétitive du champ.

Cette présence du signifiant, elle est articulée d’une façon infiniment plus instante, infiniment plus puissante, infiniment plus efficace dans l’expérience freudienne, et c’est ce que Freud nous rappelle à tout instant. C’est également ce qu’on tend à oublier de la façon la plus singulière, pour autant que vous voudrez faire de la psychanalyse quelque chose qui irait dans le même sens, dans la même direction que celle où la psychologie est venue situer son intérêt, je veux dire dans le sens d’un champ clinique, aire d’un champ tensionnel où l’inconscient serait quelque chose qui aurait été une espèce de puits, de chemin, de forage si on peut dire, parallèle à l’évolution générale de la psychologie, et qui nous aurait permis aussi d’aller par un autre accès au niveau de ces tensions plus élémentaires, au niveau du champ des profondeurs, pour autant qu’il arrive quelque chose de plus réduit au vital, à l’élémentaire que ce que nous voyons à la surface qui serait le champ dit du préconscient ou du conscient.

Ceci, je le répète, est une erreur. C’est très précisément dans ce sens que tout ce que nous disons prend sa valeur et son importance. Et si certains d’entre vous ont pu la dernière fois suivre mon conseil de vous reporter aux deux articles parus en 1915, que pouvez-vous y lire ? Vous pourrez y lire et y voir ceci si vous vous reportez par exemple à l’article l’Unbewusste, au point qui paraît là-dessus le plus sensible – au point je dirais à l’encontre duquel dans une descriptive superficielle, au moment où il ne s’agit pas d’autres choses que d’éléments signifiants, de choses que ceux qui ne comprennent absolument rien à ce que je dis ici, articulent et appellent tous les jours une théorie intellectualiste. Nous irons donc nous placer au niveau des sentiments inconscients pour autant que Freud en parle, parce que bien entendu on opposera naturellement à tout ceci que parler de signifiants, ce n’est pas la vie affective, la dynamique. Ceci bien entendu, je suis loin de chercher à le contester puisque c’est pour l’expliquer d’une façon claire que j’en passe par là, au niveau de l’Unbewusste.

Que verrez-vous Freud nous articuler ? Il nous articule très exactement ceci, c’est la partie troisième de Das Unbewusste : Freud nous explique très nettement que ne peut être refoulé, nous dit-il, que ce qu’il appelle Vorstellungsrepräsentanz. Ceci seul, nous dit-il, peut être à proprement parlé “refoulé”. Ceci donc veut dire “représentant de la représentation”. De quoi ? du mouvement pulsionnel qui est ici appelé Triebregung.

Le texte ne laisse aucune espèce d’ambiguïté à ce moment. Il nous dit ceci expressément que la Triebregung, elle en tous cas, est un concept et vise comme tel ce qu’on peut même plus précisément appeler l’unité de motion pulsionnelle, et là il n’est pas question de considérer cette Triebregung ni comme inconsciente, ni comme consciente. Voilà ce qui est dit dans le texte. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire simplement que l’on doit prendre comme un concept objectif ce que nous appelons Triebregung. C’est une unité objective en tant que nous la regardons, et elle n’est ni consciente ni inconsciente, elle est simplement ce qu’elle est, un fragment isolé de réalité que nous concevrons comme ayant son incidence d’action propre.

Il n’en est à mon avis que plus remarquable que ce soit son “représentant de la représentation” (c’est la valeur exacte du terme allemand) et [que] ce seul représentant dont il s’agit, la pulsion, Trieb, puisse être dit appartenir à l’inconscient en tant que celui-ci justement implique ce que j’ai mis tout à l’heure avec un point d’interrogation, à savoir un sujet inconscient.

je n’ai pas à aller ici beaucoup plus loin, je veux dire que, vous devez bien le sentir, c’est justement préciser ce qu’est ce “représentant de la représentation”, et cela vous voyez bien entendu déjà, non pas où je veux en venir, mais où nous en viendrons nécessairement, c’est que ce Vorstellungsreprâsentanz, – encore que Freud en son temps est au point où les choses pouvaient se dire dans un discours scientifique – ce Vorstellungsreprâsentanz est strictement équivalent à la notion et au terme de signifiant. Ce n’est pas autre chose ceci, encore que ce soit seulement annoncé et bien entendu que la démonstration soit, nous semble-t-il, déjà annoncée, car alors à quoi servirait tout ce que je vous ai dit tout à l’heure! Ceci le sera bien entendu encore plus, toujours plus, c’est très précisément de cela qu’il s’agit.

Que Freud par contre soit opposé à cela est également articulé de la façon la plus précise par lui-même. Tout ce qu’on peut connoter sous les termes qu’il réunit lui-même de sensation, sentiment, affect, qu’est-ce que Freud en dit? Il dit que ce n’est que par une négligence de l’expression qui a, ou qui ne peut, ou qui n’a pas, selon le contexte, des inconvénients, comme toutes les négligences, mais c’est un relâchement que de dire qu’il est inconscient. Il ne peut en principe, dit-il, jamais l’être, il lui dénie formellement toute possibilité d’une incidence inconsciente. Ceci est exprimé et répété d’une façon qui ne peut comporter aucune espèce de doute, aucune espèce d’ambiguïté. L’affect, quand on parle d’un affect inconscient, cela veut dire qu’il est perçu, méconnu; méconnu dans quoi? Dans ses attaches, mais non pas qu’il soit inconscient, car il est toujours perçu, nous dit-il, simplement il a été se rattacher à une autre représentation, elle non refoulée. Autrement dit, il a eu à s’accommoder du contexte subsistant dans le préconscient, ce qui lui permet d’être tenu par la conscience, qui en l’occasion n’est pas difficile, pour une manifestation de ce dernier contexte. Ceci est articulé dans Freud. Il ne suffit pas qu’il l’articule une fois, il l’articule cent fois, il y revient à tout propos.

C’est précisément là que s’insère l’énigme de ce que l’on appelle transformation de cet affect, de ce qui s’avère à ce propos singulièrement plastique, et ce dont tous les auteurs d’ailleurs dès qu’ils s’approchent de cette question de l’affect, c’est-à-dire à chaque fois qu’il leur tombe un œil, ont été frappés je veux dire pour autant qu’on ose toucher à cette question. Car ce qu’il y a de tout à fait frappant c’est que moi qui fais “de la psychanalyse intellectualiste”, je vais passer mon année à en parler, mais que par contre vous compterez sur les doigts les articles consacrés à la question de l’affect dans l’analyse-encore que les psychanalystes en aient plein la bouche quand ils parlent d’une observation clinique, car bien entendu c’est toujours à l’affect qu’ils ont recours! Il y a à ma connaissance un seul article valable sur cette question de l’affect, c’est un article de Glover dont on parle beaucoup dans les textes de Marjorie Brierley. Il y a dans cet article une tentative de pas en avant dans la découverte de cette notion de l’affect qui laisse un peu à désirer dans ce que Freud dit sur le sujet. Cet article est d’ailleurs détestable, comme d’ailleurs l’ensemble de ce livre qui – se consacrant à ce qu’on appelle “les tendances de la psychanalyse” – est une assez belle illustration de tous les endroits véritablement impossibles où la psychanalyse est en train d’aller se nicher, en passant par la morale, la “personnologie” et d’autres perspectives éminemment si pratiques autour desquelles le bla-bla de notre époque aime à se dépenser…

Par contre si nous revenons ici aux choses qui nous concernent, c’est-à-dire aux choses sérieuses, que lirons-nous dans Freud ? Nous lirons ceci: l’affect, le problème est de savoir ce qu’il devient pour autant qu’il est décroché de la représentation refoulée et qu’il ne dépend plus de la représentation substitutive à laquelle il trouve à s’attacher.

Au “décroché” correspond cette possibilité d’annexion qui est sa propriété et ce en quoi l’affect se présente dans l’expérience analytique comme quelque chose de problématique qui fait que, par exemple dans le vécu d’une hystérique (c’est de là que part l’analyse, c’est de là que Freud part quand il commence à articuler les vérités analytiques), c’est qu’un affect surgit dans le texte ordinaire, compréhensible, communicable du vécu de tous les jours d’une hystérique; et que cet affect qui est là, – qui a l’air d’ailleurs de tenir avec l’ensemble du texte, sauf pour un regard un petit peu exigeant – cet affect qui est là est la transformation de quelque chose d’autre.

C’est quelque chose qui vaut que nous nous y arrêtions: quelque chose d’autre qui n’est pas un autre affect qui serait, lui, dans l’inconscient. Ceci, Freud le dénie absolument, il n’y a absolument rien de semblable. C’est la transformation du facteur purement quantitatif. Il n’y a absolument rien qui, à ce moment là, soit réellement dans l’inconscient ce facteur quantitatif sous une forme transformée, et toute la question est de savoir comment dans l’affect ces transformations sont possibles, à savoir par exemple comment un affect qui est dans la profondeur, et concevable dans le texte inconscient restitué comme étant tel ou tel, se présente sous une autre forme quand il se présente dans le contexte préconscient.

Que Freud nous dit-il ?

Premier texte: « Toute la différence provient de ce que dans l’inconscient les Vorstellungen sont des investissements dans le fond de traces de souvenirs, tandis que les affects correspondent à des procès de décharge dont les manifestations dernières sont perçues comme sensations. » Telle est la règle de la formation des affects.

C’est aussi bien que, comme je vous l’ai dit, l’affect renvoie au facteur quantitatif de la pulsion, ce en quoi il entend qu’il n’est pas seulement muable, mobile, mais soumis à la variable que constitue ce facteur, et il l’articule précisément encore en disant que son sort peut être triple: « L’affect reste, subsiste en totalité ou en partie tel qu’il est, ou bien il subit une métamorphose en une quantité d’affects qualitativement autres, avant tout en angoisse, (c’est ce qu’il écrit en 1915, et où on voit s’amorcer une position que l’article Inhibition, symptôme, angoisse articulera dans la topique) ou bien il est supprimé, c’est-à-dire que son développement est entravé. »

« La différence, nous dit-on, entre ce qu’il en est de l’affect et ce qu’il en est du Vorstellungsrepräsentanz, c’est que la représentation après le refoulement reste comme formation réelle dans le système ICS, tandis qu’à l’affect inconscient ne répond qu’une possibilité annexe qui n’avait nulle nécessité, écrit Freud, à s’épanouir. »

C’est un préambule tout à fait inévitable avant d’entrer dans le mode dont j’entends ici poser les questions à propos de l’interprétation du désir du rêve. je vous ai dit que je prendrais pour cela un rêve pris au texte de Freud, parce qu’après tout c’est encore le meilleur guide pour être sûr de ce qu’il entend dire quand il parle du désir du rêve. Nous allons prendre un rêve que j’emprunterai à cet article qui s’appelle Formulierungen, Formulations à propos des deux principes de régulation de la vie psychique, de 1911, paru juste avant Le cas Schreber. J’emprunte ce rêve, et la façon dont Freud en parle et le traite à cet article, parce qu’il y est articulé d’une façon simple, exemplaire, significative, non ambiguë, et pour montrer comment Freud entend la manipulation de ces Vorstellungsrepräsentanz, pour autant qu’il s’agit de la formulation du désir inconscient.

Ce qui se dégage de l’ensemble de l’œuvre de Freud concernant les rapports de ce Vorstellungsrepräsentanz avec le processus primaire, ne laisse aucune espèce de doute. Si le processus primaire est capable, pour autant qu’il est soumis au premier principe, dit principe de plaisir… Il n’y a aucune autre façon de concevoir l’opposition qui dans Freud est marquée entre le principe de plaisir et le principe de réalité, si ce n’est de nous apercevoir que ce qui nous est donné comme le surgissement hallucinatoire où le processus primaire (c’est-à-dire le désir au niveau du processus primaire) trouve sa satisfaction, concerne non pas simplement une image, mais quelque chose qui est un signifiant. C’est d’ailleurs chose surprenante qu’on ne s’en soit pas avisé autrement, je veux dire à partir de la clinique. On ne s’en est jamais avisé autrement, semble-t-il, précisément pour autant que la notion de signifiant était quelque chose qui n’était pas élaboré au moment du grand épanouissement de la psychiatrie classique, car enfin dans la massivité de l’expérience clinique, sous quelles formes se présentent à nous les formes majeures problématiques les plus insistantes sous lesquelles se pose pour nous la question de l’hallucination, si ce n’est dans les hallucinations verbales ou de structure verbale, c’est-à-dire dans l’intrusion, l’immixtion dans le champ du réel, non pas de n’importe quoi, non pas d’une image, non pas d’un fantasme, non pas de ce que supporterait souvent simplement un processus hallucinatoire. Mais si une hallucination nous pose des problèmes qui lui sont propres, c’est parce qu’il s’agit de signifiants et non pas d’images, ni de choses, ni de perceptions, enfin de “fausses perceptions du réel” comme on s’exprime.

Mais au niveau de Freud ceci ne fait aucune espèce de doute, et précisément à la fin de cet article, pour illustrer ce qu’il appelle la neurotische Währung, c’est-à-dire, c’est un terme à retenir: le mot Währung veut dire “durée”, – il n’est pas très habituel en allemand, il est lié au verbe währen qui est une forme durative du verbe wahren – et cette idée de “durée”, de “valorisation”, car c’est l’usage le plus commun, si le mot Währung se rapporte à la durée, l’usage le plus commun qui en est fait, c’est la “valeur”, la “valorisation”. Pour nous parler de la valorisation proprement névrotique, c’est-à-dire pour autant que le processus primaire y fait irruption, Freud prend comme exemple un rêve, et voici ce rêve.

C’est le rêve d’un sujet en deuil de son père, qu’il a, nous dit-il, assisté dans les longs tourments de sa fin. Ce rêve se présente ainsi: Le père est encore en vie et lui parle comme naguère. Moyennant quoi il n’en a pas moins éprouvé de façon extrêmement douloureuse le sentiment que son père est cependant déjà mort, que seulement « il n’en savait rien » – j’entends le père. C’est un rêve court, c’est un rêve, comme toujours, que Freud apporte au niveau transcrit, car l’essentiel de l’analyse freudienne se fonde toujours sur le récit du rêve en tant que d’abord articulé. Ce rêve donc s’est répété avec insistance dans les mois qui ont suivi le décès du père, et comment Freud va-t-il l’aborder ?

Il est hors de doute bien entendu que Freud n’a jamais pensé à aucune espèce de moment, qu’un rêve – ne serait-ce que par cette distinction qu’il a toujours faite du contenu manifeste et du contenu latent en se rapportant immédiatement à ce qu’on pourrait appeler, et à ce que l’on ne se fait pas faute d’appeler à tout instant dans l’analyse de ce terme, qui n’a pas je crois d’équivalent, de wishful thinking. C’est que je voudrais presque faire rendre quelque son d’équivalence avec alarme. Cela devrait mettre à soi tout seul un analyste en défiance, voire en défense, et le persuader qu’il s’est engagé dans la fausse voie.

Il n’est pas question que Freud un instant la taquine, cette wishful, et nous dise que c’est simplement parce qu’il a besoin de voir son père et que cela lui fait plaisir. Car ce n’est pas du tout suffisant, pour la simple raison que cela ne semble pas du tout être une satisfaction, et que cela se passe avec des éléments et un contexte dont le caractère douloureux est très suffisamment marqué pour nous éviter cette sorte de pas précipité, dont d’ailleurs je fais ici état pour en marquer la possibilité à la limite. je ne pense pas en fin de compte qu’un seul psychana-lyste puisse aller jusque là quand il s’agit d’un rêve. Mais c’est précisément parce qu’on ne peut pas aller jusque là quand il s’agit d’un rêve, que les psychanalystes ne s’intéressent plus au rêve.

Comment Freud aborde-t-il les choses ? C’est son texte au niveau duquel nous restons: « Aucun autre moyen, écrit-il dans cet article, tout à fait à la fin, aucun autre moyen ne conduit à l’intelligence du rêve dans sa sonorité de non-sens, que l’adjonction « selon son vœu », ou « par suite de son vœu », après les mots « que son père cependant était mort » et le corollaire, si vous voulez, qu’« il le souhaitait » après la fin de la phrase (qui donne ceci: et que seulement il ne savait pas, le père, que ce fût là le vœu de son fils). La pensée du rêve s’entend alors qu’il lui serait douloureux de se rappeler qu’il lui faudrait souhaiter à son père la mort, et combien effroyable ce serait s’il s’en était douté. »

Ceci vous conduit à donner son poids à la façon dont Freud traite le problème : c’est un signifiant. Ce sont des choses qui sont des clausules, dont nous allons essayer d’articuler sur le plan linguistique ce qu’elles sont, l’exacte valeur de ce qui est donné là comme permettant d’accéder à l’intelligence du rêve. Elles sont données comme telles, et comme le fait que leur mise en place, leur adaptation dans le texte, livre le sens du texte.

je vous prie d’entendre ce que je suis en train de dire. je ne suis pas en train de dire que c’est là l’interprétation – et c’est peut-être en effet là l’interprétation, mais je ne le dis pas encore – je vous suspends à ce moment où un certain signifiant est désigné comme produit par son manque. Ce dont il s’agit, le phénomène du rêve, quel est-il ? C’est en le remettant dans le contexte du rêve que nous accédons d’emblée à quelque chose qui nous est donné pour être l’intelligence du rêve, à savoir que le sujet se trouve dans le cas déjà connu, ce reproche que l’on se reproche à soi-même à propos de la personne aimée, et que ce reproche nous ramène dans cet exemple à la signification infantile du souhait de mort.

Nous voilà donc devant un cas typique où le terme transfert, Übertragung, est employé dans le sens où il est employé primitivement d’abord dans La science des rêves. Il s’agit d’un report de quelque chose qui est une situation originelle, le souhait de mort originel dans l’occasion, dans quelque chose d’autre, d’actuel, qui est un souhait analogue, homologue, parallèle, similaire d’une façon quelconque, s’introduisant pour faire revivre le souhait archaïque dont il s’agit.

Ceci vaut naturellement qu’on s’y arrête, parce que c’est à partir de là simplement que nous pouvons d’abord essayer d’élaborer ce que veut dire interprétation, car nous avons laissé de côté l’interprétation du wishful. Pour régler cette interprétation, il n’y a qu’une remarque à faire. Si nous ne pouvons pas traduire wishful thinking par “pensée désireuse”, “pensée désirante”, c’est pour une raison très simple: c’est que si wishful thinking a un sens, (bien entendu il a un sens, mais il est employé dans un des contextes où ce sens n’est pas

valable), si vous voulez mettre à l’épreuve, chaque fois que ce terme est employé, l’opportunité, la pertinence du terme wishful thinking, vous n’avez qu’à faire la distinction que wishful thinking, ce n’est pas “prendre son désir pour des réalités” comme on s’exprime, (c’est le sens de la pensée en tant qu’elle glisse, en tant qu’elle fléchit). Donc à ce terme on ne doit pas attribuer la signification “prendre ses désirs pour des réalités”, comme on s’exprime couramment, mais “prendre son rêve pour une réalité”; à ce seul titre justement que c’est tout à fait inapplicable à l’interprétation du rêve, à ce type de compréhension du rêve, cela veut simplement dire dans ce cas-là qu’on fit ce rêve, en d’autres termes qu’on rêve parce qu’on rêve, et c’est bien pour cela que cette interprétation à ce niveau-là n’est nullement applicable, à aucun moment, à un rêve.

Il faut donc que nous venions au procédé dit d’adjonction de signifiants, ce qui suppose la soustraction préalable d’un signifiant. Je parle de ce qu’il suppose dans le texte de Freud, soustraction étant à ce moment-là exactement le sens du terme dont il se sert pour désigner l’opération du refoulement dans sa forme pure, je dirais dans son effet unterdrückt.

C’est alors que nous nous trouvons arrêtés par quelque chose qui, comme tel, présentait pour nous une objection et un obstacle. Si nous n’étions pas décidés d’avance à trouver tout bien, c’est-à-dire si nous n’étions pas décidés d’avance à “croire-croire” comme dit M. Prévert, on doit tout de même s’arrêter à ceci c’est que la pure et simple restitution de ces deux termes nach seinem Wunsch et dass er wunschte, (c’est-à-dire qu’il la souhaitait le fils, cette mort du père) que la simple restitution de ces deux clausules, du point de vue de ce que Freud nous désigne lui-même comme le but final de l’interprétation, à savoir la restauration du désir inconscient, ne donne strictement rien, car que restitue-t-on à ce moment là? C’est quelque chose que le sujet connaît parfaitement. Pendant la maladie extrêmement douloureuse, le sujet a effectivement souhaité à son père la mort comme solution et comme fin de ses tourments et de sa douleur, et effectivement bien entendu il ne lui a pas montré, il a tout fait pour le lui dissimuler, le désir, le voeu qui était dans son contexte, dans son contexte récent, vécu, parfaitement accessible. Il n’est même pas besoin de parler à ce sujet de préconscient, mais de souvenir conscient, parfaitement accessible au texte continu de la conscience.

Donc si le rêve soustrait à un texte quelque chose qui n’est nullement dérobé à la conscience du sujet, s’il le soustrait, c’est si je puis dire ce phénomène de soustraction qui prend valeur positive. Je veux dire que c’est cela le problème, c’est le rapport du refoulement, pour autant que sans aucun doute il s’agit là de Vorstellungsreprâsentanz, et même tout à fait typique. Car si quelque chose mérite ce terme, c’est justement quelque chose qui est, je dirais en soi-même, une forme vide de sens: « selon son vœu », en soi isolé cela ne veut rien dire, cela veut dire « selon son vœu », celui dont on a parlé précédemment, qu’il le souhaitait… quoi ? Cela dépend également de la phrase qui est avant, et c’est bien dans ce sens que je désire vous amener pour vous montrer le caractère irréductible de ce dont il s’agit par rapport à toute conception qui relève d’une sorte d’élaboration imaginaire, voire d’abstraction des données objectales d’un champ, quand il s’agit du signifiant et de ce qui ferait l’originalité du champ qui, dans le psychisme, dans le vécu, dans le sujet humain, est instauré par lui, par l’action du signifiant. C’est cela que nous avons, ces formes signifiantes qui en elles-mêmes ne se conçoivent, ne se soutiennent que pour autant qu’elles sont articulées avec d’autres signifiants, et c’est de cela qu’il s’agit en fait.

Je sais bien que là je m’introduis dans quelque chose qui supposerait une articulation beaucoup plus longue de tout ce dont il s’agit. Ceci est lié avec toutes sortes d’expériences qui ont été poursuivies avec beaucoup de persévérance par une école dite école de Marburg, celle dite de la pensée sans images, sorte d’intuition (dans les travaux de cette école qui se faisaient en petit cercle tout à fait fermé de psychologues) qu’on était amené à penser sans images ces sortes de formes qui ne sont autres que justement des formes signifiantes sans contexte et à l’état naissant, que la notion de Vorstellung – et très spécialement à l’occasion des problèmes qui nous sont ici posés – méritait qu’on rappelle que Freud a assisté pendant deux ans, comme nous en avons des témoignages sans ambiguïté, au cours de Brentano, et que la psychologie de Brentano, pour autant qu’elle donne une certaine conception de la Vorstellung, est bien là pour nous donner le poids exact de ce que pouvait, même dans l’esprit de Freud et pas simplement dans mon interprétation, prendre le terme de Vorstellung.

Le problème est justement du rapport qu’il y a entre le refoulement, si le refoulement est dit s’appliquer exactement et comme tel à quelque chose qui est de l’ordre de la Vorstellung, et d’autre part ce fait de quelque chose qui n’est rien d’autre que l’apparition d’un sens nouveau par quelque chose qui est différent pour nous, au point où nous progressons, qui est différent du fait du refoulement, qui est ce que nous pouvons appeler, dans le contexte du préconscient, l’élision des deux clausules.

Cette élision est-elle la même chose que le refoulement ? En est-elle exactement le pendant, le contraire ? Quel est l’effet de cette élision ? Il est clair que c’est un effet de sens, je veux dire qu’il faut, pour nous expliquer sur le plan le plus formel, que nous considérions cette élision – je dis élision et non pas allusion. Ce n’est pas, pour employer le langage quotidien, une figuration, ce rêve ne fait pas allusion, bien loin de là, à ce qui a précédé, à savoir aux rapports du père avec le fils. Il introduit quelque chose qui sonne absurdement, qui a sa portée de signification sur le plan manifeste, tout à fait originale. Il s’agit bien d’une figura verborum, d’une figure de mots, de termes, pour employer le même terme qui est pendant au premier, il s’agit d’une élision, et cette élision produit un effet de signifié: cette élision équivaut à une substitution aux termes manquants d’un blanc, d’un zéro, – mais un zéro ça n’est pas rien – et l’effet dont il s’agit peut être qualifié d’effet métaphorique.

Le rêve est une métaphore. Dans cette métaphore quelque chose  de nouveau surgit qui est un sens, un signifié, un signifié sans aucune chute énigmatique, mais qui ne sont tout e même pas quelque chose dont nous n’ayons pas à tenir compte comme d’une des formes, je dirais les plus essentielles, du vécu humain. Puisque c’est cette image même qui pendant des siècles a jeté les êtres à tel détour de deuil de leur existence, sur les chemins plus ou moins dérobés qui les menaient chez le nécromant, et ce qu’il faisait surgir dans le cercle de l’incantation était ce quelque chose appelé ombre, devant quoi il ne se passait pas autre chose que ce qui se passe dans ce rêve; à savoir cet être qui est là à être, sans qu’on sache comment il existe, et devant lequel littéralement on ne peut rien dire – car lui bien entendu parle. Mais peu importe! je dirais que jusqu’à un certain point ce qu’il dit est aussi bien ce qu’il ne dit pas, on ne nous le dit même pas dans le rêve, cette parole ne prend sa valeur que du fait que celui qui a appelé l’être aimé du royaume des ombres, lui, ne peut littéralement rien lui dire de ce qui est la vérité de son cœur.

Cette confrontation, cette scène structurée, ce scénario, ne nous suggère-t-il pas qu’en lui-même nous devons essayer d’en situer la portée ? Qu’est-ce que c’est ? Cela a-t-il cette valeur fondamentale, structurée et structurante qui est celle que j’essaie pour vous de préciser cette année devant vous sous le nom de fantasme ? Est-ce un fantasme ? Y a-t-il un certain nombre de caractères exigibles pour que dans une telle présentation, dans un tel scénario, à ce scénario nous reconnaissions les caractères du fantasme ?

C’est une première question que malheureusement nous ne pourrons commencer d’articuler que la prochaine fois. Entendez bien que nous lui donnerons des réponses tout à fait précises, et qui nous permettront d’approcher ce en quoi effectivement c’est un fantasme, et ce en quoi c’est un fantasme de rêve. A savoir, je vous l’articule tout de suite, un fantasme qui a des formes très particulières, je veux dire qu’un fantasme de rêve, au sens où nous pouvons donner un sens précis à ce mot “fantasme”, n’a pas la même portée que celle d’un fantasme vigile, ceci qu’il soit inconscient ou pas. Voilà un premier point sur lequel je vous répondrai, à la question qui se pose ici, la prochaine fois.

Le deuxième point, c’est à ce propos et en partant de là, à savoir de cette articulation de la fonction du fantasme, comment nous devons le concevoir, que gît l’incidence de ce que l’on peut appeler, de ce que Freud a appelé les mécanismes d’élaboration du rêve: à savoir ces rapports d’une part avec le refoulement supposé antécédent, et le rapport de ce refoulement avec les signifiants dont je vous ai montré à quel point Freud les isole et articule l’incidence de leur absence en termes de pures relations signifiantes.

Ces signifiants, je veux dire les rapports qu’il y a entre les signifiants du récit, « il est mort» d’une part, « il ne le savait pas» d’autre part, « selon son vœu » en troisième lieu, nous essayerons de les poser, de les placer, de les faire fonctionner sur les lignes, les trajets des chaînes dites respectivement, chaîne du sujet et chaîne signifiante, telles qu’elles sont ici posées, répétées, insistantes devant nous sous la forme de notre graphe. Et vous verrez à la fois à quoi peut servir ceci qui n’est rien d’autre que position topologique des éléments et des relations sans lesquelles il n’y a aucun fonctionnement possible du discours, et comment seule la notion des structures qui permettent ce fonctionnement du discours peut permettre également de donner un sens à ceci que les deux clausules en question peuvent être dites jusqu’à un certain point, être vraiment le contenu, – comme dit Freud la réalité, le Real verdrängt – ce-qui-est-réellement-refoulé.

Mais ceci ne suffit pas. Il nous faut aussi distinguer comment et pourquoi le rêve ici fait usage de ces éléments qui sans aucun doute sont refoulés, mais précisément, justement là, à un niveau où ils ne le sont pas, c’est-à-dire où le vécu immédiatement antécédent les a mis en jeu comme tels, comme clausules et où, loin d’être refoulés, le rêve les élide. Pourquoi ? Pour produire un certain effet de quoi ? Je dirai de quelque chose qui n’est pas non plus si simple puisqu’en somme c’est pour produire une signification, il n’y a pas de doute. Et nous verrons que la même élision du même vœu peut avoir selon des structures différentes, des effets tout à fait différents.

Pour simplement éveiller un peu, stimuler votre curiosité, je voudrais simplement vous faire remarquer qu’il y a peut-être un rapport entre la même élision, la même clausule « selon son vœu », et le fait que dans d’autres contextes qui ne sont pas de rêve mais de psychose par exemple, ceci peut aboutir à la méconnaissance de la mort. Le « il ne le savait pas », ou « il ne voulait rien savoir » s’articulant simplement autrement avec le « il est mort » ou même, dans un contexte encore différent, ont peut-être intérêt à être distingués du premier coup comme la Verwerfung se distingue de la Verneinung. Ceci peut aboutir, à ces moments-là, à ces sentiments dits d’invasion, ou d’irruption, ou à ces moments féconds de la psychose où le sujet pense qu’il a en face de soi effectivement quelque chose de beaucoup plus près encore de l’image du rêve que nous ne pouvons même nous y attendre, à savoir qu’il a en face de soi quelqu’un qui est mort, qu’il vit avec un mort, et simplement qu’il vit avec un mort qui ne sait pas qu’il est mort. Et peut-être même dirons-nous jusqu’à un certain point, que dans la vie tout à fait normale, celle où nous vivons tous les jours, il nous arrive peut-être plus souvent que nous ne le croyons d’avoir en notre présence quelqu’un qui, avec toutes les apparences d’un comportement socialement satisfaisant, est quelqu’un qui du même coup désire par exemple du point de vue de l’intérêt, du point de vue de ce qui nous permet d’être avec un être humain d’accord, est bel et bien (nous en connaissons plus d’un, à partir du moment où je vous le signale cherchez dans vos relations…) quelqu’un qui est bel et bien un mort, et mort depuis longtemps, mort et momifié, qui n’attend que le petit coup de bascule, de je ne sais quoi de semblant, pour se réduire à cette sorte de poudre qui doit le conduire à sa fin.

N’est-il pas vrai aussi qu’en présence de ce quelque chose qui après tout est peut-être beaucoup plus diffusément présent qu’on ne le croit dans les rapports de sujet à sujet, à savoir qui a aussi cet aspect de demi-mort, et que ce qu’il y a de demi-mort dans toute espèce d’être vivant n’est pas non plus sans nous laisser la conscience tout à fait tranquille, et qu’une grande part de notre comportement avec nos semblables – et peut-être quelque chose dont nous avons à tenir compte quand nous nous chargeons d’entendre les discours, la confidence, le discours libre d’un sujet sous une expérience de la psychanalyse – introduit peut-être en nous une réaction beaucoup plus importante à mesurer, toujours présente, incidente, essentielle qui chez nous correspond à cette sorte de précaution qu’il nous faut prendre pour ne pas faire remarquer au demi-mort que là où il est, où il est en train de nous parler, il est à demi la proie de la mort; et ceci aussi bien parce que pour nous-mêmes sur ce sujet, une telle audace d’intervention ne serait pas sans comporter pour nous quelque contre-coup qui est très précisément ce contre quoi nous nous défendons le plus, c’est à savoir ce qu’il y a en nous de plus fictif, de plus répété, à savoir aussi la demi-mort.

Bref, vous le voyez, les questions sont plutôt multipliées que fermées au point où nous en arrivons à la fin de ce discours aujourd’hui. Et sans aucun doute si ce rêve doit vous apporter quelque chose concernant la question des rapports du sujet avec le désir, c’est qu’il a une valeur dont nous n’avons pas à nous étonner étant donné ses protagonistes, à savoir un père, un fils, la mort présente et vous le verrez, le rapport au désir. Ce n’est donc pas par hasard que nous avons choisi cet exemple et que nous aurons encore à l’exploiter la prochaine fois.

Print Friendly, PDF & Email