mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LIII les psychoses Leçon du 2 mai 1956

Leçon du 2 mai 1956

 

« Sie lieben also den Wahn wie sich selbst das ist Geheimnis. »

Cette phrase est recueillie dans les lettres à Fliess, dans les­quelles on voit étonnamment s’ébaucher les thèmes qui appa­raîtront successivement dans l’œuvre freudienne, et là les choses apparaissent quelquefois avec un relief singulier. Il n’est pas dit que nous n’aurions pas le ton de Freud, même si nous n’avions pas ces lettres.

J’essaierai le 16 mai, d’atteindre et de vous représenter ce ton de Freud, qui n’a jamais fléchi et qui n’est pas autre chose que l’expression même de ce qui oriente, qui vivifie cette recherche, je veux dire qu’en 1939 encore, quand il écrit « Moïse et le monothéisme », on sent que cette interro­gation passionnée qui a été en somme de bout en bout celle de Freud, n’a pas baissé et que c’est toujours de la même façon acharnée, presque désespérée, qu’il s’efforce de défi­nir et d’expliquer comment il se fait que l’homme dans sa réalité, dans la position même de son être, soit aussi dépen­dant de ces choses pour lesquelles il n’est manifestement point fait et qui est là, dans le « Moïse », parfaitement dit et nommé, qui s’appelle la vérité.

J’ai relu « Moïse et le monothéisme » à dessein de préparer cette sorte de présentation qu’on m’a chargé de vous faire de la personne de Freud. C’est bien là quelque chose où il me semble qu’on peut trouver une fois de plus la confirmation de ce que j’essaie ici de vous faire sentir, à savoir que le pro­blème central de l’analyse, qui est absolument inséparable d’une question fondamentale sur la façon dont la vérité entre dans la vie de l’homme, la vérité dans cette dimension mystérieuse, inexplicable, dont rien, en fin de compte ne peut permettre de saisir l’urgence, ni la nécessité, puisque l’homme s’accommode facilement de la non-vérité, mais qu’il y a une toute spéciale difficulté à en user.

Vous verrez que j’essaierai de vous montrer que c’est bien là encore la question centrale qui jusqu’au bout le sai­sit et le tourmente à propos des questions sur « Moïse et le monothéisme ».

Ce petit livre en donne le témoignage toujours vivant. On sent le geste qui renonce et la figure qui se couvre. Il est vrai­ment acceptant la mort et il continue. Et on ne voit aucune autre raison dans le texte même de cette interrogation renouvelée autour de la personne de Moïse, autour de l’hypothétique peur de Moïse, si ce n’est toujours comment et par quelle voie, par quelle entrée, la dimension de la vérité entre-t-elle dans la vie de l’homme. La réponse de Freud, c’est par l’intermédiaire de quelque chose qui est l’essence, la signification dernière de l’idée du père.

Et pour qu’elle entre d’une façon vivante dans l’économie de l’homme, il faut une condition spéciale, c’est-à-dire que le père soit lié d’une réalité sacrée en elle-même, plus spirituelle qu’aucune autre, puisqu’en somme rien dans la réalité vécue n’indique à proprement parler la fonction, la présence du père, la dominance du père.

Comment cette vérité du père, comme procréant de la notion de paternité, cette vérité qu’il appelle lui-même spiri­tuelle, vient-elle à être promue au premier plan ? La chose n’est pensable que par l’intermédiaire de ce drame qui l’ins­crit dans l’histoire jusque dans la chair des hommes, par l’intermédiaire de cette espèce de réalité antépréhistorique, ce qui veut dire à l’origine de toute histoire -qu’est la notion de la mort du père: mythe bien évident, mythe bien mysté­rieux, impossible à éviter dans la cohérence de la pensée de Freud, manifestement mythique. Pourtant, il y a là cette notion de la mort, du meurtre du père, quelque chose de voilé.

Et tout notre travail de l’année dernière doit maintenant venir ici confluer, nous faire entendre que, entre ce meurtre, qu’il faut bien entendre comme quelque chose qui est vrai­ment inscrit, on ne peut repousser le caractère inévitable de l’intuition freudienne. Les critiques ethnographiques por­tent à côté. On sent que ce dont il s’agit dans la pensée de Freud c’est de la dramatisation essentielle par laquelle entre dans la vie, un dépassement intérieur à l’être humain, le symbole du père.

Mais d’autre part, quelque chose doit bien être éclairé par là sur la nature du symbole lui-même, c’est là que nous avons rapproché l’essence du symbole, très précisément, et plus pré­cisément que tout, du caractère signifiant du symbole, quand nous l’avons situé au même point de la genèse que l’inter­vention de la pulsion de mort. C’est une seule et même chose que nous exprimons, c’est vers un point de convergence que nous tendons, c’est la question de ce que signifie essentielle­ment le symbole dans son rôle signifiant de la fonction origi­nelle, et originelle initiatrice, dans la vie humaine, de l’existence du symbole; et d’abord en tant que signifiant pur.

C’est là la question à laquelle nous ramène cette année notre étude des psychoses.

Cette phrase que j’ai mise là est caractéristique du style de Freud, en ce sens qu’il parle dans cette lettre des diffé­rentes formes de défense, les formes trop classiques, trop usées dans notre usage de notion de défense, comme si c’était en soi quelque chose de si facile à concevoir pour ne pas nous demander en effet: qui se défend ? Qu’est ce qu’on défend ? Et contre quoi on se défend ? Et on s’apercevrait que toute la défense en psychanalyse porte sur la défense d’un mirage, d’un néant, d’un vide et contre tout ce qui pèse et existe dans la vie, et bien entendu cette dernière énigme est en quelque sorte voilée par le phénomène lui-même au moment précis où nous le saisissons, où des formes diverses telles qu’il en résulte dans cette lettre, et qui nous montre pour la première fois d’une façon particulièrement claire, les différents mécanismes des névroses et des psychoses.

Néanmoins, au moment d’arriver à la psychose, il inter­roge; Freud est saisi comme par une énigme plus profonde qui le frappe plus dans l’intérieur du phénomène de la psy­chose. Il dit: « Pour les paranoïaques, pour les délirants, pour les psychotiques, ils aiment leur délire comme ils s’aiment eux-mêmes. »

Il y a là un écho auquel il faut donner son poids plein, qui est identique à ce qui est dit dans le commencement « Aimez votre prochain comme vous-même. »

C’est bien là l’accent qu’a cette phrase, avec ses échos lit­téraires. Ceci est le mystère, le sens du mystère. C’est quelque chose qui ne manque jamais, qui est à la fois le départ, le milieu et la fin de la pensée de Freud.

je crois qu’à le laisser dissiper, nous perdons l’essentiel de la démarche même sur laquelle toute analyse doit être fon­dée. Si nous le perdons un seul instant, nous nous perdons à nouveau dans une nouvelle forme de mirage.

Le point essentiel sur lequel Freud insiste est ceci, ce sai­sissement, cette révélation qu’il y a dans la pratique à avoir une humilité, la perception, le sentiment profond qu’il y a vu dans les rapports du sujet psychotique à son délire, il y a quelque chose qui dépasse tout ce qu’à ce moment-là il peut encore saisir dans ce qu’on peut appeler littéralement le jeu du signifié, le jeu des significations, le jeu de ce que nous plus tard, nous appellerons « les pulsions de Id », et qui est cette sorte d’affection, d’attachement, d’essentielle présenti­fication de quelque chose dont pour nous le mystère reste presque entier, qui est que le délirant, le psychotique, aime, tient à son délire comme à quelque chose qui est soi-même.

C’est là qu’avec ce mouvement, cette tonalité, cette vibra­tion nous devons revenir à ce quelque chose que j’essayais d’aborder la dernière fois en vous disant que nous n’allions chercher dans la phénoménologie de ces phénomènes, qui sont des hallucinations, prétendues telles, parlées dans cette struc­turation progressive d’un certain rapport allié au langage qui se présente d’une façon ouverte, d’essayer de voir quelle est vraiment la fonction économique que peut prendre ce rapport de langage dans la forme, dans l’évolution de la psychose.

je voudrais partir de quelques données qui sont les phrases de Schreber nous dit entendre, et qui sont celles qu’il entend de la part de ces êtres intermédiaires qui sont divers dans leur nature, ces vestibules du ciel, ces âmes décédées ou ces âmes bienheureuses, ou toutes ces formes ambiguës d’êtres en quelque sorte dépossédées de leur existence, d’ombres d’êtres, plutôt que d’êtres, qui sont les porteurs des voix, et qui inter­viennent dans sa vie avec ce discours continu, et qu’il reprend dans d’autres chapitres en montrant les formes spéciales.

« je veux me rendre à l’évidence », – que je suis bête -, et les voix s’arrêtent. « Ils doivent être exposés » ou adonnés à des débauches voluptueuses – « je veux d’abord réfléchir. »

Puis, arrêt.

Nous dirons que la partie de la phrase qui est pleine, où sont les « mots noyaux », comme s’exprime le linguiste, n’est pas ressentie comme hallucinatoire. Il est impliqué, et c’est exprès, que la voix s’arrête pour imposer, pour suggérer, pour forcer le sujet dans ce thème, qui est le mot, qui est la signification dont il s’agit dans la phrase.

… « Maintenant, c’est le moment qu’il soit maté! »

Voilà un mot impliqué beaucoup plus frappant, qui a poids significatif. Pourtant très précisément, notre sujet nous signifie qu’il n’est pas halluciné. Il est mis en quelque sorte dans le porte-à-faux, dans ce qui reste au-dessus du vide, de la phrase, partie qui est grammatique ou syntaxique, qui est faite de mots auxiliaires, ou de mots conjonctifs, ou de mots adverbiaux, faits de mots vides, mais de mots articulatoires.

Après cela est impliqué ce qui doit être imposé à la pensée du sujet par ce qui est verbalisé d’une façon subite, comme une action extérieure, comme une phrase de l’autre, comme une phrase de ce sujet à la fois vide et plein et que j’ai appelé « l’entre-je » du délire. Ce qui est impliqué dans la fin, c’est ce qui est le mot-noyau, ce qui donne un sens, la signification. Là encore, cela fait allusion à quelque chose qui est dans la langue fondamentale est parfaitement situé.

« C’en est donc maintenant trop, d’après la conception des âmes. »

Or, la conception des âmes, c’est quelque chose qui a toute sa fonction dans ce qui est verbalisé par des instances un peu supérieures, selon Schreber, à ces sortes de sujets porteurs des ritournelles, porteurs des mots qu’il appelle « serinés, appris par cœur… », c’est-à-dire des mots qu’il considère comme très vides.

Eh bien, le « serinage » est une partie qu’il a conçue comme étant une dimension essentielle du commentaire dont il est le sujet perpétuel. La conception des âmes, fait allusion à ces notions fonctionnelles qui décomposent ces diverses pensées dans une diverse forme de style qui crée une espèce de psychologie délirante à l’intérieur de son délire. Ces voix qui l’interpellent ont une certaine psychologie dogmatique. Elles lui expliquent comment ses pensées sont faites. Cette sorte de phénomène fonctionnel, c’est cela qui est désigné du mot élémentaire qu’apporte simplement un élément pure­ment significatif vers quoi je vous mène en insistant sur une espèce d’accentuation de la liaison signifiante comme telle. Je vais d’ailleurs y revenir.

Ce qui est exprimé dans la forme hallucinatoire, c’est la formulation d’un manque comme tel.

Et après cela ce qui est impliqué, qui n’est pas donné à voix haute dans l’hallucination, c’est: « la pensée principale ». De sorte qu’en somme je dirai presque que ce n’est pas autre chose que ce (…).

Le vécu délirant du sujet lui-même nous donne dans le phénomène, son essence. Il est indiqué par lui dans le phé­nomène vécu de l’hallucination que nous appellerons ou non ici élémentaire, que ce qui me manque, c’est justement la pensée principale, ce qui veut dire « Nous, les rayons, nous manquons de pensée », c’est-à-dire ce qui signifie quelque chose.

Si nous prenons l’ensemble de ces textes subis, de ce qui nous donne le matériel, la chaîne, si on peut dire du délire, ce avec quoi le sujet nous paraît, d’une façon très ambiguë, à la fois l’agent et le patient, mais si incontestablement lui est, tout autant donné qu’il ne l’organise, ce qui est incon­testablement beaucoup plus subi, plus structuré la construc­tion n’apparaissant -c’est quelque chose d’essentiel -c’est qu’assurément si le délire se présente enfin comme produit fini, quelque chose qui peut jusqu’à un certain point se qua­lifier de folie raisonnante, il est clair que l’articulation que nous appelons raisonnante dans ce sens qu’elle est logique, par certains côtés, qui est sans faille du point de vue d’une logique secondaire, néanmoins, si elle arrive à une synthèse de cette nature, ce n’est pas à un moindre problème que son existence même, c’est à savoir que cela se produise au cours d’une genèse qui, à partir d’éléments qui en eux-mêmes sont peut-être gros de cette construction, mais qui se présentent comme quelque chose de fermé, voire d’énigmatique dans leur forme originale. C’est de cette forme originale à laquelle nous nous arrêtons quand nous nous attachons à ces éléments proprement hallucinatoires qui vont structurer le phéno­mène du délire dans ce qu’on peut appeler une première phase, à proprement parler, non pas première phase absolu­ment de la maladie, puisqu’on peut dire qu’il y a, en somme, après les quelques mois d’incubation, -sur lesquels nous reviendrons -, après les quelques mois prépsychotiques où le sujet est dans un état profondément confusionnel, où se produisent ces phénomènes de déclin du monde extérieur, de crépuscule du monde, qui caractérise le début, vers la mi-mars 1894 – alors que c’est mi-novembre qu’il est entré dans la maison de Fleschig, c’est là que commencent ces phénomènes hallucinatoires, ces communications verbali­sées, qu’il attribue à des niveaux, à des échelons divers de ce monde, qui alors restructurent ce monde fantasmatique fait de ces deux étages d’une réalité divine, qu’il appelait le royaume de Dieu antérieur et postérieur, puis de toutes sortes d’entités, qui sont dans une voie plus ou moins avan­cée d’accès, ou d’intégration, ou de résorption, dans cette réalité divine, et qui sont précisément celles qui, dans un sens opposé à ce qu’il appelle « l’ordre de l’univers », -notion tout à fait fondamentale dans la structuration de son délire – au lieu d’aller dans cette voie de réunification, ou de cette réintégration à l’Autre absolu, qui apparaît alors à la limite, être ce personnage divin qui surgit de son expé­rience délirante, vont au contraire, dans le sens contraire, s’adjoindre à lui-même, s’attacher à lui-même, et ceci selon des formes qui varient autour de l’évolution du délire depuis les formes très transparentes à l’origine de ces phé­nomènes délirants, où en quelque sorte nous voyons exprimé en clair dans l’expérience vécue de Schreber ce phé­nomène singulier de l’introjection, il dit à un moment que l’âme de Fleschig lui entre par là, où il est dit que cela res­semble à une espèce de filaments semblables à ceux d’une toile d’araignée, qu’il y a là quelque chose qui lui est assez gros pour lui être inassimilable et que les choses ressortent parfaitement par sa bouche.

Nous avons là une sorte de schéma vécu de l’introjection, qui est quelque chose de tout à fait frappant, qui manquera plus tard, qui s’effacera ou s’atténuera, se polira sous une forme beaucoup plus spiritualisée.

En fait il sera de plus en plus sujet à plus ou moins d’inté­gration de cette parole ambiguë, qui se présente dans son aspect essentiellement énigmatique, interrompu, et avec laquelle il fait corps, et à laquelle de tout son être il donne la réponse, qu’il aime littéralement comme lui-même, qui devient l’élément essentiel, sa relation à un autre.

Il reste, à partir de ce moment, tout entier intégré à ce phé­nomène qu’on peut à peine appeler dialogue intérieur, puisque, précisément, c’est autour de la notion et de l’exis­tence de l’autre que se situe toute la signification de cette prééminence du jeu signifiant comme tel, de plus en plus vidé de signification. Quelle est la signification de cet envahissement du signi­fiant qui va de plus en plus se vider de signifié, à mesure qu’il occupe plus de place dans l’économie interne, dans la rela­tion libidinale fondamentale, dans l’occupation, dans l’inves­tissement total de tous les moments et de toutes les capacités, de tous les désirs du sujet ?

Je me suis arrêté un instant sur toute une série de ces textes qui se répètent, il serait fastidieux de vous les dérouler tous ici. Il y a quelque chose qui est tout à fait frappant, c’est que même dans les moments où il s’agit de phrases qui à la limite peuvent avoir un sens, on n’y rencontre jamais rien qui puisse ressembler à ce que nous appellerons une métaphore.

Il y a quelque chose qui caractérise toutes ces phrases délirantes, et je vous prie d’essayer là de vous introduire à un ordre d’interrogation qui est celui sur lequel votre atten­tion n’est jamais attirée. La métaphore n’est pas la chose du monde dont il soit le plus facile de parler. Bossuet a dit que la métaphore était une comparaison abrégée. Chacun sait que ceci n’est pas entièrement satisfaisant, et je crois, à la vérité, qu’aucun poète ne l’accepterait. Quand je dis « aucun poète », c’est parce qu’en somme ce ne serait pas une mau­vaise définition du style poétique en tant que tel que de dire qu’il commence à la métaphore et que là où la métaphore cesse, la poésie aussi. Ce n’est pas si facile à saisir.

« Sa gerbe n’était point avare, ni haineuse. » (Victor Hugo.) Voilà une métaphore. Où saisissons-nous que c’est une métaphore ? Ce n’est certainement pas une espèce de comparaison latente, ce n’est pas de même que la gerbe s’éparpillait volontiers entre les nécessiteux, de même notre personnage n’était point avare, ni haineux. Effectivement, il n’y a pas du tout de comparaison, mais identification; je dirais que la dimension de la métaphore est quelque chose qui certainement pour nous, doit être moins difficile d’accès que pour quiconque d’autre, à cette seule condition que nous connaissions comment nous l’appelons. Habituelle­ment nous appelons cela identification. Et nous sommes même à proprement parler, dans tout l’usage que nous faisons du terme symbolique, amenés justement à réduire le sens du terme symbolique, en somme à distinguer la dimension métaphorique de l’usage du symbole. C’est à dire le fait qu’une signification est la donnée qui domine, infléchit, commande l’usage du signifiant d’une façon telle qu’elle renonce à toute espèce de connexion préétablie, je dirais lexicale. Car rien de véritablement dans l’usage du diction­naire ne peut un seul instant nous suggérer qu’une gerbe puisse être avare, et encore moins haineuse. Il est également tout à fait clair que si l’usage de la langue est quelque chose qui prête à signification, c’est très exactement à partir du moment, et seulement à partir du moment où l’on peut dire « sa gerbe n’était pas avare ni haineuse », c’est-à-dire au moment où la signification domine, entraîne, arrache le signifiant à ces connexions lexicales.

C’est l’ambiguïté du signifiant et du signifié, et par là le maximum avec dominance du signifiant. D’ailleurs il est tel­lement dominant que c’est précisément ce qui dissimule que sans la structure signifiante, c’est-à-dire sans l’articulation prédicative, sans cette distance maintenue entre le sujet et ses attributs, qui fait que la gerbe est qualifiée d’avare et de haineuse, qu’il y a des phrases prédicatives, il y a une syn­taxe, il y a un ordre primordial de signifiant, grâce à quoi, on peut maintenir le sujet séparé, différent de ses qualités, n’ayant plus aucune espèce d’usage de la métaphore, qu’en d’autres termes il est tout à fait exclu qu’un animal fasse une métaphore, encore que nous n’ayons aucune raison de pen­ser qu’il n’ait pas aussi l’intuition de ce qui est généreux, plein d’effusion, ce qui peut lui accorder facilement et en abondance ce qu’il désire. Mais ceci justement dans la mesure où il n’a pas l’articulation de signifiant, le discursif, ce quelque chose qui n’est pas simplement signification avec ce qu’elle comporte d’attrait ou de répulsion, mais qui est alignement de signifiant, c’est justement dans la mesure où il n’a pas cet aliment qu’aussi la métaphore est impensable dans la psychologie purement animale de l’attraction, de l’appétit et du désir. Cet usage, cette phase du symbolisme qui s’exprime dans la métaphore, dans une relation que nous appellerons la similarité, cette similarité qui est manifestée uniquement par la position; en d’autres termes, que ce soit la gerbe qui soit sujet de ce « avare » et de ce « haineux», c’est par là que la gerbe est identifiée à Booz dans son manque d’avarice et sa générosité. La gerbe est littéralement identique au sujet, au personnage de Booz, dont il s’agit. Et cette dimension de similarité qui est assurément ce qu’il y a de plus saisissant, ce qu’il y a de plus frappant dans l’usage significatif du lan­gage est quelque chose qui domine tellement toute notre appréhension du jeu du symbolisme que c’est cela qui masque pour nous l’existence de l’autre dimension; c’est à savoir ce qui est aliment, syntaxe, ce qui fait par exemple que cette phrase perdrait toute espèce de sens si nous brouillions les mots dans leur ordre. Ceci nous est masqué quand nous parlons de symbolisme. Nous omettons l’autre dimension qui est très précisément liée à l’existence du signifiant comme tel et de l’organisation du signifiant comme tel.

Il y a une chose qui à partir de là ne peut tout de même manquer de nous frapper, c’est que certains troubles des appareils qui s’appellent nommément les aphasies, si nous les revoyons à la lumière de cette perspective d’opposition de ces rapports que j’ai appelés les rapports de similarité, ou de sub­stitution, ou de choix, aussi de sélection ou de concurrence, bref tout ce qui est de l’ordre du synonyme où cette dimen­sion s’oppose à l’autre dimension, celle que nous pouvons appeler de contiguïté, d’alignement, d’articulation, de coor­dination, en tant que syntaxe, en tant que coordination du signifiant. Il est tout à fait clair que l’opposition classique de ce qu’on appelle les aphasies sensorielles et les aphasies mo­trices, qui est depuis longtemps plus que critiquée, est quelque chose qui se coordonne d’une façon infiniment plus saisis­sante dans cette double perspective des rapports de similarité d’une part, et des rapports de contiguïté d’autre part. Les deux ordres d’altérations, de troubles du langage, dont il peut s’agir dans l’aphasie s’ordonnant selon ces deux perspectives. Vous connaissez tous l’aphasie de Wernicke. Vous voyez cette aphasique enchaîner une suite de phrases dont le carac­tère extraordinairement (riche ?) du point de vue grammati­cal (…). Vous y verrez précisément tous les mots conjonctifs, adverbiaux. Il vous dira « oui, je comprends… ». Hier, quand j’étais là-haut, déjà il a dit, et je voulais, je lui ai dit: « ce n’est pas ça, la date, non pas tout à fait, pas celle-là… ».

C’est-à-dire que vous aurez un sujet qui montre une maî­trise de tout ce qui est articulation, organisation, subordina­tion et structuration de la phrase, et qui très précisément restera à côté, ça restera devant la vocalisation de ce qui sera ce quelque chose dont vous ne pouvez pas un seul instant douter, qu’il est présent, qu’il concerne un point autour duquel le sujet proteste, mais dont il y a très peu de doute qu’il ne proteste à bon escient, ce quelque chose qu’il n’arrive pas à donner, c’est proprement parler ce qui est visé par la phrase; il n’arrivera pas à lui donner l’incarnation verbale. Mais autour de ce qui est là visé, il pourra développer toute une frange de verbalisation syntaxique, qui est dans sa com­plexité, dans son niveau d’organisation, dans son côté élevé, quelque chose qui est certes loin d’indiquer une perte d’attention du langage.

C’est dans la mesure où à l’intérieur de cela vous voudrez le porter jusqu’à la métaphore, où vous voudrez le pousser à l’usage de ce que « la logique » appelle le « métalangage », c’est-à-dire le langage fondé sur son langage, que vous y échapperez totalement.

Il ne s’agit pas là bien entendu de faire la moindre com­paraison entre un trouble du type Wernicke et ce qui se passe chez nos psychotiques mais d’y trouver une analogie, de nous apercevoir que quand notre sujet entend-car ce n’est pas lui qui le dit -que quand notre sujet entend: « factum est », et que cela s’arrête… Il y a là un phénomène qui manifeste, au niveau de ce que j’ai appelé les relations de similarité, par opposition aux relations de contiguïté, qu’il y a une raison pour laquelle -de même que chez l’aphasique, que ce sont les relations de contiguïté qui dominent, par absence, défaillance de la fonction d’équivalence significative, c’est­-à-dire d’équivalence par voie de la relation de similarité. Nous constatons que c’est au même niveau, sans doute pour des raisons différentes, mais nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de cette analogie tout à fait frappante pour nous poser la question, pour nous permettre de définir et d’opposer aussi, sous la double rubrique de la similarité, par rapport à la contiguïté, ce qui se passe chez ce sujet délirant hallucinatoire.

En d’autres termes, la dominance, ce qui vient au premier plan dans le phénomène hallucinatoire, à savoir le phéno­mène de contiguïté, on ne peut tout de même pas mieux le mettre en évidence que dans ces faits de parole ininterrompue qui est très précisément donnée, c’est-à-dire investie, char­gée, disons libidinalisée. Car c’est cela qui impose au sujet la phrase intérieure comme quelque chose qui tout d’un coup pour lui devient une phrase type qui lui est imposée. C’est la partie signifiante, c’est la partie grammatique, c’est la partie qui garde à l’état le plus accentué, qui n’existe que par son caractère signifiant, que par son articulation, que par son ali­ment, que par sa fonction essentiellement de signifiant, c’est celle-là qui prend le plus d’importance. C’est celle-là qui devient un phénomène qui s’impose dans le monde extérieur.

En d’autre termes, cette sorte de dominance du côté phé­nomène de contiguïté dans le phénomène parlé, sur le phé­nomène de similarité, qui se produit par un phénomène de carence chez l’aphasique, par ce mot qui est le sujet… Il y a quelque chose qui l’empêche d’y accéder, parce que quelque chose dans la fonction du langage est tel.

N’essayons pas de matérialiser cela plus. Il ne peut pas venir au fait, venir au mot même de ce qu’il veut dire, de ce qu’il a l’intention de dire. Et ce qui domine chez lui, c’est sorte de discours en apparence vide qui, chose curieuse, même chez les sujets les plus expérimentés, les neurologues qui se présentent à l’examen, déclenche toujours une espèce de rire gêné, ce personnage qui est là, à se servir d’immenses bla-bla-bla extraordinairement articulés, quelque fois riches d’inflexions, mais qui ne peut jamais arriver au cœur de ce qu’il a à communiquer à ce moment-là.

Qu’il y ait quelque chose d’analogue dans la décompen­sation, dans le déséquilibre, dans l’accentuation, dans l’appa­rence du phénomène que j’appelle alternativement d’alignement, de syntaxe, de contiguïté, de signifiant… En fin de compte, que ce soit cela qui vienne au premier plan dans le phénomène hallucinatoire, que ce soit cela autour de quoi s’organise tout le délire, c’est quelque chose, un fait pre­mier autour duquel nous ne pouvons pas ne pas poser toute la question de la signification de la psychose, à partir du moment où nous nous sommes introduits à cette idée de l’égale importance dans tout phénomène sémantique du signifiant et du signifié, dans le fait que c’est toujours le signifié que nous mettons au premier plan de notre analyse, parce que c’est assurément ce qu’il y a de plus séduisant qui est au premier abord nous apparaît dans la dimension propre de l’investigation analytique et de l’investigation symbolique; mais qu’à méconnaître le rôle essentiel, le rôle médiateur, primordial du signifiant, et à méconnaître que c’est ce signifiant qui est en réalité l’élément-guide, non seu­lement nous déséquilibrons toute la compréhension vrai­ment originelles des phénomènes, par exemple, névrotiques eux-mêmes, de l’interprétation des rêves elle-même, mais nous nous rendons absolument incapables de comprendre ce qui se passe dans les psychoses.

J’y insiste, si une partie de l’investigation analytique, une partie qui est une partie tardive, dernière, celle qui concerne l’identification et le symbolisme, dont nous faisons un usage constant, nous n’imaginons pas à quel point partiel et par­tial, elle est du côté de la dimension de la métaphore, dites-­vous bien que de l’autre côté, celui de l’articulation en tant que phénomène d’alignement, de contiguïté, de contact avec ce qui s’y ébauche de primordial, de structurant, d’ori­ginal, d’initial dans la notion de causalité l’autre forme typique extrême, exemplaire de la figure de rhétorique qui ici va s’opposer à la métaphore a un nom, elle s’appelle la métonymie. C’est-à-dire la substitution à quelque chose qu’il s’agit de nommer, alors par là, nous sommes au niveau du nom. C’est quelque chose qui en est le contenant ou la partie, ou quelque chose qui est en connexion avec, qui est autre chose, ça se voit très bien dans l’usage des mots asso­ciés, par exemple, si vous usez de la technique de l’associa­tion verbale, telle qu’on en use au niveau du laboratoire, de la façon la plus simple, si vous proposez au sujet un mot comme «hutte». Il y a plus d’une façon d’y répondre.

Il y a des façons qui sont dans le registre de la contiguïté, je peux vous répondre: hutte peut vouloir dire: brûlez-la. Il ébauche une phrase. Il peut aussi vous donner toutes sortes de mots qui peuvent être mis à la place du mot hutte. Il peut vous dire le mot « masure » ou « cabine » ; c’est-à-dire qu’il y a là l’équivalent synonymique. Un tout petit peu plus loin, nous irons à la métaphore. On peut appeler cela un terrier, par exemple. Mais il y a aussi un autre registre, qui est celui par exemple du mot « chaume ». Ce n’est déjà plus tout à fait la même chose. C’est la partie de la hutte, on peut à la rigueur parler d’un chaume ou d’un village composé de trois chaumes, pour dire de trois petites maisons. Vous sentez bien qu’il y a quelque chose qui est d’une autre nature. Il s’agit d’évoquer. Le sujet verra sortir le mot « saleté », ou le mot « pauvreté », pour vous apercevoir que là nous ne sommes plus dans la métaphore, mais que nous sommes dans la métonymie.

Cette opposition fondamentale de la métaphore et de la métonymie est quelque chose qui est ici important à mettre en relief. Pourquoi ? Parce que dites-vous bien que dans tout ce que Freud a mis en relief originellement dans les mécanismes de la névrose ou dans les mécanismes des phé­nomènes marginaux de la vie normale, du rêve, ce ne sont pas les dimensions métaphoriques, ni d’identification qui dominent. C’est très précisément le contraire, à savoir ce que Freud appelle la condensation, c’est ce qu’on appelle en rhétorique la métaphore, et ce qu’on appelle le déplacement, c’est ce que je viens de vous expliquer en vous parlant de la métonymie. C’est-à-dire qu’en dehors de l’existence et de la structuration du signifiant comme tel, de l’existence lexicale de l’ensemble de l’appareil signifiant, ces phénomènes en tant qu’ils sont là dans la névrose, en tant qu’ils sont les ins­truments avec lesquels le signifié disparu s’exprime, cette existence du signifiant comme tel est absolument décisive. Et c’est pour cela qu’en défendant et en ramenant au pre­mier plan l’intérêt, l’attention sur le signifiant, nous ne fai­sons rien d’autre que de revenir au point de départ de l’expérience de la découverte freudienne.

Nous reprendrons la question en voyant pourquoi cette mise au point de la question, ces jeux de signifiant qui finis­sent par occuper, par investir le sujet tout entier dans la psy­chose, qu’est-ce que cela nous suggère comme mécanisme, puisque aussi bien ce n’est pas du mécanisme de l’aphasie, dont il s’agit dans ce cas. Bien entendu, c’est d’un certain rapport à l’Autre comme manquant, comme déficient qu’il s’agit. C’est autour de la relation du signifiant comme tel avec les différents étages de l’altérité, cet autre imaginaire et cet Autre symbolique que nous avons posé au début de notre discours cette année, comme étant la structure essentielle de la relation à l’Autre.

C’est autour de cela que nous pourrons voir s’articuler cette dominance, cette venue au premier plan, cet envahis­sement, cette véritable intrusion psychologique du signi­fiant comme tel, qui s’appelle la psychose.

Print Friendly, PDF & Email