jeudi, juillet 25, 2024
Recherches Lacan

LIV LA RELATION D'OBJET 1956 – 1957 Leçon du 19 juin 1957

Leçon du 19 juin 1957

L’année s’avance, le petit Hans, espérons-le tire sur sa fin. Il conviendrait que je vous le rappelle à l’orée de cette leçon, que nous nous sommes donnés cette année pour but la révision de la notion de relation d’objet. II ne nous paraît pas inutile de prendre pour un instant un petit peu de recul, histoire de vous montrer, non pas ce que je n’appellerai pas le chemin parcouru, on en parcourt toujours un, mais j’espère un certain effet de démystification auquel vous savez que je tiens beaucoup.

En matière d’analyse, il est tout de même semble-t-il, un minimum exigible dans la formation analytique, qui est de s’apercevoir que si l’homme a affaire à ces instincts — ces instincts auxquels je crois, quoiqu’on en dise — à ces instincts y compris l’instinct de mort, si c’est là l’essentiel de ce que nous a apporté l’analyse, c’est tout de même à prévoir que tout ne peut pas se résumer, aboutir à une formule aussi simple et aussi benoîte que celle à laquelle pourtant nous voyons communément les psychanalystes se rallier, à savoir qu’en somme tout est résolu quand nous sommes arrivés à ce but dernier que les rapports du sujet avec son semblable soient comme on dit, des rapports de personne à personne, et non pas des rapports à un objet.

 

Ce n’est assurément pas parce que j’ai essayé ici de vous montrer dans sa complexité réelle la relation d’objet, que je répugne à ce terme de relation d’objet. Et en effet pourquoi notre semblable ne serait-il pas valablement un objet ? Je dirais même plus : plût au ciel qu’il le fût, un objet, car à la vérité dans ce que l’analyse nous montre, c’est que communément et au départ il est encore bien moins qu’un objet, il est ce quelque chose qui vient remplir sa place de signifiant à l’intérieur de notre interrogation, si tant est que la névrose est comme je vous l’ai dit, redit, et répété, une question.

 

Un objet, ce n’est pas quelque chose d’aussi simple. Un objet, c’est quelque chose qui assurément se conquiert, et même comme Freud nous le rappelle, ne se conquiert jamais sans être d’abord perdu. Un objet est toujours une reconquête, et c’est en somme et uniquement de reprendre une place qui a d’abord déshabitée, que l’homme peut arriver à ce quelque chose que l’on appelle improprement sa propre totalité.

 

Pour ce qui est de la personne, vous devez bien vous rendre compte qu’assurément il est souhaitable que quelque chose s’établisse entre nous et quelques sujets qui représentent en effet la plénitude de la personne. C’est bien le terrain sur lequel il est en fin de compte le plus difficile d’avancer, c’est bien le terrain aussi sur lequel tous les dérapages, toutes les confusions s’établissent.

 

Une personne, s’imagine-t-on communément, c’est évidemment ce quelque chose auquel nous reconnaissons le droit de dire “je”, comme à nous-mêmes. Mais comme nous sommes trop évidemment les plus embarrassés du monde chaque fois qu’il s’agit de dire “je”, au sens plein, ceci — qui est puissamment mis en relief par l’expérience analytique — est bien fait pour nous montrer que ce dans quoi l’on glisse le plus communément chaque fois qu’il s’agit de penser à l’autre comme quelqu’un qui dit « je », c’est de lui faire dire notre propre « je », c’est-à-dire de l’induire dans nos propres mirages.

Bref, comme je vous l’ai souligné l’année dernière à la fin de mon séminaire sur les psychoses, c’est non pas le problème du “je”, mais le problème du “tu” qui est assurément le plus difficile à réaliser quand il s’agit de rencontrer la personne. Et ce “tu”, tout nous montre qu’il est le signifiant limite, qu’il est ce quelque chose en fin de compte à mi-chemin duquel il faut toujours que nous nous arrêtions. Néanmoins c’est tout de même de lui que nous recevons toutes les investitures. Ce n’est pas pour rien qu’à la fin de mon séminaire de l’année dernière, c’est sur “tu es celui qui me suivras… ou qui ne me suivras pas, ou qui feras ceci… ou qui ne le feras pas”, que je me suis arrêté.

 

Si l’analyse est une expérience qui nous a montré quelque chose, c’est précisément que tout rapport inter-humain est fondé sur cette investiture qui vient en effet de l’Autre — un Autre qui est d’ores et déjà en nous sous la forme de l’inconscient — mais que rien dans notre propre développement ne peut se réaliser, si ce n’est à travers cette constellation qui implique l’Autre absolu, comme siège de la parole, et que si le complexe d’Oedipe a un sens, c’est pré­cisément parce qu’il donne comme étant fondement de notre progrès, de notre installation entre le Réel et le Symbolique, l’existence de celui qui a la parole, de celui qui peut parler, du père. Pour tout dire, il le concrétise en une fonction qui, je vous le répète, est en elle-même essentiellement problématique.

L’interrogation : « Qu’est-ce que le père ? » est en fin de compte une inter­rogation qui est posée au centre de l’expérience analytique comme une inter­rogation éternellement non résolue, du moins pour nous analystes.

 

C’est là le point sur lequel je veux aujourd’hui reprendre le problème du petit Hans, vous montrer en quoi et où le petit Hans se situe par rapport à ce que le père est et n’est pas, et pour le reprendre de plus haut, vous faire remarquer que le seul lieu duquel il puisse être répondu d’une façon pleine et valable à l’interrogation sur le père, c’est assurément dans une certaine tra­dition. Ce n’est pas la pièce à côté, comme je le dis souvent à propos des phé­noménologies. Nous dirons là : c’est la porte à côté.

 

Si le père doit trouver quelque part sa synthèse, son sens plein, c’est dans une tradition qui s’appelle la tradition religieuse. Ce n’est pas pour rien que nous voyons au cours de l’histoire, se former, et se former seulement, la tradition qui est la tradition judéo-chrétienne, cette tentative d’établir l’accord entre les sexes sur le principe d’une opposition de la puissance et de l’acte qui trouve sa médiation dans un amour. Mais hors de cette tradition, disons-le bien, toute relation à l’objet implique cette tierce dimension que nous voyons articulée dans Aristote, qui est précisément celle qui est ensuite éliminée par je dirais, l’Aristote apocryphe, l’Aristote d’une théologie qu’on lui a attribuée bien plus tard — cha­cun sait, et quelle existe, et qu’elle est apocryphe — et le terme aristotélicien absolument essentiel à propos de toute la constitution de l’objet est opposé au troisième terme de la privation.

C’est autour de la notion de la privation — d’ailleurs vous l’avez vu, c’est de là que je suis parti cette année — que tourne toute la relation d’objet telle qu’elle est établie dans la littérature analytique et dans la doctrine freudienne. La notion de la privation y est absolument centrale, et ce n’est pas en dehors de la privation que nous pouvons comprendre ceci, c’est que tout le progrès de l’intégration, aussi bien de l’homme que de la femme à son propre sexe, exige pour l’un et pour l’autre la reconnaissance de quelque chose qui est essen­tiellement privation à assumer pour l’un des sexes, et pour l’autre privation à assumer également pour pouvoir assumer pleinement son propre sexe. Bref, pénis-neid d’un côté, complexe de castration de l’autre.

 

Naturellement tout ceci rejoint l’expérience la plus immédiate. Il est assez singulier de voir reprendre sous une forme plus ou moins camouflée, mais aussi bien, on peut dire, jusqu’à un certain point malhonnête, l’idée que toute matu­ration de la génitalité comporte cette oblativité, cette reconnaissance pleine de l’autre, moyennant quoi devrait s’établir cette harmonie supposée, ainsi pré­établie, entre l’homme et la femme, dont pourtant nous voyons bien que l’ex­périence de tous les jours n’est en quelque sorte que l’échec perpétuel.

 

Allez dire sous une forme plus directe à l’épouse d’aujourd’hui qu’elle est, comme s’exprime le théologien inconnu qui s’est inscrit sous la dénomination d’Aristote, après toute une tradition médiévale et scolastique, allez dire à l’épouse d’aujourd’hui qu’elle est la puissance et que vous l’homme, vous êtes l’acte, vous aurez une prompte réponse. Très peu pour moi, vous dira-t-on, me prenez vous pour une pâte molle ? Et assurément c’est bien clair, la femme est tombée au milieu des même problèmes que nous, et il n’est pas besoin d’aborder la face si on peut dire féministe ou sociale de la question, il suffit de citer le joli quatrain dont Apollinaire mettait la profession de foi dans la bouche de Thérèse Tiresias, ou plus exactement de son mari qui, fuyant le journaliste, lui dit

 

“Je suis une honnête femme, monsieur ;

Ma femme est un homme, madame ;

Elle a emporté le piano, le violon, l’assiette au beurre

Elle est ministre, soldat, mère de saints, » etc…

 

Assurément il faut que nous nous tenions sur nos deux pieds sur le terrain de notre expérience, et que nous nous apercevions que si l’expérience analytique a fait faire quelque progrès au problème de plus en plus présentifié par toute notre expérience du développement de la vie, voire de la névrose, c’est bien justement dans la mesure où elle a su situer les rapports entre les sexes sur leurs différents échelons de la relation d’objet. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

 

Cela veut dire — comme on s’en était bien aperçu, et comme après tout ce n’est vraiment que tirer une sorte de voile d’une pudeur absolument indigne, d’une fausse pudeur, que de ne pas le voir — que si l’analyse a fait faire un progrès à quelque chose, c’est très précisément sur le plan de ce qu’il faut bien appeler par son nom, sur le plan de l’érotisme, c’est-à-dire sur le plan où effec­tivement les rapports entre les sexes sont élucidés pour autant qu’ils se trouvent sur le chemin de quelque chose qui est une fusion, une réalisation, une réponse à la question posée par le sujet à propos de son sexe, et en tant qu’il est quelque chose qui est à la fois entré dans le monde, et qui n’y est jamais satisfait.

 

Pour le reste, à savoir la fameuse et parfaite oblativité où se trouve être en fin de compte l’harmonie idéale de l’homme et de la femme, nous ne le trouvons qu’à un horizon limite qui ne nous permet même pas de désigner son but comme un but à réaliser à l’analyse. Il faut que nous sachions, pour avoir si je puis dire une perspective salubre sur ce en quoi consiste le progrès de notre investigation, il faut que nous nous apercevions que toujours dans le rapport de l’homme et de la femme – à partir du moment où il est consacré – reste ouverte cette béance qui fait que, pour qu’en fin de compte quelque chose de dernier puisse en rester de recevable aux yeux du philosophe, c’est-à-dire de celui qui tire son épingle du jeu, c’est après tout la femme – nommément l’épouse – qui a essentiellement la fonction de ce qu’elle était pour Socrate, à savoir l’épreuve de sa patience, de sa patience au Réel.

 

A la vérité, pour entrer d’une façon plus vive dans ce qui aujourd’hui va encore ponctuer ce que je suis en train d’affirmer, et ce qui va nous ramener au petit Hans, je ferai état et acte d’une information que j’ai trouvée dans le journal d’information par excellence, ou plus exactement qu’un de mes excellents amis y a relevée et m’a rapportée. Il a lu il y a une dizaine de jours cette petite nouvelle qui nous vient du fond de l’Amérique, d’une femme liée à son mari par le pacte d’un éternel amour, et vous allez voir comment. Cette femme se fait faire depuis la mort de son mari, très exactement tous les dix mois une enfant par lui. Ceci peut vous paraître quelque peu surprenant, ne croyez pas qu’il s’agisse là d’un phénomène parthénogénétique, il s’agit au contraire d’in­sémination artificielle, à savoir que cette femme vouée à la fidélité éternelle, au moment de l’ultime maladie qui conduisit son mari à trépasser, fit emma­gasiner une quantité suffisante du liquide qui devait lui permettre de perpétrer la race du défunt à son gré, et comme vous le voyez, dans les délais les plus courts, et comme on dirait, répétés.

 

Cette petite nouvelle qui n’a l’air de rien, et qu’il nous a fallu attendre, nous aurions pu l’imaginer. A la vérité c’est l’illustration la plus saisissante me semble-t-il, que nous puissions donner de ce que j’appelle le X de la paternité, car en fin de compte, vous n’êtes pas je pense, sans saisir les problèmes qu’in­troduit une pareille possibilité. Quand je vous dis que le père symbolique, c’est le père mort, je pense que vous en voyez là une illustration. Mais ce que cela introduit de nouveau, et qui est bien fait pour mettre en relief l’importance de cette remarque, c’est que dans ce cas le père réel aussi est le père mort.

 

A partir de ce moment il serait véritablement très intéressant de se poser la question de ce que devient dans ce cas le complexe d’Oedipe. Sur le plan premier, celui qui est le plus proche de notre expérience, il serait naturellement facile de faire quelques traits d’esprits sur ce que peut vouloir dire à la limite, le terme de femme froide. A femme froide, dirait le nouveau proverbe, mari refroidi… Il y a là aussi le slogan inauguré par l’un de mes amis qui voulait en faire la réclame d’une marque de frigidaires. Il est vrai que l’on a partout quelque difficulté à l’introduction de ce slogan sur des âmes anglo-saxonnes, mais c’est bien là que ce slogan prendrait sa valeur. On peut imaginer une belle affiche où on verrait ces dames avec un air pincé, et en dessous la sous­cription suivante

 

“She… her frigid air until she… a frigidaire»

 

C’est bien le cas dans le cas présent également.

A la vérité, la question qui se pose là et qui est magnifiquement illustrée, c’est bien assurément que la notion du père, la notion réelle dans aucun cas ne se confonde en tant que père avec celle de sa fécondité.

Nous voyons bien là que le problème est ailleurs, et assurément nous ne pouvons pas non plus ne pas voir qu’à nous introduire dans la notion de ce que devient la notion du complexe d’Oedipe – car je vous laisse le soin d’extra­poler – à partir du moment où l’on a commencé dans cette voie, nous ferons dans une centaine d’années aux femmes, des enfants qui seront les fils directs des hommes de génie qui vivent actuellement, et qui auront été d’ici là pré­cieusement conservés dans de petits pots.

Il est certain que la question se pose : si on a coupé quelque chose au père dans cette occasion, et de la façon la plus radicale, il semble aussi que la parole lui soit coupée, et la question est évidemment de savoir comment et par quelle voie, sous quel mode s’inscrira dans le psychisme de l’enfant cette parole de l’ancêtre dont en fin de compte la mère sera le seul représentant et le seul véhicule. Comment fera-t-elle parler l’ancêtre mis en boîte, si je peux m’exprimer ainsi ?

 

Ceci n’est pas, comme vous le voyez, du tout de la science-fiction, mais simplement a l’avantage de nous dénuder une des dimensions du problème. Ceci soit dit entre parenthèses, puisque tout à l’heure je vous adressais, pour la solution idéale du problème du mariage, à la porte à côté, il serait intéressant de voir comment, en présence de ce problème de l’insémination posthume de l’époux consacré, l’Eglise trouvera moyen de prendre position. Car à la vérité qu’elle se réfère à ce qu’elle met en avant en pareil cas, à savoir le caractère fondamental des pratiques naturelles, on peut lui faire remarquer que c’est justement dans la mesure où nous sommes arrivés à parfaitement dégager la nature de ce qui n’en est pas, qu’une telle pratique peut être introduite et est possible.

Dès lors il conviendra peut-être de préciser le terme de naturel, et on viendra bien entendu à y mettre l’accent sur le profondément artificieux de ce qui a jusqu’ici été appelé la nature. Bref, nous ne serons peut-être pas à ce moment là complètement inutiles comme termes de référence. Notre bonne amie Fran­çoise Dolto, voire un de ses élèves, deviendra peut-être du même coup un père de l’Eglise.

 

Bref, toute la question de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel ne suffira peut-être pas à poser seulement les termes de ce problème qui ne me paraît pas absolument près, dès lors qu’il peut être engagé dans la réalité, d’être résolu. Mais ceci bien entendu nous rendra plus facile de formuler, comme je désire le faire aujourd’hui, le terme dans lequel non pas en soi, mais pour le sujet, peut s’inscrire ce que nous pouvons appeler la sanction de la fonction du père.

 

Toute espèce d’introduction si on peut dire, à la fonction paternelle, nous apparaît être pour le sujet – à partir du moment où nous avons fait passer ce courant d’air qui dénude les colonnes du décor – de l’ordre d’une expérience métaphorique. Je vais l’illustrer, non pas en vous accablant de nouvelles choses, mais en vous rappelant sous quelle rubrique j’avais introduit l’année dernière ce que j’appelle ici la métaphore.

 

La métaphore est cette fonction, cet usage de la chaîne signifiante qui procède en usant, non pas de sa dimension connective dans laquelle s’installe tout usage métonymique de la chaîne signifiante, mais dans cette dimension de substitution. L’année dernière je n’ai pas été très loin vous chercher une chose dont il s’agissait, je me suis obligé à aller la chercher dans ce qui est vraiment à la portée de tous, dans le dictionnaire Quillet où j’ai pris le premier exemple qui y était donné, à savoir le vers de Hugo

 

« Sa gerbe n’était pas avare ni haineuse ».

 

Vous me direz que le sort m’a favorisé puisque aussi bien ceci nous arrive aujourd’hui dans ma démonstration, comme une bague au doigt. Je vous dirais que n’importe quelle métaphore pourrait servir à une démonstration analogue, mais je vais vous répéter, parce que c’est tout à fait ce qui nous conduit aujour­d’hui, et ce qui nous ramène à notre sujet de la phobie, ce que veut dire méta­phore. Ce n’est pas comme l’ont dit les surréalistes, le passage de l’étincelle poétique entre deux termes qui imaginairement sont aussi disparates que pos­sible. Assurément ceci a l’air de coller, car il est bien clair qu’il n’est pas question que cette pauvre gerbe soit avare ou haineuse, et c’est bien en effet l’étrangeté toute humaine que de s’expliquer ainsi, c’est-à-dire de mettre en relation plus par l’intermédiaire d’une négation, et cette négation est sur le fond bien entendu d’une affirmation possible. I1 n’est pas question pour tout dire, qu’elle soit ni avare ni haineuse, l’avarice et la haine étant des attributs qui sont la propriété de Booz non moins que la gerbe, et Booz faisant aussi bien de l’un que de l’autre, à savoir de ces propriétés et de ces mérites, l’usage qui convient sans demander avis ni faire part de ses sentiments ni aux uns ni aux autres.

 

Ce entre quoi et quoi se produit la création métaphorique, c’est entre ce qui s’explique sous ce terme « sa gerbe », et celui à qui sa gerbe est substituée, c’est-à-dire le monsieur dont on nous a parlé depuis un instant en termes balancés, et qui s’appelle Booz. C’est très précisément dans la mesure où la gerbe est là si je puis dire, ayant pris sa place, cette place un tout petit peu cumulaire sur laquelle il est déjà lui, pourvu de ces qualités d’être ni avare ni haineux, c’est-à-dire d’avoir déblayé un certain nombre de vertus négatives, c’est là que la gerbe vient prendre sa place, et pour un instant littéralement l’annule.

Nous retrouvons le schéma du symbole en tant qu’il est la mort de la chose. Là, c’est encore bien mieux : le nom du personnage est aboli, et c’est sa gerbe qui vient se substituer à lui. Et s’il y a métaphore, si ceci a un sens, si ceci est un temps de la poésie bucolique, c’est très précisément dans ce fait que c’est parce que quelque chose comme sa gerbe, c’est-à-dire quelque chose d’es­sentiellement naturel, peut lui être substitué, que Booz reparaît après avoir été éclipsé, occulté, aboli dans ce que je peux appeler le rayonnement précisément fécond de la gerbe. Il ne connaît en effet ni avarice ni haine et il est purement et simplement fécondité naturelle, et ceci a son sens précisément dans le morceau qui suit.

 

Dans le poème, ce dont il s’agit, c’est de nous annoncer ou de faire annoncer dans le rêve qui va suivre à Booz, que malgré qu’il ait un grand âge comme il le dit lui-même, 80 ans d’âge, il va bientôt être père, c’est-à-dire que sort de lui et de son ventre ce grand arbre au bas duquel chantait un roi, dit le texte, et au haut duquel mourait un Dieu.

 

Cette fonction de la métaphore sur laquelle je vous montre donc ce dont il s’agit – toute création d’un nouveau sens dans la culture humaine est essen­tiellement métaphorique – c’est pour autant que, par une substitution qui en même temps maintient ce à quoi elle se substitue, que passe dans la tension entre ce qui est aboli, supprimé et ce qui lui est substitué ce quelque chose de nouveau qui introduit si visiblement ce qui est développé dans l’improvisation poétique, ce quelque chose de nouveau qui dans l’occasion est justement par ce mythe boozien, manifestement incarné, à savoir la dimension nouvelle, cette fonction de la paternité.

 

On pourrait pousser ces choses fort loin, et voir dans ce poème où comme d’habitude le vieil Hugo est loin d’être toujours dans une voie rigoureuse, il titube un petit peu à droite et à gauche, mais ce qui est tout à fait clair, c’est que :

 

« Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite, S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu Quand viendrait du réveil la lumière subite. »

 

 

Je vous prie de voir à quel point le style de cela est dans cette zone ambiguë où le réalisme se mêle à je ne sais quelle lueur un peu trop crue, voire trouble, et qui nous évoque le clair-obscur de ces tableaux de Caravage, qui avec toute leur rudesse populaire sont peut-être encore ce qui de nos jours peut nous donner le plus hautement le sens de la dimension sacrée.

 

Un peu plus loin donc, ce dont il s’agit, c’est toujours de la même chose :

« Immobile, ouvrant l’œil à moitié, sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été

Avait, en s’en allant, négligemment jeté

Cette faucille d’or dans le champ des étoiles. »

 

 

Je n’ai pas poussé, ni dans mon enseignement de l’année dernière, ni dans ce que j’ai écrit récemment sur cette gerbe du poème de Booz et de Ruth, je n’ai pas poussé plus loin l’investigation ni les remarques sur le sujet du point jusqu’où le poète développe la métaphore. J’ai laissé de côté la faucille, parce qu’aussi bien en dehors du texte que de ce que nous faisons ici, c’aurait pu paraître aux lecteurs un peu forcé.

Je ne pense pas pourtant que vous ne puissiez pas ne pas être frappés de ceci : c’est que tout le poème pointe vers une image autour de laquelle bien entendu depuis un siècle, les gens s’émerveillent pour le caractère merveilleu­sement intuitif et comparatif de la chose. Il s’agit du fin et clair croissant de la lune.

 

Mais il ne peut pas, je pense, vous échapper à quel point si la chose porte, si elle est autre chose qu’un très joli trait de peinture, une touche de jaune sur le ciel bleu, c’est très précisément pour autant que la faucille dans ce ciel là, est l’éternelle faucille de la maternité, celle qui a déjà joué son petit rôle entre Kronos et Uranos, entre Jupiter et Kronos, et que cette féminité, la puis­sance dont j’ai parlé tout à l’heure qui est là bel et bien représentée dans cette espèce d’attente mythique de la femme, c’est bien en effet le quelque chose qui est toujours là, qui traîne à la portée de sa main, cette faucille avec laquelle la glaneuse va effectivement trancher, si je puis m’exprimer ainsi, la gerbe dont il s’agit, celle de laquelle rejaillira la lignée du Messie.

 

Notre petit Hans, dans le développement de la phobie, dans sa création et dans sa résolution, ne peut se concevoir, ne peut s’inscrire d’une façon correcte en équation qu’à partir de ces termes.

Je vous prie de remarquer que nous avons là dans le complexe d’Oedipe, ce quelque chose qui est à la place X où est l’enfant avec tous ses problèmes par rapport à la mère, et c’est dans la mesure où quelque chose se sera produit qui aura constitué la métaphore paternelle, que pourra se placer cet élément signifiant essentiel dans tout développement individuel qui s’appelle le complexe de castration. Je dis aussi bien pour l’homme que pour la femme, c’est-à-dire que nous avons à poser l’équation suivante

( P ) M @ ¬ + s

X

Si tant est que P c’est la métaphore paternelle, et que X doit être plus ou moins élidé selon les cas, selon les points du développement et les problèmes auxquels la période préœdipienne a mené l’enfant par rapport à la mère, c’est dans la liaison de la métaphore oedipienne que nous pouvons inscrire ainsi la phase essentielle à tout concept de l’objet qui est constituée par – inscrivons ce que nous voulons – un C ou la faucille, plus quelque chose qui est justement la signification, c’est-à-dire ce dans quoi l’être se retrouve, ce dans quoi l’X trouve sa solution.

 

C’est dans une telle formule que se situe le moment essentiel du fran­chissement de l’œdipe. Et dans le cas du petit Hans c’est exactement ce à quoi nous avons affaire, c’est à savoir que comme je vous l’ai expliqué, c’est pour autant que par rapport à sa mère, il y a quelque chose qui est justement le problème insoluble que, parvenu au degré où il est arrivé de son développement, constitue le fait que la mère soit quelque chose d’aussi complexe que ce : mère + phallus, + petit α, avec toutes les complications que cela entraîne.

 

(M + j + α) M @ m + π

 

C’est dans la mesure où le petit Hans est arrivé à cette impasse, et ne peut pas en sortir parce qu’il n’y a pas de père, parce qu’il n’y a rien pour métaphoriser cette relation avec sa mère, parce que pour tout dire, il n’a d’autre issue de l’autre côté que, non pas la faucille, non pas le grand C du complexe de castration, non pas la possibilité d’une médiation, c’est-à-dire de perdre, puis de retrouver son pénis, mais qu’il ne trouve de l’autre côté que la morsure possible de la mère – qui est la même avec laquelle il se précipite goulûment sur elle, pour autant qu’elle lui manque, pour autant qu’il n’y a pas d’autre relation réelle avec la mère que la relation qu’a pour effet de mettre en relief toute la théorie présente de l’analyse, à savoir la relation de dévoration – c’est pour autant qu’il est arrivé à cette impasse, qu’il ne connaît pas d’autre relation au réel que celle en effet qu’on appelle à tort ou à raison, sadique-orale, c’est-­à-dire que le petit m, ou encore m plus tout ce qui est le réel à ce moment là pour lui, à savoir en particulier le réel qui vient de venir au jour et qui ne manque pas de compliquer la situation, à savoir, son propre pénis, c’est dans la mesure où le problème se présente comme cela pour lui, qu’il est nécessaire que s’introduise, puisqu’il n’y en a pas d’autre, cet élément de médiation méta­phorique : le cheval.

C’est-à-dire que l’instauration chez le petit Hans de la phobie, s’inscrit dans cette même formule qui est celle que je vous ai donnée tout à l’heure

 

‘I             M @ (m) π

M + j+ α

 

‘I avec l’esprit rude, étant le cheval, et M la mère. Ceci sera l’équivalent de quelque chose qui ne sera pas plus résolu pour autant, c’est-à-dire la morsure en tant qu’elle est pour lui le danger majeur, le danger majeur de toute sa réalité, et tout à fait et plus spécialement encore de celle qui vient d’arriver au jour, à savoir de sa réalité génitale.

 

Ceci peut vous sembler artificiel. N’en croyez rien. Commencez d’abord par vous en servir et vous verrez après si cela peut en effet vous rendre service. Je peux vous en montrer mille faces qui sont immédiatement applicables, et en particulier ceci : que le cheval qui est celui dont il est dit qu’il mord et qu’il menace à la fois le pénis, est aussi celui qui tombe, et c’est bien pour cela, d’après ce que nous dit lui-même le petit Hans, que le cheval a été amené. Il a d’abord été amené comme le quelque chose qui, mis en tête du fourgon qui doit emmener les bagages de la petite Lizzie, est ce quelque chose qui peut se retourner et qui mord.

 

Mais nous dit-il, c’est là qu’il a attrapé la bêtise, c’est-à-dire plus exactement que ce qui était accroché déjà à une signification, a été retenu par lui comme étant quelque chose qui allait bien au-delà de toute signification, comme quelque chose qu’il sanctionne par cette espèce d’aphorisme ou d’affirmation défini­tionnelle : « Maintenant tous les chevaux vont tomber ».

 

C’est en effet essentiellement en tant que fonction de la chute, qui est pré­cisément le terme commun entre tout ce qui est en cause dans la partie inférieure de l’équation au moment où en est arrivé le petit Hans, que s’introduit la mère. Nous avons souligné cet élément chute de la mère, le phallus de la mère qui est ce qui n’est plus tenable, ce n’est plus de jeu et pourtant il fait tout pour maintenir l’existence de ce jeu.

 

Enfin la petite Anna est très essentiellement ce qu’on souhaite le plus au monde voir tomber, voire la pousser un petit peu.

 

C’est en tant que le cheval remplit d’une façon elle, efficace, imagée et en quelque sorte active, toutes ces fonctions de la chute réunies, qu’il commence à être introduit comme un terme essentiel, comme le terme de cette phobie où nous voyons s’affirmer, se poser ce que sont vraiment les objets pour le psychisme humain. C’est-à-dire quelque chose comme je vous l’ai dit tout à l’heure, qui mérite peut-être le titre d’objet, mais dont bien entendu on ne saurait par trop insister sur le chapitre spécial de la qualification objet qu’il est néces­saire d’introduire à partir du moment où les objets dont nous nous occupons sont les objets de la phobie ou le fétiche, dont nous savons à la fois combien ils existent comme objet, puisqu’ils ont à constituer véritablement dans le psy­chisme du sujet si on peut dire, les véritables bornes milliaires du désir, dans le cas du fétiche et de ses déplacements.

 

Dans le cas de la phobie, cet objet est à la fois quelque chose qui est là dans le réel, et en même temps qui en est manifestement distinct, qui d’autre part d’aucune façon n’est accessible à la conceptualisation, si ce n’est par l’in­termédiaire de cette formalisation signifiante. Jusqu’à présent, disons-le bien, on n’en a pas donné d’autre plus satisfaisante, et si j’ai l’air de vous la présenter sous une forme un peu plus compliquée que ça n’a été fait jusqu’à présent,

je vous fait remarquer que ce n’est pas autrement non plus que Freud finit par en parler à la fin de son oeuvre, quand il articule pleinement que reprenant la phobie, il fait du cheval en l’occasion – puisque c’est le petit Hans lui-même qu’il reprend comme exemple – cet objet substitué à toutes les images, à toutes les significations confuses, plus ou moins mal dégagées autour desquelles ne peut pas arriver à se décanter l’angoisse du sujet, il en fait l’objet presque arbitraire, et c’est pour cela qu’il l’appelle signal, grâce à quoi à l’intérieur de ce champ de confusions, vont pouvoir se définir des limites qui, pour être arbitraires, n’en introduisent pas moins l’élément de délimitation grâce à quoi, au moins possiblement, est assurée l’amorce d’un ordre, le premier cristal d’une cristallisation organisée entre le Symbolique et le Réel.

 

C’est bien en effet tout ce qui va se produire au cours du progrès de ce qu’on appelle l’analyse de Hans, si tant est qu’on puisse au sens plein du terme, appeler ce qui se passe dans le cas de Hans, une analyse.

Je vous fais remarquer ceci : c’est que les psychanalystes ne semblent pas – tout au moins à lire monsieur Jones – avoir encore compris que si Freud a fait quelques réserves en disant qu’il s’agissait là d’un cas tout à fait exceptionnel – en ce sens qu’il a pu être mené et réalisé par le père même de l’enfant, sans doute conduit par Freud, mais par le père de l’enfant – il a par conséquent fait très peu de fondements sur l’extension possible de cette méthode. Les ana­lystes semblent s’étonner de cette timidité chez Freud. Ils feraient mieux de regarder les choses de plus près, et de se demander si effectivement du fait que cette analyse a été poursuivie par le père, elle ne présente pas des traits spé­cifiques qui en excluent au moins partiellement, la dimension proprement trans­férentielle, autrement dit, si la bourde proférée habituellement par Mademoiselle Anna Freud qui dit que dans les analyses d’enfants, il n’y a pas de transfert possible, n’est pas justement applicable dans ce cas là parce qu’il s’agit du père.

 

Bien entendu alors qu’il n’est que trop évident que dans toute analyse d’enfant pratiquée par un analyste, il y a bel et bien transfert, tout simplement comme – et mieux que partout ailleurs – il y en a chez l’adulte, ici il s’agit de quelque chose d’un peu particulier, et dont nous serons amenés par la suite montrer les conséquences.

 

Quoiqu’il en soit, c’est autour d’une telle formule que nous pouvons de la façon la plus rigoureuse scander tout le progrès de l’intervention du père. Cette formule est utile – et je pense vous le montrer la prochaine fois – pour autant qu’elle nous permet vraiment de situer pourquoi certaines interventions du père sont afécondes, pourquoi d’autres engendrent ce branle de la trans­formation mythique, grâce à qui cette équation va trouver son pouvoir dans le cas du petit Hans, et pour autant qu’y sont intervenues, que se sont mani­festées au plus vite ses possibilités de progrès, sa richesse métaphorique implicite, à savoir la possibilité de la transformation d’une pareille équation.

 

Je me contenterai pour aujourd’hui de vous en montrer le terme dernier et extrême, écrit dans la même formalisation. Je vous en ai déjà dit assez pour que vous puissiez en concevoir, en comprendre la portée que je vous aurai écrite.

Ce que nous voyons à la fin, c’est quelque chose qui assurément est une solution, quelque chose qui instaure le petit Hans dans un registre des relations objectales comme on dit, qui est vivable. Est-il pleinement réussi du point de vue de l’intégration oedipienne ? C’est justement ce que nous essayerons de voir de plus près la prochaine fois. D’ores et déjà nous allons voir en quoi ça l’est et ça ne l’est pas.

 

Si nous lisons le texte tel que le petit Hans à la fin formule sa position, il nous dit : « Maintenant je suis le père ». Nous n’avons pas besoin de nous demander comment il peut faire avec un père que tout au long de l’observation il est forcé en quelque sorte de stimuler, de supplier : « Mais, fais donc ton métier de père ! » et dont le dernier et très beau fantasme qui se produit avec le père, montre qu’en quelque sorte le père le rattrape tout juste sur le quai du train alors qu’en réalité il y a longtemps que le petit Hans cavale en avant, et est parti avec qui ? Comme par hasard avec la grand-mère.

 

La première chose que lui demande le père : « Maintenant que ferais-tu si tu étais le père à ma place ? » – « Oh ! c’est bien simple, je t’emmènerais tous lés dimanches voir grand-maman ». Il n’y a rien de changé dans la relation entre le fils et le père. Dans occasion nous pouvons donc présumer qu’il n’y a pas là une réalisation tout à fait typique du complexe d’œdipe. Pour tout dire nous le voyons très vite si nous savons lire le texte, assurément tous les liens avec le père sont très loin d’être rompus, ils sont même fortement noués par toute cette expérience analytique, mais comme le dit très bien le petit Hans

« Tu seras désormais le grand-père ». Il le dit, mais à quel moment ? Lisez bien le texte : au moment où il a commencé par dire que lui, il était le père.

 

Ce grand-père vient là tout à fait à part, c’est seulement après qu’on ait parlé de la mère – qui sera, nous verrons, quelle sorte de mère dans l’occasion – c’est après qu’on ait parlé de la mère qu’on en vient à parler de l’autre femme qui sera la grand-mère. Mais aucun lien, ni de la perspective du petit Hans pour soi entre ce grand-père et cette grand-mère. Assurément ce n’est pas à tort que Freud souligne à cette occasion avec une satisfaction, quant à nous qui est loin de nous donner un entier soulagement, que la question de l’œdipe a été résolue très élégamment par ce petit bonhomme qui se fait dès lors l’époux de sa mère, et qui renvoie son père à la grand-mère. C’est une façon élégante, voire humoristique, d’éluder la question, mais rien ne nous indique jusqu’à présent dans tout ce qu’a écrit Freud, qu’on puisse considérer cette solution – c’est peut-être une solution évidente – comme une solution typique du complexe d’œdipe.

 

Pour tout dire, ce que nous voyons à partir de ce moment, c’est quelque chose qui de la part du petit Hans, assurément maintient une certaine continuité dans l’ordre des lignées. Si on n’était pas au moins arrivé jusque là, le petit Hans n’aurait absolument rien résolu du tout, et pour tout dire, la fonction de la phobie aurait été à proprement parler nulle. C’est que le petit Hans en tant qu’il se conçoit comme le père, est fonction de quelque chose qui s’inscrit à peu près comme ceci : la mère est la grand-mère. La mère à la fin du progrès est dédoublée. Ceci est un point très important, il a reconnu quelque chose qui lui permet de trouver un équilibre à trois pattes, qui est bien le minimum de ce sur quoi peut s’établir la relation avec l’objet comme nous l’avons toujours dit, et ce tiers qu’il n’a pas trouvé chez son père est précisément chez la grand’mère dont il a trop bien vu en effet la valeur absolument décisive, voire écrasante dans les relations d’objet.

 

Son propre père, c’est précisément en tant que derrière la mère il s’en adjoint une seconde, que le petit Hans s’instaure lui, dans une paternité. Quelle sorte de paternité ? Paternité imaginaire précisément.

 

A partir de ce moment, que nous dit le petit Hans ? lui va avoir des enfants ? C’est lui, il le dit très nettement. Mais quand son père mettant les pieds dans le plat, lui demande : « C’est avec maman que tu vas avoir des enfants ? », – « Pas du tout, lui répond le petit ans, qu’est-ce que veut dire cette histoire ? Tu m’as dit que le père ne peut pas avoir d’enfants à lui tout seul, alors tu veux maintenant que j’en aie ? »

 

I1 y a là un moment d’oscillation dans le dialogue entre l’enfant et le père, qui est tout à fait frappant et qui montre le caractère justement et très pré­cisément refoulé de tout ce qui est de l’ordre de la création paternelle comme telle, alors que ce qu’il articule au contraire à partir de ce moment-là, c’est justement qu’il va avoir des enfants mais des enfants imaginaires. Des enfants, il souhaite, comme il le dit de la façon la plus précise et la plus articulée, il souhaite en avoir, mais d’un autre côté il ne veut pas que sa mère en ait. En d’autres termes, il est absolument précis, d’où les assurances qu’il désire avant tout prendre quant à l’avenir : c’est que sa mère n’ait plus d’enfant.

Pour cela on est prêt à tout jusqu’à y compris à soudoyer largement, puisque nous sommes malgré tout en présence d’un petit rejeton de capitalistes, le grand géniteur par excellence, celui sur lequel je reviendrai la prochaine fois pour vous montrer le véritable visage, car c’est un élément très important, le géniteur par excellence qui est la cigogne à la figure si étrange. Nous verrons la prochaine fois très exactement quelle place et quelle fonction il convient de lui accorder. On ira jusqu’à soudoyer le père cigogne pour qu’il n’y ait plus d’enfant réel.

 

La distinction fondamentale d’une certaine fonction paternelle qu’il y a chez l’enfant – et imaginaire – s’est substituée à la mère : il a des enfants comme elle en a, il s’occupera de ses enfants imaginaires à la façon dont il est arrivé à complètement résoudre la notion de l’enfant, jusqu’à y compris celle de la petit Anna. C’est le fantasme autour de la petit Anna, dont j’ai commencé à vous parler la dernière fois, et sur lequel je reviendrai.

Tout son fantasme autour de la boîte, de la cigogne, de la petite Anna qui a existé déjà bien avant sa naissance, a consisté à l’imaginer, à la fan­tasmatiser. Il va donc avoir des enfants fantasmatiques, il va devenir un per­sonnage essentiellement poète, créateur dans l’ordre imaginaire, et la dernière forme qu’il donne à ces sortes de créations imaginaires, c’est celle qu’il appelle Lodi sur laquelle on l’interroge : « Qu’est-ce que signifie cette Lodi ? ». Et le père est très intéressé : « Est-ce Chocolodi ? Est-ce Saffalodi ? ». Et en effet Saffalodi veut dire petite saucisse. L’image de caractère fondamentalement imaginaire, de phalloforme pour tout dire, la transmutation imaginaire qui s’est opérée de ce phallus à la fois non recédé et éternellement imaginée pour la mère, est ce que nous voyons reproduit à l’état du petit Hans sous cette forme.

La femme ne sera jamais pour lui que le fantasme de ces petites sœurs­ filles autour desquelles aura tourné toute sa crise enfantine. Ce ne sera pas tout à fait un fétiche puisque aussi bien ce sera justement le vrai fétiche si je puis dire, c’est-à-dire qu’il ne sera pas arrêté à ce qui est inscrit sur le voile, il aura retrouvé la forme hétérosexuelle typique de son objet. N’empêche que sa relation avec les femmes sera désormais et pour toujours sans aucun doute marquée de cette genèse narcissique au cours de laquelle il a trouvé à se mettre en ortho­position par rapport au partenaire féminin. Le partenaire féminin aura été engendré, non pas pour tout dire à partir de la mère, mais à partir des enfants imaginaires qu’il peut faire à la mère, eux-mêmes héritiers de ce phallus autour duquel tout le jeu primitif de la relation d’amour, de captation de l’amour à l’endroit de la mère se sera primitivement joué.

 

Donc nous avons en fin de compte avec, d’une part l’affirmation de sa relation, lui, comme nouveau père, comme Vatti, à une lignée maternelle, nous en aurons comme correspondance à cette deuxième partie de l’équation d’un autre côté ‘c, c’est à dire la petite Anna chevauchant le cheval, la petite Anna prenant la position de domination par rapport à tout le charroi, à tout le train, à tout ce que traîne la mère après elle. Et c’est par l’intermédiaire de la petite Anna que lui, le petit Hans, est arrivé à faire ce que nous avons dit la dernière fois qu’il faisait, c’est-à-dire à dominer la mère, pas simplement à la cravacher, à savoir comme nous montre la suite de l’histoire, à voir ce qu’elle avait dans le ventre, à savoir à extraire le petit canif castrateur qui désormais bel et bien extrait, la rend beaucoup plus inoffensive.

 

P (M) (M) i  @ (α) π

(j)

 

Telle est la formule qui, opposée à celle-ci, marque le point d’arrivée de la transformation du petit Hans. Le petit Hans assurément, aura toutes les apparences d’un hétérosexuel normal, néanmoins le chemin qu’il aura parcouru dans l’œdipe pour y arriver, est un chemin atypique lié à cette carence du père dont vous pouvez peut-être vous étonner qu’elle soit si grande, mais dont assu­rément toute la ligne de l’observation nous montre à tout instant les défaillances et les défauts, soulignés à tout instant par l’appel du petit Hans lui-même, et dont il n’y a certainement pas lieu de s’étonner qu’elle marque d’une atypie terminale le progrès et la résolution de la phobie.

 

Ceci, je vous demande simplement d’en conserver les deux termes extrêmes, pour vous dire qu’il est possible, qu’il est concevable d’essayer d’articuler par une série d’étapes la transformation de l’un dans l’autre. Sans aucun doute convient-il de ne pas être là trop systématique. Assurément cette sorte de logique, si on peut dire, est nouvelle, et peut-être doit-elle être, si elle est poursuive, simplement introductive d’un certain nombre de questions quant à son for­malisme, qui nous fassent nous demander si elle a absolument les mêmes lois que ce qui a pu d’ores et déjà être formalisé dans d’autres domaines de la logique.

 

Assurément Freud, au niveau de la Traumdeutung, a déjà commencé quelque chose qui consiste à nous dire que la logique de l’inconscient, autrement dit des signifiants dans l’inconscient, ce n’est certainement pas la même que celle que nous avons l’habitude de manier. Il y a un vaste quart de la Traumdeutung qui est essentiellement consacré à nous montrer comment un certain nombre d’articulations logiques essentielles, le ou bien ou bien, la transposition, la causalité, peuvent se transporter dans l’ordre de l’inconscient. Elle est peut­ être distincte de notre logique coutumière, de la topologie. Vous savez ce que c’est qu’une topologie, c’est une géométrie en caoutchouc. Ici aussi il s’agit d’une logique en caoutchouc et qui nous demande peut-être un certain nombre de définitions de termes qui nous permettent de définir une certaine logique en caoutchouc. Mais cela ne veut pas dire que tout soit possible en particulier que deux anneaux passés l’un dans l’autre, jusqu’à nouvel ordre rien ne nous permet de les dénouer, ceci pour vous dire que la logique en caoutchouc n’est pas condamnée à l’entière liberté.

 

Bref, ce que nous voyons là arriver à la fin de la résolution de la phobie du petit Hans, c’est une certaine configuration qui est celle-ci : malgré la pré­sence, l’insistance même de l’action paternelle, ce dans quoi le petit Hans s’ins­crit, c’est dans une espèce de lignée matriarcale, ou plus exactement pour être plus simple, pour être plus strict aussi, de reduplication maternelle, comme s’il était nécessaire qu’il y eût un troisième personnage et que faute que ç’ait été le père, ce soit cette fameuse grand-mère. D’autre part, quelque chose qui le met par rapport à l’objet qui sera désormais l’objet de ses désirs, et je vous ai déjà souligné que nous avons le témoignage dans l’anamnèse de quelque chose qui l’attache essentiellement à Gmünden et à sa petite sœur, c’est-à-dire très précisément aux petites filles, c’est-à-dire aux enfants en tant qu’ils sont les filles de sa mère, mais qu’ils sont aussi ses filles à lui, les filles imaginaires.

 

La structure originellement narcissique de ses relations avec la femme, est indiquée à l’issue, au débouché de la solution de sa phobie. Que va-t-il rester comme traces, si on peut dire, du passage par la phobie ? Quelque chose de très curieux, quelque que chose qui est le rôle du petit agneau avec lequel à la fin il nous dit qu’il se livre à des jeux très particuliers, par exemple de se faire bousculer par lui, et ce petit agneau est un agneau sur lequel on a essayé de mettre un jour à cheval sa sœur, c’est-à-dire de la mettre dans la position, comme on l’appelle dans le fantasme, de la grand boîte. La sœur est venue dans l’imagination de Hans, c’est elle qui, si vous vous en souvenez, est à cheval sur le cheval. C’est la dernière étape avant la résolution de la phobie du cheval, il a fallu que la sœur domine cela avant que lui, le petit Hans, puisse traiter le cheval comme il le mérite, c’est-à-dire lui taper dessus, et à ce moment là l’équivalence entre le cheval et la mère est assurée : battre le cheval, c’est aussi battre sa mère.

A la fin donc il reste quelque chose sur quoi est monté la petite sœur, à savoir cet agneau. Voilà la configuration qui reste à la fin. Je ne peux pas me refuser le plaisir, ni vous refuser cette énigme, de vous montrer ce quelque chose autour de quoi notre maître Freud a fait tourner son analyse de Léonard de Vinci, à savoir non pas la Vierge au rocher, mais le grand carton de Sainte Anne qui est au Louvre, et qui est précédé par un dessin qui est au Carlington House et qui est celui-ci. Toute l’analyse que Freud a faite de Léonard de Vinci tourne autour de cette Sainte Anne à la figure si étrangement androgyne – elle ressemble d’ailleurs au Saint jean Baptiste – de cette Vierge et de l’enfant ; et comme on le souligne ici, non pas comme dans le carton du Carlington House, le cousin, à savoir le Jean-Baptiste, est justement un petit agneau.

 

Cette configuration très singulière qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de Freud, est véritablement l’os de sa démonstration, de cette très singulière oeuvre qu’est son étude Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. J’espère que vous vous donnerez la peine d’ici la fin de l’année, car peut-être arriverai­-je à vous faire là-dessus la clôture de mon séminaire, de lire Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Si vous ne vous apercevez pas en lisant ce souvenir d’enfance , du caractère invraisemblablement énigmatique de toute situation où est introduit pour la première fois le terme de narcissisme, si vous ne réalisez pas l’audace presque insensée de cela, d’écrire une chose pareille au moment où cela a été écrit – nous avons réussi depuis littéralement à sco­tomiser cela, à méconnaître l’existence de choses comme celles-là dans l’œuvre de Freud – lisez-le pour vous apercevoir à quel point il est difficile de savoir en fin de compte ce qu’il veut arriver à dire, mais lisez-le en même temps pour voir à quel point ça se tient, malgré toutes les erreurs, car il y a des erreurs, mais cela ne fait rien, c’est quelque chose qui est absolument consistant. Je vous demande d’en prendre connaissance, de lire ce souvenir d’enfance de Léo­nard de Vinci. Cette configuration singulière qui, si je puis dire, est là pour nous présenter une humanissima trinita, trinité très humaine, voire trop humaine, opposée à la divinissima à laquelle elle se substitue, est quelque chose sur quoi nous aurons à revenir.

 

Ce que j’ai voulu vous indiquer comme une pierre d’attente, c’est par quelle singulière nécessité nous  trouvons un quatrième terme, comme une sorte de résidu sous la forme de cet agneau, du terme animal où nous retrouvons le terme même de la phobie.

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