mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LXXIV L'insu que sait de l'une bévue s'aile à mourre 1976 – 1977 Leçon du 17 mai 1977

Leçon du 17 mai 1977

Des gens n’entendaient pas au milieu ; j’aimerais qu’on me dise cette fois-ci si on m’entend. Ce n’est pas que ce que j’ai à dire ait une extrême importance. Est-ce qu’on m’entend ? Est-ce que quelqu’un veut bien dire si on ne m’entend pas, par hasard ?

Bon. Alors pour dire les choses par ordre d’importance croissante, j’ai eu le plaisir de m’apercevoir que mon enseignement a atteint l’Écho des Savanes ! (rires). Je ne vous en citerai que deux lignes : « Ça n’est pas plus compliqué que cela, la psychanalyse ; enfin ça, c’est la théorie de Lacan ». Voilà. L’Écho des Savanes, n° 30, où vous pourrez lire ce texte, est quand même un peu porno (rires). Que j’aie réussi — enfin j’ai réussi…, je ne l’ai pas fait exprès — que j’aie réussi à pousser jusqu’au porno, c’est, c’est quand même, c’est quand même ce qu’on appelle un succès ! Bon. Voilà. Je recueille toujours soigneusement l’Écho des Savanes, comme si je n’avais attendu que ça, mais ce n’est évidemment pas le cas. Alors par ordre d’importance croissante, je vais quand même vous signaler la parution au Seuil d’un texte nommé Polylogue, qui est de Julia Kristeva. J’aime beaucoup ce texte. C’est un recueil d’un certain nombre d’articles. Ça n’en est pas moins précieux. J’aimerais quand même m’informer, auprès de Julia Kristeva, puisqu’elle a fait l’effort, ce matin, de bien vouloir se déranger, comment elle conçoit ce Polylogue. J’aimerais bien qu’elle me dise si ce Polylogue, comme peut-être enfin il m’apparaît pour autant que j’ai pu le lire — car je ne l’ai pas reçu il y a longtemps — si ce Polylogue est une polylinguisterie, je veux dire, si la linguistique y est en quelque sorte — ce que je crois qu’elle est, quant à moi -, plus qu’éparse, est-ce que c’est ça que par Polylogue elle a voulu dire ? Elle agite la tête de haut en bas d’une façon qui paraît m’approuver, mais si elle avait encore un petit filet de voix pour me le glapir, je ne serais pas fâché quand même. C’est ?….

– J. Kristeva : C’est autre chose que de la linguistique. Ça passe par la linguistique, mais c’est pas ça.

– J. Lacan : Oui. Seulement ce qui est embêtant c’est qu’on ne passe jamais que par la linguistique. Je veux dire qu’on y passe, et si j’ai énoncé quelque chose de valable, je regrette qu’on ne puisse pas dessus prendre appui. Pour dire la vérité, je ne sais pas, j’avais entendu dire par quelqu’un qui était venu me tirer comme ça par la manche, que Jakobson désirait que je participe à une interview. Je suis bien embêté, je m’en sens tout à fait incapable. C’est pas que… et pourtant je suis, comme vient de dire Julia Kristeva, je suis passé par là. Voilà.

Je suis passé par là, mais je n’y suis pas resté. J’en suis encore à interroger la psychanalyse sur la façon dont elle fonctionne. Comment se fait-il qu’elle tienne, qu’elle constitue une pratique qui est même quelquefois efficace ? Naturellement là, il faut quand même passer par une série d’interrogations. Est-ce que la psychanalyse opère, puisque de temps en temps elle opère, est-ce qu’elle opère par ce qu’on appelle un effet de suggestion ? Pour que l’effet de suggestion tienne, ça suppose que le langage, — là je me répète -, que le langage tienne à ce qu’on appelle l’homme. Ce n’est pas pour rien que dans son temps, j’ai manifesté une certaine, comme ça, préférence pour un certain livre de Bentham qui parle de l’utilité des fictions. Les fictions sont orientées vers le service, qui est…, qu’il justifie en somme. Mais d’un autre côté, il y a là une béance ; que ça tienne à l’homme, ça suppose que nous saurions bien, que nous saurions suffisamment ce que c’est que l’homme. Tout ce que nous savons de l’homme, c’est qu’il a une structure ; mais cette structure, il ne nous est pas facile de la dire. La psychanalyse a émis sur ce sujet quelques vagissements, à savoir que l’homme penche vers son plaisir, ce qui a un sens bien net. Ce que la psychanalyse appelle plaisir, c’est pâtir, subir le moins possible. Là il faut quand même se souvenir de la façon dont j’ai défini le possible, ça a un curieux effet de renversement, puisque je dis que le possible c’est ce qui cesse de s’écrire. C’est tout au moins ainsi que je l’ai nettement articulé, au temps où je parlais du possible, du contingent, du nécessaire et de l’impossible. Alors si on transporte le mot le moins, comme ça, tout pataudement, tout brutalement, eh bien ça donne ce qui cesse le moins de s’écrire. Et en effet, ça ne cesse pas un instant. C’est bien là que je voudrais reposer une question à cette chère Julia Kristeva. Qu’est-ce qu’elle appelle, — ça, ça va la forcer à sortir un peu plus qu’un filet de voix comme tout à l’heure -, qu’est-ce qu’elle appelle la métalangue ?

Qu’est-ce que ça veut dire, la métalangue, si ce n’est pas la traduction ? On ne peut parler d’une langue que dans une autre langue, me semble-t-il, si tant est que ce que j’ai dit autrefois, à savoir qu’il n’y a pas de métalangage. Il y a un embryon de métalangage ; mais on dérape toujours, pour une simple raison, c’est que je ne connais de langage qu’une série de langues, incarnées ; on s’efforce d’atteindre le langage par l’écriture. Et l’écriture, ça ne donne quelque chose qu’en mathématiques, à savoir là où on opère, par la logique formelle, à savoir par extraction d’un certain nombre de choses qu’on définit, qu’on définit comme axiome principalement, et on n’opère tout brutalement qu’à extraire ces lettres, car ce sont des lettres.

Ouais, ça n’est nullement une raison pour qu’on croie que la psychanalyse mène à écrire ses mémoires. C’est justement parce qu’il n’y a pas de mémoire d’une psychanalyse que je suis aussi embarrassé. Il n’y a pas de mémoire, ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de la mémoire intéressée dans cette affaire. Mais écrire ses mémoires, c’est une autre affaire. Tout repose là sur une métaphore, à savoir que on s’imagine que la mémoire, c’est quelque chose qui s’imprime ; mais rien ne dit que cette métaphore soit valable. Dans son projet, Entwurf, Freud articule, très précisément, l’impression de ce qui reste dans la mémoire. C’est pas une raison parce que nous savons que des animaux se souviennent, pour qu’il en soit de même pour l’homme.

Ce que j’énonce, en tout cas, c’est que l’invention d’un signifiant est quelque chose de différent de la mémoire. Ce n’est pas que l’enfant invente ; ce signifiant, il le reçoit, et c’est même ça qui vaudrait qu’on en fasse plus. Pourquoi est-ce qu’on n’inventerait pas un signifiant nouveau ? Nos signifiants sont toujours reçus. Un signifiant par exemple qui n’aurait, comme le Réel, aucune espèce de sens. On ne sait pas, ça serait peut-être fécond. Ça serait peut-être fécond, ça serait peut-être un moyen, un moyen de sidération en tout cas. Ça n’est pas qu’on n’essaye pas. C’est même en ça que consiste le mot d’esprit, ça consiste à se servir d’un mot pour un autre usage que celui pour lequel il est fait. Dans le cas de famillionnaire, on le chiffonne un peu ce mot ; mais c’est bien dans ce chiffonnage que réside son effet opératoire.

En tous les cas, il y a une chose où je me suis risqué à opérer dans le sens de la métalangue, la métalangue sur quoi tout à l’heure, j’interrogeai Julia Kristeva. La métalangue en question consiste à traduire Unbewusst, par une-bévue, ça n’a absolument pas le même sens ; mais il est un fait, c’est que, dès que l’homme dort, il une-bévue à tour de bras, et sans aucun inconvénient, mis à part le cas de somnambulisme. Le somnambulisme a un inconvénient, c’est quand on réveille le somnambule ; comme il se promène sur les toits, il peut arriver qu’il ait le vertige, mais à la vérité la maladie mentale qu’est l’Inconscient ne se réveille pas. Ce que Freud a énoncé et ce que je veux dire, c’est cela, qu’il n’y a en aucun cas de réveil. La science, elle, n’est qu’indirectement évocable en cette occasion, c’est un réveil, mais un réveil difficile, et suspect. Il n’est sûr qu’on est réveillé, que si ce qui se présente et représente est, je l’ai dit, sans aucune espèce de sens. Or tout ce qui s’énonce, jusqu’à présent, comme science, est suspendu à l’idée de Dieu. La science et la religion vont très bien ensemble. C’est un Dieu-lire ! Mais ça ne présume aucun réveil. Heureusement, y a-t-il un trou. Entre le délire, social, et l’idée de Dieu, il n’y a pas de commune mesure. Le sujet se prend pour Dieu, mais il est impuissant à justifier qu’il se produit du signifiant, du signifiant S indice 1, et encore plus impuissant à justifier que ce SI, indice 1, le représente auprès d’un autre signifiant, et que ce soit par-là que passent tous les effets de sens, lesquels se bouchent tout de suite, sont en impasse. Voilà.

L’astuce de l’homme, c’est de bourrer tout cela, je vous l’ai dit, avec de la poésie qui est effet de sens, mais aussi bien effet de trou. Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation et c’est en cela que je n’arrive plus, dans ma technique, à ce qu’elle tienne ; je ne suis pas assez pouâte, je ne suis pas pouâteassez !

Voilà. Ça, c’est pour introduire ceci, à propos de quoi on se pose des questions. La définition de la névrose, il faut quand même être sensé et s’apercevoir que la névrose, ça tient aux relations sociales. On secoue un peu la névrose, et c’est pas du tout sûr que par là on la guérisse. La névrose obsessionnelle par exemple, c’est le principe de la conscience. Et puis il y a aussi des choses bizarres. Il y a un nommé Clérambault qui s’est aperçu un jour, – Dieu sait comment il a trouvé ça! -, qu’il y avait quelque part de l’automatisme mental. Il n’y a rien de plus naturel que l’automatisme mental. Qu’il y ait des voix, – des voix, d’où viennent-elles ? Elles viennent forcément du sujet lui-même -, qu’il y ait des voix qui disent : « Elle est en train de se torcher le cul », on est stupéfait que cette dérision – puisque, à ce qu’il paraît, il y a dérision -, n’arrive pas plus souvent. Moi, j’ai vu, récemment, à ma présentation de malades, comme on dit, si tant est qu’ils soient malades, j’ai vu un japonais, un japonais qui avait quelque chose que lui-même appelait écho de la pensée. Qu’est-ce que serait l’écho de la pensée si Clérambault ne l’avait pas épinglé ? Un processus serpigineux, qu’il appelle ça; il n’est même pas sûr que ce soit un processus serpigineux là où est censé être le centre du langage. Moi, j’ai quand même dit que ce japonais qui avait un très vif goût pour la métalangue, à savoir qu’il jouissait d’avoir appris l’anglais, et puis le français après. Est-ce que ce n’est pas là où a été le glissement ? Il a glissé dans le traumatisme mental de ce fait que, dans toutes ces métalangues qui se trouvaient être maniées assez aisément, ben, il ne s’y retrouvait pas. J’ai conseillé, moi, qu’on lui permette d’avoir du champ et qu’on ne s’arrête pas à ceci, que Clérambault a inventé, un jour, un truc qui s’appelle l’automatisme mental. C’est normal, l’automatisme mental. Il se trouve que si je n’en ai pas, moi, c’est un hasard. Il y a quand même, quand même quelque chose qui peut s’appeler de mauvaises habitudes. Si on se met à se dire des choses à soi-même comme il s’exprimait, le dit japonais, textuellement, si on se met à se dire des choses à soi-même, pourquoi ça ne glisserait-il pas vers l’automatisme mental parce qu’il est tout de même bien certain que, conformément à ce que dit Edgar Morin dans un livre qui est paru récemment et où il s’interroge sur la nature de la nature, il est tout à fait clair que la nature n’est pas si naturelle que ça, c’est même en ça que consiste cette pourriture qui est ce qu’on appelle généralement la culture. La culture bouillonne, comme je vous l’ai fait remarquer incidemment. Oui.

Les types modelés par les relations sociales consistent en jeux de mots. Aristote impute, on ne sait pas pourquoi, à la femme, d’être hystérique; c’est un jeu de mot sur hysteron. je vous ai fait remarquer quelque chose concernant la parenté. La parenté en question, c’est un livre que fraye Needham, Rodney Needham qui n’est pas le bon. Pourquoi tout s’engloutit-il dans la parenté la plus plate ? Pourquoi les gens, qui viennent nous parler en psychanalyse, ne nous parlent-ils que de cela ? Pourquoi ne dirait-on pas qu’on est apparenté à part entière d’un pouâte par exemple, au sens où je l’ai articulé tout à l’heure, le pas pouâteassez ? Un pouâte, on a autant de parenté avec lui, pourquoi la psychanalyse oriente-t-elle, oriente-t-elle les gens qui s’y assouplissent, les oriente-t-elle, au nom de quoi, vers leurs souvenirs d’enfance? Pourquoi est-ce qu’ils ne s’orienteraient pas vers l’apparentement à un pouâte, un pouâte entre autres, n’importe lequel ? Même un pouâte, est très communément ce qu’on appelle un débile mental. On ne voit pas pourquoi un pouâte ferait exception.

Un signifiant nouveau, celui qui n’aurait aucune espèce de sens, ça serait peut-être ça qui nous ouvrirait à ce que, de mes pas patauds, j’appelle le Réel. Pourquoi est-ce qu’on ne tenterait pas de formuler un signifiant qui aurait, contrairement à l’usage qu’on en fait habituellement, qui aurait un effet? Oui. Il est certain que tout ceci a un caractère d’extrême. Si j’y suis introduit par la psychanalyse, c’est tout de même pas sans portée. Portée veut dire sens, ça n’a exactement pas d’autre incidence. Portée veut dire sens et nous restons collés toujours au sens. Comment est-ce que on n’a pas encore forcé les choses assez, pour, pour faire l’épreuve de ce que ça donnerait, de forger un signifiant qui serait autre.

Bien, je m’en tiens là pour aujourd’hui.

Si jamais je vous convoque à propos de ce signifiant, vous le verrez affiché et ce sera quand même un bon signe, comme je ne suis débile mental que relativement, je veux dire que je le suis comme tout le monde, comme je ne suis débile mental que relativement, c’est peut-être, qu’une petite lumière me serait arrivée.

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