mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LVIII Le transfert 1960 – 1961 Leçon du 15 mars 1961

 Leçon du 15 mars 1961

 

Pour ceux qui en quelque sorte tombent aujourd’hui parmi nous de la lune je donne un bref repérage. Après avoir tenté de reposer devant vous dans des termes plus rigoureux qu’il n’a été fait jusqu’à présent ce qu’on peut appeler la théorie de l’amour, ceci sur le fondement du Banquet de Platon, c’est à l’intérieur de ce que nous avons réussi à situer dans ce commentaire que je commence d’articuler la position du transfert dans le sens où je l’ai annoncé cette année, c’est-à-dire dans ce que j’ai appelé avant tout « sa disparité subjective ». J’entends par là que la position des deux sujets en présence n’est aucunement équivalente. Et c’est pour cela qu’on peut parler, non pas de situation, mais de pseudo-situation analytique, de « prétendue situation ».

 

Abordant donc depuis les deux dernières fois la question du transfert, je l’ai fait du côté de l’analyste. Ce n’est pas dire que je donne au terme de contre-transfert le sens où il est couramment reçu d’une sorte d’imperfection de la purification de l’analyste dans la relation à l’analysé. Bien au contraire, j’entends dire que le contre-transfert, à savoir l’implication nécessaire de l’analyste dans la situation du transfert fait qu’en somme nous devons nous méfier de ce terme [impropre de l’existence contre-transfert. Les conséquences nécessaires] < impropre. L’existence du contre-transfert < est une > conséquence nécessaire > purement et simplement du phénomène du transfert lui-même si on l’analyse correctement.

 

J’ai introduit ce problème par le fait actuel dans la pratique analytique qu’il est reçu d’une façon assez étendue que ce que nous pourrions appeler un certain nombre d’affects, pour autant que l’analyste en est touché dans l’analyse, constituent un mode sinon normal du moins normatif du repérage de la situation analytique. Et même je dis, non seulement de l’information de l’analyste dans la situation analytique, mais même un élément possible de son intervention par la communication qu’il peut éventuellement en faire à l’analysé.

 

Et, je le répète, je n’ai pas pris sous mon chef la légitimité de cette méthode. Je constate qu’elle a pu être introduite et promue, qu’elle a été admise, reçue dans un champ très large de la communauté analytique et que ceci à soi tout seul est suffisamment indicatif sur notre chemin, pour l’instant, qui est d’analyser comment les théoriciens qui entendent ainsi l’usage du contre-transfert le légitiment. Ils le légitiment pour autant qu’ils le lient à des moments d’incompréhension de la part de l’analyste, comme si cette incompréhension était en soi le critère, le point de partage, le versant où quelque chose se définit qui oblige l’analyste à passer à un autre mode de communication, à un autre instrument dans sa façon de se repérer dans ce dont il s’agit, c’est-à-dire l’analyse du sujet.

 

C’est donc autour de ce terme de compréhension que va pivoter ce que j’entends vous montrer aujourd’hui pour permettre de serrer de plus près [autour de] ce qu’on peut appeler, selon nos termes, le rapport de la demande du sujet avec son désir, *étant entendu que nous avons mis au principe ce en quoi nous avons montré que le retour est nécessaire,* c’est à mettre au premier plan que ce dont il s’agît dans l’analyse n’est autre chose que la mise au jour de la manifestation du désir du sujet.

 

Où est la compréhension quand nous comprenons ? Quand nous croyons comprendre, qu’est-ce que cela veut dire ? Je pose que cela veut dire dans sa forme la plus assurée, je dirai dans sa forme primaire, que la compréhension de quoi que ce soit que le sujet articule devant nous est quelque chose que nous pouvons définir ainsi au niveau du conscient, c’est qu’en somme nous savons quoi répondre à ce que l’autre demande. C’est dans la mesure où nous croyons pouvoir répondre à la demande que nous sommes dans le sentiment de comprendre.

 

Sur la demande pourtant nous en savons un peu plus que cet abord immédiat, précisément en ceci que nous savons que la demande n’est pas explicite, qu’elle est même beaucoup plus qu’implicite, qu’elle est cachée pour le sujet, qu’elle est comme devant être interprétée. Et c’est là qu’est l’ambiguïté pour autant que nous qui l’interprétons nous répondons à la demande inconsciente sur le plan d’un discours qui pour nous est un discours [concret] < conscient >. C’est bien là qu’est le biais, le piège et qu’aussi bien depuis toujours nous tendons à glisser vers cette supposition, cette capture que notre réponse… Le sujet en quelque sorte devrait se contenter de ce que nous mettons au jour par notre réponse quelque chose dont il devrait se satisfaire. Nous savons que c’est là que se produit pourtant toujours quelque résistance.

 

C’est de la situation de cette résistance, de la façon dont nous pouvons qualifier les instances à quoi nous avons à la rapporter, qu’ont découlé toutes les étapes, tous les stades de la théorie analytique du sujet à savoir des diverses instances auxquelles en lui nous avons affaire.

 

Néanmoins n’est-il pas possible d’aller en un point plus radical, sans nier bien sûr la part qu’ont dans la résistance ces diverses instances du sujet, voir, saisir que la difficulté des rapports de la demande du sujet à la réponse qui lui est faite se situe plus loin, se situe en un point tout à fait originel. En ce point, j’ai essayé de vous porter en vous montrant ce qui résulte chez le sujet qui parle du fait, l’exprimais-je ainsi, que ses besoins doivent passer par les défilés de la demande que de ce fait même, à ce point tout à fait originel, il résulte précisément ce quelque chose où se fonde ceci que tout ce qui est tendance naturelle, chez le sujet qui parle, a à se situer dans un au-delà et dans un en deçà de la demande. Dans un au-delà [qui est] < c’est > la demande d’amour, dans un en deçà < c’est > ce que nous appelons le désir, avec ce qui le caractérise comme condition, comme ce que nous appelons sa condition absolue dans la spécificité de l’objet [qu’il] < qui le > concerne, petit a, cet objet partiel (ce quelque chose que j’ai essayé de vous montrer comme inclus dès l’origine dans ce texte fondamental de la théorie de l’amour, ce texte du Banquet, comme agalma) en tant que je l’ai identifié aussi à l’objet partiel de la théorie analytique.

 

C’est ceci qu’aujourd’hui, par un bref reparcours de ce qu’il y a de plus original dans la théorie analytique, les Triebe, « les pulsions et leur destin », j’entends vous faire toucher du doigt, avant que nous puissions en déduire ce qui en découle quant à ce qui nous importe, à savoir le point sur lequel je vous ai laissés la dernière fois du drive intéressé dans la position de l’analyste. Vous vous rappelez que c’est sur ce point problématique que je vous ai laissés pour autant qu’un auteur, celui précisément qui s’exprime sur le sujet du contre-transfert, désigne dans ce qu’il appelait le drive parental, ce besoin d’être parent, ou le drive réparatif, ce besoin d’aller contre la destructivité naturelle supposée chez tout sujet en tant qu’analysé analysable.

 

Vous avez tout de suite saisi la hardiesse, l’audace, le paradoxe d’avancer des choses comme celles-là puisque aussi bien il suffit un instant de s’y arrêter pour s’apercevoir, à propos de ce drive parental, si c’est bien ce qui doit être présent dans la situation analytique, qu’alors comment même oserons nous parler de la situation du transfert, si c’est vraiment un parent que le sujet en analyse a en face de lui ? Quoi de plus légitime qu’il retombe à son endroit dans la position même qu’il a eue pendant toute sa formation à l’endroit des sujets autour desquels se sont constituées les situations passives fondamentales pour lui qui constituent < dans > la chaîne signifiante les automatismes de répétition. En d’autres termes, comment ne pas s’apercevoir que nous avons là une contradiction directe, que nous allons droit sur l’écueil qui permettra de nous la poser ? Qui nous contredira en disant que la situation de transfert, telle qu’elle s’établit dans l’analyse, est en discordance avec la réalité de cette situation que certains expriment imprudemment comme une situation si simple, celle de la situation dans l’analyse, dans l’hic et nunc du rapport au médecin ? Comment ne pas voir que si le médecin est là armé du drive parental, si élaboré que nous le supposions du côté d’une position éducative, il n’y aura absolument rien qui distancie la réponse normale du sujet à cette situation et tout ce qui pourra être énoncé comme la répétition d’une situation passée.

 

Il faut bien dire qu’il n’y a pas même moyen d’articuler la situation analytique sans poser au moins quelque part l’exigence contraire.

 

Et par exemple au chapitre III de l’Au-delà du principe du plaisir, quand effectivement Freud, reprenant l’articulation dont il s’agît dans l’analyse, fait le départ de la remémoration et de la reproduction de l’automatisme de répétition, Wiederholungszwang, pour autant qu’il le considère comme un demi échec de la visée remémoratrice de l’analyse, comme un échec nécessaire allant jusqu’à mettre au compte de la structure du Moi (en tant qu’il éprouve à ce stade de son élaboration d’en fonder l’instance comme en grande partie inconsciente) d’attribuer et de mettre au compte, non pas le tout (puisque sans doute tout l’article est fait pour montrer qu’il y a une [marche] < marge > mais la part la plus importante de cette fonction de répétition, au compte de la défense du Moi [dans] < contre > la remémoration refoulée, considérée comme le vrai terme, le terme dernier, encore que peut-être à ce moment considéré comme impossible, de l’opération analytique. C’est donc en suivant la voie de quelque chose qui est la résistance à cette visée dernière, la résistance située dans la fonction inconsciente du Moi, que Freud nous dit que nous devons en passer par là que, « dans la règle, le médecin ne peut épargner à l’analysé cette phase de la cure, doit lui laisser revivre à nouveau un nouveau morceau de sa vie oubliée et qu’il a pour ceci à prendre soin [parce] < à ce > qu’une certaine mesure von Überlegenheit de supériorité reste conservée grâce à quoi la réalité apparente die auscheinende Realitât, pourtant toujours de nouveau pourra être reconnue dans un reflet comme un effet de miroir d’un passé oublié ». Dieu sait à quels abus d’interprétation a prêté ce pointage de cet Überlegenheit. C’est là autour que toute la théorie de l’alliance avec ce qu’on appelle la partie saine du moi a pu s’édifier. Il n’y a pourtant dans un tel passage rien de semblable et je < ne > puis assez souligner ce qui au passage a dû vous apparaître, c’est le caractère en quelque sorte neutre, neuter, ni d’un côté ni de l’autre, de cet Überlegenheit. Où est-elle cette supériorité ? Est-ce du côté du médecin qui, espérons-le, conserve toute sa tête ? Est-ce que c’est cela qui est entendu dans l’occasion ou est-elle du côté du malade ?

 

Chose curieuse, dans la traduction française qui, à l’égard des autres, est aussi mauvaise que celles qui ont été faites sous divers autres patronages – la chose est traduite : et doit seulement veiller à ce que le malade conserve un certain degré de sereine supériorité – il n’y a rien de pareil dans le texte – qui lui permette de constater, malgré tout, que la réalité de ce qu’il < revit et > reproduit n’est qu’apparente. Si bien que la question de la situation de cet Überlegenheit exigible sans doute, dont il s’agit, est-ce que nous ne devons pas la situer d’une façon qui, je crois, peut être infiniment plus précise que tout ce qui est élaboré, dans ces prétendues comparaisons de l’aberration actuelle de ce qui se répète dans le traitement avec une situation qui serait donnée comme parfaitement connue.

 

Repartons donc de l’examen des phases et de la demande, des exigences du sujet telles que dans nos interprétations nous les abordons, et commençons simplement selon cette chronologie, selon cette diachronie qui est celle dite des phases de la libido, par la demande la plus simple, celle à laquelle nous nous référons tellement fréquemment, disons qu’il s’agît d’une demande orale. Qu’est-ce qu’une demande orale ? C’est la demande d’être nourri qui s’adresse à qui, à quoi ? Elle s’adresse à cet Autre qui [attens] <entend> et qui, à ce niveau primaire de l’énonciation de la demande, peut vraiment être désigné comme ce que nous appelons le lieu de l’Autre, l’Autre…on, l’Autron dirai-je à faire rimer nos désignations avec des désignations familières en physique. Voilà à cet Autron abstrait, impersonnel, adressée par le sujet, à son propre insu plus ou moins, cette demande d’être nourri.

 

Nous avons dit, toute demande, du fait qu’elle est parole, tend à se structurer en ceci qu’elle appelle [le sujet] de l’Autre sa réponse inversée, qu’elle évoque de par sa structure sa propre forme transposée selon une certaine inversion. À la demande d’être nourri répond, de par la structure signifiante, au lieu de l’Autre, d’une façon que l’on peut dire contemporaine logiquement à cette demande, au niveau de l’Autron, la demande de se laisser nourrir.

 

Et nous le savons bien, dans l’expérience ce n’est pas là élaboration raffinée d’un dialogue fictif. Nous savons bien que c’est de cela qu’il s’agit entre l’enfant et la mère chaque fois qu’il éclate dans ce rapport le moindre conflit dans ce qui semble être fait pour se rencontrer, se boucler d’une façon strictement complémentaire. Quoi en apparence qui réponde mieux à la demande d’être nourri que celle de se laisser nourrir ? Nous savons pourtant que c’est dans ce mode même de confrontation des deux demandes que gît cet infime gap, cette béance, cette déchirure où peut s’insinuer, où s’insinue d’une façon normale la discordance, l’échec préformé de cette rencontre en ceci même consistant que justement elle est non pas rencontre de tendances mais rencontre de demandes. [que] C’est dans cette rencontre de la demande d’être nourri et de l’autre demande de se laisser nourrir que se glisse le fait, manifesté au premier conflit éclatant dans la relation de nourrissage, que cette demande, un désir la déborde et qu’elle ne saurait être satisfaite sans que ce désir s’y éteigne. [que] C’est pour que ce désir qui déborde de cette demande ne s’éteigne pas, que le sujet même qui a faim (de ce qu’à sa demande d’être nourri réponde la demande de se laisser nourrir) ne se laisse pas nourrir, refuse en quelque sorte de disparaître comme désir du fait d’être satisfait comme demande parce que l’extinction ou l’écrasement de la demande dans la satisfaction ne saurait se produire sans tuer le désir. C’est de là que sortent ces discordances dont la plus imagée est celle du refus de se laisser nourrir, de l’anorexie dite à plus ou moins juste titre mentale.

 

Nous trouvons là cette situation que je ne saurais mieux traduire qu’à jouer de l’équivoque des sonorités de la phonématique française, c’est qu’on ne saurait avouer à l’Autre le plus primordial ceci : « tu es le désir », sans du même coup lui dire : « tuer le désir » sans lui concéder qu’il tue le désir, sans lui abandonner le désir comme tel. Et l’ambivalence première propre à toute demande c’est que dans toute demande est impliqué aussi que le sujet ne veut pas qu’elle soit satisfaite, vise en soi la sauvegarde du désir, témoigne de la présence aveugle du désir, innomé et aveugle.

 

Ce désir qu’est-ce que c’est ? Nous le savons de la façon la plus classique et la plus originelle, c’est en tant que la demande orale a un autre sens que la satisfaction de la faim qu’elle est demande sexuelle, qu’elle est dans son fond, nous dit Freud depuis les Trois Essais sur la <Théorie de la> Sexualité, cannibalique et que le cannibalisme a un sens sexuel (il nous <le> rappelle c’est là ce qui est masqué dans la première formulation freudienne) que de se nourrir pour l’homme est lié au bon vouloir de l’autre. Lié à ce fait par une relation polaire, existe aussi ce terme que ce n’est pas seulement du pain de son bon vouloir que le sujet primitif a à se nourrir, mais bel et bien du corps de celui qui le nourrit. Car il faut appeler les choses par leur nom, ce que nous appelons relation sexuelle, c’est cela par quoi la relation à l’autre débouche dans une union des corps. Et l’union la plus radicale est celle de l’absorption originelle où pointe, est visé l’horizon du cannibalisme et qui caractérise la phase orale pour ce qu’elle est dans la théorie analytique.

 

Observons bien ici ce dont il s’agit. J’ai pris les choses par le bout le plus difficile en commençant par l’origine, alors que c’est toujours rétroactivement, à reculons que nous devons trouver comment les choses s’échafaudent dans le développement réel. Il y a une théorie de la libido contre laquelle vous savez que je m’insurge encore que ce soit celle qu’a promue un de nos amis, Alexander, la théorie de la libido comme du surplus de l’énergie qui se manifeste dans le vivant quand la satisfaction des besoins liés à la conservation est obtenue. C’est bien commode mais c’est faux car la libido sexuelle n’est pas cela. La libido sexuelle est bien en effet un surplus mais c’est ce surplus qui rend vaine toute satisfaction du besoin là où elle se place et, au besoin c’est bien le cas de le dire refuse cette satisfaction pour préserver la fonction du désir.

 

Et aussi bien tout ceci n’est qu’évidence qui se confirme de partout, comme vous le verrez à revenir en arrière et à repartir [à] <de> la demande d’être nourri ; comme vous le toucherez du doigt tout de suite dans ce fait que du seul fait que la tendance de cette bouche qui a faim, par cette même bouche [s’exprime en] <s’exprimant> une chaîne signifiante eh bien, c’est par là qu’entre en elle la possibilité de désigner la nourriture [qu’est le désir] <qu’elle désire>. Quelle nourriture ? La première chose qui en résulte, c’est qu’elle peut dire, cette bouche : « pas celle-là ! ». La négation, l’écart, le « j’aime ça et pas autre chose » du désir entre déjà là où éclate la spécificité de la dimension du désir. D’où l’extrême prudence que nous devons avoir concernant nos interventions, nos interprétations, au niveau de ce registre oral. Car je l’ai dit, cette demande se forme au même point, au niveau du même organe où s’érige la tendance. Et c’est bien là que gît le trouble, la possibilité de produire toutes sortes d’équivoques en lui répondant. Bien sûr, de ce qui lui est répondu résultent tout de même la préservation de ce champ de la parole et la possibilité donc d’y retrouver toujours la place du désir mais aussi la possibilité de toutes [les sujétions de ce qui tente] <les suggestions de ceux qui tentent> d’imposer au sujet que son besoin étant satisfait il n’a plus qu’à en être content, d’où la frustration compensée [est] <et> le terme de l’intervention analytique.

 

Je veux aller plus loin et j’ai vraiment, vous allez le voir, aujourd’hui mes raisons pour le faire. Je veux passer au stade dit de la libido anale. Car aussi bien c’est là où je crois pouvoir rencontrer, atteindre et réfuter un certain nombre des confusions qui s’introduisent de la façon la plus courante dans l’interprétation analytique.

 

A aborder ce terme par la voie de ce qu’est la demande dans ce stade anal, vous avez tous je pense assez d’expérience pour que je n’aie pas besoin de plus illustrer ce que j’appellerai la demande de retenir l’excrément, fondant sans doute quelque chose qui est un désir d’expulser. Mais ici ce n’est pas si simple car aussi bien cette expulsion est exigée aussi par le parent éducateur à une certaine heure. Là il est demandé au sujet de donner quelque chose qui satisfasse l’attente de l’éducateur, maternel en l’occasion.

 

L’élaboration qui résulte de la complexité de cette demande mérite que nous nous y arrêtions car elle est essentielle. Observez qu’ici il ne s’agit <pas> plus du rapport simple d’un besoin avec la liaison à sa forme demandée [qu’à l’] <que de l’> excédent sexuel. C’est autre chose, c’est d’une discipline du besoin qu’il s’agît et la sexualisation ne se produit que dans le mouvement de retour au besoin qui, si je puis dire, ce besoin, le légitime comme don à la mère qui attend que l’enfant satisfasse à ses fonctions qui font sortir, apparaître quelque chose de digne de l’approbation générale. Aussi bien ce caractère de cadeau de l’excrément est-il bien connu de l’expérience et repéré depuis l’origine de l’expérience analytique. C’est tellement dans ce registre qu’ici un objet est vécu que l’enfant, dans l’excès de ses débordements occasionnels, l’emploie, on peut dire naturellement, comme moyen d’expression. Le cadeau excrémentiel fait partie de la thématique la plus antique de l’analyse.

 

Je veux à ce propos mettre en quelque sorte son terme dernier à cette extermination à quoi je m’efforce depuis toujours de la mythique de l’oblativité en vous montrant ici à quoi réellement elle se rapporte. Car à partir du moment où vous l’aurez une fois aperçu, vous ne pourrez plus reconnaître autrement ce champ de la dialectique anale qui est le champ véritable de l’oblativité.

 

Il y a longtemps que sous des formes diverses j’essaie de vous introduire à ce repérage et nommément en vous ayant fait remarquer depuis toujours que le terme même d’oblativité est un fantasme d’obsessionnel. « Tout pour l’autre » dit l’obsessionnel et c’est bien ce qu’il fait. Car l’obsessionnel étant dans le perpétuel vertige de la destruction de l’Autre, il n’en fait jamais assez pour que l’autre se maintienne dans l’existence. Mais ici nous en voyons la racine, le stade anal se caractérise en ceci que le sujet satisfait un besoin uniquement pour la satisfaction d’un autre. Ce besoin, on lui a appris à le retenir uniquement pour qu’il se fonde, s’institue comme l’occasion de la satisfaction de l’autre qui est l’éducateur. La satisfaction du pouponnage dont le torchage fait partie est d’abord celle de l’autre.

 

Et c’est proprement pour autant que quelque chose que le sujet a lui est demandé comme don, qu’on peut dire que l’oblativité est liée à la sphère de relations du stade anal. Remarquez-en la conséquence, c’est qu’ici la marge de la place qui reste au sujet comme tel, autrement dit le désir vient dans cette situation à être symbolisé par ce qui est emporté dans l’opération : le désir littéralement s’en va aux chiottes. La symbolisation du sujet comme ce qui s’en va dans le pot ou dans le trou à l’occasion est proprement ce que nous rencontrons dans l’expérience comme lié le plus profondément à la position du désir anal. C’est bien ce qui en fait à la fois le <drame> et aussi dans bien des cas [l’évidement] <l’évitement>, je veux dire que ce n’est pas toujours à ce terme que nous réussissons à porter l’insight du patient. Néanmoins vous pouvez vous dire chaque fois, pour autant que le stade anal est intéressé, que vous auriez tort de ne pas vous méfier de la pertinence de votre analyse si vous n’avez pas rencontré ce terme.

 

Aussi bien d’ailleurs, je vous assure qu’à partir du moment où vous aurez touché sur ce point précis, névralgique qui vaut bien, pour l’importance qu’il a dans l’expérience, toutes les remarques sur les primitifs objets oraux bons ou mauvais, tant que vous ne repérerez pas en ce point le rapport foncier, fondamental du sujet comme désir avec l’objet le plus désagréable, vous n’aurez pas fait grand pas dans l’analyse des conditions du désir. Et pourtant vous ne pouvez nier qu’à tout instant ce rappel ne soit fait dans la tradition analytique.

 

Je pense que vous ne pouvez y rester si longtemps sourds que pour autant que les choses ne sont pas pointées dans leur topologie foncière comme je m’efforce ici de le faire pour vous. Mais alors, me direz-vous, quoi ici du sexuel et de la fameuse pulsion sadique qu’on conjugue grâce au tiret au terme d’anal comme si ça allait tout simplement de soi ? Il est bien clair qu’ici quelque effort est nécessaire de ce que nous ne pouvons appeler compréhension que pour autant qu’il s’agît d’une compréhension à la limite. [des] Le sexuel ne peut rentrer ici que de façon violente. C’est bien ici ce qui se passe en effet puisque aussi bien c’est de la violence sadique qu’il s’agit. Encore ceci garde-t-il en soi plus d’une énigme et convient-il que nous nous y arrêtions.

 

C’est justement dans la mesure où l’autre ici comme tel, prend pleinement [désinence] <la dominance> dans la relation anale que le sexuel va se manifester dans le registre qui est propre à ce stade. Nous pouvons l’aborder, nous pouvons l’entrevoir à rappeler son antécédent qualifié sadique-oral (rappel qu’en somme la vie dans son fond est assimilation dévoratrice comme telle) et qu’aussi bien que ce thème de la dévoration était ce qui était situé au stade précédent dans la marge du désir, cette présence de la gueule ouverte de la vie est <aussi bien> ce qui ici vous fait apparaître comme une sorte de reflet, de fantasme ceci que, quand l’autre est posé comme le second terme, il doit apparaître comme existence offerte à cette béance. Irons-nous jusqu’à dire que la souffrance s’y implique ? C’est une souffrance bien particulière. Pour évoquer une sorte de schème fondamental qui, je crois, est celui qui vous donnera au mieux la structure du fantasme sadomasochiste comme tel, je dirai que c’est une souffrance attendue par l’autre, que c’est cette suspension de l’autre imaginaire comme tel au-dessus du gouffre de la souffrance qui forme la pointe, l’axe de l’érotisation sadomasochiste comme telle, que c’est dans cette relation que ce qui n’est plus le pôle sexuel mais ce qui va être le partenaire sexuel s’institue au niveau du stade anal et que donc, nous pouvons dire que c’est déjà une sorte de réapparition du sexuel.

 

[que] Ce qui dans le stade anal se constitue comme structure sadique ou sadomasochiste [et] <est>, à partir d’un point d’éclipse maximum du sexuel, d’un point de pure oblativité anale, la remontée vers ce qui va se réaliser au stade génital. [que] La préparation du génital, de l’éros humain, du désir émis en plénitude normale (pour qu’il puisse se situer, non comme tendance, besoin, non comme pure et simple copulation mais comme désir) prend son amorce, trouve son départ, a son point de résurgence dans la relation à l’autre comme subissant l’attente de cette menace suspendue, de cette attaque virtuelle qui fonde, qui caractérise, qui justifie pour nous ce qu’on appelle la théorie sadique de la sexualité dont nous savons le caractère primitif dans la très grande majorité des cas individuels.

 

Bien plus, c’est dans ce trait situationnel que se fonde le fait que dans l’origine de cette sexualisation de l’autre dont il s’agit, il doive être comme tel livré à un tiers pour se constituer dans ce premier mode de son aperception comme sexuel et c’est là qu’est l’origine de cette ambiguïté, que nous connaissons, qui fait que le sexuel comme tel reste, dans l’expérience originelle dont les théoriciens les plus récents de l’analyse ont fait la découverte, indéterminé entre ce tiers et cet autre. Dans la première forme d’aperception libidinale de l’autre, au niveau de ce point de remontée d’une certaine éclipse punctiforme de la libido comme telle, le sujet ne sait pas ce que le plus il désire, de cet autre ou de ce tiers intervenant, et ceci est essentiel à toute structure des fantasmes sadomasochistes.

 

Car celui qui constitue ce fantasme, ne l’oublions pas, si nous avons donné ici du stade anal une analyse correcte, ce témoin sujet à ce point pivot du stade anal est bien ce qu’il est, je viens de le dire : il est de la merde ! Et en plus il est une demande, il est de la merde qui ne demande qu’à s’éliminer. Ceci est le vrai fondement de toute une structure que vous retrouverez radicale, spécialement dans les fantasmes, dans le fantasme fondamental de l’obsessionnel en tant qu’il se dévalorise, en tant qu’il met hors de lui tout le jeu de la dialectique érotique, qu’il feint, comme dit l’autre, d’en être l’organisateur. C’est sur le fondement de sa propre élimination qu’il fonde tout ce fantasme. Et les choses ici sont enracinées dans quelque chose qui, une fois reconnu, vous permet d’élucider des points tout à fait banaux.

 

Car si les choses sont vraiment fixées à ce point d’identification du sujet au petit a excrémentiel, qu’allons-nous voir ? N’oublions pas qu’ici ça n’est plus à l’organe même intéressé dans le nœud dramatique du besoin à la demande qu’est confié, du moins en principe, le soin d’articuler cette demande. En d’autres termes, sauf dans les tableaux de Jérôme Bosch, on ne parle pas avec son derrière. Et pourtant, nous avons les curieux phénomènes de coupures, suivies d’explosions de quelque chose qui nous fait entrevoir la fonction symbolique du ruban excrémentiel dans l’articulation même de la parole, <le bégaiement>.

 

Autrefois, il y a très longtemps je pense qu’il n’y a personne ici pour s’en souvenir, il y avait une sorte de petit personnage….il y a toujours eu des petits personnages significatifs dans la mythologie infantile qui est en réalité d’origine parentale, de nos jours on parle beaucoup de Pinocchio dans un temps dont je suis assez vieux pour me souvenir il existait Bout de Zan. La phénoménologie de l’enfant comme objet précieux excrémentiel est tout entière dans cette désignation où l’enfant est identifié à l’élément douceâtre de ce qu’on appelle la réglisse, glukurrza/glukurrhiza/ la douce racine, comme paraît-il c’en est l’origine grecque.

 

Et sans doute ce n’est pas en vain que ce soit à propos de ce mot réglisse que nous puissions trouver un exemple vraiment c’est le cas de le dire – des plus sucrés, de la parfaite ambiguïté des transcriptions signifiantes. Permettez-moi cette petite parenthèse. Cette perle que j’ai trouvée à votre usage dans mon parcours, ce n’est pas d’hier d’ailleurs, je vous ai gardé cela depuis longtemps mais puisque je le rencontre à propos de Bout de Zan je vais vous le donner ; réglisse donc, on nous dit que c’est à l’origine glukurrhiza. Bien sûr, ce n’est pas directement du grec que ça vient, mais quand les Latins ont entendu ça, ils en ont fait liquiritia en se servant de liqueur d’où, dans l’ancien français, ça a fait licorice, puis ricolice par métathèse. Ricolice a rencontré règle, regula est ainsi ce qui a fait réglisse. Avouez que cette rencontre de licorice avec la règle est vraiment superbe. Mais ce n’est pas tout, car l’étymologie consciente à quoi tout ceci a abouti, sur laquelle se sont reposées en fin les générations dernières, c’est que réglisse devait s’écrire reygalisse, parce que la réglisse est faite avec une racine douce qu’on ne trouve qu’en Galice, le rai <radix> de Galice, voici où nous revenons après être partis c’est le cas de le dire de la racine grecque.

 

Je pense que cette petite démonstration des ambiguïtés signifiantes vous aura convaincus que nous sommes sur un terrain solide en lui donnant toute son importance. En fin de compte, nous l’avons vu, nous devons plus qu’ailleurs au niveau anal être réservés quant à la compréhension de l’autre, précisément en ceci que toute [compréhension] <formulation> de sa demande l’implique si profondément que nous devons y regarder à deux fois avant d’aller à sa rencontre. Et qu’est-ce que je vous dis là, si ce n’est quelque chose qui rejoint ce que vous savez tous, au moins ceux qui ont fait un petit bout de travail thérapeutique, à savoir qu’avec l’obsessionnel il ne faut pas lui donner « ça » d’encouragement, de déculpabilisation voire de commentaire interprétatif qui s’avance un peu trop parce qu’alors vous devrez aller beaucoup plus loin et que, ce à quoi vous vous trouvez succéder et concéder pour votre plus grand dam, c’est précisément à ce mécanisme par quoi il veut vous faire manger, si je puis dire, son propre être comme une merde. Vous êtes bien instruits par l’expérience que ce n’est pas là un procès dans lequel vous lui rendrez service, bien au contraire.

 

C’est ailleurs qu’a à se placer l’introjection symbolique pour autant qu’elle a chez lui à restituer la place du désir et aussi bien puisque pour anticiper sur ce qui sera le stade suivant ce que le névrosé veut être le plus communément c’est le phallus, c’est certainement court-circuiter indûment les satisfactions à lui donner que de lui offrir cette communion phallique contre laquelle vous savez que, dans mon séminaire sur Le désir et son interprétation, j’ai déjà apporté les objections les plus précises. Je veux dire que l’objet phallique comme objet imaginaire ne saurait en aucun cas prêter à révéler d’une façon complète le fantasme fondamental. Il ne saurait en fait, à la demande du névrosé, que répondre par quelque chose que nous pouvons appeler en gros une oblitération, autrement dit une voie qui lui est [ouverte] <offerte> d’oublier un certain nombre des ressorts les plus essentiels qui ont joué dans les accidents de son accès au champ du désir.

 

Pour marquer un point d’arrêt de notre parcours sur ce que nous avons aujourd’hui promu nous disons ceci que, si le névrosé est désir inconscient c’est-à-dire refoulé, c’est avant toute chose dans la mesure où son désir subit l’éclipse d’une contre-demande. [que] Ce lieu de la contre-demande est à proprement parler le même que celui où se place, où s’édifie dans la suite tout ce que le dehors peut ajouter de supplément à la construction du Surmoi. Une certaine façon de satisfaire à cette contre-demande <est là> tout mode prématuré de l’interprétation en tant qu’elle comprend trop vite, en tant qu’elle ne s’aperçoit pas que ce qu’il y a de plus important à comprendre dans la demande de l’analysé c’est ce qui est au-delà de cette demande c’est la marge de l’incompréhensible qui est celle du désir c’est dans cette mesure qu’une analyse se ferme prématurément et, pour tout dire, est manquée.

 

Bien sûr le piège c’est qu’en interprétant vous donnez au sujet quelque chose dont [se nourrit] <se nourrir>, la parole voire le livre qui est par derrière, et que la parole reste tout de même le lieu du désir, même si vous la donnez de telle sorte que ce lieu ne soit pas reconnaissable, je veux dire s’il reste, ce lieu, pour le désir du sujet, inhabitable.

 

Répondre à la demande de nourriture, à la demande frustrée en un signifiant nourrissant [et] <est> quelque chose qui laisse élidé ceci, qu’au-delà de toute nourriture de la parole, ce dont le sujet a vraiment besoin c’est ce qu’il signifie métonymiquement, c’est ce qui n’est en aucun point de cette parole et donc que chaque fois que vous introduisez sans doute y êtes-vous obligés la métaphore, vous restez dans la même voie qui donne consistance au symptôme, sans doute un symptôme plus simplifié mais encore un symptôme, en tout cas par rapport au désir qu’il s’agirait de dégager.

 

Si le sujet est dans ce rapport singulier à l’objet du désir, c’est qu’il fut d’abord lui-même un objet de désir qui s’incarna. La parole comme lieu du désir, c’est ce Poros où sont toutes les ressources. Et le désir Socrate vous a appris originellement à l’articuler est avant tout manque de ressources, aporia. Cette aporie absolue s’approche de la parole endormie et se fait engrosser de son objet. Qu’est-ce à dire, sinon que l’objet était là et que c’est lui qui demandait à venir au jour. La métaphore platonicienne de la métempsycose, de l’âme errante qui hésite avant de savoir où elle va venir habiter, trouve son support, sa vérité et sa substance dans cet objet du désir qui est là d’avant sa naissance. Et Socrate, sans le savoir, quand il loue, epainei, fait l’éloge d’Agathon, fait ce qu’il veut faire, ramener Alcibiade à son âme en faisant naître au jour cet objet qui est l’objet de son désir, cet objet but et fin de chacun, limité sans doute parce que le « tout » est au-delà, ne peut être conçu que comme au-delà de cette fin de chacun.

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