lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LVIII Le transfert 1960 – 1961 Leçon du 8 mars 1961

Leçon du 8 mars 1961

 

J’ai terminé la dernière fois, à votre satisfaction semble-t-il, sur [un point] < la pointe > de ce qui constituait un des éléments, peut-être l’élément fondamental de la position du sujet dans l’analyse. C’était cette question [que] < qui > pour nous se recoupe < avec > la définition du désir comme le désir de l’Autre, cette question qui est en somme celle qui est marginale, mais de par-là s’indique comme foncière dans la position de l’analysé par rapport à l’analyste, même s’il ne se la formule pas : qu’est-ce qu’il veut ?

 

Aujourd’hui nous allons refaire un pas en arrière après avoir poussé cette pointe et nous proposer de centrer d’une part ce que nous avions annoncé au début dans notre propos de la dernière fois, nous avancer dans l’examen des modes sous lesquels les autres théoriciens que nous-mêmes, de par les évidences de leur praxis, manifestent en somme la même topologie que celle que je suis en train de déployer, d’essayer de fonder devant vous-mêmes, topologie en tant qu’elle rend possible le transfert.

 

Il n’est pas forcé, en effet, qu’ils la formulent comme nous pour en témoigner – ceci me semble d’évidence – à leur façon. Comme je l’ai écrit quelque part, on n’a pas besoin d’avoir le plan d’un appartement pour se cogner la tête contre les murs. Je dirai même plus, pour cette opération on s’en passe assez bien, du plan, normalement. Par contre, la réciproque n’est pas vraie en ce sens que contrairement à un schéma primitif de l’épreuve de la réalité, il ne suffit pas de se cogner la tête contre les murs pour reconstituer le plan d’un appartement, surtout si on fait cette expérience dans l’obscurité. L’exemple qui m’est cher de Théodore cherche des allumettes est là pour vous l’illustrer dans Courteline. Ceci dit, c’est une métaphore peut-être un peu forcée, peut-être pas non plus si forcée qu’il peut encore vous apparaître, et c’est ce que nous allons voir à l’épreuve, à l’épreuve de ce qui se passe actuellement, de nos jours, quand les analystes parlent de quoi ? Nous allons je crois droit au plus actuel de cette question telle qu’elle se propose pour eux, et [se propose pour eux] là même vous le sentez bien où je la centre cette année, du côté de l’analyste. Et pour tout dire, c’est à proprement parler ce qu’ils articulent le mieux quand ils abordent – les théoriciens et les théoriciens les plus avancés, les plus lucides – la question dite du contre-transfert.

 

Je voudrais vous rappeler là-dessus les vérités premières. Ce n’est pas parce qu’elles sont premières qu’elles sont toujours exprimées et si elles vont sans dire, elles vont encore mieux en les disant.

 

Pour la question du contre-transfert, il y a d’abord l’opinion commune, celle de chacun pour avoir un peu approché le problème, là où il la situe d’abord, c’est-à-dire l’idée première qu’on s’en fait ; je dirai aussi la première, la plus commune qui en a été donnée mais aussi le plus ancien abord de cette question.

 

Il y a toujours eu cette notion du contre-transfert présente dans l’analyse. Je veux dire très tôt, au début de l’élaboration de cette notion de transfert, tout ce qui chez l’analyste représente son inconscient en tant que non analysé, dirons-nous, est nocif pour sa fonction, pour son opération d’analyste en tant qu’à partir de là nous avons la source de réponses non maîtrisées – et surtout dans l’opinion qu’on s’en fait – de réponses aveugles dont, dans toute la mesure où quelque chose est resté dans l’ombre (et c’est pour cela qu’on insiste sur la nécessité d’une analyse didactique complète, poussée fort loin… nous commençons dans des termes vagues pour commencer) [c’est parce que] comme c’est écrit quelque part, il résultera de cette négligence de tel ou tel coin de l’inconscient de l’analyste de véritables [tâches] < taches > aveugles. D’où résulterait – je le mets au conditionnel, c’est un discours effectivement tenu, que je mets entre guillemets, sous réserves, auquel je ne souscris pas d’emblée mais qui est admis – éventuellement tel ou tel fait plus ou moins grave, plus ou moins fâcheux dans la pratique de l’analyse, de non-reconnaissance, d’intervention manquée, d’inopportunité de telle autre intervention, voire même d’erreur.

 

Mais d’autre part on ne peut pas manquer de rapprocher de ce propos ceci, qu’il est dit que c’est à la communication des inconscients qu’en fin de compte il faut se fier au mieux pour que se produisent chez l’analyste les aperceptions décisives, les insights les meilleurs. Ce n’est pas tellement d’une longue expérience, d’une connaissance étendue de ce qu’il peut rencontrer dans la structure que nous devons attendre la plus grande pertinence – ce saut du lion dont nous parle Freud quelque part et qui ne se fait qu’une fois dans ses réalisations les meilleures. On nous dit que c’est à la communication des inconscients que ressortit ce qui, dans l’analyse concrète, existante va au plus loin, au plus profond, au plus grand effet et qu’il n’est pas d’analyse à laquelle doive manquer tel ou tel de ces moments. C’est en somme, directement, que l’analyste est informé de ce qui se passe dans l’inconscient de son patient, par une voie de transmission qui reste dans la tradition assez problématique. Comment devons-nous concevoir cette communication des inconscients ?

 

Je ne suis pas là pour, même d’un point de vue éristique voire critique, aiguiser les antinomies et fabriquer des impasses qui seraient artificielles. Je ne dis pas qu’il y ait là quelque chose d’impensable, à savoir que ce serait à la fois en tant qu’à la limite il ne resterait plus rien d’inconscient chez l’analyste et en même temps en tant qu’il en conserverait encore une bonne part, qu’il serait, qu’il doive être l’analyste idéal. Ce serait vraiment faire des oppositions, je le répète, qui ne seraient pas fondées.

 

Même à pousser les choses à l’extrême on peut entrevoir, concevoir un inconscient « réserve » et il faut bien le concevoir, il n’y a pas d’élucidation exhaustive chez quiconque, de l’inconscient. Quelque loin que soit poussée une analyse, on peut concevoir fort bien, cette réserve d’inconscient admise, que le sujet que nous [avons] < savons > averti précisément par l’expérience de l’analyse didactique sache en quelque sorte en jouer comme d’un instrument, de la caisse du violon dont par ailleurs il possède les cordes. Ce n’est tout de même pas un inconscient brut, c’est un inconscient assoupli, un inconscient plus l’expérience de cet inconscient.

 

A ces réserves près, il restera quand même que soit légitime que nous sentions la nécessité d’élucider le point de passage où cette qualification est acquise. Ce qui est dans son fond affirmé par la doctrine comme étant l’inaccessible à la conscience (car c’est comme tel que nous devons toujours poser le fondement, la nature de l’inconscient), ce n’est pas qu’il soit là accessible aux hommes de bonne volonté, il ne l’est pas, il reste dans des conditions strictement limitées… c’est dans des conditions strictement limitées qu’on peut l’atteindre, par un détour et par ce détour de l’Autre qui rend nécessaire l’analyse, qui limite, réduit de façon infrangible les possibilités de l’auto-analyse. Et la définition du point de passage où ce qui est ainsi défini peut néanmoins être utilisé comme source d’information, inclus dans une praxis directive, ce n’est pas faire une vaine antinomie que d’en poser la question.

 

Ce qui nous dit que c’est ainsi que le problème se pose d’une façon valable, je veux dire qu’il est soluble, c’est qu’il est naturel que les choses se présentent ainsi. En tout cas à vous qui avez les clés il y a quelque chose qui vous en rend tout de suite l’accès reconnaissable, c’est ceci qui est impliqué dans le discours que vous entendez, que logiquement – il y a une priorité logique à ceci – c’est d’abord comme inconscient de l’autre que se fait toute l’expérience de l’inconscient. C’est d’abord chez ses malades que Freud a rencontré l’inconscient.

 

Et pour chacun de nous, même si c’est élidé, c’est d’abord comme inconscient de l’autre que s’ouvre pour nous l’idée qu’un truc pareil puisse exister. Toute découverte de son propre inconscient se présente comme un stade de cette traduction en cours d’un inconscient d’abord inconscient de l’autre. De sorte qu’il n’y a pas tellement à s’étonner qu’on puisse admettre que, même pour l’analyste qui a poussé très loin ce stade de la traduction, la traduction puisse toujours reprendre au niveau de l’Autre. Ce qui évidemment ôte beaucoup de sa portée à l’antinomie que j’évoquais tout à l’heure comme pouvant être faite, en indiquant tout de suite qu’elle ne saurait être faite que de façon abusive.

 

Seulement alors, si nous partons de là, il apparaît tout de suite quelque chose. C’est qu’en somme dans cette relation à l’autre qui va ôter, comme vous le voyez, une partie, qui va exorciser pour une part cette crainte que nous pouvons ressentir de ne pas sur nous-mêmes assez savoir – nous y reviendrons, je ne prétends pas vous inciter à vous tenir quitte de tout souci à cet égard. C’est bien loin de là ma pensée – une fois ceci admis, il reste que nous allons rencontrer là le même obstacle que nous rencontrons avec nous-mêmes dans notre analyse quand il s’agit de l’inconscient, à savoir quoi ? le pouvoir positif de méconnaissance – trait essentiel, pour ne pas dire historiquement original de mon enseignement – qu’il y a dans les prestiges du Moi ou, au sens le plus large, dans la capture de l’imaginaire.

 

Ce qu’il importe de noter ici c’est justement que ce domaine, qui dans notre expérience d’analyse personnelle est tout mêlé au déchiffrage de l’inconscient, < ce domaine > quand il s’agit de notre rapport comme psychanalyste à l’autre a une position qu’il faut bien dire différente. En d’autres termes, ici apparaît ce que j’appellerai l’idéal stoïcien qu’on se fait de l’apathie de l’analyste.

 

Vous le savez, on a d’abord identifié les sentiments, disons en gros négatifs ou positifs, que l’analyste peut avoir vis-à-vis de son patient, avec les effets chez lui d’une non complète réduction de la thématique de son propre inconscient. Mais si ceci est vrai pour lui-même, dans sa relation d’amour propre, dans son rapport au petit autre en soi-même, à l’intérieur de soi, j’entends dire ce par quoi il se voit autre qu’il est (ce qui a été découvert, entrevu, bien avant l’analyse), cette considération n’épuise pas du tout la question de ce qui se passe légitimement quand il a affaire à ce petit autre, à l’autre de l’imaginaire, au-dehors.

 

Mettons les points sur les i. La voie de l’apathie stoïcienne, le fait qu’il reste insensible aux séductions comme aux sévices éventuels de ce petit autre au-dehors en tant que ce petit autre au-dehors a toujours sur lui quelque pouvoir, petit ou grand, ne serait-ce que ce pouvoir de l’encombrer par sa présence, est-ce à dire que cela soit à soi tout seul imputable à quelque insuffisance de la préparation de l’analyste en tant que tel ? Absolument pas en principe.

 

Acceptez ce stade de ma démarche. Ce n’est pas dire que j’y aboutis, mais je vous propose simplement cette remarque. De la reconnaissance de l’inconscient, nous n’avons pas lieu de dire, de poser qu’elle mette par elle-même l’analyste hors de la portée des passions. Ce serait impliquer que c’est toujours et par essence de l’inconscient que provient l’effet total, global, toute l’efficience d’un objet sexuel ou de quelque autre objet capable de produire une aversion quelconque, physique. En quoi ceci serait-il nécessité, je le demande, si ce n’est pour ceux qui font cette confusion grossière d’identifier l’inconscient comme tel avec la somme des puissances vitales ? C’est ici ce qui différencie radicalement la portée de la doctrine que j’essaie d’articuler devant vous. Il y a bien entendu entre les deux un rapport. Ce rapport, il s’agit même d’élucider pourquoi il peut se faire, pourquoi ce sont les tendances de l’instinct de vie qui sont ainsi offertes – mais pas n’importe lesquelles, spécialement parmi celles que Freud a toujours et tenacement cernées comme les tendances [sensuelles] <sexuelles>. Il y a une raison <à ce> pourquoi celles là sont spécialement privilégiées, captivées, captées par le ressort de la chaîne signifiante en tant que c’est elle qui constitue le sujet de l’inconscient.

 

Mais ceci dit, pourquoi – à ce stade de notre interrogation il faut poser la question – pourquoi un analyste, sous prétexte qu’il est bien analysé, serait insensible au fait que tel ou tel provoque en lui les réactions d’une pensée hostile, qu’il voie en cette présence – il faut la supporter bien sûr pour que quelque chose de cet ordre se produise – comme une présence qui n’est évidemment pas en tant que présence d’un malade <mais> présence d’un être qui tient de la place… et plus justement nous le supposerons imposant, plein, normal, plus légitimement il pourra se produire en sa présence toutes les espèces possibles de réactions. Et de même, sur le plan intrasexuel par exemple, pourquoi en soi le mouvement de l’amour ou de la haine serait-il exclu, disqualifierait-il l’analyste dans sa fonction ?

 

A ce stade, à cette façon de poser la question il n’y a aucune autre réponse que celle-ci : en effet pourquoi pas ! Je dirai même mieux, mieux il sera analysé, plus il sera possible qu’il soit franchement amoureux ou franchement en état d’aversion, de répulsion sur les modes les plus élémentaires des rapports des corps entre eux, par rapport à son partenaire.

 

Si nous considérons tout de même que ce que je dis là va un peu fort, en ce sens que ça nous gêne, que ça ne s’arrange pas, tout de même qu’il doit bien y avoir quelque chose de fondé dans cette exigence de l’apathie analytique, c’est qu’il doit bien falloir qu’elle s’enracine ailleurs. Mais alors, il faut le dire, et nous sommes, nous, en mesure de le dire. Si je pouvais vous le dire tout de suite et si facilement, je veux dire si je pouvais tout de suite vous le faire entendre avec le chemin déjà parcouru, bien sûr je vous le dirais. C’est justement parce que j’ai un chemin encore à vous faire parcourir que je ne peux pas le formuler d’une façon complètement stricte. Mais d’ores et déjà il y a quelque chose qui peut en être dit jusqu’à un certain point qui pourrait <nous> satisfaire ; la seule chose que je vous demande, c’est justement de ne pas en être trop satisfaits avant d’en donner la formule et la formule précise. C’est que si l’analyste réalise, comme l’image populaire ou aussi bien <comme> l’image déontologique qu’on s’en fait, cette apathie, c’est justement dans la mesure où il est possédé d’un désir plus tort que [ceux] <ce> dont il peut s’agir, à savoir d’en venir au fait avec son patient, de le prendre dans ses bras, ou de le passer par la fenêtre… cela arrive… j’augurerais même mal de quelqu’un qui n’aurait jamais senti cela, j’ose le dire.

 

Mais enfin il est un fait qu’à cette pointe près de la possibilité de la chose, cela ne doit pas arriver d’une façon ambiante. Cela ne doit pas arriver, non pas dans la mesure négative d’une espèce de décharge imaginaire totale de l’analyste – dont nous n’avons pas à poursuivre plus loin l’hypothèse quoique cette hypothèse serait intéressante – mais en raison de quelque chose qui est ce dans quoi je pose la question ici cette année. L’analyste dit : « je suis possédé d’un désir plus fort ». Il est fondé en tant qu’analyste, en tant que s’est produite pour tout dire une mutation dans l’économie de son désir.

 

C’est ici que les textes de Platon peuvent être évoqués. Il m’arrive de temps en temps quelque chose d’encourageant. Je vous ai fait cette année ce long discours, ce commentaire sur Le Banquet dont je ne suis pas mécontent je dois dire. J’ai eu la surprise… quelqu’un de mon entourage m’a fait la surprise – entendez bien cette surprise au sens qu’a ce terme dans l’analyse, c’est quelque chose qui a plus ou moins rapport avec l’inconscient – de me pointer quelque part, dans une note au bas d’une page, la citation par Freud d’une partie du discours d’Alcibiade à Socrate, dont il faut quand même bien dire que Freud aurait pu chercher mille autres exemples pour illustrer ce qu’il cherche à illustrer à ce moment-là, à savoir ce désir de mort mêlé à l’amour. Il n’y a qu’à se baisser, si je puis dire, pour les ramasser à la pelle. Et je vous communique ici un témoignage, c’est l’exemple de quelqu’un qui, comme un cri du cœur, a lancé un jour vers moi cette jaculation : « Oh ! comme je voudrais que vous soyez mort pour deux ans ». Il n’y a pas besoin d’aller chercher cela dans Le Banquet. Mais je considère qu’il n’est pas indifférent qu’au niveau de « L’homme aux rat ». c’est-à-dire d’un moment essentiel dans la découverte de l’ambivalence amoureuse, ce soit au Banquet de Platon que Freud se soit référé. Ce n’est tout de même pas un mauvais signe, ce n’est pas un signe que nous ayons tort en allant y chercher nous-mêmes nos références…

 

Eh bien, dans Platon, dans le Philèbe, quelque part Socrate émet cette pensée que le désir, de tous les désirs, le plus fort doit bien être le désir de la mort, puisque les âmes qui sont dans l’Erèbe y restent. C’est un argument qui vaut ce qu’il vaut, mais qui ici prend valeur illustrative de la direction où déjà je vous ai indiqué que pouvait se concevoir cette réorganisation, cette restructuration du désir chez l’analyste. C’est au moins un des points d’amarre, de fixation, d’attache de la question dont sûrement nous ne nous contentons pas.

 

Néanmoins nous pouvons dire plus loin que, dans ce détachement de l’automatisme de répétition que constituerait chez l’analyste une bonne analyse personnelle, il y a quelque chose qui doit dépasser ce que j’appellerai la particularité de son détour, aller un peu au-delà, mordre sur le détour, que j’appellerai spécifique, sur ce que vise Freud, ce qu’il articule quand il pose la répétition foncière du développement de la vie comme concevable comme n’étant que le détour, la dérivation d’une pulsion compacte, abyssale, qui est celle qu’il appelle à ce niveau pulsion de mort où ne reste plus que cette de Žn‹gkh/anankè/, cette nécessité du retour au zéro, [de] <à> l’inanimé.

 

Métaphore sans doute, et métaphore qui n’est exprimée que par cette sorte d’extrapolation devant laquelle certains reculent, de ce qui est apporté de notre expérience, à savoir de l’action de la chaîne signifiante inconsciente en tant qu’elle impose sa marque à toutes les manifestations de la vie chez le sujet qui parle. Mais enfin extrapolation, métaphore qui n’est tout de même pas faite chez Freud absolument pour rien, en tout cas qui nous permet de concevoir que quelque chose soit possible et qu’effectivement il puisse y avoir quelque rapport de l’analyste – comme l’a écrit dans notre premier numéro une de mes élèves, avec la plus belle hauteur de ton – avec Hadès, avec la mort. Qu’il joue ou non avec la mort en tout cas – j’ai écrit ailleurs que, dans cette partie qu’est l’analyse qui n’est sûrement pas analysable uniquement en termes d’une partie à deux – l’analyste joue avec un mort et que là, nous retrouvons ce trait de l’exigence commune qu’il doit y avoir quelque chose de capable de jouer le mort dans ce petit autre qui est en lui.

Dans la position de la partie de bridge, [le S qui est] le <sujet> S, <cf. schéma (1)>, qu’il est a en face de lui son propre petit autre <i(a) en (2)>, ce en quoi il est avec lui même dans ce rapport spéculaire en tant qu’il est lui, constitué comme Moi. Si nous mettons ici <en (3)> la place désignée de cet Autre qui parle <A>, celui qu’il va entendre, le patient, nous voyons que ce patient en tant qu’il est représenté par le sujet barré <S en (4)>, par le sujet en tant qu’inconnu de lui même, va <se> trouver avoir ici <(3)> la place image de son propre petit a à lui – appelons l’ensemble « l’image du petit a deux », <i (a2) >, et va avoir ici <(1)> l’image du grand Autre <S – A>, la place, la position du grand Autre pour autant que c’est l’analyste qui l’occupe. C’est dire que le patient, l’analysé a, lui, un partenaire. Et vous n’avez pas à vous étonner de trouver conjoints à la même place son propre Moi à lui l’analysé et cet Autre ; il doit trouver sa vérité qui est le grand Autre de l’analyste.

 

Le paradoxe de la partie de bridge analytique, c’est cette abnégation qui fait que, contrairement à ce qui se passe dans une partie de bridge normale, l’analyste doit aider le sujet à trouver ce qu’il y a dans le jeu de son partenaire. Et pour mener ce jeu de qui perd gagne au bridge, l’analyste, lui, n’a pas, ne doit pas avoir en principe à se compliquer la vie avec un partenaire. Et c’est pour cela qu’il est dit que le i (a) de l’analyste doit se comporter comme un mort. Cela veut dire que l’analyste doit toujours savoir ce qu’il y a là dans la donne.

 

Seulement voilà, cette espèce de solution du problème dont je pense que vous apprécierez la relative simplicité, au niveau de l’explication commune, exotérique, pour le dehors car c’est simplement une façon de parler sur ce que tout le monde croit – quelqu’un qui tomberait ici pour la première fois pourrait y trouver toutes sortes de raisons de satisfaction [à savoir] en fin de compte de se rendormir sur ses deux oreilles, à savoir sur ce qu’il a toujours entendu dire que l’analyste est un être supérieur par exemple… – malheureusement ça ne colle pas ! Cela ne colle pas et le témoignage nous en est donné par les analystes eux-mêmes. Non pas simplement sous la forme d’une déploration la larme à l’œil : « nous ne sommes jamais égaux à notre fonction ». Dieu merci, cette sorte de [déclamation] <déclaration> encore qu’elle existe nous est épargnée depuis un certain temps, c’est un fait, un fait dont je ne suis pas moi ici le responsable, que je n’ai qu’à enregistrer.

 

C’est que depuis un certain temps ce qu’on admet effectivement dans la pratique analytique, je parle dans les meilleurs cercles, je fais allusion précisé ment par exemple au cercle kleinien, je veux dire à ce qu’a écrit Mélanie Klein à ce sujet, à ce qu’a écrit Paula Heimann dans un article sur <le contre transfert>, « On counter-transference », et que vous trouverez facilement ce n’est pas dans tel ou tel article que vous avez à le chercher, actuellement tout le monde considère comme acquis, comme admis ce que je vais dire (on l’articule plus ou moins franchement et surtout on comprend plus ou moins bien ce qu’on articule, c’est la seule chose, mais c’est admis), c’est que l’analyste doit tenir compte, dans son information et sa manœuvre, des sentiments non pas qu’il inspire mais qu’il éprouve dans l’analyse.

 

Le contre-transfert n’est plus considéré de nos jours comme étant dans son essence une imperfection, ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse pas l’être bien sûr, mais s’il ne reste pas comme imperfection, il n’en reste pas moins quelque chose qui lui fait mériter le nom de contre-transfert. Vous allez le voir encore, pour autant qu’apparemment il est exactement de la même nature que cette autre [phase] <face> du transfert que la dernière fois j’opposais au transfert conçu comme automatisme de répétition, à savoir ce sur quoi j’ai entendu centrer la question, le transfert en tant qu’on le dit positif ou négatif, en tant que tout le monde l’entend comme les sentiments éprouvés par l’analysé à l’endroit de l’analyste.

 

Eh bien le contre-transfert dont il s’agit, dont il est admis que nous devons tenir compte – s’il reste discuté <de> ce que nous devons en faire et vous allez voir à quel niveau – le contre-transfert c’est bien de celui-là qu’il s’agit, à savoir des sentiments éprouvés par l’analyste dans l’analyse, déterminés à chaque instant par ses relations à l’analysé.

 

On nous dit… je choisis une référence presque au hasard mais c’est un bon article quand même (c’est jamais complètement au hasard qu’on choisit quelque chose), parmi tous ceux que j’ai lus, il y a probablement une raison pour que celui-là j’aie envie de vous en communiquer le titre ; cela s’appelle justement – c’est en somme le sujet que nous traitons aujourd’hui – « Normal Counter-transference and some of its Deviations » (« Le contre-transfert normal et certaines de ses déviations »), par Roger Money-Kyrle, manifestement appartenant au cercle kleinien et relié à Mélanie Klein par l’intermédiaire de Paula Heimann.

 

Vous y verrez que l’état d’insatisfaction, l’état de préoccupation [dans] <sous> la plume de Paula Heimann c’est même le pressentiment… Dans son article, elle fait état de ceci qu’elle s’est trouvée devant quelque chose dont il ne faut pas être vieil analyste pour ne pas en avoir l’expérience, devant une situation qui est trop fréquente <à savoir> que l’analyste puisse être confronté dans les premiers temps d’une analyse <à> un patient qui se précipite de façon manifestement déterminée par l’analyse elle-même, si lui même ne s’en rend pas compte, dans des décisions prématurées, dans une liaison à longue portée, voire un mariage. Elle sait que c’est chose à analyser, à interpréter, à contrer dans une certaine mesure. Elle fait état à ce moment d’un sentiment tout à fait gênant qu’elle en éprouve dans ce cas particulier. Elle en fait état comme de quelque chose qui, à soi tout seul, lui est le signe qu’elle a raison de s’en inquiéter plus spécialement. Elle montre en quoi c’est précisément ce qui lui permet de mieux comprendre, d’aller plus loin.

 

Mais il y a bien d’autres sentiments qui peuvent apparaître et l’article <de Money – Kyrle> par exemple dont je vous parle fait vraiment état des sentiments de dépression, de chute générale de l’intérêt pour les choses, de désaffection, de désaffectation même que peut éprouver l’analyste par rapport à tout ce qui le touche.

 

L’article est joli à lire parce que l’analyste ne nous décrit pas seulement ce qui résulte de l’au-delà de telle séance où il lui semble qu’il n’a pas su répondre suffisamment à ce qu’il appelle lui-même a demanding patient. Ce n’est pas parce que vous y voyez l’écho de la demande qu’il faut vous en tenir là pour comprendre l’accent anglais. Demanding, c’est plus, c’est une exigence pressante. Et il fait état à ce propos du rôle du superego analytique d’une façon qui assurément, si vous lisez l’article, vous paraîtra présenter bien quelque gap, je veux dire ne trouverait vraiment sa portée que si vous vous référez à ce qui vous est donné dans le graphe et pour autant que le graphe (pour autant que vous y introduisez les pointillés) se présente ainsi que, dans la ligne du bas, c’est au-delà du lieu de l’Autre que la ligne pointillée vous représente le Surmoi.

 

Je vous mets le reste du graphe pour que vous vous rendiez compte à ce propos <de ce> en quoi il peut vous servir. C’est à comprendre que ce n’est pas toujours à mettre au compte de cet élément en fin de compte opaque (avec cette sévérité du superego) que telle ou telle demande puisse produire ces effets dépressifs voire plus encore chez l’analyste ; c’est précisément pour autant qu’il y a continuité entre la demande de l’Autre et la structure dite du superego. Entendez que c’est quand la demande du sujet vient à s’introjecter, à passer comme demande articulée chez celui qui en est le récipiendaire, d’une façon telle qu’elle représente sa propre demande sous une forme inversée (exemple, quand une demande d’amour venant de la mère vient à rencontrer chez celui qui a à répondre sa propre demande d’amour allant à la mère) que nous trouvons les effets les plus forts qu’on appelle effets d’hypersévérité du superego.

 

Je ne fais ici que vous l’indiquer car ce n’est pas par là que passe notre chemin, c’est une remarque latérale. Ce qui importe, c’est qu’un analyste qui paraît quelqu’un de particulièrement agile et doué pour reconnaître sa propre expérience va <jusqu’] à faire état, nous présenter comme exemple quelque chose qui a fonctionné, et d’une façon qui lui parait mériter communication non pas comme d’une bavure ni comme d’un effet accidentel plus ou moins bien corrigé, mais comme d’un procédé intégrable dans la doctrine des opérations analytiques.

 

Il dit avoir lui-même fait état du sentiment qu’il a repéré comme étant en relation avec les difficultés que lui présente l’analyse d’un de ses patients ; <il dit> avoir lui-même, et pendant une période connotée avec le pittoresque de la sanction de la vie anglaise, avoir lui-même pendant son week-end pu noter après une période assez stimulée autour ce que lui avait laissé de problématique, d’insatisfaisant ce qu’il avait pu faire dans la semaine avec son patient… il a subi sans en voir d’abord du tout le lien, lui-même, une espèce de coup de pompe – appelons les choses par leur nom – qui [lui] <l’a> fait pendant la deuxième moitié de son week-end se trouver dans un état qu’il ne reconnaît qu’à se le formuler lui-même dans les mêmes termes que lui son patient [lui] <l’a>fait d’un état de dégoût confinant à la dépersonnalisation, d’où était partie toute la dialectique de la semaine – et auquel justement (il était d’ailleurs accompagné d’un rêve dont l’analyste s’était éclairé pour lui répondre) il avait le sentiment de ne pas avoir donné la bonne réponse, à tort ou à raison, mais en tout cas fondé sur ceci que sa réponse avait fait salement râler le patient, et qu’à partir de là il était devenu excessivement méchant avec lui.

 

Et voilà qu’il se trouve, lui, l’analyste, reconnaître qu’en fin de compte ce qu’il éprouve, c’est exactement ce qu’au départ le patient lui a décrit d’un de ses états. Ce n’était pas, pour lui le patient, très nouveau, ni nouveau pour l’analyste de s’apercevoir que le patient pouvait être sujet à ces phases à la limite de la dépression et de menus effets paranoïdes.

 

Voilà ce qui nous est rapporté et que l’analyste en question (ici encore avec tout un cercle, le sien, celui que j’appelle en l’occasion un cercle kleinien) d’emblée conçoit comme représentant l’effet du mauvais objet projeté dans [l’analyse] <l’analyste> en tant que le sujet, en analyse ou pas, est susceptible de le projeter dans l’autre. Il ne semble pas faire problème dans un certain champ analytique – dont nous devons après tout admettre qu’à ce degré quand même de croyance quasi magique que ça peut supposer, ça ne doit pas tout de même être sans raison qu’on y glisse si facilement – que ce mauvais objet projeté est à comprendre comme ayant tout naturellement son efficace, au moins quand il s’agit de celui qui est accouplé au sujet [dont il s’agit] dans une relation aussi étroite, aussi cohérente que celle qui est créée par une analyse commencée déjà depuis un bout de temps. Comme ayant toute son efficace dans quelle mesure ? L’article vous le dit aussi, dans la mesure où cet effet procède d’une non-compréhension de la part de l’analyste, du patient. L’effet dont il s’agit nous est présenté comme l’utilisation possible des déviations du normal counter-transference. Car comme le début de l’article nous l’articule, ce normal counter-transference déjà se produit de par le rythme de va-et-vient de l’introjection du discours de l’analysé et de quelque chose qui admet dans sa normalité la projection possible – voyez s’il va loin – sur l’analysé de quelque chose qui se produit comme un effet imaginaire de réponse à cette introjection de son discours.

 

Cet effet de contre-transfert est dit normal pour autant que la demande introjectée est parfaitement comprise. L’analyste n’a aucune peine à se repérer dans ce qui se produit alors d’une façon tellement claire dans sa propre introjection ; il n’en voit que la conséquence et il n’a même pas à en faire est usage. Ce qui se produit est réellement là au niveau de i(a) [est] <et> tout à fait maîtrisé. Et ce qui se produit du côté du patient, l’analyste n’a pas à se surprendre que cela se produise ; ce que le patient projette sur lui, il n’en est pas affecté.

 

C’est en tant qu’il ne comprend pas qu’il en est affecté, que c’est une déviation du contre-transfert normal, que les choses peuvent en venir à ce qu’il devienne effectivement le patient de ce mauvais objet projeté en lui par son partenaire. Je veux dire qu’il ressent en lui l’effet de quelque chose de tout à fait inattendu dans lequel seule une réflexion faite à part lui permet, et encore peut-être seulement parce que l’occasion est favorable, de reconnaître, l’état même que lui avait décrit don patient.

 

Je vous le répète, je ne prends pas à ma charge l’explication dont il s’agit, je ne la repousse pas non plus. Je la mets provisoirement en suspens pour aller pas à pas, pour vous mener au biais précis où j’ai à vous mener pour articuler quelque chose. Je dis simplement que si l’analyste ne la comprend pas lui-même, il n’en devient pas moins, au dire de l’analyste expérimenté, effectivement le réceptacle de la projection dont il s’agit et sent en lui-même ces projections comme un objet étranger ; ce qui met évidemment l’analyste dans une singulière position de dépotoir. Parce que… si cela se produit avec beaucoup de patients comme ça, vous voyez où cela peut nous mener, quand on n’est pas en mesure de centrer à propos duquel ça se produit, ces faits qui se représentent dans la description qu’en fait Money Kyrle comme déconnectés. Cela peut poser quelques problèmes.

 

Quoi qu’il en soit je fais le pas suivant. Je le fais avec son auteur qui nous dit, si nous allons dans ce sens qui ne date pas d’hier (déjà Ferenczi avait mis en cause jusqu’à quel point l’analyste devait faire part à son patient de ce que lui, l’analyste, éprouvait lui-même dans la réalité, dans certains cas <comme> un moyen de donner au patient l’accès à cette réalité) personne actuellement n’ose aller aussi loin et nommément pas dans l’école à laquelle je fais allusion. Je veux dire, par exemple, Paula Heimann dira que l’analyste doit être très sévère dans son journal de bord, son hygiène quotidienne, être toujours au fait d’analyser ce qu’il peut éprouver lui-même de cet ordre, mais c’est une affaire de lui-même à lui-même, et dans le dessein d’essayer de faire la course contre la montre, c’est-à-dire de rattraper le retard qu’il aura pu ainsi prendre dans la compréhension, l’understanding de son patient.

 

Money-Kyrle, sans être Ferenczi ni aussi réservé, va plus loin sur ce point local de l’identité de l’état par lui ressenti avec celui que lui a amené au début de la semaine son patient. Il va tout de même, sur ce point local, à lui en donner communication et à noter, c’est l’objet de son article – ou plus exactement de la communication qu’il a faite en 1955 au Congrès de Genève dont son article est la reproduction – à noter l’effet (il ne nous parle pas de l’effet lointain mais de l’effet immédiat) sur son patient, qui est lui d’une jubilation évidente, à savoir que le patient n’en déduit rien d’autre que : « Ah ! vous me le dites, eh bien j’en suis bien content car quand vous m’avez fait l’autre jour l’interprétation à propos de cet état – et en effet il lui en avait fait une un petit peu fumeuse, vaseuse, il peut le reconnaître – moi, dit le patient, j’ai pensé que ce que vous disiez là, ça parlait de vous et pas du tout de moi ».

 

Nous sommes donc là, si vous voulez, en plein malentendu et je dirai que nous nous en contentons. Enfin l’auteur s’en contente car il laisse les choses là, puis nous dit-il, à partir de là l’analyse repart et lui offre, nous n’avons qu’à l’en croire, toutes les possibilités d’interprétations ultérieures.

 

Le fait que ce qui nous est présenté comme déviation du contre-transfert est ici posé comme moyen instrumental qu’on peut codifier qui, dans des cas semblables, est de s’efforcer de rattraper la situation aussi vite que possible (au moins par la reconnaissance de ses effets sur l’analyste et au moyen de communications mitigées proposant au patient quelque chose qui, assurément à cette occasion, a un caractère d’un certain dévoilement de la situation analytique dans son ensemble), d’en attendre quelque chose qui soit un redépart qui dénoue ce qui apparemment s’est présenté comme impasse dans la propriété la situation analytique – je ne suis pas en train d’entériner [la propriété] <l’approprié> de cette façon de procéder – simplement je remarque que ce n’est certainement pas lié à un point privilégié [et] que quelque chose de cet ordre puisse être de cette façon produit.

 

Ce que je peux dire, c’est que dans toute la mesure où il y a à cette façon de procéder une légitimité, en tous les cas ce sont nos catégories qui nous permettent de le comprendre. M’est avis qu’il n’est pas possible de le comprendre hors du registre de ce que j’ai pointé comme étant la place de a, l’objet partiel, l’agalma dans la relation de désir en tant qu’elle-même est déterminée à l’intérieur dans une relation plus vaste, celle de l’exigence d’amour. [que] Ce n’est que là, [que] ce n’est que dans cette topologie que nous pouvons comprendre une telle façon de procéder, dans une topologie qui nous permet de dire que, même si le sujet ne le sait pas, par la seule supposition je dirai objective de la situation analytique, c’est déjà dans l’Autre que petit a, l’agalma fonctionne. Et [que] ce qu’on nous présente à cette occasion comme contre-transfert normal ou pas, n’a vraiment aucune raison spéciale d’être qualifié de contre-transfert, je veux dire qu’il ne s’agit là que d’un effet irréductible de la situation de transfert simplement par elle-même.

 

Du fait qu’il y a transfert, [a] <ça> suffit pour que nous soyons impliqués dans cette position d’être celui qui contient l’agalma, l’objet fondamental dont il s’agit dans l’analyse du sujet comme lié, conditionné par ce rapport de vacillation du sujet que nous caractérisons comme constituant le fantasme fondamental, comme instaurant le lieu où le sujet peut se fixer comme désir.

 

C’est un effet légitime du transfert. Il n’y a pas besoin là pour autant de faire intervenir le contre-transfert comme s’il s’agissait de quelque chose qui serait la part propre, et bien plus encore la part fautive de l’analyste. Seulement je crois que pour le reconnaître il faut que l’analyste sache certaines choses, il faut qu’il sache en particulier que le critère de sa position correcte n’est pas qu’il comprenne ou qu’il ne comprenne pas. Il n’est pas absolument essentiel qu’il ne comprenne pas mais je dirai que jusqu’à un certain point cela peut être préférable à une trop grande confiance dans sa compréhension. En d’autres termes, il doit toujours mettre en doute ce qu’il comprend et se dire que ce qu’il cherche à atteindre, c’est justement ce qu’en principe il ne comprend pas. C’est en tant certes qu’il sait ce que c’est que le désir, mais qu’il ne sait pas ce que ce sujet avec lequel il est embarqué dans l’aventure analytique désire, qu’il est en position d’en avoir en lui, de ce désir, l’objet. Car seulement cela explique tels de ces effets si singulièrement encore effrayants, semble-t-il.

 

J’ai lu un article que je vous désignerai plus précisément la prochaine fois, où un monsieur, pourtant plein d’expérience, s’interroge sur ce qu’on doit faire quand dès les premiers rêves, quelquefois dès avant que l’analyse commence, l’analysé se produit à lui-même l’analyste comme un objet d’amour caractérisé. La réponse de l’auteur est un peu plus réservée que celle d’un autre auteur qui lui prend le parti de dire : quand ça commence comme cela il est inutile d’aller plus loin il y a trop de rapports de réalité.

 

Ainsi, est-ce que c’est même ainsi que nous devons dire les choses quand pour nous, si nous nous laissons guider par les catégories que nous avons produites, nous pouvons dire que dans le principe de la situation le sujet est introduit comme digne d’intérêt, digne d’amour, comme erômenos. C’est pour lui qu’on est là mais cela c’est l’effet, si l’on peut dire, manifeste. Si nous admettons que l’effet latent est lié à sa non-science, à son inscience, son inscience, c’est l’inscience de quoi ? de ce quelque chose qui est justement l’objet de son désir d’une façon latente, je veux dire objective, structurale. Cet objet est déjà dans l’Autre et c’est pour autant qu’il en est ainsi que, qu’il le sache ou pas, virtuellement, il est constitué comme erastès, remplissant de ce seul fait cette condition de métaphore, de substitution de l’erastès à l’erômenos dont nous avons dit qu’elle constitue de par elle-même le phénomène de l’amour – et dont il n’est pas étonnant que nous voyions les effets flambants dans l’amour de transfert dès le début de l’analyse. Il n’y a pas lieu pour autant de voir là une contre-indication.

 

Et c’est bien là que se pose la question du désir de l’analyste et jusqu’à un certain point de sa responsabilité car, à vrai dire, il suffit de supposer une chose pour que la situation soit – comme s’expriment les notaires à propos des contrats – parfaite. Il suffit que l’analyste, à son insu même, pour un instant, place son propre objet partiel, son agalma, dans le patient auquel il a à faire, c’est là en effet qu’on peut parler d’une contre-indication. Mais, comme vous le voyez, rien moins que repérable, rien moins que repérable dans toute la mesure où la situation du désir de l’analyste n’est pas précisée.

 

Et il vous suffira de lire l’auteur que je vous indique <Money -Kyrle> pour voir que bien sûr la question de ce qui intéresse l’analyste, il est bien forcé de se la poser par la nécessité de son discours. Et qu’est-ce qu’il nous dit ? Que deux choses sont intéressantes dans l’analyste quand il fait une analyse, deux basic drives. Et vous allez voir qu’il est bien étrange de voir qualifier de pulsions passives les deux que je vais vous dire : la reparative, nous dit-il textuellement, qui va contre la destructivité latente de chacun de nous et, d’autre part le drive parental.

 

Voilà comment un analyste d’une école certainement aussi poussée, aussi élaborée que l’école kleinienne vient à formuler la position que doit prendre comme tel un analyste. Après tout je ne vais pas moi me voiler la face ni en pousser les hauts cris. Je pense que, pour ceux qui sont familiers de mon séminaire, vous en voyez assez le scandale. Mais après tout, c’est un scandale auquel nous participons plus ou moins car nous parlons sans cesse comme si c’était de cela dont il s’agit – même si nous savons bien que nous ne savons l’analyste pas que nous ne devons pas être les parents de [l’analyste] <l’analysé> – nous dirons dans une pensée sur le champ des psychoses.

 

Et le drive réparatif, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire énormément de choses, ça a follement d’implications bien sûr dans toute notre expérience. Mais enfin, est-ce qu’il ne vaut pas la peine à ce propos d’articuler en quoi ce réparatif doit se distinguer des abus de l’ambition thérapeutique par exemple ? Bref, la mise en cause non pas de l’absurdité de telle thématique mais au contraire ce qui la justifie. Car bien entendu je fais le crédit à l’auteur et à toute l’école qu’il représente de viser quelque chose qui a effectivement sa place dans la topologie. Mais il faut l’articuler, le dire, situer où c’est, l’expliquer autrement.

 

C’est pour cela que la prochaine fois je résumerai rapidement ce qu’il se trouve que, d’une façon apologétique, j’ai fait dans l’intervalle de ces deux séminaires, devant un groupe de philosophie, un exposé de la « Position du désir » Il faut qu’une bonne fois soit situé ce pourquoi un auteur expérimenté peut parler de drive parental, de pulsion parentale et réparative à propos de [l’analyse] <l’analyste> et dire en même temps quelque chose qui doit d’une part avoir sa justification, mais qui, d’autre part la requiert impérieusement.

 

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