lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LVII L'éthique de la psychanalyse 1959 – 1960 Leçon du 13 janvier 1960

Leçon du 13 janvier 1960

 

Dans ce temps de recueillement des vacances j’ai éprouvé le besoin de faire une excursion dans une certaine zone du trésor littéraire anglais et français Quaerens, non pas quem devorem, mais bien plutôt quod doceam vobis, quoi vous enseigner, et comment, sur un sujet qui est celui sur lequel nous mettons le cap à travers cette forme, ce titre de L’éthique de la psychanalyse, dont vous sentez bien qu’il doit nous mener en un point problématique, non seulement de la doctrine de Freud, mais en quelque sorte de ce qu’on peut appeler notre responsabilité d’analystes. Ce sujet, si vous ne l’avez déjà vu pointer à l’horizon, mon Dieu, il n’y a pas de raison, puisque aussi bien j’en ai même jusqu’ici, cette année, évité le terme : c’est celui si problématique pour les théoriciens de l’analyse, comme vous pourrez en voir des témoignages dans les citations que je vous ferai, celui pourtant si essentiel de ce que Freud appelle Sublimierung, la sublimation.

C’est l’autre face en effet de cette exploration que Freud fait en pionnier de ce qu’on peut appeler les racines du sentiment éthique, pour autant qu’il s’impose sous la forme d’interdictions, de quelque chose qui, en nous, est conscience morale. C’en est l’autre face, celle souvent, si impro­prement, il faut bien le dire, si comiquement pour toute oreille un peu sensible, qui est apportée dans le siècle – je parle du siècle pour désigner ce qui est externe à notre champ analytique – comme philosophie des valeurs. Est-ce que pour nous qui nous trouvons, avec Freud, être por­teurs, quant aux sources, quant à l’incidence réelle de la réflexion éthique, qui nous trouvons en somme à portée de donner sur ce terrain une cri­tique si nouvelle, sommes-nous dans la même heureuse posture concer­nant la face positive du chemin de l’élévation morale et spirituelle qui s’appelle échelle des valeurs ? Assurément le problème apparaît là beau­coup plus mouvant et délicat. Et pourtant, on ne peut pas dire que nous puissions nous en désintéresser au bénéfice des soucis les plus immédiats d’une action simplement thérapeutique. Quelque part Freud, dans les Trois essais sur la sexualité, emploie, concernant les effets de l’aventure libidinale individuelle, deux termes corrélatifs, Fixierbarkeit, c’est notre fixation dont nous faisons le registre d’explication de ce qui est en somme inexplicable, et puis autre chose qu’il appelle Haftbarkeit qu’on traduit comme l’on peut par persévération, persévérer, qui a toutefois une curieuse résonance en allemand, car on s’aperçoit que cela veut plutôt dire responsabilité, engagement. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est bien de notre histoire à nous, collective, d’analystes. Nous sommes pris aussi dans une aventure qui a eu un certain sens, une certaine contin­gence, des étapes. Ce n’est pas d’un seul trait, d’un seul coup que Freud a poursuivi le chemin dont il nous a légué les jalons. Et il se peut aussi que nous soyons, par les effets des détours de Freud, accrochés à un certain point de l’évolution de sa pensée, sans avoir pu très bien nous rendre compte du caractère de contingence qu’il doit présenter, comme tout effet de l’histoire humaine.

Tâchons donc, selon une méthode qui, si elle n’est la nôtre, est en tout cas un mouvement que vous devez connaître car il m’est familier de faire quelques pas, deux par exemple en arrière, avant d’en faire trois en avant dans l’espoir d’en avoir gagné un. Pas en arrière, rappelons ce qu’au pre­mier abord pourrait sembler être l’analyse dans l’ordre éthique. Il pour­rait sembler en somme et, mon Dieu, un certain chant de sirènes pourrait là-dessus entretenir un malentendu, elle pourrait sembler être la recherche de ce qu’on pourrait appeler, en termes simples, une morale naturelle. Et elle est effectivement, comme par toute une face de son action même, de sa doctrine, elle se présente, quelque chose qui, tendant pour nous à sim­plifier quelques problèmes, quelques embarras qui seraient en somme d’origine externe, et de l’ordre de la méconnaissance, voire du malen­tendu, tente de nous ramener à ce plan que pourrait supposer l’idée que quelque chose, dans la maturation des instincts, conduirait à cet équilibre normatif avec le monde dont, après tout, on peut voir de temps en temps prêcher l’évangile sous la forme de ce rapport génital dont plus d’une fois ici j’évoque le thème avec, vous le savez, plus que réserve, voire plus que scepticisme. Assurément, bien des choses sont là, tout de suite, pour aller contre et nous montrer, qu’en tout cas, ça n’est pas d’une façon si simple que l’analyse nous engage dans ce qu’on pourrait appeler, d’un terme que je ne crois pas ici simplement amené pour des raisons de pitto­resque, la dimension de la pastorale. Nous aurons bien sûr à en faire état. Cette dimension de la pastorale n’est jamais absente de la civilisation, ni ne manquait jamais de s’offrir comme un recours à son malaise. Si je l’ap­pelle ainsi, c’est qu’à travers les âges, elle s’est même présentée à figure ouverte sous cette forme, sous ce thème. Et si, de nos jours, elle peut apparaître de façon plus masquée, plus sévère, disons plus pédante, sous la forme de l’infaillibilité, par exemple, de la conscience prolétarienne qui nous a si longtemps occupée, encore qu’elle ait pris, depuis quelques années, quelques distances, ou sous la forme, aussi bien de cette notion un peu mythique que j’évoquais à l’instant des espoirs qu’avait pu donner en effet, dans un certain contexte, la révolution freudienne, ça n’est pas pour autant que cela ne soit pas toujours de la même, et après tout, vous le verrez, d’une très sérieuse dimension qu’il s’agit. Peut-être s’agit-il pour nous de la redécouvrir, d’en découvrir le sens, et de nous apercevoir que, même sous cette forme archaïque, historique, cette forme que nous appe­lons la dimension de la pastorale, d’un certain retour, ou d’un certain espoir mis dans une nature qu’il ne faut pas croire, après tout, que nos ancêtres ont conçu plus simplement qu’elle ne s’offre à nous.

Il y a peut-être lieu de revenir sur cette exploration de cette dimension, sur les créations, les inventions que l’ingenium de nos ancêtres ont déjà tenté dans cette voie, voir si cela ne nous enseigne pas quelque chose qui peut-être aussi demande, pour nous, à être élucidé, à être exploré.

Assurément, dès le premier abord, dès que nous faisons du regard le tour de ce que nous apporte la méditation freudienne, nous voyons bien que quelque chose dès l’abord résiste, qui est celui précisément par quoi j’ai commencé d’aborder avec vous cette année le problème de l’éthique de l’analyse et que s’il y a quelque chose d’abord dont Freud nous permet de mesurer le caractère résistant, le caractère paradoxal, l’aporie pratique, ce n’est pas du tout dans l’ordre des difficultés, paradoxes de la jonction avec cette nature améliorée, ou cette amélioration naturelle, c’est quelque chose qui se présente tout de suite avec un carac­tère de méchanceté, de mauvaise incidence, c’est le sens du mot méchant, toute particulière. Et c’est celle que Freud, au cours de son oeuvre, dégage de plus en plus jusqu’au point où il le porte à son maximum d’articulation dans le Malaise de la civilisation, ou encore quand il étudie les méca­nismes d’un phénomène comme la mélancolie. C’est ce paradoxe par quoi la conscience morale, nous dit-il, se manifeste pour nous d’autant plus exigeante qu’elle est plus affinée, d’autant plus cruelle que moins, en fait, nous l’offensons, d’autant plus pointilleuse que c’est dans l’intimité même de nos élans et de nos désirs que nous la forçons, par notre absten­tion dans les actes, d’aller nous chercher. Bref, c’est du caractère en quel­que sorte inextinguible de cette conscience morale, de sa cruauté para­doxale, que quelque chose, qui nous la présente dans l’individu comme une sorte de parasite nourri des satisfactions qu’on lui accorde, l’éthique, en somme, persécute l’individu beaucoup moins en fonction propor­tionnellement à ses démérites qu’à ses malheurs. C’est le paradoxe de la conscience morale dans sa forme, si l’on peut dire, spontanée.

Il faut, ici, que je change le terme investigation de la conscience morale fonctionnant à l’état naturel, parce que nous ne nous y retrouverons plus. Prenons l’autre face dont l’usage du terme naturel sert à recouvrir la signi­fication. Appelons-le l’exploration par l’analyse, la critique par l’analyse, de ce qu’on peut appeler l’éthique sauvage, l’éthique telle que nous la retrouvons non cultivée, fonctionnant tout seule, spécialement chez ceux à qui nous avons affaire, en tant que c’est sur le plan du pathos, de la pathologie, que nous avançons. C’est bien là que l’analyse apporte des lumières, et qu’en fin de compte, au terme dernier, c’est dans le sens de ce quelque chose que nous pouvons appeler au fond de l’homme cette haine de soi, qu’elle se trouve régulièrement trouvée, retrouvée. Ce que dégage le comique antique de la nouvelle comédie prise de la Grèce, à la latinité de Ménandre à Térence appelée Celui qui se punit lui-même. Petite comé­die dont je ne vous conseille pas spécialement la lecture, car aussi bien, après ce beau titre, d’aller à son texte, vous ne pourriez qu’être déçus. Vous rencontreriez là, comme partout, ce qui se présente avant tout comme satire concrète, comme trait de caractère, comme épinglage du ridicule. N’oubliez pourtant pas que, derrière cet épinglage du ridicule, derrière cette fonction en apparence légère de la comédie, par le seul fait du jeu du signifiant, nous nous trouverons rejoindre quelque chose qui, tout au moins dans son titre, dans la formule de Celui qui se punit lui-même, se trouve aller au-delà de ce qui apparaît comme simplement pein­ture, description contingente, par la simple force de l’articulation signi­fiante, aller au dévoilement du fond, et par l’intermédiaire du non sens, nous faire retrouver ce que Freud nous a montré être dans l’exercice du non-sens.

Ce que nous voyons surgir, c’est le fond, ce quelque chose qui se pro­file au-delà de l’exercice de l’inconscient. C’est là que l’exploration freu­dienne nous invite, nous incite à reconnaître le point par où se démasque le Trieb et non pas l’instinct, le quelque chose, car le Trieb n’est pas loin de ce champ de das Ding vers lequel je vous incite cette année à recentrer le mode sous lequel se posent pour nous les problèmes. Les Triebe ont été par Freud explorés, découverts à l’intérieur de toute une expérience, qui est fondée sur la confiance faite au jeu des signifiants, à leur jeu de substi­tution, ce quelque chose qui fait que nous ne pouvons aucunement confondre le domaine des Triebe avec une sorte de reclassement, aussi nouveau qu’on le suppose, des accointances de l’être humain avec son milieu naturel. Les Triebe, qui doivent être traduits, comme nous nous y plaisons quelquefois, aussi près que possible de l’équivoque, doivent être conçus comme ce point qui motive cette dérive, comme j’aimerais la tra­duire, le drive, qui traduit en lui-même, en anglais, le Trieb allemand. Cette dérive de laquelle se motive tout le jeu, toute l’action du principe du plaisir, et qui nous dirige vers ce point mythique qui a été plus ou moins heureusement articulé dans les termes de la relation d’objet, mais dont nous nous devons de revoir, de resserrer de plus près le sens pour le cri­tiquer, la fonction des confusions qui s’y sont introduites par l’usage même de ces termes, les confusions qui peuvent s’y être introduites par les ambiguïtés bien plus graves que toute équivoque signifiante, les ambi­guïtés significatives introduites autour de la notion d’objet, de la relation d’objet dans l’analyse.

Assurément, nous devons ici, dans ce champ où nous approchons de ce que Freud a dit de plus profond sur la nature des Triebe, et spécialement dans la façon dont il les conçoit comme pouvant donner au sujet matière

à satisfaction de plus d’une manière, nommément laisser ouverte cette porte, ce champ, cette voie, cette carrière de la sublimation restée presque jusqu’ici, dans la pensée analytique, un domaine réservé, un domaine auquel seuls les plus audacieux ont osé toucher, et encore non sans mani­fester toute l’insatisfaction, toute la soif où peut laisser la formulation freudienne. Nous allons nous référer ici à quelques textes qui sont empruntés à Freud dans plus d’un point de son oeuvre, depuis les Trois essais sur la sexualité jusqu’à l’Einführung, les Vorlesungen, les Leçons, l’Introduction à la psychanalyse, encore dans le Malaise dans la civilisa­tion, et jusqu’à la fin dans Moise et le monothéisme. Freud nous incite à réfléchir sur la sublimation ou, plus exactement, il nous propose, dans la façon dont lui-même essaye d’en définir le champ, toutes sortes de diffi­cultés qui sont celles qui méritent aujourd’hui de nous arrêter.

Je voudrais d’abord, puisque c’est dans le champ des Triebe que se pose pour nous le problème qui s’appelle celui de la sublimation, nous arrêter un instant à un texte emprunté aux Vorlesungen, c’est-à-dire à ce qu’on a traduit en français par Introduction à la psychanalyse, p. 357-58 des Vor­lesungen dans le texte allemand, dans les Gesammelte Werke, tome XI. « Ainsi, nous dit-il, nous devons prendre en considération que, très pré­cisément, les pulsions, Triebregungen, les émois pulsionnels sexuels sont, si je puis dire, extraordinairement plastiques. Ils peuvent entrer en jeu les uns à la place des autres. L’un peut prendre sur soi l’intensité des autres. Quand la satisfaction des uns est refusée par la réalité, la satisfaction d’un autre peut lui offrir un complet dédommagement. Ils se comportent les uns vis-à-vis des autres comme un réseau, comme des canaux communi­cants remplis d’un flot. » Très exactement, nous voyons là apparaître la métaphore qui, sans aucun doute, est à l’origine de cette oeuvre surréaliste qui s’appelle les vases communicants. « Ils se comportent donc de cette façon et ceci malgré qu’ils puissent être tombés sous la domination, sous la suprématie du Genitalprimat. Lequel, certes pas si commode à ras­sembler, ne doit donc pas être considéré comme si commode à rassembler en une seule Vorstellung, représentation. »

S’il y a quelque chose dont Freud nous avertit dans ce passage – il y en a bien d’autres que celui-là – c’est que, même quand l’ensemble du Netz des Triebe est tombé sous le Genitalprimat, celui-ci, même dans sa struc­ture, n’est pas à considérer comme quelque chose de si commode à concevoir comme une Vorstellung unitaire, comme une résolution des contradictions. Nous le savons trop que ceci n’élimine en rien le caractère communicant, le caractère donc fuyant, plastique, comme il s’exprime lui-même, de l’économie des Instinkt. Bref, cette structure qui fait la libido humaine, comme je vous l’enseigne ici depuis de longues années, comme caractérisée par ceci qui est exprimé dans cette formule qu’elle est essentiellement vouée au signe et à glisser dans le jeu des signes, à être quelque chose qui est le seul universel et dominant primat, d’être subju­gué par la structure du monde des signes, c’est-à-dire dans les termes employés par Pierce, le signe, c’est ce qui est à la place de quelque chose pour quelqu’un. C’est bien ainsi qu’essentiellement Freud, dès l’abord – et il faut que nous le tenions fermement articulé, et ce qui est encore plus articulé dans la suite du passage où nous trouvons l’articulation comme telle des possibilités de la Verschiebbarkeit, c’est-à-dire du déplacement, de la préparation naturelle à admettre des Surrogate – ceci est longuement articulé pour aboutir, dans ce passage, à l’élucidation du Partiallust dans la libido génitale même.

Bref pour nous rappeler que, pour commencer d’aborder le problème de la Sublimierung, celui de la plasticité des instincts comme tels doit être articulé au premier abord, dût-on par la suite dire que chez l’individu, dans son mécanisme essentiel, et pour des raisons qui, dès lors, restent à élucider, toute sublimation n’est pas possible; que chez l’individu, et en tant qu’il s’agit de l’individu, et posant donc à ce propos la question des dispositions internes comme des actions externes, nous nous trouvons devant des limites, devant quelque chose qui ne peut pas être sublimé, devant cette exigence libidinale qui exige une certaine dose, un certain taux de satisfaction directe, faute de quoi des dommages, des perturba­tions graves s’ensuivent. C’est à partir de cette liaison de la libido à ce Netz, à cette Flüssigkeit, à cette Verschiebbarkeit des signes comme tels, que nous partons. C’est là, d’ailleurs, que nous sommes toujours ramenés, chaque fois que nous pouvons lire Freud d’un oeil attentif.

À quoi ceci nous a-t-il menés ? Posons encore ici un point d’articula­tion essentiel, nécessaire, avant que nous puissions repartir en avant. Il est clair que, dans la doctrine freudienne, ce rapport qui structure la libido avec ses caractères paradoxaux, ses caractères archaïques dits pré-géni­taux, avec, pour tout dire, son polymorphisme éternel, avec ce quelque chose qui est aussi l’originalité de la découverte, de la dimension freudienne, ce quelque chose qui en somme se développe sous la forme de tout ce microcosme des images liées aux modes pulsionnels des diffé­rents stades, oraux, anaux, et génitaux, ce microcosme n’a absolument rien à faire, contrairement à la voie où tel de ses disciples, Jung pour le nommer, essaye d’entraîner – ce point de bifurcation, qui se place vers 1910, du groupe freudien – la pensée des disciples de Freud, ce micro­cosme n’a rien à faire avec ce quelque chose qu’on peut appeler atypique. Il n’a rien à faire avec le macrocosme, et il n’engendre un monde que dans la fantaisie. Ceci est important, et important en particulier à un moment du monde où il est tout à fait clair que, si jamais on les y a fait habiter, il n’y a plus d’aucune façon à rechercher ni le phallus ni, si je puis dire, l’anneau anal sous la voûte étoilée, qu’il en est définitivement expulsé et chassé, et que ceci est un point essentiel. S’il a pu pendant longtemps, dans la pen­sée scientifique même des hommes, habiter ses projections cosmolo­giques, s’il y a eu longtemps un axe du monde, et si longtemps en effet la pensée a pu se bercer de quelque rapport profond de nos images avec le monde qui nous entoure, c’est un point dont on n’a pas l’air de s’aperce­voir, quant à son importance, de l’investigation freudienne, d’avoir fait rentrer en nous tout un monde qui, pour en saisir l’importance, je me per­mettrai de vous rappeler que ce monde avait, dans la pensée qui a immé­diatement précédé ce qu’on peut appeler le trait essentiel, la libération de l’homme moderne, cette importance c’est de remettre définitivement à sa place, à savoir dans notre corps, et pas ailleurs, ce qui longtemps a habité la pensée théologique sous la forme de ceci dont, malgré Freud, malgré qu’il n’ait pas du tout hésité à en parler, à l’appeler par son nom, nous ne parlons plus jamais, c’est à savoir celui que pendant longtemps la pensée théologique dont je parle a appelé le prince de ce monde, autrement dit Diabolus. Symbolique, ici, se complète du diabolique.

Le diable, avec toutes les formes que la prédication théologique a arti­culées si puissamment, lisez un peu, non pas seulement les Propos de table, mais les Sermons de Luther, pour vous apercevoir à quel point et jusqu’où peut s’affirmer, dans un certain domaine, la puissance d’images qui sont simplement celles qui nous sont les plus familières, celles qui ont été pour nous investies du caractère d’authentification scientifique que nous donne notre expérience analytique de tous les jours. C’est bien à celles-là que se réfère la pensée d’un prophète aussi puissant dans l’incidence, qui renouvelle le fond de l’enseignement chrétien comme tel, chez Luther, quand il se sert de termes qui, je dois dire, pour exprimer notre déréliction, notre chute dans un monde où nous tombons dans l’aban­don, sont infiniment plus, en fin de compte, analytiques que tout ce qu’une phénoménologie moderne peut articuler sous les formes, en somme, relativement tendres de la fuite, de l’abandon du sein maternel. Quelle est cette négligence qui laisse tarir son lait ? Luther dit, littérale­ment: « Vous êtes le déchet qui tombe au monde par l’anus du diable. » Voilà exactement la fonction, le schéma essentiellement digestif et excré­mentiel que se forge une pensée qui pousse à ses dernières conséquences le mode d’exil où l’homme est par rapport à quelque bien que ce soit dans le monde. C’est là que Luther nous porte. Et ne croyez pas que ces choses n’aient pas eu leur effet sur la pensée et les modes de vivre des gens de ce temps. C’est justement le tournant essentiel d’une certaine crise d’où est sortie toute notre installation moderne dans le monde qui ici s’articule. C’est bien cela à quoi Freud vient donner en quelque sorte sa dernière sanction, sa dernière estampille, en faisant rentrer, une fois pour toutes, cette image du monde, ces fallacieux archétypes, si fallacieux quant au monde, là où ils doivent être, c’est-à-dire dans notre corps.

Ceci n’en reste pas moins fort important, car l’expérience nous prouve que nous avons désormais affaire à ce monde là où il est. Est-ce qu’après tout cela va de soi ? Est-ce quelque chose qui soit pour nous d’une pers­pective toute simple, toute rose, et en quelque sorte ouverte à l’optimisme pastoral que ces zones érogènes, c’est-à-dire ces points de fixation fon­damentaux ? Et on peut bien, jusqu’à un certain degré, jusqu’à plus ample explicitation de la pensée de Freud, les considérer comme spécifiques, comme génériques. Est-ce que c’est là quelque chose qui, en soi, ne se propose pas à nous, non pas du tout comme une voie ouverte à la libéra­tion, mais littéralement comme la plus sévère servitude, ces zones éro­gènes qui, en somme, se limitent à des points élus, à des points de béance, à un nombre limité de bouches à la surface du corps, les points d’où l’Eros aura à tirer sa source ? Il suffit, pour s’apercevoir de ce qu’introduit là d’essentiel, d’original, Freud, de se référer à ces ouvertures que donne à la pensée l’exercice du chant poétique, et imaginer après tel poète, après un Walt Whitman, par exemple, ce qu’on pourrait désirer, comme homme, de son propre corps, ce rêve de contact épidermique avec le monde, cet espoir d’un monde ouvert, frémissant, d’un contact complet, total entre le corps et le monde où il semble à l’horizon d’un certain style de vie dont le poète nous montre la dimension et la voie, que nous pourrions trouver la révélation d’une harmonie qui, assurément, serait d’une toute autre nature, qui bouleverserait notre contact avec le monde et qui sem­blerait lui ouvrir la fin de certaines, très singulières, trop générales, trop présentes, trop opprimantes pour nous, comme la présence insinuante, perpétuelle de quelque malédiction originelle.

Il y a là quelque chose déjà. Il nous semble qu’au niveau de ce que nous pouvons appeler la source des Triebe Freud nous marque le point d’in­sertion, le point de limite, le point irréductible. Et c’est bien cela justement que l’expérience ensuite rencontre dans le caractère, ici nous trouvons une fois de plus l’ambiguïté, dans le caractère irréductible de ces résidus des formes archaïques de la libido. Celles-là, nous dit-on d’un côté, ne sont pas susceptibles de Befriedigung. Les aspirations les plus archaïques de l’enfant sont, en quelque sorte, le point de départ, le noyau jamais entiè­rement résolu, sous un primat quelconque d’une quelconque génitalité, d’une pure et simple Verschiebung de l’homme sous la forme humaine, si totale qu’on la suppose, d’une fusion androgyne. Il y a toujours les rêves de ces formes primaires, archaïques de la libido. C’est là un premier point que toujours l’expérience, le discours freudien articule et accentue.

D’un autre côté ce que Freud nous dit, nous montre, c’est que l’ouver­ture semble, mon Dieu, au premier abord presque sans limite des substi­tutions qui peuvent être faites, à l’autre bout, au niveau du but. Et si je dis ici le Ziel, c’est parce que j’évite le mot Objekt ; et pourtant ce mot objet vient à tout instant dès qu’il s’agit de différencier ce dont il s’agit concer­nant la sublimation, sous sa plume. Car, quand il s’agira de qualifier ce qui est la forme sublimée de l’instinct, c’est en référence à l’objet quand même, quoi qu’il fasse. Je vais vous lire tout à l’heure des passages qui vous montreront en quoi consiste, où est le ressort ici de la difficulté ren­contrée.

Bien sûr, il s’agit d’objet. Qu’est-ce que veut dire l’objet à ce niveau Mais tout d’abord, quand Freud commence, au début des modes d’ac­centuation de sa doctrine, dans sa première topique, à articuler ce qui concerne la sublimation, et nommément dans les Trois essais sur la sexua­lité, nous avons la notion que la sublimation se caractérise par ce changement dans les objets où la libido, non pas par l’intermédiaire d’un retour du refoulé directement, non pas indirectement, non pas symptomatique­ment, mais d’une façon directement satisfaisante, la libido sexuelle vient trouver sa satisfaction dans des objets. Qu’est-ce qu’il distingue d’abord, tout bêtement, tout massivement, et à vrai dire non sans ouvrir un champ de perplexité infinie, dans des objets – c’est la seule distinction qui est donnée d’abord – qui sont socialement valorisés pour autant qu’à ces objets le groupe peut donner son approbation, que ce sont des objets d’utilité publique ? C’est ainsi qu’est définie la possibilité de la sublima­tion. Nous nous trouvons là, donc, en mesure de tenir fermement les deux bouts d’une chaîne. D’une part, il y a possibilité de satisfaction, encore qu’elle soit substitutive, Surrogat, et par l’intermédiaire de ce que le texte appelait Surrogat, et que d’autre part il s’agit là d’objets qui ont à prendre une valeur sociale collective. En définitive, nous nous trouvons devant cette sorte de piège où, bien entendu, naturellement, puisqu’il s’agit d’un penchant de facilité, la pensée ne demande qu’à se précipiter, de trouver là une opposition facile et une conciliation facile. Opposition facile, si vous voulez, de l’individu au collectif ; si, après tout, il semblait ne pas poser de problèmes que le collectif puisse trouver une satisfaction là où l’individu se trouverait avoir à changer ses batteries, son fusil d’épaule, et où, d’autre part, il s’agirait, dans cette occasion, d’une satis­faction individuelle qui irait en quelque sorte de soi, toute seule, alors qu’il nous a été dit originellement combien est problématique ce domaine de la satisfaction de la libido, combien à l’horizon de tout ce qui est de l’ordre du Trieb la question de la plasticité se pose comme un problème fondamental, sa plasticité, et aussi ses limites. Aussi bien cette formulation est-elle loin d’être de celles auxquelles Freud puisse se tenir.

Loin de s’y tenir, nous pouvons voir que dans les Trois essais sur la sexualité, il met en relation la sublimation dans ses effets justement sociaux les plus évidents, avec ce qu’il appelle Reaktionsbildung, c’est-à­-dire d’ores et déjà, et à une étape où les choses ne peuvent pas être articu­lées plus puissamment, faute du complément topique qu’il apportera par la suite, il fait intervenir ici la notion de formation de réaction, autrement dit il illustre tel trait de caractère ou tel trait acquis de la régulation sociale comme quelque chose qui, loin de se faire dans le prolongement, dans le droit fil d’une satisfaction instinctuelle, nécessite la construction d’un système de défense vers l’antagonisme de la pulsion anale, c’est-à-dire fait intervenir une contradiction, une opposition, une antinomie comme fondamentale dans la construction de ce qui peut s’appeler sublimation d’un instinct, introduisant donc le problème d’une contradiction, une antinomie, dans sa propre formulation. Ce qui se propose comme cons­truction opposée à la tendance instinctuelle ne pouvant d’aucune façon, dans aucun terme, être réduit du même coup à une satisfaction directe, à quelque chose où la pulsion elle-même se sature d’une façon qui aurait pour caractéristique que de ne pouvoir recevoir l’estampille, l’approba­tion collective.

À la vérité, les problèmes que Freud pose dans l’ordre de la sublimation ne viennent tout à fait au jour qu’au moment de sa seconde topique, c’est­-à-dire au moment où, dans Zur Einführung des Narzissmuss, qui a été tra­duit à l’usage de la Société par notre ami Jean Laplanche, qui est donc d’accès facile à tous et auquel je vous prie de vous reporter dans les Gesammelte Werke, tome X, p. 161-162 ; vous trouvez là l’articulation suivante : « Ce qui se propose à nous maintenant des relations de cette formation de l’idéal à la sublimation, c’est cela que nous avons maintenant à chercher. La sublimation est un procès qui concerne la libido d’objet. » Je vous fais remarquer que l’opposition Ichlibido-Objektlibido com­mence à être articulée comme telle, c’est-à-dire sur le plan analytique, qu’avec l’Einführung. L’Einführung n’est pas seulement l’introduction au narcissisme, il est l’introduction à la seconde topique, c’est-à-dire qu’il apporte le complément grâce à quoi la position, disons-le, foncièrement conflictuelle où l’homme a d’abord été dénoncé par Freud quant à sa satisfaction comme telle, et c’est pour cela qu’il est essentiel de faire inter­venir au départ das Ding, das Ding, pour autant que l’homme, pour suivre le chemin de son plaisir, doit littéralement en faire le tour. Le temps qu’on s’y reconnaisse, qu’on s’y retrouve, le temps même qu’on s’aperçoive que ce que Freud nous dit c’était ce que je vous ai dit la dernière fois, à savoir la même chose que Saint Paul, c’est à savoir que ce qui nous gou­verne sur le chemin de notre plaisir, ce n’est aucun Souverain Bien, qu’au-­delà d’une certaine limite nous sommes, concernant ce que recèle ce das Ding, dans une position entièrement énigmatique, qu’il n’y a pas de règle éthique qui fasse la médiation entre notre plaisir et sa règle réelle.

Et, derrière Saint Paul vous avez l’enseignement du Christ. Quand on vient l’interroger, peu avant la dernière Pâque, la question qu’on lui pose, et qui est celle à propos de laquelle il rappelle l’un des commandements du Décalogue sur lesquels j’ai parlé la dernière fois, on lui dit – il y a deux formes, la forme de l’Évangile de Saint Mathieu, et la forme des deux Évangiles de Marc et Luc – dans l’Évangile de Saint Mathieu, où c’est le plus net, on lui dit: « Que devons-nous faire de bon pour accéder à la vie éternelle ? » il répond, dans le texte grec: « Que venez-vous me parler de bon ? Qui sait ce qui est bon ? Seul Lui, celui qui est au-delà, notre Père, sait ce qui est bon, et Lui il vous a dit, faites ceci, et faites cela, n’allez pas au-delà. Il n’y a tout bonnement et tout simplement qu’à suivre ses commandements ». Et au-delà il y a l’énoncé de « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », qui devait à juste titre – et avec quelle pertinence! car Freud n’a jamais reculé devant quoi que ce soit qui se pré­sente à son examen – faire le point d’arrêt du Malaise dans la civilisation, du terme idéal en quelque sorte où le conduit la nécessité de sa propre interrogation. Mais l’essentiel est dans la réponse du Christ. Et je ne sau­rais à cette occasion trop vous inciter, si vous en êtes capables, à vous apercevoir de ce quelque chose qui, évidemment, en dehors d’oreilles averties, n’est que depuis trop longtemps fermé à toute espèce d’aper­ception auriculaire. Je veux dire que, s’ils y ont des oreilles pour ne point entendre, l’Évangile en est l’exemple.

Essayez un peu de lire les paroles de celui dont on dit qu’il n’a jamais ri. Et en effet c’est là quelque chose d’assez frappant. Essayez de les lire pour ce qu’elles sont, à savoir que, de temps en temps, cela ne manquera pas de vous frapper comme d’un humour qui dépasse tout, la parole de l’intendant infidèle. Naturellement, on est habitué depuis longtemps, pour peu qu’on ait fréquenté les églises, à voir déferler ça au-dessus de sa tête, mais personne ne songe à s’étonner que le pur entre les purs, le Fils de l’Homme nous dise, en somme, que la meilleure façon d’arriver au salut de son âme est de tripoter sur les fonds dont on a la charge, puis­qu’aussi bien cela peut vous attirer, sinon des mérites, au moins quelque reconnaissance de la part des enfants de la lumière. Il y a là quelque contradiction, semble-t-il, apparemment, sur le plan d’une morale homo­gène, uniforme et plate, mais peut-être aussi pourrait-on recouper tel aperçu de cette espèce, sans compter les autres, ce formidable joke « Rendez à César ce qui est à César », et maintenant débrouillez-vous. C’est tout de même dans ce style de paradoxe, qui d’ailleurs se livre à l’occasion à toutes les évasions, à toutes les ruptures, à toutes les béances du non sens, à tel ou tel tournant de ces dialogues insidieux dans lesquels l’interlocuteur sait toujours se glisser si magistralement hors des pièges qu’on lui tend. Pour tout dire, pour revenir à ce qui est pour l’instant notre objet, cette foncière négation de ce Bien comme tel, qui a été l’ob­jet éternel de recherche de la pensée philosophique concernant l’éthique, cette pierre philosophale de tous les moralistes, c’est ce quelque chose qui est rejeté à l’origine dans la notion même du plaisir, du principe du plai­sir comme tel, en tant que règle de la tendance la plus foncière, l’ordre des pulsions dans la pensée de Freud.

Comme je vous le disais, ceci, qui est décelable, recoupable de mille autres façons, et en particulier qui est pleinement cohérent avec l’interro­gation de Freud centrale, comme vous le savez, concerne le père. Il faut bien concevoir que, pour ce que veut dire cette position de Freud, concer­nant le père, il faut avoir été chercher là où s’articule la pensée d’un Luther dont je vous parlais tout à l’heure, quand évidemment excité, chatouillé au niveau des nasaux par Érasme qui, à ce moment, Dieu sait, non sans s’être fait pendant de longues années tirer l’oreille, avait sorti son De Libero arbitrio pour rappeler que, quelque pût être, appuyé en somme par toute l’autorité chrétienne, depuis les paroles du Christ jusqu’à celles de Saint Paul, d’Augustin, et toute la tradition des Pères, ce fou furieux excité de Wittenberg qui s’appelle Luther, qu’il fallait bien penser que les oeuvres, les bonnes oeuvres, cela devait être encore quelque chose et que, pour tout dire, la tradition des philosophes, celle du Souverain Bien, n’était pas absolument à jeter aux orties. Et Luther, jusque là fort réservé quant à la personne d’Érasme, tout en gardant par-devers lui, à son endroit, quelque ironie, Luther publie le De servo arbitrio pour accentuer le carac­tère de rapport radicalement mauvais où l’homme est quant à ce qui est au cœur de son destin, cette Ding, cette causa que l’autre jour je désignais comme analogue à ce qui est, c’est d’ailleurs la même, désigné par Kant à l’horizon de sa Raison pratique, à ceci près que ç’en est le pendant que, si je puis dire, et pour inventer un terme dont je vous prie de pardonner la grécité approximative, est cette causa pathomenon, cette causa de la pas­sion humaine la plus fondamentale. Luther, réarticulant les choses à ce niveau, écrit ceci: « La haine éternelle de Dieu contre les hommes, non seulement contre ses défaillances et contre les oeuvres d’une libre volonté, mais une haine qui existait même avant que le monde fut créé. » Vous voyez que j’ai quelques raisons de vous conseiller de lire de temps en temps les auteurs religieux. J’entends, les bons, pas ceux qui écrivent à l’eau de rose ; même ceux-là sont quelquefois très fructueux, Saint François de Sales, sur le mariage, je vous assure que cela vaut bien le livre de Van de Velde sur le mariage parfait. Mais, Luther, ça l’est à mon avis beaucoup plus. Je pense qu’il ne vous échappe pas que cette haine qui existait même avant que le monde fut créé, et pour autant qu’elle est stric­tement corrélative de ce rapport qu’il y a entre un certain style, une cer­taine conception, une certaine incidence de la loi comme telle, et d’autre part une certaine conception de das Ding comme étant le problème radi­cal et, pour tout dire, le problème du mal, que c’est exactement ce à quoi Freud a affaire dès l’origine quand la question qu’il pose sur le père le conduit à nous montrer dans le père le personnage qui est le tyran de la horde, celui aussi contre lequel le crime primitif s’étant dirigé a introduit par là même tout l’ordre, l’essence et le fondement du domaine de la loi. Ne pas reconnaître cette filiation et structuration et, pour tout dire, cette paternité culturelle nécessaire qu’il y a entre un certain tournant de la pensée qui s’est produit à ce point sensible, à ce point de fracture qui se situe vers le début du XVIe siècle et prolonge ses ondes puissamment, d’une façon visible jusqu’au milieu et jusqu’à la fin du XVIIe siècle, est quelque chose qui équivaut à méconnaître tout à fait à quelle sorte de problème s’adresse l’interrogation freudienne.

Je viens de faire une parenthèse de vingt-cinq minutes, car tout ceci était pour vous dire, avant que nous ayons eu le temps de nous retourner, de nous apercevoir que c’est de cela qu’il s’agit, Freud avec l’Einführung, peu après 1914, nous introduit dans quelque chose qui est précisément ce qui va réescamoter le problème. En quoi ? En y articulant des choses qui, naturellement, sont essentielles à articuler, mais dont il faut voir que c’est là-dessus, dans ce contexte qu’elles viennent s’insérer, à savoir très préci­sément le problème du rapport à l’objet. Ce problème du rapport à l’ob­jet doit être lu freudiennement, tel que vous le voyez en fait émerger, c’est-à-dire dans ce rapport qui est un rapport narcissique, qui est un rap­port imaginaire.

L’objet ici, à ce niveau, s’introduit pour autant qu’il est perpétuellement interchangeable avec l’amour qu’a le sujet pour sa propre image. Ichlibido et Objektlibido sont introduits dans Freud pour autant que, dès cette première articulation, à savoir dès l’Einführung, c’est autour de l’Ich­-Idéal et de l’Idéal-Ich, du mirage du moi et de la formation d’un idéal qui prend son champ tout seul, qui devient préférable, au moins qui vient à l’intérieur du sujet donner une forme à quelque chose à quoi il va désor­mais se soumettre, c’est pour autant que le problème de l’identification est lié à ce dédoublement psychologique, va faire désormais le sujet être dans cette dépendance par rapport à cette image idéalisée, forcée de lui-même, dont Freud ensuite fera toujours si grand état, c’est dans cette relation que la notion d’objet dans cette relation, donc, de mirage, est introduite.

Cet objet n’est donc pas la même chose que l’objet qui est visé à l’ho­rizon de la tendance. Entre l’objet tel qu’il est ainsi structuré par la rela­tion narcissique et das Ding, il y a une différence, et c’est justement dans le champ, dans la pente de cette différence que se situe pour nous le pro­blème de la sublimation. Freud, dans une petite note des Trois essais a fait en effet une espèce de flash qui est bien du style de l’essai. À la page 48, il dit: « La différence qui nous accroche entre la vie amoureuse des alten, il s’agit des Anciens, des préchrétiens, et la nôtre gît en ceci que les Anciens mettaient l’accent sur la tendance elle-même, que nous, par contre, nous la mettons sur son objet ». Les Anciens entouraient de fêtes la tendance, et étaient prêts aussi à faire honneur, par l’intermédiaire de la tendance, à un objet de moindre valeur, de valeur commune, tandis que nous, nous réduisons la valeur de la manifestation de la tendance, nous exigeons le support de l’objet par les traits prévalents de l’objet. Quand j’intitule ceci une excursion excessive, je vous pose la question, qu’est-ce qu’il en est ? Freud a écrit de longues pages pour nous parler de certains ravalements de la vie amoureuse. Ces ravalements, c’est au nom de quoi, au nom d’un idéal qui est incontestable: « Je n’ai qu’à citer un nom parmi ces notes, dans cet esprit de l’auteur anglais Galsworthy dont la valeur est reconnue universellement aujourd’hui. Une nouvelle m’avait autrefois beaucoup plu, elle s’appelle The Apple-Tree et montre comment il n’est plus de place dans notre vie civilisée aujourd’hui pour l’amour simple et naturel, l’écho pastoral, de deux êtres humains. » Voilà! Tout s’exprime en quel­que sorte spontanément et coulant de source.

En quoi est-ce que Freud sait que nous mettons l’accent sur l’objet et que les Anciens le mettaient sur la tendance ? Vous direz, il n’y a pas d’exaltation idéale dans aucune tragédie antique comme dans nos tragé­dies classiques. Mais enfin, Freud ne le motive guère. Je ne suis pas sûr au reste que ceci n’appelle pas beaucoup d’observations. Si nous comparons ici nos tragédies, notre idéal de l’amour à celui des Anciens, ce à quoi nous aurons à nous référer ce sont des oeuvres historiques. C’est un cer­tain moment qui, lui aussi, est à situer. Nous en parlerons la prochaine fois, puisque c’est là que nous entrerons. Il s’agit en effet bel et bien d’une structuration, d’une modification historique de l’Eros. Dire pour autant que c’est nous qui avons inventé l’amour courtois, l’exaltation de la femme, qu’un certain style chrétien de l’amour dont Freud parle est quel­que chose qui fait date, ceci en effet a toute son importance, et c’est bien sur ce terrain que j’entends vous mener. Il n’en reste pas moins que je montrerai que dans les auteurs antiques et, chose curieuse, plus dans les Latins que dans les Grecs, il y a déjà certains éléments, peut-être tous les éléments de ce qui caractérise ce culte de l’objet dans une certaine réfé­rence, disons idéalisée, qui a été déterminante quant à l’élaboration, qu’il faut bien appeler sublimée, d’un certain rapport. Et qu’aussi bien ce que Freud exprime ici d’une façon hâtive, probablement inversée, c’est quel­que chose qui se rapporte en effet à une notion de dégradation qui vise peut-être moins, quand on y regarde de près, ce qu’on peut appeler la vie amoureuse qu’une certaine corde perdue, oscillation, crise concernant justement l’objet.

Que ce soit en effet dans la voie de retrouver la tendance dans une cer­taine perte, elle culturelle, de l’objet, qu’il puisse y avoir un problème comme celui-là au centre de la crise mentale d’où nous sort le freudisme, c’est la question que nous aurons à poser. Autrement dit, cette nostalgie, qui s’exprime dans l’idée que les Anciens étaient plus près que nous de la tendance, ne veut peut-être rien dire d’autre, comme tout rêve d’âge d’or, d’Eldorado, sinon que nous en sommes bien amenés à reposer les ques­tions au niveau de la tendance, faute de plus savoir comment faire, quant à nous, à l’endroit de l’objet. L’objet en effet, si tant est qu’il est insépa­rable d’élaborations imaginaires, et très spécialement culturelles, l’objet, nous commençons de l’entrevoir au niveau de la sublimation, et pour autant non pas que la collectivité les reconnaît comme des objets utiles purement et simplement, mais y trouve la direction, le champ de détente par où elle peut en quelque sorte se leurrer sur das Ding, par où elle peut coloniser avec ses formations imaginaires ce champ de das Ding. C’est dans ce sens que les sublimations collectives, les sublimations sociale­ment reçues se dirigent et s’exercent. Mais elles ne sont pas purement et simplement, en raison de l’acceptation du bonheur trouvé par la société dans les mirages que lui fournissent, quels qu’ils soient, moralistes, artistes, et bien d’autres choses encore, artisans, faiseurs de robes ou de chapeaux, ceux qui créent un certain nombre de formes imaginaires. Ce n’est pas simplement pour la sanction qu’elle y apporte, en s’en conten­tant, que nous devons chercher le ressort de la sublimation. C’est dans le rapport d’une fonction imaginaire, et très spécialement celle à propos de laquelle peut nous servir la symbolisation du fantasme, 90a’la forme sous laquelle s’appuie le désir du sujet.

C’est pour autant que, socialement, dans des formes spécifiées histori­quement, il se trouve que les éléments a, éléments imaginaires du fan­tasme, viennent à être mis à la place, à recouvrir, à leurrer le sujet au point même de das Ding, c’est ici que nous devons faire porter la question de la sublimation, et c’est pour cela que la prochaine fois je vous parlerai un peu de l’amour courtois au Moyen Âge, et nommément du Minnesang. C’est pour cela aussi que je vous ramènerai cette année, d’une façon anniver­saire, comme l’année dernière je vous ai parlé d’Hamlet, je vous parlerai du théâtre élisabéthain pour vous montrer comment, dans ce théâtre, nous trouvons le point tournant de l’érotisme européen et du même coup civilisé, pour autant qu’à ce moment se produit, si l’on peut dire, ce tour­nant, cette élimination, cette promotion de l’objet idéalisé dont nous parle Freud dans sa note. Et il nous a laissés devant un problème d’une béance renouvelée concernant le das Ding qui est le das Ding des religieux et des mystiques, au moment où nous ne pouvions plus en rien le mettre sous la garantie du Père.

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