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Recherches Lacan

LVII L'éthique de la psychanalyse 1959 – 1960 Leçon du 2 décembre 1959

Leçon du 2 décembre 1959

 

Comme vous l’avez entendu, je me suis rencontré sur mon chemin de cette année avec certains points de l’œuvre de Freud et nommément, la dernière fois, vous avez vu le recours spécial que j’ai été amené à prendre à cette oeuvre curieusement située qu’est l’Entwurf. C’est annexé à la cor­respondance avec Fliess. Cela ne fait pas partie des oeuvres complètes. Cela a été publié d’abord dans un texte allemand. Vous savez les réserves qu’on peut faire, que ce n’est pas une oeuvre complète. Mais, assurément, c’est là une chose très précieuse, et spécialement les travaux annexes, parmi lesquels l’Entwurf a une place éminente, autrement dit, le Projet pour une psychologie. Il est certain que ceci est fort révélateur de ce qu’on peut appeler une espèce de base, de soubassement de la réflexion freu­dienne. Et les traits, l’annonce de parenté évidente qu’il y a entre cette oeuvre et toutes les formulations qu’il a été amené à donner par la suite de son expérience, rendent ce texte vraiment précieux. Il se trouve que ce que j’en ai dit la dernière fois, je pense, assez suffisamment, articulait par quel biais il s’insère dans mon propos de cette année. C’est pour autant que je crois que, contrairement à ce qui est reçu, l’opposition du principe du plaisir et du principe de réalité, l’opposition du processus primaire et du processus secondaire, c’est quelque chose qui est moins de l’ordre de la psychologie que de l’ordre de l’expérience proprement éthique. Je veux dire que la perception qu’il y a eu chez Freud de ce qui est en somme la dimension propre où se déploie l’action humaine comme telle, l’appa­rence d’un idéal de réduction mécanistique qui s’avoue dans l’Entwurf. Mais ici, je crois qu’en somme la compensation, la contre-partie de quel­que chose qui, dans l’expérience pour Freud, dans sa découverte des faits de la névrose, se pose dès le principe comme aperçu dans la dimension éthique où elle se situe effectivement, pour autant que le conflit est au pre­mier plan et que, dès l’abord, ce conflit est un conflit, disons-le, massive­ment d’ordre moral.

Bien sûr, cela n’est pas là, après tout, d’une telle nouveauté. Nous pou­vons dire que tous les fabricants d’éthique ont eu affaire au même pro­blème. Mais justement, c’est en cela qu’il est intéressant, je dirai, de faire l’histoire, la généalogie de la morale. Non pas de la morale comme s’exprime Nietzsche, mais de la succession des éthiques, c’est-à-dire de la réflexion théorique sur l’expérience morale. Et on s’aperçoit, à cette occa­sion, d’abord de la signification centrale des problèmes tels qu’ils sont posés dès l’origine, tels qu’ils se sont maintenus avec une certaine constance. Pourquoi, après tout, a-t-il fallu que toujours les éthiciens reviennent à ce problème énigmatique du rapport du plaisir avec la défi­nition de ce qu’on peut appeler le bien dernier, dans ce qui oriente, dirige l’action humaine en tant qu’elle est action morale ? Pourquoi toujours revenir à ce même thème du plaisir ? Pourquoi cette sorte d’exigence interne qui fait que l’éthicien ne peut se dégager d’essayer de concevoir, de réduire les antinomies qui s’attachent à ce terme autour, d’une part, du fait que ce plaisir apparaît dans bien des cas le terme opposé à l’effort moral en lui-même, et que pourtant il faut qu’il y trouve en somme la dernière référence, celle à laquelle doit se réduire au dernier terme ce bien qui orienterait toute l’action humaine ? Voilà un exemple, ce n’est pas le seul, de cette espèce de nœud qui se propose dans la solution du problème. Alors c’est ce premier point qui doit nous instruire lorsque nous retrou­vons ces points de nœuds autour du problème éthique comme tel. C’est un des exemples qui nous montre la constance avec laquelle le problème du conflit se pose à l’intérieur de toute élaboration.

Et là, donc, nous dirons que Freud ne vient que comme un des élé­ments, un des successeurs, dans le problème de l’éthique. Et c’est là que nous pouvons essayer de formuler quelque chose qui est important à poser. Nous dirons que, s’il est vrai que Freud nous apporte une chose d’un poids inégalé, qui vraiment, à un point dont on n’a pas pris conscience, change pour nous les problèmes de la position éthique, c’est quoi ? C’est dans la mesure justement où il l’a articulé plus profondément que personne. Et c’est pourquoi j’ai fait allusion à quelques références que nous aurons à prendre cette année. Il faut bien les choisir; nous n’allons pas mettre là au premier plan tous les auteurs qui ont parlé de la morale. J’ai parlé d’Aristote parce que je crois que c’est vraiment le premier livre vraiment articulé à proprement parler autour du problème éthique que l’Éthique à Nicomaque qui – comme vous le savez, il y en a eu bien d’autres autour, avant, après, chez Aristote lui-même – qui met au pre­mier plan ce problème du plaisir. Et puis nous n’allons pas mettre ici en fonction Epictète et Sénèque. Je vous ai donné quelques repères. Nous aurons à parler de la théorie utilitariste, pour autant qu’elle est significa­tive du virage qui aboutit à Freud.

Ce que je veux dire, l’intérêt du commentaire que nous faisons de cer­taines œuvres, c’est quelque chose que j’exprimerai aujourd’hui dans les termes mêmes dont Freud se sert à l’intérieur de cette Entwurf pour dési­gner quelque chose qui, à mes yeux tout au moins, est très proche du procès du langage qui est celui que je vous ai appris, au cours de ces années, à mettre au premier plan du fonctionnement du processus pri­maire. C’est le terme de Bahnung, le terme de frayage. Nous dirons que le discours freudien fraie, dans l’énoncé du problème éthique, quelque chose qui, par son articulation, et comme tel – et c’est là son mérite essen­tiel – est ce qui nous permet vraiment d’apercevoir, d’aller plus loin qu’on n’est jamais allé dans ce qui est l’essentiel du problème moral. Je crois que ce sera l’inspiration de notre progrès de cette année, que c’est autour du terme de réalité, du vrai sens qu’a le mot de réalité, toujours employé par nous d’une façon si inconsidérée, le vrai sens que peut avoir pour nous le terme de réalité où se situe la puissance de cette conception qu’il faut mesurer à la persistance du nom de Freud dans le déploiement de notre activité analytique. Il est tout à fait clair que ce n’est pas simplement par une pauvre petite contribution à une physiologie de fantaisie qu’il y a dans l’Entwurf, que ce n’est pas là ce qui fait l’intérêt brûlant que nous pouvons prendre à lire ce texte. Car c’est un texte, sans aucun doute, on vous le dira, difficile, mais c’est un texte, aussi, passionnant. Ça l’est moins en français qu’en allemand. Je dirai même que la traduction française est extraordinairement ingrate. À tout instant elle manque de cette préci­sion, de cet accent, de cette vibration, bref, qu’ici je suis forcé d’évoquer ou de provoquer le regret que peuvent avoir certains de ne pas savoir l’allemand.

En allemand, c’est un texte d’un éclat, d’une pureté, un premier jet encore sensible, qui est tout à fait étonnant. Et les contours de la traduc­tion française l’effacent et le rendent gris à un point qui, évidemment, n’est pas fait pour en faciliter la lecture. Faites l’effort de le lire, et vous verrez combien peut être authentique la remarque que je vous fais que ce dont il s’agit là est bien autre chose qu’une construction d’une hypo­thèse. C’est une espèce de colletage, que Freud se fait pour la première fois, avec ce quelque chose qui est le pathos même de la réalité à laquelle il a affaire chez ses patients. Il a, vers la quarantaine, découvert la dimen­sion propre, la vie profondément significative de cela.

Donc ce n’est pas par un vain souci de référence simple, textuelle – après tout pourquoi pas, vous savez très bien qu’à l’occasion je sais prendre avec le texte de Freud mes libertés et mes distances – mais que si je vous ai enseigné par exemple une doctrine de la prévalence d’un signi­fiant dans ce que nous pouvons appeler la chaîne inconsciente chez le sujet, après tout c’est là, pour autant que je mets en valeur, que j’accentue certains traits de notre expérience, de cette expérience que Leonov, dans sa communication d’hier soir, appelait – par une division à laquelle je n’adhère pas entièrement, mais qui exprime quelque chose d’expérience du contenu, et où il opposait l’échafaudage des concepts.

Eh bien, ce que je vous propose maintenant, cette année, cela n’est pas simplement par souci d’être fidèle au texte freudien, d’en faire l’exégèse, comme si c’était là la source d’une vérité ne varietur qui serait pour nous le modèle, le lit, l’habillement que nous imposerions à toute notre expé­rience ; c’est parce que je crois qu’à rechercher le phylum du déploie­ment des concepts dans Freud, ceci depuis l’Entwurf, puis en passant par le chapitre VII de la Traumdeutung – organisation qui est la première qu’il a publiée de cette opposition processus primaire et processus secon­daire, la façon dont il conçoit les rapports du conscient, du pré-conscient et de l’inconscient – et puis l’introduction du narcissisme dans cette éco­nomie, puis ce qu’on appelle la seconde topique, la mise en valeur des fonctions réciproques du moi, du surmoi, du monde extérieur, qui don­nent une expression achevée à des choses dont nous surprenons, et non sans étonnement, dont déjà nous voyons dans l’Entwurf les traces, les germes dans sa pensée, puis ces points ultérieurs, toujours centrés dans sa réflexion autour du thème, comment se constitue pour l’homme la réa­lité ? C’est l’article de 1925 de la Verneinung que nous aurons à revoir. C’est aussi le Malaise dans la civilisation, pour autant qu’il est de la posi­tion de l’homme dans le monde et de la signification que lui demande cette chose que Freud appelle la civilisation – le terme allemand est la Kultur c’est-à-dire quelque chose, disons, dont nous aurons peut-être ici à essayer de préciser, de cerner la portée exacte sous la plume de Freud qui ne reçoit jamais les concepts d’une façon qui soit simplement neutre, banale, le concept ayant toujours pour lui une portée véritablement assu­mée. Si nous serrons cette année de près ce qu’on peut appeler l’évolu­tion de la métaphysique freudienne, c’est parce que c’est là que nous pou­vons penser trouver la trace d’une élaboration qui reflète une pensée éthique, dont, quelles que soient les difficultés, peut-être, que nous ayons à en prendre conscience comme étant au centre de notre conscience, c’est néanmoins elle qui tient ensemble tout ce monde que représente la com­munauté analytique, et cette espèce de dispersion – on a souvent l’im­pression d’éparpillement – d’une intuition fondamentale qui, par cha­cun, est reprise par un de ses aspects. Si nous revenons toujours à Freud, c’est parce que Freud est parti d’une expérience. Nous pouvons aussi bien penser traduire par une intuition initiale, cette intuition centrale, l’intuition éthique qu’il y a dans Freud. Je la crois – pour comprendre toute notre expérience, pour animer aussi cette expérience, pour ne pas nous y égarer, pour ne pas la laisser se dégrader – je crois essentiel de la mettre en valeur. C’est pourquoi j’ai attaqué cette année ce sujet ci.

J’ai eu la dernière fois le plaisir d’avoir une sorte d’écho, de réponse. Deux personnes, qui parmi vous étaient en train, pour d’autres fins, une fin d’élaboration de vocabulaire – et peut-être aussi un intérêt personnel – de relire l’Entwurf, sont venues, après, me dire la satisfaction qu’elles avaient pu prendre, en raison même de cette mise en prise qui était la leur à ce moment-là avec l’Entwurf, la façon dont j’en avais parlé, qui pour elles, peut-être, leur justifiait un peu de l’intérêt qu’elles avaient pu prendre à cette relecture. Et je n’ai eu aucune peine à me souvenir-parce que c’était un souci lancinant – que ce séminaire est un séminaire, et qu’il conviendrait que ce ne soit pas seulement le signifiant de séminaire qui maintienne son droit à cette dénomination. J’ai demandé à l’un d’entre eux, puisque tous les deux sont particulièrement pour l’instant au fait de cet Entwurf qui, comme le remarquait tout à l’heure Valabréga, il faut vraiment l’avoir frais dans la mémoire, et l’expérience, pour pouvoir en parler d’une façon valable. Est-ce très vrai ?Je ne sais pas car on finit bien par l’avoir, on finit bien par s’apercevoir que ce n’est pas si compliqué que cela. Et je vais demander à Albert Lefèvre-Pontalis de venir dire les réflexions que lui a inspirées la façon dont j’ai ramené la dernière fois l’actualité de ce séminaire à ce projet freudien dont aujourd’hui vous allez entendre Lefèvre-Pontalis vous parler.

 

J. Lacan écrit au tableau : « Not des Lebens »

 

A. LEFÈVRE-PONTALIS. – Il y a un petit malentendu à dissiper. Je ne suis pas du tout un spécialiste de l’Entwurf et je ne l’ai pas relu. Je suis en train de le lire. Le docteur Lacan m’a demandé de revenir sur certains points de son séminaire de la semaine dernière, en particulier sur la ques­tion du rapport à la réalité qu’il nous a décrit comme très problématique, voire franchement paradoxal dans ce texte originel de Freud.

Quelques mots d’abord sur cet Entwurf, le titre étant de l’éditeur, car c’est un manuscrit sans titre. On tend à en faire maintenant un travail purement académique, un petit relais qui relèverait de la grande illusion du siècle dernier qui n’est jamais tout à fait dissipée, à savoir à chercher à imposer un ordre et des lois scientifiques en biologie par un recours sys­tématique, parfois nettement forcé, aux notions et à la terminologie de la physique qui serait capable de donner, là où manque l’administration d’une preuve proprement dite, le sentiment de la rigueur. Tel le scien­tisme qui croit corriger par l’excès ce qui pêche en fait par défaut. Et il est frappant de voir que des gens qui sont payés pour bien connaître ce texte, à savoir les éditeurs de l’Entwurf, adoptent finalement un tel point de vue. Ils n’y voient, je cite « qu’une tentative cohérente pour ramener le fonc­tionnement de l’appareil psychique à un système de neurones et pour concevoir tous les processus par des modifications quantitatives. » Tel est le point de vue des éditeurs qui ne voient dans ce texte qu’une tentative plus ou moins heureuse de synthèse entre les consignes transmises à Freud par la voie de Brücke et la doctrine du neurone qui est en train de s’élaborer à cette époque comme unité fonctionnelle du système ner­veux, de cellules spécifiantes, sans continuité avec les cellules adjacentes. J’ai le sentiment, que je vois que partage le docteur Lacan, qu’une telle façon de voir, qui répond bien évidemment au contenu manifeste du texte, conduit à faire du projet un texte qui n’a plus à ce moment-là de valeur qu’archéologique, qui n’est destiné, tout au plus, qu’à intéresser les historiens des idéaux de la psychanalyse et où on pourrait désigner l’an­nonce d’idées soutenues, élaborées plus tard sous une forme autrement acceptable.

C’est ce point de vue qui se trahit dans les notes que les éditeurs consa­crent souvent au texte. Même un auteur comme Jones, qui souligne l’im­portance du projet, auquel il consacre presque un chapitre de commen­taires dans le premier tome de sa Biographie, même un auteur comme lui cherche, d’un mouvement contraire, à réduire la portée du texte en vou­lant n’y voir finalement qu’une séquelle des premiers intérêts de Freud voués, comme vous le savez, à l’étude microscopique du système ner­veux. Il décrit le projet comme un dernier effort désespéré pour se rac­crocher à l’étude sans risques de l’anatomie cérébrale. Ce sans risques fait rêver. Pour un peu on nous présenterait le projet comme une défense de Freud, qui serait capable d’entraîner chez lui quelque répression [Selon les différentes notes consultées, il s’agit de répression. Le contenu du texte n’exclut cependant pas le terme de régression.],à la période analytique. Et le courageux, l’intrépide, le sublime, serait alors à ce moment-là Breuer qui, exactement à la même époque, 1895, pense et écrit que pour parler de phénomènes psychologiques, il convient d’utili­ser la terminologie de la psychologie. Il dit par exemple: « Parler [d’affect] au lieu de représentation, c’est une pure et simple mascarade puisqu’en fait au sein de nous-mêmes nous remplaçons silencieusement le premier terme par le second. » Mais il se trouve que Freud n’a pas collaboré à ce chapitre des Considérations théoriques des Études sur l’hystérie, malgré ce que Jones affirmait. Il y a un témoignage de Freud qui est probant. Il dit « Je ne suis pour rien dans ce chapitre. »

Donc Freud, en un sens, préfère cette mascarade que dénonce Breuer. Et cela vaut la peine de se demander pourquoi. D’autant qu’il ne faut pas oublier que les Études sur l’hystérie, au moins pour leur date de publica­tion, sont exactement contemporaines du Projet, 1895. Ce qui veut dire que Freud a déjà, par son expérience thérapeutique et sa réflexion, décou­vert ces choses qui s’appellent la règle d’association, le transfert, la résis­tance, la remémoration, l’abréaction et ses limites, le pouvoir du silence, de la parole refusée et de l’interprétation de la parole donnée. Sur le plan théorique, le rapport de l’affect et de la représentation, le symbolisme du symptôme, le refoulement, la censure, tout comme on est toujours tenté de le dire quand on lit un texte de Freud. Et ce qui retient le lecteur du Projet, c’est ceci que Freud ne s’entretient pas du tout de cela avec lui-même, ou avec l’ami Fliess, dans ce fameux Projet. Voilà bien le paradoxe premier qui saute aux yeux dès que simplement on ouvre ce livre. Cette référence aux Études sur l’hystérie, donc, est surtout destinée ici à nous inscrire en faux contre la thèse qui revient à rejeter le Projet dans la pré­histoire de la doctrine freudienne.

Freud est à ce moment-là complètement engagé dans sa découverte. Il a en mains tous les éléments pour élaborer une théorie de la psychanalyse. Malheureusement je n’ai pas eu le temps de comparer les vues de Brücke, contemporaines du projet, avec celles du Projet. Et il construit, dans la fièvre, dans l’exaltation que l’on sait, ce texte très difficile, entièrement déductif, avec des références les plus discrètes à l’expérience, et sans réfé­rence du tout souvent, et qui mériterait presque, avant même qu’on se soucie de son contenu, une étude de structure. Je veux dire, voir comment il est, ce texte, lui-même fait. Et ce texte, nous avons, comme Freud, la plus grande difficulté à le situer. Ce n’est pas un hasard s’il est sans titre. Je pense donc qu’il ne faut pas du tout en émousser le sens en l’inscrivant purement et simplement dans la lignée des élaborations psychophysio­logiques qui en sont contemporaines, par exemple celles d’Enzner qui est un professeur de Freud, et qui a publié en 1894 son propre Entwurf. Il y a là tout un ordre d’idées en l’air, comme celui de la psychanalyse aujour­d’hui, où tout le monde prend son bien.

D’autant que, dans les lettres à Fliess qui précèdent la date où Freud commence le Projet, on ne trouve nulle part des références à des auteurs comme Enzner. Freud n’avait aucune raison de les cacher, mais au contraire Freud est là à la pointe de sa recherche qui l’ouvre à l’image banale de l’enfant qui vient se trouver là avec fraîcheur, et passionnément -58 –

annoncé. Il est surnommé, avant la naissance, dans un concept Ψ, φ, ω, il est fiévreusement mis à jour, puisque Freud le commence au crayon au retour d’une rencontre avec Fliess, l’écrit en deux semaines, le lui expédie inachevé, et ne le lui réclame jamais depuis. Ce qui ouvre des horizons sur la réaction très peu narcissique de Freud à ses productions. Et c’est ce caractère très avancé, et nullement rétrograde du Projet, qui explique en partie les appréciations que Freud donne sur son texte, et qui semblent d’un ton inhabituel chez lui. Il a le sentiment d’avoir construit une sorte de machine « où tout se trouve à sa place, les rouages s’engrènent, on a le sentiment de se trouver réellement dans une machine qui ne tarderait pas à fonctionner d’elle-même. » Mais quelques jours plus tard, il écrit: « Ça me semble être une sorte d’aberration. » Je ne crois pas qu’il y ait dans ces deux aveux, qui sont choisis entre beaucoup d’autres semblables, une réelle contradiction. On a plutôt le sentiment qu’il y a là deux images inversées d’une même visée. Freud construit là un modèle, au sens origi­nel du terme, et non pas à celui qu’on tend à lui donner aujourd’hui d’un symbole, système de concepts, voire même de références éloignées de l’expérience. Si j’osais, je dirais que ce Projet, c’est son graphe à lui. Et il est à ce moment tout à fait normal que nous nous interrogions sur son mode d’emploi et sur sa valeur, ce qui éclaircirait un peu les choses. Il y a une cause occasionnelle de ça, et on la voit assez bien si on parcourt seulement les lettres et les manuscrits, car Freud expédiait souvent à Fliess des petits manuscrits, des petits projets antérieurs à celui-là. Si on regarde ces lettres et ces manuscrits antérieurs, on s’aperçoit qu’il n’est à peu près question que de la névrose actuelle, de la névrose d’angoisse, sujet auquel Freud consacre deux articles dans cette même année 95. On le voit insister, et on sait qu’il ne cédera jamais sur ce point, sur la nécessité de détacher de la neurasthénie et de l’hystérie la névrose d’angoisse, une forme de névrose où il n’y a pas actuation médiatisée du conflit, mais actualité immédiate d’une tension. Il déclare connaître, à ce moment-là de sa réflexion, trois mécanismes de la formation des névroses, la conversion des affects -l’hystérie de conversion-, le déplacement-la névrose obsessionnelle et celui de la transformation des affects. Et c’est ce dernier mécanisme, trans­formation de l’affect, qui constitue à ce moment de sa réflexion le pro­blème majeur, à savoir, comment une tension sexuelle peut très bien se transformer en angoisse. Pourquoi en provoque-t-elle ?

Il est à peu près certain que ce sont de telles questions qui motivent, dans l’actuel, la rédaction du Projet. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elle en épuise le sens. Et Freud commence à répondre à une telle ques­tion dans un manuscrit antérieur, en utilisant des concepts et des distinc­tions qui trouveront leur plein développement dans le projet de 95, à savoir, je résume rapidement, l’excitation peut être exogène, excitation qui crée la tension et, il n’y a pas de problème, le processus d’inertie peut fonctionner sans difficultés dans une sorte de généralité; le stimulus n’est pas spécifique et la réponse n’a pas à l’être, il suffit que la tension soit déchargée. Et le problème ne commence que dans le cas de l’excitation endogène, c’est-à-dire de la faim, la soif, l’impulsion sexuelle. Alors les choses sont plus compliquées, car seule une réaction spécifique, selon le terme de Freud, est utile. C’est-à-dire qu’à une excitation donnée, il faut une réponse donnée, et non plus n’importe quelle décharge. Si la réaction spécifique se produit, la tension disparaît et croît selon le schéma suivant. La tension physique atteint un certain seuil, elle se transforme alors en ce qu’il appelle libido psychique et elle entre en connexion avec des groupes de représentations capables de déclencher la réaction psychique. Mais si cette réaction spécifique ne se produit pas, que s’est-il donc passé ? C’est qu’il n’y a pas eu cette élaboration, ces liaisons avec des groupes de repré­sentations. Autrement dit, dans un langage qui nous sera peut-être plus accessible, il n’y a pas eu ici de médiation. Et c’est là le principe de l’an­goisse telle qu’elle se manifeste dans la névrose actuelle.

D’où des questions. Comment s’effectuent ces médiations nécessaires à la transformation ? Quel en est le lieu, le support ? Et je pense que ce sont de telles questions qui orientent, qui motivent, dans cette période, la recherche de Freud. Tout ceci plutôt pour vous montrer qu’il ne s’agit absolument pas, dans la conception, de réélaborer ce modèle d’un schéma qui serait plus ou moins révolu par Freud au moment même où il l’édifie. Et l’on peut même dire que, dans ses apports essentiels, il ne le sera jamais. Toutes les thèses, toutes les distinctions fondamentales s’y trouvent. Jones, qui est un peu flottant dans son appréciation de ce texte, mais comme nous le sommes tous nécessairement, dresse le catalogue de ces distinctions et de ces thèses. Je ne vais pas vous le lire en entier, mais sim­plement vous en donner une idée: principe d’inertie et de constance, pro­cessus primaire et processus secondaire, préconscient et inconscient, poussée vers la réalisation d’un désir, réalisation hallucinatoire et réelle d’un désir, etc. Fonction inhibitrice du moi, etc., on peut dire que tout y est. Et c’est d’ailleurs intéressant de comparer avec l’espèce de catalogue que j’ai fait tout à l’heure en ce qui concerne les Études sur l’hystérie, on a vraiment là deux faces de la recherche de Freud. Ce catalogue que je viens de dire montre assez qu’il n’y a aucun virage après 1895 d’une période prétendue neurophysiologique de Freud à une période plus psy­chologique. Tout est là. Nous avons vraiment là le noyau de tout ce que cela a d’irréductible, d’inépuisable de l’œuvre de Freud, et aussi parfois de connaissance de notre expérience analytique. Car nous n’avons pas trouvé moyen de distinguer les deux.

Donc si on a, et nous avons, le souci de ne pas utiliser indéfiniment les « concepts analytiques », entre guillemets qui peuvent être plus ou moins d’ironie ou d’irrespect, ou simplement d’une sorte de suspension du juge­ment toujours remis à huitaine, il faut bien que nous interrogions un tel texte. Que nous nous demandions tout bonnement, qu’en pensons-nous aujourd’hui ? Je ne suis absolument pas en mesure de répondre à une question si franche. Tout au plus peut-on, puis-je fournir, à partir de ce qu’a dit la dernière fois le docteur Lacan, quelques éléments à une réponse, en fonction de mes étonnements devant la première lecture du Projet. Et en nous demandant d’abord quel rôle joue la réalité dans cette construction, dans cette première construction de Freud.

Là, il faut l’avouer, nous allons rencontrer une série d’affirmations, à mon sens, on ne peut plus surprenantes. Nous trouvons quoi, comme postulat ? Nous trouvons l’idée que tous les malheurs de l’organisme commencent avec les stimulations internes, c’est-à-dire avec les besoins, c’est-à-dire avec la vie. Dès que le schéma pur et simple de l’acte réflexe n’est plus valable, c’est-à-dire le schéma stimulus externe, réponse, circuit stimulus-réponse, et encore parler de réponse c’est trop dire, car le terme implique toujours plus ou moins des adaptations, il y a simplement dans le schéma de Freud transmission d’une excitation à travers un relais, un lieu de passage qui n’a pas d’autre raison d’être que cette transmission- je pense qu’il y a là une référence à l’électricité – dès qu’on sort de ce schéma, il y a un bouleversement du principe d’inertie. Freud écrit: « L’organisme n’est pas en mesure d’employer la quantité des excitations qu’il reçoit. Pour les fuir, sous la pression des exigences de la vie, le système neuronique se voit contraint de constituer des réserves de quantité ». La ques­tion qu’on se pose est, contraint par quoi ? Il est à peine besoin de souli­gner l’étrangeté du raisonnement et cette évocation d’une sorte de fina­lisme qui est d’autant moins compréhensible que l’organisme dans son principe ne paraît absolument pas voué à la vie. La vie apparaît là comme une intruse qui pose à l’organisme des questions pour lesquelles il ne trouve, dans son équipement, dans ses montages, aucun moyen de réponse.

Il n’y a vraiment, dans la conception de Freud, aucune ébauche d’une espèce de structure préformée qui indiquerait à l’organisme une quel­conque marche à suivre, et pourtant, c’est cet organisme qui va édifier sa fonction secondaire. Il y a là, à mon sens, une telle hérésie biologique qu’on ne peut sans doute la comprendre que par référence à un champ d’expérience proprement analytique. C’est ce qu’annonçait tout à l’heure le docteur Lacan. En somme, nous sommes si loin de l’éthologie qu’on est obligé de se référer à la dimension éthique, si j’ai bien- compris, et il est manifeste que la question que se pose Freud tout au long de ce texte, c’est comment ça marche, comment ça fonctionne, ça, c’est-à-dire ce qu’il est prêt à appeler la fiction de l’appareil psychique, et que sa pensée, à l’ori­gine, est aussi éloignée que possible de toute perspective génétique avec ce qu’elle implique de maturation instinctuelle. Voilà donc le postulat de base tel qu’il l’énonce à peu de chose près.

Même paradoxe si on prend les choses à un autre niveau. Parce que la fonction primaire, au fur et à mesure que l’appareil va se compliquer, à savoir susciter des systèmes supplémentaires, puisque rien n’est donné au départ, qui sont présentés d’ailleurs comme autant d’hypothèses, tou­jours dans la perspective qui est celle de Freud au fur et à mesure que l’ap­pareil suscite des systèmes pour que son fonctionnement soit possible, la fonction primaire reste toujours prévalante. Ce qui le met peut-être le mieux en lumière, c’est ce que Freud appelle l’épreuve de satisfaction, die Befriedigungserlebnis, qui est un concept auquel il convient d’attacher beaucoup d’importance. Freud y refait allusion, entre guillemets, comme si c’était quelque chose de connu, faisant partie de son propre système de pensée, à la fin de la Traumdeutung. Cette expérience de satisfaction qui est une expérience tout à fait originelle, quoique réelle, a une valeur presque mythique, est vécue par l’enfant, quand il est totalement dépendant de l’extérieur, de la tension créée par le besoin intérieur. C’est donc une expérience qui est posée à l’impuissance originelle de l’être humain. L’organisme n’est pas capable de provoquer la réaction spécifique qui lui permettrait de supprimer la tension; cette action nécessite le recours à une aide extérieure, par exemple l’apport de nourriture d’une personne que l’enfant alerte, par exemple, par ses cris, d’où, entre parenthèses, la valeur que Freud accorde à ce moyen de communication. Mais, au-delà de ce résultat actuel, l’expérience entraîne les conséquences que vous savez, à savoir que, d’une part, l’image de l’objet qui a procuré la satisfaction est fortement investie, ainsi que le mouvement réflexe, ce qui a permis la décharge finale, de sorte que, quand apparaît à nouveau l’état de tension, les images à la fois de ce mouvement et l’objet désiré sont réactivées, et il en résulte quelque chose d’analogue à une perception, c’est-à-dire une hallucination. Si quelque incitation à l’acte réflexe se produit, alors une déception se produit. L’objet réel n’est pas là. Il semble qu’une telle expé­rience ait toujours gardé pour Freud une fonction de prototype, puisque le sujet cherche toujours à la reproduire, et que le désir trouve là son modèle, son principe ; le processus primaire cherchant à la reproduire immédiatement par la voie de l’identité de perception et le processus secondaire médiatement par la voie d’une identité de pensée. Je pense que c’est à cette expérience que Freud se réfère dans le texte sur La déné­gation, quand il veut mettre en évidence le caractère tout à fait irréductible de cette satisfaction originelle, et la fonction décisive qu’elle garde pour la recherche ultérieure de tous les objets, quand on ne se livre à l’épreuve de la réalité que parce que les objets autrefois cause de satisfaction réelle ont été perdus. Ce passage est souvent cité. Il est assez énigmatique et se réfère à cette expérience originelle de satisfaction, expérience réelle, vécue, mais qui a une fonction de mythe dans le développement ultérieur.

Donc, originairement, ceci est très frappant, il n’y a véritablement qu’un seul principe qui joue, qui est le principe de plaisir. Si bien d’ailleurs que Freud ne parle jamais de principe de réalité comme complément du principe de plaisir, mais seulement d’indice de réalité. Et ceci est impor­tant, parce que cela marque absolument la prévalence du principe de plai­sir, prévalence qui n’est jamais atteinte, même quand des frayages entre neurones qui permettent la retenue de la quantité, la constitution du sys­tème secondaire, du système Ψ…, même ces frayages servent à la fonction primaire. Ils ne permettent en aucun cas de la dépasser ; ils favorisent même le leurre hallucinatoire. C’est dire que l’espèce de filtrage qui est réalisé par le système Ψ n’a toujours pas de valeur biologique. Répétée, la satisfaction effective, le vécu de l’épreuve de la satisfaction, répétée cette satisfaction modèle le désir humain, conduit à l’hallucination. Autrement dit, pour tâcher d’être plus clair, le désir ignore le principe même de sa satisfaction effective. Dans sa loi, en tant que désir, il ne fait aucune espèce de différence entre la satisfaction hallucinatoire et la satisfaction réelle. Et il y a vraiment là une variation dernière, et quasi humoristique, de l’hé­donisme. S’il est vrai que l’organisme ne peut vouloir que son propre bien, dans la perspective de Freud, ce propre bien peut se confondre tota­lement avec sa destruction. Le processus primaire reste absolument prévalent.

Une histoire m’a été remise en mémoire récemment, qui est le dialogue entre le scorpion et la grenouille. Le scorpion demandant à la grenouille de bien vouloir lui faire franchir une rivière, et la grenouille répondant « Pas question, si je te prends sur mon dos, tu me piqueras ». A quoi le scorpion répond: « Pas fou, si je te pique, je me noie ». Et la grenouille dit – l’indice de réalité a joué – à quoi elle dit: « Bon, d’accord ». Ils traver­sent, et au milieu de la rivière, le scorpion pique la grenouille. La grenouille dit: « Quoi, qu’est-ce qui se passe ? Eh, dit le scorpion, je sais bien, mais je ne peux pas m’en empêcher. » Nous connaissons tous cette his­toire par cœur, et parce que nous la connaissons, nous pensons que l’analyse ne doit pas être bonne ni méchante, c’est-à-dire ne pas tenir l’emploi de la grenouille.

Donc, vous voyez la fonction extrêmement limitée de l’indice de réa­lité que le docteur Lacan nous a indiqué comme un rappel à l’ordre, un retour extrêmement précaire, parce que cet indice de réalité est présenté au désir, mais le désir ne le rencontre pas dans son propre mouvement. Lui, il ne rencontre que l’apaisement. Son propre champ est tout entier régi par le principe de plaisir. Donc ce n’est pas du tout le principe de plai­sir qui se soumet, comme on l’écrit souvent, au principe de réalité, ici à l’indice de réalité. C’est, à l’inverse, l’indice de réalité qui est présenté au désir. Comment opère [cette instance] qui présente cet indice de réalité ? Ici je ne puis pas entrer dans les détails qui sont compliqués. Disons en gros qu’il se forme dans le système Ψ une instance qui entrave le passage de la quantité et qui devient le moi. La fonction de cette instance est triple. Tout d’abord, il représente, il coordonne la totalité des investissements Ψ, ces retenues de quantité. Deuxièmement, il a un rôle inhibitoire, il empêche la quantité de s’écouler selon sa ligne de moins grande résis­tance, conformément au principe d’inertie qui la régit. Il évite, par des investissements latéraux, ce qu’on pourrait appeler cette mauvaise pente, cette pente naturelle de la quantité, c’est-à-dire la tendance immédiate à l’apaisement en réponse à la tension interne. Enfin, sa troisième fonction – et là aussi il y a une nuance qui, à mon sens, est importante, on dit sou­vent qu’il représente l’indice de la réalité, ce n’est pas vrai, il utilise l’indice de réalité, mais ce n’est pas lui qui le fournit. Et comment d’ailleurs le pourrait-il, puisque le système Ψ se borne à opérer un filtrage qui est des­tiné à maintenir dans la mesure du possible une homéostase, maintenir la constance. Mais il est tout entier branché sur le désir, c’est là sa référence dernière. Il n’est pas branché sur la réalité extérieure, il n’en donne, encore une fois, aucune espèce de valeur biologique fonctionnelle.

C’est pourquoi Freud est obligé de postuler, au-delà du système Ψ, un troisième système, le système de la perception, ω qui, lui, fournit l’indice de réalité, et qui est un système aussi neutre que possible, aussi indépen­dant que possible de tout déplacement d’énergie. Qui tend donc à échap­per aux considérations d’énergétique. De sorte que ce n’est pas là le moindre paradoxe de cette étrange construction, paradoxe qui, si j’ai bonne mémoire, avait été dégagé par un séminaire d’une année ancienne, en montrant qu’on aboutit à une autonomie renforcée, non pas du moi, système Ψ, mais de la conscience qui est posée comme absolument néces­saire pour refléter le monde extérieur qui jusque-là a été totalement mis entre parenthèses, non pas évidemment en tant que source de stimulation, mais en tant que, comme extérieur, il a une certaine structure objective qui fournit des indices de qualité. Le système de qualité, c’est au système cu qu’il réside.

Mais, nouvelle difficulté, la perception n’a pas, de soi, prise sur les pro­cessus secondaires. Pour que l’indice de réalité puisse fonctionner comme critère, c’est-à-dire permette une distinction effective entre la perception et la représentation, il faut que certaines conditions soient remplies. Là aussi on peut, à première lecture, ne pas faire la différence entre indice et critère. C’est différent et c’est là, à mon sens, sur quoi joue toute la théorie de la réalité dans le texte. Ce n’est pas un principe, c’est un indice. Et l’indice, il faut encore qu’il soit retenu comme critère. Il peut très bien être présenté, mais ne pas fonctionner comme critère, c’est-à-dire n’avoir aucune valeur opératoire, ne pas permettre de distinguer, problème majeur, la perception de la représentation du souvenir. Il faut donc, pour que cet indice fonctionne comme critère, c’est-à-dire ait une valeur opé­ratoire, que certaines conditions soient remplies, c’est-à-dire que le sys­tème Ψ ait déjà pu opérer sa régulation, ait déjà pu jouer son rôle de fil­trage, bref que l’inhibition ait pu jouer. Freud l’écrit là formellement

« Cette inhibition, due au moi, qui rend possible la formation d’un critère permettant d’établir une distinction entre la perception et le souvenir. » Mais si Ψ, cette régulation, cette inhibition, n’a pas pu jouer, c’est-à-dire si l’objet désiré est pleinement investi, de telle façon qu’il peut prendre une forme hallucinatoire, c’est-à-dire s’il est totalement régi par le pro­cessus primaire, l’indice de réalité peut être présenté à ce moment-là, il jouera exactement le même rôle que s’il avait une perception extérieure effective, c’est-à-dire qu’il ne marchera pas comme critère, et on n’échap­pera pas plus au leurre hallucinatoire. D’où vous voyez la construction, on peut difficilement en imaginer une qui fasse de l’accès au réel un pro­cès aussi problématique. Freud fait bien, ici et là, des références extrême­ment timides à l’expérience biologique qui doit enseigner que la décharge ne doit pas être amorcée avant que l’indice de réalité ne soit là, et en gros, qu’il ne faut pas y aller trop fort du côté de l’investissement des souvenirs de satisfaction, parce qu’à ce moment-là, on est conduit à l’hallucination. Mais il m’a semblé que ces références n’entraient pas du tout dans sa construction. Elles sont en plus.

Voilà le complément que je voulais apporter à ce que le docteur Lacan nous avait dit quant au rapport au réel. On voit qu’il n’y a là rien qui puisse constituer une objection aux notions qu’il a développées ; elles semblent au contraire renforcées. En revanche j’avoue -par conséquent ici j’inaugure un dernier ordre de remarques – j’avoue avoir mal saisi la portée que vous avez entendu tirer d’un passage du Projet pour justifier, si je vous ai bien compris, l’idée que l’inconscient n’avait d’autre structure que celle du langage. Ce passage, vous ne l’avez pas cité, je pense que c’est celui-ci, vous me l’avez d’ailleurs laissé entendre: « Nos propres cris confèrent son caractère à l’objet, alors qu’autrement et à cause de la souffrance, nous ne pourrions avoir aucune notion qualitativement claire. » Voici la question que je pose, quelle est à ce moment-là l’intention expresse de Freud ? Elle est de mettre en évidence la valeur de ce qu’il nomme les associations verbales quant à la connaissance de l’objet perçu. Il prend l’exemple du cas où l’objet est un être humain et il dit en gros qu’il entre dans cette perception de l’objet deux catégories. Il y a du nou­veau, c’est-à-dire du non comparable aux perceptions qui appartiennent aux expériences originelles de satisfaction et de déplaisir, et c’est là, cet élé­ment non comparable, qui fonde l’objet en tant qu’il est non-sujet, en tant qu’il a une structure permanente et reste un tout cohérent; d’autre part il entre dans la perception précoce de l’objet humain du compris, du reconnu, du jugé, de l’identifié, et ceci en fonction de l’expérience propre du sujet. Cette partie de la perception « peut être comprise grâce à une activité mnémonique, c’est-à-dire attribuée à une annonce que le propre corps du sujet lui fait parvenir à soi-même. » Et c’est cette dimension là du rapport à l’objet que Freud met en relation avec l’expression verbale. Autrement dit, la médiation des mots, qui est d’ailleurs, notons-le en pas­sant, secondaire à celle du corps propre, l’attribution à une annonce que le propre corps du sujet lui fait parvenir, cette médiation des mots inau­gure notre rapport à l’objet, donne incontestablement des prises sur lui, mais n’est qu’une médiation secondaire. Ni en tant que support, ni en tant que qualifié, en tant qu’il présente telle ou telle qualité, l’objet n’est ici défini par le langage, en ce qu’au fond le rapport à l’objet n’est pas dans le champ des signes verbaux.

Il y a d’une part l’objet de pure qualité, d’autre part l’objet affecté du signe plus ou moins, bon ou mauvais. Et c’est seulement la médiation qui est fournie par le langage. Aussi, j’avoue que j’étais plutôt personnellement tenté, si j’ai bien compris le texte, de le rapprocher d’un texte ulté­rieur qui n’est certainement pas le texte le plus lacanien de Freud – cela ne constitue pas une raison pour le négliger- je veux dire la dernière section d’un article de 1915 sur l’inconscient, et où il nous est dit de la manière la plus formelle, en prenant appui sur une distinction très ancienne de Freud puisqu’elle remonte, je crois, à son texte sur l’aphasie, distinction entre la représentation de mots et la représentation de chose, premièrement que la représentation inconsciente est la représentation objectale seule, et deuxièmement que ce que le refoulement refuse à la représentation repoussée, c’est la traduction en mots destinés à rester liés à l’objet. Le refoulement, c’est la non traduction. Et nous sommes là très près de la dif­ficulté majeure que pose à Freud, à mon sens, la conception de l’incons­cient, et qui a ressurgi à toutes les étapes, décisives, de sa réflexion.

Je m’explique. Incontestablement, Freud s’est formé très tôt l’idée d’une série d’enregistrements des représentations, d’une succession stra­tifiée d’inscriptions du signe. On trouve une telle idée très franchement formulée dans le dernier chapitre, de sa main, dans sa Psychothérapie des Études sur l’hystérie. L’image du dossier à propos de la résistance, on la trouve aussi dans la lettre que vous avez citée, la lettre 52. Mais on peut se demander – et j’introduis là une question qui déborde le commentaire du séminaire dernier- si cette conception de la série d’enregistrements dans des lieux différents n’est pas coextensive à la conception de l’inconscient comme constitué tout entier par le refoulement. Voilà ce que je veux dire. On ne peut pas ne pas être frappé, qu’aussitôt après ses recherches sur l’hystérie qui ont permis la découverte du refoulement, Freud se pose la question, l’énigme, de la névrose actuelle où, précisément, la médiation des signes fait défaut. Et, entre parenthèses, il n’écrit pas le chapitre IV du Projet qui devait, disent les éditeurs, être consacré au refoulement, bien qu’il ait écrit à la même époque que toutes ses théories convergeaient vers le champ clinique du refoulement. Comme si justement il n’avait pas réussi à résoudre cette aporie, d’une part il y a le refoulement, mais il y a aussi la névrose actuelle. Est-ce que ce texte, si mon hypothèse est juste, qui a trouvé sa cause occasionnelle dans la question de la névrose actuelle, ne pourrait pas trouver son aboutissement dans une solution au pro­blème du refoulement qui tiendrait compte des deux ?

Plus tard, dans sa deuxième grande tentative métapsychologique, si on fait entrer la Traumdeutung dans la première, dans la série d’articles réunis sous le titre de Métapsychologie ouverte par le narcissisme, dans cette seconde tentative Freud montre son embarras à montrer le refoule­ment de l’affect. Il commence uniquement à parler du refoulement de la représentation, puis tout à coup, il introduit l’affect en se demandant jus­tement si l’affect peut être réellement refoulé, et pour finalement recon­naître, dans le texte sur l’inconscient: « Un examen superficiel pourrait faire croire que les représentations conscientes et inconscientes sont des [enregistrements] différents ». Là, il s’inscrit en faux contre ses thèses antérieures: topiquement séparés du même contenu. La réflexion montre tout de suite que la réalité de la réflexion faite au patient et du souvenir refoulé, le fait d’avoir entendu et d’avoir vécu quelque chose, sont de nature psychologique tout à fait différente. Il ne s’agit pas de prendre à la lettre un passage pour dire, avant il s’était trompé, comme il arrive à Freud de le faire, de dire, jusqu’ici je n’ai pas compris. Mais cela montre qu’il y a un rapport dialectique entre ces deux façons de voir. Il me semble même que, plus tard, le paradoxe resurgit encore avec le paradoxe de la repeti­tion du trauma qui inaugure Au-delà du principe du plaisir, car le trauma, s’il peut rétroactivement prendre valeur de symbole, n’en est pas moins vécu dans son origine comme échappant justement à toute espèce de symbolisation.

Alors il me semble qu’il y a là témoignage pour Freud. Il y a vraiment quelque chose d’autre qui est irréductible au refoulement, même au refoulement primaire, donc refoulement primordial, dont il a pourtant, à une période du texte sur l’inconscient que j’ai cité, établi la théorie qui, j e crois, s’amorce avec le cas Schreber, c’est-à-dire en 1911. Je vois là autant de traces d’un dualisme présent, évidemment dans des registres diffé­rents, avec un contexte d’expérience clinique tout à fait différent; mais on pourrait retrouver d’une façon plus précise que je ne l’ai fait là, à diffé­rentes étapes de sa réflexion, l’indice que Freud n’a pas réussi à surmon­ter cela et qu’on pourrait peut-être surmonter, comme nous y invite, je crois, si je comprends bien, le docteur Lacan, en nous montrant le sujet dans ce qu’on pourrait appeler une sorte de topique généralisée, moins comme porteur de signifiant que comme porté par lui, que comme exposé de part en part par ses lois. Et alors seulement il serait possible de prendre l’inconscient, sinon Freud, à la lettre.

 

J. LACAN. -Je vous remercie de ce que vous avez fait aujourd’hui. Peut-être cela va-t-il nous permettre d’inaugurer cette année une scansion qui, tout en m’apportant à moi quelques relais, quelques pauses, aura je crois une bien autre utilité. Il me semble que vous avez présenté avec une particulière élégance les arêtes vives d’une question où, après tout, il n’y avait que risque à vous perdre dans un détail qui, je dois le dire, est extra­ordinairement tentant.

Moi-même j’ai pu éprouver, à certains moments, le regret que vous n’entriez pas dans le détail de la position de la Bahnung, d’une part, de la Befriedigungserlebnis d’autre part, et que vous ne nous ayez pas fourni un rappel de ce que suppose, comme topologie, le système des φ, Ψ, ω. Peut-être tout de même cela aurait éclairé les choses. Mais il est évident qu’on y passerait le trimestre, voire même une année, ne serait-ce que quand il faudrait rectifier tout ce que la traduction, dans le texte anglais, apporte de distorsion à certaines des intuitions originelles qui se trouvent dans l’Entwurf. Il m’en vient là au hasard un exemple qui me tombe sous les yeux. Bahnung est traduit par facilitation en anglais. Il est bien évident que cela a une portée strictement opposée. Alors que Bahnung évoque la constitution d’une voie de continuité, une chaîne à cette occasion. Je ne pense même pas que cela ne puisse pas être rapproché de la chaîne signi­fiante pour autant que, d’une part, Freud dit que par l’évolution de l’ap­pareil Ψ, nous avons le remplacement de la quantité simple par la quantité plus la Bahnung, c’est-à-dire par son articulation, chose qui glissera com­plètement par la traduction par le terme de facilitation en anglais. Et la tra­duction française a été faite sur le texte anglais, de sorte que toutes les fautes du texte anglais ont été multipliées. Il y a vraiment des cas où le texte est absolument inintelligible par rapport à un texte simple qui se trouve dans l’Entwurf.

Tout de même, je crois que vous avez mis l’accent sur les points sur les­quels va se diriger la suite de nos entretiens, qui doit être essentiellement de nous ramener à ce rapport du principe de réalité et du principe de plai­sir dont vous avez bien montré, ici, le paradoxe en disant que le principe du plaisir n’est susceptible d’aucune inscription dans une référence qui puisse se concevoir dans les termes d’un rapport, de sa nature, biolo­gique. Mais après tout, mon Dieu, le mystère n’en est pas grand si nous voyons ceci, que le support de cet état de fait tient à ceci que c’est en somme, que c’est par l’intermédiaire du fait que la satisfaction, que l’ex­périence de satisfaction du sujet est entièrement suspendue à l’autre et à celui que je puis regretter que vous n’ayez pas articulé ici, c’est que dans ce texte de Freud, il y a une très belle expression de Nebenmensch où j’aurai l’occasion de vous en faire quelques citations, pour montrer à quel point c’est par l’intermédiaire de ce Nebenmensch en tant que sujet par­lant, que dans la subjectivité du sujet peut prendre forme tout ce qui se rapporte au processus de pensée.

Ce processus de pensée dont je vous prie de vous référer à la double colonne que j’ai édifiée devant vous la dernière fois, avec cette décussation double qui nous servira jusqu’au bout de notre exposé, qui est très importante, et qui nous permet de concevoir essentiellement dans une relation qu’il nous faut toujours lier plus intimement la fonction du plai­sir et la fonction de la réalité qui, si vous les prenez autrement, aboutissent au paradoxe que vous avez peut-être un peu trop accentué aujourd’hui, à savoir qu’en fin de compte, il n’y aurait aucune raison plausible que la réa­lité se fît entendre et vînt en fin de compte -l’expérience nous le montre, trop surabondante pour l’espèce humaine qui, jusqu’à nouvel ordre, n’est pas en voie d’extinction – à prévaloir. C’est essentiellement parce que le plaisir, dans l’économie humaine, est quelque chose qui, justement, dans une perspective exactement contraire, ne se conçoit, ne s’articule, que dans un certain rapport avec ce point sans doute laissé toujours vide, énigmatique, mais présentant un certain rapport avec ce qu’est pour l’homme la réalité, que nous arrivons à serrer de plus en plus près cette intuition, cette aperception de la réalité telle qu’elle fonctionne effective­ment, pour l’animer, dans tout le développement de la pensée freudienne.

N’oublions pas que – c’est une chose justement que laisse échapper la traduction – quand Freud nous annonce ce qui doit fonctionner pour que dans le système Ψ soit retenu un certain niveau de quantité Q ή, c’est­-à-dire quelque chose qui jouera jusqu’au bout un rôle essentiel, c’est-à-­dire quelque chose qui ne va pas être réduit à ce niveau zéro de l’accom­plissement de la décharge -complète, au bout de quoi tout l’appareil psychique arriverait à un repos dernier qui n’est certainement pas le but, ni la fin qu’on peut concevoir comme plausible au fonctionnement du principe du plaisir, il se demande en effet comment justifier que ce soit à un tel niveau que doit être maintenue dans le système Ψ cette quantité Qή qui est la régulation de tout. Car vous avez là passé un peu vite peut-être sur la référence du système Ψ et du système φ, pour autant que l’un a rap­port avec les excitations exogènes, et ce n’est pas tout dire que de dire que l’autre a rapport avec les excitations endogènes. Ce n’est pas tout à fait de cela qu’il s’agit. Car dans le système Ψ, il y a une partie importante qui jus­tement a rapport, et se constitue pour autant que les quantités Q alors brutes, pures et simples qui viennent du monde extérieur, sont transfor­mées en des quantités qui n’ont absolument rien de comparable avec celles qui caractérisent le système Ψ, et dans lesquelles le système Ψ, en quelque sorte, organise ce qui lui vient du système extérieur et l’organise d’une façon qui est très clairement exprimée par Freud qui, probable­ment, là, lui donne quelque chose qui va dans le même sens que l’élabo­ration de Fechner. Il s’agit de la transformation de ce qui est quantité pure et simple en complication. Il utilise même le terme latin complicationes.

Nous avons donc à peu près le schéma suivant. Si nous représentions ainsi la référence d’un certain système φ par rapport à quelque chose qui se constitue comme le réseau extrêmement complexe de ce quelque chose qui est susceptible de rétrécissement et aussi d’Aufbau, c’est-à-dire d’ex­tension, qui est le système Ψ, nous avons quelque chose qui tend d’abord à nous montrer qu’entre les deux, dès ce moment d’élaboration, il y a un franchissement. C’est indiqué jusque dans le petit schéma que nous donne Freud au moment où il nous donne ce qui se passe des rapports ou des terminaisons selon les cas, de ce qui vient ici venant du système φ. L’aventure de ce qui vient ici comme quantité, une fois franchie une certaine limite, devient quelque chose qui en transforme complètement déjà la structure quantitative. Et cette notion de structure, d’Aufbau, est donnée par Freud comme essentielle. Il distingue cet appareil Ψ comme ayant deux fonctions, dans son Aufbau, de retenir la quantité, et dans son Abfuhr, en tant qu’il fonctionne. Deux choses différentes, la structure d’une part, la fonction d’autre part de la décharge. C’est-à-dire qu’à ce niveau apparaît, comme profondément dédoublée, la fonction qui n’est plus simplement de circuit et d’écoulement de cet appareil, dont il faut tout de même bien voir qu’il nous est avant tout présenté comme quelque chose d’isolé dans l’être vivant, c’est l’appareil nerveux qui est étudié comme tel ; ce n’est pas la totalité de l’organisme à laquelle Freud s’af­fronte.

C’est là quelque chose qui est extrêmement important. La traduction à nos yeux en est tout à fait évidente, pour autant que ce qui est capable de se soutenir, de se superposer autrement que comme une des hypothèses dont il parle très bien lui-même à un moment, quand on a du goût pour la construction des hypothèses, il faut se conduire d’une façon telle et telle par rapport à l’arbitraire, Willkürlichkeit der Konstruction, et il est bien évident que cet appareil est essentiellement une topologie de la sub­jectivité. C’est une topologie de la subjectivité pour autant qu’elle s’édifie et se construit à la surface d’un organisme, mais c’est essentiellement une topologie. Et, dans ce système Ψ, il y a cette part qui est importante et qu’il distingue de la partie qu’il appelle noyau, Spinalneuronen, qui eux sont ouverts à une excitation endogène, celle du côté de laquelle il n’y a pas cet appareil transformant les quantités.

Il y a toutes sortes de richesses que, dans le dessein, très légitime, que vous avez eu de simplifier les voies et les problèmes, vous n’avez pas évo­quées, mais que je crois, à titre de relais pour ce que je reprendrai la pro­chaine fois, il est tout de même important d’évoquer. La notion, par exemple, des Schlüsselneuronen, pour autant qu’ils sont quelque chose qui joue une certaine fonction par rapport à la partie du Ψ qui est tournée vers l’endogène, et qui en reçoit les quantités, ces Schlüsselneuronen qui sont un mode particulier de réponse, de décharge, qui se produit à l’inté­rieur du système W, mais, paradoxalement, cette décharge n’ayant pour fonction que d’augmenter encore la charge, pour autant que ces Schlüsselneuronen il les appelle aussi, je ne crois pas que ce soit un lapsus, motorische Neuronen -, c’est quelque chose qui, des excitations qui se produisent à l’intérieur du système Ψ, va provoquer une série de mou­vements venant de l’intérieur effectivement, qui augmenteront encore la tension et qui, par conséquent, se trouveront au principe de quelque chose qui, pour nous, est du plus haut intérêt, justement, concernant ce problème qui n’a que trop été délaissé, des névroses actuelles.

Mais laissons cela de côté. L’important, c’est que tout ce qui se passe ici présente ce paradoxe d’être dans le lieu même où règne le principe de l’articulation par la Bahnung, le lieu aussi où se produit essentiellement tout le phénomène hallucinatoire de la perception et de la fausse réalité à laquelle est en somme prédestiné l’organisme humain. C’est dans ce même lieu que se forment, et d’une façon inconsciente, les processus orientés par la réalité, dominés par elle, d’autant qu’il s’agit que, dans ces processus, le sujet retrouve le chemin de la satisfaction. La satisfaction, dans cette occasion, ne saurait être confondue avec le principe du plaisir. Et c’est quelque chose qui pointe d’une façon très curieuse à la fin de la troisième partie de son texte.

Vous n’avez pas pu nous en faire tout le parcours, toute l’analyse, de ce texte si riche. Quand il fait cette espèce d’ébauche, de tracé de ce que peut représenter un fonctionnement normal de l’appareil, il parle de l’action non pas de la spezifische, non pas Reaktion mais Aktion, celle qui corres­pond à la satisfaction. Il y a un grand mystère derrière cette spezifische Aktion, car justement, comme elle est seulement celle qui ne peut corres­pondre qu’à l’objet retrouvé, et que vous avez évoqué juste à la place où il faudrait le faire, auquel je fais allusion, étant le fondement du principe de la répétition dans Freud, et sur lequel nous aurons à revenir, cette spe­zifische Aktion, il lui manquera toujours en somme quelque chose, et ce dont Freud parle à la fin de cette troisième partie à laquelle je fais allusion, c’est de ce qui se passe au moment où se produit la réaction motrice, elle, réaction effectivement, l’acte pur, la décharge d’une action.

Il y a là tout un long passage que j’aurai l’occasion, je pense, de reprendre et de vous distiller. Il n’y a pas de plus vivant commentaire de cette chose qui est tellement inhérente à l’expérience humaine, c’est à savoir cette distance qui se manifeste du niveau de l’articulation du sou­hait chez l’homme à ce qui se passe dans son désir, prend le chemin de se réaliser. L’accent avec lequel Freud articule pourquoi, au nom de quel principe nous pouvons saisir combien tout ce qui se produit dans un thème à propos duquel nous ne pouvons pas ne pas penser non plus à la notion à émerger dans le futur, pourquoi il y a toujours là quelque chose qui sera très loin de la satisfaction, qui ne comportera pas les caractères recherchés dans l’action spécifique. Et il termine sur le mot, je crois que c’est le dernier de son essai, de qualité monotone, le caractère réduit par rapport à tout ce qui est poursuivi dans la recherche du sujet, le caractère réduit de tout ce qui peut se produire dans le problème, le domaine de la décharge motrice.

Il y a là quelque chose auquel nous ne pouvons pas ne pas donner la sanction de l’expérience morale la plus profonde, parce qu’en fin de compte, pour l’indiquer aujourd’hui et conclure là-dessus, ce sur quoi je serai amené à diriger votre pensée, c’est ce quelque chose qui va je crois plus loin qu’une analogie, qui va jusqu’à rejoindre vraiment une profon­deur, peut-être jusqu’à présent jamais articulée comme telle, c’est l’ana­logie qu’il y a entre cette recherche d’une qualité archaïque, je dirai presque régressive, sans aucun doute, de plaisir indéfinissable, et ce quel­que chose qui anime toute la tendance inconsciente. Une analogie qu’il y a entre cela et ceci qu’il ne peut y avoir de réalisé, de satisfaisant au sens accompli, sens moral comme tel.

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