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Recherches Lacan

LVII L'éthique de la psychanalyse 1959 – 1960 Leçon du 9 décembre 1959

Leçon du 9 décembre 1959

 

Je vais essayer de vous parler aujourd’hui de la Chose, das Ding. C’est, je crois, que certaines ambiguïtés, certaines insuffisances concernant le vrai sens, dans Freud, de l’opposition entre principe de réalité et principe du plaisir, c’est-à-dire de ce sur la piste de quoi j’essaie cette année de vous mener pour vous faire comprendre l’importance, pour notre pra­tique, en tant qu’éthique, a quelque chose qui est en somme de l’ordre du signifiant, de l’ordre linguistique même, c’est-à-dire d’un signifiant concret, positif et particulier. À savoir que je ne vois pas ce qui, dans la langue française, peut correspondre – et je serais reconnaissant à ceux que ces remarques intéresseraient, stimuleraient assez pour me proposer une solution – à l’opposition en allemand, subtile, qui n’est pas facile à mettre en évidence, entre deux termes qui disent la chose, das Ding et die Sache. Nous n’avons qu’un seul mot, ce mot de la Chose, dérivant du latin causa, et qui nous indique, par sa référence étymologique juridique, ce qui se présente pour nous comme l’enveloppe et la désignation du concret. La Chose, n’en doutez pas, n’est pas moins dans la langue alle­mande, dans un sens original, dite comme opération, délibération, débat juridique. C’est attesté si nous faisons une recherche étymologique plus précise. Das Ding peut viser, non pas tellement l’opération judiciaire elle-même, que le rassemblement qui la conditionne, le Vollversammlung. Ne croyez pas que cette promotion, conforme à ce que Freud, tout le temps, nous rappelle, la recherche, l’approfondissement linguistique, pour y retrouver la trace de l’expérience accumulée de la tradition, des générations, le véhicule le plus certain de la transmission d’une élabora­tion qui marque la réalité psychique, ne croyez pas pour autant que ces sortes d’aperçus, de coups de sonde étymologiques, soient de loin ce que nous préférons pour nous guider. De repérer l’usage du signifiant dans sa synchronie nous est infiniment plus précieux, et nous attachons bien plus de poids à la façon dont Ding et Sache sont utilisés couramment. Car en effet d’ailleurs, si nous nous fions, si nous nous reportons à un diction­naire étymologique, nous trouverons aussi à Sache qu’il s’agit d’une opé­ration juridique dans son origine, que la Sache est la chose mise en ques­tion juridique, ou passage, dans notre vocabulaire, à l’ordre symbolique, de ce débat, de ce conflit entre les hommes. Néanmoins, les deux termes ne sont absolument pas équivalents. Et aussi bien, par exemple, avez­-vous pu, dans les propos de M. Lefèvre-Pontalis, la dernière fois, noter la citation, par lui, méritoire puisqu’il ne sait pas l’allemand, des termes dont, à l’occasion, il a fait intervenir dans son exposé le saillant à un moment précis, pour en poser la question, je dirai, contre ma doctrine, évoquant spécialement ce passage de L’inconscient, Unbewusste, où la représentation des choses, Sachvorstellungen, chaque fois, est opposée à celle des mots, Wortvorstellungen.

Je n’entrerai pas aujourd’hui dans la discussion de ce qui permettrait de répondre à ce passage qui nous est invoqué, au moins sous le mode d’un point d’interrogation, par ceux d’entre vous que mes leçons incitent à lire Freud, souvent invoqué comme un point d’interrogation dans leur esprit, de ce qui pourrait s’opposer dans un tel passage à l’accent que je mets sur l’articulation signifiante comme donnant la véritable structure de l’inconscient. Ce passage a l’air d’aller contre, mettant l’accent, opposant la Sachvorstellung comme appartenant à l’inconscient, à la Wortvorstellung comme appartenant au préconscient. Je voudrais, tout de même, puisque-ce ne sont peut-être pas la majorité d’entre vous qui vont chercher dans les textes de Freud le contrôle de ce que je vous avance ici dans mon commentaire – puisque ce sont ceux-là qui s’arrêtent à ce pas­sage, je les prie de lire d’un trait, d’affilée, l’article die Verdrängung, Le refoulement, qui précède cet article sur l’inconscient, puis le conscient lui-même, avant qu’on arrive à ce passage dont j’indique pour les autres qu’il se rapporte expressément à la question que pose pour Freud l’attitude schizophrénique, autrement dit la prévalence extraordinairement manifeste des affinités de mots dans ce qu’on pourrait appeler le monde du schizophrène. Tout ce qui précède, à ce point précis, me paraît ne pouvoir aller que dans un seul sens, c’est à savoir que tout ce sur quoi opère la Verdrängung, c’est-à-dire le refoulement c’est sur des signifiants, et que c’est autour d’une relation du sujet au signifiant que s’organise la position fondamentale de la Verdrängung. C’est seulement à partir de là que Freud souligne qu’il est possible de parler, au sens analytique du terme, au sens rigoureux, au sens, nous dirions opérationnel, qu’ont ces mots pour nous d’inconscient et de conscient.

Ensuite Freud s’aperçoit que la position particulière du schizophrène nous met, d’une façon plus aiguë que dans toute autre forme névrotique, en présence du problème de la représentation. C’est en effet quelque chose sur quoi nous aurons peut-être l’occasion, dans la suite, de revenir en suivant son texte, mais dont ce texte lui-même souligne qu’à donner la solution qu’il semble, en donnant une opposition de la Wortvorstellung à la Sachvorstellung, il y a une difficulté, une impasse qu’il souligne, qu’il articule lui-même et qui, je crois, trouve sa solution tout simplement dans ce qu’il ne pouvait pas, vu l’état de la linguistique à son époque, non pas comprendre, car il a admirablement compris, en particulier, formulé, à savoir la distinction de l’opération du langage comme fonction, à savoir au moment où elle s’articule, et elle joue un rôle essentiel dans le pré­conscient, et de la fonction du langage comme structure, c’est-à-dire pour autant que c’est selon la structure du langage que s’ordonnent les élé­ments mis en jeu dans l’inconscient ; entre, s’établissent ces coordina­tions, ces Bahnungen, cette mise en chaîne qui en domine l’économie.

Mais je n’ai fait là qu’un trop long détour. Je veux aujourd’hui me limi­ter à cette remarque, c’est qu’en tout cas Freud parle de Sachvorstellung et non pas de Dingvorstellung. Et qu’aussi bien il n’est pas vain que ces Sachvorstellungen soient liées à la Wortvorstellung, nous montrant, ce qui est bien certain, qu’il y a un rapport, que la paille des mots ne nous apparaît comme paille que pour autant que nous en avons séparé le grain des choses, et que c’est d’abord cette paille qui a porté ce grain. Je veux dire – ce qui est trop évident, j e ne veux pas ici me mettre à élaborer une théorie de la connaissance – c’est que les choses du monde humain sont des choses d’un univers structuré en paroles, que le langage domine, que les processus symboliques gouvernent tout. Ce que nous nous efforçons de sonder, à la limite du monde animal et du monde humain, c’est ce phé­nomène qui, pour nous, ne peut apparaître que comme un sujet d’éton­nement, c’est à savoir combien le processus symbolique comme tel est inopérant dans le monde animal, et assurément de nous montrer en même temps que seule une différence d’intelligence, une différence de souplesse et de complexité des appareils ne saurait être le seul ressort qui nous per­mette de désigner cette différence. Que l’homme soit pris dans les pro­cessus symboliques d’une façon à laquelle aucun animal n’accède de la même façon ne saurait être résolu en termes de psychologie. C’est ce quelque chose qui implique que nous ayons d’abord une connaissance complète, stricte, centrée de ce que ce processus symbolique veut dire.

La Sache, dirai-je, est donc bien cette chose, produit de l’industrie si l’on peut dire, de l’action humaine, en tant qu’elle est action dirigée, gou­vernée par le langage. Les choses sont en somme à la surface, toujours à portée d’être explicitées, si implicites qu’elles soient d’abord dans la genèse de cette action. Nous sommes en effet là dans les fruits d’une acti­vité dont on peut dire que, pour autant qu’elle est sous-jacente, implicite à toute action humaine, c’est de l’ordre du pré-conscient, de quelque chose que notre intérêt peut faire venir à la conscience, à condition que nous y portions assez d’attention, que nous en fassions remarque. Que c’est là en quoi se situera cette réciproque position du mot en tant qu’il s’articule, qu’il vient ici s’expliquer avec la chose, en tant qu’une action, elle-même dominée par le langage, voire par le commandement, l’aura, cet objet, détaché et fait naître. Sache et Wort sont si étroitement liés qu’ils sont comme un couple. Il en va de même de das Ding, de la Chose où se situe ce repérage, ce poids.

Ce das Ding de la Chose, c’est ce que je voudrais vous montrer aujour­d’hui dans la vie. C’est de vous montrer que dans le principe de réalité, tel que Freud le fait entrer en jeu au départ de sa pensée, et jusqu’à son terme, car ce das Ding, dont je vais vous montrer comment en trouver, dans tel passage de l’Entwurf, l’indication originelle, vous le retrouverez à la fin de toute l’évolution de sa pensée sur le principe de réalité, dans die Verneinung, la dénégation, comme quelque chose, comme un point essentiel. Ce das Ding se situe ailleurs que dans cette relation en quelque sorte réfléchie, pour autant qu’elle est explicitable, qui fait l’homme mettre en question ses mots comme se référant aux choses qu’ils ont pourtant créées. Il y a autre chose dans das Ding. Ce qu’il y a dans das Ding, c’est le secret véritable. Car il y a un secret de ce principe de réalité dans Freud, dont Lefèvre-Pontalis vous a montré la dernière fois le para­doxe. Car s’il parle du principe de réalité, c’est en quelque sorte, comme l’a bien souligné Lefèvre-Pontalis, par un certain côté, pour nous le mon­trer en somme toujours tenu en échec et n’aboutissant à se faire valoir qu’en quelque sorte sur la marge et par une sorte de pression dont on pourrait dire, si les choses n’allaient infiniment plus loin, que c’est celle que Freud appelle, non pas comme on le dit souvent fort mal pour souli­gner le rôle du processus secondaire, les besoins vitaux, mais, dans le texte allemand, Not des Lebens, die Not des Lebens. Formule infiniment plus forte. Quelque chose qui veut le besoin, et non pas les besoins, la pression, l’urgence. L’état de Not, c’est l’état d’urgence de la vie. Il faut noter que Not des Lebens, que j’ai noté la dernière fois au tableau pendant que Lefèvre-Pontalis parlait, c’est ce quelque chose qui intervient au niveau du processus secondaire, mais du processus secondaire d’une façon plus profonde que par cette activité corrective sur laquelle l’un et l’autre, Lefèvre-Pontalis et moi, nous avons insisté, mais pour déterminer le niveau Q ή, la quantité d’énergie supportée, si l’on peut dire, conservée, soutenue par l’organisme pour être, à mesure de la réponse, nécessaire à la conservation de la vie. Notez-le bien, c’est au niveau du processus secondaire que s’exerce le niveau de cette détermination nécessaire.

Reprenons le principe de réalité, donc, qui est invoqué sous forme de son incidence, de nécessité, ce qui nous met sur la voie de ce que j’ap­pelle son secret. C’est ceci que, dès que nous essayons de l’articuler pour le faire dépendre du monde physique auquel la pensée, le dessein de Freud, semble exiger de le rapporter, c’est cela qui nous frappe, c’est que là, il est bien clair que ce principe de réalité lui-même fonctionne comme isolant le sujet de la réalité. Et là, nous ne trouvons rien d’autre que ce qu’en effet la biologie nous enseigne, à savoir qu’un processus d’homéo­stase, d’isolation par rapport à cette réalité, est ce qui domine la structure d’un être vivant. Est-ce là tout ce que Freud nous a dit quand il nous parle du fonctionnement de ce principe de réalité ? En apparence, oui. Et ce qu’il nous montre, c’est que ni l’élément quantitatif, ni l’élément qua­litatif, quant à la réalité, ne passe dans ce qu’on peut appeler le règne, d’ailleurs c’est le terme qu’il emploie, Reich, du processus secondaire. La quantité extérieure, vous ai-je dit l’autre jour, pour autant que c’est à elle que vient avoir affaire, à sa terminaison, l’appareil de ce qu’il appelle le système φ, c’est-à-dire ce qui, de l’ensemble neuronique, est directement dirigé vers l’extérieur, disons en gros les terminaisons ner­veuses au niveau de la peau, des tendons, voire même des muscles ou des os, la sensibilité profonde, c’est cela dont il s’agit. Tout est fait pour que cette quantité Q soit nettement barrée, arrêtée par rapport à ce qui sera soutenu de Q ή, d’une autre quantité, celle qui détermine le niveau qui distingue l’appareil φ dans l’ensemble neuronique. Car l’Entwurf est la théorie d’un appareil neuronique dans lequel l’organisme reste exté­rieur, par position de la théorie, simplement, tout comme le monde exté­rieur. Quant à la qualité, il nous est bien dit que, là aussi, le monde exté­rieur ne perd pas toute qualité, mais que cette qualité vient s’inscrire, comme nous le savons, la théorie des organes sensoriels nous le montre, d’une façon discontinue selon une échelle, en somme, coupée aux deux extrémités, raccourcie selon les différents champs de la sensorialité qui sont intéressés. Il est toujours constatable que l’appareil sensoriel comme tel ne joue pas seulement ici le rôle d’un extincteur, d’un amortisseur, comme nous venons déjà de le voir dans l’appareil φ en général, mais comme un tamis, nous dit Freud, mais qu’il s’agit donc de savoir quelle valeur nous pouvons donner à ces perceptions.

Ici, Freud ne s’engage pas plus loin dans des tentatives de solution qui relèvent à proprement parler du physiologiste, de celui qui écrit, comme M. Pieron, La sensation, guide de vie. La question de savoir si le choix est fait de telle ou telle façon dans le champ propre à provoquer des percep­tions visuelles, auditives ou autres, n’est pas autrement attaqué. Seulement, là aussi, nous avons la notion d’une profonde subjectivation du monde extérieur, de quelque chose qui trie, tamise, qui fait que la réa­lité n’est aperçue, au moins à l’état naturel, spontané, par l’homme, que sous une forme profondément choisie. Ce sont des morceaux choisis de réalité avec lesquels il a affaire.

Et, à la vérité, dans l’économie de ce que Freud nous montre, ceci n’in­tervient que dans une fonction qui, par rapport à l’économie de l’en­semble, est localisée à la fonction non pas de qualité en tant qu’elle nous informerait plus profondément, comme une chose qui atteindrait une essence, mais de signes. Freud ne les fait intervenir qu’en tant qu’ils sont Qualitätszeichen, mais la fonction de signe ne joue pas tellement par rap­port à la qualité, à la qualité, opaque, elle, et énigmatique. C’est la fonction de signe, pour autant que ces signes nous avisent, nous avertissent de la présence de quelque chose qui se rapporte effectivement à ce monde exté­rieur, signalant à la conscience que c’est au monde extérieur qu’elle a affaire. Comment et en quoi elle a à y faire, en ce monde extérieur ? C’est la chose avec laquelle elle a à se débrouiller et avec laquelle, depuis qu’il y a des hommes, et qui pensent, et qui tentent une théorie de la connais­sance, elle a tenté de se débrouiller. Freud ici ne rentre pas plus loin dans ce problème, sinon pour dire qu’il est assurément fort complexe et que nous sommes très loin de pouvoir même ébaucher la solution de ce qui peut organiquement en avoir déterminé la précision, les déterminations, la genèse particulière. Mais dès lors, est-ce là bien ce dont il s’agit quand Freud nous parle du principe de réalité ? Est-ce quelque chose grâce à quoi – selon une formule qui est trop souvent possible à sentir dans la façon dont s’expriment les théoriciens d’un certain behaviourisme-, est­-ce que cette réalité n’est après tout que ce quelque chose qui représente les heurts d’un organisme vis-à-vis d’un monde où, sans doute, il a de quoi se nourrir, il a de quoi s’assimiler certains éléments, mais qui est en prin­cipe fait d’un monde qui se présente comme un monde de hasard, comme un monde chaotique, comme un monde de rencontre ? Est-ce bien là tout ce que Freud articule quand il nous parle du principe de réalité ? C’est la question qu’aujourd’hui j’avance devant vous avec cette notion de das Ding.

Avant d’y entrer, je reviens à vous faire remarquer ce que le petit tableau à double colonne que je vous ai introduit il y a deux semaines comporte. C’est à savoir ceci qui, opposant dans une colonne le Lustprinzip et le Realitätsprinzip dans l’autre colonne, partant de ce repérage que c’est du côté du principe du plaisir que ce qui est inconscient fonctionne comme tel, et le Lustprinzip qui régit, qui domine ici quelque chose, qui, conscient ou préconscient, est en tout cas quelque chose qui se présente dans l’ordre du discours réfléchi, du discours articulable, accessible, sortant du pré­conscient, cette remarque que je vous ai faite que les processus de pensée, en tant que le principe de réalité les domine, Freud souligne bien à quel point en eux-mêmes ils sont inaccessibles, ils sont inconscients, il ne par­viennent à la conscience que pour autant qu’on peut les verbaliser, c’est-à-dire que quelque chose les ramène par la voie d’une explicitation réflé­chie, à portée du principe de réalité, à portée d’une conscience en tant qu’elle est perpétuellement éveillée, intéressée par l’investissement de l’at­tention à surprendre quelque chose qui peut se produire pour lui per­mettre de s’orienter par rapport au monde réel. Je dirai que c’est dans ses propres paroles que le sujet, d’une façon combien précaire, arrive à saisir les ruses grâce auxquelles, dans sa pensée, viennent s’agencer, se suivre ses idées qui, pour lui, émergent d’une façon souvent combien énigmatique et entre lesquelles d’ailleurs cette nécessité de les parler, de les articuler, introduit cet ordre souvent combien artificiel sur lequel Freud aimait à mettre l’accent en disant qu’on se trouve toujours des raisons pour voir en soi surgir telle disposition, telle humeur, l’une à la suite de l’autre, mais que rien, après tout, ne nous confirme que dans cette explicitation que nous en donnions, le vrai ressort de leur successive émergence nous soit donné et que ce soit là précisément ce que l’analyse apporte à notre expé­rience. Non seulement il y a plus ou moins de raison, mais il y a sur­abondance de raisons pour nous faire croire à je ne sais quelle rationalité de la succession de nos formes endopsychiques. Pourtant c’est bien ailleurs, nous le savons, dans combien de cas ? dans la majorité des cas, que la véritable liaison peut en être saisie.

Donc, ce processus de pensée, pour autant que c’est tout de même en lui que chemine l’accès à la réalité, le Not des Lebens qui en maintient à un certain niveau l’investissement, l’appareil, ce processus de pensée se trouve dans le champ de l’inconscient, ne nous étant accessible que par l’artifice de ceci, que Freud va jusqu’à pointer en disant que c’est pour autant que les rapports sont parlés, qu’il y a Bewegung, qu’il y a mouve­ment de la parole, que nous nous entendons parler en d’autres termes, et que ce quelque chose qu’il y a dans tout mouvement, nous dit-il – car, employant un mot dont je ne crois pas que l’usage soit courant en alle­mand, et dont ce n’est pas pour rien qu’il l’emploie, car il souligne par là l’étrangeté de la notion sur laquelle il insiste – c’est pour autant que Bewegung s’annonce au système ici représenté par le cu que je vous ai mis ici, vous verrez tout à l’heure pourquoi, pour autant que tout mou­vement, ça paraît quelque chose de sensible, qu’il y a quelque chose qui peut être connu de ce qui, à quelque degré, s’intercale dans le circuit qui, au niveau de l’appareil φ tend, avant tout, pour maintenir au niveau le plus bas la tension, à se décharger en mouvement Abfuhr. Pour autant que quelque chose ici est intéressé dans ce processus d’Abfuhr, que quelque chose ici rentre à proprement parler sous le signe du principe du plaisir, le sujet, le sujet en tant que conscient, n’appréhende quelque chose que pour autant qu’il y a quelque chose de centripète dans le mouvement, qu’il y a, disons, pour parler, sentiment de mouvement, sentiment de l’ef­fort. Et ceci se limiterait à cette perception obscure, tout au plus capable d’opposer dans le monde les deux grandes qualités que Freud ne man­quait pas de qualifier de monotones, et qu’il ne manque pas de faire, quand je vous ai parlé de l’immobile et du mobile, de ce qui peut se mou­voir et de ce qui est impossible à mouvoir, s’il n’y avait pas parmi ces mouvements ceux que nous pouvons appeler des mouvements de qualité, d’une structure différente, les mouvements articulés de la parole autour de quoi quelque chose, qui participe encore de la monotonie, de la pâleur, du manque de couleur du mouvement, est tout de même ce par quoi tout ce qui se rapporte aux processus de la pensée, à ces menus essais du che­minement de Vorstellung en Vorstellung, de représentation en représen­tation, autour de quoi le monde humain s’organise, parvient à la conscience. C’est pour autant que, quelque chose ici, dans le circuit sen­sation-motricité vient à un certain niveau du système Ψ l’intéresser d’une certaine façon qui permet que quelque chose en soit, en somme, rétroac­tivement perçu, sensible sous la forme de Wortvorstellung, c’est-à-dire que le système de la conscience, le système w peut enregistrer quelque chose de ce qui se passe dans le psychisme de la réalité endopsychique ; quelque chose est entrevu de ce à quoi Freud fait allusion à plusieurs reprises, toujours avec prudence, quelquefois avec ambiguïté, comme perception endopsychique.

Accentuons encore ce dont il s’agit ici dans le système φ. Freud isole, dès l’Entwurf, un système de l’Ich. Ce Ich, dont nous aurons à voir les métamorphoses et les transformations ultérieurement, dans la suite des développements de la théorie, ce Ich qui, lui aussi, se présente en quelque sorte d’emblée, avec toute l’ambiguïté qu’il y rétablira plus tard en nous disant que l’Ich est pour une grande part inconscient. Ici l’Ich est stricte­ment défini; quand il parle de die Einführung des Ichs, c’est du système à proprement parler uniformément investi de quelque chose qui a une Gleichbesetzung. Il n’a pas écrit Gleichbesetzung, mais je suis sûrement dans le simple courant de ce qu’il exprime en me servant de ce terme d’un investissement égal, uniforme. Il y a dans le système Φ quelque chose qui se constitue comme Ich, pour autant que ce Ich, étant ce quelque chose qui dans le système de « eine Gruppe von Neuronen, die konstant besetzt i st, also dem durch die sekundäre Funktion erforderten vorratsträger ents­pricht » – le terme Vorrat est tout spécialement répété – sert au maintien de cet investissement qui y caractérise une fonction régulatrice. Et je parle ici de fonction. S’il y a inconscient, c’est bien le Ich en tant qu’il est ici inconscient en fonction, et c’est en tant qu’il est réglé par cette Besetzung, cette Gleichbesetzung, que nous avons affaire à lui. C’est cela qui nous permet le repérage de la valeur de cette décussation sur laquelle j’insiste, et que nous allons voir maintenue dans sa dualité dans la suite du déve­loppement de la pensée de Freud.

C’est que le système qui perçoit, qui enregistre, celui qui s’appellera plus tard Wahrnehmungsbewußtsein, il n’est pas au niveau de ce moi en tant qu’il maintient égale et uniforme, et autant que possible constante, la Besetzung, la Besetzung réglant le fonctionnement de la pensée. Elle est ailleurs cette conscience. Elle est un appareil qu’il faut que Freud invente, forge, et qu’il nous dit à la fois intermédiaire entre ces deux systèmes, le système w et le système φ, et en même temps dont tout, dans le texte, nous impose de ne pas le mettre ici à la limite. Car le système φ pénètre en quelque sorte directement, sans doute à travers un appareil, se ramifie directement dans le système Ψ dans lequel il n’abandonne qu’une partie de la quantité qu’il lui apporte.

C’est bien ailleurs, et pour autant, et que dans une position pour ainsi dire plus isolée, moins situable que tout autre appareil, que vient fonc­tionner ce système w pour autant, dit Freud, que ce n’est d’aucune façon de la quantité extérieure qu’il recueille son énergie, que tout au plus peut-­on concevoir qu’il en, sich die Periode aneignen, qu’il en enregistre la période. Et c’est à quoi je faisais allusion tout à l’heure, en parlant du choix de l’appareil sensoriel, qu’il le joue là, que se joue là aussi ce rôle de guide, ce rôle de contribution qu’apportent les Qualitätszeichen pour permettre au moindre pas tous ces départs qui s’individualisent en tant qu’attention sur tel ou tel point choisi du circuit et qui lui permettront cette meilleure approximation, par rapport au processus, qu’automati­quement le principe du plaisir tendrait à faire.

Mais là, il y a quelque chose qui, dès que Freud essaye d’articuler la fonction de ce système, nous frappe. Ce double, cette union qui semble une coalescence de la Wahrnehmung, de la perception, avec la Bewußtsein qui est la conscience, ce qu’exprime le symbole W-Bw, se trouve dès que nous essayons d’en voir fonctionner le jeu à ce niveau premier d’appré­hension du système psychique dans Freud. Tout nous indique qu’ici – et je vous prie pour cela de vous rapporter à cette lettre 52 dont Lefèvre-­Pontalis nous faisait remarquer la dernière fois quel état j’en faisais constamment et à plusieurs reprises, à cette lettre dans laquelle Freud commence, dans la confidence avec Fliess, à apporter la conception qu’il faut se faire du fonctionnement de l’inconscient comme tel – c’est littéra­lement autour de la succession des Niederschriften, des inscriptions, que Freud fait tourner toute sa théorie de la mémoire, pour autant que c’est là, pour lui, l’exigence fondamentale de tout ce système, c’est d’ordonner ce qu’il voit fonctionner effectivement dans les traces mnésiques, d’en ordonner les champs divers dans une conception cohérente de l’appareil psychique. Et là, que voyons-nous au niveau de la lettre 52 ? Nous en voyons ceci, la Wahrnehmung, c’est-à-dire l’impression du monde exté­rieur comme brute, elle est originelle, elle est primitive, elle est hors du champ qui correspondra à une expérience qui soit notable, c’est-à-dire effectivement inscrite dans quelque chose dont il est tout à fait frappant qu’à l’origine de sa pensée Freud l’exprime comme une Niederschrift, comme une inscription, comme quelque chose qui se propose, non pas simplement en termes de Prägung et d’impression, mais dans le sens de quelque chose qui fait signe, est de l’ordre de l’écriture. Ce n’est pas moi qui lui ai fait choisir ce terme. La première Niederschrift se produit à une certaine époque, dans un certain âge, que sa première approximation du sujet lui fait placer avant l’âge de 4 ans, peu importe. C’est au niveau d’un a. Puis après, jusqu’à l’âge de 8 ans, un b qui, lui, apparaîtra être quelque chose ou une autre Niederschrift plus organisée, organisée en fonction de souvenirs à proprement parler conceptuels, et nous paraîtra constituer plus spécialement un inconscient. Peu importe qu’à ce moment-là il se trompe ou qu’il ne se trompe pas, que nous ayons vu depuis que nous pouvions faire remonter l’inconscient comme tel, avec son organisation de pensée, beaucoup plus haut. Ce qui nous importe, c’est ceci, c’est qu’ensuite nous avons le niveau du Vorbewußtsein qui correspond à un stade ultérieur, puis le niveau du Bewußtsein en tant qu’il n’est plus l’in­dication d’un temps mais d’un terme. En d’autres termes, que toute l’éla­boration qui fait que nous progressions d’une significantisation du monde à une parole qui peut se formuler, que toute la chaîne qui va de l’inconscient le plus archaïque jusqu’à la forme articulée de la parole chez le sujet, que tout ceci se passe, si l’on peut dire, entre Wahrnehmung et Bewußtsein, comme on dit entre cuir et chair, que c’est en somme quelque part, qui n’est pas tellement essentiellement à identifier au point de vue de la topologie subjective avec un appareil neuronique, que se situe le pro­grès auquel Freud s’intéresse. Effectivement, ce qui se passe entre Wahrnehmung et Bewußtsein doit tout de même avoir affaire, puisque c’est ainsi que Freud nous le représente, avec l’inconscient, cette fois non pas seulement en fonction, mais, comme il s’exprime lui-même en en fai­sant l’opposition, en Aufbau, ou en structure. En d’autres termes, c’est pour autant que la structure signifiante s’interpose entre la perception et la conscience que l’inconscient intervient, que le principe du plaisir inter­vient, non plus en tant que Gleichbesetzung, fonction du maintien d’un certain investissement, mais en tant qu’il concerne les Bahnungen. C’est la structure de l’expérience accumulée qui y gît et y reste inscrite.

Au niveau de l’Ich, de l’inconscient en fonction, quelque chose se joue, se règle, qui tend à écarter le monde extérieur, à une rétention du dehors, du monde extérieur. Ce qui, au contraire, au niveau de la Übung, vient en exercice, c’est ce qui est Abfuhr, décharge, pour retrouver ici le même entrecroisement de tout ce qu’on peut appeler l’économie totale de l’ap­pareil. C’est la structure qui règle la décharge. C’est la fonction qui la retient, qui en soutient les réserves, ce que Freud appelle aussi le Vorrat, la provision. Car nous retrouvons là l’usage de ce même mot qu’il a uti­lisé pour désigner l’armoire à provisions, Vorratskammer, de son propre inconscient. C’est le même mot dont il se sert pour désigner le Ich dont je vous parle, Vorratsträger, c’est celui qui est le support de quantité et d’énergie en tant qu’il constitue le cœur et le centre de l’appareil psy­chique. C’est sur cette base que vient entrer enjeu ce que nous allons maintenant voir fonctionner comme la première appréhension de la réa­lité comme telle par le sujet.

C’est ici qu’intervient, sans la moindre ambiguïté, une réalité qui est celle dont, la dernière fois, je vous ai montré l’importance peut-être un peu voilée, sinon oubliée par Lefèvre-Pontalis, sous la forme de ce qui a rapport, de la façon la plus intime, au sujet dans le Nebenmensch. Formule tout à fait frappante pour autant qu’elle articule puissamment l’espèce d’à-côté et en même temps de similitude, de séparation et en même temps d’identité, que c’est là que le sujet va vers cette expérience fondamentale. À la suite de quoi ? Il faudrait là que je vous lise tout le pas­sage, néanmoins je vous choisirai le point le plus important, le culmen du passage qui arrive à ceci : « Ainsi ce n’est pas le complexe du Nebenmensch qui se sépare en deux parties, desquelles l’une s’impose par un appareil constant, et qui restent ensemble comme Ding ». Voilà ce que la traduction assurément fort détestable à laquelle vous avez affaire en français laisse tout à fait perdre, en disant que quelque chose reste comme tout cohérent. Car loin qu’il s’agisse là d’une allusion à quelque chose qui soit un tout cohérent, c’est-à-dire à quelque chose qui se passerait par le transfert du verbe au substantif, bien au contraire c’est en tant que ce Ding est l’élément qui, par le sujet, est à l’origine isolé dans ces deux par­ties, ces deux termes de l’expérience du Nebenmensch, isolé comme ce qui est de sa nature étranger, fremde. C’est en ce sens que se distingue ce qui en fait la deuxième partie de ce complexe de l’objet. Ce qui en fait la deuxième partie dont il nous dit qu’il y a une division, une différence à ce niveau dans l’abord du jugement, que tout ce qui était qualité de l’objet peut être formulé comme étant ses attributs, prédicats, et quelque chose qui, alors, lui, rentre dans l’investissement du système Ψ, constitue les Vorstellungen primitives autour desquelles se joueront tout le destin, tout ce qui sera réglé selon les lois du Lust et du Unlust, du plaisir et du déplai­sir, dans ce qu’on peut appeler les entrées primitives du sujet. C’est là tout à fait autre chose. C’est une division originelle qui nous est donnée comme étant celle de l’expérience de la réalité à proprement parler comme telle, que nous retrouverons dans la Verneinung. Je vous prie de vous reporter à son texte. Vous le retrouverez dans la même portée, dans la même fonction, comment étant essentiellement ce qui du dedans du sujet se trouve à l’origine porté dans un premier dehors. Un dehors, nous dit Freud, qui n’a rien à faire avec cette réalité dans laquelle le sujet ensuite aura à repérer la Qualitätszeichen, ce qui lui indique qu’il est dans la bonne route, dans la bonne voie pour la recherche de sa satisfaction.

C’est là quelque chose qui, avant l’épreuve de cette recherche, en pose en quelque sorte le terme, le but et la visée. Et c’est cela que l’autre jour Lefèvre-Pontalis vous disait, qui est exprimé d’une façon qui lui paraît, ou lui paraissait jusqu’à un certain degré, énigmatique. C’est cela que Freud nous désigne quand il nous dit que « le but premier et le plus proche de l’épreuve de la réalité n’est pas de trouver un objet dans la perception réelle qui corresponde à ce que le sujet se représente sur le moment, mais ceci de le retrouver, de se témoigner qu’il est encore présent dans la réa­lité. » La notion de ce Ding, de ce Ding comme fremde, comme étranger, et même hostile à l’occasion, en tout cas comme le premier extérieur, c’est là ce autour de quoi s’oriente tout le cheminement qui, sans aucun doute, pour le sujet, est à tout instant cheminement de contrôle, cheminement de référence, par rapport à quoi ? Le monde de ses désirs. Il fait l’épreuve que quelque chose, après tout, est bien là qui jusqu’à un certain degré peut servir. Mais servir à quoi ? Servir à rien d’autre qu’à référer par rapport à ce monde de souhaits et d’attente qui, lui, est orienté vers ce qui servira à l’occasion à atteindre das Ding. Cet objet, quand il sera là, quand toutes les conditions seront remplies, c’est-à-dire, au bout du compte, vous le savez bien, mais parce que, bien entendu, il est clair que ce qu’il s’agit de trouver ne peut pas être retrouvé, puisque c’est de sa nature que l’objet est perdu comme tel, qu’il ne sera jamais retrouvé, que quelque chose qui est là en attendant mieux, ou en attendant pire, mais en attendant.

Le système du monde freudien, c’est-à-dire du monde de notre expé­rience, c’est que c’est cet objet, das Ding, en tant qu’Autre absolu du sujet, qu’il s’agit de retrouver. C’est l’état de le retrouver tout au plus comme regret. Ce n’est pas lui qu’on retrouve mais ses coordonnées de plaisir, cet état, de le souhaiter et de l’attendre, dans lequel sera cherché, au nom du principe du plaisir, cette tension optima au-dessous de laquelle il n’y a plus bien sûr ni perception ni effort. Et si, en fin de compte, il n’y a pas quelque chose qui l’hallucine en tant que système de référence, aucun monde de la perception n’arrive à s’ordonner, à se constituer d’une façon humaine, d’une façon valable. Ce monde de la perception nous étant donné comme corrélatif, comme dépendant, comme référence à cette hallucination fondamentale sans laquelle il n’y aurait aucune attention disponible. Et là nous arrivons à la notion de la spezifische Aktion dont Freud parle à tellement de reprises, et que je voudrais ici vous éclairer. Car il y a aussi une ambiguïté dans la Befriedigungserlebnis. Effectivement, ce qui est cherché, c’est cet objet par rapport auquel fonctionne le principe du plaisir. Ce fonctionnement est dans l’étoffe, dans la trame, le support sur lequel toute l’expérience pratique se réfère. Eh bien, cette expérience, cette action spécifique, comment Freud la conçoit-il ?

C’est ici qu’il faut lire sa correspondance avec Fliess pour bien sentir la portée, dans une lettre qui est encore la lettre 52 qui, vous le voyez, n’a pas fini de nous livrer ses secrets. Il nous dit : « L’accès hystérique n’est aucune décharge », n’est pas une décharge. Avis pour ceux qui éprouvent toujours le besoin de mettre au premier plan l’incidence de la quantité dans la fonction de l’affect. Il n’y a pas de champ, il faut dire, qui soit plus favorable que celui de l’hystérie pour montrer combien le fait, dans l’enchaînement des événements psychiques, est une corrélative contin­gence. Ce n’est aucunement une décharge, sondern eine Aktion, mais une action qui concerne le caractère inhérent à toute action, être un moyen de se procurer du plaisir, qui est Mittel zur Reproduktion von Lust. Nous allons voir là s’éclairer ce que Freud appelle une action. Le caractère pro­prement originel de toute action, est d’être Mittel zur Reproduktion, moyen de reproduction.

Elle est ceci, « das ist er, der hysterische Anfall wenigstens in der Wurzel ». Ceci, elle l’est au moins dans sa racine. Par ailleurs, « sonst motiviert er sich vor dem Vorbewussten mit allerlet Gründen », elle peut se motiver par toutes sortes de fondements de toutes espèces qui sont pris au niveau du préconscient. Mais, ce qui est dans son essence, c’est quoi ? Freud nous le livre tout de suite après et en même temps nous illustre ce que veut dire ici l’action comme Mittel zur Reproduktion. Il s’agit de cela dans le cas de l’hystérie; ce dont il s’agit, c’est de la crise de pleurs. Tout est calculé, réglé comme buté sur den Anderen, sur l’autre, c’est-à-dire avant tout, dit-il, cet autre préhistorique, inoubliable, que personne plus tard n’atteindra jamais plus. Ici nous trouvons articulé ce qui, en somme, nous permet, dans une certaine visée, une première approximation de ce dont il s’agit dans la névrose, de comprendre le corrélatif, le terme régu­lateur. Si, effectivement, l’action spécifique qui vise à l’expérience de satis­faction est une action dont la fin est de reproduire l’état, de retrouver das Ding, l’objet, nous comprendrons bien des modes de ce qui est le com­portement névrotique, de la conduite de l’hystérique, si tant est qu’il s’agit, dans la conduite de l’hystérique, de recréer un état centré par l’objet en tant que cet objet, das Ding, est le centre et le support d’une aver­sion comme Freud l’écrit quelque part.

C’est en tant que l’objet premier est objet d’insatisfaction que s’or­donnent, s’organisent l’Erlebnis spécifique de l’hystérique. Et c’est aussi pour autant que par une différence, une distinction, une opposition que Freud a vue la première, et qui n’a pas lieu d’être abandonnée que, dans la névrose obsessionnelle, cet objet, das Ding, par rapport à quoi s’organise l’expérience de fond, l’expérience de plaisir, est un objet, Freud l’a très bien perçu, cela a été sa première aperception de la névrose obsessionnelle, un objet qui littéralement apporte trop de plaisir. Si vous regardez dans ses cheminements divers, dans tous ses ruisselets, le comportement de l’obsessionnel, ce qu’il indique et ce qu’il signifie, ce comme quoi il appa­raît sujet lui-même, c’est toujours ce quelque chose qui se règle pour évi­ter en fin de compte ce qu’il voit souvent assez clairement comme étant le but et la fin de son désir, et pour l’éviter d’une façon dont la motivation est somme toute extraordinairement radicale, puisque effectivement le prin­cipe du plaisir nous est donné pour avoir un mode de fonctionnement qui est justement d’éviter cet excès, ce trop de plaisir.

Et pour aller vite, et aussi vite que Freud va dans ses premières aper­ceptions de la réalité éthique à proprement parler, en tant qu’elle fonc­tionne dans celle du sujet auquel il a affaire, n’oubliez pas que dans une des références que je vous ai apportées et que je n’ai pas immédiatement sous la main, pour ces trois termes, et je vous donnerai la prochaine fois, et très facilement, la position du sujet dans les trois grandes catégories que Freud discerne d’abord, hystérie, névrose obsessionnelle et paranoïa ; dans la paranoïa, chose curieuse, Freud nous apporte ce terme que je vous prie de méditer dans son jaillissement primordial, Versagen des Glaubens. A ce premier étranger par rapport à quoi le sujet a à se référer d’abord, le paranoïaque n’y croit pas. Cette mise en fonction du terme de la croyance me paraît même être accentuée dans un sens moins psychologique qu’il n’apparaît au premier abord. Je veux dire que ce mode de rapport, le plus profond de l’homme par rapport à la réalité, qui s’articule dans le terme de la foi, c’est là ce qui m’apparaît intéressé dans ce que Freud signale, désigne comme l’attitude la plus radicale du paranoïaque. Et il me semble qu’ici vous pouvez voir avec quelle facilité se fait le lien avec ce cri d’une autre perspective, celle qui vient à la rencontre de celle-là. Je vous l’ai déjà désigné en vous disant que ce qui fait le ressort de la paranoïa est essen­tiellement rejet d’un certain appui dans l’ordre symbolique, de cet appui spécifique autour de quoi, peut-être, nous allons le voir, et nous verrons, dans les entretiens qui suivront, se faire la division en deux versants de ce rapport à das Ding.

Si das Ding est originellement ce que donc nous appellerons le hors­ signifié, c’est en fonction de cet hors-signifié, et d’un rapport pathétique grâce à quoi le sujet conserve sa distance, se constitue dans ce mode de rapport, d’affect primaire, antérieur à tout refoulement, qui est ce autour de quoi toute la première articulation de l’Entwurf se fait, le refoulement, ne l’oublions pas, faisant encore pour lui, à ce niveau, problème, et tout ce qu’il dira dans la suite, du refoulement, n’étant rien d’autre, ne pouvant être même compris, conçu dans son extraordinaire raffinement, que comme une espèce de besoin, de nécessité de comprendre ce que peut être spécifiquement le refoulement par rapport à toutes les autres formes de défense. Eh bien, ici, c’est par rapport à ce das Ding originel que se fait cette première orientation, ce premier choix, cette première assise de l’orientation subjective que nous appellerons à l’occasion Neurosenwahl, le choix de la névrose. Cette première mouture réglant désormais toute la fonction du principe du plaisir.

Ce qui va nous rester à voir, c’est de voir que c’est à la même place que vient s’organiser ce quelque chose qui est en quelque sorte l’opposé, l’en­vers et l’identique. C’est à savoir ce qui, au dernier terme, se substitue à cette réalité muette qu’est das Ding, à savoir la réalité qui commande, qui ordonne ce qui en fin de compte pointe, si vous voulez, dans la phi­losophie de quelqu’un qui mieux qu’aucun autre a entrevu la fonction de das Ding, tout en ne l’abordant que par les voies, les essais de la philoso­phie de la science, à savoir Kant. C’est à savoir que c’est, en fin de compte, qu’il est concevable que ce soit comme trame signifiante pure, comme maxime universelle, comme la chose la plus dépouillée de relations à l’in­dividu que doivent se présenter les termes de das Ding. C’est que nous devons avec Kant voir le point de mire, le point de visée, le point de convergence selon lequel se présentera une action que nous qualifierons de morale, et dont nous verrons combien, paradoxalement, elle se pré­sente elle-même comme étant la règle d’un certain Gut. Mais, pour aujourd’hui, je ne veux qu’insister sur quelque chose qui est que la Chose ne se présente à nous que pour autant qu’elle fait mot, comme on dit faire mouche, que la façon dont l’étranger et l’hostile apparaissent dans la pre­mière expérience de la réalité pour le sujet humain, que la façon dont il se présente dans le texte de Freud, j’y ai insisté, c’est le cri. Ce cri, je dirai, nous n’en avons pas besoin. Et ici je voudrais vous faire référence à quel­que chose qui est plus inscrit dans la langue française, chaque langue a ses avantages, qu’elle ne l’est dans la langue allemande. Dans la langue alle­mande, das Wort est à la fois le mot et la parole. Le mot, mot, dans la langue française, ne l’oubliez pas, a un poids et un sens particuliers. Mot, c’est, essentiellement, point de réponse. Mot, comme dit quelque part La Fontaine, mot, c’est ce qui se tait. Mot, c’est justement à quoi aucun mot n’est prononcé. Les choses dont il s’agit, et que certains pourraient m’op­poser comme étant par Freud mises à un niveau supérieur, à ce monde des signifiants dont je vous dis ce qu’il est, le véritable ressort d’un fonction­nement dans l’homme du processus qualifié de primaire, mais ces choses sont des choses en tant que muettes. Et des choses muettes, ça n’est pas tout à fait la même chose que des choses qui n’ont aucun rapport avec les paroles. Je ne vous prie que d’évoquer une figure qui, je pense, sera vivante à tout un chacun d’entre vous, c’est la figure du terrible muet qu’il y a dans les quatre Marx Brothers, Harpo. Est-ce qu’il y a quelque chose qui peut poser une question pressante, plus présente, plus pre­nante, plus chavirante, plus nauséeuse, plus faite pour jeter dans l’abîme et le néant tout ce qui peut se passer devant lui, que la figure marquée de ce sourire dont on ne sait si c’est celui de la plus extrême perversité ou de la niaiserie la plus complète, qui est celui d’Harpo Marx ? À lui tout seul, ce muet suffit à supporter l’atmosphère de mise en question, d’anéantis­sement radical qui est celui qui va faire la trame, l’objet de la formidable farce du jeu de jokes non discontinu qui donne toute la valeur de tout cet exercice. Mais encore un mot. Voici le mot qui va surgir. Et puis je vous ai parlé aujourd’hui de l’autre en tant que Ding. Je voudrais terminer sur quelque chose beaucoup plus accessible à notre expérience, c’est l’emploi isolé auquel, là encore, le français réserve certaines formes spécialisées pour le prénom d’appel. Qu’est-ce que veut dire, qu’est-ce que nous représente l’émission, l’articulation, le surgissement hors de notre voix de ce toi qui peut nous venir aux lèvres dans tel moment de désarroi, de détresse, de surprise de quelque chose que je n’appellerai pas en toute hâte la mort, mais assurément la présence d’un autrui pour nous privilégié et autour de quoi tournent nos préoccupations majeures, et qui pour autant n’est pas sans nous embarrasser ?Je ne crois pas que ce toi, ce toi de dévo­tion où vient, à l’occasion, achopper toute autre manifestation du besoin de chérir, je ne crois pas qu’il soit simple. Je crois qu’en lui-même il y a aussi quelque chose qui tente d’apprivoiser cet autre, cet autre préhisto­rique, cet Autre inoubliable qui risque tout d’un coup de nous surprendre et de nous précipiter du haut de son apparition. Toi, qui contient je ne sais quelle défense, et je dirai qu’au moment où ce toi est prononcé, c’est tout entier, et pas ailleurs, dans ce toi qui surgit, que réside ce que je vous ai présenté aujourd’hui comme das Ding.

Et pour ne pas terminer sur quelque chose qui pourrait vous appa­raître aussi optimiste, je mettrai en regard l’utilisation, le sens, le poids, l’identité de la Chose et du mot tel que nous louvons le trouver dans un autre usage isolé, tout spécialement, du mot. A ce toi que j’ai appelé le toi d’apprivoisement, qui n’apprivoise rien, de vaine incantation, de vaine liaison, il y a quelque chose aussi qui peut nous arriver quand quelque ordre nous vient de l’au-delà de l’appareil où grouille ce qui, avec nous, a affaire au das Ding. C’est ce que nous répondons quand quelque chose nous est imputé ou bien à notre charge, ou bien à notre compte, moi. Qu’est-ce que c’est que ce moi ? Moi, tout seul. Qu’est-ce que c’est si ce n’est un moi d’exclusion, un moi de rejet, un moi de très peu pour moi ? Ainsi, dès son surgissement, dès son origine, le moi, en tant qu’il s’expulse lui aussi par un mouvement contraire, le moi en tant que défense, en tant que d’abord et avant tout moi qui rejette, et qui dénonce, loin d’annoncer, ce moi, dans cette expérience isolée de son surgissement, qui est peut-être à considérer comme étant son déclin originel, ce moi, ici, s’articule. Et c’est de lui que nous reparlerons pour, la prochaine fois, aller plus loin dans ce en quoi l’axiome, la morale, se présente comme expérience de satisfaction.

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