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Recherches Lacan

LVII L'éthique de la psychanalyse 1959 – 1960 Leçon du 27 janvier 1960

Leçon du 27 janvier 1960

 

Pour reprendre notre propos sur la fonction que je fais jouer à la Chose dans la définition de ce qui nous occupe à présent, à savoir la sublimation, je vais commencer d’abord par quelque chose d’amusant. Après vous avoir quittés l’autre jour, dans l’après-midi même, en proie à ces scrupules qui me font toujours regretter de ne pas avoir épuisé, concernant les sujets que nous traitons ici, la bibliographie, je me suis rapporté à un article cité dans les travaux sur la sublimation dont je vous avais donné les repères, difficile à trouver d’ailleurs. Celui de Glover citait l’article de Mélanie Klein dans les Contributions to Psycho-analysis. En réalité il y a deux articles dans ce recueil. Le premier, Infant-analysis, de 1923, où il y a des choses très importantes sur la sublimation en tant qu’elle permet de concevoir ce qu’on pourrait appeler le fait secondaire de l’inhibition sur des fonctions qui, chez l’enfant, se trouvent, c’est la conception klei­nienne, du fait qu’ils sont en fonction de sublimation, suffisamment libi­dinalisés pour subir, secondairement, en tant que sublimation, l’effet d’in­hibition de certaines fonctions. C’est dire l’importance des problèmes qui sont ici soulevés, et ce n’est pas à quoi je vais m’arrêter d’abord, puis­qu’aussi bien c’est a la conception même de la sublimation que j’essaye de vous suspendre, puisqu’à vrai dire, toutes les confusions qui suivent vien­nent de l’insuffisante position, vision, du problème.

Le deuxième article, Infantile Anxiety, Situations Reflected in a Work of Art and in the Creative Impulse, c’est-à-dire, Situations d’angoisse infantile en tant que réfléchies dans une oeuvre d art et dans l’impulsion c’est impulse qui est employé – créatrice. C’est le second article et celui que j’avais le remords de n’avoir jamais regardé. Il est court, mais je dois dire que, comme il arrive, il m’a apporté la satisfaction de ce qu’on peut appeler une bague au doigt. La première partie de l’article, que je vous signale, est ceci. Il est essentiellement constitué – ce que j’ai retenu avec plaisir car, à la vérité, comme c’est à travers une traduction allemande et anglaise qu’elle en parle, ce n’était pas immédiatement évident – par un développement sur cette oeuvre musicale de Ravel sur un thème, un scé­nario de Colette, qui s’appelle en français L’enfant et les sortilèges. Nous voyons Mélanie Klein s’émerveiller qu’en somme l’œuvre d’art colle aussi bien avec la succession des fantasmes infantiles concernant le corps de la mère, avec l’agressivité primitive, avec la contre-agression qu’il en ressent. Bref, c’est une assez longue et très plaisante énonciation de ce qui, dans l’imagination du créateur de l’œuvre, et plus spécialement du musicien, se trouve admirablement accordé avec quelque chose dont la dernière fois je vous ai effectivement indiqué qu’assurément, c’est dans la direction de ce champ primordial, en quelque sorte central de l’élaboration psychique, que les fantasmes kleiniens, tels qu’ils sont repérés, mis en valeur par l’analyse de l’enfant, nous indiquent quelque chose dont il est déjà frap­pant de voir, non pas, bien entendu, d’une façon satisfaisante, l’organisa­tion, la coordination, la convergence avec ces possibilités créatrices, avec les formes structurelles facilement mises au jour dans l’œuvre d’art.

Mais la seconde partie de l’article est plus remarquable, et c’est amu­sant, vous allez voir pourquoi. Il s’agit cette fois d’une référence à un article d’une analyste, Karin Mikailis qui, sous le titre de L’espace vide, nous raconte le cas clinique suivant; je vous l’abrège pour que, si vous lisez l’anglais, vous puissiez facilement vous faire une idée du côté piquant du cas. À la lecture des quatre pages dans lesquelles il est résumé, il est assurément très frappant. Il s’agit d’un cas limite qui ne nous est pas à pro­prement parler décrit d’une façon telle que nous puissions émettre un diagnostic sûr, je veux dire qualifier la sorte de dépression mélancolique ou non dont il s’agirait sur le plan clinique. Il s’agit d’une malade qui s’appelle Ruth Kjär, qu’elle appelle le peintre. Elle n’a jamais été peintre de sa vie mais – c’est bien là ce qui va montrer ce qu’on peut appeler la mer­veille du cas, nous sommes dans le domaine des merveilles de la psycha­nalyse, ou plus exactement des merveilles qu’elle peut, dans certains cas, mettre en valeur non sans une certaine naïveté -; au centre du vécu de ses crises dépressives cette femme, dont la vie nous est très brièvement esquissée, s’est toujours plaint de quelque chose qu’elle appelle un espace vide en elle, qu’elle ne peut jamais remplir. Je vous passe sur les péripéties de cette biographie. Quoi qu’il en soit, aidée par sa psychanalyste, elle se marie et, s’étant mariée, les choses vont d’abord, mon Dieu, assez bien. Mais nous avons, après un court espace de temps, retour, récurrence des accès mélancoliques. Et là il se passe le merveilleux, qui nous est rapporté avec cette sorte de satisfaction qui caractérise tels travaux psychanaly­tiques. C’est qu’elle a un beau-frère, qui est peintre. Pour une raison qui n’est pas autrement éclaircie, la maison des deux jeunes mariés est tapis­sée, les parois des mûrs sont absolument couverts, en particulier dans une pièce, par les tableaux du beau-frère. Puis à un moment, comme il semble que le beau-frère est un peintre de talent – on l’indique, mais on n’a pas d’autre moyen de le contrôler – il vend un de ses tableaux, il le prend, et l’emporte. Ceci laisse sur la muraille un espace vide. Cet espace vide se trouve jouer un rôle polarisant, précipitant sur les crises de dépres­sion mélancolique qui repointent à ce moment dans la vie de la patiente.

Elle en sort de la façon suivante. Un beau jour, elle se décide à to daub a little, à dauber un petit peu sur le mur pour remplir ce damné espace vide qui a pris pour elle une valeur cristallisante et dont, évidemment, nous aimerions mieux, avec meilleure description clinique, savoir quelle a été, dans son cas, la fonction. Cela part de cet espace vide, pour le rem­plir, à l’imitation de son beau-frère, d’une peinture qu’elle essaie de faire la plus proche possible des autres toiles, elle va pour cela, nous dit-on, chercher chez le marchand de couleurs des couleurs qui sont celles mêmes de la palette de son beau-frère et se met au travail avec une ardeur qui nous semble caractéristique d’un mouvement de phase qui est, lui, plutôt dans le sens dépressif ; et il en sort une oeuvre. Le plus amusant, c’est que la chose étant montrée au beau-frère, son cœur battait d’angoisse devant le verdict du connaisseur, lequel se met, lui, presque en colère disant: « Vous ne me ferez jamais imaginer que c’est vous qui avez peint cela. C’est un damné mensonge. Cette peinture a été faite par un artiste, non seulement expérimenté mais par un vétéran. Le diable soit de votre histoire. Qui donc cela peut-il être ?Je veux le savoir ». On n’arrive pas à le convaincre et il continue à jurer que « si c’est vous, dit-il, à sa belle-sueur, qui avez fait cela, je veux bien moi me mettre à conduire une symphonie de Beethoven à la Chapelle Royale, bien que je ne connaisse pas une note de musique. » Cela nous est rapporté avec, semble-t-il, un manque de critique dans l’ordre de l’ouï-dire, qui ne manque tout de même pas de nous inspirer quelques réserves quant à cette sorte de miracle de la technique qui mérite tout de même d’être soumis à quelques interrogations premières sur les­quelles nous aimerions bien être fixés.

Peu importe pour nous. Ce dont il s’agit dans le cas, évidemment, pour Mélanie Klein, c’est d’y trouver la confirmation d’une structure qui lui semble ici illustrée d’une façon exemplaire, et où vous ne pouvez man­quer de voir à quel point elle coïncide avec cette sorte de plan central dans lequel je schématise topologiquement pour vous la façon dont la question se pose à propos de ce dont il s’agit concernant ce que nous appelons ici la Chose. Et comme je vous l’ai dit, la doctrine kleinienne y met essentiellement le corps de la mère et, comme je vous l’ai également noté la dernière fois, les phases de toute sublimation, y compris des subli­mations aussi miraculeuses que celle de cette accession spontanée, illu­minative si l’on peut dire, d’une novice aux modes les plus experts de la technique picturale, elle y voit en même temps la confirmation, et sans doute les formes qui lui évitent l’étonnement, dans les traits de sujets qui ont été effectivement peints dans le dessein de remplir cet espace vide, c’est-à-dire toute une série de sujets parmi lesquels il y a d’abord une négresse nue, suivie d’une femme très vieille et dont on nous dit qu’elle manifeste en elle toutes les apparences de la charge des ans et de la désillu­sion, de la résignation inconsolable de l’âge le plus avancé, pour culminer, à la fin, dans une forme absolument éclatante, une sorte de renaissance, revenue au jour de l’image de sa propre mère dans ses années les plus éclatantes. Moyennant quoi, C.Q.E D., nous avons bien là, selon Mélanie Klein, la motivation, semble-t-il, suffisante de tout le phénomène. Ce que j’ai appelé son caractère amusant, c’est assurément ce qui nous est apporté ici, concernant cette sorte de topologie où se placent les phé­nomènes de la sublimation. Assurément vous devez sentir que nous res­tons quelque peu sur notre faim quant à ses possibilités mêmes.

Donc j’essaie, la sublimation, de vous en montrer les coordonnées exi­gibles pour que nous puissions épingler, qualifier dans le registre de la sublimation, ceci que d’abord elle est essentiellement, comme je vous l’ai montré dans cet exemple, liée par un certain rapport avec ce que nous pouvons appeler la Chose. Avec la Chose dans sa situation centrale quant à la constitution de la réalité du sujet. Je vous ai indiqué la dernière fois, par ce petit exemple emprunté à la psychologie de la collection, quelque chose qui tend à illustrer le point de départ, ce en quoi nous allons essayer de situer, de faire concevoir que ce dont il s’agit dans la sublimation est tout d’abord – je vous l’ai illustré avec l’exemple des boîtes d’allumettes dont vous auriez tort d’espérer qu’il concentre en lui, qu’il soit vraiment au centre du sujet, qu’il puisse permettre de l’épuiser, encore que pour­tant, vous allez le voir, il nous permet d’aller assez loin dans le sens de ce dont il s’agit, cette transformation, en somme, d’un objet en une Chose. C’est bien de cela qu’il s’agit, c’est dans ce phénomène portant la boîte d’allumettes, soudain, à une dignité qu’elle n’avait point auparavant. Il convient ici naturellement de vous dire que c’est une chose qui, bien sûr, n’est point pour autant la Chose. La Chose, si elle n’était pas foncière­ment voilée, nous n’y serions pas dans ce mode de rapport qui nous oblige, comme effectivement tout le psychisme y est obligé, à la cerner, voire à la contourner pour la concevoir. Là où elle s’affirme, vous le ver­rez, elle s’affirme dans des champs qui sont ceux vers lesquels je vais vous diriger aujourd’hui, qui ne sont rien d’autre que des champs domestiques. C’est bien pour cela que les champs sont ainsi définis, elle se présente toujours comme unité voilée. Mais nous, dans notre topologie, comment allons-nous d’abord essayer de la définir de plus près ?

Disons aujourd’hui qu’en somme, si elle occupe cette place dans la constitution psychique que Freud nous a appris sur la base de la théma­tique du principe du plaisir, elle est, cette Chose, ce qui du réel – entendez ici un réel que nous n’avons pas encore à limiter, j e veux dire qu’il s’agit du réel dans sa totalité, il s’agit aussi bien du réel qui est celui du sujet que du réel auquel il a affaire comme étant, à lui, extérieur – ce qui du réel pri­mordial, nous dirons pâtit du signifiant, puisque c’est pour autant que c’est en éléments signifiants que flocule, que cristallise le premier rap­port qui, chez le sujet, se constitue dans le système Ψ, dans le système psy­chique, qui va être lui-même soumis à l’homéostase, à la loi du principe du plaisir. C’est pour autant donc que cette organisation signifiante domine l’appareil psychique tel qu’il nous est livré par l’examen et la manipulation du malade, c’est pour autant que les choses sont ainsi, que nous pouvons dire donc, sous une forme tout à fait négative, qu’il n’y a rien entre cette organisation dans le réseau signifiant, dans le réseau des Vorstellungs­repräsentanzen et la constitution dans le réel de cet espace, de cette place centrale sous laquelle d’abord se présente pour nous comme tel le champ de la Chose.

C’est très précisément dans ce champ, en somme, que doit se situer ce que, d’autre part, Freud nous présente comme devant répondre à la trou­vaille comme telle, comme devant être cet objet wiedergefunden, retrouvé. Telle est pour Freud la définition fondamentale de l’objet dans sa fonction directrice. Il le souligne d’une façon dont j’ai déjà montré le paradoxe, qui est très précisément que, cet objet, il ne nous est pas dit qu’il ait été réellement perdu. L’objet est de sa nature un objet retrouvé. Qu’il ait été si l’on peut dire perdu, en est la conséquence, mais après coup. Et donc, en tant qu’il est retrouvé, il l’est sans que nous sachions, que de cette retrouvaille, qu’il a été perdu. Nous retrouvons là cette structure fonda­mentale, qui nous permet d’articuler que la Chose dont il s’agit est ouverte dans sa structure à être représentée par ce que nous avons appelé dans notre discours précédent, rappelez-vous, le discours de l’ennui et de la prière, ce que nous avons appelé Autre-Chose, essentiellement la Chose. C’est là la deuxième caractéristique, en tant qu’elle est voilée, et aussi ce qui de sa nature, dans la retrouvaille de l’objet, est, comme tel, représenté par autre chose. Vous ne pourrez point manquer de voir ici, dans la phrase célèbre de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve », que c’est le trouver, le trobar des troubadours et des trouvères, de toutes les rhéto­riques, qui prend le pas sur le cherché.

Évidemment, ce qui est trouvé est cherché, mais cherché dans les voies du signifiant. Mais cette recherche est en quelque sorte une recherche antipsychique, qui elle-même, par sa place et sa fonction, est au-delà du principe du plaisir. Car selon les lois du principe du plaisir, le passage du signifiant, le signifiant projette l’égalisation, l’homéostase, la tendance à l’investissement uniforme du système du moi comme tel, dans cet au-delà à le faire manquer. La fonction du principe du plaisir est de porter le sujet de signifiant en signifiant, en mettant autant de signifiants qu’il est néces­saire à maintenir au plus bas le niveau de tension qui règle tout le fonc­tionnement de l’appareil psychique.

Nous voici donc amenés au rapport de l’homme à ce signifiant. Ceci va nous permettre de faire le pas suivant, comment le rapport de l’homme au signifiant, à savoir ce en quoi il en est le manipulateur, peut le mener – puisqu’il semble que le principe du plaisir seul règne par une loi dont vous savez que comme telle elle est exprimée par une loi de leurre – règle sa propre spéculation à travers cet immense discours qui n’est pas sim­plement, bien sûr, ce qu’il articule, mais aussi bien toute son action, pour autant qu’elle est dominée par cette recherche qui le porte à retrouver les choses dans les signes. Comment ce rapport au signifiant peut mettre l’homme en rapport avec un objet, un objet qui représente la Chose ? C’est ici qu’intervient la question de savoir ce que l’homme fait quand il façonne un signifiant.

La difficulté, concernant le signifiant, est justement de savoir ne pas se précipiter dans le fait que l’homme est l’artisan de ses supports. Pendant de longues années je vous ai pliés à la notion, qui doit rester pre­mière et prévalente, de ce qui le constitue comme signifiant, à savoir les structures d’opposition dont l’émergence modifie profondément le monde humain comme tel. Il reste que ces signifiants, dans leur indivi­dualité, sont façonnés par l’homme et, si l’on peut dire, probablement plus encore avec ses mains qu’avec son âme.

C’est ici que nous sommes amenés – et nous n’avons point à en être surpris, car je pense que déjà vous le sentez venir – c’est bien ici qu’est notre rendez-vous de l’usage du langage qui, tout au moins; pour la subli­mation de l’art, n’hésite jamais à parler de création. Cette notion de créa­tion, avec ce qu’elle comporte de savoir de la créature et du créateur, doit être maintenant promue, amenée parce qu’elle est tout à fait centrale, non seulement dans notre thème, le motif de la sublimation, mais dans celui de l’éthique au sens le plus large, dans celui du problème qui conduit, dans l’éthique, la question freudienne. Je pose ceci, c’est qu’un objet peut rem­plir cette fonction qui lui permet de ne pas éviter la Chose comme signi­fiant, qui lui permet de la représenter en tant que cet objet est créé. Qu’est­-ce que cela veut dire ?

Nous allons, selon un apologue qui nous est fourni par la chaîne des générations, dont rien ne nous interdit de nous servir, nous rapporter à la fonction peut-être la plus primitive de l’âme, à la fonction artistique du potier. Je vous ai parlé la dernière fois de la boîte d’allumettes ; j’avais mes raisons. Vous verrez que nous la retrouverons. Elle nous permet peut-être de nous montrer plus de choses et d’aller plus loin dans notre dialectique que le vase, mais le vase est plus simple. Il est certainement né avant la boîte d’allumettes; il est là depuis toujours. Il est peut-être l’élé­ment le plus primordial de l’industrie humaine. Il est sûrement un outil, une chose, un ustensile qui nous permet, sans aucune espèce d’ambiguïté, d’affirmer la présence humaine ; il est ce quelque chose devant quoi il convient de nous arrêter. Ce vase, qui est là depuis toujours, et dont depuis longtemps on a fait usage pour nous faire concevoir parabolique­ment, analogiquement, métaphoriquement, les mystères de la création, il peut encore nous rendre service. Je n’ai en tout cas, pour voir confirmée son appropriation et nous faire sentir ce que c’est que la Chose, qu’à vous dire, si vous vous reportez à ce que Heidegger, le dernier venu dans la méditation sur le sujet de la création, nous présente quand il s’agit, dans ses recueils – dans lesquels se trouve l’article dont je vais vous parler – de nous parler, lui, de das Ding, c’est autour d’un vase qu’il nous en déve­loppe toute la dialectique. Cette dialectique qui, comme vous le savez, chez lui est une dialectique de l’être. La fonction de das Ding, par rapport à la perspective heideggerienne de la révélation présente, contemporaine, liée à ce qu’il appelle la fin de la métaphysique, de ce qui est l’être, je ne m’y engagerai pas. Je veux simplement vous dire que vous pouvez gise­ment, tous tant que vous êtes, vous y reporter. Il suffit de vous reporter aux Essais de conférences, et à cet article sur La chose. Vous verrez assuré­ment la fonction que lui donne Heidegger, dans une sorte de procès humain essentiel, de conjonction aussi des puissances célestes et terrestres autour de lui.

Pour nous, aujourd’hui, je veux simplement nous tenir à ce quelque chose de tout à fait élémentaire qui distingue, dans le vase, de son usage ustensile, sa fonction signifiante comme telle. S’il est vraiment signifiant, et si c’est le premier signifiant façonné des mains de l’homme, il n’est signifiant, dans son essence de signifiant, de rien d’autre que de tout ce qui est signifiant. Autrement dit, de rien de particulièrement signifié. Si Heidegger le met au centre de l’essence du ciel et de la terre, qui lie pri­mitivement par la vertu de l’acte de la libation, par le fait de cette double orientation qui le dirige vers le haut pour recevoir, et puis aussi par rap­port à la terre dont il soulève quelque chose, élève quelque chose, c’est bien là la fonction du vase. Nous devons nous arrêter un instant, et voir tout de suite que ce rien de particulier qui le caractérise dans sa fonction signifiante est bien, dans sa forme incarnée, ce qui caractérise le vase comme tel. C’est bien le vide qu’il crée, le quelque chose qui introduit la notion, la perspective même de le remplir. Le vide et le plein, dans le vase, par le vase, sont introduits dans un monde qui, de lui-même, ne connaît rien de tel. C’est à partir de ce signifiant façonné que le vase, que ce vide et ce plein comme tels entrent dans le monde, ni plus ni moins, et avec le même sens. Car – et ici c’est l’occasion de toucher du doigt ce qu’a de fallacieux, de fictif, l’opposition de la dimension du prétendu concret, du prétendu figuré – c’est très exactement dans le même sens que la parole et le discours peuvent être pleins ou vides, que le vase lui-même peut être plein, qu’en tant, d’abord, que dans son essence il est vide.

C’est très exactement ceci que nous approchâmes à un certain congrès de Royaumont – avec lequel nous avons déjà pris de la distance – quand j’insistais sur le fait que le pot de moutarde a pour essence dans notre vie pratique de se présenter à nous comme étant un pot de moutarde vide. Ceci, qui a pu passer à l’époque pour un concetto, une pointe, va trouver, vous le verrez, son point et son explication dans la perspective où nous avançons. Quoi qu’il en soit, dans tous ces points, vous devez aller dans cette direction aussi loin que votre imagination et votre fantaisie peuvent vous le permettre. Et à ce titre, je ne répugnerai pas à ce que vous recon­naissiez dans le nom de Bornibus qui, pour nous, correspond à une des présentations les plus cossues et familières du pot de moutarde, une des formes de ce que nous pouvons appeler les noms divins, puisque c’est Bornibus qui remplit les pots de moutarde. C’est bien en effet ici que nous pouvons borner. L’exemple du pot de moutarde et du vase nous permet d’introduire quelque chose qui n’est rien de moins que ce autour de quoi a tourné le problème central de la Chose en tant qu’il est, ce pro­blème, le problème central de l’éthique. À savoir, si c’est une puissance raisonnable, si c’est Dieu qui a créé le monde, comment se fait-il que, d’abord, quoi que nous fassions, deuxièmement, quoi que nous ne fas­sions pas, le monde aille si mal ? Et voici autour de quoi tourne en effet la question.

Le potier qui fait le vase le fait à partir d’une matière, d’une terre plus ou moins fine, plus ou moins raffinée, et c’est dans ce moment que nos prêcheurs religieux nous arrêtent et nous font entendre le gémissement du vase sous la main du potier. Le prêcheur le fait quelquefois parler, et de la façon la plus émouvante, le faisant aller jusqu’à gémir, et demander au créateur pourquoi il le traite avec tant de rudesse ou au contraire avec douceur. Mais ce qui, dans cet exemple que je cite de la mythologie créa­tionniste nous est dissimulé, et singulièrement, par ceux-là même qui se servent de l’exemple du vase -je vous l’ai dit, ce sont toujours des auteurs à la limite du religieux et du mystique, et sans aucun doute ce n’est pas là sans raison – ce qui n’est pas mis en valeur dans cet apologue si fonda­mental dans l’imagerie de l’acte créateur, c’est que sans aucun doute il y a une face de la question qui montre que le vase est fait à partir d’une matière, que rien n’est fait à partir de rien. Et là autour, toute la philoso­phie antique s’articule. Toute la philosophie aristotélicienne doit être pen­sée, et c’est pour cela qu’il est pour nous si difficile de la penser, selon un mode qui n’omet jamais que la matière est éternelle et que rien n’est fait de rien. Moyennant quoi elle reste engluée dans une image du monde qui n’a jamais permis à un esprit aussi puissant qu’Aristote – je crois qu’il est difficile peut-être d’imaginer dans toute l’histoire de la pensée humaine un esprit d’une telle puissance-de sortir de ce clos pur que pré­sentait à ses yeux la surface céleste, et ne pas considérer que tout son monde, y compris le monde des rapports interhumains, le monde du lan­gage, comme inclus dans cette nature éternelle qui est foncièrement limi­tée.

Or, le simple exemple du vase, si vous le considérez dans la perspective que j’ai promue tout d’abord, à savoir cet objet qui est fait pour repré­senter l’existence de ce vide au centre de ce réel tout de même qui s’appelle la Chose, ce vide, tel qu’il se présente dans la représentation, se présente bien comme un nihil, comme rien. Et c’est pourquoi le potier, tout comme vous à qui je parle, et bien qu’il crée le vase autour de ce vide avec sa main, qu’il le crée tout comme le créateur mythique ex nihilo, à partir du trou, tout le monde sait ça et chacun fait des plaisanteries sur le maca­roni qui est un trou avec quelque chose autour, ou les canons, le fait de rire ne change rien à ce qu’il en est essentiellement, c’est qu’il y a identité entre le façonnement du signifiant et cette introduction dans le réel d’une béance, d’un trou, que l’action de l’homme, l’action raisonnable et suivie de l’homme a toujours élargi, depuis l’origine jusqu’à faire ceci dont je suis étonné que cela puisse faire le moindre doute à un interlocuteur contemporain, je me souviens qu’un soir où j’étais à diner chez un des descendants de ces banquiers royaux qui accueillaient Henri Heine, il y a un peu plus d’un siècle à Paris, et que j’étonnais beaucoup en lui disant – et je l’ai laissé étonné jusqu’à ce jour, il n’est pas prêt sans doute de se rele­ver de cet étonnement- que la science moderne, je parle de la science née de Galilée, n’a pu se développer, n’a pu se concevoir qu’à partir de l’idéo­logie biblique et judaïque de laquelle devraient se sentir plus proches, que ce n’était pas de la philosophie antique, de la perspective aristotéli­cienne que la science moderne avait pu naître, parce que tout son progrès, tout son procès, autrement dit l’efficacité de la saisie symbolique qui, à partir de Galilée, ne cesse pas d’étendre son domaine et de consumer autour d’elle toute référence qui la limite à des données intuitives qui laissent leur plein jeu au signifiant, et comme telle aboutit à cette science efficace qui de nos jours ne peut pas manquer de frapper par ceci, que si ses lois vont toujours vers une plus grande cohérence rien n’est moins motivé que ce qui existe à aucun point en particulier. Autrement dit, la voûte des cieux, qui n’existe plus, l’ensemble des corps célestes par exemple qui sont bien là le meilleur repère, se présentent essentiellement, et dans leur nature, comme aussi bien pouvant n’être pas là. Ils sont essen­tiellement, comme dit l’existentialisme, marqués d’un caractère de facti­cité, dans leur réalité ils sont foncièrement contingents. Et ils n’est pas vain non plus de nous apercevoir qu’à la limite, ce qui pour nous se des­sine dans cette équivalence articulée entre l’énergie et la matière, c’est que quelque chose, un jour dernier, pourrait faire que toute la trame de l’ap­parence se déchire à partir de cette béance que nous y introduisons et s’évanouisse. C’est bien de cela qu’il s’agit.

L’introduction de ce signifiant façonné qu’est le vase, c’est déjà tout entière la notion de la création ex nihilo, et la notion de la création ex nihilo se trouve coextensive d’une réelle exactitude, exacte situation de la Chose comme telle. Effectivement, c’est bien ainsi qu’au cours des âges, et nommément des âges qui nous sont les plus proches, des âges qui nous ont formé, est située, ne l’oublions pas, toute l’articulation et la balance du problème moral. Un passage de la Bible, marqué d’un accent de gaieté optimiste, nous dit quand le Seigneur fit, dans l’ordre, sa création des fameux six jours, à la fin il contempla le tout et vit que c’était bon. Assurément, on peut en dire autant du potier après qu’il a fait le vase, c’est bon, c’est bien, ça tient. Autrement dit, du côté de l’œuvre, c’est toujours beau. Chacun sait pourtant tout ce qui peut sortir d’un vase, ou tout ce qui peut y rentrer, et il est une chose claire, c’est que cet optimisme n’est nullement justifié par le fonctionnement des choses en général dans le monde humain, ni dans tout ce qu’engendrent ses œuvres. Aussi bien, c’est autour de ce bienfait, de ce méfait de l’œuvre, que s’est cristallisée toute cette crise de conscience qui, tout au moins en Occident, a balancé pendant de longs siècles, a culminé dans une période qui est celle à laquelle j’ai fait allusion le jour où j’ai amené devant vous une citation particuliè­rement classique de Luther qui, vous le savez, tourmentait la conscience chrétienne depuis bien longtemps. C’est ainsi que j’ai pu arriver à for­muler, à articuler que rien ne pouvait être attribué, aucun mérite ne pou­vait être mis au compte d’aucune oeuvre. Ce n’est assurément pas que ce soit là une position hérétique, non valable, ce n’est assurément pas sans qu’il y ait à ceci de profondes raisons, et pour vous orienter dans la façon dont ce qu’on peut appeler, si vous voulez, le flot des sectes, s’est divisé consciemment ou inconsciemment autour de ce problème du mal, il me semble que la très simple tripartition qui déjà sort de l’exemple du vase, telle que nous l’avons articulée, est excellente.

Je veux dire que dans sa recherche anxieuse de la source du mal, l’homme se trouve devant ce choix parce qu’il n’y en a pas d’autre. Mais encore faut-il dire qu’il y a ces trois là. Il y a l’œuvre, et c’est la position de renonciation à laquelle vous savez que bien d’autres sagesses que la nôtre se sont placées, à savoir que toute œuvre est par elle-même nocive et n’en­gendre que les conséquences qu’elle-même comporte, autant de négatif que de positif, qui est une position formellement exprimée dans le taoïsme par exemple, à ce point que c’est tout juste permis de se servir d’un vase sous la forme d’une cuiller, l’introduction d’une cuiller dans le monde est déjà la source de tout le flot des contradictions dialectiques. Puis il y a la matière et là nous nous trouvons devant quelque chose dont vous avez, je pense, un petit peu entendu parler, certaines théories, qu’on appelle cathares, on ne sait d’ailleurs pas très bien pourquoi. Je ne vais pas ici vous faire un cours sur le catharisme, je vais vous donner, si vous voulez, une petite indication d’un endroit où vous trouverez à tout le moins une bonne bibliographie, et pour ceux d’entre vous qui sont à cet endroit de ces choses plus durs d’oreille, au moins l’occasion de vous y intéresser. C’est un livre dont je pense que vous avez tous entendu parler. Ce n’est pas le meilleur sur le sujet, ça n’est même pas un livre très profond, mais un livre très amusant, c’est L’amour et l’Occident de Denis de Rouge­mont. J’en ai fait la relecture complète dans l’édition révisée. Ce livre, à seconde lecture, m’a moins déplu que je ne l’aurais attendu, il m’a même, je dois dire, plutôt plu. Vous y verrez en tout cas assez bien articulée, à propos de la conception particulière de l’auteur, toutes sortes de don­nées qui nous permettent de nous représenter cette sorte de profonde crise que l’idéologie, la théologie, disons, cathare, représente dans l’évo­lution de la pensée de l’homme d’Occident – puisque c’est de lui qu’il s’agit, encore que l’auteur nous montre que les choses dont il s’agit ont leurs racines probablement dans un champ limitrophe de ce qu’on est habitué à appeler de ce terme d’Occident auquel je ne tiens à aucun degré, et dont on aurait bien tort de faire le pivot de nos pensées – quoiqu’il en soit à un certain tournant de la vie commune en Europe, la question de ce qui ne va pas dans la création comme telle s’est posée. Elle s’est posée pour des gens dont vous verrez très suffisamment la notion qu’actuellement il nous est très difficile de savoir ce qu’ils pensaient bien exactement, je veux dire ce qu’a représenté effectivement, dans toutes ses incidences profondes, ce mouvement religieux et mystique qui s’appelle l’hérésie cathare. On peut même dire que c’est le seul exemple historique où une puissance temporelle se soit trouvée d’une telle efficace qu’elle a réussi à supprimer presque toutes les traces du procès. Tel est le tour de force qu’a réalisé la Sainte Église Catholique et Romaine. Nous en sommes à trouver dans des coins des documents dont très peu se présentent avec un caractère satisfaisant. Les procès d’inquisition eux-mêmes se sont volati­lisés et nous n’avons que quelques témoignages latéraux de ci de là. Par exemple, un père dominicain nous dit que ces cathares étaient dans tous les cas de très braves gens, foncièrement chrétiens dans leur manière de vivre et particulièrement de mœurs d’une pureté exceptionnelle. Je crois bien que les mœurs étaient d’une pureté exceptionnelle, puisque le fond des choses était qu’il fallait foncièrement et essentiellement se garder de quelque acte qui pût, d’aucune façon, favoriser la perpétuation de ce monde exécrable et mauvais dans son essence. La pratique de la perfection consistant donc essentiellement à viser à atteindre, dans l’état de déta­chement le plus avancé, la mort qui était pour eux le signal de la réintégration dans un monde de lumière, dans un monde animique caractérisé par la pureté et la lumière, et qui était le monde du vrai, du bon Créateur originel, celui dont toute la création avait été souillée par l’intervention du mauvais Créateur, du démiurge, lequel y avait introduit cet élément épou­vantable qui est celui de la génération et, aussi bien, de la putréfaction, c’est-à-dire de la transformation.

C’est dans la perspective aristotélicienne de la transformation de la matière en une autre matière qui s’engendre elle-même, que cette perpé­tuité de la matière était le lieu où était le mal. La solution, comme vous le voyez, est simple. Elle a une certaine cohérence si elle n’a peut-être pas toute la rigueur désirable. Un des rares documents solides que nous ayons sur l’entreprise – car je vous le répète, pour plusieurs raisons, sans aucun doute l’escamotage des procès d’inquisition n’est pas la seule, nous ne savons quelle était foncièrement la doctrine cathare – un ouvrage tar­dif, et c’est bien là ce qui le rend malgré tout comme devant inspirer quelques réserves, a été, en 1939, découvert et publié sous le nom de Livre des deux principes. On le trouve facilement sous le titre d’Écrits cathares, très beau livre fait par René Nelli.

Donc le mal est ici dans la matière. Il reste ceci d’ouvert, et dont sans doute le caractère pivot est absolument indispensable pour comprendre ce qui s’est passé historiquement concernant la pensée morale autour du problème du mal, c’est que le mal peut être ailleurs, c’est-à-dire non pas seulement dans les œuvres, ou bien dans cette exécrable matière dont, dès lors, tout l’effort de l’ascèse va consister à se détourner sans aller dans un monde qu’on appelle mystique, qui peut tout aussi bien nous apparaître mythique, voire illusoire, mais qui peut être dans la Chose. Il peut être dans la Chose en tant justement qu’elle n’est pas ce signifiant qui guide l’œuvre, en tant non plus qu’elle n’est pas la matière de l’œuvre, en tant qu’elle maintient l’humain au cœur du mythe de la création auquel ici toute la question est suspendue. Car, quoi que vous fassiez, et même si vous vous fichez du Créateur parce que vous y croyez comme de colin­-tampon, il n’en reste pas moins que c’est en termes créationnistes que vous pensez le terme du mal et que vous le mettez en question, et qu’il convient de vous apercevoir de ce lieu que constitue pour ce problème la Chose en tant qu’elle est définie par ceci qu’elle définit l’humain, encore justement que l’humain nous échappe. En ce point, ce que nous appelons l’humain ici ne serait pas défini autrement que de la façon dont j’ai défini tout à l’heure la Chose, à savoir ce qui, du réel, pâtit du signifiant. Effectivement observez bien ceci, c’est que ce vers quoi nous dirige la pensée freudienne consiste à nous poser le problème de ce qu’il y a au cœur du fonctionnement du principe du plaisir, à savoir un au-delà du principe du plaisir et très probablement ce que l’autre jour j’ai appelé une foncière bonne ou mauvaise volonté. Bien sûr, toutes sortes de pièges et de fascinations s’offrent ici à votre pensée, à savoir qu’est-ce que ça veut dire si l’homme, comme on dit, est foncièrement – comme si c’était si simple de définir l’homme, bon ou mauvais ? Mais observez bien qu’il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de l’ensemble. Il s’agit en fin de compte du fait que l’homme, ce signifiant le façonne et l’introduit dans le monde, autre­ment dit, de savoir ce qu’il fait en le façonnant à l’image de la Chose, à l’image de cette Chose qui, précisément, se caractérise en ceci, c’est qu’il nous est impossible de nous l’imaginer. C’est là que se situe le problème. Et c’est là que se situe le problème de la sublimation.

C’est pourquoi je prends comme point de départ, pour vous y faire avancer, ce que je vous ai appelé précédemment l’histoire de la Minne. Je l’ai prise par ce terme parce qu’il est particulièrement exemplaire, qu’il ne fait pas d’ambiguïté dans le langage germanique. Dans le langage germa­nique, la Minne est distincte bel et bien de la Liebe. Ici le même mot amour nous sert. Il s’agit de quelque chose auquel, si vous le voulez bien, si vous y mettez le nez, l’ouvrage dont je vous ai parlé tout à l’heure vous débrouillera la question, vous verrez ce dont il s’agit. Ce qui fait le pro­blème de l’auteur en question, c’est de savoir le lien qu’il peut y avoir entre l’existence de cette si profonde et si secrète hérésie qui se met à dominer l’Europe à partir de la fin du Xe siècle, sans qu’on puisse savoir si les choses ne sont pas allées plus haut, et l’apparition de ce quelque chose de très curieux qui s’appelle l’articulation, le fondement, la mise en oeuvre de toute une morale, de tout une éthique, de tout un style de vie qui s’appelle l’amour courtois. Je dois vous dire que je ne force rien en vous disant que, dépouillées toutes les données historiques, mises en oeuvre toutes nos méthodes d’interprétation d’une superstructure en fonction des données sociales, politiques, économiques, dans l’ensemble, les historiens prennent d’une façon vraiment univoque le parti, au bout du compte, de donner leur langue au chat. C’est à savoir que rien ne donne une explication complètement satisfaisante de cette espèce d’ex­traordinaire mode qui, à une époque pas tellement douce, ni policée, je vous prie de le croire, au contraire, on sortait à peine de la première féo­dalité qui se résumait dans la pratique par la dominance sur une grande surface géographique de mœurs de bandits, on sort à peine de cette période, et voici élaborées les règles d’une relation de l’homme à la femme qui se présente avec toutes les caractéristiques d’un paradoxe stupéfiant.

Vu l’heure où nous en sommes, je ne vais même pas commencer de vous l’articuler aujourd’hui. Néanmoins, sachez ce que sera dans son ensemble mon propos de la prochaine fois, ce sera de vous montrer – et croyez que ce n’est pas quelque chose qui me soit propre, ou original, je n’essayerai pas d’introduire mes faibles moyens d’investigation dans cette question autre chose que les informations qui nous sont apportées – le problème ambigu et énigmatique de ce dont il s’agit dans l’objet féminin, ce qui fait que cet objet de la louange, du service, de la soumission et de toutes sortes de comportements sentimentaux stéréotypés du chevalier, du tenant de l’amour courtois par rapport à la dame, aboutit à une notion qui a fait dire à un auteur qu’ils ont l’air tous de louer une seule personne, ce qui est, bien entendu, bien de nature à nous laisser dans une position interrogative. Le romaniste qui a effectivement écrit cela, c’est Monsieur André Morin, professeur à la Faculté des Lettres de l’Université de Lille, qui a écrit aussi une très belle anthologie du Minnesang parue chez Aubier.

Cette création est fonction d’un objet dont nous en sommes à nous demander quel rôle exact jouaient les personnages de chair et d’os qui, pourtant, étaient bel et bien engagés dans cette affaire. On peut très bien nommer les dames et les personnes qui étaient au cœur de la propagation de ce nouveau style de comportement et d’existence au moment où il a émergé. On connaît aussi bien les premières vedettes de cette chose qu’on peut véritablement presque caractériser comme une espèce d’épidémie sociale. On les connaît aussi bien qu’on connaît Monsieur Sartre et Madame de Beauvoir, Eléonore d’Aquitaine n’est pas un personnage mythique, sa fille, la comtesse de Champagne non plus. J’essaierai la pro­chaine fois de vous rendre cela au moins sensible. Mais ce qui est impor­tant, c’est de voir comment certaines des énigmes que se posent à ce pro­pos les historiens, peuvent être pour nous résolues, je veux dire spécifiquement dans la doctrine que je vous expose, dans la doctrine ana­lytique, peuvent être résolues en fonction de cette doctrine, et unique­ment en fonction d’elle, pour autant qu’elle permet d’expliquer tout le phénomène comme une oeuvre de sublimation dans sa portée la plus pure. Je veux dire que vous verrez, jusque dans les détails, comment ici l’on opère pour donner à un objet, dans l’occasion, ce qui est appelé la Dame, valeur de représentation de la Chose. Ceci nous permettra ensuite, pour vous dessiner le chemin qui nous reste à parcourir avant que je vous quitte au milieu de février, de vous montrer ce qui, dans cette cons­truction, est resté à titre de séquelles que nous devons également conce­voir dans les formes de la structure analytique, dans les rapports à l’objet féminin avec le caractère problématique où il se présente à nous encore actuellement.

Je voudrais aussi vous indiquer, en vous quittant aujourd’hui, pour l’au-delà de cette séparation de février, que la visée de tout cela est de vous permettre de mesurer à sa juste valeur ce que comporte la nouveauté freudienne, en ce que pour l’instant, et en fonction de cette coordonnée que représente non pas l’abandon de l’idée de création, parce que l’idée de création est absolument fondamentale, consubstantielle à votre pensée, vous ne pouvez pas penser, et personne, en termes autres que création­nistes, et ce que vous croyez être le modèle le plus familier de votre pen­sée, à savoir l’évolutionnisme, est une espèce, chez vous comme chez tous vos contemporains, de forme de défense, de cramponnement à des idéaux religieux comme tels qui vous empêchent tout simplement de voir ce qui se passe dans le monde autour de vous. Mais ça n’est pas parce que vous êtes, comme tout le monde, que vous le sachiez ou que vous ne le sachiez pas, pris dans la notion de création, que le Créateur est pour vous dans une position bien claire. Il est bien clair que Dieu est mort, et c’est de cela qu’il s’agit. Vous verrez que c’est ce que Freud exprime de bout en bout avec son mythe. C’est que, puisque Dieu est sorti du fait que le père est mort, ça veut dire sans doute que nous nous sommes aperçus, et c’est pour cela que Freud cogite si ferme là-dessus, que Dieu est mort. Mais c’est aussi bien que, puisque c’est le père mort à l’origine qu’il dessert, il était mort depuis toujours. Donc la question du Créateur dans Freud pose bien la question de savoir ce qu’il en est, ce qui se passe, à quoi doit être appendu de nos jours ce qui continue à s’exercer de cet ordre, à savoir la science. C’est en fonction de ceci que se pose, et c’est là le terme de notre recherche de cette année, le mode sous lequel la question de ce qu’il en est de la Chose se pose pour nous. C’est cela que Freud aborde pour nous dans la psychologie de la tendance. La tendance n’est pas quelque chose, le Trieb, qui puisse aucunement se limiter à une notion psychologique, c’est une notion ontologique absolument foncière qui répond à une crise de la conscience que nous ne sommes pas forcés de pleinement repérer, parce que nous la vivons, et de quelque façon que nous la vivions, c’est le sens de ce que j’essaie d’articuler devant vous que d’essayer de vous en faire prendre conscience.

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