lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LXV L'acte psychanalytique 1967 – 1968 Leçon du 21 février 1968

Leçon du 21 février 1968

 

Il va paraître ces jours-ci une petite revue que je n’ai pas charge de vous présenter, vous la trouverez dans la nature, à St Germain des Prés, dans quelques jours. Vous y verrez certain nombre de traits qui lui seront par­ticuliers au premier rang desquels le fait qu’à part les miens, pour des rai­sons que j’explique, les articles n’y sont pas signés. Le fait a étonné et fait quelque bruit, naturellement principalement là où il aurait dû être saisi presque immédiatement, je veux dire auprès de ceux qui, jusqu’ici ont été seuls à avoir l’information que c’est ainsi que les articles paraîtraient, je veux dire, non seulement des psychanalystes, mais mieux encore des per­sonnes qui sont membres de mon École, qui, à ce titre devraient avoir peut-être l’oreille un peu dressée à ce qui se dit ici. Enfin, j’espère qu’après ce qui vient dans l’ordre de ce que je vous enseigne, à savoir ce que je vais dire aujourd’hui, l’explication, le ressort de ce principe admis que les articles n’y seront pas signés vous paraîtra peut-être mieux puisqu’il semble qu’il se rencontre peu de gens capables de faire le petit pas d’avan­ce, encore qu’il soit déjà indiqué par la marche qui précède.

La chose piquante est encore que, dans ce bulletin d’information, il était précisé que ces articles non signés ça ne voulait pas dire qu’on n’en connaî­trait pas les auteurs, puisqu’il était dit que lesdits auteurs apparaîtraient sous forme d’une liste en fin de chaque année. Le terme d’article non signé a été aussitôt capté, amplifié par des oreilles enfin… oreilles dans le genre conque marine, d’où il sort des choses singulièrement saugrenues sur ce qu’était la fonction de l’anonymat. Je vous passe tout ce qui a pu sortir à ce propos, car si j’ai fait communication à certains de la chose, uniquement à titre ins­tructif, à savoir comment une chose peut être transformée en une autre ; il n’y a de pire surdité que quand on ne veut pas entendre la première fois. Il en est d’autres qui ont été plus loin et qui, dans des correspondances abon­dantes personnelles, m’ont fait entendre à quel point le visage de l’anony­mat représentait une façon d’utiliser ses collaborateurs comme des employés : ça se fait, paraît-il, dans certaines revues qui ne sont peut-être pas plus mal placées pour ça, enfin, du dehors. C’est comme ça qu’on se permet de qualifier le fait que dans des revues de critiques où il n’est pas d’usage que le critique mette son nom, ils ne sont paraît-il, que des employés de la Direction. A ce titre, qui sait jusqu’où va la notion d’em­ployé ! Enfin, j’ai entendu de tout ce qu’on peut entendre, comme chaque fois que j’ai à obtenir une réponse au niveau d’une innovation.

Innovation de quelque chose d’important et qui est ce qui commence à venir en avant aujourd’hui à la suite de l’acte psychanalytique, à savoir ce qui de cet acte résulte comme position du sujet dit psychanalyste, préci­sément en tant que doit lui être affecté ce prédicat, à savoir : la consécra­tion de psychanalyste. Ceci, si les conséquences que nous en voyons, comme dans le cas que je viens de vous citer, prendrait forme d’une sorte de rabougrissement très évident des facultés de compréhension, si ceci devait être démontré comme en quelque sorte inclus dans les prémices comme la conséquence de ce qui résulte de l’inscription de l’acte, dans ce que j’ai appelé la consécration sous une forme prédicative, ceci nous sou­lagerait beaucoup quant à la compréhension de ce singulier effet que j’ai appelé rabougrissement, sans vouloir pousser plus loin ce qu’on peut en dire au niveau des intéressés eux-mêmes. A l’occasion, on emploie le terme de puéril, comme si vraiment, à la vérité, ce fût à l’enfant qu’on dût se référer quant à ce qu’il s’agit de ses effets.

Bien sûr, il arrive, comme on l’a démontré dans de très bons endroits, que les enfants choient à la débilité mentale du fait de l’action des adultes, ce n’est pas tout de même à cette explication qu’on peut se référer, dans le cas en cause, à savoir, celui des psychanalystes. Reprenons ce qu’il en est de l’acte psychanalytique, et posons bien qu’aujourd’hui nous allons essayer d’avancer dans ce sens, qui est celui de l’acte psychanalytique. N’oublions pas les premiers pas que nous avons fait autour de son explication, à savoir qu’il est essentiellement comme s’inscrivant dans un effet de langage. Assurément à cette occasion nous avons pu nous aperce­voir, ou tout au moins simplement rappeler qu’il en est ainsi pour tout acte, mais bien sûr ce n’est pas là ce qui le spécifie. Nous avons à déve­lopper ce qu’il en est, comment s’ordonne l’effet de langage en question

il est à deux étages. Il suppose la psychanalyse précisément elle-même comme effet de langage. Il n’est, en d’autres termes, définissable au mini­mum qu’à inclure l’acte psychanalytique comme étant défini par l’accom­plissement de la psychanalyse elle-même. Nous avons montré qu’il nous faut ici redoubler la division, c’est à savoir que la psychanalyse ne saurait s’instaurer sans un acte, sans l’acte de celui qui en autorise la possibilité, sans l’acte du psychanalyste, et qu’à l’intérieur de cet acte de la psychana­lyse, la tâche psychanalysante s’inscrit à l’intérieur de cet acte. Déjà j’ai fait apparaître en quelque sorte cette première structure d’enveloppement.

Mais ce dont il s’agit, et ce sur quoi, d’ailleurs, ce n’est pas la première fois que j’insiste sur cette distinction au sein même de l’acte, c’est de l’ac­te par quoi un sujet donne à cet acte singulier, sa conséquence la plus étrange à savoir qu’il soit lui-même celui qui l’institue, autrement dit qu’il se pose comme psychanalyste. Or ceci ne se passe pas sans devoir retenir notre attention puisque ce dont il s’agit, c’est que cette position il la pren­ne, que cet acte en somme, il le répète, sachant fort bien ce qu’il en est de la suite de cet acte, qu’il se fasse le tenant de ce dont il connaît l’aboutis­sant, à savoir qu’à se mettre à la place qui est celle de l’analyste, il en vien­dra enfin à être sous la forme du a, cet objet rejeté, cet objet où se spéci­fie tout le mouvement de la psychanalyse, à savoir celui qui vient à la fin, à venir à la place du psychanalyste, pour autant qu’ici le sujet décisivement se sépare, se reconnaît pour être causé par l’objet en question. Causé en quoi ? Causé dans sa division de sujet, à savoir pour autant qu’à la fin de la psychanalyse, il reste marqué de cette béance qui est la sienne et qui se définit dans la psychanalyse par la forme de castration.

Voilà tout au moins le schéma commenté, résumé comme je le fais pour l’instant, que j’ai donné de ce qu’il en est du résultat, de l’effet de la psy­chanalyse, et je vous l’ai marqué au tableau comme représenté dans ce qui se passe au terme du double mouvement de la psychanalyse, marqué dans cette ligne par le transfert, et par ce qui s’appelle la castration, et qui arri­ve à la fin dans cette disjonction du -φ d’une part et du a qui vient à la place au terme de la psychanalyse.

Il y a le psychanalyste, par l’opération du psychanalysant, opération qu’il a autorisée en quelque sorte sachant quel est son terme, et opération dont il s’institue lui-même, vous ai-je dit, être l’aboutissant, malgré, si l’on peut dire, le savoir qu’il a de ce qu’il en est de ce terme.

Ici l’ouverture reste si l’on peut dire béante, de comment peut s’opérer ce saut, ou encore comme je l’ai fait dans un texte qui était un texte de pro­position, d’explorer ce qu’il en est de ce saut que j’ai appelé la passe. Jusqu’à ce que nous y ayons vu de plus près, il n’y a rien de plus à en dire, sinon qu’il est, très précisément, ce saut. Bien sûr, ce saut, beaucoup de choses sont faites, on peut dire que tout est fait dans l’ordination de la psychanalyse pour dissimuler que c’est un saut. Ce n’est pas tout : à l’oc­casion on en fera même un saut, à condition que, sur ce qu’il y a à fran­chir, il y ait une espèce de couverture tendue qui ne fasse pas voir que c’est un saut. C’est encore le meilleur cas, c’est tout de même mieux que de mettre une petite passerelle bien sûre, bien commode, qui alors n’en fait plus un saut du tout.

Mais tant que la chose n’aura pas été effectivement interrogée, mise en question dans l’analyse, — et pourquoi aller plus longtemps pour dire que ma thèse est que toute l’ordination de ce qui se fait et existe dans la psy­chanalyse est fait pour que cette exploration, cette interrogation n’ait pas lieu — tant qu’effectivement elle n’aura pas lieu, nous ne pourrons pas en dire quoi que ce soit de plus que ce qu’il se dit nulle part, parce qu’à la vérité il est impossible d’en parler tout seul.

Par contre, il est aisé de désigner un certain nombre de points, de choses, comme étant, selon toute apparence, les conséquences du fait que ce saut est mis entre parenthèses. Interrogez par exemple ce qu’il en est des effets, si l’on peut dire, de la consécration, je ne dirai pas officielle, mais officiale, de la consécration, comme office, de ce qu’est un sujet avant et après ce saut présumé accompli. Voilà bien quelque chose qui après tout vaut question et qui vaut de rendre la question plus pressante. Je veux dire qui ne vaut pas simplement question mais est prélude à réponse, insistan­ce, si l’on peut dire, de la question s’il s’avère qu’à mesure même de la durée de ce que j’ai appelé la consécration dans l’office, quelque chose vient à s’opacifier de fondamental, concernant ce qu’il en est effectivement des présupposés nécessaires de l’acte psychanalytique, à savoir ce sur quoi j’ai terminé la dernière fois en le désignant d’être à sa façon ce que nous appelons un acte de foi.

Acte de foi ai-je dit dans le sujet supposé savoir et précisément d’un sujet qui vient d’apprendre ce qu’il en est du sujet supposé savoir, au moins dans une opération exemplaire qui est celle de la psychanalyse, à savoir que, loin que d’aucune façon puisse s’asseoir la psychanalyse comme il s’en est fait jusqu’ici des énoncés d’une science, je veux dire ce moment où d’une science l’acquis passe au stade enseignable, autrement dit professoral, de ce qui d’une science est énoncé ne met jamais en ques­tion ce qu’il en était avant que le savoir surgisse : qui le savait ? La chose, je dois dire, n’est venue à l’idée de personne, parce que ça va tellement de soi qu’il y avait, avant, ce sujet supposé savoir. L’énoncé de la science en principe la plus athéiste est tellement sur ce point fermement théiste. Car qu’est-ce qu’autre chose que ce sujet supposé savoir – qu’à la vérité je ne connais rien de sérieux qui ait été avancé dans ce registre, avant que la psy­chanalyse elle-même nous pose la question – à savoir ceci qui est pro­prement intenable : que le sujet supposé savoir pré-existe à son opération, quand cette opération consiste précisément en la répartition entre ses deux partenaires des deux termes de ce dont il s’agit quant à ce qui s’opère, à savoir ce que j’ai appris à articuler dans la logique du fantasme, ces deux termes qui sont le $ et le a, pour autant qu’au terme idéal de la psychana­lyse, psychanalyse que j’appellerai finie, et sachez bien qu’ici je laisse entre parenthèses l’accent que ce terme peut recevoir dans son usage en mathé­matiques, à savoir au niveau de la théorie des ensembles, à savoir de ce pas qui se fait au niveau où il s’agit d’un ensemble fini, à celui où l’on peut traiter par des moyens éprouvés, inaugurés au niveau des ensembles finis, un ensemble qui ne l’est pas.

Tenons-nous pour l’instant au niveau de la psychanalyse finie et disons qu’à la fin le psychanalysant, nous n’allons pas dire qu’il est tout sujet puisque précisément il n’est pas tout, d’être divisé; nous ne pourrons pas dire pour autant qu’il est deux, mais qu’il est seulement sujet et qu’il n’est pas ce sujet divisé, qu’il n’est pas sans, selon la formule à l’usage de laquel­le j’ai rompu ces quelques uns qui m’entendaient au moment où je faisais mon séminaire sur l’Angoisse. Qu’il n’est pas sans cet objet enfin rejeté à la place préparée par la présence du psychanalyste pour qu’il se situe dans cette relation de cause de sa division de sujet, et que, d’autre part l’analys­te, lui, nous ne dirons pas plus qu’il est tout objet qu’il n’est pourtant au terme seulement que cet objet rejeté, que c’est bien là que gît je ne sais quel mystère que recèle en somme ce que connaissent bien tous les praticiens, à savoir ce qui s’établit au niveau de la relation humaine, comme on s’ex­prime, au terme après le terme, entre celui qui a suivi le chemin de la psy­chanalyse et celui qui s’y est fait « son guide ».

La question de savoir comment quelqu’un peut être reconnu autrement que dans les propres chemins dont il est assuré, c’est-à-dire reconnu autre­ment que par lui-même, à être qualifié pour cette opération, est une ques­tion, après tout, qui n’est pas spéciale à la psychanalyse.

Elle se résout habituellement comme dans la psychanalyse par l’élec­tion ou par une certaine forme de choix. Vu du point de perspective tel que nous essayons de l’établir, élection ou choix, tout cela se résume à être à peu près du même ordre, du moment que ça suppose toujours intact, non mis en question, le sujet supposé savoir. Dans les formes d’élections que les aristocrates déclarent être les plus stupides, à savoir les élections démocratiques, je ne vois pas pourquoi elles seraient plus stupides que les autres, simplement ça suppose que la base, l’élément, le votant, en sait un bout, ça ne peut pas reposer sur autre chose. C’est à son niveau qu’on met le sujet supposé savoir. Tant qu’il est là, les choses sont toujours très simples, surtout à partir du moment où on le met en question, car si on le met en question, celui qu’on maintient pourtant dans un certain nombre d’opérations, ça devient beaucoup moins important de savoir où on le met. Et on ne voit pas en effet pourquoi on ne le mettrait pas au niveau de tout le monde.

C’est pour ça que l’Église est depuis longtemps l’institution la plus démocratique, à savoir où tout se passe par élections. C’est qu’elle, elle a le Saint Esprit. Le Saint Esprit est une notion infiniment moins bête que celle du sujet supposé savoir. Il n’y a qu’une différence, à ce niveau, à faire valoir, en faveur du sujet supposé savoir, c’est que le sujet supposé savoir, dans l’ensemble, on ne s’aperçoit pas qu’il est toujours là, de sorte qu’on n’est pas fautif à le maintenir.

C’est à partir du moment où il peut être mis en question qu’on peut soulever des catégories comme celles que je viens, histoire comme ça de vous chatouiller l’oreille, de sortir sous le terme qui ne peut bien sûr être aucunement suffisant, de la bêtise. Ce n’est pas parce qu’on s’obstine qu’on est bête. C’est quelquefois parce qu’on ne sait pas quoi faire. Pour ce qu’il en est du Saint Esprit, je vous ferai remarquer que c’est une fonc­tion beaucoup plus élaborée, dont je ne ferai pas la théorie, mais dont il est tout de même facile, pour quiconque a un peu réfléchi sur ce qu’il en est de la fonction de la Trinité chrétienne, de trouver des équivalents tout à fait précis quant aux fonctions que la psychanalyse permet d’élaborer, et spécialement celles que j’ai mises en valeur dans l’un de mes articles, celui sur les questions préalables à tout traitement possible des psychoses, sous le terme du φ dont précisément il n’est pas dans une position très tenable, sinon dans les catégories de la psychose.

Laissons pointer, en quelque sorte, ce détour qui a son intérêt et reve­nons-en au transfert pour une fois de plus. Mais c’est aujourd’hui très nécessaire pour articuler combien, puisque je l’ai introduit comme consti­tuant l’acte psychanalytique, combien il est essentiel à la configuration comme telle du transfert. Bien sûr si on n’y introduit pas le sujet supposé savoir, le transfert se maintient dans toute son opacité. Mais à partir du moment où la notion du sujet supposé savoir est fondamentale et la frac­ture qu’il subit dans la psychanalyse sont mises à jour, le transfert s’éclai­re singulièrement, et ici bien sûr prend toute sa valeur de faire un regard en arrière et de nous apercevoir, par exemple, comment chaque fois qu’il s’agit du transfert, les auteurs, les bons, les honnêtes, évoqueront que la notion, la distance prise qui a permis l’instauration, dans notre théorie, du transfert, ne remonte à rien de moins qu’à ce moment précis où, comme vous le savez, où au sortir d’une séance triomphante d’hypnose, une patiente, nous dit Freud, lui jette ses bras autour de son cou. Voilà.

Eh bien, qu’est-ce que c’est que ça ? Bien sûr, on s’arrête, on s’émer­veille. C’est à savoir que Freud ne s’est pas ému pour autant. « Elle me prend pour un autre » traduit-on la façon dont d’ailleurs Freud s’exprime, « je ne suis pas un unwiderlich, irrésistible à ce point », il y a quelque chose d’autre. On s’émerveille comme s’il y avait là, je veux dire à ce niveau là, à s’émerveiller. Ce n’est peut-être pas tellement que Freud, comme il s’ex­prime, dans son humour, ne se soit pas cru l’objet en question. Ce n’est pas qu’on se croit ou qu’on ne se croit pas l’objet. C’est que quand il s’agit de ça, à savoir de l’amour, on se croit dans le coup. En d’autres termes, on a cette sorte de complaisance qui, si peu que ce soit, vous englue dans cette mélasse qu’on appelle l’amour.

Car enfin, pour l’instant, on fait comme ça toute espèce d’opérations, d’arabesques autour de ce qu’il faut penser du transfert. Nous en voyons faire preuve de courage, et dire: mais comment donc! le transfert, ne reje­tons pas tout du côté de l’analysé comme on s’exprime « nous y sommes aussi pour quelque chose », et comment! Et comment que nous y sommes pour quelque chose et que la situation analytique y est pour un bout. A partir de là, autre excès : c’est la situation analytique qui détermine tout. Hors la situation analytique, il n’y a pas de transfert. Enfin vous connais­sez toute la variété, la gamme, la ronde qui se fait où chacun rivalise de montrer un peu plus de liberté d’esprit que les autres. Il y a des choses très étranges aussi. Il y a une personne qui, comme ça lors d’un dernier congrès où il s’agissait de choses remises en question lors de la réunion d’un séminaire fermé ici, demandait à quel moment de l’acte psychanaly­tique j’allais raccorder tout ça au passage à l’acte, à l’acting-out.

Bien sûr que je vais le faire. En vérité la personne qui a articulé le mieux cette question est quelqu’un qui, par exception, se souvient de ce que j’ai pu déjà articuler là-dessus un certain 23 janvier 1963. L’auteur, dont je commençais d’introduire tout à l’heure la personnalité est un auteur qui, à propos de l’acting-out, – personne ne lui demandait à proprement par­ler de le faire-fait sur ce sujet une petite leçon sur le transfert, il fait cette leçon sur le transfert, qui est faite selon ce petit article qui, maintenant, se répand de plus en plus. On articule des choses sur le transfert qui ne se concevraient même pas si le discours de Lacan n’existait pas. D’ailleurs on le consacre à démontrer par exemple que telle formulation que Lacan dans son rapport : Fonction et champ de la parole et du langage a avancée, à savoir par exemple que l’inconscient c’est ce quelque chose qui manque au discours, qu’il faut en quelque sorte suppléer, compléter dans l’histoire, pour que l’histoire se rétablisse dans sa complétude, pour que, etc. se lève le symptôme, et naturellement l’autre ricane « ça serait beau si c’était comme ça ».

Chacun le sait, ce n’est pas parce que l’hystérique se souvient que tout s’arrange. Ça dépend des cas d’ailleurs, mais qu’importe. On poursuit pour montrer à quel point est plus complexe ce dont il s’agit dans le dis­cours analytique et qu’il faut distinguer ceci qui n’est pas seulement, dit­on, croit-on s’armer contre moi, structure de l’énoncé, mais qu’il y a aussi à savoir : à quoi ça sert de savoir si on dit ou non la vérité, et que quel­quefois mentir, c’est à proprement parler la façon dont le sujet annonce la vérité de son désir. Parce que, justement, il n’y a pas d’autre biais pour l’annoncer que le mensonge.

C’est une chose, qui, vous le voyez, consiste précisément à ne dire que des choses que j’ai articulées de la façon la plus expresse. Si j’ai annoncé tout à l’heure ce séminaire du 23 janvier 1963, c’est que c’est exactement ce que j’ai dit de la fonction d’un certain type de l’énoncé de l’inconscient, pour autant que l’énonciation du désir qui s’implique est très proprement celle du mensonge, à savoir le point que Freud lui-même a pointé du doigt dans le cas de l’homosexualité féminine, et que c’est ainsi précisément que le désir s’exprime et se situe, et que ce qui est avancé à ce propos comme étant le registre où joue dans son originalité l’interprétation analytique, à savoir justement ce qui fait que d’aucune façon n’est posable dans une espèce d’antériorité qui aurait pu être sue, ce qui est révélé par l’interven­tion interprétative, c’est à savoir ce qui fait du transfert, bien autre chose que l’objet déjà là, en quelque sorte inscrit dans tout ce qu’il va produire, pure et simple répétition de quelque chose qui déjà, de l’antérieur, ne ferait qu’attendre de s’y exprimer au lieu d’être produit de son effet rétroactif.

Bref, tout ce que j’ai dit depuis trois ans dont il ne faut pas croire, bien entendu, que ça ne fait pas quand même son petit chemin, comme ça par imbibition, et dans un deuxième temps se souvenant de ce que j’ai dit 10 ans avant et en faisant de la deuxième partie une objection à la première, bref, on s’arme à l’occasion aisément, contre ce que j’énonce, de ce que j’ai pu énoncer après un certain étagement, édifié et parcouru de ce que je construis pour vous permettre de vous repérer dans l’expérience analy­tique, et on fait objection de ce que j’ai dit, à telle date ultérieure, comme si on l’inventait soi-même, à ce que j’ai dit d’abord et qui, bien sûr, peut être entendu comme partiel, surtout si on l’isole de son contexte, bref, pour ce qu’il en est de l’effet de certaines interprétations purement com­plémentaires de tel morceau d’histoire au niveau de l’hystérique, a été effectivement précisé par moi comme fort limité et ne correspondant absolument pas, dès cette époque même où j’ai articulé cette notion trop objectivante de l’histoire qui consisterait à prendre la fonction de l’histoi­re autrement que comme l’histoire constituée à partir des préoccupations présentes, c’est-à-dire comme toute espèce d’histoire existante, et très pré­cisément j’ai mis, dans mon discours qualifié de Discours de Rome, là-des­sus avec assez d’insistance, les pieds dans le plat, à savoir qu’aucune espè­ce de fonction de l’histoire ne s’articule, ne se comprend, sans l’histoire de l’histoire, à savoir à partir de quoi l’historien construit.

Je ne fais cette remarque à propos d’un énoncé qui présente comme une pauvreté que pour désigner ce quelque chose qui n’est après tout pas sans un certain rapport avec ce que j’appelais tout à l’heure la structure de ce qui se passe à propos du pas qui est à faire, de celui que j’essaie de faire franchir aux psychanalystes, à savoir ce qui résulte de la mise en question du sujet supposé savoir. Ce qui en résulte, c’est-à-dire le mode d’exercice de la question, la formulation d’une logique qui rende maniable quelque chose à partir de la révision nécessaire au niveau de ce préalable, de ce pré­supposé, de ce pré-établi d’un sujet supposé savoir, qui ne peut plus être le même au moins dans un certain champ, celui où ce dont il s’agit, c’est de savoir comment nous pouvons manier le savoir, là, dans un point précis du champ où il s’agit non du savoir mais de quelque chose qui, pour nous, s’appelle la vérité.

Obtenir cette sorte de réponse là où, précisément, ma question ne peut être ressentie que pour être la plus gênante, parce que toute l’ordination analytique est construite pour masquer cette question sur la fonction à réviser du sujet supposé savoir, ce mode très précis de réponse qui consis­te, de façon, pour n’importe qui qui sait lire, purement fictive, à décom­poser deux temps de mon discours pour en faire une opposition de l’un à l’autre qui est d’ailleurs tout à fait impossible à trouver dans la plupart des cas et qui ne résulte que de la fiction qui ferait que l’auteur qui s’exprime aurait découvert lui-même la seconde partie tandis que je me serais limité à la première, a ce quelque chose d’assez dérisoire qui n’est pas sans tenir à, si l’on peut dire là aussi, il faut reconnaître là où les choses s’insèrent dans leur réalité, à ce qu’il en est du fond même de la question.

Quand j’ai parlé du transfert pour le ramener à sa simple et très misé­rable origine, et si j’ai pu parler à ce propos, si mal, des termes de l’amour, n’est-ce pas parce que ce qui est l’os de la mise en question que constitue en soi le transfert, ça n’est ni qu’il est amour, comme certains le disent, ni qu’il ne l’est pas comme d’autres l’avanceront volontiers, c’est qu’il met l’amour, si je puis dire, l’amour sur la sellette et précisément de cette façon dérisoire, celle qui nous permet de voir là, dans ce geste de l’hystérique à la sortie de la capture hypnotique, de voir ce dont il s’agit dans ce qui est bien là, au fond, dans ce qui est atteint. Ce qui est atteint, d’emblée c’est ce par quoi je définis ce qu’il en est de cette chose, combien plus riche et instructive et à la vérité nouvelle au monde qui s’appelle la psychanalyse.

Elle atteint le but tout de suite l’hystérique. Freud dont elle suce la pomme, c’est l’objet a. Chacun sait que c’est là ce qu’il faut à une hysté­rique surtout au sortir de l’hypnose. Les choses sont en quelque sorte, si l’on peut dire, déblayées. Bien sûr Freud, c’est bien là le problème qui se pose à son propos, d’où a-t-il pu mettre en suspens de cette façon radica­le ce qu’il en est de l’amour ? Nous pouvons peut-être nous en douter à repérer ce qu’il en est strictement de l’opération analytique.

La question n’est pas là. De le mettre en suspens lui a permis d’instau­rer, de ce court-circuit originel qu’il a su étendre, jusqu’à lui donner cette place démesurée de l’opération analytique dans laquelle on découvre tout le drame humain du désir. Et à la fin quoi ? Ce n’est pas rien tout cet immense acquis. Le champ nouveau ouvert sur ce qu’il en est de la sub­jectivation. A la fin quoi ? Mais le même résultat qui était atteint dans ce court instant, à savoir d’un côté le $ symbolisé par ce moment de l’émer­gence, ce moment foudroyant de l’entre-deux mondes d’un réveil du som­meil hypnotique, et le a soudain serré dans les bras de l’hystérique. Si le a lui convient tellement bien, c’est parce qu’il est ce dont il s’agit au cœur des habillements de l’amour. Ce qui s’y prend – je l’ai articulé et illustré suffisamment – c’est autour de cet objet a que s’installent, que s’instau­rent tous les revêtements narcissiques dont se supporte l’amour.

Mais l’hystérique elle, sait bien là ce qu’il lui faut, je veux dire ce qui nécessite, ce « je veux et je ne veux pas » à la fois, qui provient à la fois de la spécificité de cet objet et de son insoutenable crudité.

De sorte qu’il est amusant incidemment de penser qu’en faisant toute la construction de la psychanalyse, ce Freud, jusqu’à la fin de sa vie, s’est demandé : que veut une femme ? sans trouver la réponse. Justement ça, ce qu’il a fait: un psychanalyste. Au niveau de l’hystérique, en tout cas, c’est parfaitement vrai. Ce que devient le psychanalyste au terme de la psycha­nalyse, s’il est vrai qu’il se réduit à cet objet a c’est ce que veut l’hysté­rique. On comprend pourquoi, dans la psychanalyse, l’hystérique guérit de tout sauf de son hystérie. Ceci n’est bien sûr qu’une remarque latérale, dans laquelle vous auriez tort de voir plus de portée que ce sur quoi elle s’inscrit tout simplement.

Mais ce qu’il faut savoir, c’est ce que, pour rendre sensibles un certain nombre de ceux qui écoutent ces choses, ici, de façon récente, j’arriverai bien à dire : n’y a-t-il pas là quelque chose dans cette expulsion de l’objet a qui nous évoque, puisque la télé nous le montre, un petit penchant qu’on prendrait assez volontiers, de trouver des analogies entre ce sur quoi nous opérons et je ne sais quoi qu’on trouverait à des niveaux plus abyssaux dans la biologie.

Il plaît aux biologistes d’exprimer en termes de messages les termes chromosomiques. Quelqu’un peut en venir, comme je l’ai entendu récem­ment – car quand il y a des conneries à dire on peut dire qu’on ne le manque jamais – quelqu’un a fait cette découverte qu’on pourrait dire que le langage est structuré comme l’inconscient. Ça ferait plaisir ça, il y a des gens qui croyaient qu’il fallait aller du connu à l’inconnu, mais là allons-y hein ? Allons de l’inconnu au connu, ça se fait beaucoup, ça s’ap­pelle l’occultisme. C’est ce que Freud appelle le goût pour le mystisch Element. C’est très précisément la réflexion qu’il s’est faite quand l’hysté­rique a foutu ses bras autour du cou, il parle très précisément à ce moment du mystisch Element.

Tout le sens de ce qu’a fait Freud, consiste précisément à s’avancer d’une façon telle qu’on procède contre le mystisch Element, et non pas en en partant. N’oublions pas qu’on en parle. Et si Freud proteste contre la protestation, car c’est exactement cela qu’il fait, qui s’élève autour de lui le jour où il dit qu’un rêve est menteur, il répète à ce moment là, que si les gens sont révoltés à la pensée que l’inconscient peut être menteur c’est parce qu’il n’y a rien à faire, quoi que j’aie dit sur le rêve, ils continueront de vouloir y maintenir le mystisch Element, à savoir que l’inconscient ne peut pas mentir.

Que cela ne nous empêche pas de prendre une petite métaphore: si cet objet a qu’à la fin de l’analyse il convient d’expulser, qui vient pour prendre la place de l’analyste, ça ne ressemble pas à quelque chose. Vous n’avez pas entendu parler de ça ? Expulsion des globules polaires dans la méiose; autrement dit dans ce dont se débarrassent les cellules sexuelles dans leur maturation. Ce serait élégant en somme, ce serait de cela qu’il s’agirait. Grâce à quoi la comparaison se poursuit. Qu’est-ce que devient là la castration ? La castration c’est justement ça; c’est le résultat, la cellu­le réduite en quelque sorte. A partir de là la subjectivation est faite, qui va leur permettre d’être, comme on dit Dieu les a faits mâle ou femelle. La castration, ce serait vraiment la préparation de la conjonction de leurs jouissances.

De temps en temps, en marge de la psychanalyse, ça ne comporte natu­rellement aucun sérieux, mais enfin, il y en a qui rêvent, ça a compté. Je dis ça; il n’y a qu’un petit malheur, c’est que nous sommes au niveau de la subjectivation de cette fonction de l’homme et de la femme. Et au niveau de la subjectivation, c’est en tant qu’objet a, cet objet à expulser, que va se présenter dans le réel celui qui est appelé à être le partenaire sexuel. C’est là que gît la différence entre l’union des gamètes et ce qu’il en est de la réa­lisation subjective de l’homme et de la femme. Naturellement on peut voir à ce niveau se précipiter toutes les folles du monde. Enfin, Dieu merci, dans notre champ il n’y en a pas trop, celles qui vont chercher leurs réfé­rences concernant quelques prétendus obstacles de la sexualité féminine dans la crainte de la pénétration qui serait cernée au niveau de l’effraction que le spermatozoïde fait dans la capsule, dans l’enveloppe de l’ovule. Vous voyez que ce n’est pas moi qui, pour la première fois, agite devant vous, mais pour qu’on s’en distingue, pour qu’on marque bien à ce pro­pos les différences, des fantasmes prétendument biologiques.

Quand je dis que c’est dans l’objet a que sera ensuite retrouvé toujours nécessairement le partenaire sexuel, là nous voyons surgir une vérité ins­crite au coin de la Genèse, le fait que le partenaire, Dieu sait que ça ne l’engage en rien, figurait dans le mythe, comme étant la côte d’Adam, donc le a.

C’est pour ça que ça va si mal depuis ce temps là, concernant ce qu’il en est de cette perfection qui s’imaginerait comme étant la conjonction de deux jouissances. A la vérité, j’en suis sûr, c’est de cette première simple reconnaissance que ressort la nécessité du médium, de l’intermédiaire des défilés constitués par le fantasme, à savoir : cette infinie complexité, cette richesse du désir, avec tous ces penchants, toutes ces régions, toute cette carte qui peut se dessiner, tous ces effets au niveau de ces pentes que nous appelons névrotiques, psychotiques ou perverses et qui s’insèrent précisé­ment dans cette distance à jamais établie entre les deux jouissances.

C’est ainsi qu’il est étrange qu’au niveau de l’Église, où ils ne sont pas tellement cons quand même, ils doivent s’apercevoir que là Freud dit la même chose que ce qu’ils sont présumés savoir être la vérité, ce qui force, justement qu’ils l’enseignent. Il y a quelque chose qui cloche du côté sexe; sans ça à quoi bon ce réseau technique abrutissant ? Eh bien, pas du tout. Leur préférence dans ce coin là va bien plutôt à Jung, dont il est clair que sa position est exactement opposée, à savoir que nous entrons dans la sphère de la Gnose, à savoir de l’obligatoire complémentaire du Yin et du Yang, et de tous les signes que vous voyez tourner l’un autour de l’autre, comme si, depuis toujours, ils étaient là pour se conjoindre, animus et anima, l’essence complète du mâle et de la femelle.

Vous pouvez m’en croire les ecclésiastiques préfèrent ça.

J’ouvre la question de savoir si ce n’est pas justement pour ça. Si on était dans le vrai comme eux, où irait leur magistère ? Je ne me livre pas à des excès vains de langage simplement pour le plaisir de me promener d’une façon incommode dans le champ de ce qu’on appelle l’aggiornamento, parce que, bien sûr, ce sont des remarques qu’au point où nous en sommes, je peux aller faire jusqu’au Saint Office. J’y suis allé il n’y a pas longtemps, ça les a beaucoup intéressés ce que je leur ai dit. Je n’ai pas poussé la question jusqu’à leur dire, est-ce que c’est parce que c’est la véri­té que ça ne vous plaît pas  ? La vérité que vous savez être la vérité ? Je leur ai laissé le temps de s’y faire.

Si je vous en parle seulement ici, c’est pour quoi ? C’est pour vous dire que ce qui est si gênant peut-être, au niveau du pouvoir dans certains côtés, où on y a un peu plus de bouteille que chez nous, ça peut être quelque chose du même ordre, ce qui peut se passer au niveau de ce quelque chose de cette espèce de principauté bizarre de Monaco de la Vérité qu’on appelle Association psychanalytique internationale. Il peut y avoir des effets du même ordre, de savoir exactement ce qu’on fait ce n’est pas toujours commode. D’autant plus qu’en fin de compte, nous, on peut mettre les points sur les i pour un certain nombre de choses, à savoir que l’aventure analytique si loin qu’elle ait permis d’articuler des choses, très précisément dans tout le champ de l’inconscient du désir humain, c’est peut-être apporter quelque chose qui donne son regain à ce qui commençait à s’avancer sur une certaine pente de crétinisation telle que celle qui s’est accompagnée de l’idée de progrès obligatoire, la graine de la science. Ce regain de vérité, faudrait voir où il se situe. Si c’est ainsi que se définit l’expérience analytique, d’instaurer ses défilés, cette formidable production qui s’installe où ? dans une béance qui n’est pas du tout constituée par la castration elle-même, dont la castration est le signe, le tempérament le plus juste, la solution la plus élégante. Mais il n’en reste pas moins que nous savons très bien que la jouissance, elle, reste en dehors. Nous ne savons pas un mot de plus concernant ce qu’il en est de la jouissance féminine. Ce n’est plus une question qui date d’hier, pour­tant. Il y avait déjà un certain Jupiter par exemple, ce sujet supposé savoir, eh bien, il ne savait pas ça, il a demandé à Tirésias. Chose formidable, Tirésias il en savait un bout de plus, il n’a eu qu’un tort, c’est de le dire. Il y a, comme vous le savez, perdu la vue.

Vous voyez que ces choses sont inscrites depuis longtemps, en vérité, dans les marges d’une certaine tradition humaine. Enfin il conviendrait peut-être de nous en apercevoir pour bien comprendre, c’est d’ailleurs ce qui rend légitime notre intrusion de la logique dans ce dont il s’agit, dans l’acte psychanalytique. C’est aussi bien qu’est-ce qu’il y a à englober notre bulle. Ce n’est certes pas la réduire à rien que de la qualifier de bulle, si c’est là où se situe tout ce qui se passe de sensé, d’intelligible et aussi d’in­sensé même. Mais enfin il conviendrait de savoir où se situent les choses, par exemple, pour ce qu’il en est de la jouissance féminine. Là il est bien clair que c’est laissé complètement hors du champ.

Pourquoi est-ce que je vous parle d’abord de la jouissance féminine ? Mais c’est peut-être pour déjà préciser quelque chose que le sujet supposé savoir dont il s’agit – certains, il ne faudrait pas s’y tromper, pourraient croire par tout ce qui se produit comme confusion, que nous serions quelque part du côté du sujet supposé savoir – comment on va à la jouis­sance! J’en appelle à tous les psychanalystes, ceux qui tout de même savent de quoi on parle et ce qu’on peut viser, atteindre. On déblaie le ter­rain devant la porte, mais pour la porte, je crois que nous sommes très peu compétents.

Après une très bonne analyse, disons qu’une femme peut prendre son

pied. Tout de même, s’il y a un petit avantage de gagné, c’est très précisément dans la mesure et pour le cas où, juste avant, elle se serait prise pour le φ de tout à l’heure. Car, pour le cas, bien sûr, elle est frigide.

Il n’y a pas que cela, Freud a remarqué que quand il s’agit de la libido telle qu’il l’a définie c’est-à-dire du champ dont il s’agit dans la psychanalyse, la libido désir, il n’y en aurait que de masculine dit-il. Ça devrait nous mettre la puce à l’oreille et nous montrer précisément, bien que je l’ai déjà accen­tué, que le jeu et ce dont il s’agit c’est le rapport de subjectivation concer­nant la chose du sexe, mais pour autant que cette subjectivation aboutit au rapport logiquement défini par: $0a auquel cas tout le monde est égal.

Quant à la libido, on peut la qualifier comme on veut, de masculine ou de féminine. Il est bien clair que ce qui laisse à penser qu’elle est plutôt masculine, c’est que, du côté de la jouissance, pour ce qui est de l’homme, c’est encore reculer beaucoup plus loin, parce que la jouissance féminine, nous l’avons encore là de temps en temps à la portée de ce que vous savez. Mais pour la jouissance masculine, pour ce qu’il en est tout au moins de l’expérience analytique, chose étrange, jamais personne ne semble s’être aperçu qu’elle est réduite très précisément au mythe d’Œdipe.

Seulement voilà, depuis le temps que je me tue à dire que l’inconscient est structuré comme un langage, personne ne s’est encore aperçu que le mythe originel celui de Totem et Tabou, l’Œdipe pour tout dire, c’est peut-être un drame originel, seulement c’est un drame aphasique. Le Père jouit de toutes les femmes, telle est l’essence du mythe d’Œdipe, je veux dire sous la plume de Freud. Il y en a à qui ça ne va pas, on le bousille ou on le mange. Ça n’a rien à faire avec aucun drame. Si les psychanalystes étaient plus sérieux, au lieu de passer leur temps à trifouiller dans Agamemnon et dans Œdipe pour en tirer je ne sais quoi, toujours la même chose, ils pour­raient commencer par faire cette remarque, que ce qu’il y a à expliquer, c’est que justement ça soit passé dans une tragédie. Mais il y a une chose beaucoup plus importante à expliquer encore. Pourquoi les psychanalystes n’ont jamais formulé expressément que l’Œdipe n’est qu’un mythe grâce à quoi ils mettent en place les limites de leur opération ? Il est tellement important de le dire. C’est cela qui permet de mettre à sa place ce qu’il en est dans le traitement psychanalytique, à l’intérieur de ce cadre mythique destiné à contenir dans un dehors déjà à l’intérieur de quoi va pouvoir se mettre la division réalisée dont je suis parti, à savoir: qu’au terme de l’acte analytique, il y a sur la scène, cette scène qui est structurante, mais seule­ment à ce niveau, le a à ce point extrême où nous savons qu’il est au terme de la destinée du héros de la tragédie, il n’est plus que ça, et que tout ce qui est de l’ordre du sujet est au niveau de ce quelque chose qui a ce caractère divisé qu’il y a entre le spectateur et le chœur.

Ce n’est pas une raison, mais c’est là ce qui est à regarder de près, parce que cet Œdipe est venu un jour sur la scène pour qu’on ne voit pas que son rôle économique dans la psychanalyse est ailleurs, à savoir cette mise en suspens des pôles ennemis de la jouissance, de la jouissance mâle et de la jouissance de la femme.

Assurément, dans cette étrange division qui échappe déjà, nous consta­tons ce qui, à mon sens, met déjà vraiment en relief la différence de la fonction du mythe d Œdipe : c’est-à-dire que le père de la horde primor­diale qui n’a aucun droit à être appelé Œdipe comme vous le voyez, et de l’usage figuré au niveau de la scène dont il s’agit quand Freud le reconnaît, le transpose, et le fait jouer sur la scène, qu’il s’agisse de la scène sopho­cléenne ou de celle de Shakespeare, là est ce qui nous permet de faire la distance de ce qui s’opère réellement dans la psychanalyse avec ce qui ne s’y opère pas.

Pour être complet, et avant de continuer, j’ajouterai que vous remar­querez qu’il y a dans le texte de Freud un troisième terme: celui de Moïse et le monothéisme, que Freud n’hésite pas, pas plus dans ce troisième cas, que dans les deux premiers qui ne se ressemblent en rien, à prétendre y faire fonctionner toujours de la même façon le Père et son meurtre. Est-­ce que ça ne devrait pas commencer à éveiller chez vous de petites sug­gestions  ? Rien déjà que d’amener une pareille question et spécialement sur cette tellement évidente tripartition de la fonction résumée comme oedipienne dans la théorie freudienne, et que pas le plus petit commence­ment d’élaboration au niveau véritable de ce dont il s’agit, rien n’est enco­re fait et nommément pas par moi. Vous savez pourquoi.

Je l’avais préparé par l’analyse dans mon séminaire sur Le nom du père, tout ayant démontré à ce moment là que ce n’est pas par hasard si c’est arrivé comme ça. Si je commençais à rentrer dans ce champ disons qu’ils m’ont paru un peu fragiles, je parle de ceux que ça intéresse et qui ont bien assez de leur champ psychanalytique que voici, défini comme n’étant nul­lement quelque chose qui, d’aucune façon, peut prétendre à reprendre la scène, ni la tragédie ni le circuit oedipien.

Qu’est-ce que nous faisons dans l’analyse ? Nous nous apercevons des ratés, des différences, par rapport à quelque chose que nous ne connais­sons en rien, à un mythe, à quelque chose qui nous permet de mettre en ordre nos observations. Nous n’allons pas dire que nous sommes en train, dans la psychanalyse, de faire quoi que ce soit de maturé, de prétendu pré­génital. Bien au contraire, puisque c’est par la régression que nous nous avançons dans ces champs de la prématuration. C’est comme il saute aux yeux, comme n’importe qui, qui n’est pas absolument englué par les choses auxquelles il faut bien que nous en venions, par des femmes qui sont assurément dans la psychanalyse ce qu’il y a de plus efficace, en cer­tain cas de moins bête, par des femmes, par Mélanie Klein. Qu’est-ce que nous faisons ? Nous nous apercevons que ce sont précisément aux niveaux pré-génitaux que nous avons à reconnaître la fonction de l’Œdipe. C’est en cela que consiste essentiellement la psychanalyse.

Par conséquent, il n’y a aucune expérience oedipienne dans la psycha­nalyse. L’Œdipe est le cadre dans lequel nous pouvons régler le jeu. Je dis le jeu intentionnellement. Il s’agit de savoir, à quel jeu on joue c’est pour ça qu’ici j’essaye d’introduire un peu de logique. Il n’est pas d’usage de commencer à jouer au poker, et de dire tout d’un coup : oh! pardon, je jouais à la manille depuis cinq minutes. Ça ne se fait pas, en mathéma­tiques surtout. C’est pour ça que j’essaye d’y prendre quelques références.

Je ne vais pas vous tenir plus longtemps aujourd’hui, d’autant qu’à cet endroit, rien ne nous presse. Je ne vois pas pourquoi je ferais la coupure ici ou là, je la ferai selon le temps. Je vais poser les éléments importants en terme de logique, pourquoi ? Parce que dans toute la science – je vous en donne cette nouvelle définition – la logique s’est définie comme ce quelque chose qui proprement a pour fin de résorber le problème du sujet supposé savoir.

En elle seulement, au moins dans la logique moderne de laquelle nous allons partir la prochaine fois quand il s’agira précisément de poser la question logique, à savoir de ces figures littérales grâce auxquelles nous pouvons progresser dans ces problèmes, d’y figurer en termes littéraux, en termes d’algèbre logique, comment se pose la question de savoir en termes de quantification ce que veut dire, « il existe un psychanalyste ».

Nous pourrons faire un progrès, là où jusqu’à présent on n’a jamais su

que faire de quelque chose d’aussi obscur, d’aussi absurde comme entérinement d’une qualification de tout ce qui s’est jamais fait ailleurs et que j’évoquais tout à l’heure, et qui, ici justement, de suivre une expérience si particulièrement grave concernant le sujet supposé savoir, prend un aspect, un accent, une forme, une valeur de rechute qui en précipite si dangereu­sement les conséquences, conséquences qui pourront figurer d’une façon implacable et en quelque sorte tangible, à seulement les faire supporter par ces traits, ces unités, ces figures, ces propositions de la logique moderne, je parle de celle qui a introduit ce à quoi j’ai fait déjà un mot d’annonce, j’en ai sorti le mot : les quantificateurs.

Eh bien, si cela nous rend service, sachez que c’est précisément en fonc­tion de ce que j’ai avancé tout à l’heure une définition qui, certes, n’a jamais été donnée par aucun logicien, parce qu’il est logicien, puisque cette dimension a été à jamais pour eux résorbée, escamotée. Ils ne s’aper­çoivent pas – chacun son point noir – que la fonction de la logique c’est ceci : que soit dûment résorbée, escamotée la question du sujet supposé savoir. En logique, ça ne se pose pas. Ça ne fait aucune espèce de doute qu’avant la naissance de la logique moderne, il n’y avait très certainement personne qui en avait la moindre idée. A l’intérieur de la logique, ce n’est pas aujourd’hui que je vais vous le démontrer, mais ce serait aisé de le faire, et en tout cas j’en propose la trace et l’indication, ça pourrait être l’objet d’un travail élégant, plus élégant que je ne saurais le faire moi-même, de la part d’un logicien, ce qui fonde et légitime l’existence de la logique, c’est ce point infime, très précisément, quand se définit le champ où n’est rien le sujet supposé savoir.

C’est précisément parce qu’il n’est rien là, et qu’ailleurs il est fallace, que nous sommes entre les deux, à prendre appui sur la logique d’une part, sur notre expérience de l’autre : nous pourrons au moins introduire une question dont il n’est pas sûr, – le pire, comme dit Claudel, n’est pas toujours sûr, – qu’elle soit à jamais sans effet sur les psychanalystes.

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