samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LXV L'acte psychanalytique 1967 – 1968 Leçon du 28 février 1968

Leçon du 28 février 1968

 

(Séminaire fermé)

 

Quelqu’un qui, déjà alerté la dernière fois par les soins de M. Charles Melman qui avait bien voulu la dernière fois tenir la place ici pour le sémi­naire fermé de la fin janvier, s’est trouvé par lui sollicité, et de façon d’au­tant plus légitime que Jacques Nassif, dont il s’agit, a bien voulu faire pour le Bulletin de l’École freudienne le résumé de mon séminaire de l’année dernière, celui sur La logique du fantasme. Il a bien voulu répondre à cet appel qui consistait à lui demander s’il n’y avait pas quelque chose à dire ou à interroger, ou à présenter, qui donne une idée de la façon dont il entend le point où nous en sommes venus cette année.

Je lui sais tout à fait gré d’avoir bien voulu donner cette réponse, c’est-­à-dire préparer quelque chose qui va servir d’introduction à ce qui va se dire aujourd’hui.

Déjà je puis dire en quel sens ceci m’apporte satisfaction ; d’abord pour le pur et simple fait qu’il a préparé ce travail, qu’il l’a préparé d’une façon compétente, étant parfaitement au fait de ce que j’ai dit l’année dernière ; et puis il se trouve que, de ce travail, ce qu’il a extrait, je veux dire ce qu’il a mis en valeur, ce qu’il a isolé par rapport au contenu de ce que j’ai dit toute l’année dernière, c’est à proprement parler le réseau logique et surtout son importance, son accent, sa signification dans ce qui est peut-être défini, indiqué comme l’orientation de mon discours, enfin sa visée, sa fin, pour dire le mot.

Que nous soyons précisément au point où, dans cette élaboration, cette question que je pose sur l’acte analytique qui se présente comme quelque chose de profondément impliquant pour chacun de ceux qui ici m’écoutent au titre d’analystes, nous en arrivons justement à ce point où je vais mettre un accent plus fort encore que celui qui a été mis jusqu’ici justement pour ne pas, simplement, sur ce quelque chose qui peut s’entendre d’une certai­ne façon comme : « en toute chose il y a une logique », personne ne sait bien ce que cela veut dire. Dire qu’il y a là une logique interne à quelque chose, on serait là simplement à chercher la logique de la chose, c’est-à-dire que le terme « logique » serait là mis en usage d’une façon en quelque sorte méta­phorique, non, ce n’est pas tout à fait cela à quoi nous en venons ; et, la der­nière fois, au terme de mon discours, il y en avait l’indication dans cette affirmation certainement audacieuse — et dont je ne m’attends pas à l’avance qu’elle trouve écho, résonance j’espère, au moins sympathie dans l’oreille de tel ou tel de ceux que je peux avoir dans mon auditoire, ici pré­sents au titre de logiciens — enfin ce que j’ai indiqué c’est ceci : c’est qu’il devait y avoir (et, bien sûr, j’espère me montrer en état d’apporter dans ce sens quelque argument) quelque relation, quelque possibilité même de définir comme telle la logique, la logique au sens précis du terme, à savoir cette science qui s’est élaborée, précisée, définie en disant « se définir », cela ne veut pas dire qu’elle se soit définie du premier pas, du premier coup ; disons tout au moins que peut-être est-ce sa propriété qu’elle ne puisse sans doute à proprement parler s’établir que d’une déjà très articulée défi­nition. C’est bien pourquoi, en effet, on ne commence, à proprement par­ler, à la distinguer qu’avec Aristote et qu’on a déjà, d’ores et déjà, le senti­ment qu’elle est portée d’emblée à une sorte de perfection, qui n’exclut pas quand même qu’il y a eu de très sérieux décalages, décrochages même qui, en quelque sorte, nous permettront d’approfondir ce dont il s’agit.

J’ai posé l’autre jour qu’il y avait peut-être une définition à laquelle per­sonne n’avait jamais songé jusqu’à présent et que nous essaierons de for­muler de façon tout à fait précise, qui pourrait s’articuler autour de ceci que ce que, par la logique, « on » essaie — c’est bien ce « on », aussi, qui ici méritera d’être retenu et, en quelque sorte, signalé d’une parenthèse comme point à élucider pour la suite — est quelque chose qui serait de l’ordre de quoi ? De la maîtrise ou du débarras (c’est quelquefois la même chose) à l’endroit précisément de ce qu’ici nous pointons dans notre pra­tique à nous, analystes, comme le sujet supposé savoir, un champ de la science qui aurait précisément pour fin — et même ici il ne serait pas trop de dire pour objet car le mot « objet » ici prend toute son ambiguïté — d’être interne à l’opération elle-même, disons-le tout de suite, d’exclure, de quelque chose pourtant non seulement d’articulable mais d’articulé, d’exclure comme tel le sujet supposé savoir.

C’est une idée de le définir ainsi qui ne peut évidemment venir qu’à par­tir du point où nous en sommes, tout au moins nous en sommes je vous ai suffisamment habitués de poser la question comme ça, à savoir, à vous apercevoir que dans la psychanalyse, et c’est vraiment là le seul point vif, le seul nœud, la seule difficulté, le point qui à la fois distingue la psycha­nalyse et la met profondément en question comme science, c’est justement cette chose qui, d’ailleurs n’a jamais été à proprement parler critiquée, accrochée comme telle, c’est à savoir que ce que le savoir construit, ça ne va pas de soi, quelqu’un le savait avant.

Chose curieuse, la question paraît superflue partout ailleurs dans la science. Il est bien clair que ceci tient à la façon dont cette science elle-même s’est originée. Vous verrez que, dans ce que va vous dire tout à l’heure M. Nassif, il y a le repérage précis du point où, en effet, on peut dire que c’est ainsi que la science s’est originèe.

Seulement c’est, à suivre ce que j’articule, précisément ce qui, pour la psychanalyse, n’est pas ainsi institué, la question propre de la psychanaly­se celle qui constitue, ou tout au moins autour de quoi s’institue ce point obscur et que nous essayons cette année de mettre dans un certain éclai­rage, l’acte psychanalytique.

En d’autres termes, il n’est point possible de faire la moindre avancée, le moindre progrès quant à cet acte lui-même, car il s’agit de l’acte, c’est bien là le grave de ce discours que ça n’est point pensée sur l’acte, c’est discours qui s’institue à l’intérieur de l’acte et, si l’on peut dire, ce dis­cours doit s’ordonner de telle sorte qu’il ne puisse pas y avoir de doute qu’il ne s’articule pas autrement. C’est bien là ce qu’il y a de plus diffici­le et de plus scabreux, et ce qui ne permet pas du tout de l’accueillir à la façon dont sont accueillis en général les discours de philosophes, qui sont entendus d’une façon qu’on connaît bien, qui est celle-ci : qu’est-ce qu’on peut faire comme musique autour puisque après tout, le jour de l’examen, il faut bien mettre les philosophes aussi là où ils sont, c’est-à­-dire sur les bancs de l’école, c’est tout ce qu’on vous demande, c’est de la musique autour du discours du professeur.

Mais je ne suis pas un professeur parce que justement je mets en ques­tion le sujet supposé savoir. C’est justement ce que le professeur ne met jamais en question puisqu’il est essentiellement, en tant que professeur, son représentant. Je ne suis pas en train de parler des savants ; je suis en train de parler du savant au moment où il commence à être professeur.

Mon discours analytique d’ailleurs n’a jamais cessé d’être dans cette position qui constitue justement sa précarité, son danger, et aussi sa suite de conséquences. Je me souviens de la véritable horrification que j’avais produite auprès de mon cher ami Maurice Merleau-Ponty quand je lui avais expliqué que j’étais dans la position de dire certaines choses — qui maintenant sont devenues de la musique, bien sûr, mais qui au moment où je les disais étaient tout de même dites d’une certaine façon, toujours dans ce biais ; ce n’était pas parce que je n’avais pas encore posé la question comme je la pose maintenant qu’elles n’étaient pas déjà instituées réelle­ment comme cela — et ce que je disais sur la matière analytique était ce qu’elle a toujours été, de nature telle que justement de passer par ce cliva­ge, cette fente qui lui donne ce caractère, à ce discours, tellement insatis­faisant parce qu’on ne voit pas les choses bien rangées là, dans la construc­tion positiviste, avec des étages, et ça monte en pointe, ce qui est évidem­ment bien reposant, ce qui répond à une certaine classification des sciences qui est celle qui reste dominante dans les esprits de ceux qui entrent dans quoi que ce soit, la médecine, la psychologie et autres emplois, mais ce qui n’est évidemment pas tenable à partir du moment où nous sommes dans la pratique psychanalytique.

Alors, comme cette sorte de discours a toujours engendré, bien sûr, ce je ne sais quel malaise que comporte qu’il ne soit point un discours de pro­fesseur, c’est cela qui entraînait en marge ces sortes de bruissements, de murmures, de commentaires qui aboutissaient à des formules aussi naïves que celle-ci, ceci étant d’autant plus déconcertant qu’elles se produisaient dans la bouche de gens qui devaient être les moins naïfs ; le célèbre pilier de comité de rédaction, comme ça, qui devrait quand même en savoir un bout sur ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, qu’on obtienne de lui ce cri d’enfant, que j’ai reproduit quelque part, à savoir « pourquoi est-ce qu’il ne dit pas le vrai sur le vrai ? », c’est évidemment assez comique et ça donne un petit peu une idée de la mesure, par exemple, des réactions diversement éprouvées, tourmentées, voire paniques, ou au contraire iro­niques, que je pouvais recueillir — c’est en ces termes que je m’exprimais auprès de Merleau-Ponty — dès l’après-midi même du jour où je parlais ; là, j’ai le privilège d’avoir cette ponction, cet échantillonnage sur mon auditoire que ce soient des gens qui viennent sur mon divan pour m’en communiquer le premier choc, de ce discours.

L’horrification, comme je l’ai exprimé, qui s’est aussitôt manifestée chez mon interlocuteur, Merleau-Ponty en l’occasion, est véritablement à soi tout seul significative de la différence qu’il y a entre ma position dans ce discours et celle du professeur. Elle tient justement tout entière à la mise en question du sujet supposé savoir, car tout est là. Je veux dire que même à prendre les positions les plus radicales, les plus idéalistes, les plus phé­noménologisantes, il n’en reste pas moins qu’il y a une chose qui n’est pas mise en question, même si vous allez au-delà de la conscience thétique, comme on dit, si, à vous mettre dans la conscience non thétique, vous pre­nez ce recul vis-à-vis de la réalité qui a l’air d’être quelque chose de tout à fait subversif, bref si vous faites le pas existentialiste, il y a une chose que vous ne mettez toujours pas en question, c’est à savoir si ce que vous dites était vrai avant.

C’est justement là la question pour le psychanalyste, et le plus fort, c’est que n’importe quel psychanalyste, je dirai le moins réfléchi, est capable de le sentir; tout au moins il va même jusqu’à l’exprimer dans un discours par exemple auquel je faisais allusion la dernière fois; le person­nage qui n’est certes pas dans mon sillage puisque justement il se croit obligé de l’exprimer en opposition à ce que je dis, ce qui est vraiment comique car il ne pourrait même pas commencer de l’exprimer s’il n’y avait pas eu auparavant tout mon discours; c’est à cela que j’ai fait allusion en parlant de cet article qui, au reste, fait partie d’un congrès qui n’est pas encore sorti dans la Revue française de psychanalyse où il paraîtra sûre­ment un jour.

Maintenant, après cette introduction, vous allez voir que le discours de Nassif, auquel j’ajouterai ce qui conviendra, va venir en son point destiné à rassembler ce qui a pu constituer l’essence de ce que j’ai articulé l’année dernière comme logique du fantasme, au moment où, précisément, mon discours de cette année, cette présence de la logique – et non pas cette éla­boration logique – cette présence de la logique comme instance exemplai­re qui, en tant qu’elle est expressément faite pour se débarrasser du sujet supposé savoir, peut-être – et c’est ce que dans la suite de mon discours de cette année j’essaierai de vous montrer – nous donne le tracé, l’indication d’un sentier en quelque sorte qui est celui qui nous est prédestiné, ce sen­tier qu’en quelque sorte déjà elle nous préfigurerait dans toute la mesure où ses variations, ses vibrations, ses palpitations, à cette logique, et préci­sément depuis le temps, corrélatif du temps de la science – ce n’est pas pour rien – où elle-même s’est mise à vibrer, à ne plus pouvoir rester sur son assiette aristotélicienne, la façon en somme, dont elle ne peut pas se débarrasser du sujet supposé savoir, si c’est bien ainsi que nous devons interpréter la difficulté de la mise au point de cette logique qu’on appelle logique mathématique ou logistique, il y a là quelque chose dont nous pouvons trouver tracé pour la manière dont la question se pose à nous concernant ce qu’il en est de l’acte analytique, car c’est précisément à ce point, c’est-à-dire là où l’analyste doit se situer – je ne dis pas seulement se reconnaître – en acte, se situer, c’est là que nous pouvons trouver secours, du moins ainsi l’ai-je pensé, de la logique, d’une façon qui nous éclaire au moins quant aux points sur lesquels il ne faut pas verser, il ne faut pas se laisser prendre à quelque confusion concernant ce qui fait le statut du psychanalyste.

Je vous donne la parole.

– M. Nassif :je vous prie d’abord de m’excuser parce que vous ne vous attendiez sans doute pas, et moi non plus d’ailleurs, à avoir à entendre par­ler un scribe, ce qui évidemment risque de le faire balbutier beaucoup. Finalement j’ai été assez pressé moi-même, et un scribe pressé risque de se faire encore moins entendre, si bien que ce que je vais vous dire risque d’être un peu trop écrit, mais écrit aussi d’une part parce que je suis amené à répéter des choses que vous avez peut-être tous déjà entendues, et pour­tant qui risquent néanmoins de passer pour allusives. Enfin je suis pris dans cette paraphrase, malgré moi, du discours de Lacan, et je voudrais pour commencer donc vous laisser sur ces deux exergues que je tire d’Edmond Jabes. Il fait dire à certains de ses rabbins imaginaires ces deux choses à quelques pages d’intervalle : «Enfant, lorsque j’écrivis pour la première fois mon nom, j’eus conscience de commencer un livre » ; et, plu­sieurs pages plus loin : « Mon nom est une question, et ma liberté dans mon penchant pour les questions ».

Je crois que, s’il y a un discours possible sur la psychanalyse, il se situe entre ces deux mises en question du nom. Il ne s’agit pas d’écrire un livre. Il ne s’agit pas simplement d’être une question.

Je crois que, si le séminaire de l’année dernière s’intitule Logique du fantasme, c’est parce qu’il tente de produire une nouvelle négation qui permette d’entendre et de situer la formule de Freud : L’inconscient ne connaît pas la contradiction.

Cette formule, il faut tout de suite le dire, est prise dans une précon­ception concernant les rapports de la pensée au réel, qui faisait croire à Freud justement que ce qu’il articulait devait être situé comme une scène en deçà de toute articulation logique.

Or la logique à laquelle Freud fait référence pour dire que la pensée n’applique pas ses lois se fonde sur un schéma de l’adaptation à la réalité. C’est pour cela qu’il faut ébranler ce terme de contradiction, et c’est ce qui a amené Lacan à cette autre formule : Il n’y a pas d’acte sexuel, ce qui nécessite qu’une nouvelle négation soit produite, soit confrontée avec la répétition pour nous fournir un concept de l’acte.

Ma première partie pourrait s’intituler justement: le thème de la néga­tion.

Pour pouvoir isoler les différentes négations que le terme de contradic­tion recouvre – l’inconscient ne connaît pas la contradiction -, il est d’abord nécessaire de séparer ces domaines qui se superposent en fait mais que seule la logique formelle permet de distinguer, à savoir la grammaire et la logique.

La négation, au sens le plus courant, est celle qui fonctionne au niveau de la grammaire. Elle est solidaire de l’affirmation « il y a un univers du discours » et sert justement à en exclure qu’il ne peut pas se soutenir, dira-­t-on, sans contradiction. Elle se donne à l’intuition, donc, dans l’image d’une limite, et soutenue par le geste qui consiste à caractériser une classe par un prédicat, par exemple « le noir » et à désigner dès lors comme non joint au prédicat ce qui n’est pas noir.

Si ce qui est bâti sur cette définition de la négation que Lacan appelle « négation complémentaire » nous laisse au niveau de la grammaire, c’est qu’on s’octroie, sans même le dire, un métalangage qui permet de faire fonctionner la négation comme concept et comme intuition.

Mais il y a plus grave : sur cet usage de la négation se greffe toute une tradition dont Freud, aux dires de certains, hériterait avec sa notion de moi, et qui lie les premiers pas de l’expérience au fonctionnement, au sur­gissement d’une entité autonome; par rapport à celle-ci, ce qui serait admis ou identifié serait appelé « moi », ce qui serait exclu ou rejeté pour­rait s’appeler « non moi ».

Il n’en est rien, pour cette raison que le langage n’admet en aucune façon une telle complémentarité et que ce que l’on prend ici pour une négation n’est autre que ce qui fonctionne dans la méconnaissance à par­tir de quoi le sujet s’aliène dans l’imaginaire, le narcissique.

Cette seconde négation de la méconnaissance y instaure un ordre logique perverti, et très précisément en effet ce qu’il intitule le fantasme comme étoffe du désir, et qui nous laisse donc, encore une fois, au niveau de l’articulation grammaticale. On verra cela beaucoup plus précisément plus loin.

Néanmoins, cette négation de la méconnaissance se distingue de la négation complémentaire en ce qu’elle est corrélative de l’instauration du sujet comme référent du manque. Cette négation, une fois redoublée dans la dénégation freudienne que l’on pourrait ici définir comme la mécon­naissance de la méconnaissance, permet, en effet, qu’affleure le niveau du symbolique et que joue en tant que telle la fonction logique du sujet, à savoir – je vous en rappelle la définition – ce que représente un signi­fiant pour un autre signifiant ou « ce qui réfère le manque sous les espèces de l’objet petit a ».

Mais cette fonction logique de sujet que j’ai fait surgir ici ne peut sur­gir en tant que telle, remettant en question cet univers du discours que la grammaire, pour ainsi dire, secrète, en ce qu’elle ne tient pas compte de la duplicité du sujet de l’énoncé et du sujet de l’énonciation. Dans cette fonc­tion logique le sujet ne peut surgir que si l’écriture est thématisée en tant que telle.

Et ma seconde partie s’intitule : la logique et l’écriture.

Il ne s’agit pas de cette écriture simplement instrumentale et technique qui, dans la tradition philosophique, est décrite comme signifiant de signi­fiant, mais de ce je de la répétition qui, se posant comme je, débarrasse ce qui est logique de la gangue grammaticale qui l’enveloppe.

Le sujet est, en effet, la racine de la fonction de la répétition chez Freud, et l’écriture, la mise en acte de cette répétition, qui cherche précisément à répéter ce qui échappe, à savoir la marque première qui ne saurait se redoubler et qui glisse nécessairement hors de portée. Ce concept d’écri­ture permet en effet de voir ce qui est en question dans une logique du fan­tasme qui serait plus principion que toute logique susceptible de fonder une théorie des ensembles.

En effet, le seul support de cette théorie est que tout ce qui peut se dire d’une différence entre les éléments de cet ensemble est exclu du je écrit, autrement dit que nulle autre différence existe que celle qui me permet de répéter une même opération, à savoir, appliquer sur trois objets aussi hété­roclites que vous voudrez un trait unaire. Mais justement ce trait unaire est nécessairement occulté dans tout univers du discours qui ne peut que confondre l’un comptable et l’un unifiant; à cette fin, il se donnera la pos­sibilité d’axiomatiser ce rapport essentiel entre logique et écriture tel que le surgissement du sujet permet de l’instaurer, en posant qu’aucun signi­fiant ne peut se signifier lui-même – c’est l’axiome de spécification de Russell – et donc que la question de savoir ce que représente un signifiant en face de sa répétition passe par l’écriture.

Cet axiome vient en effet formaliser l’usage mathématique qui veut que, si nous posons une lettre A nous la reprenions ensuite comme si elle était la seconde fois toujours la même. Il se présente dans une formulation où la négation intervient – aucun signifiant ne peut se signifier lui-même – mais c’est en fait le « ou » exclusif qui est ainsi désigné; il faut comprendre qu’un signifiant – la lettre A – dans sa présentation répétée, ne signifie qu’en tant que fonctionnement une première fois ou en tant que fonc­tionnement une seconde fois.

Or, nous verrons que c’est autour des rapports entre la disjonction et un certain concept de la négation que les choses se nouent et que la thé­matisation de l’acte devient indispensable. Mais ce que cette analyse per­met d’ores et déjà de voir, c’est que si l’écriture, définie comme champ de répétition de toutes les marques, peut se distinguer de l’univers du dis­cours qui a pour caractéristique de se fermer, c’est aussi seulement à tra­vers l’écriture qu’un univers du discours peut fonctionner, excluant quelque chose qui sera justement posé comme ne pouvant pas se soutenir écrit.

Le concept de logique, quoique grevé peut-être d’un passé philoso­phique lui aussi assez chargé, ne présente pas l’inconvénient de cette ambi­guïté liée au concept d’écriture. Mais cela implique, si nous voulons par­ler de logique du fantasme, que soient élucidés les rapports de ce concept au concept de vérité.

D’où sa troisième partie, logique et vérité : le pas sans.

Ainsi se pose, en effet, le problème de savoir s’il est licite d’inscrire dans les signifiants un vrai et un faux manipulables logiquement au moyen de tableaux de vérité par exemple.

Au niveau de la logique classique, qui n’est autre que la grammaire d’un univers du discours, la solution inventée par les Stoïciens reste paradoxa­le. Elle consiste à se demander comment il faut que les propositions s’en­chaînent au regard du vrai et du faux, et à mettre en place une relation d’implication qui fait intervenir deux temps propositionnels, la protase et l’apodose, et qui permet d’établir que le vrai ne saurait impliquer le faux sans empêcher pourtant que du faux on puisse déduire aussi bien le faux que le vrai. C’est l’adage : ex falso sequitur quod libet.

Souligner ce paradoxe de l’implication revient en fait à élucider la négation qui y fonctionne. Il suffit en effet d’inverser l’ordre de la pro­position p implique q pour voir surgir : si non p, pas de q, et par là même une négation. Cette négation n’a rien à voir avec la négation complé­mentaire parce qu’elle ne joue pas au niveau du prédicat, mais au niveau de ce qu’Aristote appelle un propre. Je vous rappelle cette distinction; par exemple, je peux donner comme définition de l’homme: l’homme est homme et femme. C’est un propre. La définition qu’il faut donner est : l’homme est animal raisonnable. « Homme et femme » est un propre, et ce propre ne suffit pas à définir dans Aristote; au contraire, je crois que la science moderne ne donne que des définitions par le propre.

Cette troisième négation, donc, Lacan l’appelle le pas sans. Son modèle serait la formule : il n’y a pas de vrai sans faux, car c’est en fait au principe de bivalence qu’elle fait place, et, de toutes les façons, dans Aristote, ce refus de donner des définitions par le propre est lié à la nécessité de pro­duire un discours extensionnel où justement le principe de bivalence ne serait pas mis en question. Nous verrons aussi que cette troisième négation permet de cerner parfaitement le problème de l’acte tel qu’il s’exprime dans cette simple phrase: il n’y a pas d’homme sans femme.

Enfin on pourrait reproduire en des termes plus rigoureux que celui de la méconnaissance ce qui se passe au niveau de la grammaire du fantasme dans certains phénomènes d’inférence sous-jacents au processus d’identi­fication sous toutes ses formes. Mais surtout le pas sans permet de com­prendre que le mode de l’association libre à travers lequel se présume le champ de l’interprétation confronte à une dimension qui n’est pas celle de la réalité mais de la vérité.

En effet, quand on objecte à Freud qu’avec sa façon de procéder, il trouvera toujours un signifié pour faire le pont entre deux signifiants, il se contente de répondre que les lignes d’association viennent se recouper en des points de départ électifs qui dessinent en fait ce qui est pour nous la structure d’un réseau. Et donc la logique boiteuse de l’implication est relayée par la véritable répétition.

L’essentiel n’est donc pas tant de savoir si un événement a eu lieu réel­lement ou non que de découvrir comment le sujet a pu l’articuler en signi­fiant, c’est-à-dire en vérifiant la scène par un symptôme où ceci n’allait pas sans cela et où la vérité a partie liée avec la logique. Il serait, en ce point, possible de faire le pont entre logique et vérité grâce au concept de répé­tition qui est un peu sous-jacent à ces deux parties, ce qui amènerait tout de suite une thématisation de l’acte. Je suivrai plutôt l’ordre adopté par Lacan qui commence par en donner un modèle vide forgé pour donner de la véritable forclusion donnée dans le cogito cartésien à partir de laquelle la science est vide.

J’en viens ainsi à ma quatrième partie, modèle vide de l’aliénation: S (Abarré) Ce modèle qui est celui de l’aliénation comme choix impossible entre je ne pense pas et je ne suis pas va surtout nous permettre d’exhiber la néga­tion la plus fondamentale, celle qui fonctionne en rapport avec la disjonc­tion telle qu’elle est désignée dans la formule de Morgan : Non (a et b) équivaut à non a ou non b. Or, une fois posé que a et b désignent le je pense et le je suis et que c’est la même négation qui fonctionne de part et d’autre du signe de l’équivalence, on doit admettre que cette négation fon­damentale est celle qui fait surgir l’Autre, conséquemment au refus de la question de l’être qu’instaure le cogito, exactement comme « ce qui est rejeté dans le symbolique reparaît dans le réel ». Mais aussi on doit admettre que cette Verwerfung primordiale qui instaure la science instau­re une disjonction exclusive entre l’ordre de la grammaire dans sa totalité qui devient ainsi le support du fantasme, et l’ordre du sens qui en est exclu et qui devient effet et représentation de choses. Je vais reprendre cela dou­cement.

Il y a donc équivalence entre : non (je pense et je suis) et : ou je ne pense pas, ou je ne suis pas. Et c’est sur le premier terme de cette équivalence que je voudrais maintenant me pencher car elle va nous permettre de poser en toute rigueur la distinction entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énoncia­tion. Si en effet donc je suis doit pouvoir se mettre entre guillemets après le je pense, c’est d’abord que la fonction du tiers est essentielle au cogito. C’est avec un tiers que j’argumente, lui faisant renoncer une à une à toutes les voies du savoir dans la première Méditation, jusqu’à le surprendre à un tournant en lui faisant avouer qu’il faut bien que je sois moi pour lui faire parcourir ce chemin, à telle enseigne que le je suis qu’il me donne n’est autre, en définitive, que l’ensemble vide puisqu’il se constitue de ne conte­nir aucun élément.

Le je pense n’est donc en fait que l’opération de vidage de l’ensemble du je suis. Il devient par là même un j’écris, seul capable d’effectuer l’évacua­tion progressive de tout ce qui est mis à la portée du sujet en fait de savoir. Le sujet – et c’est tout à fait fondamental pour la conceptualisation de l’acte – ne se trouve pas seulement en position d’agent du je pense mais en position de sujet déterminé par l’acte même dont il s’agit, ce qu’expri­me en latin la diathèse moyenne, par exemple loquor.

Or tout acte pourrait se formuler en ces termes pour autant que le moyen, dans une langue, désigne cette faille entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation. Mais comme ce n’est pas meditor qui est d’ailleurs le fré­quentatif de medeo, mais cogito que Descartes emploie, et comme il est essentiel à ce cogito de pouvoir être répété en chacun de ses points, en cha­cun des points de l’expérience, chaque fois que ce sera nécessaire – et Descartes y insiste – il se pourrait bien que nous ayons là à faire au néga­tif de tout acte.

En effet, le cogito est, d’une part, le lieu où s’origine cette répétition constitutive du sujet, et, d’autre part, le lieu où s’instaure un recours au grand Autre, lui même pris dans la méconnaissance en tant que cet Autre est supposé comme non affecté par la marque, c’est-à-dire que ce Dieu est censé ne pas écrire. En effet, le cogito n’est pas tenable s’il ne se complète d’un : sum ergo Deus est et du postulat corrélatif suivant lequel le néant n’a pas d’attribut.

Descartes remet donc à la charge d’un autre qui ne serait pas marqué, les conséquences décisives de ce pas qui instaure la science. Elles ne se font pas attendre : d’une part la découverte newtonienne, loin d’impliquer un espace partes extra partes donne à l’étendue pour essence d’avoir chacun de ses points reliés par sa masse à tous les autres; quant à la chose pen­sante, loin d’être un point d’unification, elle porte au contraire la marque du morcellement, lequel se démontre, en quelque sorte, dans tout le déve­loppement de la logique moderne, aboutissant à faire de la res cogitans non point un sujet mais une combinatoire de notations.

Faire porter donc, la négation – cette négation que je suis en train d’es­sayer de faire surgir – sur la réunion du je pense et du je suis revient à prendre acte de ces conséquences et à les traduire en écrivant qu’il n’y a point d’Autre. Le sigle S (Abarré) revient en effet à constater qu’il n’y a nul lieu où s’assure la vérité constituée par la parole; nulle place n’y justifie la mise en question par des mots de ce qui n’est que mot, toute la dialectique du désir, et le réseau de marques qu’elle forme, se creusant dans l’intervalle entre l’énoncé et l’énonciation.

Donc tout ce qui se fonde seulement sur un recours à l’Autre est frap­pé de caducité. Seul peut y subsister ce qui prend la forme d’un raison­nement par occurrence. La non existence de l’Autre dans le champ des mathématiques correspond, en effet, à un usage limité dans l’emploi des signes, c’est l’axiome de spécification et la possibilité du va-et-vient entre ce qui est établi et ce qui est articulé. L’Autre est donc un champ marqué de la même finitude que le sujet lui-même. Ce qui fait dépendre le sujet des effets du signifiant, fait, du même coup, que le lieu où s’assure le besoin de vérité est lui-même fracturé en ses deux phases de l’énoncé et de l’énonciation. C’est pourquoi la réunion du je pense et du je suis, quoique nécessaire, doit être en son principe niée de cette négation fon­damentale.

Il ne devrait pas vous échapper que cette négation, qui ne nous fournit pour le moment qu’un modèle vide, est en fait induite par la sexualité, telle qu’elle est vécue et telle qu’elle opère.

J’en viens ainsi à ma cinquième partie: forclusion et déni.

On peut en effet la présenter comme – la sexualité en général telle qu’elle est vécue et telle qu’elle opère – un : se défendre de donner suite à cette vérité qu’il n’y a point d’Autre. C’est que ce modèle s’étaye, en fait, sur cette vérité de l’objet a qui est en définitive à rapporter à la castration, puisque le phallus, comme son signe, représente justement la possibilité exemplaire du manque d’objet.

Or ce manque est inaugural pour l’enfant lorsqu’il découvre avec hor­reur que sa mère est castrée, et la mère ne désigne rien de moins que cet Autre qui est mis en question à l’origine de toute opération logique.

Aussi la philosophie, et toute tentative pour rétablir dans la légitimité un univers du discours consiste, une fois qu’elle s’est donnée par l’écritu­re une marque, à la raturer dans l’Autre, à présenter cet Autre comme non affecté par la marque.

Or cette marque qui permet ce rejet dans le symbolique n’est, en fait, que le tenant lieu de cette trace inscrite sur le corps même qu’est la cas­tration. Il est donc ici possible de présenter cette forclusion de la marque du grand Autre comme un refus motivé et sans cesse repris de ce qui constitue un acte. Mais cet acte, pris lui-même dans la logique régie par la négation – cette négation fondamentale – n’est pas lui-même une posi­tivité; vous vous en doutez. Il ne peut, en fait, qu’être inféré à partir de cette autre opération logique qu’est le déni, lequel consiste certes à mettre entre parenthèses la réalité du compromis et la grammaire qui s’y fonde, mais qui n’en récolte pas moins cette autre conséquence, du fait que le grand Autre soit barré : la disjonction entre le corps et la jouissance.

Si en effet l’objet a est forclos dans la marque par le philosophe, il est identifié comme lieu de la jouissance par le pervers, mais il apparaît juste­ment alors comme partie d’une totalité qui n’est pas assignable puisqu’il n’y a point d’Autre. Et le pervers se croit obligé, comme le philosophe, de s’inventer une figure manifestement théiste, par exemple celle, chez Sade, de la méchanceté absolue dont le sadique n’est que le servant. S’il n’y a point d’Autre, c’est bien parce que l’une et l’autre positions sont inte­nables. Le couple homme-femme qui est positivé dans un cas, celui du philosophe, le couple a grand Autre, qui est positivé dans l’autre, sont deux façons parallèles de refuser l’acte sexuel tantôt pensé comme réel et impossible, tantôt comme possible et irréel.

Il reste sans doute une troisième forme, celle du passage à l’acte. Il ne faut pas s’imaginer que ce saut nous fait sortir de l’aliénation ci-devant décrite. Il va au contraire nous permettre d’en articuler les termes de façon encore plus rigoureuse.

Je vaispour cela passer à la seconde partie de l’équivalence ou je ne pense pas ou je ne suis pas.

Et cette sixième partie s’intitulera: la grammaire ou la logique.

La non réunion dans l’Autre du je pense et du je suis se traduit simple­ment en une disjonction entre deux non sujets : je ne pense pas ou 1.e ne suis pas.

Aussi, sans plus parler d’acte, il serait peut-être utile d’en rester encore au modèle vide. Cela va nous permettre de faire la théorie de cette néga­tion du sujet, que la négation du grand Autre suppose, et va nous donner la possibilité de mieux articuler les disjonctions entre grammaire et logique, en fixant à la grammaire son statut.

Ce que la logique nous donne à penser, c’est que nous n’avons pas le choix, très précisément en ceci : à partir du moment où le je a été choisi comme instauration de l’être, c’est vers le je ne pense pas que nous devons aller, car la pensée est constitutive d’une interrogation sur le non-être jus­tement, et c’est à cela qu’il est mis un terme avec l’inauguration du je comme sujet du savoir dans le cogito. Aussi la négation qui se donne à penser dans l’aliénation n’est plus celle à l’œuvre dans le refus de la ques­tion de l’être, mais celle qui, portant sur l’Autre qui en surgit, porte sur le je qui s’en retranche.

Or, connexe au choix du je ne pense pas, quelque chose surgit dont l’es­sence est de n’être pas je. Ce pas je, c’est le Ça, lequel peut se définir par tout ce qui, dans le discours, n’est pas je, c’est-à-dire précisément par tout le reste de la structure grammaticale.

En effet, la portée du cogito se réduit à ceci que le je pense fait sens, mais exactement de la même façon que n’importe quel non-sens pourvu qu’il soit d’une forme grammaticalement correcte. La grammaire n’est plus, dans cette logique régie par la négation portant tour à tour sur l’Autre et sur le sujet, qu’une branche de l’alternative ou est pris ce sujet quand il passe à l’acte, et si elle se définit par tout ce qui, dans le discours, n’est pas je, c’est bien parce que le sujet en est l’effet.

C’est très précisément en cela que le fantasme n’est autre qu’un monta­ge grammatical où s’ordonne suivant divers renversements le destin de la .            pulsion, à telle enseigne qu’il n’y a pas d’autre façon de faire fonctionner le je dans sa relation au monde qu’à la faire passer par cette structure grammaticale, mais aussi que le sujet, en tant que je, est exclu du fantas­me, comme il se voit dans « un enfant est battu » où le sujet n’apparaît comme sujet battu que dans la seconde phase, et cette seconde phase est une reconstruction signifiante de l’interprétation. Il est important de le noter, de même que la réalité, ce compromis majeur sur lequel nous nous sommes entendus, est vide, de même le fantasme est clos sur lui-même, le sujet qui passe à l’acte ayant basculé en son essence de sujet dans ce qui reste comme articulation de la pensée, à savoir l’articulation grammatica­le de la phrase.

Mais ce concept de grammaire pure, loin de s’articuler comme dans Husserl, avec la logique de la contradiction, laquelle s’articule à son tour sur une logique de la vérité, dans la mesure où ces concepts de logique et de grammaire tels que je suis en train de les faire fonctionner ici, dans la mesure où cette grammaire pure permet de bien situer les fantasmes et le moi qui en est la matrice, ce concept de grammaire donc doit fonctionner de façon inverse, c’est-à-dire permettre de constater qu’il y a de l’agram­matical, quelque chose que Husserl rejetterait donc qui est quand même encore du logique, et que la langue bien faite du fantasme ne peut empê­cher ces manifestations de vérité que sont le mot d’esprit, l’acte manqué ou le rêve, manifestations par rapport auxquelles le sujet ne peut se situer que du côté d’un je ne suis pas.

En effet, ce dont il s’agit dans l’inconscient, qu’il faut donc distinguer du Ça, ne relève pas de cette absence de signification où nous laisse la grammaire puisqu’il se caractérise par la surprise, qui est bien un effet de sens, et cette surprise que toute interprétation véritable fait immédiate­ment surgir a pour dimension, pour fondement, la dimension du je ne suis pas. C’est en ce lieu où je ne suis pas que la logique apparaît toute pure, comme non grammaire, et que le sujet s’aliène à nouveau en un pense­chose, ce que Freud articule sous la forme de représentation de choses dont l’inconscient, qui a pour caractéristique de traiter les mots comme des choses, est constitué.

En effet, si Freud parle des pensées du rêve, c’est que, derrière ces séquences agrammaticales, il y a une pensée dont le statut est à définir, en ce qu’elle ne peut dire ni donc je suis ni donc je ne suis pas, et Freud arti­cule cela très précisément quand il dit que le rêve est essentiellement égoïs­tique, cela impliquant que le Ich du rêveur est dans tous les signifiants du rêve et y est absolument dispersé, et que le statut qui reste aux pensées de l’inconscient est celui d’être des choses.

Ces choses cependant se rencontrent et sont prises dans un je logique qui constitue la fonction du renvoi et qui se lit à travers des décalages par rapport au je grammatical justement, et c’est à cela que sert ce je gramma­tical, de même que le rébus se lit et s’articule par rapport à une langue déjà constituée. C’est en tous les cas sur ce je non grammatical que s’appuie le psychanalyste, et chaque fois qu’il fait fonctionner quelque chose comme Bedeutung, faisant comme si les représentations appartenaient aux choses elles-mêmes, et faisant surgir ainsi ces trous dans le je du je ne suis pas où se manifeste ce qui concerne l’objet a. Car, en définitive, ce que toute la logique du fantasme vient suppléer, c’est l’inadéquation de la pensée au sexe ou l’impossibilité d’une subjectivation du sexe. C’est cela la vérité du je ne suis pas.

Le langage, en effet, qui réduit la polarité sexuelle à un avoir ou n’avoir pas – la connotation phallique – fait mathématiquement défaut quand il s’agit d’articuler cette négation que je suis en train d’élucider, cette négation qui est celle, en définitive, qui fonctionne dans la castration.

Or, c’est le langage qui structure le sujet comme tel et, dans les pensées du rêve les mots sont traités comme des choses, nous aurons en ce point carrément affaire à une lacune, à une syncope dans le récit. Ainsi, alors que le pas je du ça de la grammaire tourne autour de cet objet noyau nous pouvons retrouver l’instance de la castration, le pas je de l’in­conscient est simplement représenté comme un blanc, comme un vide par rapport à se réfère tout le je logique de la Bedeutung. C’est en ce point précis que se fait sentir la nécessité de rabattre la logique sur la grammai­re et d’articuler, au moyen de la répétition, la possibilité d’un effet de véri­té, effet de vérité l’échec de la Bedeutung à articuler le sexe fait appa­raître le – petit phi.

Or ce qui donne la possibilité de penser le sujet en tant que produit de la grammaire ou en tant qu’absence référée par la logique, c’est le concept de répétition tel qu’il est articulé par Freud dans le terme de Wiederholungszwang. Cela nous oblige à introduire le modèle vide de l’aliénation dans l’élément d’une temporalité que le concept d’acte per­met seul de cerner.

Ma septième partie : l’aliénation et l’acte.

C’est dans la mesure où l’objet a peut être pensé comme réel, c’est-à­-dire comme chose, que le rapport du sujet à la temporalité peut être élu­cidé à travers précisément les rapports de la répétition au trait unaire. Nous restons donc dans l’élément d’une logique où temporalité et trace se conjoignent, dans une tentative pour structurer le manque sous la forme d’une archéologie où répétition et décalage se succèdent.

Dans Freud même, la répétition n’a, en effet, rien à faire avec la mémoi­re où la trace a justement pour effet la non répétition. Un micro-organisme doué de mémoire ne réagira pas à un excitant la seconde fois comme la pre­mière. C’est l’atome de mémoire. Au contraire dans une situation d’échec qui se répète par exemple, la trace a une tout autre fonction : la situation première n’étant pas marquée du signe de la répétition, on doit dire que si elle devient la situation répétée, c’est que la trace se réfère à quelque chose de perdu du fait la répétition, et nous retrouvons ici l’objet a.

C’est pourquoi ce qui se présente comme décalage dans la répétition même n’a rien à faire avec la similitude ou la différence, et nous retrouvons ici, dans le champ du sujet, le trait unaire comme repère symbolique. Celui-ci, je le rappelle, permet d’identifier des objets aussi hétéroclites que possible, tenant pour nulle jusqu’à leur différence de nature la plus expres­se, pour les énumérer comme éléments d’un ensemble. Mais il faut des­cendre dans le temps pour constater d’une part, que la vérité ainsi obtenue et qui n’est autre que ce que les mathématiciens appellent effectivité, d’où le fait qu’un modèle permette d’interpréter un domaine, cette vérité n’a aucune prise sur le réel. En revanche, nous retrouvons ici le modèle de l’aliénation qui pourrait s’imager sous la forme d’un K ce n’est ni pareil ni pas pareil ». Or ce n’est là rien d’autre que le graphe de la double boucle qui sert à représenter depuis fort longtemps dans Lacan la solidarité d’un effet directif à un effet rétroactif. Ce rapport tiers se retrouve, en effet, qui nous permet de faire surgir le trait unaire qu’en passant du 1 au 2 qui constitue la répétition du l, se présente un effet de rétroaction où le 1 revient comme non numérable, comme un en plus ou un en trop.

Il en est de même dans toute opération signifiante où le trait dont se sustente ce qui est répété dans la marque, revient en tant que répétant sur ce qu’il répète, pour peu que le sujet comptant ait à se compter lui-même dans la chaîne, et c’est justement ce qui a lieu dans le passage à l’acte.

Il y a en effet correspondance entre l’aliénation comme choix inéluc­table du je ne pense pas et la répétition comme choix inéluctable du passa­ge à l’acte.

En effet, l’autre terme impossible à choisir est l’acting out corrélatif du je ne suis pas. C’est que l’acte, loin de se définir comme quelque manifes­tation de mouvement allant de la décharge motrice au détour du singe pour attraper une banane, cet acte ne peut se définir que par rapport à la double boucle où la répétition en vient à fonder le sujet, cette fois comme effet de coupure.

Je vous rappelle ici quelques repères topologiques. La bande de Moebius peut être prise comme symbolique du sujet; une double boucle en constitue le pôle unique. Or une division médiane de cette bande la supprime mais engendre une surface applicable sur un tore. Or la coupu­re qui engendre cette division suit le tracé de la double boucle, et l’on peut dire que l’acte est en lui-même la double boucle du signifiant. L’acte se donne en effet comme le paradoxe d’une répétition en un seul trait, et cet effet topologique permet de présenter que le sujet dans l’acte soit iden­tique à son signifiant, ou que la répétition intrinsèque à tout acte s’exerce au sein de la structure logique par l’effet de rétroaction.

L’acte est donc le seul lieu où le signifiant a l’apparence ou même la fonction de se signifier lui-même, et le sujet dans cet acte est représenté comme l’effet de la division entre le répétant et le répété qui sont pourtant identiques.

Pour bien voir que cette structuration de l’acte vient remplir le modèle vide de l’aliénation, il nous faut encore faire un dernier pas. Freud, dans son texte Au-delà du principe de plaisir met en place cette conjonction basale pour toute la logique du fantasme entre la répétition et la satisfac­tion. Ici, en effet, la compulsion de répétition englobe le fonctionnement du principe de plaisir, c’est en ceci qu’il n’y a rien dans ce matériel inani­mé que la vie rassemble, que la vie ne rende à son domaine de l’inanimé, mais elle ne le rend qu’à sa manière, nous dit Freud; cette manière, c’est de repasser par les chemins qu’elle a parcourus, la satisfaction étant à défi­nir comme justement le fait de repasser par ces mêmes chemins.

Or, nous venons de le voir, la répétition en tant qu’elle engendre le sujet comme effet de la coupure ou comme effet du signifiant est liée à la chute inéluctable de l’objet a, si bien que la métaphore du chemin est radicalement inadéquate. De plus, le modèle de la satisfaction que Freud nous propose n’est pas assurément un modèle organique celui, par exemple, de la réplétion d’un besoin comme le boire ou le dormir où la satisfaction se définit justement comme non transformée par l’instance subjective – nous n’avons pas affaire à cette solidarité d’un effet actif et rétroactif – mais précisément le point où la satisfaction s’avère la plus déchirante pour le sujet, celle de l’acte sexuel, et c’est par rapport à cette satisfaction que toutes les autres sont à mettre en dépendance au sein de la structure. C’est en ce point que la boucle se ferme; dans la lecture que je vous propose, la conjonction de la satisfaction sexuelle et de la répéti­tion n’en fonctionne pas moins comme un axiome inexorable, puisque rien de moins qu’un fleuve de boue menacerait quiconque s’en écarte.

C’est que nous n’avons affaire, encore une fois, qu’à une nouvelle tra­duction du S (AI) dont nous avons déjà donné divers équivalents, et qui vient ici reprendre la disjonction entre le corps et la jouissance sous la forme d’une disjonction temporelle entre satisfaction obtenue et répéti­tion poursuivie.

On comprend mieux maintenant que, si cette satisfaction passe par ce qui se donne comme un acte, celui-ci ne peut être pensé comme acte qu’en fonction de l’ambiguïté inéluctable de ses effets. Si un acte se présente comme coupure, c’est dans la mesure où l’incidence de cette coupure sur la surface topologique du sujet en modifie la structure ou au contraire la laisse identique. Dès lors, nous retrouvons ici la liaison structurale entre l’acte et le registre de la Verleugnung. Il s’agit en effet, sous ce concept de penser le labyrinthe de la reconnaissance par un sujet, d’effets qu’il ne peut reconnaître puisqu’il est tout entier comme sujet transformé par son acte. Le passage à l’acte n’est donc, par rapport à la répétition, qu’une sorte de Verleugnung avouée, et l’acting out une sorte de Verleugnung déniée.

C’est un redoublement – Verleugnung déniée – que je présente

comme corrélatif au niveau du sujet du redoublement de la méconnais­sance par laquelle j’ai défini la dénégation freudienne. Et cette alternative de l’aliénation est encore une fois à mettre précisément en rapport avec le a que le sujet de l’acte sexuel est nécessairement, puisqu’il y entre comme produit, et qu’il ne peut qu’y répéter la scène oedipienne, c’est-à-dire la répétition d’un acte impossible.

Si vous m’avez suivi, et sans qu’il soit nécessaire de reprendre tout ce qui a été dit ici même sur l’impossibilité de donner au signifiant homme et femme une connotation assignable, il est maintenant devenu évident que la formule l’inconscient ne connaît pas la contradiction est rigoureusement identique à celle tout aussi captieuse mais plus adéquate suivant laquelle il n’y a pas d’acte sexuel.

[Applaudissements].

-Jacques Lacan: Je me réjouis que ces applaudissements prouvent que ce discours ait été de votre goût. C’est tant mieux. Au reste, même s’il ne l’avait pas été, il n’en restait pas moins ce qu’il est, c’est-à-dire excellent. Je dirai même plus. Je ne voudrais pas tellement le laisser apporter des rec­tifications et perfectionnements que l’auteur pourra y apporter. Je veux dire que, tel qu’il est, il a son intérêt et que, pour tous ceux qui ont assis­té à la séance d’aujourd’hui, il sera certainement très important de pouvoir s’y référer pour tout ce que je dirai dans la suite.

Maintenant, ma fonction étant justement, du fait de la place que j’ai définie tout à l’heure, de ne pas exclure tel ou tel appel à l’intérêt au niveau de ce que j’ai appelé à l’instant le goût, j’y ajouterai simplement quelques mots de remarques. Je souligne expressément qu’en dehors des personnes qui sont déjà invitées pour être d’ores et déjà en possession d’une carte, aucune personne ne sera invitée aux deux derniers séminaires fermés si elle ne m’a pas envoyé dans huit jours quelque question dont je n’ai nul besoin de préciser comment je la trouverai pertinente ou pas pertinente – à la vérité je suppose qu’elle ne peut être que pertinente du moment qu’elle m’aura été envoyée!

Je vais faire la remarque suivante. On a parlé ici de nouvelle négation. Il va s’agir en effet de rien d’autre, dans les séminaires qui vont venir, que de l’usage précisément, de la négation, ou très précisément de ceci, c’est comment ce pas de la logique qui a été constitué par l’introduction de ce qu’on appelle de la façon la plus grossièrement impropre, j’ose le dire, et je pense qu’aucun logicien sensible ne me contredira, les « quantificateurs » – contrairement à ce que le mot semble indiquer, ce n’est essentiellement pas de la quantité qu’il s’agit dans cet usage des quantifica­teurs – par contre j’aurai à vous produire, et ceci dès la prochaine fois, l’importance qu’il y a – au moins d’une façon très éclairante, d’avoir été liée au tournant qui a fait apparaître la fonction de quantificateur – dans le terme de la double négation précisément en ceci qui est à notre portée – il est bien singulier que ce soit au niveau de la grammaire que ce soit le plus sensible – qu’il n’est d’aucune façon possible de s’acquitter de ce qu’il en est de la double négation en disant par exemple qu’il s’agit là d’une opération qui s’annule, et qu’elle nous ramène et nous rapporte à la pure et simple affirmation. En effet, ceci est déjà présent et tout à fait sensible, fût-ce au niveau de la logique d’Aristote, pour autant qu’à nous mettre en face des quatre pôles constitués par l’universel, le particulier, l’affirmatif et le négatif, elle nous montre bien qu’il y a une autre position, celle de l’uni­versel et du particulier, en tant qu’elles peuvent se manifester par cette opposition de l’universel et du particulier par l’usage d’une négation, ou que le particulier peut être défini comme un pas tous et que ceci est véri­tablement à la portée de notre main et de nos préoccupations.

Dans le moment où nous sommes de notre énoncé sur l’acte psychanaly­tique, est-ce que c’est la même chose de dire que tout homme n’est pas psy­chanalyste – principe de l’institution des sociétés qui portent ce nom – ou de dire que tout homme est non psychanalyste ?

Ce n’est absolument pas la même chose. La différence réside précisé­ment dans le pas tous qui fait passer le fait que nous mettons en suspens, que nous repoussons l’universel, ce qui introduit la définition, en cette occasion, du particulier.

Ce n’est pas aujourd’hui que je vais pousser plus loin ce dont il s’agit dans l’occasion, mais il est bien clair qu’il s’agit là de quelque chose que j’ai d’ores et déjà indiqué, qui vous est déjà amorcé par plusieurs traits de mon discours, quand j’ai par exemple insisté sur ceci que, dans la gram­maire, le sujet de l’énonciation n’était nulle part plus sensible que dans l’usage de ce ne que les grammairiens ne savent pas – parce que naturel­lement, les grammairiens sont des logiciens, c’est ce qui les perd, cela nous laisse de l’espoir que les logiciens aient une toute petite idée de la grammaire ;

c’est en quoi nous mettons justement ici notre espoir, c’est-à-dire que c’est cela qui nous ramène au champ psychanalytique – bref ils appellent ce ne explétif, qui s’exprime si bien dans l’expression par exemple : je serai là – ou je ne serai pas là – avant qu’il ne vienne, employé dans un sens qui veut dire exactement : avant qu’il vienne; car c’est là uniquement que ça prend son sens, cet « avant qu’il ne vienne », qui introduit ici la présence de moi en tant que sujet de l’énonciation c’est-à-­dire en tant que ça m’intéresse, c’est d’ailleurs là qu’il est indispensable, que je suis intéressé à ce qu’il vienne ou à ce qu’il ne vienne pas.

Il ne faut pas croire que ce ne soit saisissable que là, dans ce point bizar­re de la grammaire française où on ne sait qu’en faire et où aussi bien on peut l’appeler explétif ce qui ne veut pas dire autre chose que ceci que après tout ça aurait le même sens si on ne s’en servait pas.

Or, précisément, tout est là : ça n’aurait pas le même sens. De même dans cette façon qu’il y a d’articuler la quantification qui consiste à en séparer les caractéristiques, et même, pour bien marquer le coup, à ne plus exprimer la quantification que par ces signes écrits qui sont le ” pour l’universel et le $ pour le particulier.

Ceci suppose que nous l’appliquions à une formule qui, mise entre parenthèses, peut être en général symbolisée par ce qu’on appelle fonction. Quand nous essayons de faire la fonction qui correspond à la proposi­tion prédicative, c’est bien par là que les choses se sont introduites dans la logique puisque c’est là-dessus que repose le premier énoncé des syllo­gismes aristotéliciens, nous sommes amenés, cette fonction, à l’introduire, tout au moins disons qu’historiquement elle s’est introduite à l’intérieur de la parenthèse affectée par le quantificateur, très précisément au niveau du premier écrit ou Peirce a poussé en avant l’attribution à Mitchell – qui d’ailleurs n’avait pas dit tout à fait ça – d’une formulation qui est celle­-ci : pour dire que tout homme est sage, nous mettons le quantificateur ” – il n’était pas admis comme algorithme à l’époque, mais qu’importe – et nous mettons dans la parenthèse (-h + s) – c’est-à-dire la réunion, la non confusion, contraire de l’identification, je l’écris sous la forme qui vous est plus familière : v, donc nous avons : (-h +v s) ce qui veut dire que, pour tout objet i, il est ou bien non homme, ou bien sage.

Tel est le mode significatif sous lequel s’introduit historiquement et d’une façon qualifiée l’ordre de la « quantification », mot que je ne pro­noncerai jamais qu’entre guillemets jusqu’au moment où il me viendra quelque chose, que la visitation, la même que quand j’ai donné son titre à ma petite revue, fera peut-être admettre par les logiciens je ne sais quelle qualification qui serait tellement plus saisissante que «quantification» qu’on pourrait peut-être la suppléer.

Mais, à la vérité, je ne peux à cet égard que me laisser moi-même en attente, en gésine; cela me viendra tout seul ou cela ne me viendra jamais. Quoi qu’il en soit, vous retrouverez là ce point d’accent que j’ai déjà introduit précisément à propos d’un schéma qui est de la période où Peirce était en quelque sorte lui aussi en gésine de la quantification, à savoir ce qui m’a permis, dans le schéma quadripartite que j’ai inscrit l’autre jour concernant l’articulation de tout trait est vertical avec ceci que je vous ai fait remarquer, que c’est proprement sur le fait de reposer sur le pas de trait que toute l’articulation de l’opposition de l’universel, du par­ticulier, de l’affirmatif et du négatif se basait dans le schéma tout au moins qui était alors donné par Peirce, schéma peircien que j’ai mis depuis long­temps en avant de certaines articulations, autour dupas de sujet, autour de l’élimination de ce qui fait l’ambiguïté de l’articulation du sujet dans Aristote, encore que, quand vous lisez Aristote, vous voyez qu’il n’y a aucune espèce de doute que la même mise en suspens du sujet était d’ores et déjà là accentuée, que l’upokeimenon ne se confond nullement avec l’ousia.

C’est autour de cette mise en question du sujet comme tel, à savoir sur la différence radicale concernant cette sorte de négation qu’il conserve à l’égard de la négation en tant qu’elle se porte sur le prédicat, c’est là autour que nous allons pouvoir faire tourner quelques points essentiels en des sujets qui nous intéressent tout à fait essentiellement, à savoir celui dont il s’agit, dans la différence de ceci que pas tous ne sont psychana­lystes – non licet omnibus psychanalytas esse – ou bien: il n’en est aucun qui soit psychanalyste.

Pour certains qui peuvent trouver que nous sommes dans une forêt qui n’est pas la leur, je ferai tout de même remarquer quelque chose quant au sujet de ce rapport, de ce grand nœud, de cette boucle qu’a tracée notre ami Jacques Nassif, en réunissant ceci, ce fait si troublant que Freud a énoncé quand il a dit que l’inconscient ne connaît pas la contradiction, qu’il ait osé, comme ça, lancer cette arche, ce pont, à ce point-cœur de la logique du fantasme, sur lequel s’est terminé mon discours de l’année der­nière, en disant qu’il n’y a pas d’acte sexuel.

Il y a bien là un rapport, et le rapport le plus étroit, de cette béance du discours dont il s’agit, de représenter les rapports du sexe avec cette béan­ce pure et simple qui s’est définie du progrès pur de la logique elle-même, car c’est par un procès purement logique qu’il se démontre – et je vous le rappellerai incidemment pour ceux qui n’en auraient pas la moindre idée – qu’il n’y a pas d’univers du discours – bien sûr, pour le discours, il est exclu, le pauvre, qu’il s’aperçoive qu’il n’y a pas d’univers -, mais c’est justement là la logique qui nous permet de démontrer de façon très aisée, très rigoureuse et très simple qu’il ne saurait y avoir d’univers du discours.

Ce n’est donc pas parce que l’inconscient ne connaît pas la contradic­tion que le psychanalyste est autorisé à se laver les mains de la contradic­tion, ce qui, je dois le dire d’ailleurs, ne le concerne que d’une façon tout à fait lointaine; je veux dire que, pour lui, cela lui semble le cachet, le blanc-seing, l’autorisation donnée à couvrir de toutes les façons qui lui conviennent, à couvrir de son autorité, la confusion pure et simple.

Là est le ressort autour de quoi tourne cette sorte d’effet de langage qu’implique mon discours. J’illustre. Ce n’est pas parce que l’inconscient ne connaît pas la contradiction; ce n’est pas étonnant, nous le touchons du doigt, comment ça se fait; ça ne se fait pas n’importe comment; tout de suite je le touche à ceci parce que c’est au principe même de ce qui est ins­crit dans les premières formulations de ce dont il s’agit concernant l’acte sexuel; c’est que l’inconscient, nous dit-on, c’est ça, l’Oedipe, le rapport de l’homme et de la femme, il le métaphorise; c’est cela que nous trouvons au niveau de l’inconscient dans les rapports de l’enfant et de la mère; le com­plexe d’Œdipe, c’est ça d’abord, c’est cette métaphore. Ce n’est tout de même pas une raison pour que le psychanalyste ne les distingue pas, ces deux modes de présentation. Il est même là pour ça, expressément. Il est là pour faire entendre à l’analysant les effets métonymiques de cette pré­sentation métaphorique.

Il peut même, plus loin, être l’occasion de confirmer sur tel objet le res­sort contradictoire inhérent à toute métonymie, le fait qu’il en résulte que le tout n’est que le fantôme de la partie, de la partie en tant que [réelle ?]. Le couple n’est pas plus un tout que l’enfant n’est une partie de la mère.

Voilà ce que rend sensible la pratique psychanalytique, et c’est profondé­ment la vicier, qu’au nom du fait que c’est de cela qu’il s’agit, d’affirmer le contraire, c’est-à-dire de désigner dans les rapports de l’enfant et de la mère ce qui ne se trouve pas ailleurs, là où on s’attendrait à le trouver, à savoir l’unité fusionnelle dans la copulation sexuelle. Et c’est d’autant plus erroné de le représenter par les rapports de l’enfant et de la mère, qu’au niveau de l’enfant et de la mère, cela existe encore moins.

J’ai assez souligné la chose en faisant remarquer que c’est une pure fan­taisie de l’heure psychanalytique que d’imaginer que l’enfant est si bien que ça là-dedans, qu’est-ce que vous en savez ? Il y a une chose certaine, c’est que la mère ne s’en trouve pas forcément tout ce qu’il y a de plus à l’aise et qu’il arrive même un certain nombre de choses sur lesquelles je n’ai pas à insister, qu’on appelle les incompatibilités foeto-maternelles, qui montrent assez que ce n’est pas du tout clair que ce soit la base biologique qu’il faille tout naturellement se représenter comme étant le point de l’unité béatifique.

Aussi bien ai-je besoin de vous rappeler à cette occasion – parce que c’est la dernière, peut-être – que dans les estampes japonaises, c’est-à­-dire à peu près les seules Oeuvres d’art fabriquées, écrites, qu’on connais­se où quelque chose soit tenté pour nous représenter ce qu’il ne faudrait pas croire du tout que je déprécie : la fureur copulatoire. Il faut dire que ce n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut être dans un certain ordre de civilisation qui ne s’est jamais engagée dans une certaine dialectique que j’essaierai de vous définir plus précisément un jour incidemment comme étant la chrétienne. Il est très étrange que, chaque fois que vous voyez ces personnages qui s’étreignent de façon si véritablement saisis­sante et qui n’a rien à faire avec l’esthétisme véritablement dégueulasse qui est celui des habituelles représentations de ce qui se passe à ce niveau dans notre peinture, chose curieuse, vous avez très souvent, presque tou­jours, dans un petit coin de l’estampe, un petit personnage tiers; quel­quefois ça a l’air d’être un enfant, et peut-être même que l’artiste, histoi­re de rire un peu – car après tout, vous allez voir que peu importe com­ment on le représente -, ce troisième personnage, nous nous doutons que ce dont il s’agit là, c’est justement de quelque chose qui supporte ce que j’appelle l’objet a, et très précisément sous la forme où il est là vraiment substantiel, où il fait qu’il y a dans la copulation interhumaine ce quelque chose d’irréductible qui est précisément lié à ceci que vous ne la verrez jamais arriver à sa complétude, et qui s’appelle tout simplement le regard. Et c’est pour ça que ce petit personnage est quelquefois un enfant et quel­quefois, tout à fait bizarrement, énigmatiquement pour nous qui relu­quons ça derrière nos lunettes, simplement un petit homme tout à fait homme, construit et dessiné avec les mêmes proportions que le mâle qui est là en action; simplement tout à fait réduit. Illustration sensible de ceci qui est véritablement basal et nous force à réviser le principe dit de non contradiction, au moins de ce qu’il en est du champ de ce dont il s’agit là, un point radical à l’origine de la pensée et qui s’exprimerait, pour employer une formule colloquial, familière : « jamais deux sans trois ». Vous dites ça sans y penser. Vous croyez simplement que ça veut dire que si vous avez déjà eu deux emm… vous en aurez forcément un troisième. Non! Ce n’est pas ça du tout que ça veut dire! Ça veut dire que, pour faire deux, il faut qu’il y en ait un troisième.

Vous n’avez jamais pensé à ça. C’est pourtant là dessus qu’est exigé que nous introduisons dans notre opération ce quelque chose qui tienne compte de cet élément intercalaire que nous allons pouvoir saisir, bien sûr, à travers une articulation logique, parce que si vous vous attendez à l’at­traper dans la réalité, comme ça dans un coin, vous serez toujours floué, parce que précisément la réalité, comme chacun sait, elle est construite sur votre je, sur le sujet de la connaissance, et elle est précisément construite pour faire que vous ne le trouviez jamais.

Seulement nous, comme analystes, c’est notre rôle. Nous, nous en avons la ressource.

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