lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 11 Janvier 1967

Leçon du 11 Janvier 1967

 

Je vous ai laissés à l’opération définie par moi aliénation, si vous vous rappelez, sous la forme d’un choix forcé où elle s’image de porter sur une alternative qui se solde, par un manque essentiel. Du moins, vous ai-je annoncé que cette forme, je la reprendrais à propos de l’alternative où je traduis le cogito cartésien et qui est celle-ci : ou je ne pense pas ou je ne suis pas.

Cette transformation, un logicien formé à la logique symbolique la reconnaîtra — La reconnaîtra, de représenter la formule mise au jour dans le registre de cette logique symbolique, pour la première fois par de Morgan au milieu du siècle dernier, pour autant que ce qu’elle énonçait — qui représentait une véritable découverte, qui n’avait jamais été mise au jour sous cette forme jusque-là — s’exprimait d’abord ainsi : que, dans le rapport propositionnel qui consiste dans la conjonction de deux propositions, (ce qu’exprime, à droite et en haut de ces feuilles blanches, sur lesquelles j’ai écrit en noir pour que ce soit plus visible, la conjonction de A et de B) si vous la niez en tant que conjonction, si vous dites qu’il n’est pas vrai, par exemple, que A et B soient ensemble tenables : ceci équivaut à la réunion… La réunion veut dire autre chose que l’intersection — L’intersection c’est (si vous représentez, si vous imagez le champ de ce qui est émis dans chacune de ces propositions par un cercle couvrant une aire) l’intersection c’est ceci (1). La réunion c’est ceci (2).

Comme vous le voyez ce n’est pas l’addition, car il peut y avoir, à chacun des deux champs, une partie commune. Eh bien, l’énoncé de Morgan s’exprime ainsi : que, dans l’ensemble formé par ces deux champs ici couverts par les deux propositions en cause, la négation de l’intersection — à savoir ce qu’il en est de ce que A et B soient ensemble — est représentée par la réunion de la négation de A (écrivons ici A : ce qui est sa négation c’est cette partie de B) et de la négation de B (c’est-à-dire de cette partie de A). Vous voyez qu’il reste au milieu quelque chose qui est excepté, qui est le complément de la réunion de ces deux négations et correspond à proprement parler à ce qui est nié, c’est-à-dire au champ de l’intersection de A et de B.

Cette formule si simple s’est trouvé prendre une telle portée dans les développements de la logique symbolique, qu’elle y est considérée comme fondamentale au titre de ce qu’on appelle le principe de dualité, qui s’exprime ainsi sous sa forme la plus générale : c’est à savoir que, si nous portons les choses non pas à cette tentative de littéralisation du maniement de la logique propositionnelle, mais si nous la portons sur le plan de ce qui vient au fondement de la formulation du développement mathématique, à savoir la théorie des ensembles : la théorie des ensembles sous une forme masquée introduit quelque chose qui est justement ce qui permet d’en faire le fondement de ce qui est le développement de la pensée mathématique. C’est que, d’une façon masquée peut-on dire, ce que je vous ai appris à distinguer du sujet de l’énoncé comme étant le sujet de l’énonciation, se trouve — dans les énoncés primaires, dans la définition de l’ensemble comme tel — le sujet de l’énonciation s’y trouve en quelque sorte gelé, il file même pas, il y reste impliqué — pour autant, bien sûr, que la théorie des ensembles est ce qui permet, du développement de la pensée mathématique, de dérouler l’exposé, d’assurer la cohérence. Autre chose bien sûr, est le progrès d’invention, la démarche propre du raisonnement mathématique, qui n’est pas celle d’une tautologie, quoi qu’on en dise, qui a sa fécondité propre, qui s’arrache au plan purement déductif et par ce ressort qui lui est essentiel, joint (1) ce qu’on appelle le raisonnement par récurrence, ou encore, pour employer le terme de Poincaré, “l’induction complète”.

(1) ou : pointe ?

Ceci, pour être mis en valeur, exige le recours à la temporalité, à la démarche du raisonnement en tant qu’elle est scandée par ce quelque chose qui est proprement ce qui est constitutif du raisonnement par récurrence, se déroule comme fondé sur une démarche indéfiniment répétable.

Mais au niveau de la théorie des ensembles, nous n’avons à – chercher qu’un appareil qui nous permette dé symboliser ce qui est assuré du développement mathématique et pour cela, ce qui dans l’acte, de l’énonciation s’isole comme le sujet – sujet de l’énonciation en tant qu’il est différent de cette pointe dans l’énoncé où nous pouvons le reconnaître — c’est cela qui, dans la notion d’ensemble — et très précisément pour autant qu’elle se fonde sur la possibilité de l’ensemble vide comme tel — c’est cela où s’assure d’une façon voilée l’existence du sujet de l’énonciation.

Au niveau de la théorie des ensembles la transformation de Morgan s’exprime ainsi : que dans toute formule où nous avons un ensemble (quelque ensemble), l’ensemble vide, le signe de la réunion et le signe de l’intersection, en les échangeant deux par deux, c’est-à-dire en substituant à l’ensemble, l’ensemble vide, à l’ensemble vide un ensemble, à la réunion l’intersection, à l’intersection une réunion, nous conservons la valeur de vérité qui a pu être établie dans la première formule.

Tel est, fondamentalement, ce que veut dire que nous substituons au Je pense, donc je suis ce quelque chose, qui exige que nous le regardions de plus près dans son maniement, mais qui, tout brutalement, tout massivement, tout aveuglément dirai-je, peut d’abord s’articuler comme quelque chose dont le ou de la réunion, est à regarder de plus près et qui unit un je ne pense pas avec un je ne suis pas.

Aussi bien, ces deux ne pas ne sont-ils pas bien entendus, à partir du moment, où s’introduit cette dimension de l’ensemble vide, pour autant qu’elle supporte ce quelque chose de défini par l’énonciation (à quoi sans doute il se peut que rien ne réponde, mais qui est établi comme tel). Cet ensemble vide en tant que représentant le sujet de l’énonciation, nous force à prendre, sous une valeur qui est à examiner, la fonction de la négation.

Prenons le : je ne désire pas. IL est clair que ce je ne désire pas, à lui tout seul est fait pour nous faire nous demander sur quoi porte la négation. Si c’est un je ne désire pas transitif, il implique l’indésirable (l’indésirable de mon fait : il y a quelque chose d’exprès que je ne désire pas). Mais aussi bien, la négation peut vouloir dire que ce n’est pas moi qui désire, impliquant que je me décharge d’un désir, qui peut aussi bien être ce qui me porte tout en n’étant pas moi. Mais encore reste-t-il que cette négation peut vouloir dire qu’ il n’est pas vrai que je désire, que le désir, qu’il soit de moi ou de pas-moi, n’a rien à faire avec la question.

C’est vous dire que cette dialectique du sujet, pour autant que nous essayons de l’ordonner, de la délinéer, entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation, c’est là une oeuvre bien utile et spécialement au niveau où nous reprenons aujourd’hui l’interrogation du cogito de Descartes, pour autant que c’est cela qui peut nous permettre de donner sens véritable, situation exacte, à ce qui de par Freud s’en modifie et pour le dire tout de suite : qui se propose à nous sous ces deux formes trop facilement supposées et confondues, qui s’appellent respectivement l’inconscient et le ça, et qui sont ce qu’il s’agit pour nous de distinguer à la lumière de cette interrogation que nous faisons partir de l’examen du cogito.

Que le cogito soit encore discuté (ceci est un fait dans le discours philosophique) c’est bien à la fois ce qui nous permet d’y entrer nous-mêmes avec l’usage où nous entendons le faire servir ; puisqu’aussi bien, ce certain flottement qui peut y rester, est bien ce qui en lui témoigne de quelque chose où il devait se compléter.

Si le cogito, dans l’histoire de la philosophie, est une base — pourquoi ? C’est que — pour le dire assurément au minimum — il substitue au rapport pathétique, au rapport difficile qui avait fait toute la tradition de l’interrogation philosophique, qui n’était autre que celle du rapport du penser à l’être… Allez ouvrir, non pas à travers les commentateurs, mais directement… Bien sûr, ce sera pour vous plus facile si vous savez le grec, si vous ne le savez pas il y a de bonnes traductions, des commentaires très suffisants en langue anglaise, de la Métaphysique d’Aristote. Il y a une traduction française, qui est celle de Tricot, qui à la vérité n’est pas sans y apporter le voile et le masque d’un perpétuel commentaire thomiste. Mais pour autant qu’à travers ces déformations vous pourrez essayer de rejoindre le mouvement originel de ce qu’Aristote nous communique, vous vous apercevrez combien — mais après coup — tout ce qui a pu s’accumuler de critiques ou d’exégèses autour de ce texte, dont tel ou tel scoliaste nous dit que tel passage est discutable, ou que l’ordre des livres a été bouleversé — combien, pour une lecture première, toutes ces questions apparaissent vraiment secondaires auprès de je-ne-sais-quoi de direct et de frais, qui fait de cette lecture (à cette seule condition que vous la sortiez de l’atmosphère de l’École) une chose qui vous frappe du registre de ce que j’ai appelé tout à l’heure le “pathétique” ; quand vous verrez, à tout instant, se renouveler et rejaillir — dans quelque chose qui semble encore porter la trace du discours même où il s’est formulé — cette interrogation de ce qu’il en est du rapport de la pensée et de l’être. Et quand vous verrez surgir tel terme, comme celui de Tó (?)           (ce qu’il y a de digne) — la dignité, qui est celle qui est à préserver du penser, au regard de ce qui doit la rendre à la hauteur de ce qu’il en est de ce que l’on veut saisir — à savoir : ce n’est pas seulement l’étant ou ce qui est, mais ce PAR OU l’être s’y manifeste. Ce qu’on a traduit diversement : “L’être en tant qu’être” a-t-on dit. Fort mauvaise traduction pour ces trois termes (que j’ai pris soin de noter en haut à gauche de ce tableau) et qui sont proprement : le — premièrement – to ti esti, qui ne veut rien dire d’autre que le “qu’est-ce que c’est ? “. Il me paraît que c’est une traduction aussi valable que celle du quid (1) dans lequel on croit ordinairement devoir se limiter : le to ti en einai, qui est

(1) quia?

bien, ma foi, un des traits les plus saisissants de la vivacité de ce langage qui est celui d’Aristote, car ce n’est certes pas — ici encore bien moins — “l’être en tant qu’être” qui convient pour le traduire, puisque si peu que vous sachiez le grec, vous pouvez lire cette chose — qui est une tournure commune du grec (et pas seulement littéraire) qui est manifestement ce trait d’origine du verbe grec et qu’il a précisément en commun avec ce que l’imparfait veut dire en français — à laquelle si souvent je m’arrête au cours de ce dont j’ai pu laisser la trace dans mes écrits — ce “c’était”, qui veut dire : “ça vient de disparaître”, tout en même temps que ça peut vouloir dire : “un peu plus ça allait être” ; ce to ti en einai, — qui est la même chose, que ce qui se dit dans l’ Hippolyte d’ Euripide, quand on dit ” Kupris ouk en theos”, à savoir :”Cypris-Aphrodite, pour toi, n’était pas une déesse”. Ce qui veut dire que, pour s’être conduite comme elle vient de le faire, assurément ce qu’elle était nous fuit et nous échappe : et qu’aussi bien, il faut que nous remettions en question tout ce qu’il en est de ce que c’est qu’une déesse ou qu’un dieu.

Ce to ti en einai le “ce que c’était être” — “Ce que c’était être ” quand ? Avant que j’en parle, à proprement parler. C’est cette espèce de sentiment qu’il y a, dans le langage même d’Aristote, de l’être encore inviolé et pour autant que déjà il touchait, avec ce noein, avec cette pensée, dont tout ce qui est agité c’est de savoir jusqu’à quel degré elle peut en être digne, c’est-à-dire s’élever à la hauteur de l’être. Voilà dans quel tracé d’origine, dont vous ne pouvez pas ne pas sentir en quelque sorte la racine — de l’ordre du sacré -, voilà ou s’attache la première articulation du philosophème au niveau de celui qu’il y a, à introduire (on peut le dire) le premier pas d’une science positive.

Pour le to [?], c’est bien en effet aussi — ce dernier terme — “l’étant par où, il est étant”, c’est-à-dire encore ce quelque chose qui pointe vers l’être et chacun sait que le… libre mouvement de la tradition philosophique ne représente rien d’autre que le progressif éloignement de cette source de trouvailles, de cette première invention, qui aboutit, à travers les écoles qui se succèdent de plus en plus, à ne serrer qu’autour de l’articulation logique, ce qui peut être retenu de cette interrogation première.

Or, le Cogito de Descartes à un sens : c’est qu’à ce rapport de la pensée et de l’être, il substitue purement et simplement l’instauration de l’être du JE.

Ce que je veux produire devant vous est ceci, c’est que, pour autant que l’expérience, l’expérience qui, elle-même, est suite et effet de ce franchissement de la pensée, qui représente, enfin, quelque chose qui peut s’appeler ” REFUS de la question de l’Être” — et précisément pour autant que ce refus a engendré cette suite, cette levée nouvelle de l’abord sur le monde qui s’appelle la science — que si quelque chose, à l’intérieur des effets de ce franchissement, s’est produit, qui s’appelle la découverte freudienne, ou encore sa pensée, voire sa pensée sur la pensée, — le point essentiel c’est que ceci, en aucun cas, ne veut dire : un retour à la pensée de l’être. Rien, dans ce qu’apporte Freud, qu’il s’agisse de l’inconscient ou du ça, ne fait retour à quelque chose qui, au niveau de la pensée, nous replace sur ce plan de l’interrogation de l’être.

Ce n’est qu’à l’intérieur — et restant dans les suites de cette limite de franchissement, de cette cassure par quoi, à la question que la pensée pose à l’être, est substituée, et sous le mode d’un refus, la seule affirmation de l’être du je — c’est à l’intérieur de ceci que prend son sens ce qu’amène Freud, tant du côté de l’inconscient que du côté du ça. C’est pour vous le montrer, vous montrer comment cela s’articule, que je m’avance cette année dans le domaine de la logique et qu’aussi bien nous poursuivons maintenant.

Dans le Cogito lui-même, qui mérite à cet endroit d’être une fois de plus reparcouru, nous allons trouver les amorces, les amorces du paradoxe qui est celui qu’introduit le recours à la formule morganienne telle que je vous l’ai d’abord produite et qui est celle-ci : y a-t-il un être du je hors du discours ? C’est bien la question que tranche le cogito cartésien, encore faut-il voir comment il le fait.

C’est pour en poser la question que nous avons introduit ces guillemets autour de l’ ergo sum, qui le subvertissent dans sa portée naïve (si l’on peut dire), qui en font un ergo sum cogité, dont en somme le seul être tient dans cet ergo, qui — lui — dans l’intérieur de la pensée, se présente pour Descartes comme le signe de ce qu’il articule lui-même à plusieurs reprises et aussi bien dans le Discours de Za méthode que dans les Méditation ou dans les Principes, c’est à savoir : comme un ergo de nécessité. Mais si, seulement,- cet ergo représente cette nécessité, est-ce que nous ne pouvons pas voir ce qui résulte de ceci : que l’ ego sum n’est que refus du dur chemin du penser à l’être et du savoir qui doit — ce chemin — le parcourir. Il prend – cet ergo sum — le raccourci d’être celui qui pense, mais à penser qu’il n’est même pas besoin d’interroger l’étant sur le… pas (1) où il tient son être, puisque déjà la question s’assure, elle-même, de sa propre existence.

(1) Dans d’autres notes on a ici : parcours. Peut-être faut-il entendre : par où.

N’est-ce pas là se placer, comme ego, hors de la prise dont l’être peut étreindre la pensée ? Se poser ego, je pense comme pur pense-être, comme subsistant d’être le je d’un ne suis pas local ; qui veut dire : Je ne suis qu’à ce que ta question de l’être soit élidée, je me passe d’être, je… ne suis pas, sauf là où — nécessairement — je suis, de pouvoir le dite. Ou pour mieux dire : où je suis, de pouvoir vous le faire dire, ou plus exactement : de le faire dire à l’Autre, car c’est bien-là la démarche, quand vous la suivez de près dans le texte de Descartes.

C’est en ceci au reste, que c’est une démarche féconde, en ce qu’elle a, à proprement parler, le même profil que celle du raisonnement par récurrence, qui est en quelque sorte ceci : de mener l’autre longtemps sur un chemin, sur un chemin qui est ici, à proprement parler le chemin de renoncer à telle, et telle, et bientôt à toutes les voies du savoir et puis, à un tournant, de le surprendre en cet aveu : que là, au moins — de lui avoir fait parcourir ce chemin — il faut bien que je sois.

Mais la dimension de cet Autre y est si essentielle qu’on peut dire qu’elle est au nerf du cogito, et que c’est elle qui constitue proprement la limite de ce qui peut se définir et s’assurer — au mieux — comme l’ensemble vide, que constitue le je suis, dans cette référence où je — en tant que je suis — se constitue proprement de ceci : de ne contenir aucun élément.

Ce cadre ne vaut que pour autant que le je pense, je le pense, c’est-à-dire que j’argumente le cogito avec l’Autre. Ne suis pas signifie qu’il n’y a pas d’élément de cet ensemble qui — sous le terme de je — existe : Ego sum, sive ego cogito, mais sans qu’il y ait rien qui le meuble.

Cette rencontre rend clair que le je pense n’est qu’un semblable habillement. Si ce n’est pas au niveau du je pense — qui prépare cet aveu d’un ensemble vide — qu’il s’agit, c’est du vidage d’un autre ensemble. C’est après que Descartes ait fait la mise à l’épreuve de tous les accès au savoir, qu’il ait fondé cette pensée, à proprement parler de l’évitement de l’être, pour n’être avide que de certitude, et qui résulte dans ceci, que nous avons déjà appelé vidage, et qui se termine par cette interrogation : c’est à savoir si cette opération même, comme telle, ne suffit pas à donner de l’ego la seule et véritable substance.

C’est bien de là et pour autant que nous en saisissons l’importance, que seulement, devient pensable, comme par un fil conducteur, ce dont il va s’agir quand Freud nous apporte quoi ? Quoi ? si ce n’est ce qui en résulte, dans ce qu’il appelle, pour employer ses propres termes, non pas le fonctionnement mental (comme on le traduit faussement quand on traduit l’allemand en anglais) mais le psychíshe Geschehen, 1’évènement psychique.

Comme nous allons le voir : il ne reste rien — dans ce sur quoi Freud s’interroge — de quelque chose qui puisse ranimer, raviver la pensée de l’être, au-delà de ce que le cogito lui a désormais assigné comme limite.

En fait, l’être est si bien exclu de tout ce dont il peut s’agir que, pour entrer dans cette explication, je pourrais dire, qu’à reprendre une de mes formules familières — celle de la Verwerfung — c’est bien en fait de quelque chose de cet ordre qu’il s’agit. Si quelque chose s’articule de nos jours, qui peut s’appeler la fin d’un humanisme – qui ne date pas bien sûr ni d’hier ni d’avant-hier, ni du moment où M. Michel Foucault peut l’articuler, ni moi-même, qui est chose faite depuis longtemps — c’est très précisément en ceci que la dimension nous est ouverte, qui nous permet de découvrir comment joue — selon la formule que j’en ai donnée – cette Ververfung, ce rejet de l’être. Ce qui est rejeté du symbolique, ai-je dit depuis le début de mon enseignement, reparaît dans le réel.

Si ce quelque chose qui s’appelle l’être de l’homme est en effet bien ce qui, à partir d’une certaine date, est rejeté, nous le voyons reparaître dans le réel et sous une forme tout à fait claire.

L’être de l’homme, pour autant qu’il est fondamental de notre anthropologie, il a un nom, où le mot d’être se retrouve dans son milieu, où il suffit de le mettre entre parenthèses. Et, pour trouver ce nom, comme aussi bien ce qu’il désigne, il suffit de sortir de chez soi, un jour, à la campagne, pour aller faire une promenade et, traversant la route, vous rencontrez un lieu de “camping” et, sur le camping ou plus exactement tout autour, le marquant du cercle d’une écume, ce que vous rencontrez, c’est cet être de l’homme en tant que – verworfen – il reparaît dans le réel, il a un nom ceci s’appelle le détritus.

Ce n’est pas d’hier que nous savons que l’être de l’homme, en tant que rejeté, c’est là ce qui reparaît sous la forme de ces menus cercles de fer tordus, dont on ne sait pas pourquoi c’est là, autour du lieu habituel des campeurs, que nous en trouvons une certaine accumulation.

Pour peu que nous soyons préhistoriens, ou archéologues, nous devons présumer crue ce rejet de l’être doit avoir quelque chose, qui n’est pas apparu pour la première fois avec Descartes ni avec l’origine de la science, mais peut-être qui a marqué chacun des franchissements essentiels qui ont permis de constituer, sous des formes scandées mais périssables et toujours précaires, les étapes de l’humanité. Et je n’ai pas besoin d’essayer de réarticuler devant vous, dans une langue que je ne pratique pas et qui me le rendrait imprononçable, ce qu’on désigne, ce qu’on épingle comme signal de telle ou telle phase de ce développement technologique, sous la forme de ces amoncellements de coquillages qui se trouvent dans certaines aires, dans certaines zones de ce qui nous reste de ces civilisations préhistoriques.

Le détritus est bien là le point à retenir, qui représente — et pas seulement comme signal, mais comme quelque chose d’essentiel — ce autour de quoi, pour nous, va tourner ce qu’il va en être maintenant, de ce que nous avons à interroger de cette aliénation.

L’aliénation a une face patente, qui n’est pas que nous sommes l’Autre, pour que “les autres”, comme on dit, en nous reprenant nous défigurent ou nous déforment. Le fait de l’aliénation n’est pas que nous soyons repris, refaits, représentés dans l’Autre, mais il est essentiellement fondé, au contraire, sur le rejet de l’Autre, pour autant que cet Autre — celui que je signale d’un grand A — est ce qui est venu à la place de cette interrogation de l’Être, autour de quoi je fais tourner aujourd’hui essentiellement la limite et le franchissement du cogito.

Plut au Ciel, donc, que l’aliénation consistât en ce que nous nous trouvions, au lieu de l’Autre, à l’aise ! Pour Descartes, c’est assurément ce qui lui permet l’allégresse de sa démarche. Et, dans les premières Regulae (qui représentent son œuvre originelle, son œuvre de jeunesse, celle dont le manuscrit, plus tard, fut retrouvé et reste d’ailleurs toujours perdu dans les papiers de Leibniz) le sum ergo Deus est est exactement le prolongement du cogito ergo sum. Bien sûr, l’opération est avantageuse, qui laisse tout entière à la charge d’un Autre — qui ne s’assure de rien d’autre que de l’instauration de l’être, comme étant l’être du Je — d’un Autre, que le Dieu de la tradition judéo-chrétienne facilite d’être Celui qui s’est présenté lui-même, d’être Je suis ce que je suis, mais assurément, ce fondement fidéiste qui reste si profondément ancré encore dans la pensée au niveau du XVIIe siècle, c’est celui-là précisément, qui n’est pas pour nous tellement soutenable et c’est de ce qu’il soit rayé subjectivement, qu’il nous aliène réellement.

Ce que j’ai déjà illustré de cette liberté ou la mort. Merveilleuse intimation sans doute. Qui, dans cette intimation, ne refuserait en effet cet Autre par excellence qu’est la mort ? Moyennant quoi, comme je vous l’ai fait remarquer, il lui reste la liberté de mourir.

Il en est de même pour ce que déjà le stoïcien formule dans le et non propter vitam vivendi perdere causas (mais pour ne pas le perdre, est-ce que vous allez perdre la vie ?), pour que les choses ne se lisent déjà ici assez clairement. Mais, pour nous, ce dont il s’agit est de savoir ce qu’il va en être d’entre cet ou je ne pense pas ou je ne suis pas, je veux dire :     je comme ne suis pas.

Quel va être le résultat ? Le résultat où nous n’avons pas le choix ! Nous n’avons pas le choix — à partir du moment où ce je, comme instauration de l’être, a été choisi — nous n’avons pas le choix : c’est le je ne pense pas vers quoi il nous faut aller. Car cette instauration du je comme du pur et unique fondement de l’être est très précisément ce qui dès lors met un terme — un terme, j’entends : un point final — à toute interrogation du noein, à toute démarche qui ferait autre chose de la pensée, que ce que Freud, avec son temps et avec la science, en fait : Das Denken, écrit-il dans les formulations sur le double principe de l’événement psychique, ce n’est rien d’autre qu’une formule, une formule d’essai et en quelque sorte de frayage, qui est toujours à faire avec le moindre investissement psychique, qui nous permet d’interroger, de mesurer, de tracer aussi bien, la voie par où nous avons à trouver satisfaction de ce qui nous presse et nous stimule, par quelque démarche motrice à tracer dans le réel.

Ce je ne pense pas essentiel, c’est là où nous avons à nous questionner [sur] ce qui en résulte, concernant la perte résultant du choix : le je ne suis pas, bien sûr, en lui-même, tel que nous l’avons tout à l’heure fondé, à savoir comme essence du je lui-même. Est-ce à ceci que se résume la perte de l’aliénation ? Certainement pas. Précisément, quelque chose apparaît, qui est forme de négation, mais de négation qui ne porte point sur l’être, mais sur le je lui-même en tant que fondé dans ce ne suis pas.

Connexe au choix u je ne pense pas quelque chose surgit, dont l’essence est de n’être pais je, à la place même de l’ ergo, en tant qu’il est à mettre à l’intersection du “je pense” au “je suis”, dans ce qui, seul, se supporte comme être de cogitation : cet ergo, donc, à cette place même quelque chose apparaît, qui se sustente de n’être pas-je.

Ce pas-je essentiel à articuler pour être ainsi dans son essence, c’est ce que Freud nous apporte au niveau du second pas de sa pensée et ce qu’on appelle “la seconde topique”, comme étant le ça.

Biais précisément là qu’est le plus grand danger d’erreur et qu’aussi bien — à l’approcher moi-même dans la mesure où j’ai pu le faire, quand j’ai parlé du wo es war – je n’ai pas pu, faute de l’articulation logique-qui lui permet de prendre sa véritable valeur, bien faire sentir où gît l’essence de ce pas-je qui constitue le ça et qui rend si ridicule ce en quoi semble tomber infailliblement quiconque est ce sujet resté dans les sentiers psychologiques, c’est-à-dire en tant qu’ils héritent de la tradition de la philosophie antique : que de l’âme, ou de la psuchè, ils font quelque chose qui est. Le Ça, pour eux, sera toujours ce que tel imbécile m’a corné aux oreilles pendant dix ans de voisinage, que le “ça est un mauvais moi”.

Il ne saurait, d’aucune façon, être formulé quelque chose de semblable ! Et, pour le concevoir, il est extrêmement important de s’apercevoir que, ce ça, dans cette étrange anomalique positivité qu’il prend d’être le pas de ce je qui par essence ne suis pas, il faut savoir ce que cela peut vouloir dire, de quel étrange complément peut-il s’agir dans ce pas-je.

Eh bien, il faut savoir l’articuler et le dire, tel qu’effectivement toute la délinéation de ce dont il s’agit dans le ça nous l’articule.

Le ça dont il s’agit n’est assurément, bien sûr, d’aucune façon, la “première personne”, comme c’est une véritable erreur — à rejeter au rang du grotesque, il faut bien le dire, quel que soit le respect que nous portions, au nom de l’histoire, à son auteur — d’avoir été amené à produire que la psychologie de Freud était une psychologie en première personne. Et que tel de mes élèves — au cours de ce petit rapport qui fait partie de l’opuscule que je vous ai distribué la dernière fois — que tel de mes élèves se soit cru obligé d’en repasser par là, tenant pour un instant l’illusion que c’était même une voie par laquelle je vous aurais menés à [le] formuler (comme il est bien naturellement forcé, après m’avoir entendu, à formuler le contraire, n’est ce pas !), est en soi-même une sorte de bluff et d’escroquerie, car ceci n’a rien à faire dans la question.

Le ça n’est ni la première, ni la seconde personne, ni même la troisième, en tant que, pour suivre la définition qu’en donne Benveniste, la troisième serait celle dont on parle.

Le ça, nous en approchons un peu plus, à des énoncés tels que le “ça brille” ou le “ça pleut”, ou le “ça bouge”. Mais c’est encore tomber dans une erreur que de croire que ce ça, ce serait ça en tant qu’il s’énonce de soi-même ! C’est encore quelque chose qui ne donne pas assez son relief à ce dont il s’agit.

Le ça est à proprement parler ce qui, dans le discours, en tant que structure logique, est très exactement tout ce qui n’est pas je, c’est-à-dire tout le reste de la structure. Et quand je dis structure logique”, entendez-la : grammaticale.

Ce n’est pas rien, que le support même de ce dont il s’agit dans la pulsion, c’est-à-dire le fantasme, puisse s’exprimer ainsi : Ein Kind ist geschlagen, un enfant est battu.

Aucun commentaire, aucun métalangage ne rendra compte de ce qui s’introduit au monde dans une telle formule ! Rien ne saurait le redoubler ni l’expliquer ! La structure de la phrase un enfant est battu ne se commente pas, simplement : elle se montre. Il n’y a aucune phusis qui puisse rendre compte qu’un enfant… soit battu. Il peut y avoir, dans la phusis, quelque chose qui nécessite qu’il se cogne, mais qu’il soit battu, c’est autre chose ! Et, que ce fantasme soit quelque chose de si essentiel dans le fonctionnement de la pulsion, c’est quelque chose qui ne fait simplement que nous rappeler ce que de la pulsion j’ai démontré devant vous (à propos de la pulsion scoptophilique ou à propos de la pulsion sado-masochique), que c’est : tracé, que c’est : montage — tracé, montage grammatical, dont les inversions, les réversions, les complexifications, ne s’ordonnent pas autrement qu’en l’application diverse de divers renversements (Verkehrung), de négations partielles et choisies, qu’il n’y a d’autre façon de faire fonctionner la relation du je en tant qu’être-au-monde, qu’à en passer par cette structure grammaticale, qui n’est pas autre chose que l’essence du ça.

Bien sûr, je ne vais pas, aujourd’hui, vous refaire cette leçon. J’ai un champ suffisant â parcourir pour qu’il faille que je me contente de marquer ce qui est l’essence du ça, en tant qu’il n’est pas-je : c’est tout le reste de la structure grammaticale. Et il n’est pas hasard si Freud remarque que – dans l’analyse de Ein Kind ist geschlagen, dans l’analyse d’un enfant est battu — jamais le sujet, le Ich, le Je — qui pourtant y doit prendre place (pour nous, dans la reconstruction que nous en faisons, dans la Bedeutung que nous allons lui donner, [qui] dans l’interprétation est nécessaire), à savoir qu’à un moment ce soit lui qui soit le battu — : nais, dans l’énoncé du fantasme, nous dit Freud, ce temps — et pour cause ! — n’est jamais avoué, car le je, comme tel, est précisément exclu du fantasme.

De ceci nous ne pouvons nous rendre compte, qu’à marquer la ligne de division de deux complémentaires : le je du bats — ce pur être qu’il est, comme refus de l’être — avec ce qui reste comme articulation de la pensée et qui est la structure grammaticale de la phrase. Ceci, bien sûr, ne prend sa portée et son intérêt que d’être rapproché de l’autre élément de l’alternative, à savoir : ce qui va y être perdu.

La vérité de l’aliénation ne se montre que dans la partie perdue, qui n’est autre — si vous suivez mon articulation — que le je ne suis pas.

Or, il est important de saisir que c’est bien-là l’essentiel de ce dont il s’agit dans l’inconscient. Car tout ce qui de l’inconscient relave, se caractérise par ce que, sans doute, seul un disciple — un seul disciple — de Freud a su maintenir comme un trait essentiel, à savoir : par la surprise, Le fondement de cette surprise, tel qu’il apparaît au niveau de toute interprétation véritable, n’est rien d’autre que cette dimension du je ne suis pas et elle est essentielle à préserver comme caractère — si l’on peut dire : révélateur, dans cette phénoménologie.

C’est pour cela que le mot d’esprit est le plus révélateur et le plus caractéristique des effets de ce que j’ai appelé : “les formations de l’inconscient”. Le rire dont il s’agit, se produit au niveau de ce je ne suis pas. Prenez-en n’importe quel exemple et, pour prendre le premier qui s’offre à l’ouverture du livre, celui du famillionnaire, est-ce qu’il n’est pas manifeste que l’effet de dérision de ce qu’y dit Hirsch-Hyacinthe (quand il dit qu’avec Salomon de Rotschild il est dans une relation “tout à fait famillionnaire”) résonne à la fois de l’inexistence de la position du riche — pour autant qu’elle n’est que de fiction — et de celle de ce quelque chose où celui qui parle — ou le sujet — se trouve, dans cette inexistence même, réduit lui-même à une sorte d’être pour qui il n’y a de place nulle part ? N’est-il pas manifeste que c’est là que réside l’effet de dérision de ce “famillionnaire” ?

Mais là, tout au contraire — tout au contraire de ce qui se passe quand nous définissions le ça et où vous avez pu reconnaître (dans cette référence à la structure grammaticale) qu’il s’agit d’un effet de Sinn ou de sens — nous avons affaire à la Bedeutung. C’est-à-dire que là où je ne suis pas, ce qui se passe, c’est quelque chose que nous avons à repérer de la même sorte d’inversion qui nous a guidés tout à l’heure : Le           je du je ne pense pas s’inverse, s’aliène lui aussi en quelque chose qui est un pense-choses.

C’est ceci qui donne son véritable sens à ce que Freud dit de l’inconscient, qu’il est constitué par les représentations de choses, Sachevorstellungen. Ce n’est nullement un obstacle à ce que l’inconscient soit structuré comme un langage, car il ne s’agit pas de la Ring, de la chose indicible, mais de l’affaire parfaitement articulée, mais pour autant, en effet, qu’elle prend le pas — comme Bedeutung — sur quoi que ce soit qui puisse l’ordonner.

Pour désigner ce qu’il en est de l’inconscient, quant au registre de l’existence et de son rapport avec le je, je dirai que — de même que nous avons vu que le Ça, c’est une pensée mordue de quelque chose qui est non pas le retour de l’être, mais comme d’undésastre — de même l’inexistence au niveau de l’inconscient, est quelque chose qui est mordu d’un je pense qui n’est pas          je. Et ce je pense qui n’est pas je, et dont — à pouvoir un instant le réunir avec le ça – je l’ai indiqué comme un  ça parle, c’est pourtant là (vous allez le voir) un court-circuit et une erreur.

Le modèle de l’inconscient, c’est d’un “ça parle” sans doute, mais à condition qu’on s’aperçoive bien qu’il ne s’agit de nul être. C’est à savoir que l’inconscient n’a rien à faire avec ce que Platon encore et plus loin après lui on a su conserver comme étant le niveau de l’enthousiasme.

il peut y avoir du dieu, dans 1e “Ça parle”, mais tres précisément ce qui caractérise la fonction de l’inconscient, c’est qu’il n’y en a pas. Si l’inconscient, pour nous, doit être cerné, situé et défini, c’est pour autant que la poésie de notre siècle n’a plus rien à faire avec celle qui fut la poésie, par exemple d’un Pindare.

Si l’inconscient a joué un rôle de référence tel, dans tout ce qui s’est tracé d’une nouvelle poésie, c’est très précisément de cette relation d’une pensée qui n’est rien que de n’être pas la je du “je ne pense pas”, pour autant qu’elle vient mordre sur le champ que définit le je en tant que “je ne suis pas”.

Et alors ?…

Si je vous ai dit tout à l’heure que — le champ plein (ici) (1) du ça — j’aurai pu, dans le “ça parle” donner le sentiment qu’il a quelque chose qui recouvre l’inconscient, c’est très précisément ce sur quoi, aujourd’hui, je veux terminer : c’est que, justement, ils ne se recouvrent pas.

Si les deux cercles, les deux champs que nous venons d’opposer comme représentant les deux termes, dont un seul arrive à l’accès dans le réel de l’aliénation, si ces deux termes s’opposent comme constituant des rapports différents du je dans la pensée et l’existence, c’est pour qu’à regarder de plus près les cercles où ceci maintenant vient se cerner, vous voyiez que, dans un temps ultérieur, ce qui s’achève de cette opération, en un quatrième terme, terme quadrique, qui va se situer ici (2) — c’est que ce “je ne pense pas”, en tant que corrélat du ça, est appelé à se conjoindre au “je ne suis pas”, en tant que corrélat de l’inconscient, mais en quelque sorte à ce qu’ils s’éclipsent, s’occultent l’un l’autre, en se recouvrant. C’est à la place du “je ne suis pas” que le ça va venir, bien entendu, le positivant en un “je suis-ça” qui n’est que de pur impératif, d’un impératif qui est très proprement celui que Freud a formulé dans le Wo es war, soll Ich werden.

Si ce Wo es war est quelque chose, il est ce que nous avons dit tout à l’heure : mais si Ich, soll — doit- ! – y — werden (dirais-je :.. . y verdir !…) , c’est qu’il n’y est pas !

Et ce n’est pas pour rien que j’ai rappelé tout à l’heure le caractère exemplaire du sadomasochisme : soyez surs que l’année ne se passera pas sans que nous ayons à interroger de plus près ce qu’il en est de ce rapport du je comme essentiel à la structure du masochisme. Et je vous — simplement — rappelle ici le rapprochement que j’ai fait, de l’idéologie sadienne avec l’ impératif de Kant. Ce soll Ich werden

est peut-être aussi impraticable que le — devoir kantien, justement de ce que je n’y soit pas, que le je est appelé — non pas comme on l’a écrit ridiculement (qu’au moins ici la référence nous serve !) : à “déloger le ça” — mais à s’y loger et (si vous me permettez cette équivoque) à se loger dans sa logique.

Inversement, ce qui peut arriver aussi, c’est qu’ici su passage… le passage d’où un cercle est en quelque sorte occulté, éclipsé par l’autre, se produise en sens inverse et que l’inconscient, dans son essence poétique et de Bedeutung, vienne à la place de ce “je ne pense pas”. Ce qu’il nous révèle, alors, c’est justement ce qui, dans la Bedeutung de l’inconscient, est frappé de je ne sais quelle caducité dans la pensée.

De même que dans le premier type d’occultation, ce que nous avions c’ était — à la place du je ne suis pas — la révélation de quelque chose qui est la vérité de la structure (et nous verrons quel est ce facteur, nous dirons ce qu’il est : c’est l’objet a.)- de même, dans l’autre forme d’occultation, cette faille, ce défaut de 1a pensée, ce trou dans la Bedeutung ceci — à quoi nous n’avons pu accéder qu’après le chemin, entièrement tracé par Freud, du procès de l’aliénation -, son sens, sa révélation, c’est : l’incapacité de toute Bedeutung à couvrir ce qu’il en est du sexe.

L’essence de la castration c’est ce qui, dans cet autre rapport d’occultation et d’éclipse, se manifeste en ceci : que la différence sexuelle ne se supporte que de la Bedeutung de quelque chose qui manque sous l’aspect du phallus.

Je vous aurai donc aujourd’hui donné le tracé de l’appareil autour de quoi nous allons pouvoir reposer un certain nombre de questions. Puissiez-vous y avoir entrevu la part privilégiée qu’y joue, comme opérateur, l’objet a, seul élément resté encore caché dans l’explication d’aujourd’hui.

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