jeudi, mai 30, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 22 Février 1967

Leçon du 22 Février 1967

 

Nous poursuivons, en rappelant d’où nous partons l’aliénation.

Résumons, pour ceux qui nous ont déjà entendu et surtout pour les autres : l’aliénation — en tant que nous l’avons pris pour départ de ce chemin logique que nous tentons, cette année, de tracer — c’est l’Elimination, à prendre au sens propre : rejet hors du seuil, l’élimination ordinaire de l’Autre. Hors de quel seuil ? Le seuil dont il s’agit, c’est celui que détermine la coupure en quoi consiste l’essence du langage.

La linguistique nous sert en ce qu’elle nous a fourni le modèle de cette coupure et en cela essentiellement.

C’est pourquoi nous nous trouvons placés du côté — approximativement qualifié de structuraliste — de la linguistique. Et que tous les développements de la linguistique, nommément, curieusement, ce qu’on pourrait appeler la sémiologie — ce qui s’appelle comme tel, ce qui se désigne, ce qui s’affiche comme tel récemment — ne nous intéresse pas à un degré égal. Ce qui peut sembler, au premier abord, surprenant.

Élimination, donc de l’Autre. De l’Autre, qu’est-ce que ça veut dire, l’Autre — avec un grand A — en tant qu’ici il est éliminé ? Il est éliminé en tant que champ clos et unifié. Ceci veut dire que nous affirmons, avec les meilleures raisons pour ce faire, qu’il n’y a pas d’univers du discours, qu’il n’y a rien d’assumable sous ce terme.

Le langage est pourtant solidaire, dans sa pratique radicale, qui est la psychanalyse… Notez que je pourrais dire aussi : sa pratique médicale… Quelqu’un que j’ai la surprise de ne pas voir là aujourd’hui, à sa place ordinaire, m’a demandé ce signe que j’ai laissé en devinette du terme que j’eusse pu donner en latin, plus strict, du “je pense” ; si personne ne l’a trouvé, je le donne aujourd’hui — j’avais indiqué que ça ne pouvait se concevoir que d’un verbe à la voie moyenne — c’est : medeor, d’où vient à la fois la médecine qu’à l’instant j’évoque et la méditation.)

le langage, dans sa pratique radicale, est solidaire de quelque chose qu’il va nous falloir maintenant réintégrer, concevoir de quelque façon sous le mode d’une émanation de ce champ de l’Autre, à partir de ce moment où nous avons dû le considérer comme disjoint. Mais ce quelque chose n’est pas difficile à nommer. C’est ce dont s’autorise Précairement ce champ de l’Autre et ceci s’appelle — dimension propre du langage — : la vérité.

Pour situer la psychanalyse, on pourrait dire qu’elle vient à être constituée partout où la vérité se fait reconnaître seulement en ceci qu’elle nous surprend et qu’elle s’impose. Exemple, pour illustrer ce que je viens de dire : il ne m’est pas donné, ni donnable, d’autre jouissance que celle de mon corps. Ça ne s’impose pas tout de suite, mais on s’en doute et on instaure, autour de cette jouissance, qui est bien dès lors mon seul bien, cette grille protectrice d’une loi dite universelle et qui s’appelle “les Droits de l’homme”. Personne ne saurait m’empêcher de disposer à mon gré de mon corps… Le résultat, à la limite, nous le touchons du doigt, du pied, nous autres psychanalystes : c’est que la jouissance s’est tarie pour tout le monde !

Ceci est l’envers d’un petit article que j’ai produit sous le titre de “Kant avec Sade “. Évidemment, ça n’y est pas dit à l’endroit — c’est à l’envers. Ce n’était pas pour ça moins dangereux de le dire comme l’a dit Sade. Sade en est bien la preuve. Mais comme je ne faisais là qu’expliquer Sade, c’est moins dangereux pour moi !

La vérité se manifeste de façon énigmatique dans le symptôme. Qui est quoi ? Une opacité subjective. Laissons de côté ce qui est clair, c’est que l’énigme a déjà ceci de résolu qu’elle n’est qu’un rébus et appuyons-nous un instant sur ceci — qu’à aller trop vite on pourrait laisser de côté c’est donc que le sujet peut être intransparent. C’est aussi que l’évidence peut être creuse, et qu’il vaut mieux sans doute désormais raccorder le mot au participe passé : évidé.

Le sujet est parfaitement chosique. Et de la pire espèce de chose ! La chose freudienne, précisément.

Quant à l’évidence, nous savons qu’elle est bulle et qu’elle Peut être crevée. Nous en avons déjà à plusieurs reprises l’expérience. Tel est le plan où s’achemine la pensée moderne, telle que Marx, d’abord, en a donné le ton, puis Freud. Si le statut de ce qu’a apporté Freud est moins évidemment triomphant, c’est peut-être, justement, qu’il est allé plus loin. Cela se paie.

Cela se paie, par exemple, dans la thématique que vous trouverez développée dans les deux articles que je propose à votre attention — à votre étude si vous disposez pour cela d’assez de loisir — parce qu’ils doivent ici former le fond sur lequel va trouver place ce que j’ai à avancer, à reprendre les choses au point où je les ai laissées la dernière fois, à compléter, dans ce quadrangle que j’ai commencé à tracer comme à articuler fondamentalement sur la répétition. Répétition : LIEU TEMPOREL, où vient s’agir ce que j’ai laissé d’abord suspendu autour des termes purement logiques de l’aliénation, aux quatre pôles que j’ai ponctués du choix aliénant d’une part, de l’instauration d’autre part à deux de ces pôles, de l’es du ça, de l’inconscient, d’autre part — pour mettre au quatrième de ces pôles : la castration. Ces quatre termes, qui ont pu vous laisser en suspens, ont leurs correspondants anglais dans ce que j’ai commencé, la dernière fois, d’articuler en vous montrant la structure fondamentale de la répétition d’une part (pour la situer à droite du quadrangle), de la fonction — d’autre part, au pôle de droite — de ce mode privilégié — et exemplaire — d’instauration du sujet qu’est le passage à l’acte.

 

Quels sont les autres pôles dont j’ai à traiter maintenant ? Déjà, l’un, la dernière fois, vous était indiqué l’acting-out, que je vais avoir à articuler en tant qu’il se situe — à cette place — élidé, où quelque chose se manifeste du champ de l’Autre éliminé — que je viens de rappeler — sous sa forme de manifestation véridique. Tel est fondamentalement le sens de l’acting out. Je vous prie ici, simplement, d’avoir la patience de me suivre, puisqu’aussi bien, je ne puis amener ces termes — ce à quoi ils se réfèrent : la structure — si je puis dire, que “bille en tête”. À vouloir cheminer par progression, voire critique, de ce qui déjà s’est ébauché d’une telle formulation dans les théories déjà exprimées dans l’analyse, nous ne pourrions littéralement que nous perdre dans le même labyrinthe que cette théorie constitue.

Ce n’est pas dire, bien sûr, que nous en rejetions ni les données ni l’expérience, mais que nous soumettons ce que nous apportons de nouvelles formules à cette épreuve de voir si ça n’est pas précisément nos formules qui permettront, de ce qui a été déjà amorcé, de définir non seulement le bien-fondé mais le sens.

L’acting-out, donc, que j’avance — vous sentez probablement déjà la pertinence qu’il y a à l’avancer dans cette situation du champ de l’Autre, qu’il s’agit pour nous de restructurer, si je puis dire. Ne serait-ce qu’en ceci que l’histoire, comme l’expérience telle qu’elle se poursuit, nous indiquent à tout le moins une certaine correspondance globale de ce terme avec ce qu’institue l’expérience analytique. Je ne dis pas qu’il n’y a d’acting-out qu’en cours d’analyse. Je dis que c’est des analyses et de ce qui s’y produit, qu’a surgi le problème, qu’a surgi la distinction fondamentale qui a fait isoler — de l’acte et du passage à l’acte tel qu’il peut, comme psychiatres, nous poser des problèmes et s’instituer comme catégorie autonome — distinguer l’acting-out. Je n’ai donc avancé qu’un corrélât, celui qui l’apparente au symptôme en tant que manifestation de la vérité. Ce n’est CERTAINEMENT PAS LE SEUL et il y faut d’autres conditions.

J’espère donc qu’au moins certains d’entre vous sauront — parallèlement à ces énoncés que je vais être amené à mettre à votre disposition — parcourir au moins ce qui, à une certaine date — qui est une date à peu près de 1947 ou de 1948 — le Yearbook of Psychoanalysis a commencé à se publier après la dernière guerre — et la formule qu’en donne Otto Fenichel : “The neurotic “acting-out””.

Je poursuis… Quel est le terme que vous allez voir s’inscrire au quatrième point de concours de ces fonctions opératoires qui déterminent ce que nous articulons sur la base de la répétition ? La chose dût-elle vous surprendre — et je pense pouvoir la soutenir aussi amplement qu’il est possible devant votre appréciation — c’est quelque chose qui, singulièrement, est resté dans la théorie analytique dans un certain suspens, qui est assurément le point conceptuel autour duquel se sont accumulés le plus de nuages et le plus de faux-semblants. Pour le nommer, et aussi bien il est déjà inscrit sur ce tableau (puisque c’est à cette note de Heinz Hartmann que je vous prie de vous reporter pour saisir un fruit typique de la situation analytique comme telle) c’est : la sublimation.

La sublimation est le terme — que je n’appellerai pas médiateur, car il ne l’est point — est le terme qui nous permet d’inscrire l’assise et la conjonction de ce qu’il en est de l’assiette subjective, en tant que la répétition est sa structure fondamentale et qu’elle comporte cette dimension essentielle sur laquelle reste, dans tout ce qui s’est formulé jusqu’à présent de l’analyse, la plus grande obscurité et qui s’appelle la satisfaction.

Befriedigung, dit Freud. Sentez-y la présence du terme Friede, dont le sens commun est : la paix. Je pense que nous vivons à une époque où ce mot, tout au moins, ne vous paraîtra pas porter avec lui l’évidence.

Qu’est-ce que la satisfaction, que Freud pour nous conjugue comme essentielle à la répétition sous sa forme la plus radicale ? Puisqu’aussi bien, c’est sous ce mode qu’il produit devant nous la fonction du Wiederholungszwang, en tant qu’il englobe non pas seulement tel fonctionnement — lui, bien localisable de la vie sous le terme du principe du plaisir — mais qu’il soutient cette vie elle-même dont maintenant nous pouvons tout admettre, et jusqu’à ceci, devenu une vérité touchable, qu’il n’est rien du matériel qu’elle agite, qui en fin de compte ne soit mort (je dis de sa nature : inanimée), mais dont il est pourtant clair que ce matériel qu’elle rassemble, elle ne le rendra à son domaine de l’inanimé “qu’à sa manière”, nous dit Freud. C’est-à-dire : tout étant dans cette satisfaction que comporte qu’elle repasse et retrace, des mêmes chemins qu’elle a — comment ? — édifiés et qu’assurément elle nous témoigne que son essence est de les reparcourir. Il y a — soyons très modestes ! — un MONDE de cet éclair théorique à sa vérification.

Freud n’est pas un biologiste et l’une des choses les plus frappantes, qui pourrait être décevante si nous croyons qu’il suffit de faire dans sa pensée la place maîtresse aux puissances de la vie, suffise pour faire quoi que ce soit qui ressemble à l’édification d’une science qui s’appellerait biologie.

Nous, analystes, nous n’avons contribué EN RIEN à quoi que ce soit qui ressemble à de la biologie. C’est quand même bien frappant ! Mais pourquoi, pourtant, nous tenons-nous si fermes à l’assurance que, derrière la satisfaction à quoi nous avons affaire quand il s’agit de la répétition, est quelque chose que nous désignons — avec toute la maladresse, avec toute l’imprudence que peut comporter, au point où nous en sommes de la recherche biologique, ce terme — que nous désignons… (c’est là le sens, le point d’accrochage, que j’irai jusqu’à appeler fidéiste de Freud) — que nous appelons ; la satisfaction sexuelle. Et ceci pour la raison qu’a avancée Freud devant Jung médusé : pour écarter le “fleuve de boue”, tel Freud l’apprécie au regard de la pensée qu’il désigne du terme auquel on ne peut manquer de venir si l’on ne se tient là ferme, qu’il désigne comme le recours à l’occultisme. Est-ce à dire que tout aille si simplement, je veux dire qu’autant d’affirmations suffisent à faire une articulation recevable ? C’est la question que j’essaie d’avancer aujourd’hui devant vous et qui me fait pousser en avant la sublimation, comme le lieu qui, pour avoir été jusqu’à présent laissé en friche ou couvert de vulgaires griffonnages, est pourtant celui qui va nous permettre de comprendre de quoi il s’agit dans cette satisfaction fondamentale, qui est celle que Freud articule comme une opacité subjective, comme la satisfaction de la répétition.

Cette conjonction d’un point basal pour la logique tout entière, car ce que nous entraînons avec nous dans ce lieu marginal de la pensée, qui est celui — lieu de pénombre, lieu de twilight — où se développe l’action analytique, si nous y entraînons avec nous les exigences de la logique, ce que nous sommes amenés à faire mérite enfin que nous l’épinglions de ce que je pense devoir être son meilleur nom : sublogique ; tel est ce qu’ici même, cette année, nous essayons d’inaugurer.

Je prononce le terme au moment même où il va s’agir de se repérer sur ce qu’il en est de cette sublimation. Freud, quoiqu’il ne l’ait aucunement développé, pour les mêmes raisons qui rendent les développements que j’y adjoins nécessaires — Freud a affirmé, selon le mode de procès qui est celui de sa pensée, qui consiste (comme disait un autre, Bossuet, prénommé Jacques-Bénigne), qui consiste à tenir fermement les deux bouts de la chaîne premièrement, la sublimation est zielgehemmt, et, naturellement, il ne nous explique pas ce que ça veut dire !…. J’ai déjà essayé, pour vous, de marquer la distinction déjà inhérente à ce terme de zielgehemmt : j’ai pris mes références en anglais, comme plus accessibles : la différence qu’il y a entre le aim et le goal. Dites-le en français : c’est moins clair, parce que nous sommes forcés de prendre des mots déjà en usage dans la philosophie. Nous pourrions, tout de même, essayer de dire : la fin, c’est le mot le plus faible, parce qu’il faut y réintégrer tout le cheminement qui est ce dont il s’agit dans le aim — la cible. Telle est la même distance qu’il y a entre aim et goal et, en allemand, entre Zweck et Ziel. La Zweckmdssigkeit — finalité sexuelle – il ne nous est pas dit qu’elle soit aucunement gehemmt — inhibée — dans la sublimation. Zielgehemmt, et c’est précisément là que le mot est bien fait pour nous retenir… Ce dont nous nous gargarisons avec le prétendu “objet” de la sainte pulsion génitale, tel est précisément ce qui peut sans aucun inconvénient être extrait, totalement inhibé, ABSENT, dans ce qu’il est pourtant de la pulsion sexuelle, sans qu’elle perde en rien sa capacité de Befriedigung — de satisfaction.

Tel est, dès l’apparition du terme de Sublimierung, ce comment Freud la définit en termes sans équivoque. Zielgehemmt d’une part, mais d’autre part satisfaction rencontrée sans aucune transformation, déplacement, alibi, répression, réaction ou défense, tel est comment Freud introduit, pose devant nous, la fonction de la sublimation.

Vous verrez, dans le second de ces articles — (il y en a trois d’écrits là, mais ce que j’appelle le second, c’est le second que j’ai nommé tout à l’heure, celui de Heinz Hartmann, le premier que j’ai nommé étant celui de Fenichel et l’Alexander n’étant qu’une référence de Fenichel je veux dire le point désigné par Fenichel comme le point majeur d’introduction du terme d’acting-out dans l’articulation psychanalytique) vous vous reporterez donc à l’article d’Heinz Hartmann sur la sublimation, il est exemplaire. Il est exemplaire de ce qui n’est, à nos yeux, nullement caduc dans la position du psychanalyste ; c’est que l’approche de ce à quoi il a affaire, comme responsabilité de la pensée, l’accule, toujours par quelque côté, à l’un de ces deux termes que je désignerai de la façon la plus tempérée : la platitude, dont chacun sait que depuis longtemps, j’ai désigné, comme le représentant le plus éminent, 4. Fenichel… (La paix soit à sa mémoire !…. ses écrits ont pour nous la très grande valeur d’être le rassemblement, assurément très scrupuleux, de tout ce qui peut surgir comme trous dans l’expérience ; il y manque simplement, à la place de ces trous, le point d’interrogation nécessaire). Pour ce qui est de Heinz Hartmann et de la façon dont il soutient — pendant quelques quatorze ou quinze pages, si mon souvenir est bon, avec les accents d’interrogation, là — le problème de la sublimation, je pense qu’il ne peut échapper à quiconque y vient d’un esprit neuf, qu’un tel discours — qui est celui auquel je vous prie de vous reporter, sur pièce, en vous désignant là où il est, où vous pouvez très facilement le trouver — est un discours de mensonge, à proprement parler.

Tout l’appareil d’un prétendu « énergétisme », autour de quoi nous est proposé quelque chose qui consiste — précisément à inverser l’abord du problème, à interroger la sublimation — en tant qu’elle nous est, d’abord, Proposée comme étant identique et non-déplacée par rapport à quelque chose qui est, proprement, (avec les guillemets qu’impose l’usage, à ce niveau, du terme de pulsion), tout de même : la “pulsion sexuelle” — renverser ceci et à interroger de la façon la plus scandée, ce qu’il en est de la sublimation, comme étant relié à ce qu’on nous avance : à savoir que les fonctions du moi — que de la façon la plus indue, on a posé comme étant autonome, comme étant même d’une autre source que de ce qu’on appelle, dans ce langage confusionnel, une source « instinctuelle », comme si jamais dans Freud il avait été question de cela ! — de savoir, donc, comment ces toutes pures fonctions du moi, relatées à la mesure de la réalité et la donnant comme telle, d’une façon essentielle — rétablissant donc, là, au cœur de la pensée analytique, ce que toute la pensée analytique rejette — qu’il y a cette relation isolée, directe, autonome, identifiable, de relation de la pure pensée à un monde qu’elle serait capable d’aborder, sans être elle-même toute traversée de la fonction du désir — comment il se fait que puisse venir de ce qui est donc ailleurs le foyer instinctuel, je ne sais quel reflet, je ne sais quelle peinture, je ne sais quelle coloration, qu’on appelle — textuellement — “sexualisation des fonctions de l’ego” !

Une fois introduite ainsi la question devient littéralement insoluble, en tout cas à jamais exclue de tout ce qui se propose à la praxis de l’analyse.

Pour aborder ce qu’il en est de la sublimation, il est pour nous nécessaire d’introduire ce terme premier, moyennant quoi il nous est impossible de nous orienter dans le problème, qui est celui d’où je suis parti la dernière fois, en définissant l’acte : l’acte est signifiant. Il est un signifiant qui se répète, quoiqu’il se passe en un seul geste, pour des raisons topologiques qui rendent possible l’existence de la double boucle créée par une seule coupure. Il est : instauration du sujet comme tel. C’est-à-dire que, d’un acte véritable, le sujet surgit différent, en raison de la coupure, sa structure est modifiée. Et, quatrièmement, son corrélât de méconnaissance, ou plus exactement la limite imposée à sa reconnaissance dans le sujet, ou si vous voulez encore : son Repräsentanz dans la Vorstellung, à cet acte, c’est : la Verleugnung. À savoir que le sujet ne le reconnaît jamais dans sa véritable portée inaugurale, même quand le sujet est, si je puis dire, capable d’avoir cet acte commis.

Eh bien, c’est là qu’il convient que nous nous apercevions de ceci — qui est essentiel à toute compréhension du rôle que Freud donne dans l’inconscient à la sexualité — que nous nous souvenions de ceci : que la langue déjà nous donne, à savoir : qu’on PARLE de l’acte sexuel.

L’acte sexuel, ceci au moins pourrait nous suggérer — ce qui, d’ailleurs, est évident — parce que, dès qu’on y pense… Enfin, ça se touche tout de suite… — c’est que ce n’est évidemment pas la copulation pure et simple. L’acte a toutes les caractéristiques de l’acte, tel que je viens de les rappeler, tel que nous le manipulons, tel qu’il vient se présenter à nous, avec ses sédiments symptomatiques et tout ce qui le fait plus ou moins coller et trébucher. L’acte sexuel se présente bien comme un signifiant — premièrement, et comme un signifiant qui répète quelque chose. Parce que c’est la première chose qu’en psychanalyse on y a introduit. Il répète quoi ? Mais la scène œdipienne !

Il est curieux qu’il faille rappeler ces choses qui font l’âme même de ce que je vous ai proposé de percevoir dans l’expérience analytique.

Qu’il puisse être instauration de quelque chose qui est sans retour pour le sujet, c’est ce que certains actes sexuels privilégiés, qui sont précisément ceux qu’on appelle incestes, nous font littéralement toucher du doigt. J’ai assez d’expérience analytique pour vous affirmer qu’un garçon qui a couché avec sa mère n’est pas du tout, dans l’analyse, un sujet comme les autres ! Et même si lui-même n’en sait rien, ça ne change rien au fait que c’est analytiquement aussi touchable que cette table qui est là ! Sa Verleugnung personnelle, le démenti qu’il peut apporter au fait que ceci ait une valeur de franchissement décisif, n’y change rien.

Bien sûr, tout ceci mériterait d’être étayé. Mon assurance est qu’ici j’ai des auditeurs qui ont l’expérience analytique et qui, si je disais quelque chose de par trop gros, je pense, sauraient pousser des hurlements ; mais, croyez-moi, ils ne diront pas le contraire, parce qu’ils le savent aussi bien que moi. Tout simplement, ça ne veut pas dire qu’on sache en tirer les conséquences, faute de savoir les articuler.

Quoi qu’il en soit, ceci nous mène à essayer, peut-être, d’introduire là-dedans un peu de rigueur logique.

L’acte est fondé sur la répétition – Quoi, au premier abord, de plus accueillant… Pour ce qu’il en est de… L’acte sexuel ! Rappelons-nous les enseignements de notre Sainte Mère l’Église, hein !…. Principe : on ne fait pas ça ensemble, on ne tire pas son coup, hein ! sinon pour faire venir au monde… Une petite âme nouvelle ! Il doit y avoir des gens qui y pensent !…. en le faisant (rires) Enfin, c’est une supposition !…. Elle n’est pas établie. Il se pourrait que, toute conforme que soit cette pensée au dogme — catholique, j’entends — elle ne soit, là où elle se produit, qu’un symptôme.

Ceci évidemment, est fait pour nous suggérer qu’il y a peut-être lieu d’essayer de serrer de plus près — de voir par quel côté avoue — la fonction de reproduction qui est là derrière l’acte sexuel. Parce que, quand nous traitons du sujet de la répétition, nous avons affaire à des signifiants, en tant qu’ils sont : pré-condition d’une pensée.

Du train d’où va cette biologie, que nous laissons si bien à ses propres ressources !…. Il est curieux de voir que le signifiant montre le bout de son nez, là, tout à fait à la racine : au niveau des chromosomes, pour l’instant, ça fourmille de signifiants ; véhiculeurs de caractères bien spécifiés ; on nous affirme que les chaînes — qu’il s’agisse de l’ADN, de l’ADN — sont constituées comme des petits messages bien sériés, qui viennent, bien sûr, après s’être brassés d’une certaine façon, n’est-ce pas, dans la grande urne, à faire sortir… on ne sait pas quoi !…. le nouveau genre de loufoque que chacun attend, dans la famille, pour faire un cercle d’acclamation.

Est-ce que c’est à ce niveau que se propose le problème ?

Eh bien, c’est là que je voudrais introduire quelque chose — bien sûr, que je n’ai pas inventé pour vous aujourd’hui : il y a quelque part, dans un volume qu’on appelle mes Écrits, un article qui s’appelle “La signification du phallus”; à la page 693, à la dixième ligne (j’ai eu quelque peine, ce matin, à la retrouver), j’écris : le phallus comme signifiant donne la raison du désir (dans l’acception où le terme est employé — je dis : “raison” — comme “moyenne et extrême raison” de la division harmonique). Ceci pour vous indiquer que ce que je vais vous dire aujourd’hui, euh… Évidemment, il a fallu que du temps passe pour que je puisse l’introduire — j’en ai simplement marqué-là le “petit caillou blanc” destiné à vous dire que la signification du phallus c’est déjà à ça que c’était repéré.

En effet, essayons de mettre un ordre, une mesure, dans ce dont il s’agit dans l’acte sexuel en tant qu’il a rapport avec la fonction de la répétition.

Eh bien, il saute aux yeux — non pas qu’on méconnaît, puisqu’on connaît l’Œdipe depuis le début — mais, qu’on ne sait pas reconnaître ce que ça veut dire, à savoir que le produit de la répétition, dans l’acte sexuel en tant qu’acte, — c’est-à-dire en tant que nous y participons comme soumis à ce qu’il a de signifiant -, a ses incidences autrement dites dans le fait que le sujet que nous sommes est opaque, qu’il a un inconscient.

Eh bien, il convient de remarquer que le fruit de la répétition biologique, de la reproduction, mais il est déjà là ! Dans cet espace bien défini pour l’accomplissement de l’acte et qu’on appelle le lit.

L’agent de l’acte sexuel, il sait très bien qu’il est un fils. Et c’est pour ça que, sur l’acte sexuel, en tant qu’il nous concerne nous psychanalystes, on l’a rapporté à l’Œdipe.

Alors essayons de voir, dans ces termes signifiants que définit ce que j’ai appelé à l’instant “moyenne et extrême raison”, ce qu’il en résulte.

Supposons que nous allons faire supporter ce rapport signifiant par le support le plus simple, celui que nous avons déjà donné à la double boucle de la répétition : un simple trait. Et, pour plus d’aisance encore, étalons-le, tout simplement, comme ceci

Un trait auquel nous pouvons donner deux bouts nous pouvons couper n’importe où cette double boucle et, une fois que nous l’avons coupée, nous allons tâcher d’en faire usage.

– Plaçons-y les quatre points (points d’origine), des deux autres coupures qui définissent la moyenne et extrême raison

 

— petit a : l’aimable produit d’une copulation précédente, qui, comme elle se trouvait être un acte sexuel, ont créé le sujet, qui est là en train de le reproduire — l’acte sexuel.

Grand A. Qu’est-ce que c’est que grand A ? Si l’acte sexuel est ce qu’on nous enseigne, comme signifiant : c’est la mère. Nous allons lui donner… (parce que nous en retrouvons, dans la pensée analytique elle-même, partout la trace tout ce que ce terme signifiant de la mère entraîne avec lui de pensée de fusion, de falsification de l’unité — en tant, qu’elle nous intéresse seulement, à savoir de l’unité comptable — de passage de cette unité comptable à l’unité unifiante), nous allons lui donner la valeur : Un

Qu’est-ce que veut dire la valeur Un, comme unité unifiante ? Nous sommes dans le signifiant et ses conséquences sur la pensée. La mère comme sujet, c’est la pensée de l’Un du couple. “Ils seront tous les deux une seule chair”, c’est une pensée de l’ordre du grand A maternel.

Telle est la moyenne et extrême raison de ce qui relie l’agent à ce qui est patient et réceptacle dans l’acte sexuel. Je veux dire : en tant qu’il est un acte, autrement dit : en tant qu’il a un rapport avec l’existence du sujet. L’Un de l’unité du couple est une pensée, déterminée au niveau de l’un des termes du couple réel. Qu’est-ce à dire ? C’est qu’il faut que quelque chose surgisse, subjectivement, de cette répétition, qui rétablisse la raison — la raison moyenne telle que je viens de vous la définir — au niveau de ce couple réel. Autrement dit, que quelque chose apparaisse, qui — comme dans cette fondamentale manipulation signifiante qu’est la relation harmonique — se manifeste comme : ceci, cette grandeur (appelons-la petit c), par rapport à la somme des deux autres, a la même valeur que la plus petite par rapport à la plus grande. c/a + A = a/A = [?]

Mais ça n’est pas tout ! Elle a cette portée, en tant que cette valeur — de la plus petite par rapport à la plus grande — est la même valeur que celle qu’a la plus grande par rapport à la somme des deux premières. Autrement dit : que a sur A égale grand A sur (a plus grand A), égale quoi ? a/A = A/a + A = ? — cette autre valeur que j’ai fait surgir-là et qui a un nom, qui ne s’appelle rien d’autre que le moins phi où se désigne la castration, -φ, en tant qu’il désigne la valeur fondamentale — je le réécris un peu plus loin — : égale moins phi sur (a plus grand A moins phi), = –φ/a + A-φ. C’est-ΰ-dire le rapport significatif de la fonction phallique en tant que MANQUE ESSENTIEL de la jonction du rapport sexuel avec sa réalisation subjective ; la désignation dans les signifiants mêmes fondamentaux de l’acte sexuel, de ceci : que, quoique partout appelée, mais se dérobant, l’ombre de l’unité plane sur le couple, il y apparaît pourtant, nécessairement, la marque, — ceci en raison de son introduction-même dans la fonction subjective -, la marque de quelque chose qui doit y représenter un manque fondamental.

Ceci s’appelle la fonction de la castration en tant que signifiante.

En tant que l’homme ne s’introduit dans la fonction du couple, que par la voie d’un rapport qui ne S’INSCRIT PAS IMMEDIATEMENT dans la conjonction sexuelle et qui ne s’y trouve reprise que dans ce même extérieur où vous voyez se dessiner ce qu’on appelle, cour cela même, “extrême raison”.

Le rapport qu’a la prédominance du symbole phallique, par rapport à la conjonction — en tant qu’acte — sexuelle, est celui qui donne à la fois la mesure du rapport de l’agent au patient et la mesure — qui est la même — de la pensιe du couple, telle qu’elle est dans le patient, à ce qu’est le couple rιel.

C’est très précisément, de pouvoir reproduire exactement le même type de répétition, que tout ce qui est de l’ordre de la sublimation… (et je préférerais n’être pas forcé ici, de l’évoquer spécifiquement sous la forme de ce qu’on appelle la “création de l’Art”, mais, puisqu’il le faut, je l’amène), c’est précisément dans la mesure oω quelque chose, où quelque objet, peut venir prendre la place que prend le -φ dans l’acte sexuel comme tel, que la sublimation peut subsister, en donnant exactement le même ordre de Befriedigung qui est donné dans l’acte sexuel et dont vous voyez ceci : qu’il est très précisément suspendu au fait que ce qui est purement et simplement intérieur au couple n’est pas satisfaisant.

Ceci est si vrai que cette espèce de grossière homélie, qu’on a introduit dans la théorie sous le nom de “maturation génitale”, ne se propose que — comme quoi ? — que très évidemment, dans son texte même, (je veux dire dans quiconque essaie de l’énoncer), comme une espèce de fourre-tout, de dépotoir, où rien véritablement n’indique qu’est-ce qui peut suffire à conjoindre : le fait, premièrement, d’une copulation (“réussie ajoute-t-on, mais qu’est-ce que ça veut dire ?….) et de ces éléments qu’on qualifie : “tendresse”, “reconnaissance de l’objet” (de quel objet ? je vous le demande.) Est-ce que c’est si clair que l’objet soit là, quand déjà on nous a dit que derrière quelque objet que ce soit, se profile l’Autre, qui est l’objet qui a abrité ces neuf mois d’intervalle entre la conjonction des chromosomes et la venue au jour du monde ?

Je sais bien que c’est là que se réfugie tout l’obscurantisme, qui s’accroche éperdument autour de la démonstration analytique ; mais ce n’est pas non plus une raison pour que nous ne le dénoncions pas, si le fait de le dénoncer nous permet d’avancer plus strictement dans une logique, dont vous verrez, la prochaine fois, comment elle se concentre au niveau de l’acte analytique lui-même.

Car s’il y a quelque chose d’intéressant dans cette représentation en quadrangle, c’est qu’elle nous permet d’établir aussi certaines proportions : si le passage à l’acte remplit certaine fonction par rapport à la répétition, il nous est au moins suggéré par cette disposition, que ce doit être la même qui sépare la sublimation de L’acting out. Et dans l’autre sens : que la sublimation, par rapport au passage à l’acte, doit avoir quelque chose de commun dans ce qui sépare la répétition de l’acting-out.

Assurément, il y a là un beaucoup plus grand gap (1) – celui qui, assurément, fait de l’acte analytique,

(1) En anglais : trou, ouverture, vide ; col, distance, intervalle, écart ; lacune ; coupure.

tel que nous essaierons de le saisir dans ce que nous dirons la prochaine fois, quelque chose qui, aussi, mérite d’être défini comme acte.

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