lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LX L'angoisse 1962 – 1963 Leçon du 20 mars 1963

Leçon du 20 mars 1963

Aujourd’hui, on s’avance. On essaie d’articuler pourquoi, pour vous situer l’angoisse, j’ai annoncé qu’il me faut en revenir au champ central, déjà dessiné dans le séminaire sur l’Éthique, comme étant celui de la jouissance. Vous savez déjà, par un certain nombre d’approches, et nommément celles que j’ai faites cette année-là, qu’il faut, cette jouissance, la concevoir, si mythiquement que nous devions en situer le point, comme profondément indépendante de l’articulation du désir, ceci parce que le désir se constitue en deçà de cette zone qui les sépare l’un de l’autre, jouissance et désir, et qui est la faille où se produit l’angoisse. Il est bien entendu — et j’en ai dit assez pour que vous le sentiez — que je ne dis pas que le désir dans son statut ne concerne pas l’Autre réel, celui qui est intéressé а la jouissance. Je dirai qu’il est normatif que le désir ne le concerne pas, cet autre, que la loi qui le constitue comme désir n’arrive pas а le concerner en son centre, qu’elle ne le concerne qu’excentriquement et а côté : а substitut de А. Et donc, tous les Erniedrigungen, tous les ravalements de la vie amoureuse qui viennent pointés, ponctués par Freud, sont les effets d’une structure fondamentale irréductible. C’est là la béance que nous n’entendons pas masquer, si, d’autre part, nous pensons que complexe de castration et Penisneid, qui у fleurissent, ne sont pas eux-mêmes les derniers termes а la désigner.

Ce domaine, le domaine de la jouissance, c’est le point où, si je puis dire, grâce à ce point, la femme s’avère comme supérieure justement en ceci que son lien au nœud du désir est beaucoup plus lâche. Ce manque, ce signe moins, dont est marquée la fonction phallique pour l’homme, qui fait que pour lui, sa liaison à l’objet doit passer par cette négativation du phallus, par le complexe de castration, cette nécessité qui est le statut du — φ, au centre du désir de l’homme, voilà ce qui pour la femme n’est pas un nœud néces­saire. Ce n’est pas dire qu’elle soit, pour autant, sans rapport avec le désir de l’Autre, mais justement, c’est bien au désir de l’Autre comme tel, qu’elle est en quelque sorte affrontée, confrontée. C’est une grande simplification que, pour elle, cet objet phallique ne vienne, par rapport à cette confrontation, qu’en second, et pour autant qu’il joue un rôle dans le désir de l’Autre. Ce rapport simplifié avec le désir de l’Autre, c’est ce qui permet а la femme, quand elle s’emploie à notre noble profession, d’être à l’endroit de ce désir, dans un rapport qu’il faut bien dire manifesté chaque fois qu’elle aborde ce champ, confusément désigné comme celui du contre-transfert, dans un rap­port dont nous sentons qu’il est beaucoup plus libre, ceci bien sûr nonobs­tant chaque particularité qu’elle peut représenter dans un rapport, si je puis dire, essentiel. C’est parce que, dans son rapport à l’Autre, elle n’y tient pas aussi essentiellement que l’homme, qu’elle а cette plus grande liberté, essen­tiellement, wesentlich. Qu’est-ce que ça veut dire dans l’occasion ? Çа veut dire qu’elle n’y tient pas aussi essentiellement que l’homme pour ce qui est de la jouissance, de par sa nature.

Et, ici, je ne peux manquer d’avoir à vous rappeler, dans la même ligne que ce que l’autre jour je vous ai incarné au niveau de la chute des yeux d’Œdipe, que Tirésias, lе voyant, lui qui devrait être le patron des psycha­nalystes, а été aveuglé par une vengeance de la suprême déesse, Junon, la jalouse et comme Ovide nous l’explique fort bien au livre troisième des Métamorphoses, du vers 316 au vers 338 — je vous prie de vous reporter à ce texte dont М. T.S. Eliott, dans une note du Wasteland, souligne ce qu’il appelle le très grand intérêt anthropologique, si Tiresias а offensé Junon, c’est parce que, consulté comme ça, а la blague, — les dieux ne mesurent pas toujours les conséquences de leurs actes — par Jupiter ayant pour une fois un rapport détendu avec sa femme et la taquinant sur le fait qu’assurément la volupté que vous éprouvez est plus grande, c’est lui qui parle, que celle que ressent l’homme. Mais là-dessus, il dit : « Mais а propos, que n’y pen­sai-je ! Tiresias fut sept ans femme ». Sept ans, tous les sept ans – la bou­langère changeait de peau, chantait Guillaume Apollinaire — Tiresias chan­ge de sexe, non pas par simple périodicité, mais en raison d’un accident, il а rencontré les deux serpents accouplés, ceux que nous voyons dans notre caducée, et il а eu l’imprudence de troubler leur accouplement. Nous lais­serons de côté le sens de ces serpents qu’on ne peut pas dénouer sans cou­rir un aussi grand danger. C’est en renouvelant son attentat qu’il retrouve aussi sa position première, celle d’un homme. Quoi qu’il en soit, sept ans il а été une femme. C’est pour cela qu’il peut témoigner devant Jupiter et Junon que, quelles qu’en doivent être les conséquences, il doit porter témoi­gnage à la vérité, et corroborer ce que dit Jupiter, ce sont les femmes qui jouissent.

Leur jouissance est plus grande, que ce soit d’un quart ou d’un dixième de plus, que celle de l’homme, il у а des versions plus précises. La propor­tion importe peu puisqu’elle ne dépend, en somme, que de la limitation qu’impose à l’homme sa relation au désir, c’est-à-dire ce que je désigne comme, en situant pour lui, l’objet dans la colonne du négatif, le — ср. Contrairement а ce que le prophète du savoir absolu lui enseigne, à cet homme, à savoir qu’il fait son trou dans le réel, ce qui s’appelle chez Hegel la négativité, ce dont il s’agit est autre chose. Le trou commence au bas de son ventre, tout au moins, si nous voulons remonter а la source de ce qui fait chez lui le statut du désir. Évidemment, c’est ici qu’un Sartre post-hége­lien, avec ce que j’appellerai son merveilleux talent de fourvoyeur, а glissé son image, celle que vous connaissez bien, image de l’enfantelet qu’il nous fait bourgeois-né, naturellement, histoire de corser un peu l’affaire, lequel d’enfoncer son doigt dans le sable de la plage mime à ses yeux et à notre intention l’acte qui serait l’acte fondamental. Bien sûr, à partir de là, peut s’exercer une dérision méritée de la prétention de cette nouvelle forme que nous avons donnée au petit homme qui est dans l’homme, à savoir que maintenant nous l’incarnons, ce petit homme, dans l’enfant, sans nous aper­cevoir que l’enfant mérite toutes les objections philosophiques qu’on а faites au petit homme. Mais enfin, sous cette figure où Sartre nous la repré­sente, elle porte puisqu’elle fait résonner quoi dans l’inconscient ? Eh ! Bien, mon Dieu, rien d’autre que cet engloutissement désiré de tout son corps dans le sein de la terre-mère, dont Freud dénonce le sens comme il convient, quand il dit, textuellement, à la fin d’un des chapitres de Hemmung, Symptom und Angst, que le retour au sein maternel est un fantasme d’im­puissant.

Ainsi, le pupille que Sartre s’applique а couver dans cet homme et que, par toute son oeuvre, il incite а partager la seule glu de l’existence, se laissera être ce phallus — l’accent est ici sur l’être -le phallus que vous pouvez voir, à l’incarner en une image qui est à la portée de votre recherche, celle qu’on trouve recelée aux valves de ces petits animaux qu’on appelle cou­teaux et dont j’espère, quand cela manquerait à votre expérience, que tous, vous avez pu les voir, à l’occasion, se mettre à vous tirer la langue soudain dans la soupière où vous en avez colloqué la récolte, laquelle se fait comme celle des asperges avec un long canif et une simple tige de fil de fer qu’on accroche au fond du sable. Je ne sais si vraiment vous avez tous déjà vu ça, en opisthotonos, ces langues sortir du couteau, en tout cas, c’est un spec­tacle unique qu’il faut s’offrir quand on ne l’a pas encore vu, et dont le rap­port m’apparaît tout à fait évident avec ce fantasme, sur lequel vous savez que Sartre insiste dans La Nausée, de voir de telles langues se darder brus­quement d’une muraille ou de toute autre surface, ceci, dans la thématique de rejeter l’image du monde а une insondable facticité.

Eh ! bien, on peut se demander et après ?, je ne crois pas que, pour exor­ciser le cosmos -puisqu’en fin de compte c’est de cela qu’il s’agit, c’est de saper, après les termes fondamentaux de la théologie, la cosmologie qui est la de la même nature, bien sûr — je ne crois pas que ce soit cet usage curieux des langues qui soit la bonne voie, mais bien plutôt qu’à le croire comme tout à l’heure doublé essentiellement de wesentlich — et j’aurais voulu pou­voir vous le sonoriser dans bien d’autres — je me trouve dans un certain babelisme dont on finira, si l’on me chatouille, par faire un des points-clés de ce que j’ai à défendre. Quoi qu’il en soit, cette référence vous indique pourquoi mon expérience а moi, de ce qu’on voit sur la plage, quand on est petit sur la plage, c’est-à-dire là où on ne peut faire un trou sans que l’eau y monte, eh ! bien, pour l’avouer, c’est une irritation qui monte aussi, mais en moi, devant la démarche oblique du crabe toujours prêt а у dérober son intention de vous pincer les doigts. C’est très adroit, un crabe ! Vous pou­vez lui donner à battre des cartes, c’est beaucoup moins difficile que d’ou­vrir une moule, ce qu’il fait tous les jours, eh ! bien, n’y eût-il que deux cartes, il tentera toujours de les brouiller. Ainsi, dit-on par exemple, le réel est toujours plein. Çа fait de l’effet, ça sonne avec un petit air d’ici qui donne crédit à la chose, celui d’un lacanisme de bon aloi. Qui peut parler comme ça du réel ? moi. L’ennui pour moi, c > est que je n’ai jamais dit ça. Le réel fourmille de creux et on peut même у faire le vide. Ce que je dis, c’est qu’il ne lui manque rien, ce qui est tout différent. J’ai ajouté que si l’on fait des pots, même tous pareils, il est bien sûr que ces pots sont différents. Il est même tout à fait énorme que, sous le nom de principe d’individuation, ça donne encore autant de coton à la pensée classique. Voyez où l’on en est encore au niveau de Bertrand Russell, pour soutenir la distinction des indi­vidus, il faut mobiliser le temps et l’espace tout entier, ce qui, avouez-le, est une véritable rigolade.

Le temps suivant de mes pots, c’est que l’identité, c’est-à-dire le substi­tuable entre les pots, c’est le vide autour duquel le pot est fait. Le troisième temps est que l’action humaine а commencé quand ce vide est barré, pour se remplir avec ce qui va faire le vide du pot à côté, autrement dit quand être demi-plein est la même chose pour un pot que d’être à demi-vide, autre­ment dit, quand ça ne fuit pas de partout. Et, dans toutes les cultures, vous pouvez être sûrs qu’une civilisation complète est d’ores et déjà obtenue quand il у а les premières céramiques. Je contemple, quelquefois, chez moi à la campagne, une très très belle collection que j’ai de vases. Manifestement, ces gens, а cette époque, comme beaucoup d’autres cultures en témoignent, c’était la leur bien principal. Mais, dans ces vases, sensiblement, même si nous ne pouvons lire ce qui est magnifiquement, luxueusement peint sur leurs parois, les traduire dans un langage articulé de rites et de mythes, nous savons que dans ce vase, il у а tout, que ça suffit, que le rapport de l’hom­me à l’objet et au désir est là tout entier sensible et survivant.

Voilà ce qui d’ailleurs, pour revenir en arrière, légitime, ce fameux pot de moutarde qui а fait grincer des dents pendant plus d’un an à mes collègues au point que moi, toujours gentil, j’ai fini par le remiser sur la planche des pots à colle; encore que, comme je l’ai dit dès le départ, il me servait d’exemple, ce pot de moutarde, en ceci qu’il est, vous savez bien, c’est frap­pant par expérience, qu’il est sur la table toujours vide, qu’il n’y а jamais de moutarde que quand elle vous monte au nez.

Voilà. Alors, ceci dit, il reste que, sur l’usage de ces pots, puisque récem­ment, il s’est posé pour nous un problème de cet ordre, je ne suis pas du tout regardant comme on le croit. Piera Aulagnier, qui est un esprit ferme, comme savent l’être les femmes, et même que c’est ça qui lui fera du tort, sait très bien qu’il est licite de mettre l’étiquette confiture de groseilles sur le pot qui contient de la rhubarbe. Il suffit de savoir qui l’on veut, par ce moyen, purger, et attendre pour en recueillir ce qu’on voulait du sujet. Tout de même, quand je vous apporte ici des batteries de pots fignolés – car ne croyez pas que ce soit jamais sans en avoir envoyé beaucoup à la casse; j’ai fait, moi aussi, dans mon bon temps, des discours entiers où l’action, la pen­sée, la parole faisaient la ronde de façon à puer la symétrie, eh! bien, c’est allé au panier – quand je mets empêchement en haut de la colonne qui contient l’acting-out, embarras en haut de celle d’à côté, qui contient le pas­sage à l’acte, si vous voulez, Piera, distinguer le cas d’acting-out que vous avez observé et fort bien, si vous voulez le distinguer pour être ce que vous appelez transfert agi – ce qui, bien sûr, est une idée distincte qui est la vôtre, qui mérite discussion – il n’en reste pas moins que c’est à mon tableau que vous vous reporterez puisque vous invoquez, dans ce texte, l’embarras où se serait trouvé votre sujet. Et ce terme n’étant guère employé hors d’ici, c’est ici que vous l’avez pris en note.

Or, il est manifeste dans l’observation que le malade а été empêché par l’accoucheur d’assister а l’issue de son rejeton hors des portes maternelles et que c’est l’émoi d’être impuissant à surmonter un nouvel empêchement qui le menace, de cet ordre, qui le précipite а jeter les gardiens de l’ordre dans l’angoisse par la revendication écrite du droit du père а ce que J’appel­lerai l’hylophagie, pour préciser la notion qui est la pour représenter l’ima­ge de la dévoration de Saturne, car, enfin, il est écrit, dans cette observation, que ce monsieur se présente au commissariat pour dire que rien dans la loi ne l’empêche de manger son bébé qui vient de mourir. C’est au contraire manifestement l’embarras où le plonge le calme que garde en cette occasion le commissaire, qui n’est pas né des dernières pluies, et le choc de l’émoi qu’il voulait provoquer qui le fait passer а l’acte, а des actes de nature а le faire coffrer.

Alors, а ne pas reconnaître, quand manifestement vous у êtes, que je ne pouvais pas trouver plus belle observation pour expliquer ce que vous savez, que vous у êtes bien, que vous avez mis le doigt dessus, c’est un peu vous trahir vous-même, ce qui, bien entendu, ne saurait être reproché à per­sonne quand il s’agit du maniement de choses comme ça, fraîches émoulues, on peut bien у mettre un peu de… Mais ceci, tout de même, m’autorise à rappeler que mon travail, le mien, n’a d’intérêt que si on l’emploie comme il faut – ceci ne s’adresse pas à vous, Piera – c’est-à-dire ne pas l’employer, comme on en а pris l’habitude, la mauvaise habitude à l’endroit de notions qui sont en général dans l’enseignement, groupées selon une sorte de ramas­sage fait uniquement pour meubler. Ceci donc étant rappelé, sur ce qui vous donne un peu le droit de veiller sur ce que je vous apporte, je vous ai choi­sis avec tant de soin, je reprends mon propos.

Et pour en venir à la femme, je vais essayer, moi aussi, avec une de mes observations, de vous faire sentir ce que j’entends dire quant à son rapport а la jouissance et au désir. Voilà une femme qui, un jour, me fait cette remarque que son mari, dont les insistances, si je puis dire, sont de fonda­tion dans le mariage, la délaisse depuis un peu trop longtemps pour qu’elle ne le remarque pas, vu la façon dont elle accueille toujours ce qu’elle ressent de sa part comme plus ou moins maladroit. Çа la soulagerait plutôt. Pourtant, je vais tout de même extraire une phrase dont – ne vous précipitez pas tout de suite pour savourer une ironie qui me serait tout à fait indû­ment attribuée – elle s’exprime ainsi: « Peu importe qu’il me désire, pour­vu qu’il n’en désire pas d’autre ». Je n’irai pas jusqu’à dire que ce soit, là, position commune ni régulière. Ceci ne peut prendre sa valeur que de la suite de la constellation telle qu’elle va se dérouler par les associations qui constituent ce monologue. Voici donc qu’elle parle de son état, à elle; elle en parle, une fois n’est pas coutume, avec une singulière précision. La tumescence n’étant pas le privilège de l’homme, je pense, je ne serais pas surpris qu’elle, qui а une sexualité tout à fait normale, je parle de cette femme, témoigne, produise que, si par exemple, en conduisant, surgit l’aler­te d’un mobile qui lui fait monologuer : « Dieu! Une voiture! », eh bien, inexplicablement, c’est cela qui, ce jour-là, la frappe, elle s’aperçoit de l’exis­tence d’un gonflement vaginal qu’elle note pour, dans certaines périodes, répondre au surgissement dans son champ de n’importe quel objet précis, en apparence tout à fait étranger aux images ou à l’espace sexuel. Cet état, dit-elle, non désagréable, mais plutôt de la nature de l’encombrant, cède de lui-même. Là-dessus, dit-elle, ça m’ennuie d’enchaîner avec ce que je vais vous dire, ça n’a aucun rapport, bien entendu. Elle me dit alors que chacu­ne de ses initiatives me sont dédiées, à moi – je pense que vous l’avez com­pris depuis longtemps, c’est moi qui suis son analyste – « je ne peux pas dire consacrées, ça voudrait dire le faire dans un certain but. Non. N’importe quel objet m’oblige à vous évoquer comme témoin, même pas pour avoir, de ce que je vois, l’approbation. Non, simplement le regard. En disant ça, je m’avance même un petit peu trop. Disons que ce regard m’aide а faire prendre а chaque chose son sens ».

Là-dessus, évocation ironique du thème rencontré а une date juvénile de sa vie, du titre bien connu de la pièce de Stève Passeur, « Je vivrai un grand amour ». A-t-elle connu а d’autres moments de sa vie cette référence а l’Autre ? Ceci la fait se reporter au début de sa vie de mariage, puis remon­ter au-delà et témoigner en effet de ce qui fut en effet, celui qui ne s’oublie pas, son premier amour. Il s’agissait d’un étudiant dont elle fut vite séparée, avec lequel elle resta en correspondance au plein sens du terme. Et tout ce qu’elle lui écrivait, dit-elle, était vraiment « un tissu de mensonges ». « Je créais fil а fil un personnage, ce que je désirais être а ses yeux, que je n’étais d’aucune façon. Ceci fut, je le crains, une entreprise purement romanesque et que je poursuivis de la façon la plus obstinée ». « M’envelopper, dit-elle, dans une espèce de cocon ». Elle ajoute, fort gentiment: « Vous savez, il а eu du mal а s’en remettre…». Là-dessus, elle revient sur ce qu’elle fait а mon usage : « C’est tout а fait а l’opposé, ce qu’ici je m’efforce à être; je m’effor­ce à être toujours vraie, avec vous. Je n’écris pas un roman quand je suis avec vous; je l’écris quand je ne suis pas avec vous ». Elle revient sur le tissage, toujours fil à fil, de cette dédicace de chaque geste qui n’est pas forcément un geste sensé me plaire, ni même qui me soit forcément conforme. Il ne faut pas dire qu’elle forçait son talent. Ce qu’elle voudrait, après tout, ça n’est pas tant que je la regarde, c’est que mon regard vînt se substituer au sien. « C’est le secours de vous-même que j’appelle. Le regard, le mien, est insuffisant pour capter tout ce qui est à absorber de l’extérieur. Il ne s’agit pas de me regarder faire, il s’agit de faire pour moi ».

Bref, je mets terme à ceci dont j’ai encore toute une grande page, dont je ne veux extraire que le seul mot de mauvais goût qui у passe, dans cette der­nière page : « Je suis », dit-elle, « télécommandée », ce qui n’exprime aucu­ne métaphore, croyez-le bien! Il n’y а nul sentiment d’influence. Mais si je ressors cette formule, c’est pour vous rappeler que vous avez pu la lire dans les journaux, à propos de cet homme de gauche qui, après s’être roulé dans un faux attentat, а cru devoir nous donner cet exemple immortel que, dans la politique, la gauche est en effet toujours, par la droite, téléguidée. C’est bien ainsi d’ailleurs qu’une relation étroitement paritaire peut s’établir entre ces deux parts.

Alors, où tout ceci nous mène-t-il ? Au vase. Le vase féminin est-il vide, est-il plein? Qu’importe, puisque même si c’est, comme s’exprime ma patiente, pour se consommer bêtement, il se suffit à lui-même. Il n’y manque rien. La présence de l’objet у est, si l’on peut dire, de surcroît. Pourquoi? Parce que cette présence n’est pas liée au manque de l’objet cause du désir, au – φ auquel il est relié chez l’homme. L’angoisse de l’hom­me est liée à la possibilité de ne pas pouvoir, d’où le mythe qui fait de la femme, c’est un mythe bien masculin, l’équivalent d’une de ses côtes, on lui а retiré cette côte, on ne sait pas laquelle, et d’ailleurs, il ne lui en manque aucune. Mais il est clair, que dans le mythe de la côte, il s’agit justement de cet objet perdu, que la femme, pour l’homme, est un objet qui est fait avec ça.

L’angoisse, chez la femme existe aussi. Et même Kierkegaard, qui devait avoir quelque chose de la nature de Tirésias, probablement plus que moi, je tiens à mes yeux, Kierkegaard dit que la femme est plus ouverte а l’angois­se. Faut-il у croire ? А la vérité, ce qui nous importe, c’est de saisir son lien aux possibilités infinies, disons, indéterminées, du désir autour d’elle-même, dans son champ. Elle se tente en tentant l’Autre, en quoi nous servi­ra, ici aussi, le mythe. Après tout, n’importe quoi lui est bon pour le tenter, comme le montre le complément du mythe de tout à l’heure, la fameuse his­toire de la pomme; n’importe quel objet, même superflu pour elle, car, après tout, cette pomme, qu’est-ce qu’elle а à en faire ? pas plus que n’a à en faire un poisson. Mais il se trouve qu’avec cette pomme, c’est déjà assez bon pour crocher, elle, le petit poisson, crocher le pêcheur à la ligne. C’est le désir de l’autre qui l’intéresse. Pour mettre un peu mieux l’accent, je dirais que c’est du prix, sur le marché, de ce désir – car le désir est chose mercantile, il у а une côté du désir qu’on fait monter et baisser culturellement – c’est du prix qu’on donne au désir sur le marché que dépend, а chaque moment, le mode et le niveau de l’amour.

Tel qu’il est lui-même valeur, comme le disent très bien les philosophes, c’est de l’idéalisation du désir qu’il est fait. Je dis l’idéalisation, car ce n’est pas en tant que malade que notre patiente de tout а l’heure а parlé ainsi du désir de son mari. Qu’elle у tienne, c’est ça l’amour. Qu’elle ne tienne pas tellement à ce qu’il le manifeste, ce n’est pas obligé, mais c’est dans l’ordre des choses.

А cet égard, l’expérience nous apprend que dans la jouissance а propre­ment parler de la femme, qui mérite bien, et sait très bien, bien de concen­trer sur elle toutes sortes de soins de la part du partenaire, l’impuissance à proprement parler, les offenses techniques, l’impuissance de ce partenaire peut être fort bien agréée. Et la chose se manifeste aussi bien à l’occasion du, fiasco, comme depuis longtemps Stendhal nous l’a fait remarquer, que dans les rapports où cette impuissance est durable, et où il semble que si l’on voit, à l’occasion, la femme s’adjoindre, après un certain temps, quelque aide réputée plus efficace, ce soit plutôt par une espèce de pudeur pour qu’il ne soit pas dit que ça lui est, à quelque titre que ce soit, refusé.

Au passage, je vous rappelle mes formules de la dernière fois sur le maso­chisme. Elles sont destinées, vous le verrez, à redonner au masochisme, qu’il s’agisse du masochisme du pervers, du masochisme moral, du masochisme féminin, son unité autrement insaisissable. Et vous verrez que le masochis­me féminin prend un tout autre sens, assez ironique, si ce rapport d’occul­tation chez l’autre de la jouissance en apparence alléguée de l’autre, d’oc­cultation, par cette jouissance de l’autre, d’une angoisse qu’il s’agit incon­testablement d’éveiller. Ceci donne au masochisme féminin une toute autre portée qui ne s’attrape qu’à bien saisir d’abord ce qu’il faut poser en princi­pe, c’est à savoir que c’est un fantasme masculin.

La deuxième chose, c’est que dans ce fantasme, en somme, c’est par pro­curation et en rapport avec cette structure imaginée chez la femme que l’homme fait se soutenir sa jouissance de quelque chose qui est sa propre angoisse, ce qui recouvre, pour l’homme, l’objet et la condition du désir; la jouissance dépend de cette question. Or, le désir, lui, ne fait que couvrir l’angoisse. Vous voyez donc la marge qui lui reste à parcourir pour être à portée de la jouissance. Pour la femme, le désir de l’autre est le moyen pour quoi ? Pour que sa jouissance ait un objet, si je puis dire, convenable! Son angoisse n’est que devant le désir de l’autre dont elle ne sait pas bien, en fin de compte, ce qu’il couvre. Et pour aller plus loin dans mes formules, je dirais que, de ce fait, dans le règne de l’homme, il у а toujours la présence de quelque imposture.

Dans celle de la femme, c’est comme nous l’avons déjà dit en son temps – rappelez-vous l’article de Joan Rivière – si quelque chose у correspond, c’est la mascarade, mais c’est tout à fait autre chose. La femme, dans l’en­semble, est beaucoup plus réelle et beaucoup plus vraie en ceci qu’elle sait ce que vaut l’aune de ce à quoi elle а affaire dans le désir, qu’elle en passe par la avec une fort grande tranquillité, qu’elle а, si je puis dire, un certain mépris de sa méprise, luxe que l’homme ne peut s’offrir. Il ne peut pas mépriser la méprise du désir, parce que c’est sa qualité d’homme de priser. Laisser voir son désir pour la femme, évidemment, c’est angoissant à l’occasion. Pourquoi? Parce que c’est laisser voir – et je vous prie au passage de remarquer la distinction de cette dimension du laisser voir par rapport au couple voyeurisme – exhibitionnisme, il n’y а pas que le montrer et le voir, il у а le laisser-voir pour la femme, dont tout au plus le danger vient de la mascarade – ce qu’il у а à laisser voir, c’est ce qu’il у а, bien sûr. S’il n’y а pas grand chose, c’est angoissant; mais c’est toujours ce qu’il у а, au lieu que laisser voir son désir, pour l’homme, c’est essentiellement laisser voir ce qu’il n’y а pas.

Ainsi, voyez-vous, ne croyez pas pour autant que cette situation, dont la démonstration peut vous sembler assez complexe, soit tellement а prendre pour désespérée. Si, assurément, elle ne vous représente pas ça comme faci­le, pourriez-vous en ignorer l’accès pour l’homme а la jouissance. Il n’en reste pas moins que tout ceci est fort maniable si l’on en attend que du bon­heur.

Cette remarque étant conclusive, nous entrons dans l’exemple dont je me trouverai, en somme, en posture de vous faire profiter, de la faveur que nous devons tous а Granoff de l’avoir, ici, introduit, а savoir Lucy Tower. Je vous l’ai dit, pour comprendre ce que nous dit Lucy Tower, а propos de deux mâles qu’elle а eus en main, je ne crois pas pouvoir trouver de meilleur pré­ambule que l’image de Don Juan. J’ai beaucoup, pour vous, retravaillé la question ces temps-ci. Je ne peux pas vous en faire reparcourir les dédales. Lisez cet exécrable livre qui s’appelle Die Don Juan Gestalt de Rank; une chatte n’y retrouverait pas ses petits, mais si vous avez le fil que je vais vous donner, ça paraîtra beaucoup plus clair.

Don Juan est un rêve féminin. Ce qu’il faudrait, à l’occasion, c’est un homme qui serait parfaitement égal à lui-même, comme d’une certaine façon, par rapport а l’homme, la femme peut se targuer de l’être, un homme auquel il ne manquerait rien. Ceci est parfaitement sensible dans ce terme sur lequel j’aurai à revenir à propos de la structure générale du masochisme. Çа а presque l’air d’un bateau de vous le dire, le rapport de Don Juan а cette image du père, en tant que non châtré, c’est-à-dire une pure image, une image féminine. Le rapport se lit parfaitement dans ce que vous pourrez trouver au dédale et au détour de Rank, que ce dont il s’agit dans Don Juan, si nous arrivons à le rattacher à un certain état des mythes et des rites, Don Juan représenterait, nous dit Rank – et la, son flair le guide – celui qui, dans des époques dépassées, est capable de donner l’âme sans perdre la sienne pour autant. La fameuse pratique du droit de cuissage serait fondée là-des­sus. L’existence que vous savez mythique du prêtre déflorateur de la pre­mière nuit, est là dans cette zone. Mais Don Juan est une belle histoire qui fonctionne et fait son effet, même pour ceux qui ne connaissent pas toutes ses gentillesses, qui, assurément, ne sont pas absentes du chant mozartien, et qui sont plutôt а trouver du côté des Noces de Figaro que de Don Giovanni.

La trace sensible de ce que je vous avance concernant Don Juan, c’est que le rapport complexe de l’homme а son objet est, pour lui, effacé, mais au prix de l’acceptation de son imposture radicale. Le prestige de Don Juan est lié а l’acceptation de cette imposture. Il est toujours la, а la place d’un autre; il est, si je puis dire, l’objet absolu.

Remarquez qu’il n’est pas du tout dit qu’il inspire le désir. S’il s’y glisse, dans le lit des femmes, il est la, on ne sait pas comment. On peut même dire qu’il n’en а pas non plus, qu’il est en rapport avec quelque chose vis-à-vis de quoi il remplit une certaine fonction. Ce quelque chose, appelez-le odor di femina, et ça nous porte loin. Mais le désir fait si peu de chose en l’affai­re que, quand passe l’odor di femina, il est capable de ne pas s’apercevoir que c’est Doña Elvira, а savoir celle dont il а soupé au maximum, qui vient de traverser la scène. Il faut bien le dire, ce n’est pas la ce qui, pour la femme, est un personnage angoissant. Il arrive que la femme se sente vraiment être l’objet au centre d’un désir. Eh! bien, croyez-moi, c’est la qu’elle fuit vrai­ment!

Alors, nous allons maintenant entrer, si nous le pouvons, dans l’histoire de Lucy Tower. Elle а deux hommes, je parle en analyse. Mon Dieu, comme elle le dit, elle aura toujours avec eux des relations humainement très satis­faisantes. Ne me faites pas dire que l’affaire est simple, ni qu’ils n’en tien­nent pas un bon bout. Ce sont tous deux des névroses d’angoisse. Du moins est-ce la le diagnostic auquel elle s’arrête, tout bien examiné. Ces deux hommes qui ont eu, comme il convient, quelques difficultés avec leur mère, et avec des, comme on s’exprime, female-seemings, ce qui veut dire des sœurs, mais ce qui les situe dans une équivalence avec les frères, ces deux hommes se trouvent maintenant accointés avec des femmes, nous dit-on, qu’ils ont bel et bien choisies pour pouvoir exercer un certain nombre de tendances agressives et autres, et s’y protéger d’un penchant, mon Dieu, analytiquement non contestable vers l’autre sexe. « Avec ces deux hommes », nous dit-elle, « j’étais parfaitement au fait de ce qui se passait avec leur femme et nommément », dit-elle, « qu’ils étaient trop soumis, trop hostiles, et en un sens trop dévotieux, et que les deux femmes », nous dit-elle, car elle entre de plain pied dans l’appréciation du point de vue avec la lor­gnette « que les deux femmes étaient frustrées par ce manque d’une suffi­samment » non-inhibited masculine assertiveness, « d’une façon à s’affirmer comme homme, d’une façon non inhibée ».

En d’autres termes – nous entrons tout de suite dans le vif du sujet, elle а son idée dans l’affaire – ils ne font pas assez semblant. Quant à elle, bien entendu, sans savoir ce qui risque là-dedans de la piéger, elle se sent elle-même toute protective, un peu trop protective quoique différemment dans le cas du premier homme, elle protège, nous dit-elle, un petit peu trop sa femme, et dans le cas du second, un tout petit peu trop lui. А vrai dire, ce qui la rassure, c’est qu’elle а beaucoup plus d’attrait pour le second et ceci – il faut tout de même lire les choses dans leur innocence et leur fraîcheur – parce que le premier а tout de même quelques psychosexual proЫems pas tellement trop attractifs.

Celui-là, le premier, se manifeste d’une façon qui ne se distingue pas tel­lement de celle de l’autre. Tous les deux, vraiment, la fatiguent par leurs marmottements, leurs arrêts dans la parole, leur circonstancialité – ça veut dire qu’ils en racontent – leur façon de se répéter et leur minutie. Enfin, elle est analyste tout de même; ce qu’elle remarque chez le premier, c’est cette tendance а l’attaquer dans sa puissance d’analyste, elle.

L’autre patient а une autre tendance, il s’agit plutôt pour lui d’aller prendre chez elle un objet que proprement de la détruire comme frustran­te. Et, bien entendu, а ce propos, elle se fait la remarque : « Eh bien, après tout, mon Dieu, c’est que le second est peut-être plus narcissique ». А la véri­té, ceci ne colle pas, comme ceux qui ont un peu de culture peuvent le remarquer, avec les autres références que nous pouvons avoir concernant le narcissisme. Car, d’autre part, ce n’est pas tellement le narcissisme ici qui le concerne que ce qu’on appelle le versant anaclitique, comme elle le verra bien par la suite.

Aussi bien d’ailleurs, nous dit-elle, si long, si fastidieux que soit le che­min qui est parcouru avec l’un comme avec l’autre, sans que rien ne mani­feste l’efficace de l’analyse du transfert, il n’en reste pas moins qu’il reste dans tout cela quelque chose qui n’a rien de foncièrement désagréable et qu’après tout, toutes les réponses contre-transférentielles qu’elle perçoit pour être les siennes, ne dépassent pas, dit-elle, du tout raisonnablement cette limite où l’on pourrait dire que serait exposée а se perdre, а propos de personnages aussi valables, toute analyste féminine qui ne serait pas sur ses gardes. Elle l’est, et tout spécialement. Et tout spécialement, elle fait atten­tion а ce qui se passe du côté de cette femme sur laquelle elle veille peut-être un peu plus précisément, la femme de son premier patient. Elle apprend qu’elle fait un petit accident psychosomatique. Elle se dit : « Mon dieu, ça, c’est pas mal. Comme ce que je craignais, с’est qu’elle ne dérive un peu vers la psychose, voilà une angoisse bien fixée ». Et puis, elle n’y pense plus. Elle n’y pense plus et la situation continue, c’est-à-dire qu’on а beau analyser tout ce qui se passe dans le transfert, et donc même l’usage que peut faire dans son analyse le patient – je parle du premier dont il s’agit – de ses conflits avec sa femme pour obtenir de son analyste d’autant plus d’atten­tion, pour obtenir d’elle les compensations qu’il n’a jamais trouvées du côté de sa mère, ça n’avance toujours pas.

Qu’est-ce qui va déclencher, faire avancer les choses ? Un rêve, nous dit-­elle, qui lui arrive, à elle, l’analyste. Un rêve où quoi ? Où elle s’aperçoit qu’il n’est peut-être pas si sûr que ça, que ça va si mal du côté de sa femme. D’abord parce que cette femme, dans le rêve, l’accueille, elle, l’analyste, excessivement bien, qu’elle lui montre de toutes les façons qu’elle n’a aucu­ne intention – c’est dans le rêve – de torpiller l’analyse de son mari, ce qui était juste là dans les présupposés de l’affaire, et que cette femme est donc toute prête à être avec elle dans une disposition que nous appellerons, pour traduire l’atmosphère du rêve, coopérative. Ceci met, à notre analyste, Lucy Tower, la puce à l’oreille. Elle comprend qu’il у а quelque chose de tout entier à réviser. Ce type est vraiment quelqu’un qui, dans son ménage, cherche vraiment à faire ce qu’il faut pour mettre sa femme plus à l’aise; autrement dit, son désir à lui, le bonhomme, n’est pas du tout si à la dérive que ça. Le petit gars se prend quand même au sérieux; il у а moyen de s’oc­cuper de lui; en d’autres termes, il est capable de se prendre pour ce dont il s’agit et dont on lui refusait jusque là la dignité, de se prendre pour un homme, de se prendre au jeu. Quand elle а fait cette découverte, quand elle а réaxé sa relation au désir de son patient, quand elle s’est aperçue qu’elle a méconnu jusque la où les choses se situaient, elle peut vraiment faire avec lui une révision de tout ce qui s’est joué avec elle, jusque-1à, dans le leurre.

Les revendications de transfert étaient elles-mêmes une imposture et, nous dit-elle, а partir de ce moment-là, tout change. Mais tout change comme et dans quel sens ?

Il faut la lire pour comprendre que c’est à ce moment-là que l’analyse devient quelque chose de particulièrement dur à supporter. Car, dit-elle, à partir de ce moment, tout se passe au milieu de cet orage de mouvements dépressifs et de rages nues, comme s’il me mettait, moi, l’analyste, à l’épreu­ve dans chacun de mes plus petits morceaux. Si un instant d’inattention, nous dit-elle, faisait que chacun de ces petits morceaux ne sonne pas vrai, qu’il у en ait un qui fût en toc, j’avais le sentiment que mon patient s’en irait tout entier en morceaux. Elle-même qualifie comme elle peut – elle ne voit pas tout mais elle nomme bien ce qu’elle rencontre – qu’il s’agit de quelque chose, nous dit-elle, qui est vraiment du sadisme phallique couché dans un langage oral.

Qu’est-ce qui va nous retenir ici? Deux choses, premièrement, la confir­mation, par les termes mêmes employés, de ce que je vous ai désigné comme étant la nature du sadisme- car les anomalies peu attractives du patient sont certainement de cet ordre – que ce qui est cherché, dans la quête sadique, c’est chez l’objet, ce petit morceau qui manque, c’est l’objet. Et c’est d’une recherche de l’objet dont il s’agit, dans la façon dont, une fois la vérité de son désir reconnue, le patient se comporte. Ceci pour vous mon­trer aussi que ce n’est nullement être masochiste que de se mettre dans la ligne par où passe la recherche de l’objet sadique. Notre Lucy Tower ne s’accuse de rien de pareil, et nous n’avons pas besoin non plus de le lui imputer. Simplement, elle s’attire un orage; et – elle le souligne avec un particulier courage – а l’endroit d’un personnage avec lequel elle ne s’est mise en relation qu’à partir du moment où son désir l’a intéressée. Elle ne dissimule pas que c’est dans la fonction où elle-même est en posture de riva­lité tierce avec les personnages de son histoire, et que, manifestement, son désir n’était pas tout, qu’elle supporte donc les conséquences de ce désir au point qu’elle éprouve ce phénomène que les analystes englobent et ont appelé carry-over, ce qui veut dire report, qui désigne là où on peut le plus manifestement dénoter les effets du contre-transfert, quand vous continuez à penser а un patient alors que vous êtes avec un autre. Et pourtant, nous dit-elle, tout ça, alors que j’étais presque arrivée au bout de mes forces, disparaît par hasard amusingly, vraiment de la façon la plus amusante et soudaine. Partant en vacances lors d’une des pauses annuelles, eh! bien, mon Dieu, elle s’aperçoit que, de cette affaire, il n’en reste rien; cette affai­re ne l’intéresse absolument pas, c’est à savoir qu’elle est véritablement, l’in­carnant dans la position mythique du plus libre et du plus aérien Don Juan au sortir de la chambre où il vient de commettre des siennes.

Après cette scission, son efficace, son adaptation dans ce cas et, si je puis dire, l’implacable nudité de son regard est très essentiellement possible, dans la mesure où un rapport, pour une fois, qui n’est qu’un rapport а un désir comme tel, fût-il si complexe du reste que vous le supposiez – et elle l’indique, qu’elle а aussi ses problèmes – n’est jamais en fin de compte qu’un rapport avec lequel elle peut garder ses distances. C’est là-dessus que je poursuivrai la prochaine fois.

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