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Recherches Lacan

LX L'angoisse 1962 – 1963 Leçon du 15 mai 1963

Leçon XVIII 15 mai 1963

Si nous partons de la fonction de l’objet dans la théorie freudienne, objet oral, objet anal, objet phallique — vous savez que je mets en doute que soit homogène à la série, l’objet génital — tout ce que j’ai déjà amorcé, tant dans mon enseignement passé que plus spécialement dans celui de l’année derniè­re vous indique que cet objet défini dans sa fonction par sa place comme a, le reste de la dialectique du sujet à l’Autre, que la liste de ces objets doit être complétée. Le а objet fonctionnant comme reste de cette dialectique, il est bien sûr que nous avons à le définir dans le champ du désir à d’autres niveaux, dont j’en ai assez indiqué pour que vous sentiez, si vous voulez, que grossièrement c’est quelque coupure survenant dans le champ de l’œil et dont est fonction le désir attaché à l’image. Autre chose, plus loin que ce que nous connaissons déjà et où nous retrouverons ce caractère de certitude fon­damentale déjà repérée par la philosophie traditionnelle et articulé par Kant sous la forme de la conscience, c’est que ce mode d’abord, sous la forme du а, nous permettra de situer à sa place ce qui jusqu’ici est apparu comme énig­matique sous la forme d’un certain impératif dit catégorique.

Le chemin par où nous procédons, qui revivifie toute cette dialectique par l’abord même qui est le nôtre, à savoir le désir, ce chemin par où nous procédons cette année, qui est l’angoisse, je l’ai choisi parce qu’il est le seul qui nous permette de faire, d’introduire une nouvelle clarté quant à la fonc­tion de l’objet par rapport au désir.

Comment — c’est ce que ma leçon de la dernière fois а voulu présenti­fier devant vous — comment tout un champ de l’expérience humaine, expérience qui se propose comme celle d’une forme, d’une sorte de salut, l’expérience bouddhique, а pu poser à son principe que le désir est illusion ? Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est facile de sourire de la rapidité de l’as­sertion que tout n’est rien. Aussi bien, vous ai-je dit, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans le bouddhisme. Mais si, pour notre expérience aussi, cette assertion que le désir n’est qu’illusion peut avoir un sens, il s’agit de savoir par où le sens peut s’introduire et pour tout dire où est le leurre. Le désir, je vous apprends à le repérer, à le lier à la fonction de la coupure, à le mettre dans un certain rapport avec la fonction du reste. Ce reste est ce qui le sou­tient, ce qui l’anime et c’est ce que nous apprenons à repérer dans la fonc­tion analytique de l’objet partiel.

Pourtant autre chose est le manque auquel est liée la satisfaction. Cette distance du lieu du manque dans son rapport au désir comme structuré par le fantasme, par la vacillation du sujet dans son rapport à l’objet partiel, cette non-coïncidence du manque dont il s’agit avec la fonction du désir, si je puis dire, en acte, c’est là ce qui crée l’angoisse et l’angoisse seule se trou­ve viser la vérité de ce manque. C’est pourquoi à chaque niveau, à chaque étape de la structuration du désir, si nous voulons comprendre ce dont il s’agit dans cette fonction qui est celle du désir, nous devons repérer ce que j’appellerai le point d’angoisse.

Ceci va nous faire revenir en arrière, et d’un mouvement commandé par toute notre expérience puisque tout se passe comme si, étant arrivé avec l’expérience de Freud а buter sur unе impasse, impasse que je promeus n’être qu’apparente et jusqu’ici jamais franchie, celle du complexe de cas­tration, tout se passe comme si cette butée qu’il reste à expliquer — ce qui peut-être nous permettra aujourd’hui de conclure sur quelque affirmation concernant ce que veut dire la butée de Freud sur le complexe de castration — et pour l’instant, rappelons-en, dans la théorie analytique la conséquen­ce, quelque chose comme un reflux, comme un retour qui ramène la théo­rie à chercher en dernier ressort le fonctionnement le plus radical de la pul­sion au niveau oral.

Il est singulier qu’une analyse, qu’un aperçu qui, inauguralement, а été celui de la fonction nodale dans toute la formation du désir de ce qui est pro­prement sexuel, ait été au cours de son évolution historique de plus en plus amené à chercher l’origine de tous les accidents, de toutes les anomalies, de toutes les béances qui peuvent se produire au niveau de la structuration du désir dans quelque chose dont ce n’est pas tout de dire qu’il est chronolo­giquement originel, la pulsion orale, mais dont il faut encore justifier qu’el­le soit structuralement originelle ; c’est à elle qu’en fin de compte, nous devons ramener l’origine et l’étiologie de tous les achoppements auxquels nous avons à faire.

Aussi bien ai-je déjà abordé ce qui, je crois, doit pour nous rouvrir la question de cette réduction à la pulsion orale, en у montrant cette façon dont actuellement elle fonctionne, à savoir comme un mode métaphorique d’aborder ce qui se passe au niveau de l’objet phallique, une métaphore qui permette d’éluder ce qu’il у а d’impasse créée par le fait qui n’a jamais été résolu par Freud au dernier terme de ce qu’est le fonctionnement du com­plexe de castration, ce qui le voile en quelque sorte, ce qui permet d’en par­ler sans rencontrer l’impasse.

Mais si la métaphore est juste, nous devons, à son niveau même, voir l’amorce de ce dont il s’agit, de ce pour quoi elle n’est ici que métaphore. Et c’est pourquoi c’est au niveau de cette pulsion orale que, déjà une fois, j’ai essayé de reprendre la fonction relative de la coupure de l’objet, du lieu de la satisfaction et de celui de l’angoisse. Pour faire le pas qui nous est main­tenant proposé, celui où je vous ai menés la dernière fois, c’est-à-dire le point de jonction entre le а fonctionnant comme — φ, c’est-à-dire le com­plexe de castration et ce niveau que nous appellerons visuel ou spatial selon la face où nous allons l’envisager, qui est à proprement parler celui où nous pouvons au mieux voir ce que veut dire le leurre du désir. Pour pouvoir faire fonctionner ce passage qui est notre fin d’aujourd’hui, nous devons un instant nous reporter en arrière, revenir à l’analyse de la pulsion orale, pour nous demander, pour bien préciser où est, à ce niveau, la fonction de la cou­pure. Le nourrisson et le sein, voilà ce autour de quoi sont venus pour nous se confronter tous les nuages de la dramaturgie de l’analyse, l’origine des premières pulsions agressives, de leur réflexion, voire de leur rétorsion, la source des boiteries les plus fondamentales dans le développement libidinal du sujet. Reprenons donc cette thématique qui — il ne convient pas de l’ou­blier — est fondée sur un acte originel essentiel à la subsistance biologique du sujet dans l’ordre des mammifères, celui de la succion.

Qu’y a-t-il, qu’est-ce qui fonctionne dans la succion ? Apparemment les lèvres, les lèvres où nous retrouvons le fonctionnement de ce qui nous est apparu comme essentiel dans la structure de l’érogénéité, la fonction d’un bord. Que la lèvre présente l’aspect de quelque chose qui est, en quelque sorte l’image même du bord, de la coupure, c’est la en effet quelque chose qui doit indiquer, après que j’ai essayé pour vous de figurer l’année derniè­re dans la topologie, de définir а, c’est là quelque chose qui doit nous faire sentir que nous sommes en un terrain assuré. Aussi bien, il est clair que la lèvre, elle-même ‘incarnation si l’on peut dire d’une coupure, que la lèvre singulièrement nous évoque ce qu’il у aura, à un tout autre niveau, au niveau de l’articulation signifiante, au niveau des phonèmes les plus fonda­mentaux, les plus liés à la coupure, les éléments consonantiques du phonè­me, suspension d’une coupure, étant pour leur stock le plus basal essentiel­lement modulés au niveau des lèvres.

Je reviendrai peut-être, si nous avons le temps, sur ce que j’ai déjà plu­sieurs fois indiqué de la question des mots fondamentaux et de leur spécifi­cité apparente тата еt рара. Ce sont des articulations, en tout cas, labiales, même si quelque chose peut mettre en doute leur répartition apparemment spécifique, apparemment générale, sinon universelle.

Que la lèvre, d’autre part, soit le lieu où, symboliquement, peut être prise sous forme de rituel, la fonction de la coupure, que la lèvre soit quelque chose qui puisse être, au niveau des rites d’initiation, percée, étalée, triturée de mille façons, c’est la aussi ce qui nous donne le repère que nous sommes bien en un champ vif et dès longtemps dans les praxis humaines reconnues.

Est-ce le tout ? Il у а derrière la lèvre ce que Homère appelle l’enclos des dents et de la morsure. C’est l’autour que ce que nous faisons jouer, dans la façon dont nous en agissons avec la dialectique de la pulsion orale, sa thé­matique agressive, l’isolation fantasmatique de l’extrémité du sein, du mamelon, cette virtuelle morsure impliquée par l’existence d’une dentition dite lactéale, voilà ce autour de quoi nous avons fait tourner la possibilité du fantasme de l’extrémité du sein comme isolé, quelque chose qui, déjà, se présente comme objet non seulement partiel mais sectionné. C’est par là que s’introduisent dans les premiers fantasmes qui me permettent de conce­voir la fonction du morcellement comme inaugurante, c’est là ce dont nous nous sommes, à la vérité, jusqu’ici, contentés.

Est-ce à dire que nous puissions maintenir cette position ? Vous le savez, parce que, déjà, dans un séminaire — qui est, si je me souviens bien, celui que j’ai fait le 6 mars — j’ai accentué comment toute la dialectique dite du sevrage, de la séparation devrait être reprise en fonction même de ce qui, dans notre expérience, nous а permis de l’élargir, nous est apparue comme ses résonances, comme ses retentissements naturels, à savoir celle de la nais­sance. Et celle de la naissance, si nous у regardons de près, si nous у met­tons un peu plus de physiologie, est bien la fête pour nous éclairer.

La coupure, vous ai-je dit, est ailleurs que la où nous la mettons. Elle n’est pas conditionnée par l’agression sur le corps maternel. La coupure, comme nous l’enseigne l’analyse, si nous tenons — et c’est à juste titre — si nous avons reconnu dans notre expérience qu’il у а analogie entre le sevra­ge oral et le sevrage de la naissance, la coupure est intérieure à l’unité indi­viduelle, primordiale telle qu’elle se présente au niveau de la naissance, ou la coupure se fait entre ce que va devenir l’individu jeté dans le monde exté­rieur et ses enveloppes qui font partie de lui-même, qui sont, en tant qu’élé­ments de l’œuf, homogènes à ce qui s’est produit dans le développement ovulaire, qui sont prolongement direct de son ectoderme, comme de son endoderme, qui font partie de lui-même. La séparation se fait à l’intérieur de l’unité qui est celle de l’œuf.

Or, l’accent qu’ici j’entends mettre tient à la spécificité dans la structure organismique de l’organisation dite mammifère. Ce qui, pour la presque totalité des mammifères, spécifie le développement de l’œuf, c’est l’existen­ce du placenta et même d’un placenta tout à fait spécial, celui qu’on appel­le chorio-allantoïdien, celui par lequel, sous toute une face de son dévelop­pement, 1’oeuf, dans sa position intra-utérine, se présente dans une relation semi-parasitaire à l’organisme de la mère. Quelque chose dans l’étude de l’ensemble de cette organisation mammifère, quelque chose est pour nous suggestif, indicatif. А un certain niveau de l’apparition de cette structure organismique, nommément celui de deux ordres, si l’on peut dire, que l’on appelle les plus primitifs de l’ensemble des mammifères, celui nommément des monotrèmes et des marsupiaux, nous avons la notion chez les marsu­piaux de l’existence d’un autre type de placenta, non point chorio-allantoï­dien, mais chorio-vitellin -, nous ne nous arrêtons pas à cette nuance — mais chez les monotrèmes, je pense que, depuis l’enfance, vous avez au moins l’image sous la forme de ces animaux qui, dans le petit Larousse, fourmillent en troupes, comme se pressant à la porte d’une nouvelle arche de Noé, c’est-à-dire qu’il у en а deux, quelquefois seulement un par espèce, vous avez l’image de l’ornithorynque et aussi bien l’image de ce qu’on appelle le type échidné. Ce sont des mammifères. Ce sont des mammifères chez lesquels l’œuf, quoique mis dans un utérus, n’a aucun rapport placen­taire avec l’organisme maternel. La mamme existe pourtant déjà, la mamme, dans son rapport essentiel, comme définissant la relation du rejeton à la mère, la mamme existe déjà au niveau du monotrème, de l’ornithorynque, et fait mieux voir à ce niveau, quelle est sa fonction originelle. Pour tout de suite éclairer ce que j’entends dire ici, je dirai que la mamme se présente comme quelque chose d’intermédiaire, et que c’est entre la mamme et l’or­ganisme maternel qu’il nous faut concevoir, que réside la coupure. Avant même que le placenta ne nous manifeste que le rapport nourricier à un cer­tain niveau de l’organisme vivant se prolonge au-delà de la fonction de l’œuf qui, chargé de tout le bagage qui permet son développement, fera rejoindre l’enfant а ses géniteurs, dans une expérience commune de recherche de nourriture, nous avons cette fonction de relation, que j’ai appelée parasitaire, cette fonction ambiguë où intervient cet organe ambocepteurs, le rapport de l’enfant autrement dit, à la mamme, est homologique — et ce qui nous permet de le dire, c’est qu’il est plus primitif que l’appari­tion du placenta — est homologique à ce quelque chose qui fait qu’il у а d’un côté, l’enfant et la mamme, et que la mamme est en quelque sorte pla­quée, implantée sur la mère ; c’est cela qui permet à la mamme de fonction­ner structuralement au niveau du а. C’est parce que le а est quelque chose dont l’enfant est séparé d’une façon en quelque sorte interne à la sphère de son existence propre, qu’il est bel et bien le petit а.

Vous allez voir ce qui en résulte comme conséquence. le lien de la pul­sion orale se fait à cet objet ambocepteurs. Ce qui fait l’objet de la pulsion orale, c’est ce que nous appelons d’habitude l’objet partiel, le sein de la mère. Où est à ce niveau ce que j’ai appelé tout à l’heure le point d’angois­se ? Il est justement au-delà de cette sphère, car le point d’angoisse est au niveau de la mère. L’angoisse du manque de la mère chez l’enfant, c’est l’an­goisse du tarissement du sein. Le point d’angoisse ne se confond pas avec le lieu de la relation à l’objet du désir.

La chose est singulièrement imagée par ces animaux que, d’une façon tout à fait inattendue, j’ai fait là surgir sous l’aspect de ces représentants de l’ordre des monotrèmes. Effectivement, tout se passe comme si cette image d’organisation biologique avait été, par quelque créateur prévoyant, fabri­quée pour nous manifester la véritable relation qui existe au niveau de la pulsion orale avec cet objet privilégié qu’est la mamme. Car, que vous le sachiez ou non, le petit ornithorynque, après sa naissance, séjourne un cer­tain temps hors du cloaque, dans un lieu situé sur le ventre de la mère, appe­lé incubatrice. Il est encore, à ce moment, dans les enveloppes, qui sont les enveloppes d’une sorte d’œuf dur d’où il sort, d’où il sort à l’aide d’une dent dite dent d’éclosion doublée, puisqu’il faut être précis, de quelque chose qui se situe au niveau de sa lèvre supérieure et qui s’appelle caroncule. Ces organes ne lui sont pas spéciaux. Ils existent déjà avant l’apparition des mammifères ; ces organes qui permettent à un fœtus de sortir de l’œuf exis­tent déjà au niveau du serpent où ils sont spécialisés, les serpents n’ayant, si mon souvenir est bon, que la dent dite d’éclosion tandis que d’autres varié­tés, des reptiles plus exactement — ce ne sont pas des serpents — nommé­ment des tortues et des crocodiles n’ont que la caroncule.

L’important est ceci, c’est qu’il semble que la mamme, la mamme de la mère de l’ornithorynque ait besoin de la stimulation de cette pointe même armée que présente le museau du petit ornithorynque pour déclencher, si l’on peut dire, son organisation et sa fonction et qu’il semble, que pendant une huitaine de jours, il faille que ce petit ornithorynque s’emploie au déclenchement de ce qui paraît bien plus suspendu à sa présence, à son acti­vité, qu’à quelque chose qui tienne à l’organisme de la mère ; aussi bien d’ailleurs, nous donne-t-il curieusement l’image d’un rapport, en quelque sorte, inversé à celui de la protubérance mammaire, puisque ces mammes d’ornithorynque sont des mammes en quelque sorte en creux où le bec du petit s’insère. Voici, à peu près ici où seraient les éléments glandulaires, les lobules producteurs du lait. C’est là que ce museau armé déjà, qui n’est pas encore durci sous la forme d’un bec comme il deviendra plus tard, que ce museau vient se loger.

L’existence donc, de la distinction de deux points originels dans l’organi­sation mammifère, le rapport à la mamme, comme tel, qui restera structu­rant pour la subsistance, le soutien du rapport au désir pour le maintien de la mamme nommément comme objet qui deviendra ultérieurement l’objet fantasmatique, et d’autre part, la situation ailleurs, dans l’Autre, au niveau de la mère et en quelque sorte non coïncidant, déporté, du point d’angois­se comme étant celui où le sujet a rapport avec ce dont il s’agit, avec son manque, avec ce à quoi il est suspendu.

L’existence de l’organisme de la mère, c’est là ce qu’il nous est permis de structurer d’une façon plus articulée par cette seule considération d’une physiologie qui nous montre que le a est un objet séparé de l’organisme de l’enfant, que le rapport à la mère est, à ce niveau, un rapport sans doute essentiel qui, par rapport à cette totalité organismique où le a se sépare, s’isole et est méconnu en plus comme tel, comme s’étant isolé de cet orga­nisme, ce rapport à la mère, le rapport de manque, se situe au-delà du lieu où s’est joué la distinction de l’objet partiel comme fonctionnant dans la relation du désir.

Bien sûr, le rapport est plus complexe encore et l’existence dans la fonc­tion de la succion à côté des lèvres, l’existence de cet organe énigmatique et depuis longtemps repéré comme tel — souvenez-vous de la fable d’Esope — qu’est la langue, nous permet également de faire intervenir à ce niveau ce quelque chose qui, dans les sous-jacences de notre analyse, est là pour nour­rir l’homologie avec la fonction phallique et sa dissymétrie singulière, celle sur laquelle nous allons revenir à l’instant, c’est à savoir que la langue joue à la fois dans la succion ce rôle essentiel de fonctionner par ce qu’on peut appeler aspiration, soutien d’un vide, dont c’est essentiellement la puissan­ce d’appel qui permet à la fonction d’être effective, et d’autre part, d’être ce quelque chose qui peut nous donner l’image de la sortie de ce plus intime, de ce secret de la succion, de nous donner, sous une première forme, ce quelque chose qui restera — je vous l’ai marqué — à l’état de fantasme, au fond, tout ce que nous pouvons articuler autour de la fonction phallique, à savoir le retournement du gant, la possibilité d’une éversion de ce qui est au plus profond du secret de l’intérieur.

Que le point d’angoisse soit au-delà du lieu où joue la fonction, du lieu où s’assure le fantasme dans son rapport essentiel à l’objet partiel, c’est ce qui apparaît dans ce prolongement du fantasme qui fait image, qui reste toujours plus ou moins sous-jacent à la créance que nous donnons à un cer­tain mode de la relation orale, celui qui s’exprime sous l’image de la fonc­tion dite du vampirisme. Il est vrai que l’enfant, s’il est dans tel mode de son rapport à la mère un petit vampire, s’il se pose comme organisme un temps suspendu en position parasitaire, il n’en reste pourtant pas moins qu’il n’est pas non plus ce vampire, à savoir qu’à nul moment ce n’est ni de ses dents, ni à la source qu’il va chercher chez la mère la source vivante et chaude de sa nourriture. Pourtant l’image du vampire, si mythique qu’elle soit, est là pour nous révéler, par l’aura d’angoisse qui l’entoure, la vérité de ce rapport au-delà, qui se profile dans la relation du message, celle qui lui donne son accent le plus profond, celui qui ajoute la dimension d’une possibilité du manque réalisé au-delà de ce que l’angoisse recèle de craintes virtuelles, le tarissement du sein. Ce qui met en cause comme telle la fonction de la mère est un rapport qui se distingue pour autant qu’il se profile dans l’image du vampirisme, qui se distingue comme un rapport angoissant. Distinction donc, je le souligne bien, de la réalité du fonctionnement organismique avec ce qui s’en ébauche au-delà. Voilà ce qui nous permet de distinguer le point d’angoisse du point de désir. Ce qui nous montre qu’au niveau de la pulsion orale, le point d’angoisse est au niveau de l’Autre, c’est que c’est là que nous l’éprouvons.

Freud nous dit : l’anatomie, c’est le destin. Vous le savez, je me suis, j’ai pu, à certains moments, m’élever contre cette formule pour ce qu’elle peut avoir d’incomplet. Elle devient vraie, vous le voyez, si nous donnons au terme anatomie son sens strict, et si je puis dire étymologique, celui qui met en valeur, anatomie, la fonction de la coupure, ce par quoi tout ce que nous connaissons de l’anatomie est lié à la vivisection. Et pour autant qu’est concevable ce morcellement, cette coupure du corps propre ce qui, là, est lieu des moments élus de fonctionnement, c’est pour autant que le destin, c’est-à-dire le rapport de l’homme à cette fonction qui s’appelle le désir, prend toute son animation.

La sépartition fondamentale, non pas séparation, mais partition à l’inté­rieur, voilà ce qui se trouve, dès l’origine et dès le niveau de la pulsion orale, inscrit dans ce qui sera structuration du désir. D’où étonnement dès lors à ce que nous ayons été à ce niveau pour trouver quelque image plus acces­sible à ce qui est resté pour nous, pourquoi toujours jusqu’à présent para­doxe, à savoir que dans le fonctionnement phallique, dans celui qui est lié à la copulation c’est aussi l’image d’une coupure, d’une séparation, de ce que nous appelons improprement castration, puisque c’est une image d’évira­tion qui fonctionne. Ce n’est sans doute pas dû au hasard, ni sans doute à mauvais escient, que nous sommes allés chercher dans des fantasmes plus anciens la justification de ce que nous ne savions pas très bien comment jus­tifier au niveau de la phase phallique ; il convient pourtant de marquer qu’à ce niveau quelque chose s’est produit qui va nous permettre de nous repé­rer dans toute la dialectique ultérieure.

Comment, en effet, telle que je viens de vous l’énoncer, comment, en effet, s’est passée la répartition au niveau topologique que je vous ai appris à distinguer, du désir, de sa fonction et de l’angoisse ?

Le point d’angoisse est au niveau de l’Autre, au niveau du corps de la mère. Le fonctionnement du désir, c’est-à-dire du fantasme, de la vacilla­tion qui unit étroitement le sujet au a, ce par quoi le sujet se trouve essen­tiellement suspendu, identifié à ce a, reste toujours élidé, toujours caché, qu’il nous faut détecter, sous-jacent à tout rapport du sujet à un objet quel­conque, vous le voyez ici, et, pour appeler arbitrairement ici S le niveau du sujet, ce qui, dans mon schéma, si vous le voulez, mon schéma du vase reflé­té dans le miroir de l’Autre, se trouve en deçà de ce miroir, voilà au niveau de la pulsion orale où se trouvent les rapports.

La coupure, vous ai-je dit, est interne au champ du sujet. Le désir fonc­tionne — nous retrouvons là la notion freudienne d’auto-érotisme — à l’in­térieur d’un monde qui, quoique éclaté, porte la trace de sa première clôtu­re, à l’intérieur de ce qui reste imaginaire, virtuel, de l’enveloppe de l’œuf.

Que va-t-il en être au niveau où se produit le complexe de castration ? Nous assistons à ce niveau à un véritable renversement du point de désir et du lieu de l’angoisse. Si quelque chose est promu par le mode sans doute encore imparfait, mais chargé de tout le relief d’une conquête pénible, faite pas à pas, ceci depuis l’origine de la découverte freudienne, qui l’a révélée dans la structure, c’est le rapport étroit de la castration, de la relation à l’ob­jet, dans le rapport phallique, comme contenant implicite de la privation de l’organe. S’il n’y avait pas d’Autre — et peu importe qu’ici cet autre nous l’appelions la mère castratrice ou le père de l’interdiction originelle — il n’y aurait pas de castration.

Le rapport essentiel de cette castration, désormais, avec tout le fonction­nement copulatoire, nous a ici, d’ores et déjà, incités à essayer — après tout, selon l’indication de Freud lui-même qui nous dit bien qu’à ce niveau, sans qu’en rien il ne le justifie pourtant, c’est à quelque roc biologique que nous touchons — nous a ainsi incités à articuler comme gisant dans une particu­larité de la fonction de l’organe copulatoire à un certain niveau biologique. Je vous l’ai fait remarquer à d’autres niveaux, dans d’autres ordres, dans d’autres branches animales, l’organe copulatoire est un crochet, est un orga­ne de fixation, et peut être appelé organe mâle de la façon la plus sommai­rement analogique, il nous indique assez qu’il convient de distinguer le fonctionnement particulier, au niveau d’organisations animales dites supé­rieures de cet organe copulatoire. Il est essentiel de ne pas confondre ces avatars, le mécanisme nommément de la tumescence et de la détumescence, avec quelque chose qui, par soi, soit essentiel à l’orgasme.

Sans aucun doute, nous nous trouvons là, si je puis dire, dans ce qu’on peut appeler la limitation de l’expérience. Nous n’allons pas, vous l’ai-je déjà dit, essayer de concevoir ce que peut être l’orgasme dans un rapport copulatoire autrement structuré. Il y a suffisamment, au reste, de spectacles naturels impressionnants, il vous suffit de vous promener le soir au bord d’un étang pour voir voler étroitement nouées deux libellules, et ce seul spectacle peut en dire assez sur ce que nous pouvons concevoir comme étant un long-orgasme, si vous me permettez de faire un mot, en y mettant un tiret. Et aussi bien, n’est-ce pas pour rien que j’ai évoqué l’image, ici, fan­tasmatique du vampire qui n’est point rêvée ni conçue autrement par l’ima­gination humaine, que comme ce mode de fusion ou de soustraction pre­mière à la source même de la vie, où le sujet agresseur peut trouver la sour­ce de sa jouissance. Assurément l’existence même du mécanisme de la détu­mescence dans la copulation des organismes les plus analogues à l’organis­me humain suffit déjà à soi tout seul à marquer la liaison de l’orgasme avec quelque chose qui se présente bel et bien comme la première image, l’ébauche de ce qu’on peut appeler la coupure, séparation, fléchissement, aphanisis, disparition à un certain moment de la fonction de l’organe.

Mais alors, si nous prenons les choses sous ce biais, nous reconnaîtrons que l’homologue du point d’angoisse, dans cette occasion, se trouve dans une position strictement inversée à celle où il se trouvait au niveau de la pul­sion orale. L’homologue du point d’angoisse, c’est l’orgasme lui-même, comme expérience subjective. Et c’est ce qui nous permet de justifier ce que la clinique nous montre d’une façon très fréquente, à savoir la sorte d’équi­valence fondamentale qu’il y a entre l’orgasme et au moins certaines formes de l’angoisse. La possibilité de la production d’un orgasme au sommet d’une situation angoissante, l’érotisation, nous dit-on de toute part, l’érotisation éventuelle d’une situation angoissante recherchée comme telle, et inverse­ment, un mode d’éclaircir, ce qui fait, si nous en croyons le témoignage humain universellement renouvelé — cela vaut la peine après tout de noter que quelqu’un, et quelqu’un du niveau de Freud, ose l’écrire — l’attestation de ce fait, qu’il n’y a rien qui soit, en fin de compte, qui représente en fin de compte, pour l’être humain, de plus grande satisfaction que l’orgasme lui-même, une satisfaction qui dépasse assurément, pour pouvoir être articulée ainsi, être non pas seulement mise en balance mais être mise en fonction de primauté et de préséance par rapport à tout ce qui peut être donné à l’hom­me d’éprouver, si la fonction de l’orgasme peut atteindre cette éminence, est-ce que ce n’est pas parce que, dans le fond de l’orgasme réalisé il y a quelque chose que j’ai appelé la certitude liée à l’angoisse ? Est-ce que ce n’est pas dans la mesure où l’orgasme, c’est la réalisation même de ce que l’angoisse indique comme repérage, comme direction du lieu de la certitu­de, que l’orgasme, de toutes les angoisses, est la seule qui, réellement, s’achève ? Aussi bien, c’est bien pour cela que l’orgasme n’est pas d’une atteinte si commune, et que, s’il nous est permis d’en indiquer l’éventuelle fonction dans le sexe où il n’y a justement de réalité phallique que sous la forme d’une ombre, c’est aussi dans ce même sexe que l’orgasme nous reste le plus énigmatique, le plus fermé, peut-être jusqu’ici dans sa dernière essence jamais authentiquement situé.

Que nous indique ce parallèle, cette symétrie, cette réservation établie dans le rapport du point d’angoisse et du point de désir, sinon que dans aucun des deux cas ils ne coïncident. Et c’est ici, sans doute, que nous devons voir la source de l’énigme qui nous est léguée par l’expérience freu­dienne. Dans toute la mesure où la situation du désir, virtuellement impli­quée dans notre expérience dont, si je puis dire, la trame toute entière n’est pas pourtant dans Freud véritablement articulée, la fin de l’analyse bute sur quelque chose qui fait prendre la forme du signe impliqué dans la relation phallique le — φ, en tant qu’il fonctionne structuralement comme — φ qui lui fait prendre cette forme en étant le corrélât essentiel de la satisfaction. Si, à la fin de l’analyse freudienne, le patient, quel qu’il soit, mâle ou femelle nous réclame le phallus que nous lui devons, c’est en fonction de ce quelque chose d’insuffisant par quoi, la relation du désir à l’objet qui est fondamen­tale n’est pas distinguée à chaque niveau de ce dont il s’agit comme manque constituant de la satisfaction.

Le désir est illusoire. Pourquoi ? Parce qu’il s’adresse toujours ailleurs, à un reste, à un reste constitué par la relation du sujet à l’Autre qui vient s’y substituer. Mais ceci laisse ouvert le lieu où peut être trouvé ce que nous désignons du nom de certitude. Nul phallus à demeure, nul phallus tout puissant n’est de nature à clore la dialectique du rapport du sujet à l’Autre et au réel, par quoi que ce soit qui soit d’un ordre apaisant. Est-ce à dire que si nous touchons là la fonction structurante du leurre, nous devions nous y tenir ? Avouer que notre impuissance, notre limite est le point où se brise la distinction de l’analyse finie à l’analyse indéfinie ? Je crois qu’il n’en est rien. Et c’est ici qu’intervient ce qui est recelé au nerf le plus secret de ce que j’ai avancé dès longtemps devant vous, sous les espèces du stade du miroir, et ce qui nous oblige à essayer d’ordonner dans le même rap­port, désir, objet et point d’angoisse, ce dont il s’agit quand intervient ce nouvel objet a dont la dernière leçon était l’introduction, la mise en jeu, à savoir l’œil.

Bien sûr, cet objet partiel n’est pas nouveau dans l’analyse et je n’aurai ici qu’à évoquer l’article de l’auteur le plus classique, le plus universellement reçu dans l’analyse, nommément M. Fenichel, sur le sujet des rapports de la fonction scoptophilie à l’identification et les homologies même qu’il va découvrir des rapports de cette fonction à la relation orale. Néanmoins, tout ce qui a été dit de ce sujet peut à juste titre paraître insuffisant. L’œil n’est pas une affaire qui ne nous reporte qu’à l’origine des mammifères ni même des vertébrés, ni même des chordés ; l’œil apparaît dans l’échelle animale d’une façon extraordinairement différenciée et dans toute son apparence anatomique, semblable essentiellement à celui dont nous sommes les por­teurs, au niveau d’organismes qui n’ont avec nous rien de commun.

Pas besoin, le l’ai déjà maintes fois répété, et les images que j’ai ici essayé de rendre fonctionnelles, de rappeler que l’œil existe au niveau de la mante religieuse, mais aussi au niveau, aussi bien, de la pieuvre. Je veux dire l’œil, avec cette particularité dont nous devons, dès l’abord, introduire là remarque, c’est que c’est un organe toujours double, et un organe qui fonc­tionne, en général, dans la dépendance d’un chiasma, c’est-à-dire qu’il est lié au nœud entrecroisé qui lie deux parties que nous appelons symétriques du corps.

Le rapport de l’œil avec une symétrie au moins apparente — car nul organisme n’est intégralement symétrique — est quelque chose qui doit éminemment pour nous entrer en ligne de compte. S’il y a quelque chose que mes réflexions de la dernière fois, souvenez-vous en, à savoir la fonction radicale du mirage, qui est incluse dès le premier fonctionnement de l’œil, ce fait que l’œil est déjà miroir et implique en quelque sorte déjà sa structure, le fondement, si l’on peut dire, esthétique transcendantale d’un espace constitué, est quelque chose qui doit céder la place à ceci, c’est que, quand nous parlons de cette structure transcendantale, de l’espace comme d’une donnée irréductible de l’appréhension esthétique d’un certain champ du monde, cette structure n’exclut qu’une chose, celle de la fonction de l’œil lui-même, de ce qu’il est. Ce dont il s’agit est de trouver les traces de cette fonction exclue qui déjà s’indique assez pour nous comme homologue de la fonction du a dans la phénoménologie de la vision elle-même. C’est ici que nous ne pouvons procéder que par ponctuation, indication, remarque.

Assurément, dès longtemps, tous ceux, nommément les mystiques, qui se sont attachés à ce que je pourrais appeler le réalisme du désir, pour qui toute tentative d’atteindre à l’essentiel s’est indiquée comme surmontant ce quelque chose d’engluant qu’il y a dans une apparence qui n’est jamais conçue que comme apparence visuelle, ceux-là nous ont déjà mis sur la voie de quelque chose dont témoignent aussi bien toutes sortes de phénomènes naturels, à savoir ceci qui, hors d’un tel registre, reste énigmatique, à savoir, dis-je, les apparences dites mimétiques qui se manifestent dans l’échelle ani­male exactement au même niveau, au même point où apparaît l’œil. Au niveau des insectes où nous pouvons nous étonner — pourquoi pas — qu’une paire d’yeux soit une paire faite comme la nôtre, à ce même niveau, apparaît cette existence d’une double tache dont les physiologistes, qu’ils soient évolutionnistes ou qu’ils ne le soient pas, se cassent la tête à se demander qu’est-ce qui peut bien conditionner quelque chose, dont, en tout cas, le fonctionnement est celui, sur l’autre, prédateur ou non, celui d’une fascination ?

La liaison de la paire d’yeux et, si vous voulez, du regard avec un élément de fascination en lui-même énigmatique, avec ce point intermédiaire où toute subsistance subjective semble se perdre et s’absorber, sortir du monde, c’est bien là ce que l’on appelle fascination, dans la fonction du regard. Voilà le point, si je puis dire, d’irradiation qui nous permet de mettre en cause d’une façon plus appropriée, ce que nous révèle dans la fonction du désir le champ de la vision. Aussi bien est-il frappant que dans la tenta­tive d’appréhender, de raisonner, de logiciser le mystère de l’œil, et ceci au niveau de tous ceux qui se sont attachés à cette forme de capture majeure du désir humain, le fantasme du troisième œil se manifeste partout. Je n’ai pas besoin dé vous le dire, que sur les images de Bouddha dont j’ai fait état la dernière fois, le troisième œil, de quelque manière, est toujours indiqué. Ai-je besoin de vous rappeler que ce troisième œil qui est promulgué, promu, articulé dans la plus ancienne tradition magico-religieuse, que ce troisième œil rebondit jusqu’au niveau de Descartes qui, chose curieuse, ne va à en trouver le substrat que dans un organe régressif, rudimentaire, celui de l’épiphyse, dont on peut dire, peut-être, qu’en un point de l’échelle anima­le, quelque chose apparaît, se réalise, qui porterait la trace d’une antique émergence. Mais ce n’est là, après tout, que rêverie. Nous n’en avons nul témoignage, fossile ou autre, de l’existence d’une émergence de cet appareil dit troisième œil.

Dans ce mode d’abord de la fonction de l’objet partiel qu’est l’œil, dans ce nouveau champ de son rapport au désir, ce qui apparaît comme corréla­tif du petit a fonction de l’objet du fantasme, c’est quelque chose que nous pouvons appeler un point zéro, dont l’éploiement sur tout le champ de la vision, est ce qui donne à ce champ, source pour nous d’une sorte d’apaise­ment traduit depuis longtemps, depuis toujours dans le terme de contem­plation, de suspension du déchirement du désir, suspension certes fragile, aussi fragile qu’un rideau toujours prêt à se reployer pour démasquer ce mystère qu’il cache. Ce point zéro vers lequel l’image bouddhique semble nous porter dans la mesure même où ses paupières abaissées nous préser­vent de la fascination du regard tout en nous l’indiquant, cette figure qui, dans le visible, est toute tournée vers l’invisible, mais qui nous l’épargne, cette figure, pour tout dire qui prend ici le point d’angoisse tout entier à sa charge, ce n’est pas pour rien aussi qu’elle suspend, qu’elle annule, appa­remment, le mystère de la castration.

C’est ce que j’ai voulu vous indiquer la dernière fois par mes remarques et la petite enquête que j’avais faite sur l’apparente ambiguïté psycholo­gique de ces figures. Est-ce là dire qu’il y ait, d’aucune façon, possibilité de se confier, de s’assurer, dans une sorte de champ qu’on a appelé apollinien, voyez-le aussi bien noétique, contemplatif, où le désir pourrait se suppor­ter d’une sorte d’annulation punctiforme de son point central, d’une iden­tification de a avec ce point zéro entre les deux yeux, qui est le seul lieu d’inquiétude qui reste, dans notre rapport au monde, quand ce monde est un monde spatial ? Assurément non, puisqu’il reste justement ce point zéro qui nous empêche de trouver, dans la formule du désir-illusion, le dernier terme de l’expérience.

Ici, le point de désir et le point d’angoisse coïncident, mais ils ne se confondent pas ; ils laissent pour nous ouvert ce pourtant sur lequel rebon­dit éternellement la dialectique de notre appréhension du monde. Et nous le voyons toujours resurgir chez nos patients. Et pourtant — j’ai cherché un peu comment se dit pourtant en hébreu, ça vous amusera — et pourtant, ce désir qui ici se résume à la nullification de son objet central, il n’est pas sans cet autre objet qu’appelle l’angoisse, il n’est pas sans objet. Ce n’est pas pour rien que dans ce pas sans je vous ai donné là formule, l’articula­tion essentielle de l’identification au désir. C’est au-delà de il n’est pas sans objet que se pose pour nous la question de savoir où peut être franchie l’impasse du complexe de castration. C’est ce que nous aborderons la pro­chaine fois.

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