lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

Les écrits COMMENTAIRE PARLE SUR LA VERNEINUNG DE FREUD PAR JEAN HYPPOLITE

Les chiffres indiquent les numéros de page de l’édition originale

p 879 Jean Hyppolite

 

Appendice I

 

COMMENTAIRE PARLE SUR LA VERNEINUNG DE FREUD PAR JEAN HYPPOLITE

 

D’abord, je dois remercier le Dr Lacan de l’insistance qu’il a mise à ce que je vous présente cet article de Freud, parce que cela m’a procuré l’occasion d’une nuit de travail; et d’apporter l’enfant de cette nuit devant vous1. .J’espère qu’il trouvera grâce à vos yeux. Le Dr Lacan a bien voulu m’envoyer le texte allemand avec le texte français. Il a bien fait, car je crois que je n’aurais absolument rien compris dans le texte français, si je n’avais pas eu le texte allemand 2.

Je ne connaissais pas ce texte. Il est d’une structure absolument extraordinaire, et au fond extraordinairement énigmatique. La construction n’en est pas du tout une construction de professeur. C’est une construction du texte que je ne veux pas dire dialectique, pour ne pas abuser du mot, mais extrêmement subtile. Et elle m’a imposé de me livrer avec le texte allemand et avec le texte français (dont la traduction n’est pas très exacte, mais enfin, par rapport à d’autres, assez. honnête) à une véritable interprétation. Et c’est cette interprétation que je vais vous donner. Te crois qu’elle est valable, mais elle n’est pas la seule possible et elle mérite certainement d’être discutée.

Freud commence par présenter le titre Die Verneinung. Et je me suis aperçu, le découvrant après le Dr Lacan, qu’il vaudrait mieux le traduire par «la dénégation ».

De même, vous verrez employé plus loin etwas im Urteil verneinen, qui est non pas la négation de quelque chose dans le jugement, mais une sorte de déjugement 3. Je crois que, tout au long de ce texte, il

 

1, a Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée. » (J. L.)

2. La traduction française de la Verneinung de FREUD est parue dans le t. VII, IP 3 de l’organe officiel de la Société psychanalytique de Paris, soit en 1934, sous le titre de La négation. Le texte allemand est paru d’abord dans Imago, IX, en 1925, et a été reproduit en plusieurs recueils d’oeuvres de Freud. On le trouvera dans G. W. XIV, dont il est le second article, p. II-I5.

3. Sens qu’indique assez la phrase qui suit en enchaînant sur la Verurteilung, c’est-à-dire la condamnation qu’elle désigne comme équivalent (Ersatz) du refoulement, dont le non même doit être pris comune une marque, comme un certificat d’origine comparable au made in Germany imprimé sur un objet. (J. L.)

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faudra distinguer entre la négation interne au jugement et l’attitude de la négation : car il ne me paraît pas autrement compréhensible.

Le texte français ne met pas en relief le style extrêmement concret, presque amusant, des exemples de dénégation d’où Freud prend son départ. Celui-ci d’abord, qui contient une projection dont vous pourrez situer aisément le rôle d’après les analyses poursuivies dans ce séminaire, et où le malade, disons le psychanalysé, dit à son analyste : « Vous allez sans doute penser que je veux vous dire quelque chose d’offensant, mais ce n’est réellement pas mon intention. » « Nous comprenons, dit Freud, qu’il s’agit là du rejet de l’idée qui vient précisément d’émerger par le moyen de la projection. »

« Je me suis aperçu dans la vie courante que lorsque, comme il arrive fréquemment, nous entendons dire « je ne veux certainement pas vous offenser dans ce que je vais vous dire », il faut traduire par s je veux vous offenser ». C’est une volonté qui ne manque pas. »

Mais cette remarque mène Freud à une généralisation pleine de hardiesse, et où il va poser le problème de la dénégation en tant qu’elle pourrait être l’origine même de l’intelligence. C’est ainsi que je comprends l’article dans toute sa densité philosophique.

De même, donne-t-il l’exemple de celui qui dit : « J’ai vu dans mon rêve telle personne. Vous vous demandez qui ça peut être. Ce n’était certainement pas ma mère. » Auquel cas, c’est réglé, on peut être sûr que c’est bien elle.

Il cite encore un procédé commode à l’usage du psychanalyste, mais aussi bien, dirons-nous, de quiconque, pour obtenir une clarté sur ce qui a été refoulé dans une situation donnée. « Dites-moi ce qui vous paraît, dans cette situation, devoir être tenu pour le plus invraisemblable de tout, ce qui pour vous en est à cent mille lieues. » Et le patient, ou aussi bien à notre gré le consultant d’occasion, celui du salon ou de la table, s’il s’abandonne à votre piège et vous dit en effet ce qui lui semble le plus incroyable, c’est cela qu’il faudra croire.

Voilà donc une analyse de procédés concrets, généralisée jusqu’à rencontrer son fondement dans un mode de présenter ce qu’on est sur le mode de ne l’être pas. Car c’est exactement cela qui le constitue : «je vais vous dire ce que je ne suis pas; attention, c’est précisément ce que je suis. » C’est ainsi que Freud s’introduit dans la fonction de la dénégation et, pour ce faire, il emploie un mot auquel je n’ai pu faire autrement que de me sentir familier, le mot Aufhebung, qui, vous le savez, a eu des fortunes diverses; ce n’est pas à moi de le dire…

Dr LACAN. – Mais si, à qui, sinon à vous, cela reviendrait-il?

M. HYPPOLITE. – C’est le mot dialectique de Hegel, qui veut dire

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à la fois nier, supprimer et conserver, et foncièrement soulever. Dans la réalité, ce peut être l’Aufhebung d’une pierre, ou aussi bien la cessation de mon abonnement à un journal. Freud ici nous dit : « La dénégation est une Aufhebung du refoulement, mais non pour autant une acceptation du refoulé. »

Ici commence quelque chose de vraiment extraordinaire dans l’analyse de Freud, par quoi se dégage de ces anecdotes, que nous aurions pu prendre pour n’être rien de plus, une portée philosophique prodigieuse que je vais essayer de résumer tout à l’heure.

Présenter son être sur le mode de ne l’être pas, c’est vraiment de cela qu’il s’agit dans cette Aufhebung du refoulement qui n’est pas une acceptation du refoulé. Celui qui parle dit : « Voilà ce que je ne suis pas. » Il n’y aurait plus là de refoulement, si refoulement signifie inconscience, puisque c’est conscient. Mais le refoulement subsiste quant à l’essentiel 1, sous la forme de la non-acceptation.

Ici Freud va nous conduire dans un procès d’une extrême subtilité philosophique, auquel notre attention ferait grossièrement défaut à laisser passer dans l’irréflexion de son usage courant cette remarque à laquelle Freud va s’attacher qu’ « ici l’intellectuel se sépare de l’affectif».

Car il y a vraiment, dans la façon dont il va la traiter, une découverte profonde.

Je dirai, poussant mon hypothèse, que pour faire une analyse de l’intellectuel, il ne montre pas comment l’intellectuel se sépare de l’affectif, mais comment il est, l’intellectuel, cette sorte de suspension du contenu auquel ne disconviendrait pas dans un langage un peu barbare le terme de sublimation a. Peut-être ce qui naît ici est-il la pensée comme telle; mais ce n’est pas avant que le contenu ait été affecté d’une dénégation.

Pour rappeler un texte philosophique (ce dont encore une fois je m’excuse, mais le Dr Lacan m’est ici le garant d’une telle nécessité), à la fin d’un chapitre de Hegel, il s’agit de substituer la négativité véritable à cet appétit de destruction qui s’empare du désir et qui est conçu ici sous un mode profondément mythique bien plutôt que psychologique, substituer, dis-je, à cet appétit de destruction qui s’empare du désir et qui est tel qu’à l’extrême issue de la lutte primordiale où les deux combattants s’affrontent, il n’y aura plus personne pour constater la victoire ou la défaite de l’un ou de l’autre, une négation idéale.

 

1. « Bei Fortbestand des Wesentlichen an der Verdrängung » (G. W., XIV, p. 1z). 2. Nous entendons donner un jour à ce terme sa stricte définition pour l’analyse – ce qui n’a encore pas été fait. (J. L. 1955). Promesse tenue depuis (1966).

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La dénégation dont parle Freud ici, pour autant qu’elle est différente de la négation idéale où se constitue ce qui est intellectuel, nous montre justement cette sorte de genèse dont Freud, au moment de conclure, désigne le vestige dans le négativisme qui caractérise certains psychotiques 1.

Et Freud va, de ce qui différencie ce moment de la négativité nous rendre compte, toujours mythiquement parlant.

C’est à mon sens ce qu’il faut admettre pour comprendre ce dont il est proprement parlé dans cet article sous le nom de dénégation, encore que cela ne soit pas immédiatement visible. Semblablement faut-il reconnaître une dissymétrie exprimée par deux mots différents dans le texte de Freud, encore qu’on les ait traduits par le même mot en français, entre le passage à l’affirmation à partir de la tendance unifiante de l’amour, et la genèse, à partir de la tendance destructrice, de cette dénégation qui a la fonction véritable d’engendrer l’intelligence et la position même de la pensée.

Mais cheminons plus doucement.

Nous avons vu que Freud posait l’intellectuel comme séparé de l’affectif : que s’y ajoute néanmoins la modification désirée dans l’analyse, «l’acceptation du refoulé », le refoulement n’est pas pour autant supprimé. Essayons de nous représenter la situation.

Première étape: voilà ce que je ne suis pas. On en a conclu ce que je suis. Le refoulement subsiste toujours sous la forme de la dénégation.

Deuxième étape : le psychanalyste m’oblige à accepter dans mon intelligence ce que je niais tout à l’heure; et Freud ajoute, après un tiret et sans s’en expliquer autrement – : « Le procès (lu refoulement lui-même n’est pas encore par là levé (aufgeboben). »

Ce qui me paraît très profond; si le psychanalysé accepte, il revient sur sa dénégation, et pourtant le refoulement est encore là l J’en conclus qu’il faut donner à ce qui s’est produit un nom philosophique, qui est un nom que Freud n’a pas énoncé; c’est la négation de la négation. Littéralement, ce qui apparaît ici, c’est l’affirmation intellectuelle, mais seulement intellectuelle, en tant que négation de la négation. Les termes ne s’en trouvent pas dans Freud, mais je crois qu’on ne fait que prolonger sa pensée à la formuler ainsi. C’est bien cela qu’elle veut dire.

Freud à ce moment (soyons attentif à un texte difFicile!) se voit

 

1. Die allgemeine Verneinungslust, der Negativismus mancher Psychotiker, ist wahrscheinliçh als Anzeichen der Triebentmischung durch Abzug der libidinösen Komponenten zu ver-7tehen (G. W., XIV, p. 15).

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en mesure de montrer comment l’intellectuel se sépare [en acte 1] de l’affectif, de formuler une sorte de genèse du jugement, soit en somme une genèse de la pensée.

Je m’excuse auprès des psychologues qui sont ici, mais je n’aime pas beaucoup la psychologie positive en elle-même; on pourrait prendre cette genèse pour de la psychologie positive; elle me paraît plus profonde en sa portée, comme étant de l’ordre de l’histoire et du mythe. Et je pense, d’après le rôle que Freud fait jouer à cet affectif primordial, en tant qu’il va engendrer l’intelligence, qu’il faut l’entendre comme l’enseigne le Dr Lacan : c’est-à-dire que la forme primaire de relation que psychologiquement nous appelons affective, est elle-même située dans le champ distinctif de la situation humaine, et que, si elle engendre l’intelligence, c’est qu’elle comporte déjà à son départ une historicité fondamentale; il n’y a pas l’affectif pur d’un côté, tout engagé dans le réel, et l’intellectuel pur de l’autre, qui ‘en dégagerait pour le ressaisir. Dans la genèse ici décrite, je vois une sorte de grand mythe; et derrière l’apparence de la positivité chez Freud, il y a ce grand mythe qui la soutient.

Qu’est-ce à dire? Derrière l’affirmation 2, qu’est-ce qu’il y a? Il y a la Vereinigung, qui est Eros. Et derrière la dénégation (attention, la dénégation intellectuelle sera quelque chose de plus), qu’y a-t-il donc? L’apparition ici d’un symbole fondamental dissymétrique. L’affirmation primordiale, ce n’est rien d’autre qu’affirmer; mais nier, c’est plus que de vouloir détruire.

Le procès qui y mène, qu’on a traduit par rejet, sans que Freud use ici du terme Verwerfung, est accentué plus fortement encore, puisqu’il y met Ausstassung 3, qui signifie expulsion.

On a en quelque sorte ici [le couple formel] de deux forces premières la force d’attraction 4 et la force d’expulsion, toutes les deux, semble-t-il, sous la domination du principe du plaisir, ce qui ne laisse pas d’être frappant dans ce texte 5.

Le jugement a donc là sa première histoire. Et ici Freud y distingue deux types

Conformément à ce que chacun apprend des éléments de la philosophie, il y a un jugement d’attribution et un jugement d’existence. «La

 

1. Mots ajoutés. ils seront indiqués désormais par les mêmes brackets.

2. Bejahung.

3. G. Ih..XIV, p. 15.

4. Einbeziehung.

5. Le séminaire où J. L. a commenté l’article Au-delà du principe du plaisir, n’a eu lieu qu’en 1954-55.

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fonction du jugement… doit d’une chose dire ou dédire une propriété, et elle doit d’une représentation confesser ou contester l’existence dans la réalité. »

Et Freud montre alors ce qu’il y a derrière le jugement d’attribution et derrière le jugement d’existence. 11 me semble que pour comprendre son article, il faut considérer la négation du jugement attributif et la négation du jugement d’existence, comme en deçà de la négation au moment où elle apparaît dans sa fonction symbolique. Au fond, il n’y a pas encore jugement dans ce moment d’émergence, il y a un premier mythe du dehors et du dedans, et c’est là ce qu’il s’agit de comprendre.

Vous sentez quelle portée a ce mythe de la formation du dehors et du dedans : c’est celle de l’aliénation qui se fonde en ces deux termes. Ce qui se traduit dans leur opposition formelle devient au-delà aliénation et hostilité entre les deux.

Ce qui rend si denses ces quatre ou cinq pages, c’est, comme vous le voyez, qu’elles mettent tout en cause, et qu’on y va de ces remarques concrètes, si menues en apparence et si profondes dans leur généralité, à quelque chose qui emporte toute une philosophie, entendons toute une structure de la pensée.

Derrière le jugement d’attribution, qu’est-ce qu’il y a? IL y a le « je veux (m’) approprier, introjecter » ou le « je veux expulser ».

Il y a au début, semble dire Freud, mais au début ne veut rien dire d’autre que dans le mythe «il était une fois »… Dans cette histoire il était une fois un moi (entendons ici un sujet) pour lequel il n’y avait encore rien d’étranger.

La distinction de l’étranger et de lui-même, c’est une opération, une expulsion. Ce qui rend compréhensible une proposition qui, de surgir assez abruptement, paraît un instant contradictoire

« Das Schlechte, ce qui est mauvais, das dem Ich Fremde, ce qui est étranger au moi, das Aussenbefindliche, ce qui se trouve au dehors, ist ihm zunächst identisch, lui est d’abord identique. »

Or, juste avant, Freud vient de dire qu’on introjecte et qu’on expulse, qu’il y a donc une opération qui est l’opération d’expulsion et [sans laquelle] l’opération d’introjection [n’aurait pas de sens]. C’est là l’opération primordiale où ce qui sera le jugement d’attribution [se fonde].

Mais ce qui est à l’origine du jugement d’existence, c’est le rapport entre la représentation et la perception. Et il est ici très difficile de ne pas manquer le sens dans lequel Freud approfondit ce rapport. Ce qui est important, c’est qu’ « au début » il est égal et neutre de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas. Il y a. Le sujet reproduit sa représentation des

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choses de la perception primitive qu’il en a eue. Quand maintenant il dit que cela existe, la question est de savoir [non pas 1] si cette représentation conserve encore son état dans la réalité, mais s’il pourra ou ne pourra pas la retrouver. Tel est le rapport où Freud met l’accent [de l’épreuve] de la représentation à la réalité, [il la fonde] dans la possibilité de retrouver à nouveau son objet. Ce ressort accentué de la répétition prouve que Freud se meut dans une dimension plus profonde que celle où Jung se situe, cette dernière étant une dimension qui est plus proprement de mémoire2. C’est ici qu’il ne faut pas perdre le fil de son analyse. (Mais j’ai peur de vous le faire perdre, tellement c’est difficile et minutieux.)

Ce dont il s’agissait dans le jugement d’attribution, c’est d’expulser ou d’introjecter. Dans le jugement d’existence, il s’agit d’attribuer au moi, ou plutôt au sujet (c’est plus compréhensif) une représentation à laquelle ne correspond plus, mais a correspondu dans un retour en arrière, son objet. Ce qui est ici en cause, c’est la genèse « de l’extérieur et de l’intérieur ».

On a donc là, nous dit Freud, « une vue sur la naissance » du jugement, « à partir des pulsions primaires ». Il y a donc là une sorte d’ « évolution finalisée de cette appropriation au moi et de cette expulsion hors du ‘moi qui s’ensuivent du principe du plaisir ».

« Die Bejahung, l’affirmation, nous dit Freud, ais Ersatz der Vereinigung, en tant qu’elle est simplement l’équivalent de l’unification, gehört dem Eros an, est le fait de l’Eros » : qui est ce qu’il y a à la source de l’affirmation; par exemple, dans le jugement d’attribution, c’est le fait d’introjecter, de nous approprier au lieu d’expulser au dehors.

Pour la négation, il n’emploie pas le mot Ersatz, mais le mot Nachfolge. Mais le traducteur français le traduit par le même mot qu’Ersatz. Le texte allemand donne : l’affirmation est l’Ersatz de la Vereinigung, et la négation le Nachfolge de l’expulsion, ou plus exactement de l’instinct de destruction (Destruktionstrieb).

-Cela devient donc tout à fait mythique : deux instincts qui sont pour ainsi dire entremêlés dans ce mythe qui porte le sujet : l’un celui de l’unification, l’autre celui de la destruction. Un grand mythe, vous le voyez, et qui en répète d’autres. Mais la petite nuance que l’affirmation ne fait en quelque sorte que se substituer purement et simple

 

1. Mots ajoutés par le rédacteur, conformément au texte de Freud : Der ente und nächste Zweck der Realitätsprüfung ist also nicht ein dem Vorgestellten entsprechendes Objekt in der realen Wahrnehmung zu finden, sondern es wiederzufinden, sich zu überzeugen, dass es noch vorhanden ist. G. W., XIV, p. 14

2. L’auteur veut-il indiquer ici la réminiscence platonicienne? (J. L.)

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ment à l’unification, tandis que la négation résulte par après de l’expulsion, me paraît seule capable d’expliquer la phrase qui suit, où il s’agit simplement de négativisme et d’instinct de destruction. C’est qu’en effet cela explique bien qu’il puisse y avoir un plaisir de dénier, un négativisme qui résulte simplement de la suppression1 des composantes libidinales; c’est-à-dire que ce qui a disparu dans ce plaisir de nier (disparu = refoulé), ce sont les composantes libidinales.

Par conséquent l’instinct de destruction dépend-il aussi du [principe du] plaisir? Je crois ceci très important, capital pour la technique 2. Seulement, nous dit Freud, « l’accomplissement de la fonction du jugement n’est rendu possible que par la création du symbole de la négation 3 ».

Pourquoi Freud ne nous dit-il pas : le fonctionnement du jugement est rendu possible par l’affirmation? C’est que la négation va jouer un rôle non pas comme tendance à la destruction, non plus qu’à l’intérieur d’une forme du jugement, mais en tant qu’attitude fondamentale de symbolicité explicitée.

« Création du symbole de la négation qui a permis un premier degré d’indépendance à l’endroit du refoulement et de ses suites et par là aussi de la contrainte (Zwang) du principe du plaisir. »

Phrase dont le sens ne ferait pas pour moi problème, si je n’avais d’abord rattaché la tendance à la destruction au principe du plaisir. Car il y a là une difficulté. Qu’est-ce que signifie dès lors cette dissymétrie entre l’affirmation et la négation? Elle signifie que tout le refoulé peut à nouveau être repris et réutilisé dans une espèce de suspension, et qu’en quelque sorte au lieu d’être sous la domination des instincts d’attraction et d’expulsion, il peut se produire une marge de la pensée, une apparition de l’être sous la forme de ne l’être pas, qui se produit avec la dénégation, c’est-à-dire où le symbole de la négation est rattaché à l’attitude concrète de la dénégation.

Car c’est ainsi qu’il faut comprendre le texte, si l’on admet sa conclusion qui m’a d’abord paru un peu étrange.

 

1. Allemand : Abzug . défalcation, décompte, retenue, x ce qui est défalqué dans le plaisir à nier, ce sont les composantes libidinales ». La possibilité en est référée à la Triebentmischung qui est une sorte de retour à l’état pur, de décantation des pulsions dont l’usage traduit très médiocrement le terme par : désintrication des instincts.

2. La façon admirable dont l’exposé de M. Hyppolite serre ici la difficulté nous parait d’autant plus significative que nous n’avions pas encore produit les thèses que nous devions développer l’année suivante dans notre commentaire de l’Au delà du principe du plaisir, sur l’instinct de mort, à la fois si éludé et si présent dans ce texte.

3. Souligné par Freud.

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« A cette façon de comprendre la dénégation correspond très bien que l’on ne découvre dans l’analyse aucun « non » à partir de l’inconscient… »

Mais on y trouve bien de la destruction. Donc il faut absolument séparer l’instinct de destruction de la forme de destruction, car on ne comprendrait pas ce que veut dire Freud. Il faut voir dans la dénégation une attitude concrète à l’origine du symbole explicite de la négation, lequel symbole explicite rend seul possible quelque chose qui soit comme l’utilisation de l’inconscient, tout en maintenant le refoulement.

Tel me paraît être le sens de la fin de ladite phrase de conclusion : « … et que la reconnaissance de l’inconscient du côté du moi s’exprime dans une formule négative. »

C’est là le résumé : on ne trouve dans l’analyse aucun «non » à partir de l’inconscient, mais la reconnaissance de l’inconscient du côté du moi montre que le moi est toujours méconnaissance; même dans la connaissance, on trouve toujours du côté du moi, dans une formule négative, la marque de la possibilité de détenir l’inconscient tout en le refusant.

« Aucune preuve plus forte qu’on est arrivé à découvrir l’inconscient, que si l’analysé réagit avec cette phrase : « Je n’ai pas pensé à ça », ou même : « Je suis loin d’avoir (jamais) songé à cela. »

Il y a donc dans ce texte de quatre ou cinq pages de Freud, dont je m’excuse si j’ai montré moi-même quelque peine à en trouver ce que je crois en être le fil, d’une part l’analyse de cette sorte d’attitude concrète, qui se dégage de l’observation même de la dénégation; d’autre part, la possibilité de voir l’intellectuel se dissocier en [acte] de l’affectif; enfin et surtout une genèse de tout ce qui précède au niveau du primaire, et par conséquent l’origine du jugement et de la pensée elle-même – (sous la forme de la pensée comme telle, car la pensée est déjà bien avant, dans le primaire, mais elle n’y est pas comme pensée) – saisie par l’intermédiaire de la dénégation.

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