mercredi, juin 19, 2024
Recherches Lacan

Les écrits Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir 1958

Les chiffres indiquent les numéros de page de l’édition originale

p 739 – Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir

1958

 

SUR UN LIVRE DE JEAN DELAY

ET UN AUTRE DE JEAN SCHLUMBERGERI

 

Le livre que jean Delay 2 a consacré à la jeunesse d’André Gide paru en deux tomes à un an d’intervalle, a d’ores et déjà rencontré le succès. La critique littéraire, sans discordance qui vaille, lui a rendu tous les honneurs et pris mesure de la variété de ses mérites.

On voudrait ici montrer la conjonction par quoi une œuvre qui se fonde scientifiquement dans la haute qualification de son auteur à la traiter en général, trouve dans le particulier de son objet à fixer un problème où les généralités acquises se modifient c’est à ces œuvres, les plus actuelles, que l’histoire promet la durée. Ce problème qui est celui du rapport de l’homme à la lettre, mettant l’histoire même en question, on comprendra que la pensée de notre temps ne le saisisse qu’à l’envelopper par un effet de convergence de mode géométrique, ou puisqu’une stratégie est reconnue dans l’inconscient, à procéder par une manœuvre d’enveloppement, qui se discerne dans nos dites sciences humaines, – non plus trop humaines déjà.

Lier cette œuvre à ce problème ne nous dispense pas de promettre au lecteur, et pour y engager le plus novice en les matières qui vont être agitées, un plaisir dont les premières pages du livre

 

1. Cet article est paru dans le numéro 131 de la revue Critique, d’avril 1958

2. Jean Delay, La jeunesse d’André Gide, Gallimard, z vol., 1956.

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le feront captif sans qu’il ait eu à résister, et qui le portera, sans qu’il en sente l’effort, jusqu’à la dernière des treize cents de leur nombre.

De ce plaisir où il sera en quelque sorte absorbé, la sûreté de l’écriture est l’instrument. Le mot : savant s’applique ici d’abord à l’art d’une composition, dont les replis se dissimulent d’une alternance des perspectives, documents, analyse, commentaire, reconstruction, qui ne retient l’attention qu’en paraissant à chaque fois lui offrir son repos.

C’est à refermer le livre que le lecteur s’avise que rien n’y fut motivé que du souci d’une pesée exacte et délicate. La touche d’humour dont l’auteur à de modiques intervalles en tempère l’opération, n’est que place faite à la drôlerie qui structure les choses : si tant est que le ton qu’il y maintient, étonne de soutenir son naturel, à se poursuivre parallèlement à la modulation unique en ce genre, que son modèle a fait entendre dans son œuvre.

C’est là le seuil de la performance où nous allons entrer, pour la disposition qu’elle dénote chez l’auteur, de ce qu’en termes gidiens nous appellerions l’attention la plus tendre. Car c’est bien celle qu’il réserve à ce pourquoi il ranime quelque part le génitif archaïsant des « enfances Gide ». Et c’est aussi celle que Gide, de l’amitié de sa vieillesse, a su distinguer.

Ainsi s’éclaire que jean Delay qui a montré déjà ses qualités d’écrivain en une oeuvre sensible sur laquelle le temps reviendra, n’use ici de son art qu’à la mesure de l’artifex à qui il le voue. Ce qui se confirme de l’étonnante égalité, dans ce long ouvrage, des qualités où nous venons de nous arrêter, et nous conforte à modifier à notre gré, l’aphorisme buffonesque, pour l’énoncer : le style, c’est l’objet.

Ce faisant, jean Delay prétend à dégager un genre : la psychobiographie. Sous quelque loi qu’il veuille la placer, qu’il lui ait du même coup donné son chef-d’œuvre, ne saurait être indifférent à saisir sa limite. Celle-ci nous paraît se dévoiler singulièrement du sort qui échoit à l’ouvrage, et sur quoi le vieux monstre sacré a parié, nous en jurerions, en donnant à son partenaire matière à une épreuve exceptionnelle, sûr qu’à l’y prendre, il ne ferait que le combler.

La réussite même de jean Delay montre quel était son lot

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c’est qu’à mesure de la plus grande rigueur qu’il appliquerait au sujet d’un tel auteur, il produirait le complément plus obligé de son œuvre. La psychobiographique « postface » de l’écrivain recherchée en cette entreprise, se retrouve venue à bout, être à ses ouvrages devenue préface, et pas seulement à les suivre sur les rayons en voisin portant témoignage, comme Boswell pour Johnson, comme Eckermann avec Goethe, mais à tendre le tambour même où leur message continuera de rouler.

Qu’on nous pardonne de théoriser sur le tournant que Sainte Beuve constitue, pour le déplacer de la critique à la condition littéraire. Disons, pour n’y pas aller par quatre chemins, qu’il remet au critique le pouvoir de régler à sa suffisance l’intrusion, dans l’œuvre littéraire, de la vie privée de l’écrivain. Qu’on nous accorde de définir ce privé par rapport à l’œuvre elle-même, dont ;1 devient en quelque sorte le négatif, pour être tout ce que l’écrivain n’a pas publié de ce qui le concerne.

Nous savons bien le projet dont ceci s’abrite, d’une histoire naturelle des esprits. Mais en réservant notre jugement sur un tel propos, et sans autrement présumer du naturel qu’il qualifie, nous pouvons en disjoindre les effets certains qu’il a eus sur la condition faite à l’œuvre d’écrire.

Ainsi nous tenons-nous dans une neutralité objective quant à la position prise « contre Sainte-Beuve » par Proust, quelque pertinence qu’elle retienne de l’autorité d’un poète à parler de sa création, et plus expressément d’une analyse du message poétique, qui ne laisse aucun doute sur le fait que son abord exige une méthode accordée à sa nature.

L’œuvre de Proust lui-même ne laisse pas à contester que le poète trouve en sa vie le matériel de son message. Mais justement l’opération que ce message constitue, réduit ces données de sa vie à leur emploi de matériel. Ceci, même si ce message prétend articuler l’expérience qui a fourni ces données, car tout au plus dans cette expérience le message trouve-t-il à se reconnaître.

La signifiance du message s’accommode, il ne faut pas hésiter à aller jusque-là, de toutes les falsifications apportées aux fournitures de l’expérience, celles-ci incluant à l’occasion la chair même de l’écrivain. Seule importe en effet une vérité qui tient à ce que dans son dévoilement le message condense. Il y a si peu d’oppo

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sition entre cette Dichtung et la Wahrheit dans sa nudité, que le fait de l’opération poétique doit plutôt nous arrêter à ce trait qu’on oublie en toute vérité, c’est qu’elle s’avère dans une structure de fiction.

Ce qu’au regard de l’œuvre publiée, la critique a produit par son recours au privé de l’écrivain, est, quant au naturel des aperçus, resté jusqu’à ce jour plutôt évasif. Mais cet us, auquel tout protêt au nom d’une décence quelconque ne répond qu’à côté, a engendré par contre une révolution des valeurs littéraires. Ceci, en introduisant dans un marché dont la technique de l’imprimerie depuis quatre siècles réglementait les effets, un nouveau signe de la valeur : que nous appellerons les petits papiers. Le manuscrit que l’imprimé avait refoulé dans la fonction de l’inédit, reparaît comme partie prenante dans l’œuvre avec une fonction qui mérite examen.

C’est bien là la matière offerte au présent ouvrage : notes personnelles de Gide pour ses mémoires, éditées sous le titre de Si le grain ne meurt; morceaux inédits du journal; cahier de lectures, tenu de vingt à vingt-quatre ans et significativement désigné par lui comme son « subjectif n; l’énorme correspondance avec sa mère jusqu’à la mort de celle-ci quand il a vingt-six ans; une somme de lettres inédites, dont le rassemblement par l’entourage fait s’accroître la portée d’édifice, proportionnellement au carré de leur masse jointe aux lettres publiées.

Dans cette masse, il faut compter le vide laissé par la correspondance avec sa cousine devenue son épouse, Madeleine Ron-

 

1. La convenance de ce rappel en notre sujet serait suffisamment confirmée s’il en était besoin par un de ces nombreux textes inédits que l’ouvrage de Delay nous apporte en les éclairant du jour le plus approprié. Ici, du Journal inédit dit de la Brévinc où Gide en octobre 1894 séjourna (note de la page 667 de son tome II).

« Le roman prouvera qu’il peut peindre autre chose que la réalité – directement l’émotion et la pensée; il montrera jusqu’à quel point il peut être déduit, avant !’expérience des choses – jusqu’à quel point c’est-à-dire il peut être composé – c’est-à-dire œuvre d’art. Il montrera qu’il peut être œuvre d’art, composé de toutes pièces, d’un réalisme non des petits faits et contingents, mais supérieur. » Suit une référence au triangle mathématique, puis : « Il faut que dans leur rapport même chaque partie d’une couvre prouve la vérité de chaque autre, il n’est pas besoin d’autre preuve. Rien d’irritant comme le témoignage que Monsieur de Goncourt donne de tout ce qu’il avance – il a vu ! il a entendu ! comme si la preuve par le réel était nécessaire. »

Faut-il dire qu’aucun poète n’a jamais pensé autrement…, mais que personne ne donne suite à cette pensée.

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deaux. Vide dont nous dirons plus loin la place et l’importance avec la cause.

Confidences recueillies par l’auteur et choses vues par lui témoin, n’occupent ici qu’une place discrète, heureusement moins absente que jean Delay ne nous avertit l’avoir voulu, mais qu’il semble plutôt avoir effacée.

Ni l’œuvre de Gide, ni le contenu de ces écrits intimes ne nous laissent de doute sur le dessein de l’homo litterarius achevé que Delay reconnaît en lui. Les petits papiers sont, dès leur issue et toujours plus dans les ficelles qui les empêchent de se perdre, concertés en vue du corps qu’ils doivent constituer sinon dans l’œuvre, disons par rapport à l’œuvre. On peut se demander ce qu’un tel dessein laisserait subsister de leur intérêt pour Sainte Beuve, si c’était bien le naturel qu’il eut en vue,

Dans ce dessein en effet, Gide ne redouble pas seulement son message en lui joignant les pensées de sa retraite, il ne peut faire que ses actes n’y prennent leur versant. Précisons que ceux-ci ne déféreront pas seulement, comme il en fut de tout temps, au souci de sa gloire, mais, le terme est de sa plume, au soin de sa biographie.

Suspecter d’insincérité à partir de là toute une vie serait absurde, même à arguer qu’elle ne nous livre rien de bas, nulle trahison, nulle jalousie, nulle motivation sordide et moins encore de la sottise commune. On peut remarquer qu’une psychanalyse durant le temps qu’elle se poursuit, guinde plus qu’il ne croit les actes du sujet, et que ceci ne change rien aux problèmes que sa conduite propose. On sent suffisamment que lorsque Gide motive le prêt de capital par où il subvient aux difficultés d’un ami estimé’, par le terme exprès du soin de sa biographie, c’est la gageure de sa confiance qu’il y inscrit, où l’amour-propre a plus de débouchés qu’à publier une bonne action.

Toujours l’âme est perméable à un élément de discours. Ce que nous cherchons à la place où elle se constitue de l’histoire d’un mot, ce sont des effets où beaucoup d’autres mots ont contribué et où le dialogue avec Dieu essaie de s’y retrouver. Ces remar-

1. Cf. Delay, 11, p. 387-8. II s’agit de son ami Maurice Quillot et Gide s’en exprime dans une lettre à sa mère du 17 octobre 94

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ques ne sont pas hors de propos concernant le soliloque de la belle âme Gide.

Ce soliloque se fait entendre dans l’œuvre littéraire; les petits papiers n’en diffèrent-ils que de leur communication différée? C’est ici que l’ouvrage que nous tenons, nous éclaire par sa venue : ce n’est pas dans leur contenu, mais dans leur adresse qu’il faut chercher la différence des petits papiers.

C’est bien au biographe qu’ils sont adressés, et pas à n’importe lequel. Gide lisant les mémoires de Goethe, « s’instruit plus, écrit-il à sa mère, en apprenant comment Gœthe se mouchait que comment communiait un concierge ». Et il ajoute : « Au reste, ces mémoires sont fort peu intéressants par ce qu’il racontent… S’ils n’étaient écrits par Goethe, si Goethe avait fait écrire Eckermann à sa place, il n’y resterait plus à peine qu’un intérêt de document1. »

Disons qu’en laissant à jean Delay d’écrire à sa place sur ses petits papiers, Gide n’ignorait pas que jean Delay savait écrire, et aussi bien qu’il n’était pas Eckermann. Mais il savait aussi que jean Delay était un psychiatre éminent, et que pour tout dire, c’est chez le psychobiographe que ses petits papiers rencontraient leur destination de toujours.

Pensons à ce qui fait dire que le psychanalyste de nos jours a pris la place de Dieu. Ce reflet de toute-puissance (auquel au reste il fait accueil par le détour pédantesque de récuser cette toute-puissance au principe de la pensée de son patient), il faut bien qu’il lui vienne de quelque part.

Il vient de ce que l’homme de notre temps a besoin pour vivre avec son âme de la réponse du catéchisme qui lui a donné consistance.

André Gide savait faire de Dieu l’usage qui convient, et attend donc autre chose. Jean Delay n’évoque pas en vain ici Montaigne et son mode d’adresse à un autre à venir, de ce privé où il renonce à discerner ce qui sera pour cet autre le signifiant. Une semblable adresse fait comprendre pourquoi l’ambiguïté où Gide développe son message, se retrouve dans ses petits papiers.

Le miracle, pour désigner par son nom la conjoncture présente,

 

1. Delay, Il, p. 491.

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c’est qu’en appliquant à la lettre des petits papiers son office de consultant, jean Delay donne à cette ambiguïté son relais, en retrouvant dans l’âme l’effet même où le message se forma. Les fonds d’herbes dans l’eau de Narcisse sont de même onde que le reflet des frondaisons.

Par jean Delay la psychologie trouve avec la discipline littéraire un affrontement unique. La leçon est saisissante, car nous y voyons s’ordonner dans sa rigueur la composition du sujet.

Disons comment on s’en instruit. Ce n’est pas d’abord qu’on y songe à suivre jean Delay, tant même on oublie qu’on le suive, à si bellement le voir prendre une suite. Limier sur une trace de chasseur, ce n’est pas lui qui la brouillera. Il s’arrête, il nous la pointe de son ombre. Il détache comme de lui l’absence même qui l’a causée.

De cette famille qui pour Gide fut la sienne, et non une abstraction sociale, Delay commence par la chronique.

Il fait grandir l’arbre de bourgeoisie surgi sous Louis XIV d’un Rondeaux paysan qu’enrichit le négoce de la denrée coloniale, déjà sans doute Arnolphe à se rêver en Monsieur de la Souche. Son fils s’allie à un Père D’Incarville, son petit-fils se fait donner du de Sétry, l’arrière-neveu est Rondeaux de Montbray, féru de lumières, voire d’illuminisme, puisque F.-. M.-., et essuie de la Révolution quelques traverses. Cet arbre vert, enté avec constance de ramifications de qualité, et où ne manque pas le fleuron de distinction savante qui se cueillait dans les recherches naturelles, laisse après la tourmente un rejeton encore dru.

Edouard Rondeaux sera apte à rivaliser dans les bonnes affaires avec les Turelure qui aux nouveaux temps donneront pour idéal leur pratique : enrichissez-vous, grâce à quoi ils relevèrent, paraît-il, la grandeur de la France. Si leur prééminence politique pourtant ne s’est jamais imposée d’un titre bien évident à cette relève, c’est peut-être que la seule vertu qui rendit raison de leur existence, l’abnégation, s’offrit un peu trop en ces temps au soupçon d’hypocrisie. Heureusement déléguèrent-ils la tradition de cette vertu avec ses privilèges, à leurs femmes, ce qui explique le comique où leur mémoire est consignée.

Ce comique immanent, notamment à l’étonnant dialogue de la correspondance de Gide avec sa mère, est à travers le livre 745

 

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préservé de ce que la pédanterie psychologisante a poussé au drame de la relation à la figure de la mère. Le trait s’annonce dès ce chapitre avec l’esquisse de la montée de la bedaine chez les hommes, mise en regard du fait qui frappe, qu’en deux générations d’alliance protestante, les femmes font de cette famille un fief de religionnaires et un parc de maternage moral. A quoi nous devons la grâce, après réduction à l’état falot des mâles pénultièmes, d’une fleur illustre d’humanité.

La bourgeoisie du père traduit une autre extrace, gens de robe ut d’université auxquels jean Delay fait le crédit d’une ascendance florentine. La couvaison par son père du concours d’agrégation de Paul Gide, le père d’André, est un moment brossé de façon bien émouvante, pour introduire et la fulgurante carrière d’un enseigneur original en matière de droit, et la perte que laisse en son fils un homme sensible, qui ne se dégagea d’une alliance ingrate que par une mort prématurée.

C’est de l’aveu voilé d’une maxime perdue dans un carnet intime de Paul, de l’accent retransmis de la bouche de Gide de sa vénération filiale – une des rares références de jean Delay à ses souvenirs -, que l’image du père, étreignante, apparaît.

1Vlais plus loin une lettre de l’oncle Charles nous dressera les abrupts d’âme sur quoi l’on interroge en vain la psychologie, quand il s’agit de les réduire aux normes prétendues de la compréhension. Répondant à une confidence de son neveu concernant l’abandon qu’on sait qu’il fit de son pucelage à la charmante Oulad, Méryem, cet homme cultivé se gendarme sur un acte, dont le moins qu’on puisse dire est que le contexte de prostitution coutumière, voire rituelle, dans lequel il s’inscrit, oblige à nuancer la moralisation à son propos, or l’oncle Charles ne trouve rien de mieux pour en figurer le stigmate due la tache de l’acte, impossible à défaire une fois commis, du parricide, à effacer laquelle s’acharne en vain lady Macbeth 1.

C’est ainsi qu’au premier vent de l’enquête se dissipe même

 

1. Nous laissons de côté l’incidence pour le censeur de ce que l’affaire lui soit présentée comme expérimentale par son pupille. La singularité de son jugement n’est pas moins sensible. Cf. in Delay, 11, p. 424, cette lettre depuis le passage: « On ne peut nier que cette histoire ne soit la marque d’un détraquement absolu du sens moral… » jusqu’à p. 445, la chute de la mercuriale sur la u tache que rien ne pouvait effacer ».

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ce que Gide crut devoir garder de révérence tainienne aux: incompatibilités d’héritage tournant à l’aigre dans son sang. Les mythes le cèdent à une méthode qui restitue tout être en son discours pour rétribuer chacun de sa parole.

Mariage de la psychologie et de la lettre, nous voudrions faire écho à un titre de Blake, cher à Gide pour désigner ce qui se produit, quand la lettre, venant à l’école de la psychologie, y retrouve sa propre instance en position de la régir.

Car si jean Delay trouve au passage à confirmer la description faite par Janet de la psychasthénie, c’est pour relever que celle que Gide fait de ses propres états, la recouvre, à ceci près qu’elle est d’une langue plus stricte1. (fin voit comment on peut se demander si les savantes fonctions dont s’articule la théorie, fonction du réel, tension psychologique, ne sont pas de simples métaphores du symptôme, et si un symptôme poétiquement si fécond, n’est pas lui-même fait comme une métaphore, ce qui ne le réduirait pas pour autant à un flatus vocis, le sujet faisant ici avec les éléments (le sa personne les frais de l’opération signifiante.

C’est là suggérer à notre sens le ressort dernier (le la découverte psychanalytique. Nulle de ses avenues n’est étrangère à jean Delay; il les essaie ici tour à tour sans pouvoir faire mieux que de se référer aux tronçons (le théorie où la doctrine à présent se désagrège. Rien pourtant dont il ne sache tirer parti s’il porte pierre au bon endroit, au point qu’on peut dire que ce livre ne serait pas le même sans la psychanalyse.

Ce n’est pas qu’il ait même un instant couru le risque de ressembler à ce que le monde analytique appelle un ouvrage de psychanalyse appliquée. Il repousse d’abord ce que cette qualification absurde traduit de la confusion qui règne en cet endroit. La psychanalyse ne s’applique, au sens propre, que comme traitement, et donc à un sujet qui parle et qui entende.

Il ne peut s’agir hors de ce cas que de méthode psychanalytique,

 

Cf. Delay, I, p. 240, «… des sentiments d’incomplétude, ou comme dira Gide, de a manque »; d’étrangeté, ou comme dira Gide, d’estrangement »; de dédoublement, ou, comme dira Gide, de a seconde réalité » [tout autrement approprié. Remarque de l’auteur de l’article présent] ; d’inconsistance, ou, comme dira Gide, de a déconsistance » [plus exact. Idem.].

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celle qui procède au déchiffrage des signifiants sans égard pour aucune forme d’existence présupposée du signifié.

Ce que l’ouvrage présent montre avec éclat, c’est qu’une recherche, dans la mesure où elle observe ce principe, par la seule honnêteté de son accord à la façon dont un matériel littéraire doit être lu, rencontre dans l’ordonnance de son propre exposé la structure même du sujet que la psychanalyse dessine.

Sans doute les psychanalystes y trouveront-ils une fois de plus occasion à s’autoriser de l’importance de leur doctrine. Ils feraient mieux de s’inquiéter à constater qu’aucun ouvrage paru au titre de la psychanalyse appliquée, n’est préférable à celui-ci pour la pureté de la méthode et pour l’assiette de ses résultats.

Jean Delay part toujours de la faveur que lui offre son sujet ici la voie frayée par Gide lui-même, dont on sait qu’il s’intéressa à la psychanalyse.

Ce fut le milieu de Jacques Rivière qui après la Grande guerre fit au message freudien sa première fortune, le milieu médical où l’étonnant Hesnard l’avait fait entendre dès 1910, se faisant prier. Gide tenta l’épreuve d’une psychanalyse avec Madame Sokolnicka venue alors en France au titre de missa dominica de l’orthodoxie viennoise. Il était un peu trop gros morceau, pour n’avoir pas échappé aux prises manquant sans doute un peu de force pénétrante, de la sympathique pionnière. Il est surprenant qu’il ait été si peu soucieux d’aller aux textes que d’avoir pu porter sur Freud un de ces jugements dont le retour n’épargne pas même quelqu’un de sa stature1.

Ce n’en est pas moins à la lumière des explications de Madame Sokolnicka, présentée de façon non déguisée dans son roman les Faux Monnayeurs, qu’il éclaire dans le personnage du petit Boris une tragédie de l’enfance, reprise chez jean Delay pour ce qu’elle est, une élaboration de son propre drame.

Le petit Boris réduit aux soins de son grand-père, n’est pourtant pas soumis aux mêmes conditions que celui qui, du moment de la mort de son père quand il avait onze ans, nous dit s’être senti

1. Cf. Journal 1924, p. 785-786, rapporté dans Delay, I, p. 248. La formule: « Freud, imbécile de génie», est lâchée par le travers d’objections étrangement peu soutenues. 748

 

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« soudain tout enveloppé, par cet amour qui désormais se refermait » sur lui 1 en la personne de sa mère.

Par contre s’offre l’agrément de déjà entendu, propre à émouvoir les hochements de bonnet des informés, que l’on obtiendra à bon compte à rappeler la prépondérance de la relation de la mère dans la vie affective des homosexuels. Avec au-delà, cet Œdipe devenu nom commun, et dont on parle comme d’une armoire, après qu’il ait été la maladie aux ravages de laquelle Gide a opposé un sarcasme pour lui moins coûteux que devant 2.

Assurément jean Delay ne se contente pas d’une articulation aussi vague.

Que fut pour cet enfant-là sa mère, et cette voix par où l’amour s’identifiait aux commandements du devoir? On sait bien qu’à trop chérir un enfant, il y a plus d’un mode, et chez les mères aussi d’homosexuels.

Jean Delay ne nous donne pas la carte du labyrinthe des identifications, où les psychanalystes dans leurs écrits trichent pour ne pas se perdre. Mais il a l’avantage, à ne pas lâcher le fil de son cas, de s’y retrouver.

Il le fait en déroulant inoubliablement les composants du discours de la mère, d’où s’entrevoit la composition de sa personne. Il s’arrête à ce qu’on ne peut déplacer qu’en vain pour voir derrière. Ainsi de cette jeune fille aussi peu avenante aux prétendants qu’aux grâces, et qui, des noces tard à venir, comble le vide par une passion pour sa gouvernante, dont jean Delay fait impassiblement parler les lettres : jalousie, despotisme n’y sont pas à reléguer, pour n’être pas affichés, ni les étreintes d’une joie innocente, pour ancrées qu’elles soient dans des routines de vestales. Assurément faut-il bien concevoir, par-delà ces manifestations inattaquables, une autre profondeur à cet attachement pour qu’il résiste, d’une rébellion à les vaincre, aux préjugés de l’entourage qui y objecte au nom du rang.

A quoi répond, comme dans Marivaux les lutinages des soubrettes au pathos des sublimes, ce souvenir de l’enfant Gide auscultant dans l’espace nocturne les sanglots modulés de la sou-

 

1. Delay, 1, p. 165.

2. Propos badin de Gide à jean Delay sur « la vague d’œdipémie ». Delay, 1, p. 265.

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pente, où Marie et Delphine, les servantes, celle-ci la mariée du lendemain, déchirent leur union.

Le psychanalyste ne peut que demeurer en arrêt devant un écran, ici d’autant plus piquant à n’en pas douter, que Marie devait être pour l’avenir un des dragons à veiller sur ce dont il ne fallait pas que l’enfant fût prodigue.

Le silence qu’alors il en sut garder, à part son for intérieur, montre un petit côté de l’étendue d’un règne taciturne où des pouvoirs plus sombres font vertu.

jean Delay, à ce corridor aux médaillons en tache négative, ne stationne pas. Il sait à la mesure de quels pas filer sa marche, et quelle ombre, jamais profilée que d’une embrasure, désigne la promeneuse redoutable, à ne jamais laisser que déserte cette pièce d’avance qu’elle garde sur lui dans le tour de l’appartement.

Ce fut ce vide que l’enfant peupla des monstres dont nous connaissons la faune, depuis qu’une aruspice aux yeux d’enfant, tripière inspirée, nous en a fait le catalogue, à les mirer dans les entrailles de la mère nourricière.

Suite de quoi, nous avons rangé ces fantasmes dans le tiroir de l’imagination de l’enfant, aux noirs instincts, sans nous être encore élevés jusqu’à la remarque que la mère, elle aussi, enfant, eut les mêmes, et que rapprocher la question à se demander par quel chemin passent les fantasmes pour aller de la mère à l’enfant, nous mettrait peut-être sur la voie même dont ils empruntent leurs incidences effectives.

Un cauchemar qui fait partie de ce cortège1, hantera jusqu’à la fin le sommeil de Gide, à ceci près que la crique qui le croque, à partir d’une certaine date, il la trouvera « rigolo ». Mais toujours le désolera de son angoisse l’apparition sur la scène d’une forme de femme qui, son voile tombé, ne laisse voir qu’un trou noir 2, ou bien se dérobe en flux de sable à son étreinte 3.

A quoi répond en lui un autre abîme, celui qui s’ouvre dans sa jouissance primaire : la destruction d’un jouet aimé, les bras

 

1. Ainsi .voit-il, p. 98, cité par Delay, p. 138.

2. Delay, I, p. 525, citant les Cahiers d’André Walter.

3. Delay, Il, p. 105, citant Et nunc manet in te, p. 35.

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rompus soudain, dans le fracas de ce qu’ils portent, d’une servante chatouillée, l’étrange métamorphose de Gribouille suivant la dérive du fleuve, en rameau de verdure, le mènent à l’orgasme 1.

Secousses, glissements, formes grimaçantes, quand les acteurs au nombre congru du théâtre antique, viendront par le côté cour peupler la scène de leurs masques, la mort déjà y est entrée côté jardin. Pour que sa place y soit marquée, plus n’est même besoin qu’elle soit vide. Il suffit qu’elle soit numérotée. Ou pour mieux dire la mort elle-même n’est-elle pas le numéro des places? Aussi bien est-ce là pourquoi elle est si prompte à en changer.

Par trois fois l’enfant entendit sa voix pure. Ce n’est pas l’angoisse qui l’accueille, mais un tremblement du fond de l’être, une mer qui submerge tout, ce Schaudern dont jean Delay se fie à la signifiance allophone pour en confirmer la signification d’allogénéité, – nous enseignant la sémiologie, et spécialement de la relation à la « seconde réalité », du sentiment aussi d’être exclu de la relation au semblable, par où cet état se distingue de la tentation anxieuse2.

Finesse clinique, où se gonfle notre chagrin des rabâchages qui tympanisent notre vie de psychiatre, quand tout encore est à articuler.

Nous ne dirons pas ici pourquoi les quatre coins sont nécessaires de cette relation du moi à l’autre, et puis à l’Autre, où le sujet se constitue comme signifié.

Renvoyons seulement le lecteur aux chapitres qui très simplement les situent, par le seul procès, exemplaire à nos yeux, de l’étude présente.

Ce procès s’ouvre de ce que se redoublent dans les créations de l’écrivain, les constructions plus précoces qui furent chez l’enfant plus nécessaires, d’avoir à tenir ces quatre places rendues plus incertaines du manque qui y demeurait.

C’est ainsi que la constitution de la persona, titre du chapitre où culmine le quatrième livre, renvoie à l’analyse du Voyage d’ Urien, œuvre interprétée par jean Delay, sans prêter à plus de contes-

 

1. Delay, I, P. 250

2. Cf. Delay, 1, P. 171, 176 et 321-329. Si le grain ne meurt, 1, P. 135. 136 et 195

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tation que n’en laisse le déchiffrage d’un rébus, comme le voyage du Rien, qui est le clou du troisième livre.

De même la création du double, qui, achevant le deuxième livre est le pivot des deux parties de l’ouvrage, renvoie dans le premier livre à l’enfant divisé.

Cette Spaltung ou refente du moi, sur quoi la plume de Freud in articitlo mortis s’est arrêtée, nous semble bien être ici le phénomène spécifique. Occasion de s’étonner encore que le sens commun des psychanalystes le bannisse de toute réflexion méditée, pour s’abstraire dans une notion comme la faiblesse du moi, dont la pertinence se mesure une fois de plus pour le sujet Gide par l’assertion qu’il peut produire sans que la démente sa conduite. « Il ne m’est pas arrivé souvent de renoncer : un délai, c’est tout ce qu’obtient de moi la traverse1. »

Faut-il pour éveiller leur attention, leur montrer le maniement d’un masque qui ne démasque la figure qu’il représente qu’à se dédoubler et qui ne la représente qu’à la remasquer? Leur expliquer de là que c’est quand il est fermé qu’il la compose, et quand il est ouvert qu’il la dédouble 2.

Quand Gide devant Robert de Bonnières se déclare : « Nous devons tous représenter 3 », et quand dans son ironique Paludes 4, il s’interroge sur l’être et le paraître, ceux, qui, d’avoir un masque de louage, se persuadent qu’ils ont par dessous un visage, pensent « littérature! » sans soupçonner qu’il exprime là un problème si personnel, qu’il est le problème tout court de la personne.

L’idéal du moi, de Freud, se peint sur ce masque complexe, et il se forme, avec le refoulement d’un désir du sujet, par l’adoption inconsciente de l’image même de l’Autre qui de ce désir a la jouissance avec le droit et les moyens.

L’enfant Gide entre la mort et l’érotisme masturbatoire, n’a

 

1. Cité par Delay, 11, p. 479, de 5’i le grain ne meurt, p. 357, à rapprocher du e Tant pis j’agirai autrement a. (Delay, II, p. 18), écrit dans son carnet de notes à la date du ler janvier 1891 sous le coup du refus majeur qu’il essuyait de Madeleine.

2. Ce masque est à leur disposition au chapitre : Art, de l’Anthropologie structurale de notre ami Claude Lévi-Strauss, spécialement aux p. 287-290.

3. Delay, II, p. 70, citant la scène de 5i le grain ne meurt, 1, p. 274-275, et rappelant que Gide donne la formule pour le e pur secret a de sa vie.

4. Et dans le Journal-1881, p. z5, cité dans Delay, II, p. 52.

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de l’amour que la parole qui protège et celle qui interdit; la mort a emporté avec son père celle qui humanise le désir. C’est pourquoi le désir est confiné pour lui au clandestin.

Un soir, qu’il nous a dit, fut pour lui le rendez-vous de son destin, l’illumination de sa nuit et son engagement dans des vœux. Vœux au nom desquels il devait faire de sa cousine Madeleine Rondeaux son épouse, et qui lui ouvrirent ce qu’il maintint jusqu’à la fin avoir été l’amour unique.

Comment concevoir ce qui s’est produit dans cet instant qui « décida de sa vie » et qu’il ne peut écrivant La Porte étroite « se remémorer sans angoisse » ? Qu’est-ce que cette « ivresse d’amour, de pitié, d’un indistinct mélange d’enthousiasme, d’abnégation, de vertu », où il en appelle à Dieu pour « s’offrir, ne concevant plus d’autre but à sa vie que de protéger cette enfant contre la peur, contre le mal, contre la vie 1 ».

Ferait-on, comme y penche jean Delay, de l’événement une formation mythique de la mémoire, il n’en serait que plus significatif. Car dans sa position de garçon de treize ans en proie aux plus « rouges tourmentes » de l’enfance, en présence d’une fille de quinze, cette vocation à la protéger signe l’immixtion de l’adulte. Cet adulte est d’autant plus certainement identifiable à la personne même dont il la protège que c’est sa présence à ce moment à l’étage que le jeune André a traversé d’un élan, qui l’a appelé dans la maison de tout l’attrait du clandestin, si tant est qu’elle ne fut pas l’objet de sa visite. C’est à savoir son aimable tante en train d’y dissiper les chaleurs de Phèdre, qui que ce fût qui s’employât, selon les deux versions données par Gide, à l’y seconder.

Or cette personne, si nous en croyons La Porte étroite, qui apporte ici en tout cas la vérité de la fiction, a précisément joué à l’endroit du jeune garçon le rôle de séductrice, et l’on ne peut manquer de relever que ses manœuvres ressemblent singulièrement aux suppliciantes délices 2, dont la confession tenue pour scandaleuse que nous en a fait Gide dans Et nunc manet in te, qu’elles se soient situées ou non durant son voyage de noces, correspond bien à

 

1. Cf. Delay, 1, p. 299-302 et La Porte étroite, p. 26-28.

2. Cf. Et ment manet in te, Ed. Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris, p. 41.

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ce qu’il ne dissimulait guère de ses fascinations les plus enfiévrées. Il semble donc qu’ici ce soit en la femme que le sujet se trouve mué comme désirant. La Putiphar se cache sous la Pasiphaë qu’il se dira devenir, mugissante à s’ouvrir à la pénétration de la nature, de même que le modèle de sa tante se devine où jean Delay l’indique, sous le mimodrame de son hystérie infantile.

Par ce biais dans l’imaginaire, il devient l’enfant désiré, c’est-à-dire ce qui lui a manqué, dans l’insondable rapport qui unit l’enfant aux pensées qui ont environné sa conception, et aussi lui revient un peu de cette grâce, dont l’absolue absence sur sa photo d’enfant remua en M. François Mauriac une sorte d’horreur théologale.

Mais cette mue ne vient qu’en résidu d’une soustraction symbolique, qui s’est faite à la place où l’enfant confronté à la mère, ne peut que reproduire l’abnégation de sa jouissance et l’enveloppement de son amour. Le désir n’a laissé ici que son incidence négative, pour donner forme à l’idéal de l’ange qu’un impur contact ne saurait effleurer.

Que ce soit bien l’amour que cet amour « embaumé1 contre le temps 2 », dont Gide dira : « Personne ne peut soupçonner ce qu’est l’amour d’un uraniste3… », pourquoi se fermer à son témoignage? Parce qu’il n’est pas conforme à la compréhension de l’amour pour courrier du cœur, à laquelle il faut bien dire que les psychanalystes dans la chimère génitale-oblative se sont conformés ?

Or jean Delay le souligne fort bien, il n’y a rien là qui ne se soutienne d’une tradition très antique, et qui ne rende légitime l’évocation des nœuds mystiques de l’amour courtois. Gide lui-même n’a pas craint de rapprocher son union toute scellée bourgeoisement qu’elle fût, de celle mystique de Dante à Béatrice. Et si les psychanalystes étaient capables d’entendre ce que leur maître a dit de l’instinct de mort, ils sauraient reconnaître qu’un accomplissement de la vie peut se confondre avec le vœu d’y mettre un terme.

En fait le sentiment de Gide pour sa cousine a bien été le comble

 

1. Cf. Delay, 1, note de la page 225

2. Relation de Roger Martin du Gard, dans Schlumberger, p. 193

3. Id., dans Schlumberger, p. 186 et 193.

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de l’amour, si aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas, et s’il lui a donné l’immortalité.

Cet amour qui prend corps d’une méditation manichéenne, devait naître au point où la mort avait déjà doublé l’objet manquant. Reconnaissons son passage dans cette sueur supposée que Gide se donne dans les Cahiers d’André Walter pour faire de son héroïne celle qui substitue subtilement à la défunte son image 1. Il fait mourir cette sueur imaginaire en 1885, soit, à la faire naître avec lui, à l’âge qu’a Madeleine quand son amour s’empare d’elle. Et malgré M. jean Schlumberger 2, il n’y a pas lieu de faire bon marché de ce que Gide dans ses derniers combats pour amener Madeleine au mariage, écrive d’elle à Valéry : « C’est Morella 3. » Femme de l’au-delà, reniée en sa fille, laquelle meurt quand Poe l’appelle par son nom qu’il fallait taire… Le cryptogramme de la position de l’objet aimé par rapport au désir est là, dans sa duplication sur elle-même rappliquée. La seconde mère, celle du désir, est mortifère et ceci explique l’aisance avec laquelle la forme ingrate de la première, celle de l’amour, vient à s’y substituer, pour se surimposer4 sans que le charme en soit rompu, à celle de la femme idéale.

Reste à savoir pourquoi le désir et sa violence, qui pour être celle de l’intruse, n’était pas sans écho dans le jeune sujet (jean Delay le souligne très justement) n’ont pas rompu ce charme mortifère, après lui avoir donné forme.

Ici nous croyons que jean Delay est sur une juste piste, quand il voit en Madeleine l’ultime raison de ce que cet amour ait dû rester non réalisé, sauf qu’à coller en quelque sorte à la paroi de verre qui séparait les deux êtres qu’il anime pour nous, il se leurre peut-être de sa minceur pour croire à sa fragilité.

Que Madeleine ait voulu le mariage blanc, c’est sur quoi le livre ne laisse pas de doute. Mais elle l’a voulu sur des fondements inconscients, qui se trouvaient les plus convenables à laisser l’impasse d’André en l’état.

 

1. Cf. Delay, I, p. 494 et la note. – Cahiers d’André Walter, O.C.L, p. 4o-41.

2. A qui ce rapprochement paraît v proprement saugrenu a. Schlamberger, p. 8o. 3. Delay, II, p. 98, 173, et aussi I, p. 3oo.

4. Le livre de jean Delay est plein de ces témoignages d’un phénomène banal, mais qui prend ici son relief du ravage où il s’inscrit. Cf. Ainsi soit-il, p. 128.

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La chose se trouve manifestée, comme il arrive des plus difficiles à voir, sous une forme qui devient la plus patente une fois désignée. L’abolition chez la fille de tout regard sur la mère, après que celle-ci eut quitté sa famille, est l’indice garant que le désir salutaire, dont l’enfant disgracié s’était vu imprimer une figure d’homme, ne ferait plus de rentrée du dehors.

Aussi bien n’est-il pas besoin d’être grand clerc pour le lire sous la plume de Madeleine : elle reste très longtemps, après le drame et bien au-delà de la frontière du mariage, fixée à son amour pour son père. Qu’elle note ses penchants d’âme, à la troisième ligne elle évoque sa figure, entendons-le, au sens propre : à savoir de l’au-delà 1.

Que se fût-il passé si Madeleine eût offert à André, de Mathilde sa mère à qui elle ressemblait, une figure que la couleur du sexe eût ranimée?

Nous croyons quant à nous que, pour étreindre cette Ariane, il lui eût fallu tuer un Minotaure qui eût surgi d’entre ses bras.

Sans doute Gide a-t-il rêvé d’être Thésée. Mais le sort d’Ariane matée eût-il été plus court, la vicissitude de Thésée n’en aurait pas été changée.

Ce n’est pas seulement pour verser à droite plutôt qu’à gauche que le désir, à l’être humain, fait des difficultés.

Le privilège d’un désir qui assiège le sujet, ne peut tomber en désuétude, qu’à ce que soit cent fois repris ce tournant du labyrinthe, où le feu d’une rencontre a imprimé son blason.

Sans doute le sceau de cette rencontre n’est-il pas seulement une empreinte, mais un hiéroglyphe, et peut-il être d’un texte à d’autres transféré.

Mais toutes les métaphores n’épuiseront pas son sens qui est de n’en pas avoir, d’être la marque de ce fer que la mort porte dans la chair, quand le verbe l’a désintriquée de l’amour.

Cette marque, qui ne diffère peut-être pas de ce que l’Apôtre

 

1. Entre autres, voir Delay, 11, p. 187. « Je ne connais peut-être bien que deux états d’âme quant aux choses de la vie : l’anxiété de l’avenir – la tristesse du regret de papa… » – Lettre de Madeleine Rondeaux à sa tante Juliette Gide d’octobre 1892. Et encore Delay, 11, p. 25, note la citation du journal de Madeleine que la note ? place en février 1891.

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appelle l’écharde dans la chair, a toujours été en horreur à la sagesse, qui a tout fait pour la négliger.

Observons que la sagesse en a été châtiée par cet air d’esclave qu’elle garde à travers les temps, et qu’elle doit sans doute à l’embarras de trimballer ce fer sous sa robe, en faisant mine de rien.

Et l’on pourrait, à y repenser, reprendre la question du Maître sous un nouveau jour, en précisant que ce n’est pas tant sa jouissance qui l’occupe, mais son désir qu’il ne néglige pas.

Avec les temps descendants, il apparaît remarquable que ce soit autour d’une mise en question du désir par la sagesse, que renaisse un drame où le verbe est intéressé.

C’est bien pourquoi Gide a son importance. Quelque chétive après tout que soit sa singularité, il s’y intéresse, et le monde qu’il agite pour elle, y est intéressé, parce qu’une chance en dépend qu’on peut dire être celle de l’aristocratie. C’est même la seule et dernière chance qu’a celle-ci de n’être pas rejetée dans les mauvaises herbes.

Disons que les mauvaises herbes font appel de ce qu’elles ont déjà fourni à la culture, et que la psychanalyse, faite pour apporter à la barre la plus formidable déposition en ce débat, y est attendue, pour quand sera dissipé l’état de brume où le poids de sa responsabilité l’a fait plonger.

Sur ce terrain jean Delay a su apercevoir dans la construction d’André Gide la pièce essentielle, celle par quoi la fabrication du masque ouvert à un dédoublement dont la répercussion à l’infini épuise l’image d’André Walter (Ier des deux volumes), trouve la dimension de la persona qui devient André Gide, pour qu’il nous fasse entendre que ce n’est pas ailleurs que dans ce masque que s’offre à nous le secret du désir, et avec lui le secret de toute noblesse.

Cette pièce, c’est le message de Goethe, dont jean Delay précise à quelques jours près, avec l’articulation qu’elle constitue, la date d’immixtion1.

1. Cf. Delay,11, p. 155-159, 177, 245 et suiv. (le chapitre: Préméditations), p. 264 (le mythe de Lyncéus), p. 277.

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A reconnaître l’effet décisif de ce message à cette date, il n’y avait eu avant jean Delay que la mère d’André Gide, – par quoi se démontre que la passion d’une femme sans dons peut obtenir la vérité que la méthode reconstruit quand elle est jointe à la finesse, sans que le bon sens, en l’occasion représenté par Charles Gide, n’y ait vu que du feu 1.

Jean Delay ne nous fait pas moins sentir le poids de la pièce manquante, celle que représente la perte de la quasi-totalité des lettres de Gide dans une correspondance qui a couvert l’espace de sa vie d’homme jusqu’en 1918.

C’est à leur destruction par sa femme à cette date que nous devons la projection par Gide sur son amour d’un témoignage qui fit scandale pour les uns et qui reste un problème pour tous où l’analyse de jean Delay apporte sa lumière en y prenant sa gravité, et qu’elle scelle en somme d’une confirmation objective 2.

Ce témoignage auquel Gide a donné le titre d’Et nunc manet in te, fut écrit après la mort de sa femme. Le titre, si l’on en restitue la citation, précise, si c’était nécessaire, le sens du texte. Il évoque le châtiment, qui par delà la tombe pèse sur Orphée, du ressentiment d’Eurydice pour ce que, de s’être retourné pour la voir pendant leur remontée des enfers, Orphée l’a condamnée à y faire retour 3.

Ce n’est donc pas l’objet aimé que ce titre invoque pour demeurer au dedans de celui qui sous son signe se confesse, mais bien plutôt une peine éternelle

Poenaque respectas 4 et nunc manet, Orpheus, in te. Pousserons-nous jusqu’au sens extraordinairement ironique que prendrait ce choix, à indiquer que le poème du Moustique dont il est extrait, attribué à Virgile, tourne autour de la mort que cet insecte recueille de la main même du berger dont, en le

 

1. Lettre de Charles Gide à Mme Paul Gide, 16 avril        1895, inédite, dans Delay, P- 496-497

2. Cf. Delay, 1, De l’angélisme, P. 492-519: 11, Le mariage blanc, P. 557-592, et les pages magistrales de: La consultation, p. 516-557

3. Dont rapprocher une remarque du journal, p. 840.

4. Mon exemplaire, des Aldes, porte ici une virgule que les éditions contempo-raines critiques omettent, il me semble conformément au sens.

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réveillant par sa piqûre, il a assuré le salut, et que les nouvelles des enfers que le moustique donne en rêve au berger, lui vaudront le cénotaphe qui portera sa mémoire à la postérité?

Au vrai on ne songe guère en lisant ces lignes à s’interroger sur les limites du bon goût. Elles sont tout simplement atroces par la conjonction d’un deuil qui insiste à renouveler ses vœux je l’ai aimée et je l’aime à jamais, et de la misère d’un regard dessillé sur ce que fut le sort de l’autre, et à qui ne reste plus pour s’y retenir que le ravage d’une inhumaine privation, surgi de la mémoire avec le spectre offensé de son plus tendre besoin.

Nous ne nous chargeons pas d’appliquer ici ce que nous professons sur le désir, en tant que précisément ce besoin, chez chacun il le recule. Car il n’y a pas là de vérité qui serve à rendre la justice.

Rien du désir qui est manque, ne peut être pesé ni posé dans des plateaux, si ce n’est ceux de la logique.

Nous voudrions que ce livre gardât, pour les hommes dont le destin est dans la vie de faire passer le sillon d’un manque, c’est-à-dire pour tous les hommes, et pour ceux-là aussi qui s’en désolent, c’est-à-dire beaucoup d’entre eux, son tranchant de couteau.

C’est dire assez que nous ne sommes pas de ceux pour qui la figure de Madeleine, si meurtrie qu’elle y paraisse, en sortirait, comme il se prétend, diminuée.

Quelque ombre qui sur un visage soit portée de la rampe tragique, elle ne le défigure pas. Celle que Gide ici projette, part du même point où le travail de jean Delay place ses lumières, et d’où nous-même dirigeons l’éclairage psychanalytique.

Un sentiment différent prouve qu’à s’animer du respectable, il peut être d’un effet moins respectueux.

M. Jean Schlumberger reproche à André Gide d’avoir obscurci la figure de sa femme, du noir des ténèbres où il allait à sa rencontre. Pense-t-il éclaircir ces ténèbres de ses souvenirs en teintes claires ?

Il est difficile de ne pas mettre au compte du fâcheux une prétention réparatrice, quand elle s’efforce vainement, pour la convaincre d’en rabattre, contre une voix défunte.

Le défi dont elle s’anime à nous produire un défenseur des

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vertus patriciennes (sic) 1 se soutient mal de se poursuivre sur le laus d’un bien-être bourgeois, et aussi bien le témoignage s’en affaiblit d’une inattention avouée à ce qui se jouait en réalité derrière l’art des apparences 2.

A la vérité l’honneur rendu à ces vertus nous ferait plutôt observer que la lice courtoise ne gagne rien à se parer de Courteline, et que la remarque « que Gide eut après tout un bonheur sur mesure 3 », à faire entrer la paix chez soi dans ce contexte, peut paraître déplacée.

Ce témoignage restreindrait en somme de lui-même sa portée aux susceptibilités d’un élan distingué, s’il ne tendait à nous convaincre que Madeleine était une oie et que les idées de son monde à la fin du XIXe siècle égalaient l’homosexualité au cannibalisme, à la bestialité des mythes et aux sacrifices humains 4, ce qui suppose une ignorance des classiques à laquelle Madeleine échappait en tout cas.

Cet effort pourtant n’a pas été vain à nous fournir des témoignages plus probants. Il en ressort que Madeleine, fine, cultivée, douée, mais combien secrète, sut ne pas voir ce qu’elle voulait ignorer, – que son rayonnement hors d’un cercle intime pouvait se tempérer assez pour ne pas retenir spécialement une personnalité plus efficiente à se communiquer, – que le cristal de son jugement que Gicle exalta, pouvait laisser apparaître l’angle opaque de sa réfraction sous des aspects de quelque dureté 5.

Offrir pourtant l’occasion d’estimer au prix de traits de classe, la classe d’une personnalité, mérite peut-être l’image, dont la verdeur première d’un Bernard Frank ne se serait pas fait faute, du pavé du lion.

Pourquoi ne pas voir que celle qui fut sans doute toute absorbée dans le mystère du destin qui l’unit à André Gide, se dérobe aussi sûrement à toute approche mondaine, qu’elle s’est soustraite, avec quelle fermeté de glace, à un messager assez sûr

 

1. Jean Schlumberger, Madeleine et André Gide, p. 18, Gallimard, 1956.

2. Op. cit., p. 184.

3. Op. cit., p. 169.

4. Op. cit., p. 94.

5. Témoignage de Mme van Rysselberghe, dans Schlumberger, p. 143-144. – Contre Gide, Et mmc… éd. citée plus haut, p. 69.

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de porter la parole du ciel pour s’immiscer en son alcôve1. Jusqu’où elle vint à devenir ce que Gide la fit être 2, reste impénétrable, mais le seul acte où elle nous montre clairement s’en séparer est celui d’une femme, d’une vraie femme, dans son entièreté de femme.

Cet acte est celui de brûler les lettres, – qui sont ce qu’elle a « de plus précieux ». Qu’elle n’en donne d’autre raison que d’avoir « dû faire quelque chose 3 », y ajoute le signe du déchaînement que provoque la seule intolérable trahison.

L’amour, le premier auquel accède en dehors d’elle cet homme dont la figure lui a trahi cent fois la fugace convulsion, – elle le reconnaît à ce qu’elle lit sur son visage : moins de noblesse, dit-elle simplement 4.

Dès lors le gémissement d’André Gide, celui d’une femelle s de primate frappée au ventre, et où il brame l’arrachement de ce redoublement de lui-même qu’étaient ses lettres, et ce pourquoi il les appelle son enfant, ne peut apparaître que remplir exactement la béance que l’acte de la femme a voulu ouvrir dans son être, en la creusant longuement l’une après l’autre des lettres jetées au feu de son âme flambante.

André Gide, retournant dans son cœur l’intention rédemptrice qu’il prête à ce regard qu’il nous peint tenant pour rien son halètement, à cette passante qui traverse son trépas sans le croiser, se trompe. Pauvre Jason parti pour la conquête de la toison dorée du bonheur, il ne reconnaît pas Médée !

La question pourtant que nous voulons soulever ici est ailleurs. Et elle passera par le rire, diversement modulé par les lois de la politesse, qui accueille la nouvelle par Gide propagée innocem-

 

1. Cf. Correspondance de Claudel et de Gide, établie par Robert Mallet (Galli-mard). Lettre de Madeleine Gide à Paul Claudel du 27 août 1925, – répondant à un billet de Paul Claudel, donné également.

2. « Alissa, […], elle ne l’était pas, mais elle l’est devenue », répond André Gide à une question de jean Delay, Delay, 1, p. Sot-503; Il, p. 32

3. Cf. Schlumberger, p. 197

4- Op. cit., p. 199

5- Il faut rendre justice à M. Jean Schlumberger d’avoir perçu ce cité femelle des longs pleurs d’André Gide. Il en déduit ce qu’une attitude plus virile eût dû lui inspirer : x pousser la porte de sa femme ». Pourquoi faire? Lui donner une petite bise sans doute, pour arranger tout ça. Cf. Schlumberger, p. 213

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ment de son drame, car à la perte qu’il proclame être celle du legs le plus précieux qu’il destinait à la postérité, ce rire donne la réponse.

Ce rire a réduit Gide lui-même à sourire d’avoir écrit : « Peut-être n’y eut-il jamais plus belle correspondance’. » Mais qu’il l’ait pleuré comme telle, qu’il nous ait témoigné du coup porté en son être par ce deuil, en des termes qu’il n’a retrouvés que pour la perte de Madeleine, après que les années lui eurent ramené étrangement sa confiance et sa proximité, cela ne mérite-t-il pas qu’on le pèse? Et comment le peser?

Ce rire, il faut le reconnaître, n’a pas le sens de l’indifférence avec laquelle l’auteur du livre que nous venons de verser à ce dossier, nous dit avoir accueilli au fond d’une loge du Vieux Colombier, la plainte de Gide. Et il serait vain de l’attribuer à l’obscénité propre aux tourbes confraternelles.

En ce rire plutôt entendons-nous résonner le sens humain qu’éveille la grande comédie, et nous n’étoufferons pas l’écho qu’il reçoit de l’imbroglio inimitable, où Molière nous figure l’exaltation de la cassette d’Harpagon par le quiproquo qui la lui fait substituer à sa propre fille quand c’est un amoureux qui lui en parle.

C’est dire que nous ne visons pas ici la perte qu’en la correspondance de Gide l’humanité a faite, ou les humanités, mais cet échange fatidique par où la lettre vient à prendre la place même d’où le désir s’est retiré.

A la dernière page du livre où, à la suite d’E t nunc manet in te 2, sont recueillies les pages qui, sur les relations de Gide à Madeleine, complètent le journal nous lisons, terminant des lignes dont notre tête bourdonne, cette phrase : « qui n’offre plus, à la place ardente du cœur, qu’un trou ». Elle semble nous clouer la plainte de l’amant sur la place laissée déserte au cœur vivant de l’être aimé.

Or nous avons mal lu : il s’agit du vide laissé pour le lecteur, par la suppression des pages ici restituées, dans le texte du journal. Mais c’est en lisant mal que nous avons bien lu pourtant.

1. Cf. la note de la page 8; du complément du Journal, joint à Et nunc… dans l’édition de Neuchâtel.

2. Edition de Neuchâtel.

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Voici donc où se brise cette ironie de Gide qui serait presque unique, n’y eût-il Heine, à évoquer cette touche mortelle dont pour lui l’amour fut frappé, ce « Non, nous ne serons pas de vrais amants, ma chère », dont jean Delay relève la note sur son carnet du 3 janvier 1891, pour en suivre le chemin et les séquences dans les papiers et dans les œuvres 1.

Voici où s’éteint le courage de celui qui pour faire reconnaître son désir, encourut la dérision, voire risqua l’infortune, – où l’abandonne aussi l’intuition qui de son Corydon « fait plus qu’un tract 2 », mais un étonnant aperçu de la théorie de la libido.

Voici où fléchit l’humour d’un homme à qui sa richesse assurait l’indépendance, mais que le fait d’avoir posé la question de sa particularité, mit en posture de Maître au-delà de sa bourgeoisie.

Ces lettres où il mit son âme, elles… n’avaient pas de double. Et leur nature de fétiche apparue provoque le rire qui accueille la subjectivité prise au dépourvu.

Tout finit à la comédie, mais qui fera finir le rire?

Est-ce le Gide qui se suffit en ses jours ultimes à laisser sa main courir sur le papier les histoires d’almanach, les souvenirs d’enfance et les prouesses de bonne fortune entremêlées, qui prennent de son Ainsi-soit-il un étrange phosphore 3?

« Signora Velcha, avez-vous bientôt fini? », d’où venait-elle sur les lèvres de petites filles comme tout le monde, ses cousines, l’incantation pour elles irrévocable à s’y risquer, qu’elles lui dévoilèrent une fois en ce recès de toit inaccessible où la scandait leur danse? Du même trio de magiciennes fatidique à se représenter dans son destin.

Et cette main qui la transcrit, est-ce encore la sienne, quand il lui arrive déjà de pouvoir croire qu’il est mort? Immobile,

 

1. Cette ironie presque parodique des œuvres, depuis les Poésies jusqu’à Paludes, Delay la commente en ces termes où pointe le ton de la sienne propre quand sur la précieuse Tentative amoureuse, il conclut : « En somme Luc, enchanté de réaliser son désir, s’en désenchante en le réalisant et se retrouve désolé, tandis que Gide, en exprimant le désir de ce double au lieu de le vivre, s’en désenchante aussi, mais dans un sens tout différent : il s’en désenvoûte et devient joyeux, de sorte que le désenchantement au sens de charme est un réenchantement au sens de chant. »

2. C’est le cas qu’en fait M. François Porché, dont le jugement est recueilli dans le volume de la N.R.F.

3. Cf. Delay, 1, p. 184. Ainsi soit-il, p. 95-96

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est-ce la main de l’adolescent pris dans les glaces du pôle du voyage d’Urien, et qui tend ces mots qu’on peut lire : Hic desperatus 1 ? Remuante, imite-t-elle le pianotage d’agonie, qui fit à Gide accorder à la mort de sa mère, la musique d’un effort déçu vers la beauté? Haec desperata 2 ?

Le mouvement de cette main n’est pas en elle-même, mais en ces lignes, les miennes, qui ici continuent celles que Gide a tracées, les vôtres qui seront celles de ce Nietzsche que vous nous annoncez, jean Delay.

Il ne s’arrêtera, ce mouvement, qu’au rendez-vous que vous connaissez déjà puisque vous allez à sa rencontre, à la question sur la figure qu’offre le verbe au-delà de la comédie quand d’elle-même elle tourne à la farce : comment savoir d’entre les bateleurs celui qui tient le vrai Polichinelle 3?

 

1. Delay, II, 211.

2. Delay, II, p. 501.

3. Ecco, ecco, il vers Pulcinella : qui se souvient du lieu où Nietzsche évoque ce cri d’estrade d’un moine à Naples, agitant un crucifix, nous fera plaisir en nous donnant la référence que nous n’arrivons pas à retrouver (1966).

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