mardi, avril 23, 2024
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1973-02-03 La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel – 1973-02-04 EXCURSUS

1973-02-03 La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel

Conférence donnée au Musée de la science et de la technique de Milan, le 3 février 1973. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 58-77.

 

(58)Alors, vous êtes ici… pour des raisons, évidemment… je suppose… diverses et parmi lesquelles je pense que mon titre n’est pas pour rien.

Alors, mon titre je l’avais d’abord livré à Contri grâce à qui je suis ici. Mon titre lui a été transmis par ma secrétaire – j’ai une merveilleuse secrétaire que tout le monde connaît, dans Paris bien sûr. Elle s’appelle : Gloria.

Alors, Gloria lui a dit : La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel.

Je suis bien content, bien content que ceci ait été transcrit par : La psychanalyse et sa référence au rapport sexuel, parce que ça va me donner beaucoup moins de mal, que ça soit lié par une conjonction et non par une implication… ça va me donner beaucoup plus de liberté.

 

Je suis revenu… venu ici pour vous des sports d’hiver… Je suis en train de me délasser, et ça signifie un très grand goût pour Milan : il faut vraiment que j’aime beaucoup Milan pour avoir coupé mon séjour aux sports d’hiver.

Comme donc j’y étais, je n’ai pas spécialement préparé ce que j’ai à vous dire, d’autant plus que je crois que c’était impréparable, impréparable justement à cause du caractère, disons, hétéroclite de ceux à qui je pouvais m’adresser.

Tout à l’heure on m’a demandé s’il fallait me présenter. Vous êtes là assez nombreux pour que ça suffise comme présentation. Je vais tâcher de me présenter par la façon dont je vais tenter de frayer ce sujet.

 

Ce sujet, je l’ai choisi, je l’ai donné à Contri parce que quand on est pris dans une certaine pratique il ne (59)faut pas croire qu’on a le pouvoir de prendre son recul.

La psychanalyse et sa référence au rapport sexuel, disons que c’est là que, déjà quand même depuis quelques années, c’est là que j’en suis.

C’est un point qui m’occupe et au niveau duquel forcément… j’essaie de dire quelque chose que je crois important.

Tout le monde sait – même la majorité de nos psychanalystes qui est ici – tout le monde sait que la psychanalyse donne une certaine importance, dans la… disons, dans le statut des gens qui viennent demander une psychanalyse, donne une certaine importance au rapport sexuel.

Ce qu’on appelle « sexualité » par exemple, est mis au premier plan… de quoi ? D’une théorie ou d’une pratique ? Il est bien clair que c’est au niveau de la théorie, et la théorie… la théorie, c’est très difficile à faire.

 

La théorie… le mot, mon dieu, a ses origines… Il y a un nommé Aristote qui en faisait grand cas. C’est quand même de lui que nous vient cette notion intuitive, n’est-ce pas, cette façon de contempler, pour tout dire, pour avancer le mot capital, de contempler le… quoi ? – le monde.

C’est de là que nous vient tout un mode de penser qui dans l’occasion s’appelle cosmologie. Le monde est supposé être univers, il y a la sphère suprême, enfin, le moteur immobile qui englobe tout ça, et on peut peut-être arriver à s’égaler à ce tout ça en le contemplant…

Pour essayer quand même de me faire entendre… parce que je me fais plutôt entendre en général à demi-mot… C’est même pour ça que mon public dans l’ensemble n’y comprend rien, mais enfin, ils reviennent, parce que, ces demi-mot, c’est ça qui les attache : ils voudraient bien connaître l’autre moitié. Il n’y a aucun autre moyen de communiquer qu’à demi-mot, c’est pour ça que je n’ai pas plus d’espoir de communiquer ici, mais je vais essayer de ne pas rester dans le demi-mot, puisque…, enfin, ce que j’ai c’est plutôt à me présenter… Enfin, vous verrez à la fin n’est-ce pas… ?

J’en suis donc arrivé à la théorie, à la cosmologie, enfin, à l’idée qu’on peut s’égaler de quelque façon à ce qui est, comme on dit, déjà tout de suite là. On a fait un (60)pas en plus, n’est-ce pas ?

On ne voit pas du tout pourquoi, enfin, cette contemplation du monde serait identifiée d’aucune façon à ce qui est. Parce que ça… ça peut être une grande illusion, cette contemplation.

Non seulement ça peut l’être, mais incontestablement, enfin… nous avons toutes les preuves que cette idée que nous avons affaire à ce qui est, c’est un délire, un délire sans doute commun.

Enfin, ça constitue ce qu’on appelle le bon sens, qui est incontestablement la chose du monde la plus répandue – comme le disait un philosophe, comme ça, qui a écrit en français – la chose du monde la plus répandue, c’est-à-dire, il faut bien le dire : la plus bête.

Nous avons fait depuis quelque temps un petit effort pour fonder une pratique du discours qui se tienne. On appelle ça : la science.

Chacun n’a qu’à regarder, à faire… à faire un effort pour se tenir au courant de l’élucubration scientifique. Assurément c’est pas bête.

C’est pas bête, mais ça a abouti à des choses très étranges… très étranges et qui n’ont absolument rien à faire avec le bon sens. Malgré tout, l’espace-temps… enfin, ce qu’avance M. Einstein… c’est quand même pas quelque chose qui tombe sous les sens… je veux dire que tous tant que vous êtes, et moi aussi bien sûr, nous ne pouvons pas du tout échapper à cette représentation de l’espace qui, fût ce qu’Einstein dit et avance prouvé et vrai, n’est évidemment qu’un abord de l’espace totalement imaginaire…

 

Alors, voilà un mot, comme ça, d’avancé, qui est le mot « imaginaire ». C’est un mot-clef pour mon discours à moi.

La première fois que j’ai été sollicité, du côté de la formation des analystes, par un certain besoin qu’on manifestait que quelque chose s’en transmette, de cette formation, j’ai avancé ces trois termes : l’imaginaire, le symbolique et le réel.

Et puis j’ai donné à cette catégorisation quelques développements, comme ça fait vingt ans que j’ai avancé ça et que, jusqu’à une époque récente, j’ai fait tous les huit jours très régulièrement, pendant l’année dite scolaire, quelques…, j’ai avancé tous les huit jours quelques propositions qui ne constituaient pas un cycle, (61)qui… qui ont toujours avancé… Jamais je n’ai repris une seule fois un thème que pendant une année j’avais choisi. Évidemment je ne peux pas vous en donner une idée maintenant, mais peut-être qu’à certains – et encore, pourquoi même la supposerais-je ? – à certains est venu aux oreilles que cette distinction de l’imaginaire et du symbolique, c’est quelque chose que je mets très en avant dans la fonction analytique.

J’en profite pour bien préciser qu’il n’y a là nul manichéisme, si je puis m’exprimer ainsi, c’est à savoir que j’opposerais l’imaginaire au symbolique, à la façon du préjugé – ce qui est assez courant au sujet de mon enseignement – de gens qui ne sont jamais venus, et d’ailleurs même de ceux qui y sont venus, parce que on a beau marteler les choses, les expliquer, y faire dessus un piétinement d’éléphant : ça ne change absolument rien, n’est-ce pas ? il faut toujours qu’il y ait le bien et le mal…

Alors, soi-disant pour moi le bien, ça serait le symbolique, et quand au contraire on fait état de quelque chose qui par ailleurs est dénoncé comme imaginaire, comme je viens de le faire pour l’instant, par exemple, à propos de l’univers, quand on recourt à ça… ça… cacà [sic] : il faut pas. Sous prétexte, en d’autres termes, que j’ai insisté sur ceci, que ce n’est pas une explication recevable que de parler comme il se fait couramment, dans une certaine psychanalyse, de la fonction du moi… – Dieu sait la place que ça tient dans un certain développement de la psychanalyse – je veux dire quelque part dans des endroits d’ailleurs où c’est parce qu’on s’efforce de penser un peu à ce qu’on fait qu’on s’exprime ainsi : on parle du moi, du moi fort ou du moi faible et… C’est une fonction à laquelle, en somme, on donne corps.

C’est pas du tout dire que le moi, ça n’existe pas, que d’en dénoncer la référence comme imaginaire.

Le moi, nous y croyons chacun [ride] dur comme fer, enfin, comme le disait une petite personne comme ça, dans un temps… je ne sais pas pourquoi j’y ai repensé cette nuit… elle s’appelait Natasha : elle essayait un jour de bien m’expliquer que, de quelque façon qu’il fût désigné, dans le langage commun, il n’en restait pas moins absolument certain que, comme elle s’est exprimée, moi je suis moi.

Mais, elle avait raison.

(62)Elle exprimait là un sentiment très foncier, malgré qu’on puisse, sans aucune espèce de doute, le considérer comme totalement illusoire…

C’est totalement illusoire, mais c’est une illusion qui tient et qui est, à proprement parler, incassable.

Parce qu’en fin de compte, l’imaginaire… l’imaginaire fait partie du réel. Je veux dire que sans la référence à l’imaginaire, il y a un tas de choses qui ne fonctionnerait pas.

Par exemple, il serait démontrable qu’en faisant apparaître dans le champ que nous supposons être le champ visuel de certains animaux de basse-cour, un découpage qui ait l’air d’être les ailes déployées d’un oiseau de proie, enfin, que ça suffit à provoquer la terreur des dits animaux de basse-cour : il est bien certain qu’il est présumable – ce n’est pas à trancher avant d’en faire l’expérience, mais il est présumable – qu’il manquerait quelque chose aux fonctions de conservations des dites bestioles.

Il est intéressant de voir que l’imaginaire, ça fonctionne, et que ça fonctionne dans le réel. Ça ne veut donc pas dire qu’on ne puisse pas s’y référer. La question est plutôt : comment est-il pensable qu’on en sorte ?

C’est-à-dire que le réel n’est pas à concevoir tout entier comme imaginaire. Comme je vous l’ai dit, le bon sens, enfin, reste toujours très proche de cet imaginaire fondamental qui certainement vous soutient dans la position sur deux pattes qui est celle que vous occupez, comme le dit le mythe d’Œdipe, n’est-ce pas, le mythe du Sphinx, la situation érigée qui vous sert pendant la plus grand partie de votre vie, enfin… non seulement on s’imagine, à propos de cette position, que c’est une position tout à fait fondamentale, mais c’est justement là-dessus qu’on peut faire reposer ceci : c’est que chez l’animal humain l’identification à l’autre en tant qu’il tient debout, donne – c’est là qu’est le glissement – donne la métaphore fondamentale : celle du stable, ce qui se tient debout, stat, et là-dessus se branche toute cette histoire du moi.

C’est intéressant de s’apercevoir que, quand même grâce à l’éthologie animale,… qu’il y a des images qui sont tout à fait déterminantes pour la subsistance. Subsistance, c’est pas tout à fait pareil que stabilité, n’est-ce pas – voilà, c’est même un peu différent…

sistere c’est plutôt être assis, et stare c’est être (63)debout, et en fin de compte la plupart des animaux sont plutôt souvent assis que debout. Ça va même jusqu’à s’étendre, puisque vous en avez là l’exemple, à l’animalité humaine : elle est plus souvent sur son derrière que sur ses deux pattes… c’est la position, dans tout un champ de l’éthologie, la position la plus fondamentale. Être assis, c’est celle où, par exemple, enfin, comme j’espère que c’est le cas pour vous tous, on digère.

Vous digérez votre petit-déjeuner et vous êtes assis, c’est pour ça que vous pouvez vous laisser aller peu à peu au berçage de mes mots. Donc je n’ai jamais dit que l’imaginaire, c’est très vilain, et qu’il ne faut jamais s’y référer. J’ai plutôt posé la question de savoir ce qui ne va pas dans la digestion, enfin, dans les fonctions d’évacuation, et quelques autres fonctions de cette espèce qui font partie de la même assiette. Il est clair qu’il y a des choses qui ne vont pas, et que, ces choses qui ne vont pas, les psychanalystes, saisis par une espèce de folie qui prend son origine dans leur propre expérience, je veux dire dans le temps où ils ont fait eux-mêmes une analyse, ils ont pu s’apercevoir qu’il y a quelque chose qu’on peut faire bouger dans les troubles de la subsistance.

 

Il est tout de même frappant que ce qu’on peut ainsi faire bouger, on le fait bouger, quand on est analyste, dans un mode d’expérience qui a pour support uniquement la parole.

Dieu merci, c’est pas… c’est pas la parole de l’analyste ! Ça arrive de temps en temps, qu’il donne ce qu’on appelle une interprétation : ça doit même arriver, si tant est qu’il n’y a pas déjà dans l’expérience… un mode d’institution tel qu’il a à peine besoin de parler. Parce qu’il y a une chose en tous cas certaine, c’est que l’autre – celui que j’appelle… que tout le monde appelle, en France, depuis que j’ai employé ce terme, l’analysant – l’autre c’est pas l’analyste.

On s’imagine que l’analyste analyse : c’est celui qui est en position de demande dans l’analyse qui est l’élément actif, qui mérite d’être appelé l’analysant.

Eh bien, celui-là… il est clair que dans les cas heureux, disons, il tire de l’analyse un bénéfice, à savoir que les troubles dans son assiette, enfin, digestive ou défécatoire – car ce que l’analyse a montré c’est que ça se ramène à quelque chose comme ça, en fin de compte, les fameux troubles – eh bien, il y a quelque chose qui (64)se régularise, qui s’arrange, enfin… il sort de là plus au moins détordu.

Comment ça peut-il se faire ? C’est là qu’est la question : comment une analyse, c’est-à-dire une technique qui ne procède que de paroles, avec le minimum d’intervention enseignante… Parce que, bien sûr, la parole, on sait déjà, comme ça, à quoi ça sert : c’est la prédication, c’est le bourrage de crâne. Un analyste, ça n’assassine pas son analysant avec des principes moraux, ça le laisse parler ; et qu’il y ait là, autour de ça seulement, quelque chose qui s’opère… ça mérite bien quand même qu’on y réfléchisse.

Ça mérite qu’on y réfléchisse, d’autant plus qu’on a bien la notion que dans d’autres champs on a déjà une expérience analogue : à savoir qu’il y a des gens qui ruminent – on appelle ça penser, sans doute à cause du rapport avec la panse – il y a des gens qui ruminent et qui sont arrivés à dire des choses qui ne restent pas au niveau de la capture du simple bon sens, qu’en d’autres termes – simplement, enfin, c’est une référence massive à la science – il est arrivé qu’on se fasse une idée… mais enfin, ceci c’est depuis toujours… qu’on arrive à une idée toute différente de ce qu’on peut appeler le réel.

Une idée qui est complètement scindée de cette capture imaginaire que nous trouvons être la dimension commune à cette chose que j’hésite toujours à appeler l’homme – il y a des très bonnes raisons pour ça, c’est pas évident, l’homme, c’est pas évident parce que… à partir du moment où l’on est parti de cette idée… qu’ils ne sont que des moi, c’est-à-dire des captures imaginaires… c’est justement en donnant de l’importance à l’imaginaire, qu’on peut se douter qu’il faut y regarder à deux fois avant d’y faire jouer ce dont il s’agit dans l’imaginaire, avant d’y faire jouer, justement à ce niveau-là, n’est-ce pas, la notion de… la notion de la forme.

C’est certain que, cette notion de la forme, elle est capitale, elle est tout à fait pratique, n’est-ce pas, il y a des gens qui se sont amusés, comme ça, à faire des expérimentations au sujet que vous bien savez, c’est-à-dire de la bonne forme. Ils se sont aperçus qu’il y avait un rapport entre certaines formes qu’on peut appeler bonnes, celle de la bulle par exemple, et le fait qu’à un autre niveau, n’est-ce pas, justement au niveau où l’on parle, la sphère, ça paraît quelque chose… de fondamental.

(65)On a appelé ça la Gestaltheorie. On s’est imaginé que ça rendait raison d’un certain nombre de phénomènes, dans ce qu’il en est de la subsistance des corps, justement…

Dans d’autres termes, on a transmis sur le champ de quelque chose de très différent, enfin, de l’expérience, ce qui était apparu, à un certain niveau de pensée qu’on appelle philosophique, ce qui était apparu au temps et à la pensée de Platon, n’est-ce pas ?

À la vérité, le propre des grands penseurs est de ne pas se laisser aller, comme ça, à toutes les évidences.

L’homme en soi, si je puis dire… c’est pas autour de ça que tourne, dans Platon, la théorie de la forme. Qu’on y regarde de près, pour tout dire, il n’était pas si humaniste que ça. Il faut vraiment être fou pour être humaniste.

C’est-à-dire, ne pas s’apercevoir que justement il y a cette faille, enfin… que la faille existe déjà au niveau de la théorie, mais elle n’est pas évidente, là.

La difficulté donc commence à ceci, c’est qu’il est difficile de réduire tout ce qu’il en est de ce qui va ou de ce qui ne va pas, dans la subsistance de l’homme… de le réduire à des rapports imaginaires, et que la fonction de la contemplation est à la source d’innombrables erreurs.

Comment savons-nous que ce sont des erreurs ?

 

Justement parce que c’est d’ailleurs que nous les corrigeons. D’ailleurs, il me semble que ce que je viens de vous dire vous l’indique suffisamment, et d’une fonction dont le moindre examen manifeste qu’elle est impensable, cette fonction, celle que je viens d’énoncer sous le titre de la parole, qu’elle est impensable, s’il n’y a pas déjà, et distinct de ce qui s’y agite, quelque chose que vous n’avez jamais, je suppose, jamais vu se focaliser sur ce point-là, mis à part ceux ici qui en ont eu les oreilles chatouillées par quelque chose qui s’appelle la linguistique. La linguistique montre que quand même le langage c’est quelque chose… quelque chose qui est là bien avant toute construction individuelle : nous naissons chacun dans une ère où domine la langue. La langue maternelle est… c’est pas nous qui l’avons faite. Elle est là.

C’est évidemment quelque chose qui s’est produit… la langue… pour aucune on ne peut dire qu’elle est éternelle. Mais nous avons quand même un rapport bien (66)particulier, et celui-ci c’est que… on n’a pas besoin d’être grand savant pour que, quand on habite une langue – pour employer le terme qu’il faut employer – quand on habite une langue… c’est légitimement que quelqu’un dont c’est la fonction d’en penser, de réfléchir, d’élucubrer l’objet linguistique, c’est légitimement qu’il s’adresse à vous comme à une compétence.

Ça, de toujours… prenons les gens qui ont été les frayeurs, ceux qui ont frayé la linguistique, enfin, appelons-les les grammairiens, et aussi les gens qui parlent du bon usage, enfin, tous… de quiconque qu’il s’agisse… qu’il s’agisse de Vaugelas, de Ménage ou de Boileau… enfin, quand il faut déterminer comment il faut entendre un certain mode de s’exprimer, ou inversement, quand on veut exprimer de quelque chose comment il faut le dire, eh bien, ils vont le demander, comme s’exprimait l’un d’entre eux, au charretier… [parole perdute]

Quand on est dans la langue, il y a cette chose surprenante, enfin, c’est que n’importe qui a la compétence – c’est comme ça que les linguistes la distinguent, l’appellent.

Ça c’est une chose dont il faut tenir compte quant au statut de l’affaire, parce que c’est avec ça, la langue, que se produit tout ce remue-ménage, grâce à quoi la domination de l’image n’est pas tout à fait prévalente, grâce à quoi on peut envisager un autre mode d’accès, d’accès au réel – ce que nous-mêmes cherchons, n’est-ce pas, quand nous étudions le fonctionnement, le comportement, comme on s’exprime, dans l’animal : nous partons bien de l’idée qu’il est captif des images, que c’est même comme ça que ça doit se faire pour tourner rond… mettons dans des situations postulées à partir de cette idée d’imaginaire.

Tout est là, justement : que nous puissions le calculer, signifie que nous avons un autre fondement pour… non pas pour apprécier notre comportement…, car il se trouvait des gens qui, sous le nom de behaviouristes, voulaient étendre ça aux êtres humains aussi : puisqu’il est quand même assez frappant que pour l’étendre, il faut bien qu’il y ait toute cette cogitation fondamentale, celle qui justement a commencé de qualifier l’imaginaire d’imaginaire, et l’image comme fonctionnant.

(67)… Alors, je fais simplement cette remarque, qu’il était tout de même difficile de penser – voyez : j’en reste là ce matin – de penser quelque chose comme ce qu’on appelle l’inconscient, l’inconscient qui est fait de pensées, car, enfin, ce que Freud dit c’est exactement ça, n’est-ce pas, à savoir que même quand nous ne savons pas qui pense, quelque part ça pense, hein ?, même quand nous sommes endormis et que nous rêvons ; nous sommes capables de nous poser même la question de savoir : est-ce que nous rêvons ?, on peut se demander ça en rêve… oui…

… mais dans les couches mêmes du rêve, à savoir dans toute cette élaboration…

enfin, quand nous avons ce déchet incroyable qui a été considéré de tout temps le rêve, là-dessus il y a une articulation : c’est pas seulement ce que j’appellerai du vague, du mirage, de l’hallucination pour employer le terme : le nerf de la découverte de Freud, c’est justement ça que ça veut dire : c’est pas parce que, de temps en temps, il prête là-dessus à glissement, qu’il homogénéise la rêve avec l’hallucination… Ce qu’il veut dire c’est non pas que le rêve est comme une hallucination, mais que l’hallucination justement est comme un rêve, et ce à quoi ça se réfère c’est que le rêve est quelque chose de pleinement articulé, que le rêve est fait comme une phrase – la phrase d’une demande, d’un Wunsch, mais d’un Wunsch qui se décompose, qui est articulé, qui se traduit, qui se traite comme une langue, qui se traite dans la langue, et qui, pour des raisons qui sont des raisons d’expérience, est ce que j’ai formulé à dire que l’inconscient est structuré comme un langage. J’ai été prudent.

Il est absolument inconcevable que ceci ne soit pas mis au premier plan, parce que ça s’étale, enfin.

Je pense… je suppose, quand même, que peut-être il faut espérer que deux ou trois personnes ici ont ouvert Freud de temps en temps – enfin, naturellement personne ne le lit, bien sûr… on ne le lit pas, c’est vrai, si on le lisait…

L’Interprétation des rêves c’est le jaspinage autour de ce récit… c’est ce qu’on appelle l’association libre, c’est-à-dire : déconnez à plein tuyau sur votre rêve, n’est-ce pas, et puis…

… vous savez qu’est-ce que ça veut dire « déconner » ? – c’est peut-être pas courant en Italie…

(68)enfin, dites toutes les bêtises que vous voudrez et de ça va résulter quelque chose. On y reste, on n’en sort pas, on est de bout à bout dans le langage, à propos de n’importe quoi de ce qui est de l’ordre de l’inconscient, à propos d’un lapsus, de toute espèce, enfin, de n’importe quel raté dans la vie quotidienne : c’est dans la dimension du langage que ça s’exprime.

Vous sortez votre propre clé de votre poche au moment où vous arrivez chez votre psychanalyste : c’est un lapsus bien connu. Disons, ça se traduit… ça se traduit par : « je suis chez moi ». Alors, dire que Freud, enfin, a énoncé autre chose sinon ceci… c’est que ça parle, ça parle d’abord avant tout autre chose jusques et y compris… avant même que ça se tienne debout, n’est-ce pas, puisque justement quand on rêve on n’est ni debout, ni couché, ni assis… on rêve et on parle : ça parle…

Je vous demande pardon, enfin, parce que vous… quand même, étant donné que je suppose que j’ai ici comme auditeurs…

Je fais remarquer seulement ce que c’est évidemment le début, enfin, l’irruption, la remarque, la remarque qui change tout, dans ce rapport au langage, parce que à partir du moment, comme ça, où on s’aperçoit que ça va tout seul, qu’on n’a nullement besoin d’y être acteur pour que ça fonctionne, ça change beaucoup de choses… ça change même énormément de choses – ça change tout.

 

Je ne veux pas me livrer, enfin, à une excursion parce qu’il y aurait trop de gens qui s’en pourlècheraient les babines.

C’est certain que… c’est pas fou de dire que ça a des rapports avec la découverte marxiste.

Le moindre soupçon… que Marx… pour des raisons comme ça, des raisons d’attachement sexuel, enfin, je veux dire que chacun sait qu’il était fou de sa dame Marx… aurait trouvé tout ce que Freud a avancé plus tard à vomir…

Mais enfin, il y a eu justement ce décollement, ce décollement que le langage c’est ça ce qui fonctionne d’abord, et Dieu sait d’où ça vient, c’est le cas de le dire. C’est quelque chose qui n’est pas du tout sans analogie avec le fait que Marx part de cette fameuse valeur, cette valeur d’échange, grâce à quoi il fait apparaître un tas de trucs, enfin, y compris la plus-value.

(69)C’est de ce côté-là qu’il faut voir qu’il y a aussi, là, un clivage, parce que tout tourne autour de la valeur d’échange, et la valeur d’usage n’est là que pour qu’on puisse parler de la valeur d’échange…

… enfin, parce que la valeur d’usage… ah… elle est bien bonne…

… valeur d’usage, qu’on appelle ça : ça sert à quoi ?

Toute la question est là, justement, c’est que ce qu’on désigne par valeur d’usage c’est…

… ça serait bien la chose capitale, à savoir quelque chose dont on n’use pas comme d’un moyen, mais dont on jouit.

Eh bien, alors, si j’ai fait cette brève, comme ça, latéralisation, c’est quand même pour vous dire que la découverte de Freud c’est que la parole… c’est que la parole c’est pas quelque chose qui sert à quelque chose – à communiquer, par exemple, comme on pourrait se l’imaginer par l’institution analytique.

Ce que vous communiquez à un analysant, ça a beaucoup d’intérêt pour lui, ça c’est bien vrai…

… mais enfin c’est pas un intérêt à ce qu’on succombe soi-même dans une capture…

Il faut avoir un peu de recul pour que ça soit intéressant : ce que Freud a découvert c’est que dans le moindre acte de parole est impliquée une jouissance.

Bien sûr, ça se voit mieux dans un rêve, parce que la parole, elle est là qui fonctionne – comme je vous l’ai fait remarquer tout à l’heure – toute seule… Ça se voit mieux dans n’importe quoi où elle fonctionne toute seule.

Mais dans la parole la plus courante – je veux dire celle qui a l’air d’être là pour communiquer, comme on dit, quelque chose – la jouissance est présente.

C’est même pour ça qu’il n’y a à peu près pas de discours qu’on ne puisse pas soumettre […] d’un recul qui l’interprète en fonction de quoi ? de lajouissance.

C’est ça, ce dont il s’agit dans l’analyse.

C’est là, que porte l’intervention de l’analyste.

Tant que ce qui se jouit, là à portée de son oreille, tant que ce qui se jouit ne passe pas, comme ça, pour un court moment, à une portée telle qu’il puisse faire en sorte que s’en aperçoive celui qui est là à suer, à travailler, à travailler le sujet qu’il est lui-même – tant que, cette action de parole, tant qu’il n’y a pas cette (70)petite ouverture qui permette de faire nous apercevoir, apercevoir à l’autre, à l’analysant, ce qui se jouit dans sa parole – on fait mieux de se tenir tranquille.

Et c’est pour ça que la plupart des analystes ont en somme cette belle bonne règle de conduite : que la plupart du temps ils la ferment.

Il faudrait que ce soit pour une bonne raison, n’est-ce pas, mais en général ils s’en donnent de mauvaises parce que… parce que l’analyste, enfin, l’analyste vaut ce qu’il vaut : c’est-à-dire pas beaucoup mieux que quiconque, n’est-ce pas, à ceci près, qu’il s’est soumis à cette expérience et qu’il lui en est peut-être resté quelque chose.

C’est là le point capital.

 

Alors, chacun sait – bien sûr personne de vous ne sait, sauf trois ou quatre personnes ici qui ont lu Freud – chacun sait que – chacun sait si on avait ouvert Freud – que ce qui est par Freud avancé et qui est autrement nouveau… c’est que ce que j’appellerai l’effet du langage en tant que c’est ça l’inconscient, ça parle ailleurs que là où ça se bavoche.

Chacun sait que l’autre franchissement de ce qu’a apporté Freud, c’est ce qu’on appelle – ça, histoire d’en donner des mots-clefs, parce qu’on ne peut pas tout expliquer – c’est ce qu’on appelle les pulsions partielles.

Qu’est-ce que veut dire le mot « pulsions partielles » ? C’est pas un instinct, c’est jamais un instinct, comme on l’a traduit. C’est pas non plus ce qu’on appelle, à plus ou moins bon titre, quelque chose qui soit de l’ordre de la tendance. C’est une dérive : Trieb.

Ça veut dire au moins ceci : que pour un certain nombre de jouissances – celle de bouffer, de chier, de boire[1], ou de jaspiner, justement – ça – j’en ai dit quatre, hein ! comptez-les, pas besoin de répéter – ça c’est dérivé, c’est infléchi, c’est pris comme substitut, pour dire le mot, à une autre jouissance, qui est justement la jouissance sexuelle.

S’il y a une découverte, un pas-clef en ce qu’a apporté Freud, c’est ça.

Il y a à ajouter ceci – puisque là je viens de vous en donner quatre, de ces pulsions partielles – il y a à ajouter ceci, qu’il y en a une autre, qui se passe aux frontières de ce par quoi la jouissance c’est quelque chose qui concerne le corps et ses confins. Ça s’appelle : la douleur.

(71)Jouir d’un corps comme tel, c’est quelque chose qui est, semble-t-il bien, la propriété de l’être parlant… il jouit… disons : il joue – parce que je ne vois pas pourquoi je n’userais pas des équivoques qui sont le précieux de ma langue. Vous en trouverez sûrement l’équivalent, mais dans d’autres points, dans l’italien qui est la vôtre.

Cette façon de… qui joue entre le joué et le joui, entre les corps, c’est quelque chose aussi qui vient se substituer, fournir le parallèle, l’équivalent, de la pratique de ce qui s’appelle chez le même être… chez l’être parlant, la jouissance sexuelle.

 

Alors, c’est comme ça, enfin, qu’est introduite la question de la référence.

La référence est qualifiée de référence au rapport sexuel.

C’est tuant, hein ?, de vous raconter ça comme ça, en si peu de temps, mais enfin je veux essayer de franchir, de couper, de tailler, pour… vous montrer la visée de ce dont il s’agit.

La référence, c’est tout un monde, vous comprenez : parce que la référence, ça ne veut pas dire la signification.

… Référence, c’est le terme qu’on emploie à propos de ce dont je n’ai même pas fait la moindre référence, c’est le cas de le dire, à ce qu’on appelle, à ce qu’on distingue en linguistique sous le terme de signifiant.

Le signifiant, ça a des effets, ça s’appelle le signifié.

C’est à ça que ça sert apparemment : à signifier.

Mais c’est pas ça, justement : le signifié est de l’ordre de ce que nous avons appelé, dans la parole, la dimension du jouir.

Et, pour que ça serve à quelque chose, il faut qu’il y ait quelque part quelque chose à quoi ça se réfère.

Ce par quoi le langage, comme on dit, ne connote pas seulement, mais dénote, pour désigner quelque chose… quelque chose de réel, pierre à quoi je me cogne.

Est-ce que, au niveau de la jouissance, de la jouissance sexuelle, la référence c’est ce à quoi ça sert, la dite jouissance, c’est-à-dire, justement, au rapport sexuel ?

Qu’est-ce que je désigne par rapport sexuel ?

Qu’est-ce que Freud désigne par rapport sexuel ?

Parce que, après tout, si on se donne un peu de (72)peine pour le lire… il faut évidemment se donner un peu de peine pour s’apercevoir qu’il dit déjà tout ce que je dis, il n’avait pas de peine pour ça… parce qu’il partait de la même expérience.

Alors, que veut dire le mot « rapport sexuel », là où je l’avance ?

Bon, il y a d’abord l’usage commun, courant : quand vous baisez, vous appelez ça, en général, un rapport sexuel.

Seulement, ça c’est justement trancher la question : il n’est pas clair que ce qu’on appelle couramment rapport sexuel, ça veuille dire que ça soit en rien du tout sexuel.

Si la parole c’est de la jouissance – c’est de la jouissance qui a un certain rapport avec la jouissance sexuelle – il y a une chose que par contre nous montre fort bien l’expérience analytique : c’est que la jouissance sexuelle, c’est rare que ça établisse un rapport.

Il n’y aurait pas tant de gens qui viendraient nous voir pour nous parler très précisément de ce rapport qui justement n’existe pas.

Au niveau… au niveau des hautes aspirations du cœur, au niveau de ce qui se jaspine, au niveau justement de ce qui surgit comme exigence d’un accord auquel ne contreviendrait pas la parole, s’il y a une chose qui n’est pas claire, que l’expérience analytique révèle, c’est que – quoi qu’il en soit chez les animaux qui sont, soi-disant, soi-disant, soi-disant… c’est des histoires, enfin, dont on ne peut même pas savoir de quel lobe du cerveau du biologiste cette idée de tropisme a pu sortir… une nostalgie… – qu’avec madame ça ne se passe pas comme ça, que c’est pas le tropisme qui la dirige, ni elle ni lui.

Alors, pour l’animal, ça doit tourner rond.

En effet, ça a l’air de marcher… les saumons montent très très loin dans les fleuves, et tout ça pour faire l’amour, n’est-ce pas. C’est captivant, hein ?

Qu’est-ce que ça serait bien si c’était comme ça chez les hommes.

Le tropisme, c’est pas évident. Je dirais même plus : ce que j’avance, c’est que l’être parlant se […] fort de l’expérience analytique.

L’être parlant se distingue… se distingue de ceci : c’est qu’il y a quelque chose qui se dérobe le plus, c’est ce rapport qu’il y aurait quelque part, existant, (73)fondamental, et qui serait nommable, et qui définirait le rapport sexuel.

Qu’est-ce que l’analyse nous montre, enfin, qu’est-ce qui en fait le texte, qu’est-ce qui en fait les discussions, les problèmes, enfin le… ce sur quoi s’étendent les analystes quand ils ont quelque chose à dire… ce qui est rare ?

C’est que, justement, s’il y a rapport, c’est de cet ordre d’ambigu qui peut faire – je n’en dis pas plus pour aujourd’hui – qui peut faire, disons, toutes les erreurs.

À savoir, que même là où il est mâle – avançons les mots, enfin, tels que ce sont les mots qui conviennent – celui qui, plus ou moins précisément peut se désigner, chromosomiquement enfin, comme un mâle, c’est justement dans sa fonction de mâle qu’il s’identifie le plus au sujet.

Je dis sujet, ici, parce que c’est en tant que le sujet se détermine du fait du langage, qu’il s’identifie au sujet qui… du versant opposé et inversement, qu’est-ce… d’où est partie toute l’expérience analytique sinon… sinon de cette hystérique dont j’ai dit, le plus freudiennement du monde, qu’elle fait l’homme…

Cette sorte d’ambiguïté – qui est dans l’assiette même de ces positions qui se définissent comme ça, massivement, grossièrement comme, dans l’humanité, constituant les deux parts, les deux partenaires – cette ambiguïté qui est, justement, ce sur quoi joue toute l’expérience analytique, ne permet pas d’en écrire le rapport d’une façon qui satisfasse à ce qu’il en est du terme de rapport, du terme de relation, pour peu qu’il soit élaboré.

Élaboré jusqu’à un certain niveau de logique, qui spécifie, comme distincts, comme deux, les termes entre lesquels se situe la relation.

Il est certain qu’ici, vous le sentez je pense, je m’avance au niveau… dans le fil… dans le droit fil de ce qui peut s’élaborer d’un usage scientifique du langage. L’usage scientifique du langage repose sur ceci : que ses effets sont poursuivis jusqu’à la pointe où, à proprement parler, il s’agit de quelque chose qui, sans le langage, ne serait nulle part au monde, à savoir : l’écrit.

Ce qui ne s’écrit pas mathématiquement, ceci peut toujours, quant au statut propre de ce qui en est de ce qui s’exprime dans le langage, être mis en suspens.

Que rien au niveau d’un être qui est sujet – (74)c’est-à-dire conséquence de son habitation dans le langage – que rien ne puisse s’assurer de l’écrit… d’un écrit tel qu’il définisse et distingue le rapport : voilà ce que j’avance comme, non pas hypothèse, mais conséquence, mais suite, mais ligne dans quoi nous sommes conduits par l’expérience elle même.

Il n’y a pas de rapport inscriptible qui puisse se formuler, s’instituer du fait de tout ce qui peut se dire au niveau de cet être, dont vous voyez que ce n’est pas pour rien qu’en hésitant à l’appeler l’homme, je ne le situe que dans ce rapport – lui sûr et certain rapport de jouissance qu’il a à l’endroit du langage.

Toute sa jouissance en est littéralement commandée.

Cet être, cet être parlant, c’est en tant qu’il y a cette chose que seul le langage permet, et qui s’appelle la demande, avec toute l’ambiguïté qui en ressort quant à ce que j’ai cru aussi pouvoir en distinguer du désir.

Que tout chez lui soit infléchi, tordu, de par cette habitation dans le langage, et qu’on puisse aller jusqu’à dire que de tout ce qui se dit, rien, semble-t-il, au moins jusqu’à présent, ne peut se situer d’un écrit… ce quelque chose par où cet acte de parole, qui est aussi acte de jouissance, aboutirait à un réel où se serrerait ce qu’il en est radicalement du rapport entre un pôle et l’autre de ce qui assurément, chez lui comme chez tout animal, se situe biologiquement.

C’est là… c’est là, semble-t-il, dans l’état actuel de notre discours, du discours analytique, ce qui ressort, et aussi bien explique que, de ce qui est jouissance, tout chez l’être parlant soit dévié.

Dévié au sens que toutes ces variétés de jouissances, qui se centrent si bien sur la jouissance sexuelle, c’est justement en tant que la jouissance sexuelle est en quelque sorte détachée du rapport : et c’est bien ce que montre toute l’expérience analytique… Nulle part avant, n’est montée, dans un énoncé de discours, la référence au phallus, si ce n’est dans des lieux qui se distinguaient du mystère, si ce n’est qu’au niveau de la religion qu’avant le discours analytique a pu se produire ce qui distingue la jouissance sexuelle du rapport qu’elle commande.

C’est là… c’est là où se situe le nerf par où il peut se concevoir quelque chose. De quoi ?

Est-ce qu’il y a là, enfin, si je puis dire, une nouvelle ontologie ? une de ces petites histoires, enfin, comme (75)celle dont nous régale un peu la tradition religieuse : c’est à savoir… une fois de plus on trouve l’homme, là, au point… au point-clef, au point d’illumination…

Quand on fera des cours de philosophie… on résumera mon enseignement, on dira : « Ce que Lacan énonce est ceci, n’est-ce pas, il dit ceci, c’est que… c’est que dans l’échelle… l’échelle animale – cette fameuse échelle évolutive, vous savez, qui va toujours se perfectionnant, celle qui nous promet le superman à la suite… : une belle connerie, ça, oui, bon… – là, il est arrivé cette chose, qui, crac, hein ! : plus de rapport sexuel ! ».

Ce qui veut dire la même chose – parce que naturellement les philosophes sont pas idiots – ce qui veut dire la même chose que l’origine du langage.

Un être parlant n’a pas de rapport sexuel !

Je vous dis comment on énoncera le truc théorique, enfin, que j’aurais, soi-disant, avancé.

C’est très marrant, parce qu’on retrouvera la totalité du monde, là.

On pénètre dans le réel par quel biais, par quel biais, par quelle béance ? et puis, il est certain que… j’ai du dire de temps en temps deux ou trois trucs qui permettent de faire des erreurs d’interprétation, n’est-ce pas… qui feraient croire, que… que j’y crois, enfin, que je crois tout d’un coup…

[…]

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

S’il y a quelque part quelque chose qui permet, dans la constitution même du langage, à la pointe des mathématiques et de la physique mathématisée, d’avoir un accès au réel – si je puis dire entre guillemets, n’est-ce pas, vous n’imaginez pas là que c’est mon vocabulaire : « au vrai réel » – c’est à cause de ce sacré langage. Le sacré langage, ça tient, hein ?

Parce qu’il y a des êtres qui, quand ils baisent, ne savent pas ce qu’ils font.

Vous voyez, c’est la première fois que le mot savoir vient.

On expliquera ça comme ça, dans les livres de philosophie, et naturellement ce sera aussi farfelu, enfin, que je ne sais pas quoi, que les trucs de Talète ou d’Anaximène.

 

Seulement, il y a quand même quelque chose qui est autre, qui existe, qui est le discours analytique.

(76)Le discours analytique, c’est pas une théorie.

C’est pour ça que ce que je viens de vous avancer, là, c’est pas une conception du monde.

Ce que je viens de vous avancer, c’est ce qui résulte d’une certaine pratique.

Quand je dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ça se réfère quand même à ceci : c’est que vous sachiez, enfin, que dans l’analyse il n’y a pas de travaux pratiques, sur le plan des rapports sexuels tout au moins…

C’est quand même assez frappant que depuis le temps que les analystes parlent de la sexualité, il ne soit pas sorti, enfin, la moindre petite perversion nouvelle, par exemple… Ça aurait pu être amusant, hein ?, d’en inventer une, qui serait du cru des analystes… ou des analysants.

Il n’y a pas non plus le moindre progrès quant au savoir faire. Il y a tout de même eu dans les temps des choses qui sont sorties, […] dans des livres auxquels personne ne comprend rien, dans le genre du Kama Soutra, ou autres livres, ou la tradition des Tantras tibétains…

Il semble bien que là il s’agisse de choses où il s’agissait d’une voie, d’un savoir, d’une manière de s’y prendre.

C’est très curieux, hein ?, que tout ce qui était savoir dans le passé, contrairement au nôtre, ça ait été toujours de l’ordre du secret…

Voilà comment c’était le savoir jusqu’à… le seul savoir, d’ailleurs, qui doit être probablement, véritablement un savoir.

Parce que nos élucubrations mathématiques sur le sujet de… enfin, de tout ce que vous voudrez… de l’espace-temps dont tout à l’heure, de la théorie des contacts, et de quelques autres, des positrons, mésons, neutrons…

c’est un peu drôle, quand on y regarde de près, à quel point… à quel point c’est immaîtrisable, à quel point, justement, l’opération langagière, là, éclate : elle ne se prête plus du tout aux subsistances de l’être.

Il s’agit de quelque chose qui s’institue d’une expérience… d’une expérience qui… qui va peut-être disparaître, ou s’éteindre, mais je n’y crois pas.

Il y a une voie, là, il y a une voie, une voie d’où, à proprement parler, certaines vérités vont apparaître, des vérités qui sont évidemment, comme toute vérité, de (77)nature plutôt décevante.

Il n’est pas vain que ce lien, ce lien de l’inconscient, c’est-à-dire du règne du langage, aille, dans ses conséquences, dans ses conséquences scientifiques, plus loin qu’on ne peut l’attendre.

Ça ne nous promet pas beaucoup plus, enfin… que ce qui depuis toujours a servi de mirage aux élucubrations parlées – c’est-à-dire la sagesse.

Mais je crois important… je crois important… parce que, justement, il y a une corrélation du style… du style de ce qui résulte… de notre plongée, de notre immersion, dans ce qu’on appelle une civilisation – il y a une corrélation entre l’âge, appelons-le capitaliste, et l’extension de ce discours analytique. Et le progrès qui en résulte est certainement d’un autre ordre que celui de la connaissance : il est de celui de ce que j’appellerais la rigueur logique.

 

On va voir, n’est-ce pas, les psychanalystes se multiplier. Après tout, c’est pas plus mal, enfin, cette rupture qui va se produire par rapport à ce qu’on peut appeler la vieille tradition des détenteurs de secret, des détenteurs de savoir, de ceux qui sont auprès des princes avec une thériaque, avec quelque chose qui écarte les mots, enfin, des seuls gens qu’il vaille la peine qu’on les soigne, c’est-à-dire : les princes.

Quelque chose d’autre, un certain nombre d’aperçus sur ce qu’il en est de la jouissance – parce que ce n’est pas le rapport sexuel, la jouissance sexuelle… c’est quelque chose d’autre… Il y a une chose, quand même, qu’on n’a pas encore bien aperçu, c’est… c’est ce qu’il en est de la jouissance de la femme, avec tout ce qu’elle comporte de retentissement, très précisément dans son rapport avec l’ensemble du discours social.

C’est là dessus que je veux terminer aujourd’hui, parce qu’il faut simplement que ça termine… Je ne sais pas du tout quelle heure il est. Je vous demande pardon si je vous ai retenus trop longtemps.

 

 

1973-02-04 EXCURSUS

Intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana, à Milan, le 4 février 1973. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 78-97.

 

(78Or la question écrite… Puisqu’on me l’a transmise… pour l’instant c’est plus commode, je la lis :

« Votre discours procède de ce qu’on peut saisir dans l’expérience analytique, comme il devrait se passer pour tout discours véritablement analytique ». Il y a donc une question qui m’est posée par mon expérience analytique – dit-il – et que je vous propose : « Il me semble saisir, pour autant que l’on peut, l’inconscient comme lieu de l’émotion (entre parenthèses : jouissance, angoisse) en quelque sorte innommable. L’on pourrait peut-être dire qu’il y a une tendance à la limite où toute relation, ou bien articulation, va disparaître. Je trouve pour moi difficile de concevoir cette homogénéité-limite dans son articulation avec l’articulable, à savoir, entre guillemets, avec une certaine imprécision terminologique, de l’innommable avec le nom ».

 

C’est une question dont, en somme, je comprends très bien qu’on me la pose à propos, justement, de ce que j’ai dit ce matin. Ceci ressort évidemment de l’idée qu’on se fait, qu’on croit pouvoir se faire, de ce qu’on appelle d’habitude, au moins en français, et ceci depuis un temps court… de ce qu’on appelle l’affect.

Il s’est trouvé en somme au début de ce siècle, des gens pour penser, s’imaginer, que les mots, ce n’étaient que des mots, et que tout ce qu’on pouvait enregistrer par une action psychothérapique, c’était quelque chose qui relevait… qui relevait de je ne sais quoi d’ineffable, justement… au dire de ceux qui voulaient expliquer comment il pouvait bien se passer quelque chose par ce rapport qu’on a appelé depuis, avec beaucoup d’insistance, la « relation médecin-malade ». Il fallait absolument en somme que ça ressorte d’une sorte de thaumaturgie, de miracle ; pour expliquer l’étrange, enfin, l’inhabituel (79)de cette action de la parole, il fallait recourir à cette idée, que c’était par l’intermédiaire de quelque chose qui n’a jamais été défini – parce qu’après tout l’affect, à part ceci, que ça c’est pas intellectuel, on n’en saisit pas bien la définition ; enfin, justement, il s’agit de choc, de modification du type… du type qu’on appelle émotionnel, c’est-à-dire de quelque chose qui peut se traduire par une modification du rythme cardiaque, par exemple, ou de la tension artérielle… enfin, c’est des choses qui en effet surviennent, c’est bien connu, dans l’émotion…

Freud, quand il a fait son article sur Die Verdrängung, le refoulement, a distingué le contenu de ce qu’il appelle pour lui idéique, et qui n’est pas soutenable d’autre chose que d’un support signifiant… a bien marqué quelque chose qui est écrit tout bonnement dans son texte : c’est à savoir que ce qui est refoulé, c’est bel est bien quelque chose de l’ordre… de l’ordre du signifiant : il y a un mot qui est là, repoussé par le tissu même de la phrase, et c’est, de l’émergence de ce mot, qui n’est pas impensable, c’est de la réémergence de ce terme que quelque chose dans la phrase se complète et en somme lui donne un tout autre sens.

Il discute, n’est-ce pas, la question de l’affect, c’est à savoir si ça ne serait pas l’affect qui serait refoulé. Il en discute, il est assez frappant et plutôt à la faveur de mon interprétation, que…

la façon dont il tranche, c’est tout le contraire… c’est qu’à ces mots qui recouvrent un certain mot-clef, à ces mots reste associé un affect qui en est tout à fait distinct.

Je veux dire que ce qui se produit dans le texte même, puisqu’on peut l’appeler ainsi, de la vie psychique dans la névrose… c’est justement ceci : que des mots qui en apparence décidaient une cogitation sur le monde, qui en apparence ne nécessiteraient pas un affect…

… Pour exemplifier ce que j’appelle à l’occasion affect, il y en a un qui est bien caractéristique, et d’autant plus caractéristique qu’après tout c’est Freud qui l’a mis en valeur : c’est ce qu’il appelle l’Unheimlicheit, c’est-à-dire, ce qu’on a traduit, ce qu’on peut traduire, en français – je ne sais pas comment le faire en italien – le sentiment d’étrangeté.

Le sentiment d’étrangeté est précisément quelque chose qui se distingue d’apparaître à propos de choses qui, d’un premier aspect, sont des plus communes, des (80)plus ordinaires, des plus familières : et c’est à ça, à ce trait que se signale un certain sentiment qu’il s’agit là justement, de choses pas familières du tout… tout à coup, à propos de choses qu’on sait bien être familières… C’est quelque chose qui sans doute est un affect, mais qui n’est nullement refoulé.

C’est à propos d’un texte, d’un texte articulable que le phénomène se produit. Et c’est à la résurgence, enfin, à l’évocation, à l’occasion par la divination, l’intuition, mais l’intuition guidée, déjà, par une certaine… une certaine habitude, enfin, un certain savoir, il faut bien le dire, du psychanalyste, que le psychanalyste peut de temps en temps réussir ce coup, qui est, enfin, vraiment familier.

Je vous l’ai dit ce matin, enfin, l’interprétation des rêves c’est pas autre chose.

Le psychanalyste, dans une certaine période d’or de l’expérience analytique… c’est par l’introduction d’un mot qui change tout le sens de la phrase, qu’il résoudra ce qui était là, affect en quelque sorte errant, mais pas refoulé du tout.

Freud, malgré tout, le dit de la façon la plus simple : s’il y a quelque chose qui n’est pas refoulé, qui reste errant, c’est justement l’affect.

C’est au contraire de la découverte de ce qui dans l’articulable… un articulable qui n’est pas toujours articulé, qui n’est pas toujours à la portée du psychanalyste, n’est-ce pas – c’est au niveau de l’articulable à la chose, avec un support parfaitement signifiant, que se justifie, si on peut le dire, secondairement ce qui était affect.

C’est là tout de même une nuance importante, n’est-ce pas… la personne donc qui a écrit ces quelques lignes… je vous remercie, n’est-ce pas, parce que c’est une question très intéressante, et qu’il faudrait évidemment illustrer par des exemples, mais je veux en rester, parce que nous avons quand même un temps mesuré, je veux en rester à l’accentuation de ce dont il s’agit.

Freud lui-même là-dessus est très clair : c’est de quelque chose dont l’irruption… l’irruption du refoulé est quelque chose qui est beaucoup plus lié, dans le texte de Freud, au support verbal.

Quand on l’imagine du dehors, la caractéristique du refoulement est toujours un affect, qui, si je puis dire, lui, est là présent… Dans quelque sorte de névrose qu’il s’agisse, l’affect est là.

(81)On ne peut pas dire que la névrose obsessionnelle, par exemple, ne soit pas chargée d’affect… il se manifeste à tout instant. Ce qui est très, très profondément voilé, c’est une articulation, par exemple à un vœu de mort qui, lui, ne l’est pas, d’aucune façon, articulé, et il est évident que ce n’est pas en l’énonçant, purement et simplement, que l’analyste peut le mettre en valeur.

Contrairement à ce qui se passe dans un certain nombre d’autres cas, où le refoulement est beaucoup plus simple, et où la simple suppléance d’un mot change tout à fait le sens d’une phrase et y introduit de la façon la plus crue un vœu… un vœu de satisfaction qui est complètement paradoxal, parce que le sujet ne sait rien de ce qu’il demande vraiment. On le fait s’apercevoir de ce qui est vraiment son vœu.

Je parle du vœu, je veux dire de quelque chose qui est tout à fait capable de s’articuler. Entre le vœu et le désir, je vous l’ai dit ce matin, il y a un monde.

Il ne suffit pas de faire le vœu de quelque chose pour savoir à quel désir ça répond ; et l’interprétation, c’est évidemment au niveau du désir qu’elle se situe. Mais la simple restauration-restitution de la demande dans sa teneur est quelque chose qui restitue l’affect, quel qu’il soit, ce qu’on appelle ici l’émotion… restitue l’émotion à sa place. Il faut tout de même dire ceci : c’est que, mis à part certains moments exceptionnels, une analyse ne se passe pas, ne s’opère pas par une série de ces coups émotionnels.

Quand on a un peu l’expérience de l’analyse, c’est tout de même pas ça, c’est très différent.

Donc ce n’est pas l’affect qui est refoulé : c’est toujours quelque chose qui est de l’ordre du signifiant.

Le signifiant, d’ailleurs, ce n’est pas simplement le nom… Le verbe c’est tout autant quelque chose, n’est-ce pas : non seulement ça l’est, mais ça l’est d’une façon capitale.

Pour tout dire : s’il y a lieu de centrer quelque part l’attention, c’est sur des énoncés comme ceux qui se trouvent dans Freud, articulés sous le titre, par exemple, de Ein Kind wird geschlagen, ce qu’on traduit en français, comme on peut, par On bat un enfant.

Lisez cet article… c’est là quand même qu’on touche du doigt ce qu’il en est du fantasme.

Je n’ai pas parlé ce matin du fantasme, parce que je (82)ne pouvais pas tout mettre, comme ça, dans un même sac. Enfin, c’est malgré tout la limite du temps qui l’impose.

Ein Kind wird geschlagen : qu’est-ce qui en fait la valeur érotique ?

Freud signale avec une très grande précision, dans quel cas, chez quel sujet, il a vu la prévalence érotique… à savoir ce en quoi un fantasme, qui est celui d’un enfant battu, peut en quelque sorte soutenir l’attirance érotique.

C’est un texte dont il faut bien dire que la nouveauté est tout à fait tranchante à l’époque où il sort : qui avant Freud a jamais osé remarquer qu’un désir, pour qu’il émerge de quelque chose qui est profondément lié à l’excitation sexuelle, se supporte d’une scène imaginée, dont il développe en quelque sorte toutes les variations possibles.

À savoir : à supposer que cette scène ne soit pas seulement imaginée, qu’elle ait eu un support dans l’expérience passée du sujet, elle est quoi ? Je vous passe les différences intermédiaires, mais enfin il y a un intermédiaire tout à fait essentiel : c’est celui qui se rapporte à l’amour du père. L’enfant qui est battu, c’est l’enfant dont le père montre qu’en fin de compte il est peu de chose auprès de celui qui justement fantasme, de celui qui est témoin de ce châtiment.

C’est une dialectique… une dialectique, quoi ?, des plus précaires, et d’autant plus précaire que Freud – c’est au temps de son analyse du fantasme comme tel, relevée dans cinq ou six cas de fantasmatisations chez des malades – cette histoire du père, il avoue qu’en fin de compte on ne la fait resurgir… jamais. C’est simple, hein ?

À la fin, c’est quand même le sujet lui-même qui est en cause, se dissimulant derrière l’anonymat justement – pour répondre à la personne qui m’a posé le problème – … l’anonymat parce que le nom, en fin de compte, c’est bien le nom propre.

 

Ce on cache quelque chose, qui se montre avoir un rapport très étroit avec la jouissance en tant que… la jouissance, de toutes celles qui sont liées au corps, celle qui va le plus près de la jouissance… – là je fais attention parce que je veux éviter les glissements – celle qui va le plus près de la jouissance de l’acte sexuel. Et (83)l’acte sexuel, ça ne veut pas dire qu’il est fondé sur un rapport qui serait en quelque sorte inscrit dans le rapport des corps : c’est justement en tant que cette jouissance est là, c’est le cas de le dire, ineffablement, mais ineffablement au sens où justement il s’agit d’une impossibilité du dire, que rien dans aucun dire ne répond à ce qui dans Freud lui-même, n’est-ce pas, est maintenu de la mythologie de l’éros, de l’éros comme unissant.

S’il y a quelque chose de décevant au sens premier que j’avais évoqué ce matin,… il n’y a rien de plus décevant que ce qu’on appelle le rapport sexuel. C’est très précisément qu’il tourne court, qu’il a une fin, et qu’au-delà de cette fin, d’ailleurs, il a un certain nombre d’effets, d’effets seconds : pas chez les deux partenaires, il y a un certain nombre d’actes seconds chez l’un des partenaires, chez la femme. Et c’est très précisément en tant qu’invinciblement les partenaires restent deux, qu’il est tout à fait faux de le mettre, ce « rapport sexuel », sous le chef d’un éros qui serait caractérisé par je ne sais quel appétit universel de la fusion en un. S’il y a quelque chose qui ne fait pas un, c’est très évidemment l’étreinte sexuelle.

Il est évident que j’ai dû y mettre ce matin un autre accent, et que pour dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il faut centrer ça quelque part. Et si je le centre au niveau de l’effet du langage, c’est très précisément en ceci : que ce que le langage instaure, situe, introduit dans le monde, c’est quelque chose dont il n’est pas mauvais de l’appeler, de le qualifier d’écriture.

Le langage est toute cette accumulation, ce cumulus de jouissance que j’ai évoquée ce matin et qui semble concentré comme sur des pointes, des pics…, enfin, il y a aussi des effets de pluie, des effets de ravinement, n’est-ce pas, dans cet ordre… dans cet ordre, si vous me permettez un jeu de mots que permet le français : c’est que ce que nous touchons, ce que l’expérience nous laisse dans la main depuis le temps que ça se passe, c’est l’écrit-vain mais en deux mots.

Ce dont il s’agit, c’est bien là où je me pose la question : est-ce que ce que j’ai essayé de supporter par des symboles quasi-algébriques, enfin, ce que j’appelle l’objet petit a, ou ce que je désigne de ce grand A, de ce grand A barré en plus, et pris comme tel pour signifiant, c’est-à-dire ce lieu de l’Autre, dans lequel toute une pensée traditionnelle situe… situe quoi ?… enfin, l’être (84)suprême, un mythe autant dire… comme nous ne savons pas du tout qu’est-ce c’est que l’être, l’être à portée de notre main enfin… toi… toi… en quoi vous croyez être. Tant mieux pour vous. Si j’en étais aussi sûr que vous, je ne serais pas analyste, hein ?

Ce que l’analyse nous révèle, c’est justement l’issue, la sortie de ce mythe de l’être… de ce mythe de l’être qui n’a vraiment pas d’autre support que celui que lui a donné la pensée cartésienne. C’est évident qu’il y a quelque chose d’irréductible dans la pensée : mais rien que là et à partir du moment où, cette pensée, nous sommes loin de complètement la couvrir et pour cause – parce que c’est bien plutôt le joué ou même comme j’ai dit ce matin, le joui que nous sommes – à partir de ce moment-là on voit bien que l’être est quelque chose qui un tant soit peu se dérobe. Il y a une chose très certaine, c’est qu’il n’y a pas de trace dans la pensée freudienne, d’une association de l’être avec l’inconscient.

Freud, quand il a tenté de substantialiser, dans sa seconde topique, ce dont il s’agit, il a appelé l’inconscient le ça.

Mais c’est ça qu’il y a de frappant, c’est que le ça ne moufte pas. La confusion du ça et de l’inconscient est tout à fait impossible.

Le ça, quoi qu’ait pu en faire un certain nombre d’esprits imaginatifs, Groddeck y compris, le ça c’est le non-être.

Si ça a quelque part rapport avec l’inconscient, c’est justement en tant que le ça c’est pas du tout pareil.

Le ça, en fin de compte, c’est justement l’impensable, c’est l’instant de mort, et c’est bien ce qu’il a osé aussi mettre à la limite.

 

Alors, il y a quelque chose qui me paraît digne d’être relevé dans cette question qui vient de m’être posée, c’est que, l’émotion, on y met là deux catégories : la jouissance d’une part, et puis l’angoisse.

Est-ce que vraiment… : jamais personne a mis la jouissance sous la catégorie de l’émotion, hein ?

C’est très étrange, n’est-ce pas, ce glissement théorique.

L’émotion, c’est quelque chose qui se traduit par un choc suivi d’ondes, quelque chose qui vient… vient à frapper,… d’inhabituel, et puis pendant un certain temps ça vibre, ça se perpétue. Jamais personne n’a (85)même osé… et Freud ne parle pas d’émotion, il parle de tension, n’est-ce pas. Le principe du plaisir est censé être supporté par une tension, par le fait qu’une tension est trop élevée, et ça entraîne une réaction de dérobade, de fuite soit en avant soit en arrière… qu’importe.

Cette tension, c’est quelque chose qui est tout de même considéré comme beaucoup plus fondamental que cette irruption passagère qui se caractérise du terme d’émotion.

Je suis là plutôt en train de déblayer, n’est-ce pas, je vous donne quelques indications… enfin, j’essaye quand même de vous donner un vocabulaire… Ce vocabulaire, bien sûr, il dépend lui-même d’une certaine articulation des phénomènes : dans un tableau que j’avais présenté il y avait un certain nombre de termes où l’émotion intervenait, mais à la condition de la distinguer de l’émoi, de la distinguer de l’empêchement, de la distinguer de l’embarras, qui sont aussi des termes qui ont leur sens précis et leur valeur. C’est une notion confuse que d’y englober quelque chose comme la jouissance.

La jouissance est très spécifiquement liée à l’existence du corps… C’est le fait de l’être parlant qu’il puisse y avoir ce que j’appellerai, à proprement parler, abus de cette possibilité de jouissance… Abus ne veut rien dire que spécifiquement jouissance : abus ici est à prendre comme pôle opposé dans ce que j’ai évoqué ce matin des deux versants de l’utendum – de ce qui est fait pour servir – et du fruendum – c’est-à-dire de ce dont on jouit.

Qu’il y ait, chez l’être parlant… parce que nous n’avons pas à proprement parler de témoignage ailleurs, à notre connaissance : il ne semble pas que les animaux sauvages soient si cruels, si cruels que le chat qui est incontestablement une dépendance de l’homme… le chat jouit sans doute, mais comment le savoir, de la souris avec laquelle il se livre à un certain nombre de jeux de pattes… Mais enfin, pour ce qui est de prendre, selon la formule de Sade, partie du corps du prochain pour objet de sa jouissance… D’ailleurs là on ne sait plus où est le sujet, si c’est l’actif ou le passif, et c’est en ça que la jouissance, et la jouissance qu’il faut appeler par son nom, la jouissance sadique, se manifeste pour ce que j’ai dit ce matin, pour la suppléance la plus proche de ce qui supposerait que la jouissance sexuelle soit une jouissance unitive.

(86)Il est bien clair que la jouissance sadique n’est pas une jouissance unitive, mais ça nous entraînerait un tout petit peu loin, ça nous entraînerait très nettement à ceci : c’est qu’il suffit de lire Sade… Sade… Sade est tel dans ses imaginations… la verge de Dieu, si vous me permettez cette évocation… C’est en fonction de ce tiers, enfin, qu’il exècre, mais qu’il avoue servir, que la jouissance sadique s’établit. Elle est donc loin d’être ce quelque chose qu’on essaie de nous dire en le mettant sous le chef de je ne sais quelle agressivité pure et simple… comme si l’être humain était si agressif.

On n’a jamais massacré son prochain que pour son bien, hein ?

C’est tout de même pas pour rien que la psychanalyse a qualifié de l’ambivalence ce qu’on appelle en général l’amour : c’est toujours par amour qu’on tue son prochain.

Alors la jouissance sadique, ça n’a rien à faire avec une espèce de jeu parodique, qui montre que pour certains il est nécessaire, pour baiser, de s’aider un peu avec des images.

Et c’est naturellement, comme toutes les images, emprunté à la volonté divine.

C’est pour le bien que tout ça se fait.

On dirait qu’il y a le masochiste… Enfin, nous en parlerons une autre fois.

C’est un petit plaisantin, le masochiste. Il a trouvé quelque chose de particulièrement fin, et quand il est du type Sacher-Masoch – c’est-à-dire quand il est un homme selon toute apparence, n’est-ce pas… le fait qu’il remette l’affaire à la femme à condition, bien sûr, que ça ne soit pas trop fort, et puis, surtout, que ce soit des tortures morales – lui sait, en somme, à peu près, ce que c’est que la jouissance.

Mais il la mordille, enfin il en touche les bords… Tout ça ne va jamais très loin, c’est pas plus sérieux… c’est pas plus sérieux que… enfin, que quelque chose qui quand même fait l’assiette.

L’assiette de tout ça est ce qu’on appelle en général l’amour.

Voilà un petit livre, comme ça, que j’avais apporté parce que j’avais pensé… – pourquoi pas ? si j’avais eu ici un autre type de réunion que celle que j’ai eu ce matin… J’avais apporté un petit livre qui s’appelle : Le (87)problème de l’amour au Moyen Âge. C’est paru en 1908, d’un certain Abbé Rousselot. Ça prouve qu’évidemment… que les bonnes traditions, enfin, quoi qu’on en pense, ne fléchissent jamais… jamais dans l’Église, n’est-ce pas ?

Moi, j’ai entendu parler du thomisme dès que je suis arrivé à l’adolescence, et Dieu sait qu’on en faisait à ce moment-là grand cas, mais alors que j’étais tout bébé il y avait déjà des gens qui parlaient très très bien du thomisme, et qui s’apercevaient très bien de ce que cela voulait dire : à savoir qu’il n’y a pas de théorie de l’amour qui soit fondable, qui soit sensée, qui ait une cohérence logique, qui ne se fondât pas, cette théorie de l’amour, sur l’amour de soi, c’est-à-dire ce qu’on appelle en général l’égoïsme.

L’abbé Rousselot voudrait bien que ce ne soit pas si triste, mais il est forcé de reconnaître qu’on ne peut dire quelque chose de cohérent sur l’amour que sur la base d’une extension de l’amour de soi : c’est-à-dire qu’en somme, Saint Thomas, il n’était absolument pas idiot, à ceci près qu’il était probablement un peu hypogénital. Enfin, Saint Thomas s’est tout de même aperçu, pour des raisons très fondées, s’articulant sur Aristote n’est-ce pas, que le velle bonum alicui, c’est-à-dire le vouloir du bien à quelqu’un, ça veut dire en somme prendre son affaire en main, c’est-à-dire se le soumettre. Et après tout c’est quand même une dimension tout à fait tangible des exigences de l’amour, que ça aboutisse à ceci : que ça ne peut que converger avec l’amour que mérite l’être suprême, puisque c’est lui le souverain bien.

On peut, en suivant le fil de sa nature propre, c’est-à-dire en somme voulant d’abord à soi-même du bien… on ne peut que confluer dans cette bonitude – puisque le terme existe en latin – dans cette bonitas universelle.

Mais je ne sais pas ce qu’il vous en semble, à vous rappeler les choses que vous pouvez entendre non seulement à tous les coins de rue, mais aussi dans tous les coins d’église – quoique, pour l’instant, enfin, on y mette un peu de sourdine, n’est-ce pas, puisque… le cœur n’y est plus.

Il est certain que ce n’est plus tellement pour des raisons idéologiques qu’on extermine son prochain. Je ne dis pas que tout ça constitue un progrès. Mais je crois que les gens qui se sont entre-tués dans les guerres de (88)religion, aimaient vraiment leur prochain : c’est probablement une des formes les plus tangibles de ce qu’on appelle l’amour. C’est pas du tout du sadisme, ça n’a rien à faire.

Le sadisme c’est un supplément, c’est quelque chose tout à fait d’un autre ordre : ça vise le désir, ça n’a rien à faire avec l’amour.

L’amour, lui, vise l’être, et il faut bien dire que, comme l’a très bien dit, accentué, marqué Freud, l’amour est narcissique parce qu’il n’y a pas d’autres supports à donner au terme de l’être.

Ce qu’il y a de plus évidemment fâcheux, dans l’existence de l’être parlant, c’est qu’il est anthropomorphe.

Il est anthropomorphe pour ce qui est de l’autre, c’est-à-dire qu’il suppose que l’autre a la même entropie que la sienne. Ça le mène loin.

Il y a un glissement, n’est-ce pas, il y a un glissement : nous n’en sommes plus là.

L’amour, en fin de compte, au point où nous en sommes, l’amour c’est des petites affaires personnelles, enfin : tout à fait spécialement on ne sait vraiment pas pourquoi c’est celui-là qui fait plus de bruit, l’amour entre homme et femme par exemple – mais ça fait du bruit parce que… à cause… à cause des écrits-vains.

C’est tout aussi dramatique entre hommes, ou entre femmes. Enfin, là il s’agit de l’être, il ne s’agit plus de la jouissance, c’est une tout autre affaire, mais il est tout de même intéressant de voir qu’à la bonne époque de l’amour – parce que il y a une époque où l’on en a fait grand état – les philosophes n’arrivaient pas à en sortir, en tous cas par le motif du souverain bien.

Quand le cher Saint Thomas s’empare d’Aristote, il est foutu, il peut pas préserver l’autonomie divine : c’est l’extension… c’est l’extension de l’amour de soi qui motive l’hommage au souverain de l’univers.

On sent bien l’embarras que ça donne à quiconque essaye d’approcher l’articulation de l’amour dans une doctrine substantialiste, n’est-ce pas ?

Il est certain que ce n’est pas supportable, et d’ailleurs tous ceux qui avaient un petit peu plus de couilles au cul que Saint Thomas, à savoir un personnage aussi démoniaque que Saint Bernard, ou Hugues de Saint Victor – il y en avait quand même qui en avaient –, ceux-là parlent d’autre chose. Il leur faudrait que (89)l’amour soit extatique, c’est-à-dire qu’il y en ait deux et qu’on s’explique. Enfin, ça c’est très difficile à soutenir, c’est très difficile à soutenir et à cause d’une identification insuffisante de ce que c’est que l’Autre à proprement parler… eh bien, ils en restent à je ne sais quel dialogue dérisoire avec la suprématie divine, dont le fil est tout à fait perceptible.

Ça nous mènerait un peu loin, si je disais ce que j’en pense.

Il y a quand même eu dans la suite un certain nombre de personnes sensées, qui se sont aperçues que… que le comble de l’amour de Dieu, ça devait être de lui dire… « si c’est ta volonté, damne-moi », c’est-à-dire exactement le contraire de l’aspiration au souverain bien. Ça veut tout de même dire quelque chose : mise en question de l’idéal du salut, au nom justement de l’amour de l’Autre. C’est à partir de ce moment-là que nous rentrons dans… dans le champ de quoi ?… dans le champ de ce que ça devrait être l’amour, si ça avait le moindre sens.

 

Seulement, c’est à partir de ce moment-là que ça devient absolument insensé, et c’est ça l’intéressant : c’est de s’apercevoir que quand on est entré dans une impasse, quand on arrive au bout, c’est le bout.

Voilà, c’est le bout et c’est justement ça qui est intéressant… parce que c’est là qu’est le réel.

Et ça a quand même une extraordinaire importance, que dans ce champ, et pas seulement dans celui-là, on ne puisse rien dire sans se contredire.

Alors au nom de ça, c’est très facile de reconnaître dans ce que je viens de dire, – qu’on ne peut rien dire sans se contredire – le principe de contradiction : ça veut dire que quand Freud découvre l’inconscient et qu’il dit « l’inconscient ne connaît pas le principe de contradiction »… Et au nom de ça, voilà tous les analystes libérés de dire la moindre chose de sensé sur quoi que ce soit, puisque la suprême réalité c’est l’inconscient et que l’inconscient… arrêtez-vous là, trois points… disent-ils : [in falsetto] il ne connaît rien à la logique, pourquoi ? Parce que Freud a dit qu’il ne connaissait pas le principe de contradiction. Mais les logiciens aussi savent que, le principe de contradiction, on s’en fout. Ils essayent même de construire une logique où on n’ait pas à user de principe de contradiction […] sans principe de (90)contradiction il n’y a plus moyen de rien dire.

Ça ne veut pas dire pour autant que l’inconscient ne relève pas de la logique, s’il est tissé par le langage, s’il est structuré comme un langage.

Ce qu’on a à faire de mieux c’est à se rompre à ce qu’on appelle… enfin, quand on essaye de la construire, une logique. Enfin, comme ça, c’est très bien, vous savez, la logique d’Aristote… c’est tout à fait initiateur, c’est même génial… Bon, ceci dit, enfin, ça pouvait être perfectionné, ça pouvait devenir plus sérieux, disons.

Il y a quand même une renaissance de la logique qui a fait ses preuves, il faut bien le dire, et qui est très intéressante, justement pour permettre de cerner d’une façon articulable, les contours de l’impasse… C’est pas très difficile de s’apercevoir de choses qui ont le plus étroit rapport avec ce que j’appelais, pour l’instant, l’impasse de l’amour… dans la théorie des ensembles… Enfin, je me suis exercé à ça, mais je ne suis pas le seul, je me suis aperçu qu’il y a un type pas mal du tout… dont j’ai fait la connaissance à Rome, qui a rappliqué je ne sais pas d’où, de l’Amérique du Sud, pour fonctionner à Rome, et qui s’intéresse beaucoup à la théorie des ensembles. Ça lui semble, tout à fait, convenir à l’explication de Freud. Il ne me doit rien, hein ? C’est plutôt un type intelligent… il s’appelle Matte Blanco…

Enfin, on s’égare un peu en tout ça. Ça veut dire que plutôt, enfin, je vous livre, comme ça, des aperçus du genre conversation familière, de façon à aérer un peu l’atmosphère.

 

Confondre émotion et affect, c’est tout à fait injustifié.

Affect, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est absolument pas clair. C’est un mot, d’ailleurs, de construction tardive et de la plus grande prétention.

Il y a un certain nombre de fonctions qui se produisent du fait que l’homme habite le langage et que…

[…] le départ, n’est-ce pas, de la grande poésie, enfin […] ce rapport fondamental qui s’établit par le langage et qu’il faut tout de même pas méconnaître : c’est l’insulte.

L’insulte, c’est pas l’agressivité, l’insulte c’est tout autre chose, l’insulte c’est grandiose, c’est la base des (91)rapports humains, n’est-ce pas… comme le disait Homère… Vous verrez que chacun prend son statut des insultes qu’il reçoit.

Qu’est-ce que ça veut dire d’essayer de camoufler ça avec je ne sais quelle peinture, comme ça, rosâtre, appeler ça l’émotion.

Non, les êtres humains vivent dans le langage, et le langage, c’est fait pour ça.

Alors, avec le temps on l’élabore, mais ce n’est pas une raison pour renier d’où l’on part.

L’angoisse,… elle est foutue dans la même parenthèse. C’est un tout autre tabac.

Comme les saints s’en sont aperçus… ils ont appelé ça : crainte sans objet.

C’est pas bête… c’est pas bête.

Ça veut dire : sans objet reconnu.

Puisque la notion même d’objet implique cette dimension de la reconnaissance, c’est-à-dire qu’elle est essentiellement conventionnelle : n’est d’objet que ce qui est objet pour nous tous, qui sommes ensemble ici dans cette salle.

Malheureusement, tous les objets ne sont pas aussi faciles à saisir que cette chaise ou ce bord de table où je suis.

Il y en a qui ne sont pas moins des objets à partir du moment où on les a reconnus ; et c’est à ça que je me suis efforcé, en définissant cet objet que j’ai appelé l’objet petit a [ride] faute de trouver mieux.

C’est absolument indispensable à manier ce que j’ai appelé ce matin la pulsion partielle.

L’objet petit a, c’est quelque chose qui se dérobe mais que l’analyse a fini par accrocher, et c’est ce rapport tout à fait radical qui tourne… qui tourne autour du sein – s-e-i-n –, qui tourne aussi autour de l’excrément, et puis autour aussi de deux autres objets possibles qui sont tout à fait capitaux, qui sont nommément ce qu’on appelle le regard et aussi bien la voix.

Il est clair qu’ils ont ceci de commun : d’être, au moins pour les trois premiers, liés à quelque chose qui palpite, à un orifice, à un bord, et que là il se produit quelque chose qui est un accomplissement de la jouissance de la pulsion partielle. C’est là qu’on peut arriver à en dessiner le contour.

Freud l’a fait d’une façon qui est incroyable, immortelle.

(92)La distinction de la source, de la Quelle, de la poussée, du Drang, du but et de l’objet qui se ne confondent pas, du Ziel et de l’Objekt qui sont différents, c’est là, enfin, quelque chose de tout à fait génial et qui mérite à soi tout seul ce qu’il faut bien appeler par son nom et ce que seule, justement, la logique mathématique nous permet d’aborder, à savoir une topologie.

À savoir quelque chose dont le schéma, le support, le contour n’est nulle part perceptible, mais seulement constructible et constructible logiquement.

La fonction qui joue ici, ce dont il s’agit, à savoir l’objet petit a, était évidemment de première urgence à évoquer dans ce dont je vous parlais ce matin, parce que cet objet petit a, je l’ai appelé petit a parce que c’est l’initiale en français de ce qu’on appelle l’autre : à ceci près, que justement ce n’est pas l’autre, c’est pas l’autre sexe, c’est l’autre du désir, c’est ce qui fait la cause du désir, c’est ce qui fait que les gens, en somme, malgré qu’il n’y ait pas le moindre rapport sexuel chez l’être parlant, les gens continuent à se reproduire, si vous me permettez le mot, en quelque sorte par erreur.

Ce qui les fait désirer, ce qui est la cause de leur désir, ça s’est recoupé, ça s’est confirmé, ça s’articule logiquement : c’est cet objet petit a qui les fascine – si je puis m’exprimer ainsi –, enfin, c’est cet objet petit a qui leur permet justement ce que Freud oppose à l’amour narcissique sous la forme de l’amour objectal, à ceci près, que ce n’est pas du partenaire, de l’autre sexué, ce dont il s’agit : c’est d’un fantasme.

C’est évidemment très grave, hein ? C’est très grave, mais on n’y peut rien.

Il suffit d’avoir analysé un certain temps un certain nombre de personnes, pour tout de même prendre l’idée que la cause du désir c’est toujours un peu à côté de ce que ça croit viser.

Vous me direz : c’est pas grave, si l’on continue tout bonnement à faire des petits – des petits, qui sont des petits a hein ? Comme c’est comme ça qu’il sont désirés, c’est ça qu’ils trouvent.

Et quand un être humain descend dans ce bas monde, à le supposer venir des hautes sphères, là où les âmes sont et d’où elles descendent, quand ils arrivent en bas ils sont déjà des petits a, c’est-à-dire qu’ils sont déjà à l’avance conditionnés par le désir de leur parents.

(93)C’est ça qui est le grave… c’est ça qui est le grave parce que c’est à titre de petits a qu’ils entrent dans la réalité – ce qu’on appelle la réalité, la réalité sur laquelle se fonde le principe de réalité, c’est-à-dire ce qui est censé à juste titre donner tout l’appareil de la maîtrise, du moi, du moi fort dont j’ai parlé ce matin – eh bien, quand ils entrent dans la réalité ils jouent le jeu… il jouent le jeu de ce qui fait la réalité anthropomorphe, c’est à savoir : le fantasme.

Tout ce qui pour chacun de nous constitue la réalité, la réalité dont on ne peut pas ne pas tenir compte, la réalité de la concierge, la réalité du copain, la réalité du voisin, la réalité de… du fait que vous êtes là à m’écouter, Dieu sait pourquoi, enfin : tout ça c’est du fantasme.

Il n’y a aucune autre raison à aucun de vos actes présents, passés comme futurs, que du fantasme, hein ?

Vous vous croyez obligés de faire des trucs qui ressemblent à ce que fait le voisin.

L’accès au réel, ce n’est pas commode en raison de ça. Heureusement, dans les coins où l’on s’y attendrait le moins, à savoir au niveau où l’on déconne si bien, dans la logique, il arrive de temps en temps qu’on serre les choses d’un peu plus près, d’un peu plus sérieux et, Dieu merci, il y a là la mathématique, et alors on arrive à s’apercevoir de ce que je vous ai dit tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il y a des impasses.

L’impossible, il n’est que là que nous pouvons avoir une petite idée de ce qui serait un réel qui ne serait pas fantasmatique. On ne voit pas autrement où nous pourrions en avoir la moindre idée.

C’est donner une très grande portée à cet appareil, de premier abord si décevant, qu’est le langage.

Le langage signifie, et comme chacun sait, ça va pas loin.

On peut même lui donner quelque chose qui aille au-delà de la signification, c’est-à-dire essayer de lui donner un sens : et à la vérité on n’a encore jamais rien trouvé de mieux que de lui donner le sens de la jouissance.

Mais enfin ça tourne, tout ça, assez court pour qu’à se fier à son seul pouvoir d’écriture, à sa puissance formelle à lui, le langage, qui n’est pas tout à fait la même que celle de la Gestaltheorie, on arrive à des paradoxes.

(94)C’est ça, c’est ça d’où nous pouvons prendre une toute petite idée que ça pourrait bien avoir un rapport avec le réel.

En tout cas, c’est à tenter… c’est à tenter, bien sûr, pour les spécialistes.

J’ai beaucoup interrogé les mathématiciens sur le sujet de ce d’où ils prennent leur jouissance.

 

La jouissance qui se prend dans une formalisation logico-mathématique, je ne peux pas dire que ça ne me dise pas, à moi, quelque chose.

Mais c’est justement parce que je suis un de ces dangereux spécialistes dont je vous parlais tout à l’heure : je ne peux pas très bien dire laquelle.

Mais il y a une chose certaine : c’est qu’il n’y absolument pas moyen de soutenir le discours analytique, de le soutenir je veux dire de le justifier, si vous n’êtes pas un de ces dangereux spécialistes, parce que sans ça c’est absolument intolérable : c’est une position absolument abjecte, je dois le dire à l’usage de ceux qui sont ici qui sont peut-être tentés de devenir analystes. Ne faites pas ça : c’est une position abominable, on vous prend pour de la merde, vous savez ?

Je parle naturellement de celui dont vous recevez la demande : pour celui-là vous n’existez pas, hein ? Tout au plus vous serez la cause de son désir… Qu’est ce que vous en ferez, hein ? Enfin, c’est pas des trucs à faire, mais pour s’en apercevoir avant d’être pris – parce qu’une fois qu’on y est on y reste, surtout quand on est bien dans un fauteuil – c’est mieux d’en savoir un peu d’avance. Et enfin, pour en sortir, pour garder une petite ombre d’existence, il faut plutôt être de ceux qui s’intéressent à la logique.

Voilà. D’ailleurs, absolument impossible de faire passer un examen à cet égard, parce que la logique elle-même […] c’est maintenant que ça se joue… on peut espérer, à partir du moment où l’on a élaboré la notion d’indécidable, comme logique, on peut quand même espérer y voir peut-être un peu plus loin.

Comme on ne sait pas à l’avance par quel biais un analyste, ou celui qui sera installé comme tel, saura se régler sur ces niveaux qui sont rigoureux et certains… Bon, il faut bien laisser entrer un peu de monde. Et puis, après tout, je ne vois pas pourquoi je m’en sentirais tellement responsable : parce que s’ils ne seront pas (95)analystes, ils seront employés ou peut-être même, je ne sais pas, guideurs de peuple, ils feront toutes sortes de choses qui ne sont pas pires, mais qui ne sont pas mieux non plus. Simplement, il faut savoir à l’avance que c’est pas une position très confortable, et surtout tout à fait inhabituelle, et que à la réduire à des choses déjà connues, par exemple à des fonctions que je viens de nommer, les guides ou les employés, ça va pas bien, ça tourne pas rond.

À cet égard le problème de la formation des analystes est très important.

Pour faire des analystes, évidemment, il faut ne pas prendre n’importe qui, parce que n’importe qui n’est pas capable d’entrer par la grande porte dans une analyse, simplement parce qu’il croit en avoir besoin…

[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]

Entrer dans l’analyse… À la vérité c’est à cause de ça, pour que ce métier ait un peu de sérieux, que j’ai essayé simplement de transmettre mon expérience : parce que, n’imaginez surtout pas que tout ce que j’apporte là – et pour ces pauvres petits signes algébriques dont je parlais tout à l’heure – que ça soit de la théorie.

Pour tous ceux, tout au moins, qui s’y mettent, qui écoutent, enfin, qui se laissent quand même là-dessus un petit peu éclairer : ça sert uniquement à la pratique.

L’objet petit a, bien sûr, il n’est pas là, ni nulle part, mais c’est déjà pas mal, en l’appelant comme ça, de pas croire, de pas pouvoir croire qu’on va le rencontrer.

C’est pas parce qu’on ne le rencontre pas qu’on ne rencontre pas ses effets, et ses effets fantasmatiques.

Ceux qui sont un peu formés à écouter ce que je raconte – ça les aide, c’est le moins qu’on puisse dire : ça, le petit a, aide – ça leur sert à quelque chose.

Il y a des gens qui… il y a un type, comme ça… je vais vous le raconter… parce qu’il n’est pas là, il n’est sûrement pas là, et je ne peux pas le raconter à Paris parce qu’il s’y reconnaîtrait. Il est venu me voir, il m’a dit : « Bonjour, je viens vous voir… » – je ne vous parle pas de ses antécédents parce que vous le reconnaîtriez, vous pourriez à la rigueur… un d’entre vous pourrait le reconnaître – bon, il me dit, oui : « Je viens vous voir parce que, d’abord, je vais vous dire ce que je pense : vous n’avez pas fait la théorie ». Je lui ai dit : « J’ai jamais cru ça… [ride]j’ai jamais cru une chose pareille ».

Enfin, j’ai pas commenté, parce que, quand même, il (96)faut laisser les gens parler, quand ils viennent demander quelque chose.

J’avais pas fait la théorie…

C’est ce que je suis en train de vous expliquer, justement, c’est que je ne fais pas de la théorie, que je n’ai pas une nouvelle conception de l’homme, quoi que ce soit de ce que je suis en train de vous articuler… ce qui fonctionne dans un discours qui ne ressemble à aucun de ceux qui lui sont contemporains, à savoir ce que j’appelle le discours du maître, ou le discours universitaire, ou le discours de l’hystérique. Bon, alors il m’a dit après : « Deuxième chose » – parce que ça lui a coupé, naturellement, la chique que je lui dise que je n’ai jamais pensé faire la théorie.

Il m’a dit : « Je voudrais savoir ce que vous pensez de ceci : c’est que si je me fais analyser par vous… mais alors vous l’aurez » – parce qu’il ne se doutait pas un seul instant, ce cher homme, que ce qu’il me dirait, c’est avec ça que je la ferais. Parce que c’était, enfin, manifestement quelqu’un qui, lui, croyait avoir des vues théoriques. Il avait déjà assez approché l’analyse pour avoir à lui sa petite contemplation du discours analytique.

Bon.

Là-dessus il n’a pas poussé plus loin, enfin, ce qu’il avançait.

Je lui ai dit simplement que, en effet, je l’attendais là… nous étions au pied du mur, mais enfin, qu’il fasse comme il l’entendait, s’il croyait que je lui déroberais la théorie analytique…

Enfin… c’est à ça qu’on a à faire dans tout un certain champ.

J’ai eu pendant des temps des gens qui m’écoutaient le matin, comme ça, quand je faisais mon séminaire, et puis qui se trouvaient en analyse avec moi, et le soir ils écumaient là sur mon divan parce qu’ils disaient que je leur avais coupé l’herbe sous les pieds.

C’est à savoir, qu’il est clair que si ce n’était pas levé tout fleuri de ma bouche, ça n’aurait pu fleurir que dans la leur.

C’est un niveau très intéressant, ça, de la demande, et de la demande de formation analytique, et dont la dimension, je crois, doit tout à fait échapper à ceux qui sont dans le discours universitaire.

Je veux dire que le discours universitaire est installé de façon telle […] l’idée de l’espèce de passe qui fait (97)qu’à se confier à quelqu’un on lui donne des lumières qui soient en quelque sorte inondantes, définitives… C’est bête incontestablement, mais justement… les dimensions de la bêtise sont infinies, et elles ne sont pas assez interrogées.

 

Je crois qu’en fin de compte, c’est ça la grande originalité… enfin, pour être vraiment bien à fonctionner comme analyste il faudrait à la limite arriver à se faire plus bête que de nature soi-même.

Moi je ne peux pas m’y efforcer, vous comprenez, parce que… comme ça, c’est pas mon fort… Mais c’est en ça qu’il y a de l’espoir… une ressource : le salut si je puis dire – en tant que ce mot soit quelque chose qui ait pour moi un sens bien consistant – peut nous venir peut-être du fond même de la bêtise – qui sait, hein ?

C’est de là peut-être qu’un nouveau soleil pourrait se lever sur notre monde, qui est un tout petit peu, comme ça, trop empêtré par une exploitation, il faut bien le dire, du désir.

Je dois dire que ça fonctionne.

Vous voyez : je continue, je me laisse entraîner.

Il faut que je m’arrête.

L’exploitation du désir, c’est la grande invention du discours capitaliste, parce qu’il faut l’appeler quand même par son nom.

Ça, je dois dire, c’est un truc vachement réussi.

Qu’on soit arrivé à industrialiser le désir, enfin… on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, hein ?… et d’ailleurs on a obtenu le résultat.

C’est beaucoup plus fort qu’on ne le croit : heureusement il y a la bêtise, hein ?, qui va peut-être tout foutre en l’air – ce qui ne sera pas plus mal parce qu’on ne voit pas où tout ça conduirait autrement.

 

Bon. Enfin, en voilà assez sur l’angoisse et sur la jouissance.

J’ai quelque autre chose encore…

Quelle heure est-il ?

Six heures et demie…

Je n’ai répondu bien sûr qu’à une question, mais tant pis, l’autre sera pour demain, parce que moi, j’ai maintenant envie d’aller faire un petit tour chez mon libraire milanais…

 



[1]. Probablement une coquille. Il s’agirait vraisemblablement de : voir.

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